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Le mythe des Atrides est marqué par une malédiction ancestrale qui pèse sur la lignée depuis des générations.
Tout commence avec Tantale, dont l'offense aux dieux déclenche une série d'événements tragiques.
Cette malédiction se transmet à travers les générations, conduisant à des rivalités fraternelles, des trahisons et des actes impardonnables.
Au cœur de cette saga se trouve le sacrifice choquant d'Iphigénie, fille d'Agamemnon, et les conséquences dévastatrices qui s'ensuivent. Parmi les personnages tragiques de cette histoire se distingue Clytemnestre, dont le rôle complexe et tourmenté ajoute une dimension poignante à la tragédie des Atrides.
Son destin et ses actions sont à la fois déterminés par la malédiction familiale et par ses propres choix, créant ainsi un suspense palpitant quant à son rôle crucial dans le dénouement de cette épopée mythique.
L’histoire d’une figure aussi méconnue qu’édifiante de la guerre de Troie, écrite avec autant de rythme que de modernité. Passionnant !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Stéphane Bouet est né en 1970 à Tours. Cet ingénieur informaticien se passionne dès son plus jeune âge pour la mythologie gréco-romaine ainsi que pour la musique classique et les grands auteurs du XIXe siècle (Balzac et Hugo en tête). Mélange audacieux d’argot populaire et d’un langage plus soutenu, son style puise allégrement dans la richesse de la langue française, dont il se veut un ardent défenseur. À travers ses écrits, il prouve qu’on peut être à l’aise aussi bien avec le code informatique qu’avec la plume.
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Seitenzahl: 447
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Stéphane BOUET
Clytemnestre
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected] rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-540-7ISBN Numérique : 978-2-38157-541-4
Dépôt légal : Juin 2024© Libre2Lire, 2024
Deuxième plus grande île de Grèce après la Crête, l’Eubée s’étire sur plus de cent quatre-vingts kilomètres le long des côtes orientales de l’Attique et de la Béotie. Dans l’Iliade, Homère qualifie ses habitants de guerriers ardents respirant la fureur. Pourtant, l’île ne reflète pas le caractère belliqueux et véhément de sa population humaine. Son nord montagneux et riche en eaux vives favorise le développement d’une végétation exubérante, donnant la part belle aux forêts de pins, de sapins, de chênes et d’arbousiers. Dans sa région centrale, plaines fertiles, vallées naturellement irriguées et coteaux boisés valent à cette région, grâce à la richesse de sa production agricole et de ses vignobles, le surnom de grenier de la Grèce. Sauvage et très ventée, l’extrémité méridionale de l’île offre aux regards de magnifiques paysages arides constitués de schistes et de calcaires, dont la couleur minérale est mouchetée à la belle saison par le bleu des chardons touffus et le rose éclatant des lauriers en fleurs.
Le golfe d’Eubée sépare l’île du continent. Cette vaste échancrure d’eau limpide est divisée en deux sections vaguement triangulaires d’une surface comparable. Telles d’immenses ailes de papillons, les deux sections sont reliées l’une à l’autre par le détroit de l’Euripe. Au niveau de Chalcis (la capitale de l’Eubée), le détroit se réduit à un chenal d’une quarantaine de mètres enjambé par un pont de bois mobile qui raccorde l’île à la Béotie. La célébrité du détroit de l’Euripe provient d’un étrange phénomène physique qui affecte son courant marin, déjà bien plus puissant que ceux observés d’habitude en Méditerranée : sans raison apparente, il s’inverse en effet sept fois par jour et par nuit, alternativement du nord vers le sud. Comme le marnage est peu prononcé dans cette région, ce singulier courant alternatif ne peut pas présenter de lien direct avec le mécanisme des marées. De tout temps, les intellectuels grecs ont cherché en vain à en déceler l’origine. Une légende affirme même que ce phénomène troubla tant Aristote, que, vexé de n’y trouver aucune explication logique, il se jeta dans les eaux du détroit, où il se noya. Il est cependant plus probable que le fondateur du Lycée mourut à Chalcis d’une maladie d’estomac bien moins romanesque.
Située sur les côtes de Béotie à une vingtaine de kilomètres à l’est de Thèbes, la petite ville d’Aulis est un modeste port baigné par les eaux du détroit de l’Euripe, juste en face de Chalcis. Ville sans prétention appartenant à la glorieuse Thèbes, rien ne destine Aulis à entrer dans l’Histoire. Loin des préoccupations belliqueuses des grandes cités grecques, ses habitants pacifiques y vivent au rythme de la pêche maritime. Bars, dorades et coquillages font leur pain quotidien. De temps à autre, ils agrémentent leurs modestes repas de rougets, de soles et de sardines, ou quand Poséidon se montre généreux de thons rouges et d’espadons. Pêche à l’hameçon, au filet ou au trident, toutes les techniques de pêche y sont pratiquées depuis la nuit des temps. Grâce à la générosité de la mer Égée, le commerce de poisson avec les villes avoisinantes assure aux habitants d’Aulis un semblant de prospérité dont ils se satisfont amplement.
En plus des fruits de la pêche, de nombreuses échoppes vendant de la céramique d’assez bonne facture contribuent à alimenter les caisses de la ville. En flânant dans les rues d’Aulis, il est très aisé de tomber par hasard sur un atelier de poterie. Sous le regard indifférent des promeneurs, l’artisan y travaille une argile riche en oxyde de fer qui prend à la cuisson une belle couleur rouge orangé. En poussant la curiosité jusque dans l’arrière-cour de l’atelier, un badaud découvrirait de grands bassins où est mise à tremper l’argile extraite des carrières de la région d’Athènes. Longue de plusieurs semaines, cette opération permet d’éliminer les impuretés du matériau, et par conséquent d’éviter tout éclatement de la céramique au moment de la cuisson. Derrière les bassins, l’argile purifiée sèche au soleil dans l’attente d’être découpée en blocs. Avant de pouvoir être exploitée par le potier, l’argile est ensuite laissée au repos jusqu’à ce qu’elle acquière ses qualités plastiques optimales. Après seulement, le potier peut l’utiliser pour fabriquer les vases, les pichets et les amphores qui ont fait la réputation des céramistes de l’Attique. Avant la cuisson, les céramiques sont confiées au talent d’un artiste-peintre. Au gré de son inspiration, il orne les poteries de figures géométriques, de scènes de la vie quotidienne ou d’épisodes mythologiques fameux. Grâce à une habile exploitation des couleurs chaudes de l’argile, l’artiste fait ressortir en rouge orangé les figures sur un fond noir et luisant, obtenu à l’aide d’une suspension colloïdale brune qui noircit à la cuisson. Typique des céramiques attiques, cette technique offre un rendu réaliste des drapés, des corps et des détails. Très variable, le résultat du travail combiné du peintre et du potier produit parfois de purs chefs-d’œuvre que se disputeront les dames de la riche population thébaine, ainsi qu’une autre clientèle tout aussi généreuse : les pèlerins du temple d’Artémis.
Appelé Aulideia, le sanctuaire sacré fait la fierté des humbles aulidiens. Long de trente et un mètres sur presque dix de large, ce splendide bâtiment flambant neuf attire depuis sa récente érection un chapelet ininterrompu de fidèles venus rendre hommage à la chaste déesse. Les peintures rutilantes de ses façades et de son toit offrent un contraste frappant avec la blancheur du sol grec. Son frontispice rouge et rehaussé d’ocre brune est même, paraît-il, encore visible des côtes de l’île d’Eubée. Bâti selon un plan oblong très classique, le temple, orienté vers le sud-est, fut en effet construit face à la mer sur une haute falaise surplombant Aulis. Fidèle à une norme architecturale qui s’imposera jusqu’à la fin de la période classique, le bâtiment possède son lot de colonnes internes et externes : colonnes porteuses pour les unes ou pompeux ornements pour les autres. À l’entrée, une statue d’Artémis haute de dix mètres tourne pudiquement le dos à celle d’Apollon, son frère. Ces statues grandioses mettent en avant la dualité qui oppose le frère et la sœur. L’une est déesse de la Lune, l’autre est dieu du Soleil. L’une sortant la nuit quand l’autre termine sa course, Artémis et Apollon sont à jamais séparés. On raconte du reste que c’est la perte de son frère qui est à l’origine du caractère sauvage de la déesse, ainsi que de sa cruauté envers les hommes.
Tout autour du temple, des palmiers produisent un fruit dont le goût médiocre rappelle celui des dattes de Palestine. Sans se préoccuper de ce détail, un homme est en train de ramasser les fruits tombés à terre. Tache brune nimbée de teintes violacées dans le velours charbonneux des nuits béotiennes, la zone est faiblement éclairée par une paire de flambeaux qui encadrent l’entrée du temple d’Artémis. Sans hâte apparente, l’homme cherche les dattes à tâtons sur le sol, les vérifie une à une puis place les saines dans son casque de bronze retourné. Chaque fois qu’il s’accroupit, l’aigrette en crin de cheval cramoisi de son couvre-chef vient caresser ses monstrueuses cuisses de colosse.
D’allure modeste, l’homme se prénomme Flavian. Vêtu d’une grossière tunique courte serrée à la ceinture, il porte des sandales de cuir usagées et malodorantes. D’environ une trentaine d’années, c’est un géant à l’imposante silhouette cyclopéenne. Au premier coup d’œil, sa stature hyperbolique pourrait le placer dans la catégorie des Héraclès musculeux, mais la laideur de ses traits ainsi que les proportions peu harmonieuses de son corps ossu évoquent plutôt Héphaïstos. Sans grâce ni charme, son visage est balafré d’une profonde cicatrice qui prend naissance au-dessus de son sourcil gauche et vient mourir au beau milieu de sa joue droite – indice indiscutable du passé militaire du gaillard. On notera toutefois que la laideur de Flavian est de celles qui inspirent plus de sympathie que de répulsion : parce qu’il ne possède pas les moyens intellectuels de souffrir de sa nature humaine, cette force de la nature est surtout un compagnon jovial dont le rire énergique résonne dans la poitrine comme dans une cathédrale.
Quand son casque déborde de dattes, Flavian grogne de satisfaction puis commence à s’éloigner de la zone éclairée. Marchant prudemment, il se dirige vers le bord de la falaise qui surplombe Aulis et la mer Égée non loin du temple. Mais la lune ayant disparu de l’horizon derrière les montagnes de l’île d’Eubée, il a bien du mal à trouver son chemin.
À l’aide du son de la voix de son camarade, Flavian ne tarde pas à rejoindre un adolescent beau comme un astre, assis indolemment les pieds dans le vide au bord de la falaise. Un peu essoufflé, le colosse s’assied près de son ami, vide son casque plein de dattes entre eux et l’invite à se servir. Derrière les deux hommes, un bouclier de bois peint et une légère lance de frêne gisent à même le sol. À la droite de Taxios, un arc et un carquois vide traînent dans une herbe réduite à de maigres touffes asséchées par le soleil brûlant et les vents incessants du détroit de l’Euripe.
Blondinet coupé court, Taxios n’est guère âgé de plus de seize ou dix-sept ans. Pieds-nus, il est vêtu d’un simple pagne maculé de taches de boue, d’herbe, d’urine, de sperme et même d’un peu de sang. Physiquement, il se situe à l’exact opposé de Flavian. Ses traits réguliers s’accordent idéalement avec les proportions harmonieuses d’un corps athlétique, mince et souple. En dépit de sa relative petite taille, sa beauté indécente agace autant qu’elle flatte le regard. Mais comme se dégage de l’Adonis un naturel désarmant, il paraît inconscient de l’insolence de ses qualités plastiques. Alliée à la vigueur de la jeunesse, la pureté de sa plastique pourrait être comparée à celle d’un torrent à la vivacité inépuisable : fraîcheur et spontanéité qualifieraient d’ailleurs assez bien sa personnalité décomplexée et charmeuse.
Comme Flavian fixe le vide tout en maugréant à propos du goût médiocre des dattes dont il s’empiffre, Taxios reprend l’activité que le retour de son camarade vient d’interrompre brièvement. Sans enthousiasme, il se remet alors à tailler de longues tiges de bois, qui lui serviront à fabriquer des flèches. À l’aide de mouvements las et mécaniques, il jette au fur et à mesure ses copeaux dans le vide. De temps en temps, il mange une datte, dont il crache le noyau dans la même direction.
Après un quart d’heure de ce manège, Taxios se lève puis s’éloigne de quelques mètres pour aller pisser. Une fois soulagé, il émet un ardent soupir de satisfaction. Dans l’ombre, Flavian sourit amicalement ; on dirait qu’il aime bien le gamin. Avec l’indolence naturelle d’un matou grassouillet un jour de canicule, Taxios revient aussitôt s’asseoir auprès de son ami et reprend machinalement son travail.
Imaginant la chose, Flavian grimace puis crache de dégoût. Quand il est parvenu à chasser cette image de son esprit, il reprend la parole mais cette fois, il adopte un ton paternel, presque sentencieux :
Flavian, n’ayant rien à répondre au ricanement de dépit de son camarade, hausse les épaules puis marmonne l’assortiment de syllabes inintelligibles qu’il émet chaque fois qu’il n’a plus rien à dire. Désœuvré, il tente alors de se laisser bercer par les formes mouvantes de la mer Égée, si inquiétantes dans les ténèbres de la nuit. Pour occuper son esprit, il cherche à deviner quel est le sens du courant en cet instant. Mais comme la masse noirâtre des eaux de l’Euripe ne lui fournit aucune information à ce propos, son regard glisse lentement vers le port d’Aulis, situé un peu plus bas à la droite des deux hommes.
Constellant les eaux du détroit de centaines de points lumineux, les fanaux des nefs de guerre de l’armée des Grecs se reflètent à perte de vue. La zone ainsi couverte dépasse largement l’entrée de la partie méridionale du golfe d’Eubée. Spectacle inédit dans toute l’histoire de la Grèce, le rassemblement de ces onze cent quatre-vingt-six navires apprêtés pour la guerre, d’apparence grandiose, aurait dû remplir d’orgueil l’âme d’un patriote tel que Flavian. C’est cependant l’amertume qui s’empare de lui en cet instant. Cette amertume, il la partage avec cent quarante mille hommes, répartis en vingt-huit contingents, qui comme lui attendent depuis trop longtemps le départ pour la guerre de Troie.
Lassé de tailler des flèches, Taxios pose son couteau dans l’herbe, entre son ami et lui. Puis, après avoir jeté un bref coup d’œil aux centaines de lueurs oscillant sur la mer au gré des courants meurtriers de l’Euripe, il baille à s’en décrocher la mâchoire.
Taxios s’allonge alors dans l’herbe. Pensif, il arrache de sa main droite des brins d’herbe desséchés qui libèrent aussitôt une furtive odeur de chlorophylle.
Taxios se redresse sur son séant et éclate de rire :
Dépité par cette révélation, Taxios demeure silencieux. Il songe qu’au fond il n’est pas tellement surpris : drôle d’histoire, en réalité, que cette guerre de Troie. Et voilà la plus formidable armée grecque jamais réunie coincée à Aulis pour une raison qui lui semble très futile. Quelle déesse perdrait donc son temps pour si peu ? À moins que la fille de Zeus n’ait décidé de prendre le parti d’Aphrodite et de faire tout son possible pour permettre à Hélène et son beau Pâris de batifoler encore longtemps à l’abri des solides remparts troyens. Ces deux amants-là semblent avoir des alliés de taille parmi les dieux de l’Olympe. Mais à cause des deux tourtereaux, la Grèce s’en va en guerre. Et tout ça pour une stupide histoire de concours de beauté féminine !
Quand, sur le mont Ida, trois déesses demandèrent à Pâris laquelle lui paraissait la plus belle, le prince troyen, jeune mâle gorgé de sève, ne put résister aux appas d’Aphrodite, surtout quand elle lui promit en échange du trophée l’amour de la plus belle femme du monde. Guidé par son tout-puissant entrejambe, ce nigaud de Pâris remit donc à la déesse la pomme d’or, signe qu’elle avait vaincu les deux autres concurrentes, Héra et Athéna.
Comment le naïf Pâris aurait-il pu imaginer alors que son choix mènerait toute l’armée des Grecs à Aulis ? Car il se trouve que ses oreilles eurent vent d’une rumeur qui prétendait qu’Hélène, la reine de Sparte, détenait la palme de la beauté parmi toutes les femmes du monde. Afin de réclamer son prix, le beau Pâris ne tarda pas à faire le voyage de Phrygie vers Sparte, avec la ferme intention de vérifier par lui-même cette allégation. Visiblement, Hélène lui plut au-delà de la raison. Bien qu’accueilli comme un hôte de marque par le roi Ménélas, le jeune prince conquit la belle, trop heureuse d’échapper à un mari bien moins doté sur le plan physique que le blond éphèbe. Avec beaucoup d’aplomb et plus de sottise encore, Pâris s’empressa de ramener Hélène dans ses bagages jusqu’à Troie, déclenchant l’ire de Ménélas. Désormais, les cornes du bon roi de Sparte sont si hautes qu’il n’ose plus porter de couronne. L’affaire en serait sans doute restée là si le cocu n’avait fait appel aux rois de la Grèce, liés par un serment prêté à Tyndare, le père putatif d’Hélène.
La croyance populaire veut en effet que la belle Hélène soit fille de Zeus et de Léda, l’épouse de Tyndare. On dit que le dieu lui serait apparu sous la forme d’un cygne ; peut-être victime d’un trait d’humour du roi des dieux, Léda pondit un œuf d’où sortirent Hélène et son frère Pollux. Soucieux de servir au mieux l’Olympe, Tyndare éleva les enfants de Zeus comme les siens, Castor et Clytemnestre. Devenue femme, Hélène ne pouvait pas renier son ascendance divine, et à cause de son extraordinaire beauté, Tyndare craignit que ses prétendants ne s’entretuent pour la posséder. Il réunit donc tous les rois de Grèce et leur fit jurer de soutenir la cause de celui qui deviendrait le mari d’Hélène au cas où un tort serait porté à son honneur.
Quand Ménélas invoqua ce serment, les rois pieds et poings liés n’eurent pas d’autre choix que de se liguer contre Troie jusqu’à ce que Pâris rende la princesse à son époux légitime. Comme ni le séducteur ni son père le roi Priam ne cédèrent aux menaces des Grecs, les nobles princes levèrent une formidable armée et se donnèrent rendez-vous dans le détroit de l’Euripe.
Malheureusement, depuis l’arrivée de l’impressionnante flotte grecque à Aulis, des vents contraires d’une rare violence soufflent sans relâche sur le détroit. Et malgré les efforts répétés de ces marins aguerris, aucun navire n’a réussi à appareiller sans dommage. Depuis, rois, généraux et simples soldats désespèrent de quitter un jour le maudit détroit.
Maîtres d’une cité fameuse ou princes d’une contrée modeste, tous les rois de Grèce ont répondu présents à l’appel de Ménélas. Parmi les plus emblématiques, on se doit de citer Achille, le prestigieux chef des Myrmidons ; les deux Ajax ; Ulysse, le rusé roi d’Ithaque ; Nestor ou encore le roi Diomède d’Argos. Quant au frère aîné de Ménélas, Agamemnon, les autres rois l’ont élu chef de l’expédition afin de plaire au plaignant. Pompeusement – non du reste sans un soupçon d’ironie –, le roi de Mycènes est depuis qualifié de « roi des rois » par ses pairs. Tout ce beau monde évite soigneusement d’avouer que chacun voit dans la mésaventure conjugale du roi Ménélas un joli prétexte pour aller réduire en cendres Troie, dont le rayonnement commercial et la splendeur culturelle excitent depuis des lustres la convoitise de ses voisins. Mus par la cupidité et liés par un serment prêté à la légère, les rois de la Grèce s’engagent dans cette guerre insensée comme des gamins inconscients qui jouent à celui qui pisse le plus loin. Assurés de la victoire par le devin Calchas, ils préfèrent oublier que les murailles de Troie, réputées imprenables, représentent un immense défi même pour une armée de la taille de celle réunie à Aulis.
Amicalement, Taxios lui donne un léger coup de poing dans l’épaule. Par jeu, le géant grogne alors quelques menaces de représailles, qui donnent lieu à un échange fleuri de noms d’oiseaux entre les deux amis.
L’adolescent préfère éviter de répondre. Il sait bien que son camarade a toujours affiché une foi inébranlable en ses dieux, et il n’aime guère lui avouer que ses propres convictions n’ont pas cette netteté irréprochable. S’il respecte la pieuse spiritualité de son ami, Taxios y voit surtout de la candeur. Sans oser remettre en question l’existence des Olympiens, Taxios estime que ses pareils ont un peu tendance à invoquer les dieux chaque fois qu’une situation les embarrasse. Et il a bien l’impression que cette fois encore c’est le cas. Persuadé que les hommes sont seuls responsables de leurs déboires, il a toujours pensé que pour justifier un acte inexcusable ou pour expliquer un événement mystérieux, les dieux ont sacrément bon dos. Il est facile de diffuser une histoire abracadabrante auprès d’un public disposé à tout croire, puisque rois, devins et prêtres ne lui ont jamais permis de douter. L’être humain est comme un chien apprivoisé : qu’on lui donne quelques os à ronger, un bout de terre pour gambader et un trou pour chier, il montrera en retour une fidélité aveugle à la main qui le nourrit, quitte à gober tout ce que son maître lui raconte par la suite. À cause de sa lucidité, Taxios craint un devin comme Calchas, en qui il voit un manipulateur de génie. Toutefois, son point de vue irrévérencieux, le sage garçon préfère le taire. Malgré sa jeunesse, il sait bien que pour longtemps encore les hommes qui se prétendent interprètes des dieux auront l’oreille de la majorité, quelles que soient les absurdités ou les horreurs qu’ils débitent.
Après avoir chassé ces idées noires de son esprit, l’adolescent bâille de nouveau longuement. À cause du vent du nord qui jamais ne cesse de souffler, l’air est frisquet à cette heure tardive de la nuit. Et malgré son envie de rester auprès de son encombrant ami, Taxios ne peut pas ignorer qu’il est fort légèrement vêtu. Mais ni frileux ni porté à se plaindre, il tente de faire abstraction du froid, sans grand succès cependant. Pour se réchauffer, il décide d’entonner un air de son pays, l’Argolide.
Claire dans l’aigu et rocailleuse dans le grave, sa voix sonne parfaitement juste. Il résulte des contrastes de ses registres une impression indéfinissable de douceur mâle, comparable à celle de l’amant lors des préliminaires. Après une courte introduction lente et élégiaque, le chant du garçon s’anime. Comme, lors des ébats amoureux, la délicatesse de l’amant se mue peu à peu en une brutalité animale, le rythme de sa rengaine s’accélère. De fluide, son chant devient saccadé ; de mélancolique, il devient joyeux. Dans un crescendo irrésistible, Taxios pousse sa voix à laquelle il arrache des notes projetées presque avec violence. Son plaisir est manifeste. La colonne d’air qui va et vient dans son gosier au gré de sa mélodie fait vibrer tout son être. Mais quand soudain le chant cesse, s’ensuit un silence maussade dont la vacuité évoque la déprime de l’homme après l’amour.
Doucement, pour ne pas troubler le silence revenu, Flavian se lève puis ramasse sa lance et son bouclier qui traînent dans l’herbe. Annonçant qu’il va se coucher, il s’éloigne aussitôt de sa démarche virile et chaloupée comme celle d’une dondon à la poitrine plantureuse. Mais parce que Taxios ne voit aucune raison de demeurer seul dans l’air de la nuit qui glace ses membres, il rejoint son camarade au pas de course. Puis en silence, ils marchent l’un près de l’autre sans prêter attention aux milliers de lueurs des vaisseaux de la flotte grecque qui forment à perte de vue un impressionnant tapis lumineux.
*
Baptisée la Charmante, une splendide galère vient de quitter en toute hâte le port d’Argos. Le navire, équipé d’un mât unique, fait appel au bras de seulement cinquante rameurs. Parce que le bois de sa coque est enduit d’un pigment artificiel rouge aux vertus anticorrosives (le minium), la galère paraît couverte de rouille. Longue de trente mètres sur quatre de large, la Charmante est, à cause de sa lourdeur et de sa conception archaïque, difficile à manœuvrer. Fixée à l’arrière sur le bord droit du bateau, une immense rame à large pale fait office de gouvernail – appendice démesuré sans lequel toute manœuvre serait impensable. Sous l’action d’une brise marine un peu cossarde, une voile carrée haute de huit mètres sur vingt de large entraîne avec indolence le navire vers le détroit de l’Euripe.
Une prestigieuse passagère a pris place à bord de la Charmante : Clytemnestre, reine de Mycènes et épouse du roi Agamemnon. L’accompagnent sa fille aînée Iphigénie ainsi que le petit Oreste, son seul fils et cadet de la famille royale. Pour servir la reine et ses enfants, une dizaine de servantes babillardes (dont Cilicie, la nourrice du jeune prince, et Néris, la confidente de la reine) ont elles aussi embarqué. Afin de se protéger des regards des rameurs et des soldats chargés de sa protection, la reine s’est réfugiée, dès sa montée à bord, sous une modeste tente levée sur le gaillard d’arrière de la galère.
Après plusieurs heures de voyage, Oreste, mû par la curiosité, échappe aux bras de sa mère et s’aventure sur le pont. Tout jeune enfant encore au stade des babillages et des premiers pas, le petit prince est un beau bébé semblable à des milliers d’autres. Seul enfant mâle d’Agamemnon, l’angelot gazouillant incarne à lui seul l’avenir de Mycènes. Basée sur des valeurs patriarcales, la société grecque n’accorde aucune valeur à la vie des femmes, soient-elles princesses. Aux yeux de leur père, ses filles Iphigénie et Electre représentent avant tout une marchandise qu’il vendra à des fins politiques ou échangera contre un bout de terre, parce qu’il est fertile ou que sa position est stratégique.
Durant l’éducation des deux adolescentes, leur nourrice Cilicie les a préparées à un avenir tout tracé. Comme Clytemnestre leur mère, elles épouseront un parfait inconnu de dix ou quinze ans leur aîné ; comme Clytemnestre, elles partageront la couche de leur époux malgré le dégoût que celui-ci leur inspire ; comme Clytemnestre, elles pondront de beaux bébés, mais seront méprisées par le roi et sa cour tant qu’elles n’auront pas accouché d’un garçon en bonne santé ; comme Clytemnestre, elles haïront leur époux royal malgré ses bontés et sa générosité ; comme Clytemnestre, elles apprendront à ravaler leur haine pour offrir au peuple l’image d’une reine muette et souriante ; comme Clytemnestre, elles s’étourdiront parfois de bijoux somptueux et de tenues excentriques ; comme Clytemnestre, elles adoreront leurs enfants mais maudiront la triste condition de reine qui les oblige à laisser un jour partir leurs filles dans une cité où, comme elle à Mycènes, elles seront toute leur vie des étrangères ; comme Clytemnestre, malgré la frustration et l’amertume, elles accepteront leur destin misérable. Dans la Grèce antique, les femmes, reines, putains ou filles de rien, n’ont pas voix au chapitre.
Sous l’œil attentif de sa nourrice, Oreste gambade avec insouciance autour du gaillard d’arrière du vaisseau. Mais tandis qu’il progresse peu à peu vers l’intérieur du bateau, il ne résiste pas longtemps à l’envie de braver l’interdit de sa nourrice en allant observer de plus près les rameurs en plein effort.
En plein soleil, cinquante hommes assis sur de misérables bancs de bois sont vêtus du strict minimum. Au rythme du chant monotone d’un borgne obèse assis sur un tabouret qui disparaît sous les replis de sa graisse, les hommes rament en silence. Contrairement à la croyance populaire, les rameurs des galères grecques ne sont pas des esclaves : ce sont des hommes libres recrutés au sein des classes les plus pauvres.
Légèrement déstabilisé par la vue de ces hommes à demi nus s’acquittant de leur épuisant office, Oreste se fige, les yeux braqués vers l’intérieur du navire. Son attention est bientôt attirée par un enfant d’une douzaine d’années, muni d’une ample gourde en peau de chèvre. Insouciant mais plein de sollicitude, le gamin passe d’un banc à l’autre afin d’apaiser la soif des rameurs. En plus de sa gourde, il traîne laborieusement derrière lui un seau rempli à ras bord d’eau de mer. À l’intérieur flotte une éponge grosse comme la tête de l’enfant, avec laquelle il humidifie régulièrement le corps des rameurs. Enjoué comme seuls les enfants y parviennent même dans les plus piètres conditions, le garçonnet n’a pas l’air de se plaindre ; ses rires et sa manière de caracoler d’un banc à l’autre laissent même supposer qu’il est heureux.
Bouche bée, Oreste suit le gamin du regard jusqu’à ce que le chanteur à la mélopée monocorde monopolise son intérêt. Le regard du prince est alors celui des très jeunes enfants confrontés à l’inconnu : à la fois interloqué et sérieux comme celui d’un adulte. Parce qu’il ne sait pas quelle attitude adopter face à tant de mystères, Oreste se tourne vers sa nourrice Cilicie. Débordante d’amour pour l’enfant, la femme ne l’a pas quitté du regard depuis les débuts de son escapade sur le pont. Comme elle juge qu’il est temps de le ramener à sa mère, elle se précipite vers lui et le prend dans ses bras. Incapable de résister à ses joues potelées, elle le couvre de baisers.
Mais le prince n’a pas du tout envie d’être porté. Il gémit, grogne et tambourine de ses petits poings l’imposante poitrine de sa nourrice. Par crainte qu’il ne se mette à pleurer, elle accepte de le reposer sur le pont, à la condition qu’il ne lui lâche pas la main. Oreste semble satisfait de ce compromis et se calme aussitôt. Puis, comme le bambin désigne en gazouillant le chanteur obèse, Cilicie s’agenouille près de lui. Très calmement, elle lui explique le rôle respectif des protagonistes de la scène. Habituée au contact des enfants, elle lui parle d’une voix douce et rassurante. Ses phrases respectent cependant la syntaxe grammaticale du grec ancien, et sa prononciation des mots est correcte. Par bonheur, elle épargne au prince ce ton mielleux et condescendant dont certains habillent leur voix quand ils parlent à des enfants. Oreste, après avoir écouté religieusement sa nourrice, émet d’irrésistibles gazouillements. Conquise, celle-ci l’embrasse sur le ventre à coups de baisers sonores. Par jeu, l’enfant se défend un peu, rit à gorge déployée puis, alors qu’il parvient à échapper aux lèvres gourmandes de sa nourrice, il s’agrippe à son cou et se serre contre elle avec tendresse.
Émue par les manifestations d’affection de l’enfant, Cilicie soupire et sourit de ce demi-sourire béat qui ne se dessine que sur le visage d’une femme quand elle tient dans ses bras un enfant aimé. Puis, comme elle dépose Oreste à l’entrée de la tente royale, le petit se précipite dans les bras de sa mère. Jalouse des liens de sang qui unissent l’angelot à la reine, Cilicie préfère, au lieu de s’infliger la vision idyllique – et atroce à ses yeux – de son prince cajolé par une autre, demeurer à l’extérieur de la tente jusqu’à ce que le bambin s’endorme. Évacuant ce vague sentiment d’irritation qui l’envahit trop souvent au contact de l’épouse de son roi, elle soupire de nouveau. D’humeur mélancolique, Cilicie ferme les yeux et respire à plein nez la brise marine chargée d’iode. Elle, simple servante qui eut le bonheur de servir deux générations de rois mycéniens, sait bien qu’elle n’a aucun droit sur Oreste. Mais parfois elle songe qu’à un âge avancé comme le sien, le jeune prince est sans doute le dernier bambin dont elle n’aura jamais la charge. Et puisque son existence approche du dernier voyage, elle s’autorise à s’approprier un peu l’enfant, à agir comme s’il était né de sa chair.
Voilà près de quatre décennies que, adolescente ignorante et un peu niaise, elle entrait au service du roi Atrée et de son épouse Aéropé, les parents du roi Agamemnon.
Dès sa première grossesse, la jeune reine lui offrit de devenir la nourrice de l’enfant à venir. Dotée de forme généreuse, Cilicie était une jeune femme honnête, soumise à ses maîtres et dénuée d’ambition. Elle présentait donc le profil idéal pour ce poste très convoité. Consciente de s’assurer ainsi un avenir confortable auprès de la famille régnante de Mycènes, Cilicie accepta avec reconnaissance. En contrepartie, elle dut accepter les conditions de vie monacales associées à cette charge prestigieuse. Obligée de loger auprès de l’enfant jusqu’à son sevrage, la jeune femme dut renoncer à toute vie sociale, et, par conséquent, se vit contrainte au célibat. En réalité trop heureuse d’échapper aux chaînes d’hyménée, Cilicie ne songeait pas encore aux nombreux avantages matériels associés à son nouvel emploi. De fait, en regard de son rôle capital dans la préservation de la lignée royale, la nourrice entrait par la petite porte dans la cour des grands. Et si grâce à ses bons soins, au moins un des héritiers du trône atteignait l’âge adulte, ses vieux jours seraient assurés.
En dépit de deux fausses couches, Aéropé donna deux garçons à son époux : Agamemnon et Ménélas. Cambreline zélée, Cilicie prit fort à cœur ses fonctions et veilla sur les deux jeunes princes comme sur la prunelle de ses yeux.
Après la naissance des deux chérubins, la nourrice constata que l’entourage du couple royal la saluait désormais avec respect et que la courtisanerie ne lui épargnait plus ses mignardises comme autrefois. Mais insensible aux honneurs, elle garda la tête froide. Avec raison, elle préféra se concentrer sur l’éducation des deux garçons, dont l’excellente santé était pour elle un gage de sécurité.
Comblée par le sort qui la mena auprès d’Aéropé et de ses enfants, Cilicie buvait du petit lait et se serait bien vue en siroter encore jusqu’à ce que la Grande Sorgue l’emmenât rejoindre sa satanée daronne en Enfer. Pourtant, parce que les mythes grecs ne sont guère friands du bonheur lénifiant d’une famille sans histoire, la nourrice allait bientôt devoir fuir Mycènes et emmener avec elle Agamemnon et Ménélas afin de les protéger de la folie meurtrière de leur père Atrée.
*
La longue série d’actes insensés perpétrés par les membres de la famille d’Atrée débute à la cour du roi Tantale de Lydie, son célébrissime grand-père. Mais comment un roi d’un pays d’Asie Mineure se trouve-t-il être l’aïeul d’un monarque de Mycènes, une cité grecque située à plusieurs centaines de kilomètres au nord de la Lydie ?
Complexe et riche en rebondissements, cette histoire commence quand le roi Tantale, devenu ami et favori des dieux, en ressent une telle fierté qu’il est peu à peu pris de démence mégalomane. Se croyant l’égal des Olympiens, il décide de tester leur omniscience : il les convie alors à sa table et leur fait servir la chair de son fils unique Pélops – les rois lydiens, même un peu frappadingues, avaient quand même une bien curieuse façon de tester l’omniscience divine. À la première bouchée, les dieux découvrent la nature abjecte du mets que leur hôte tentait de leur faire avaler. Horrifiés, ils recrachent la nourriture et quittent sur-le-champ la cour du coupable.
En châtiment de son crime, Zeus envoie Tantale aux Enfers pour y subir le fameux supplice qui porte son nom1, puis il ordonne à Hermès de se rendre au Tartare et d’en ramener l’infortuné Pélops. Le roi des dieux rassemble aussitôt les parties du corps du garçonnet et le reconstitue. Cependant, il manque une épaule : préoccupée par l’enlèvement de sa fille Perséphone par Hadès, Déméter l’a mangée avant de prendre conscience de son erreur. Zeus remplace alors l’épaule manquante par un morceau d’ivoire. Tous les descendants de Pélops (parmi lesquels Atrée, Thyeste, Agamemnon, Ménélas et Oreste) conservent depuis une tache blanche à l’épaule droite. D’après la légende, le crime monstrueux de Tantale horrifia tant les dieux qu’ils maudirent tous ses descendants ; le festin de Tantale est donc l’acte fondateur qui inaugura les innombrables déboires vécus par les descendants du roi de Lydie.
Après ces premiers pas dans la vie hors du commun, le jeune Pélops grandit et devient un fort beau jeune homme. Pendant quelques années, il porte fièrement la couronne de Lydie, jusqu’à ce qu’une guerre contre le roi Tros (le fondateur de Troie) le force à s’exiler en Grèce. Le hasard de ses pérégrinations le mène à la ville de Pise. Située non loin d’Olympie dans la contrée d’Elide, Pise est une ville sans grand prestige dont aucune tour penchée ne viendra jamais redorer le blason. Le jour de son arrivée, toute la ville ne parle que de la mort d’un jeune homme à l’issue d’une course de chars, mais étonnamment personne ne semble s’émouvoir de ce drame. Sa curiosité piquée, Pélops traverse Pise et s’arrête devant le palais du roi. Là, un soldat en faction l’interpelle. Parce que Pélops est bien fait, porte des vêtements somptueux et monte un cheval de race, le garde l’invite à se joindre aux festivités organisées par le roi en l’honneur de sa victoire.
Le garde, un costaud barbu et court sur pattes au sourire jovial, dévisage l’inconnu comme s’il débarquait de la lune.
La réalité, bien plus triviale, révèle un amour paternel très relatif. Parce que l’oracle de Delphes a averti Œnomaos qu’il périrait par la faute de son gendre, il a en fait imaginé cette épreuve afin de repousser indéfiniment le mariage de sa fille unique.
Que se passe-t-il ensuite ? Je vous le donne en mille ! Pélops fait la connaissance du roi et de sa fille, et la jeune beauté fait immédiatement tourner la tête de notre beau et courageux héros. Quelques regards échangés avec la belle suffisent à le persuader de son intérêt réciproque. Sourd à toute forme de raisonnement, il demande sa main le jour même et accepte de participer à l’épreuve qui a déjà coûté la vie à treize jeunes hommes.
Mais quand Hippodamie est reconduite dans ses appartements par ses suivantes, les vapeurs enivrantes du désir se dissipent et Pélops prend conscience du péril de sa situation. Gardant toutefois son sang-froid, il décide de se rendre aux écuries du palais afin d’enquêter à propos de l’attelage du roi. Il y fait la connaissance de Myrtilos, l’écuyer d’Œnomaos. La langue déliée par quelques piécettes, le jeune serviteur lui explique qu’on prétend que les quatre chevaux du roi lui ont été offerts par son père Arès en personne et qu’ils sont réputés imbattables à la course. Comme, face à un tel adversaire, Pélops ne doute pas une seconde de l’issue de la course, il décide de tricher. À cette fin, il corrompt Myrtilos : en échange de la moitié du royaume de Pise et d’une nuit avec Hippodamie, le fidèle écuyer accepte de scier en partie l’essieu du char de son maître.
Dès le lendemain, la course a lieu en plein air dans une ébauche d’hippodrome. Établi à mi-chemin entre Pise et la petite bourgade d’Olympie, le champ de courses n’est qu’un modeste rectangle long de six cents mètres sur cent de large et muni d’une piste de terre blanchie à la chaux. Au milieu du rectangle, un muret longitudinal sépare la piste aller de la piste retour ; une dizaine de statues d’athlètes postées tout le long de ce muret veillent, tels de vénérables arbitres de marbre, au bon déroulement de l’épreuve. Afin de permettre aux Pisates d’assister au spectacle de sa toute-puissance, Œnomaos a fait bâtir d’inconfortables gradins de bois exposés à la brûlure du soleil.
Hélios est cependant bien loin de son zénith quand les deux adversaires, confiants dans leur victoire, se présentent sur la ligne de départ. Acclamé par la foule, Œnomaos, tout cousu d’or, parade et fanfaronne comme un politicien en campagne. Le regard provocant, les deux hommes se toisent un bref instant. Dans l’assistance, quelques sujets du roi un peu trop zélés huent Pélops et prédisent sa perte. Parce qu’il est encore temps de battre en retraite, Œnomaos, très condescendant, invite le Lydien à abandonner cette course perdue d’avance. Imperturbable, le jeune homme rétorque que ses chevaux, un cadeau de Poséidon à son père, trépignent dans l’attente du signal du départ. Dans un silence seulement troublé par les murmures de la nature alentour, le roi salue sa fille du regard et vient placer son char à la droite de celui de Pélops.
Quand les deux chars s’élancent enfin sur la piste, les spectateurs, jusque-là réservés comme des pèlerins au temple, se mettent soudain à aboyer et à taper bruyamment des mains et des pieds pour encourager leur champion. Blême, Hippodamie ne quitte pas des yeux ce garçon séduisant dont les vaillants chevaux ne se laissent pas distancer par ceux de son père.
Dès les premières secondes de course, Œnomaos sent que cet adversaire-là n’est pas fait du même bois que les mistons boutonneux qui l’ont précédé. Avec un soupçon d’inquiétude, il constate que le char de Pélops demeure à courte distance derrière le sien, quand, lors des courses précédentes, les autres concurrents restaient plantés sur place. Sans toutefois perdre confiance, le roi redouble d’énergie afin d’empêcher le char de Pélops d’atteindre la corde de la piste. Il doit garder à tout prix cet avantage au cas où les chevaux adverses conserveraient leur rythme vertigineux. Après un premier tour de piste laborieux, Œnomaos commence à croire que Pélops n’a pas menti en attribuant une origine divine à ses chevaux. Cependant, l’équipage de son adversaire donne un premier signe de fatigue et ralentit très légèrement. Sous les cris enthousiastes de la foule, Œnomaos en profite pour prendre le large et gagner une bonne trentaine de mètres sur son adversaire. Exalté par la certitude de l’emporter, il entame déjà le troisième tour. Volant au-dessus de la piste, son char distance de plus en plus celui de Pélops. À l’approche du bout de piste, Œnomaos ralentit et négocie son virage afin de prendre la courbe la plus resserrée possible sans heurter le muret central. À la sortie du virage, il accélère. C’est à cet instant précis que son essieu saboté se brise ; sa roue droite se détache et provoque l’affaissement de la fragile nacelle du char, qui dans un fracas épouvantable, se disloque. En un quart de seconde, Œnomaos est projeté la tête la première vers l’avant et se casse le nez contre le timon de son char. Instinctivement, le roi roule sur le côté pour se protéger des débris du véhicule, acérés comme des couperets. Le visage ensanglanté, il se croit le temps d’un souffle hors de danger, quand il s’aperçoit trop tard que son pied gauche s’est pris dans les rênes de ses chevaux. Avec l’énergie du désespoir, le roi tente de se libérer, mais c’est peine perdue. Sous les glapissements horrifiés de l’assistance, son corps tuméfié est traîné sur plusieurs centaines de mètres par ses chevaux. Quand ils stoppent enfin leur course effrénée, Œnomaos n’est plus qu’un cadavre ensanglanté.
Venus assister à la mise à mort du nouveau prétendant de la princesse Hippodamie, les spectateurs restent sans voix. Au lieu de la énième exécution attendue de tous, un héraut désemparé annonce la mort d’Œnomaos et la victoire de Pélops. Opportunistes, les Pisates font alors un triomphe au fils de Tantale. Le jour même, il monte sur le trône de Pise aux côtés d’Hippodamie, conquise jusqu’au bout des oreilles par le charme de son vaillant conquérant.
En traître conforme à la tradition, Myrtilos vient réclamer son dû à la fin des festivités du couronnement de Pélops. Fort embarrassé par son complice, le jeune roi repousse tant qu’il peut l’accomplissement de sa promesse. Un jour qu’il se promène sur les rives du cap Géreste en compagnie d’Hippodamie et de Myrtilos, il s’éloigne un instant pour aller puiser un peu d’eau fraîche pour sa femme dans une source voisine. Il prend le temps de se rafraîchir les tempes quand des hurlements de détresse l’arrachent à sa torpeur. Comme il reconnaît la voix d’Hippodamie, il dégaine son épée et se précipite à sa rescousse. Il la découvre gisant sur le sol, bien vivante mais à demi nue. Quand Pélops demande une explication, elle accuse Myrtilos d’avoir tenté de la violer. Y voyant là l’occasion de se débarrasser du gêneur, le jeune roi feint une fureur exagérée et pousse l’écuyer dans les eaux de la mer Égée.
Depuis cet épisode, le pan de mer où l’écuyer se noya est appelé mer Myrtoenne. Et parce que les anciens mythes ne sont avares ni en malédiction ni en anathème, on raconte que Myrtilos aurait, à l’instant de mourir, maudit Pélops et toute sa postérité ; cette malédiction serait elle aussi cause des revers sans fin et des multiples coups du sort subis par la descendance du fils de Tantale. La même légende précise que Hermès était le père de Myrtilos. Fornicateurs infatigables, les habitants de l’Olympe ne tirent jamais à blanc et fertilisent toutes les mortelles qu’ils approchent de leurs divins ardillons. Inconsolable de la mort de son fils, Hermès l’aurait placé parmi les constellations du firmament et l’aurait nommé « le Cocher ». Et à cause de l’injustice du meurtre de Myrtilos, le messager des dieux nourrit depuis haine et ressentiment envers la lignée de Pélops – lignée qui, avouons-le, n’était de toute façon plus à cela près.
À la recherche d’un moyen d’expier la mort d’Œnomaos et de Myrtilos, Pélops consulte l’oracle de Delphes. En réponse à sa volonté sincère de se réconcilier avec les dieux, la Pythie lui conseille d’instaurer une grande fête sportive en l’honneur de son épouse Hippodamie, qui tous les quatre ans, réunirait tous les plus grands athlètes de la Grèce. Désireux d’obéir à cette injonction divine, Pélops choisit alors Olympie, où il fit bâtir un temple à la gloire d’Héra. Et dès leur première édition, les jeux connurent un succès si éclatant qu’ils devinrent une institution en Grèce. Au cours des siècles, le culte d’Héra se substituera à celui de Zeus (un oracle parlant en son nom officiera même à Olympie), mais la notoriété de la manifestation sportive perdurera durant toute l’antiquité ; au fil du temps, elle deviendra même si mythique qu’un petit baron français lui redonnera vie mille cinq cents ans après leur interdiction par l’empereur de Byzance Théodose au quatrième siècle après Jésus-Christ.
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Très éprise de son époux, Hippodamie donna naissance à deux fils : Atrée et Thyeste. Jumeaux hétérozygotes, les deux bambins, confiés aux bons soins de Cilicie, devinrent de beaux garçons en excellente santé. Tout aurait pu aller pour le mieux dans le meilleur des mondes si Pélops n’avait fait des traits à sa femme dans les bras d’une jolie nymphe prénommée Astyoché. Cette liaison de courte durée donna naissance à un fils, Chrysippos, né quelques mois avant Atrée et Thyeste. Les deux frères ont dix-sept ans quand Hippodamie découvre l’existence du bâtard. Personnalité entière et peu encline au pardon, la reine ne peut pas supporter l’idée même de ce fils issu d’une autre couche. Elle excite alors la jalousie de ses deux fils en les persuadant que cet enfant illégitime, parce qu’il est leur aîné, pourrait invoquer son droit au trône de Pélops. Afin de plaire à leur mère, les deux adolescents acceptent donc d’estourbir le beau Chrysippos. Ils se rendent sans tarder à Thèbes, où leur demi-frère vit auprès du roi Laios2. Leur forfait accompli, ils ne soupçonnent pas les conséquences irrémédiables de leur acte. Lorsque Astyoché vient demander justice auprès de son ancien amant pour la mort de leur fils assassiné, elle accuse publiquement les deux fils d’Hippodamie. Incrédule, Pélops tente par tous les moyens de disculper les deux garçons. Mais le témoignage du roi Laios, présent lors du crime, les accable. Indigné par le crime fratricide de ses fils, Pélops bannit alors Atrée et Thyeste de Pise.
Penauds, les deux jumeaux se voient obligés de quitter la cité qui les a vus naître. Ne sachant pas où aller, ils courent se réfugier chez leur sœur Nicippé, l’épouse du roi de Mycènes, Sthénélos. Parce qu’elle ne tient pas à irriter son père, la jeune femme les accueille sans grand enthousiasme. Son époux, au contraire ravi de recevoir les fils de Pélops et leurs bourses pleines d’or, leur offre de s’établir définitivement en Argolide. Trop jeunes pour envisager de s’installer seuls, les deux frères acceptent avec gratitude cette généreuse proposition. Jusqu’à leur majorité, ils vivent alors au palais de Mycènes dans l’ombre de leur beau-frère.
Pour leurs vingt et un ans, Sthénélos, afin de leur prouver son amitié et son estime, leur donne le gouvernement de la ville de Midée. Dès leur installation dans la petite cité, les deux frères, peu enclins à partager le pouvoir, se brouillent et donnent les premiers signes d’une rivalité qui ne les quittera plus jusqu’à la fin de leur vie. Franc du collier, brutal mais juste, Atrée n’a en fait rien de commun avec son frère jumeau. D’apparence plus mesuré mais dévoré d’ambitions, Thyeste est en réalité doté d’un naturel féroce qui le pousse à agir bien plus selon son intérêt personnel que celui de l’amour fraternel. En froid, les deux fils de Pélops acquièrent rapidement chacun de leur côté toit, terres, troupeaux et esclaves.
Quelques mois plus tard, Atrée déniche sa future épouse au marché d’esclaves de Mycènes. Beau brin de fille joliment mis en valeur sur le stand d’un commerçant braillard, la demoiselle en question monopolise les regards des promeneurs. Malgré son air d’oisillon tombé du nid, elle dégage un je-ne-sais-quoi qui séduit Atrée à l’instant où ses yeux se posent sur elle. Cédant à ses pulsions naturelles, il fait illico l’acquisition de la frêle gosseline.
