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Et si à l'approche de la mort de votre fils, vous décidiez de le cloner ?
Quand le Dr Malcom Gledhill est appelé au chevet de son fils Simon mourant, il prend une décision qui va bouleverser l’histoire de l’humanité, une décision qui va conduire à la naissance de son second fils, Stephen : il prélève l’ADN de Simon et le clone…
Un roman de science-fiction rythmé inspiré des nouvelles technologies génétiques
A PROPOS DE L'AUTEUR
Caroline de Costa est gynécologue obstétricienne et professeur de gynécologie à la Faculté de médecine James Cook en Australie. Elle a publié de nombreux travaux sur l’histoire de la gynécologie et, aux Éditions Glyphe,
Sarah Bernhardt et
Le Docteur Pozzi.
EXTRAIT
Au volant de sa nouvelle Honda Prelude, Simon Gledhill roulait sur Mona Vale Road en trépidant au rythme de la dance music. Une cassette compilée avec talent par son pote Shane, qui la lui avait donnée l’après-midi même. Un amas de sons sourds sur une ligne de basse puissante, et des dubba, dubba, dubba ! dubba dubba dubba ! entrecoupés parfois d’un profond gémissement électronique et de ronronnements aigus et voluptueux. Le son se déversait sur les autres conducteurs et sur les habitants de la North Shore, tandis que le soleil de fin d’après-midi dardait ses rayons à travers le toit ouvrant du coupé cerise aux finitions argentées. C’était un jeudi, le 4 décembre. Simon avait terminé ses examens de fin d’année dix jours avant, exactement. Depuis, il sortait tous les soirs et allait presque tous les jours à la plage.
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Seitenzahl: 299
Veröffentlichungsjahr: 2015
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« Les conséquences du mode de reproduction sexué retentissent sur tous les aspects de la vie des mammifères. »
Pr Carl Wood, pionnier de la FIV en Australie
Les personnages de Cloné sont fictifs et ne s’inspirent d’aucun être vivant ou mort. Les clonages et les spéculations sur les progrès des techniques de reproduction sont issus de l’imagination de l’auteur.
Cairns, Queensland
Australie
1er août 2016
C’est la mort, le mois dernier à Sydney, de mon estimé collègue et ami, le Dr Malcolm Gledhill, qui m’a incitée à écrire ces mémoires.
En ma soixante-dixième année, profitant d’une confortable retraite dans un duplex ensoleillé du Grand Nord australien, je ne m’attendais pas à m’embarquer dans une tâche d’une telle ampleur. Durant les nombreuses années de ma vie professionnelle, mes écrits se sont limités à mon ordonnancier et à la rédaction de comptes rendus opératoires. J’ai rédigé d’occasionnelles notices nécrologiques et des articles cliniques, jamais une biographie complète.
Toutefois, moi-même gynécologue à Sydney pendant les années où Malcolm exerçait, j’ai été témoin de sa vie et de sontravail. Nombre de nos collègues sont maintenant décédés. Je figure parmi les rares survivants qui ont pu suivre l’histoire de Malcolm dès le début. Voilà pourquoi j’ai acquis la conviction qu’il m’appartenait de laisser, pour la postérité, la trace de ce que je sais.
Les événements de ces mois derniers, les faits bruts, ont été diffusés, bien sûr, sur les écrans d’ordinateur des foyers de tout le pays et probablement du monde entier. Des notices nécrologiques, élogieuses l’une et l’autre, ont été publiées, et l’on a retracé dans les grandes lignes deux carrières brillantes – quoique mouvementées. Mais autour de moi, mes collègues retraités, que je rencontre promenant leurs chiens sur l’esplanade de cette ville, ou titubant avec leur déambulateur au supermarché, demandent à en savoir plus. Ils sont au courant de mon association avec les deux Gledhill et voudraient obtenir de ma part plus de détails sur le plan humain. Ils cherchent surtout une explication, s’il en existe une, de l’énigme que fut Malcolm.
Malcolm Gledhill. Le père du clonage, au sens propre et au sens figuré, pourrait-on dire. Après réflexion, j’ai décidé que j’étais aussi qualifiée que quiconque pour raconter son histoire.
Je trouve étrange et je regrette que l’on ne me questionne jamais au sujet de Margaret. Elle joue dans cette affaire un rôle plus fondamental encore que celui de Malcolm ; pourtant, son nom est quasiment ignoré. Même avant sa mort, elle avait sombré dans un oubli immérité. C’est donc pour elle, plus que pour Malcolm, que je me fais un devoir de relater cette histoire.
J’étais légèrement en avance sur eux deux à la faculté de médecine de Sydney et lors de notre spécialisation en obstétrique et gynécologie. J’ai ouvert en ville mon cabinet privé avantMalcolm, et ces années d’écart ont eu une influence décisive sur son succès à venir. Ce sont les années où la FIV (fécondation in vitro) a fait son apparition en Grande-Bretagne. Elle est ainsi devenue une spécialisation post-internat à Londres. Malcolm a eu la possibilité de s’initier à cette nouvelle technologie dans le service du célèbre William Spalding, pour l’introduire ensuite sur nos rivages, où il a diffusé ses propres techniques.
Pendant de nombreuses années, vers la fin du vingtième siècle, Malcolm et Margaret Gledhill faisaient partie de mes amis, et nous étions également associés sur le plan professionnel. Je connaissais leurs deux enfants : Simon, puis Stephen. Dans l’exercice de ma profession, j’ai fréquemment adressé des patients à leur clinique. Dès le début, les services proposés par Malcolm ont attiré beaucoup de monde, et aussitôt que l’affaire du clonage a été divulguée (je n’oublierai jamais la stupeur qui a accueilli ce qui est maintenant considéré comme normal), les femmes ont remué ciel et terre pour le consulter. J’ai aussi assisté à plusieurs conférences – notamment à Montréal en 2002 et à Stockholm en 2006 – dont il était la vedette et où tant de performances majeures ont été annoncées.
En complément à mes souvenirs et à mes enregistrements personnels, je suis reconnaissante d’avoir obtenu un accès illimité aux archives des principaux journaux de Sydney et à celles de l’Australian Medical Review. J’ai également eu accès à des enregistrements remontant aux années 1990, pour lesquels je remercie Channel 3. Je remercie, par ailleurs, le personnel du service des archives de l’Université, dont l’aide m’a été précieuse, et celui du Ministère de la Santé, de m’avoir procuré les minutes d’anciennes réunions et les copies de correspondances, qui m’ont permis de confirmer chaque date, de vérifier chaquefait. Merci enfin à Madame Nanette Salgado et au Dr Bill Rose, qui m’ont aidée en plusieurs occasions avec leurs propres souvenirs des événements. La vénérable Belinda Brabham, présentatrice de Women’s Business pendant tant d’années, m’a aussi communiqué son point de vue mesuré sur Margaret, avant et après les événements que je vais évoquer.
Je dois, avant tout, exprimer ma gratitude à l’égard de la famille de Margaret, qui m’a donné libre accès à ses journaux intimes et à ses lettres. Ces documents n’ont été découverts que récemment dans le bureau de Malcolm, dans la maison de North Sydney. J’ai trouvé émouvant et inattendu qu’il les ait conservés. Ils révèlent les pensées intimes et variées de Margaret jeune fille, interne en médecine, épouse, puis mère de Simon et de Stephen. Ils s’arrêtent à sa première admission en service psychiatrique. Bien évidemment, ils n’étaient pas destinés à la publication. J’ai donc accédé à la demande de la sœur de Margaret de ne jamais les citer directement et d’omettre totalement, dans certains cas, des éléments sensibles. Les lecteurs jugeront par eux-mêmes si je suis parvenue à donner du sens à cette histoire complexe.
J’ai, bien sûr, un point de vue personnel sur le clonage humain, une pratique qui va sans nul doute perdurer. Comme le savent mes lecteurs, il y a aujourd’hui, de par le monde, des milliers de clones déclarés ou non, et la plupart sont – pour l’instant – des enfants en bonne santé. Je pourrais évoquer ici la disparité entre les choix reproductifs dans les pays développés et dans le reste du monde, mais je ne cherche pas à imposer mon point de vue au lecteur. Selon l’usage dans ma profession, je m’efforcerai de livrer un récit objectif, au moins en ce qui concerne le processus de clonage lui-même, en rapportant lesfaits tels que je les ai vus. Toutefois, en retraçant les débuts dans la vie des principaux protagonistes – à l’exception de Stephen et de Nanette, tous sont maintenant décédés – je dois avouer que je me suis un peu hasardée dans la fiction.
L’histoire des Gledhill, quelle que soit la manière de la raconter, embrasse presque tous les aspects du clonage, et présente, je l’espère, autant d’intérêt pour les historiens de la médecine que pour ceux qui s’intéressent aux facteurs purement humains. Mon intention était simplement d’exposer les faits à mes lecteurs, afin qu’ils puissent en tirer leurs propres conclusions. En ce qui me concerne, je joue un rôle mineur dans cette histoire. Je me contente de guider le lecteur à travers certaines circonstances médicales et sociales. Je ne fais appel à mes souvenirs et à mon opinion personnelle que lorsque les journaux intimes et les archives ne me procurent pas les éléments suffisants. À toi, lecteur, de décider si ces événements étaient inéluctables et s’ils faisaient partie de la marche inexorable de la science et de l’histoire. À toi d’estimer si, au cas où Malcolm n’aurait pas agi ainsi, un autre s’en serait chargé à sa place. Tu peux aussi considérer – même s’il est trop tard pour intervenir maintenant – que nous aurions peut-être pu procéder autrement, au début de ce siècle.
Caroline de Costa
L’origine de cette histoire est assez facile à retrouver. Tous les quotidiens du 5 décembre 1997 rapportèrent l’événement à la une…
Au volant de sa nouvelle Honda Prelude, Simon Gledhill roulait sur Mona Vale Road en trépidant au rythme de la dance music. Une cassette compilée avec talent par son pote Shane, qui la lui avait donnée l’après-midi même. Un amas de sons sourds sur une ligne de basse puissante, et des dubba, dubba, dubba ! dubba dubba dubba ! entrecoupés parfois d’un profond gémissement électronique et de ronronnements aigus et voluptueux. Le son se déversait sur les autres conducteurs et sur les habitants de la North Shore, tandis que le soleil de fin d’après-midi dardait ses rayons à travers le toit ouvrant du coupé cerise aux finitions argentées. C’était un jeudi, le 4 décembre. Simon avait terminé ses examens de fin d’année dix jours avant, exactement. Depuis, il sortait tous les soirs et allait presque tous les jours à la plage. Aujourd’hui, ils avaient passé une journée magnifique avec ses amis et sa copine Marisa, qu’il venait de déposer à Pymble. Il filait maintenant vers North Sydney, une bonne soirée en perspective. En cet après-midi inondé de soleil, la vie souriait à Simon Gledhill.
Dubba dubba dubba ! Dubba dubba dubba !
C’était la fin d’une de ces journées torrides de décembre, d’un bleu intense, qui précédaient Noël à Sydney. Les élèves bouillonnaient : les cours étaient presque terminés, c’était presque les vacances. Les cigales stridulaient dans les eucalyptus de la cour, et tous, professeurs inclus, pensaient à la plage ou à la piscine.
Cinq heures et des poussières. À cause du soleil, à l’ouest, Simon devait plisser légèrement les yeux. Pas simple de voir les voitures dans l’autre sens ou la couleur des feux. Depuis près d’un an, il roulait avec une plaque de jeune conducteur ; il aurait dix-huit ans le lendemain de Noël. La voiture était un cadeau de fin d’études anticipé de la part de ses parents, il pouvait ainsi profiter à fond de cette période frénétique qui succédait aux examens. La nuit, un des amis de Marisa pouvait la conduire s’ils décidaient de bouger alors qu’il avait déjà bu quelques bières ; mais en général, tous s’effondraient au sol, chez les uns ou chez les autres, en fin de soirée… dubba dubba dubba… Simon passa de justesse au feu orange de Telegraph Road et se dirigea vers Pacific Highway, en se déportant sur la voie de gauche pour prendre vers le sud.
Simon avait des cheveux châtain clair, légèrement ondulés, coupés courts et gominés vers l’arrière, maintenant qu’il était pour toujours délivré du règlement de son école privée. Il avait les yeux gris. Sa peau était bronzée suite à ces dix premiers jours de vacances et à la période de liberté qu’on leur accordait pour réviser, juste avant les examens. Il portait un T-shirt Mambo déchiré exprès et un short de surf. Il conduisait pieds nus, en battant la mesure du pied gauche ; ses orteils et ses doigts étaient larges et carrés, ses mollets bien musclés. Seul dans la voiture, il pouvait se laisser aller à deux manies qui irritaient sa famille et ses amis : remuer les oreilles en rythme – aucun de ses amis n’avait les muscles qu’il fallait pour cela – et enrouler sa langue en forme de biscuit chinois.
En remontant vers l’intersection, Simon vit le feu pour aller tout droit passer du vert à l’orange. « Tournez prudemment à gauche », prévenait un panneau noir et blanc près du carrefour. Il eut tout juste le temps d’atteindre la route et de se glisser dans la file de gauche avant que le feu principal vire au rouge. Une intersection compliquée. S’il n’avançait pas tout de suite, il devrait laisser passer le flot de voitures descendant du nord, puis attendre que les véhicules venant de la ville tournent devant lui, pour pouvoir alors continuer vers le sud. Simon ne voulut pas attendre. Il avait d’autres chats à fouetter. Le pied sur l’accélérateur pour garder sa vitesse en remontant la bretelle, il lança la Prelude à gauche vers l’autoroute.
Pressé de rejoindre les marchés et déjà en retard, arrivant sur les feux depuis le nord, le conducteur du semi-remorque, chargé de trois mille poulets congelés provenant des élevages en batterie de la Central Coast, estima qu’il n’aurait pas besoin de ralentir. Puisque le feu allait passer au vert, il fonça droit devant.
Le semi-remorque heurta la Prelude latéralement, la faisant tournoyer trois fois sur elle-même, dévaler la bretelle et basculer dans le fossé. La partie droite du crâne de Simon vola en éclats, les fines parois de ses veines cérébrales claquèrent. Le sang se répandit dans l’espace sous-dural, oblitérant la zone cérébrale qui permettait de résoudre des problèmes mathématiques compliqués et comprimant la zone responsable d’apprécier la dance music.
Le semi-remorque poursuivit son chemin sur une centaine de mètres vers le sud, s’enroulant sur le terre-plein central. Il faucha plusieurs petites voitures qui roulaient vers le nord et dissémina de la glace et des poulets sans tête sur le bitume, avant que le conducteur l’immobilise sur le trottoir et en descende indemne.
L’ambulance, appelée simultanément par une douzaine de téléphones mobiles, mit huit minutes à arriver, la police onze. Entre-temps, un anesthésiste retraité, originaire de la Central Coast, descendit dans le fossé après s’être garé sur le trottoir. Trouvant Simon inconscient mais en vie, il dégagea ses voies respiratoires du mucus et du sang à l’aide de sa serviette de surf déchirée. Il estima (Honda neuve, gosse de la North Shore) que Simon avait peu de chance d’être séropositif – de toute façon, il avait lui-même déjà soixante-douze ans – et lui fit le bouche-à-bouche. Impossible de couper le contact. La clef, arrachée, avait glissé sous l’airbag. La musique – dubba dubba dubba ! – continua jusqu’à ce que les policiers emmènent l’homme âgé, en larmes.
Des centaines d’automobilistes qui roulaient en direction du nord et de l’ouest restèrent coincés pendant deux heures, jusqu’à ce que l’on ait dégagé le semi-remorque du terre-plein central. Tous avaient prévu d’autres choses par cette chaude soirée d’été. Certains s’acharnèrent sur leur klaxon pour protester. Les poulets dégelaient doucement sous les derniers feux du soleil. Quelques-uns avaient déjà glissé le long de la côte, vers Ryde, et une poignée d’automobilistes culottés tendirent la main pour se servir. Les conducteurs franchirent l’intersection au ralenti, les yeux rivés sur les dépanneuses et la grue. Ils hochèrent la tête devant le toit enfoncé du coupé cerise aux finitions argentées, avant de s’en désintéresser et de donner un coup d’accélérateur.
Les auxiliaires médicaux de l’ambulance qui transportait Simon étaient très qualifiés. Il leur suffit d’un instant pour l’intuber, lui administrer de l’oxygène et lui installer une perfusion. Mais tandis que l’ambulance fonçait vers l’hôpital, sirènes hurlantes, en se faufilant dans le flot de la circulation et en mordant parfois sur le terre-plein central, des caillots de sang s’insinuaient dans le tissu cérébral, sous les membranes méningées protectrices et dans le liquide céphalorachidien, en comprimant implacablement les structures vitales sous-jacentes. Le cerveau de Simon était en train de mourir.
Ce même jeudi après-midi de soleil, il y a dix-neuf ans, le Dr Malcolm Gledhill – le père de Simon – était assis à son bureau de cèdre poli (de 1840, très ancien pour une antiquité australienne), au dernier étage – avec terrasse – de Northgest Clinic, sur Macquarie Street, au centre de Sydney.
Je revois cette scène si familière. Malcolm dans son bureau – son apparence impeccable s’harmonisant à celle des meubles, eux-mêmes en accord avec l’environnement. Un cadre tout à fait approprié pour présenter Malcolm, lui-même aurait approuvé.
Sur trois côtés, un panorama ininterrompu – le Port, le Pont, l’Opéra et les quartiers cossus de l’est, à droite de Malcolm. Le Port scintillait, parsemé de voiles blanches et de ferrys trapus crème et vert. La plus belle vue du monde, d’après Malcolm, et elle lui appartenait. C’était un après-midi magnifique, ni trop chaud, ni suffisamment lourd pour qu’un vent du sud risque de se lever plus tard, comme cela arrivait souvent en cette saison à Sydney. Ce mois de décembre était parfait. Peut-être sortirait-il son bateau dans la soirée : il y avait songé plus d’une fois récemment, mais le temps lui manquait toujours.
Les cheveux de Malcolm grisonnaient avant l’heure et se teintaient d’un subtil reflet argent, qui inspirait confiance en son autorité médicale. Il les gardait un peu plus longs derrière les oreilles, de manière à dissimuler les discrètes cicatrices de son récent lifting. Il s’était rasé à l’heure du déjeuner, dans la salle de bains attenante, et sa peau lisse et hâlée le faisait paraître, selon Fern, son assistante personnelle, nettement plus jeune que ses quarante-cinq ans. Dans l’air conditionné de Northgest, sa clinique privée, il portait un élégant costume italien de laine, une chemise Pierre Cardin et une cravate bleu nacré arborant le logo de l’établissement. Vu sous un certain angle, le logo représentait le visage d’un bébé souriant, avec une touffe de cheveux. Un initié pouvait remarquer que ce visage était en fait une vue agrandie d’un ovule humain tout juste fécondé, les pronuclei sur le point de fusionner, tandis que les cheveux se révélaient de minuscules spermatozoïdes qui se bousculaient encore pour pénétrer. Exactement ce que l’on pouvait observer dans l’un des microscopes du laboratoire. Malcolm, dont les ongles étaient soigneusement manucurés, dégageait d’imperceptibles effluves d’after-shave Dunhill.
Sur son bureau, face à lui, trônait une assez curieuse statuette d’un dieu de la fertilité d’Afrique occidentale, avec phallus amovible. Derrière, sur le quatrième mur, de très anciennes et très belles draperies indiennes, un brin osées. Sur le même mur étaient aussi exposés des diplômes et des témoignages encadrés de patients reconnaissants, de collègues étrangers qu’il avait aidés à fonder leur propre clinique de fécondation in vitro, et des certificats témoignant de son appartenance à des associations européennes et asiatiques de gynécologie et de procréation assistée. Sur une table, un modèle en caoutchouc de bassin féminin (« Bien sûr, je possède aussi un modèle masculin, mais je le garde sous clef pour éviter les scandales ! », plaisantait-il à l’adresse de chacune de ses nouvelles patientes), des brochures expliquant l’ovulation, la super-ovulation, la collecte des ovocytes… et ses tarifs détaillés.
Il y avait aussi dans cette pièce des plantes vertes dans des pots mexicains en terre cuite, des masques javanais et un bouddha souriant faiblement, près de l’ordinateur.
Malcolm admira encore un peu la vue, puis appuya sur le bouton de l’interphone pour que Fern introduisît ses derniers patients de la journée. Les Matheson, un cas élémentaire, le gagne-pain des Gledhill. Il pourrait les recevoir en dormant. Nom anglo-saxon, adresse au nord de la ville et numéro d’assuré ne laissaient aucun doute : ils avaient les moyens de s’offrir plusieurs tentatives de fécondation in vitro. Il se leva et se dirigea, air affable et main tendue, vers le couple hésitant.
– Enchanté de faire votre connaissance, asseyez-vous. Je vois que vous m’êtes adressés par le Dr Evans… Hum… Il m’informe que vous présentez une endométriose minimale, Cheryl. Vous avez trente-trois ans et vous essayez de tomber enceinte depuis deux ans.
Malcolm fronça légèrement les sourcils en étudiant avec gravité les résultats de l’analyse sanguine. Il reposa le dossier, puis leva les yeux vers le couple et gratifia mari et femme d’un sourire si lénifiant qu’ils soupirèrent tous les deux de soulagement.
– Vous avez déjà fait un tour d’horizon avec l’une de nos infirmières ? demanda Malcolm. Vous verrez, tout le monde fait le maximum pour le bien-être de nos patients ici, à Northgest. Vous a-t-on expliqué notre manière de procéder ? Nous allons stimuler vos ovaires, Cheryl, afin qu’ils produisent non pas un, mais deux ou trois ovocytes. Vous vous sentirez peut-être un peu bizarre à cause des hormones, et il y a de petits risques que nous vous expliquerons. Ensuite, sous échographie – je vous assure que nous avons une installation de pointe – et après vous avoir administré nous-mêmes un tranquillisant, nous localiserons les ovocytes, que nous collecterons à l’aide d’une longue aiguille. C’est un tout petit peu désagréable, mais ça ne dure pas longtemps. Nous les féconderons ensuite avec le sperme de Glenn – je peux me permettre de vous appeler Glenn ? – qu’il fournira ici par masturbation. Nous avons une petite salle privée, avec des magazines et différentes choses. Vous pouvez faire un essai si vous le souhaitez, Glenn. Environ un jour après, nous réintroduirons en vous, Cheryl, un ou deux de ces ovules fécondés. Nous conserverons les autres, s’il y en a, pour plus tard, au cas où nous n’obtiendrions pas satisfaction du premier coup. Mais je peux vous assurer que notre taux global de grossesse est excellent, parmi les meilleurs d’Australie. Nous irons jusqu’à six tentatives pour vous, Cheryl. Fern vous a-t-elle informés des tarifs ? Le fonctionnement du laboratoire nous coûte assez cher, vous vous en doutez. Médecine de pointe, technologie de haut niveau, mais il n’y a pas de remboursement par Medicare, non. Oui, il faut nous payer à l’avance. Fern vous précisera cela… Je vois que tout cela vous convient, poursuivit-il, tandis que les Matheson hochaient la tête en silence. Notre infirmière Leanne vous expliquera l’ordonnancement des procédures, ce à quoi vous pouvez vous attendre et ce que vous allez éprouver. Ma femme, le Dr Margaret Gledhill dirige la partie laboratoire. Peut-être la connaissez-vous – mais bien sûr que vous la connaissez, par son émission télévisée ! Oui, merci, beaucoup de gens nous disent à quel point elle les a aidés. Vous m’avez vu également ! Oui, je suis parfois invité sur le plateau. Comme c’est gentil à vous de dire cela… Tout le monde est très compréhensif ici, à Northgest. Évidemment, on ne peut pas vous garantir, dur comme fer, que vous aurez un bébé, mais vous avez ici la preuve de nos succès.
Il tendit la main vers les albums photos des bébés, indispensables dans toutes les cliniques de fécondation in vitro, quoiqu’une certaine prudence s’imposât. Il n’était pas forcément bon de rappeler aux gens ce qu’ils n’avaient pas encore obtenu.
Malcolm pressa le bouton de l’interphone. Fern réapparut dans sa tenue immaculée, le logo de Northgest sur sa blouse bleu nacré. Elle portait une jupe marine ajustée, des chaussures assorties, une chaîne et des boucles d’oreilles en or.
– Eh bien, je vous dis au revoir. Fern va s’occuper de vous. Glenn, Cheryl…
Cela faisait seize ans que Malcolm exerçait dans la spécialité qu’il avait choisie. Il se sentait à l’apogée de sa carrière et c’était une époque idéale pour travailler dans le domaine de la stérilité. Tant de progrès, d’un mois à l’autre, dans la technique et la médecine de la reproduction. Tant de femmes actives retardant le moment d’être enceintes, laissant leurs fibromes prospérer, leur endométriose s’installer ou des infections se développer. Une fois qu’elles découvraient l’impossibilité de concevoir un enfant comme elles l’avaient prévu, un traitement s’imposait. Et tout cela justifiait le recours à la médecine.
Peut-être devrais-je préciser la situation de Malcolm à l’époque. Sans être absolument à l’avant-garde de la recherche sur les techniques reproductives, il s’en approchait et se tenait constamment informé des progrès réalisés dans le monde entier. Toujours très actif dans sa clinique de Macquarie Street, il mettait en pratique les nouvelles découvertes, saisissait les occasions au vol. Malcolm était ainsi… Un mélange remarquable de compétence médicale, de séduction et de sens des affaires.
Je dois ajouter qu’il a toujours été généreux de son temps et de ses connaissances. Il voyageait souvent à l’étranger, donnant des conférences et des conseils, ou aidant ses collègues à fonder leur propre clinique privée. La semaine précédente, il rentrait justement de Suisse et de Londres, avec une escale pour participer à l’ouverture d’une clinique de fécondation in vitro au Mexique. Son vif intérêt pour la culture des pays d’origine de ses collègues et celle des pays qu’il visitait était manifeste. Il possédait une collection éclectique de masques primitifs, d’art hindou et de privilèges Gold octroyés par sa compagnie aérienne.
Mais je pense qu’il nourrissait déjà depuis plusieurs années un rêve secret…
Seule Margaret connaissait vraiment Malcolm, et il n’aurait confié de telles aspirations à personne d’autre, mais je suppose maintenant que Malcolm rêvait depuis longtemps d’une soudaine et spectaculaire découverte. Une découverte qui lui vaudrait les acclamations de ses pairs et du monde entier. Une idée lumineuse, surgie à l’improviste au cours de son travail quotidien au laboratoire. Ou une remarque fortuite de l’un de ses collègues, qui lui donnerait l’inspiration pour révolutionner le processus de procréation, pour mettre au point une méthode nouvelle (et brevetable) d’immaculée conception de bébés sur mesure. J’imagine que lorsque Malcolm se rasait, il lui arrivait parfois, en scrutant son reflet dans la glace, de songer, ne serait-ce qu’un instant, à la Suède, au Nobel…
En semaine, Malcolm et Margaret vivaient dans leur maison de ville de North Sydney, dont on voyait souvent la photo dans les magazines sur papier glacé de l’époque. Sa proximité suffisante du centre et de la clinique leur permettait même d’emprunter parfois le système de transports publics : le ferry vers Circular Quay, puis la remontée à pied de Macquarie Street, pour éviter l’heure d’affluence sur le Pont. Qui aurait pu se douter, du temps de son enfance dans l’ouest de Sydney, qu’il serait un jour propriétaire d’un bureau avec terrasse au sommet d’une clinique sur Macquarie Street ?
La maison de North Sydney figure dans un reportage de Vogue de 1996, que j’ai maintenant devant moi. Une vue magnifique sur Darling Harbour. « Notre maison est merveilleuse pour les feux d’artifices du Nouvel An et de la Fête Nationale », confie Margaret au reporter, qui la photographie se relaxant sur le balcon, entre deux élégants kumquats en pot, sur fond de voiles blanches et de mer bleue. Elle ajoute qu’ils reviennent toujours de leur villa balnéaire à ces occasions, et qu’ils reçoivent des invités. Les soirées du Nouvel An chez les Gledhill, sont réputées, précise le rédacteur – et le couple attend avec une grande impatience l’an 2000 et les Jeux olympiques, qui auront pourtant lieu dans plus de trois ans. De nombreux amis étrangers des Gledhill viendront assister aux festivités depuis leur salon.
Ils ont évidemment agrandi la maison d’origine, explique Vogue : vaste cuisine, séjour, salle de jeu, billard, et au rez-de-chaussée, le studio de Simon, leur fils adolescent. Simon a le physique de Brad Pitt, nous apprend le journaliste. Il joue au rugby dans l’équipe du collège et compte étudier la physique à l’université. Photo de Simon assis à son ordinateur, de profil – des cheveux et un visage à présent si familiers. À l’étage se trouvent les bureaux de Malcolm et de Margaret, avec vue sur la mer ; sous la maison, une place de parking (indispensable vu la densité de la circulation dans le quartier) est creusée à flanc de coteau dans le grès et astucieusement aménagée.
Les Gledhill possèdent également, révèle Vogue, une villa sur la plage de Newport. Là-bas aussi, vue merveilleuse, emplacement merveilleux… Oui, l’emplacement est primordial à Sydney. Ils sont aussi propriétaires d’un appartement sur la Gold Coast, dans le Queensland, qu’ils utilisent pendant les mois d’hiver à Sydney. Malcolm et Margaret adorent le bord de mer, déclare Vogue. Ils sont faits pour la vie au grand air.
Quand on se replonge dans tout cela, il apparaît clairement que Malcolm pensait avoir parcouru un grand bout de chemin depuis son enfance dans la Dundas Valley. À partir de l’école primaire, il s’était déplacé progressivement vers l’est. Au milieu des années soixante, la Valley était la partie occidentale de Sydney, un paysage aride de bungalows en fibrociment de la Commission du logement, au-delà duquel le bush et de petites exploitations agricoles s’étendaient jusqu’aux montagnes.
Malcolm fréquentait le collège public local. « J’ai énormément travaillé, et j’ai obtenu mon certificat de fin d’études secondaires avec le maximum de points et une bourse de médecine du Commonwealth », m’a-t-il dit un jour. Il insinuait qu’il avait fait fortune en partant de rien, mais je doute que Sydney ait été tout à fait ainsi, même à l’époque. L’ouest n’était ni un ghetto ni une zone de taudis. Les Gledhill n’ont certainement pas eu la vie facile ; ils s’en sont tirés comme tant d’autres et passaient auprès de leurs voisins et de leurs clients pour des gens hautement respectables.
En 1997, les parents de Malcolm vivaient encore dans l’ouest, dans un village de retraités aux abords de West Ryde : des parements de briques sans caractère, entourés de mauvaises herbes, de copeaux et de grévilléas fatigués. Évidemment, Malcolm finançait leur logement, ainsi que leurs vacances sur la Central Coast. Quand ils étaient petits, sa sœur et lui n’avaient jamais passé de vacances en famille au bord de la mer. Ses parents jouissaient d’un statut particulier dans le village de retraités, car tous leurs voisins regardaient Malcolm et Margaret à la télé. Même si c’était vraiment trop à l’ouest pour lui, Malcolm prenait parfois l’autoroute le dimanche soir, quand il le fallait.
Pendant ses cinq premières années d’études médicales, Malcolm travailla jour et nuit. Il étudia avec acharnement – mention très bien à chacun de ses examens – tout en aidant occasionnellement ses parents dans le magasin familial, pour participer à sa prise en charge financière. Je dois dire qu’il fit soigneusement abstraction de cela à partir de la fondation de Northgest. Il donnait l’impression d’avoir toujours appartenu à la North Shore, ce que croyaient Vogue, ses collègues et ses patients. Il n’évoquait la Valley et l’école publique que rarement, avec très peu de gens.
Gledhills était une épicerie : on achetait en petite quantité aux grossistes toutes sortes de produits – thé, sacs de sucre, allumettes – et on les revendait avec un faible bénéfice. Ouverture douze heures par jour, sept jours sur sept, sauf à Noël, le Vendredi saint et pour l’Anzac Day. Derrière la boutique, les Gledhill cultivaient des tomates, des laitues iceberg, des chrysanthèmes. Ils élevaient des poules dont ils vendaient les œufs.
Malcolm vivait chez ses parents et prenait tous les matins le train de banlieue, rouge et brinquebalant, pour assister à ses cours. Il avait quelques amis parmi les autres étudiants, mais passait pour effacé : beau et intelligent, mais issu des mauvais quartiers. C’était bien avant qu’on emploie les mots westie, bogan pour qualifier ce genre de provenance. Il se liait peu, pour la bonne raison qu’il n’en avait pas les moyens.
Margaret était dans la même promotion à la faculté de médecine. Tout en sachant qui elle était, il ne lui avait jamais adressé la parole. Jusqu’à une certaine soirée, au début de leur sixième et dernière année d’études. Il était pratiquement vierge quand ils se sont parlé pour la première fois, peu de temps avant qu’elle lui révèle les manœuvres inhérentes au mode de reproduction sexué.
Le journal de Margaret relate cet épisode : ses amis l’avaient mise au défi de terminer au lit avec lui une soirée à laquelle il s’était laissé convaincre d’assister, au début de l’année. Une aventure sans lendemain avec l’« homme mystérieux », voilà ce qu’elle avait prévu. Margaret était vraiment de la North Shore. Fille d’avocat, elle vivait depuis toujours à Killara, et je suis sûre qu’elle a complètement ébloui Malcolm cette nuit-là. Je me souviens à quel point elle se démarquait des autres étudiantes en médecine, qui étaient rares à l’époque, surtout dans son style. Une belle fille, brillante, qui avait confiance en elle… Pour Malcolm, se retrouver soudain dans son lit à elle, avec ses longues jambes bronzées autour de lui, ses mains arrachant sa chemise, sa langue dans sa bouche, fut l’expérience la plus extraordinaire qu’il eût vécue jusque-là.
– Je n’ai pas trop l’habitude…, murmura-t-il dans la longue chevelure aérienne qui balayait son visage, alors que sa main découvrait un téton érectile.
– Je sais, mais tu verras, ça vient tout seul, lui répondit-elle doucement, ses mains sur son dos nu.
Ensuite, à sa grande surprise, et plus encore à celle de ses amis bien éduqués, elle réalisa que sa curiosité réclamait de poursuivre au-delà d’une nuit. À vrai dire, Malcolm apprenait vite, comme toujours. Ils ne tardèrent pas à devenir un couple inséparable, qui ne provoquait plus du tout les rires de leurs condisciples. « Il est drôle, il est intéressant, il a des idées », expliquait Margaret, un peu sur la défensive, à sa sœur Penny. Je suppose qu’elle appréciait l’intérêt qu’il lui témoignait, par rapport à ses précédents copains. Margaret et Malcolm ne rataient pas une occasion de sécher les cours pour passer l’après-midi au lit. Allongés côte à côte, assouvis, ils fumaient des Marlboro et discutaient de leur avenir.
En commençant ses études de médecine, Malcolm ne savait pas qu’il existait à Sydney différentes sortes de médecins, organisés selon une hiérarchie. Les Gledhill avaient toujours consulté le Dr McGrath, qui avait participé aux mêmes campagnes que le père de Malcolm pendant la Seconde guerre mondiale. Le Dr McGrath pouvait radiographier des fractures et les réduire, sectionner des appendices, drainer des abcès ou suturer un enfant accidenté sur une table de cuisine, en sortant du chloroforme de sa sacoche noire de médecin. Ses factures, maladroitement dactylographiées par Madame McGrath, établies en guinées, étaient toujours d’un montant très raisonnable. Les parents Gledhill n’avaient jamais réalisé qu’elles dépendaient de l’appréciation très exacte et généreuse de la situation financière de ses patients par le docteur. Ceci se passait bien avant l’assurance santé Medicare et l’apparition de la médecine privatisée. Le Dr McGrath était toujours disponible pour des visites à domicile, toujours jovial et reconnaissant pour les petits dons en fleurs ou en fruits que lui faisaient les Gledhill. Malcolm s’était imaginé qu’après six années d’études de médecine, il deviendrait une version plus jeune du Dr McGrath, capable de tout guérir.
En troisième année, il comprit que les docteurs McGrath se situaient en bas de l’échelle de la médecine, avec les spécialistes aux échelons intermédiaires et les chirurgiens tout en haut. Il décida de se spécialiser et se mit à travailler encore plus dur. Il exposa ses projets à Margaret.
– Mais mon chéri, on ne te laissera jamais te spécialiser, toi, ici, s’amusa-t-elle, allongée contre Malcolm un après-midi de juillet, en faisant un rond de fumée.
Il n’avait pas réalisé cela. Elle se blottit plus confortablement contre lui.
– Tu as étudié dans un collège quelconque, tu n’as jamais joué au rugby de ta vie, ajouta Margaret. Ils te prendront comme interne, ils te feront travailler comme un chien pendant quelques années, et pour finir ils donneront la bonne place de spécialisation au fils d’un médecin réputé des beaux quartiers. Ta seule chance de te former, c’est d’aller travailler pour le NHS en Grande-Bretagne. Tu pourras opérer autant que tu voudras, les Poms sont toujours contents de nous avoir nous, les coloniaux. Tu pourras décrocher ta qualification de spécialiste et revenir l’utiliser ici. C’est pareil pour moi, ils ne prennent pas les femmes, même avec les meilleures notes.
Elle se tourna vers lui, lui caressa la cuisse, un léger sourire aux lèvres. Ses grands yeux gris pétillaient, moqueurs.
– On pourrait y aller ensemble…
C’est Margaret, à mon avis, qui lança l’idée du mariage. Elle prenait les initiatives, il suivait. Mais, à l’époque, qui aurait refusé d’épouser cette fille ? Bien roulée, cheveux châtain clair jusqu’à la taille, l’esprit aiguisé, elle était la compagne idéale. Je pense qu’il l’aimait profondément. Je crois qu’il en était alors capable. La suite est une autre histoire. Nous y viendrons.
Leur mariage fut très discret pour l’époque, pour une jeune fille de Killara pas même enceinte. Il fut célébré peu après leur diplôme, au bureau de l’état civil. Quelques photos dans le parc, déjeuner au Hilton. Killara rencontrait la Valley. C’était tolérable. Côté Killara, on était mécontents, mais résignés, car ce jeune homme semblait avoir de l’avenir. Côté Valley, on était fiers, mais bouche cousue. Les deux couples de parents n’eurent pas besoin de se revoir pendant les vingt-quatre années suivantes.
