Codex gigas - Stéphanie Del Regno - E-Book

Codex gigas E-Book

Stéphanie Del Regno

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Beschreibung

Découvrez le premier roman de Stéphanie Del Regno, inspiré d'une légende diabolique méconnue du grand public !

1229, un monastère en Bohême.
Un moine fautif.
Un abbé impuissant.
Une peine de mort.
Un pacte avec le diable...

Ce thriller historique et ésotérique vous emmènera au coeur du Moyen-Âge, dans un monastère où l'innocence et le calme ne règnent plus...

EXTRAIT

— Priez pour moi, demande Herman en se prosternant aux pieds de chacun des frères.
— Herman, en vertu de la loi portée par la Règle, il ne te sera plus permis de quitter le monastère à partir de ce jour ni de secouer le joug de cette Règle. Nous te joilons à présent comme notre frère. Sois le bienvenu.
Herman embrasse la chevalière de Vittore en signe de soumission et de gratitude.
Lorsque leurs regards se croisent, Herman réprime un sanglot. Il est sur le point de confesser son crime à cet instant. Ce crime qui le hante depuis des mois. Il a commis l’irréparable et le voilà aujourd’hui béni. Ça n’a pas de sens. La morale de l’Homme est vile.
Il est pris d’un malaise. La tête lui tourne, il faut qu’il s’asseye.
Vittore, qui décèle le trouble, l’accompagne vers le banc. Les moines ne voient rien. Cette familiarité ne fait pas partie du rituel, mais tous connaissent le lien presque paternel qui lie l’abbé au jeune frère.
Vittore libère les moines. La cérémonie est terminée.
Lorsqu’il se retrouve seul avec Herman, il ne peut s’empêcher de lui demander ce qui se passe. Herman laisse s’échapper ses larmes.
— Mon petit, qu’as-tu ?
— Rien, Messire l’Abbé.
— C’est ta célébration qui te met dans cet état ?
Herman se montre hésitant.
S’il dévoile son secret, il signe son arrêt de mort. S’il ment, il mènera une vie confortable.
Finalement, c’est la lâcheté qui l’emporte.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Le récit est bien mené et la plume agréable. On appréciera de surcroît les digressions « féministes » de l'auteure qui nous donne un petit cours sur la place de la femme dans la Bible. Lilith n'est jamais bien loin de Stephanie del Regno ! - Philippe Marlin, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Stéphanie Del Regno est la fondatrice des éditions La Vallée Heureuse et des éditions Sibylline. Auteure de plusieurs ouvrages documentaires, elle signe ici son premier roman.

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Seitenzahl: 297

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Stéphanie Del Regno

Codex Gigas

Stéphanie Del Regno est la fondatrice des éditions La Vallée Heureuse et des éditions Sibylline. Auteure de plusieurs ouvrages documentaires, elle signe ici son premier roman.

À Herman.

Du même auteur :

Sur les traces du roi Salomon, co-écrit avec Jean-Pierre Perraud, Dangles, 2009.

Le chant des Ève, la danse des Adam – ou l’histoire du chant et de la danse dans l’Humanité, La Vallée Heureuse, 2012.

Lilith, l’Ève maudite, La Vallée Heureuse, 2013.

Le livre des Dames blanches, La Vallée Heureuse, 2018.

La note de l’auteure

Considéré comme la huitième merveille du monde au Moyen Âge, le Codex Gigas est l’ouvrage médiéval le plus imposant et le mieux conservé.

Fort de ses 97 cm de hauteur, de ses 50 cm de largeur, de ses 22 cm d’épaisseur et de ses 75 kg, il contient 313 feuillets de vélin, plus 8 manquantes qui présentaient la Règle de saint Benoît, retirées sans que nous ne sachions encore pourquoi.

Son contenu originel est composé, dans l’ordre :

de l’alphabet en latin, en hébreu, en grec, en glagolitique et en cyrillique,de l’Ancien Testament,Des Antiquités juives et de La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe,de l’Etymologiae d’Isidore de Séville,des œuvres médicales d’Hippocrate, de Théophile et autres,du Nouveau Testament,de confessions,de l’illustration de la cité céleste,de la représentation du Diable,d’incantations violentes et sacrées pour exorciser la maladie et le démon ainsi que de formules magiques contre le vol,de la Chronica Boëmorum, de Cosmas de Prague,d’une liste des probables membres ou bienfaiteurs d’une communauté monastique locale,enfin, du calendrier.

Il est à noter que des ajouts postérieurs ont été apportés par divers contributeurs. Notamment la note cachée sur la première de couverture, qui indique le rachat du Codex Gigas aux cisterciens de Sedlec par le monastère de Břemov en 1295. Un bout de parchemin rempli d’un texte religieux a été accroché au feuillet 273 recto (Actes des Apôtres). Le feuillet 276 recto (épîtres catholiques) est margé, ainsi que le 286 recto (épîtres de Paul). Le feuillet 305 verso (première page du calendrier) a été annoté. On estime ces ajouts à 1250 au plus tard.

D’autres annotations seront régulièrement portées entre 1562 et 1851, principalement dans le calendrier, reportant le parcours et les différents propriétaires du Codex Gigas.

On pense que les pages auraient été foliotées au xviie siècle.

Il regroupe toutes les connaissances acquises du xiiie siècle, période de sa rédaction, qu’on estime entre 1223 et 1230.

Majoritairement écrit en latin, le Codex Gigas comporte également des passages en hébreu et en grec. Cependant, il met aussi en valeur des écritures typiques de la région qu’est la sienne – la Bohême, actuelle République tchèque – où l’auteur a utilisé les alphabets slaves glagolitique et cyrillique.

Mais au-delà de ses mensurations titanesques qui, rappelons-le, n’étaient pas une rareté, notamment au xie siècle, deux points ont suscité notre curiosité :

1. la régularité de la calligraphie ;

2. l’enluminure de la page 290.

Par qui et pourquoi ce manuscrit a-t-il été écrit ?

On attribue le codex à un moine copiste bénédictin du monastère de Podlažice en Bohême, de son nom Hermannus Inclusus, qui figure dans la liste parmi les autres.

La légende raconte qu’il l’aurait réalisé afin d’échapper à la mort. Il aurait commis un péché si grave que ses supérieurs l’auraient condamné à mourir emmuré. Par peur, il aurait négocié qu’on lui laisse la vie sauve en échange de la création en une seule nuit du livre le plus complet qui existe : il promet l’impossible. Ses aînés, du fait de l’envergure de la tâche, et surtout convaincus de son impossibilité, acceptèrent.

Mais, au petit matin, le Codex Gigas était bel et bien rédigé, et il eut la vie sauve.

Cependant, personne ne sait comment il a pu mener à bien son dessein en quelques heures seulement. Copier 626 pages de textes et créer des enluminures est un travail laborieux. Alors, la période étant favorable aux superstitions, on a immédiatement songé à la complicité du diable, d’autant que la feuille 290 recto lui est entièrement consacrée, ce qui vaudra par la suite au Codex Gigas le nom de Bible du diable.Pour la première fois, une équipe d’experts s’est penchée sur son étude en 20081. Christopher de Hamel, bibliothécaire à l’université Corpus Christi de Cambridge, Michaël Gullick, paléographe, Peter Stanford, auteur et spécialiste du diable, et Anna Wolodarski, de la Bibliothèque nationale de Suède, ont tenté de faire parler le livre géant et voici leurs conclusions.

Ils sont formels : le Codex Gigas est l’œuvre d’une seule personne2.

En effet, les pigments utilisés sont exactement les mêmes tout au long du manuscrit. Passée à la lumière ultraviolette, l’encre brune révèle sa signature chimique : son composant principal est une base de nids d’insectes broyés3.

De plus, l’analyse graphologique indique une calligraphie régulière. L’ensemble des lettres est identique, et particulièrement la lettre « g » que le copiste écrit de manière singulière et uniforme, laissant le jambage ouvert.

Michaël Gullick a calculé le temps effectif que prendrait la retranscription d’un tel ouvrage. Il s’est mis à l’œuvre et a compté combien de temps il mettait pour copier seulement une ligne : vingt secondes. Au vu du contenu dense du Codex Gigas, il estime qu’il faudrait à une seule personne au moins cinq années pour le traçage des lignes repères, cinq années supplémentaires pour la calligraphie, auxquelles il faut ajouter l’enluminure des lettres capitales et la correction du texte. Pour lui, ce n’est pas moins de vingt ans qui seraient nécessaires, vingt-cinq voire trente.

Sachant que la vue décline au fil des années et que le geste perd en précision, il est impossible que l’ensemble reste parfait. Or, ici, c’est le cas.

Quant à l’enluminure de la feuille 290 recto, qui représente l’essence même du manuscrit, elle fait l’objet du fantasme qui entoure ce mystère. Le Codex Gigas serait-il un hommage au diable ?

Cette page contient un portrait en pied du diable. Moitié humain, moitié monstre, il tire sa langue fourchue. Cornu, peau écaillée et pieds fourchus, il est vêtu d’un pagne en hermine – symbole de puissance. Cependant, il est enfermé dans une cellule voûtée et seul, ce qui est inhabituel.

Des taches sombres maculent cette seule page. On a d’abord pensé aux séquelles de l’incendie de 1697 mais, après une étude approfondie, on a plutôt penché vers l’hypothèse de l’impact de la lumière. En effet, ce manuscrit qui a tant voyagé – comme nous allons le voir par la suite –, et qui a suscité le désir de le posséder pour cette seule illustration, peut avoir été laissé ouvert à cette page indéfiniment. Le vélin, dont il est composé, étant constitué de protéines, l’action de la lumière l’a fait noircir.

En regard de cette page obsédante, l’auteur a représenté la Jérusalem céleste pour rappeler la « dualité horreur/béatitude », comme le mentionne Peter Stanford, pour manifester le bien et le mal qui s’opposent pour l’éternité.

La Bible du diable fit la renommée du monastère de Podlažice, mais ne sauva pas Herman le Reclus pour autant. Devenu fou à cause de son pacte avec le diable, il implora la Vierge Marie, mais en vain.

Quelques années après sa mort, le monastère fut ruiné. Les moines cisterciens de Sedlec, près de Prague, convoitèrent le livre, synonyme d’honneur et de prestige. Une fois acquis, c’est une épidémie de peste noire qui les décima. L’ordre fut donné de renvoyer le codex à son monastère d’origine en Bohême, mais c’est le monastère de Břemov qui le racheta en 1295. En 1565, l’empereur d’Autriche Rodophe II veut l’ajouter à sa collection ésotérique. Il le fait quérir et se trouvera incapable de régner. L’armée suédoise le lui volera en 1648 pour en faire cadeau à leur reine Christine. Comme les autres, elle lui vouera une véritable passion et, comme les autres, elle subira sa malédiction : moins de dix ans après, elle abandonne tout pour se consacrer à Dieu alors qu’elle régnait fièrement. Trône et Codex Gigas, elle laisse tout derrière elle et, le 7 mai 1697, le palais ne résistera pas à un violent incendie. Un serviteur attrape le livre et le jette par une fenêtre afin de le sauver.

Aujourd’hui, le Codex Gigas est toujours en Suède, conservé à la Bibliothèque nationale à Stockholm.

L’histoire que je vous livre ici est celle que j’ai imaginée de ce moine copiste dont nous ne savons rien.

1Devil’s Bible, Hoff Productions pour National Geographic Channel.

2 Les moines copistes travaillaient traditionnellement de concert à deux ou à trois.

3 Une des deux méthodes utilisées par les moines copistes, la seconde étant une base de métal.

Lexique médiéval

Ces termes sont suivis d’un astérisque dans l’histoire.

Adieu : au revoir

Acquiescement : autorisation

Attrapoire : piège

Bachelette : jeune fille

Bailler : dire

Batelage : boniments

Boulgres : autre nom donné aux Cathares, en rappel des origines balkanique et bulgare du mouvement

Braies : pantalon

Breuvage : boisson

Camail : courte pèlerine pour les religieux, cotte de mailles pour couvrir la tête des chevaliers.

Casal : petite parcelle d’exploitation avec maisonnette

Castel : château

Cellérier : intendant

Cependant : pendant que

Cesser : arrêter

Châlit : encadrement de lit

Châtier : punir

Châtiment : punition

Chérir : aimer

Chiabrena : chiure de merde

Collaro : pièce de tissu couvrant le cou

Compagnon : ami

Complies : 21 heures

Conchié : outragé

Connin : lapin

Coquebert : nigaud

Cotte : tunique

Couard : lâche

Couche : lit

Coule : long vêtement à capuchon

Coup de Jarnac : traîtrise

Criements : cris

Croquant : paysan rebelle

Cruche : carafe

Damelot : jeune homme

Déduit : plaisir

Derechef : à nouveau

Dieu vous/te bénisse : merci

Doublier : nappe très large pliée en double

Écu : bouclier

Écuelle : assiette

Encor : encore

Épousailler : épouser

Escuyer : écuyer

Et tôt : bientôt

Être épris : être amoureux

Fame : femme

Félon : traître

Fillot(te) : fils/fille

Fol dingo : fou

Fourneaux : cuisine

Froidure : froid

Géniture : descendance

Gente : jolie

Giberne : besace

Gosier : gorge

Gré : goût

Heur : chance

Houlier : débauché

Icelui/icelle : celui/celle

Je te créant : je te donne ma parole

Joiler : accueillir

Jouvence : jeunesse

Laudes : lever du jour

Lober : tromper

Longière : nappe très longue et étroite placée en bout de table, servant à s’essuyer la bouche

Maistre : maître

Malfé : diable !

Mander : demander

Mangeailler : manger

Mantel : manteau ou cape

Maroufle : maraud

Mesttre : mettre

Mets : plats

Mirer : regarder

Miséricorde : pitié

Missive : lettre

Mortaille : massacre

Mortir : tuer

Moult : beaucoup

Nuitée : nuit

Nul(le) : aucun(e)

Occire : tuer

Odir : entendre

Oyez ! : écoutez !

Peste soit de ce paillard ! : que ce rustre soit maudit !

Pis : pire

Pourcelet : porc

Prime : 6 heures.

Que nenni : non

Quérir : chercher

Rapineur : voleur

Rechaudir : réchauffer

Reprendre a forfet : prendre sur le fait

Ribaude : fille de bas étage

Roma : Rome

Sans respit : sur-le-champ

Se hâter : se dépêcher

Songer : penser

Sorceresse : sorcière

Souvenance : souvenir

Tierce : 9 heures

Tolosa : Toulouse

Trépas : mort

Trépasser : mourir

Tristeusement : malheureusement

Trouiller : avoir peur

Trouveresse : poétesse des xiie et xiiie siècle

Vêpres : 18 heures

Victuailles : nourriture

Chapitre I

10 novembre 1229

Monastère de Podlažice

Testificor satanas, hostis salus hominis

Agnoscis in iustitia, et bonitas Dei Patris,

Qui iustus a judicio condemnatos

Superbia tua voluntate

Ab hoc servus Dei

Hermann un inclusus

Et factum est Dominus ad suam imaginem,

Et occurrit, dona sua

Et misericordia eius adoptarunt.

Testificor satanas,

Princeps huius mundi

Et in potentia virtutis agnoscis

Christus Iesus, qui vicit desertum,

Triumphatum de te in horto,

In crucem tecum nudum,

Et quod a sepulcro,

Deferatur spoliis

regno lucis

Discede ab hac creatura

Hermann un inclusus

Nascendo suum aperuit

Et moriens, qui fecit eum :

a sanguine.

Testificor satanas,

tubulis quam hominibus

Cognoscimus Spiritum veritatis et gratiae

Qui hominem insidiarum loco tuo

Et confundat te mendacium ;

Ut ex hoc homo a Deo creatus est

Hermann un inclusus

Hoc insigniuntur signaculo desuper erat :

Ad hoc ab homine ;

Deus, per spiritu unctus est,

Et fecit ei templum.

Recede hinc, satanas ;

In nomine Patris, Filii

et Spiritus Sanctus,

Recede a fide

Et factum est orationis Ecclesiae ;

Get a te signum

Sanctae Crucis

Domini nostri Jesu Christi,

Qui vivis et regnas in saecula saeculorum.

Amen4.

Les frères entourent le corps convulsant de celui qui a commis la faute et qui a accompli un miracle. Seule la voix autoritaire et essoufflée de Vittore perce le silence de la cellule. Depuis le milieu de la nuit, il brandit la croix de saint Benoît et asperge le pénitent d’eau bénite. Le corps torturé de douleur, recouvert de sueur provoquée par des heures de combat triangulaire, Frère Herman sait que le souffle de vie est en train de le quitter. Après la peur, la terreur. Quelle voie son âme va-t-elle suivre ? Celle du Paradis ou bien celle de l’Enfer ? Car l’homme ne peut tromper ni Dieu ni Satan.

Tous autour savent aussi bien que lui que l’issue est proche. Vittore s’épuise à l’exorcisme. Il n’en est pas à son premier, pourtant, cette nuit, ses forces ne lui suffisent pas pour délivrer son fils du démon. De toute sa carrière, jamais il n’a combattu aussi longtemps et aussi fort contre l’Adversaire. Lui aussi est en sueur, sa voix est cassée à force de proférer ses prières et d’appeler saint Michel et son armée d’anges. Son ton autoritaire s’ébranle, sa gestuelle fatigue. Il s’écroule sur l’unique chaise de la cellule. Très inquiets, les frères enceignent leur guide, certains le soutiennent, d’autres prient pour lui à voix basse, la fenêtre ouverte laisse entrer les premiers rayons de soleil de cette fin d’automne. Frère Miroslav est resté près du corps transi de Frère Herman. C’est son ami. Il a posé sa main sur son bras. Il regarde les yeux vitreux de son compagnon de route. Une larme s’est échappée, ruisselant sur son visage parmi les gouttes de transpiration. Ses yeux se sont éteints. C’est la fin.

Vittore est avachi sur son fauteuil, vidé, affligé, désespéré. Quand Frère Miroslav se retourne vers lui, il a compris qu’il a failli. C’est la première fois.

À Prime, Monseigneur Vittore Benedetto déclare le décès du frère, dit Herman le Reclus, né un 20 janvier 1203.

4 Je te conjure, Satan, ennemi du salut des hommes – Reconnais la justice et la bonté de Dieu le Père, – Qui, par son juste jugement a condamné - Ton orgueil et ton envie ; – Quitte ce serviteur de Dieu – Herman le Reclus. Le Seigneur l’a fait à son image, – L’a paré de ses dons – Et, par miséricorde, l’a adopté comme son fils. – Je te conjure, Satan, – prince de ce monde – Reconnais la puissance et la vertu – de Jésus-Christ, qui t’a vaincu dans le désert, – A triomphé de toi dans le jardin, – Sur la croix, t’a dépouillé, – Et, se relevant du tombeau, – A transporté tes trophées au royaume de la lumière ; – Retire-toi de cette créature – Herman le Reclus – En naissant, Il a fait d’elle son frère – Et en mourant, Il l’a fait sien, – par son sang. – Je te conjure, Satan, – qui trompes le genre humain – Reconnais l’Esprit de la vérité et de la grâce, – Qui repousse tes embuscades – Et embrouille tes mensonges ; – Va-t’en de cet humain créé par Dieu – Herman le Reclus – Il l’a marqué du sceau d’en haut ; – Retire-toi de cet homme : – Dieu, par l’onction spirituelle, – A fait de lui un temple sacré. – Retire-toi donc, Satan ! – Au nom du Père, du Fils – et du Saint-Esprit, – Retire-toi par la foi – Et la prière de l’Église ; – Retire-toi par le signe – de la sainte Croix – De notre Seigneur Jésus-Christ, – Qui vit et règne pour les siècles des siècles. – Amen.

Chapitre II

21 mai 1217

Podlažice

Ce sont les parents d’Herman qui l’amènent à la porte du monastère.

Quand ils agitent la cloche qui les annonce, c’est un jeune homme en coule* noire n’arrivant pas aux chevilles et à la tête rasée qui vient les accueillir.

— Nous venons voir l’abbé Benedetto, annonce le père d’Herman.

— Bienvenue dans notre communauté, veuillez me suivre.

Les trois profanes emboîtent le pas de ce jeune frère qui doit avoir le même âge que celui qu’on amène comme on se débarrasse d’une bête malade.

L’été commence à poindre. Le vaste jardin qu’ils traversent est en fleur et une multitude de parfums se dégage des nombreuses variétés de plantes cultivées ici avec soin : roses Munstead Wood, chèvrefeuille, mimosa, gardenia, jasmin, seringat.

Le père et la mère d’Herman sont impressionnés par la magnificence du cloître, quand le fiston fait mine de ne prêter autant attention à l’endroit qu’au jeune en soutane. Ils n’avaient encore jamais franchi l’imposant portail, peu intéressés à vrai dire par ces gens. Mais la vie en a décidé autrement.

Les parents de l’effronté n’ont pas mauvais fond, mais ils ont ce côté peu chaleureux et rempli de maladresse à souhait des gens du peuple : les paysans.

Ils sont pourtant issus tous deux de plus ou moins bonnes familles, où le manque n’entre pas vraiment dans leurs soucis quotidiens.

Disons qu’ils sont de ceux qui ont tiré profit de leurs terres. Ils ont le sens des affaires, mais pas vraiment celui du souci de l’autre.

La mère est plutôt assez rondelette et coquette, un peu trop d’ailleurs, ce qui lui vaut régulièrement des moqueries le jeudi au bourg. Sa petite taille ne la prive pas d’autorité pour autant, car c’est elle qui porte la culotte dans la famille. Elle a toujours quelque chose à dire et à redire. On l’entend du chant du coq jusqu’aux hululements des chouettes. Elle mène ses troupes à la baguette, mais tout le monde sait que c’est un véritable cœur d’artichaut qui se love dans sa poitrine généreuse.

Le père est physiquement tout son contraire : grand et sec. Ni beau ni laid, il passe. Son travail aux champs lui confère une peau hâlée et prématurément marquée. Lui préfère déserter la chaumière. Sa femme l’épuise à parler fort sans cesse et à lui demander de réparer ceci ou de faire cela. Homme à la nature discrète, on sait qu’il se fera enterrer avec ses secrets.

Durant treize ans, la mère s’est retrouvée enceinte à chaque fin d’hiver. Les nuits glacées de la Bohême font grimper le taux de natalité, c’est un fait.

Jusqu’au jour où elle ne permit plus à son époux de la toucher.

Excédée par les grossesses à répétition et, par conséquent, par le fait de voir sa condition de femme glisser doucement vers celle de vache laitière doublée de celle de bonne à tout faire, elle fit une crise de nerfs à mettre toute la chaumière en branle.

Sans broncher, son mari obéit, mais ne se priva pas pour autant d’aller satisfaire ses besoins ailleurs.

Herman est au milieu de la fratrie. Ils sont si nombreux que même ses parents ne savent plus vraiment quel numéro il tient. Il arrive même parfois qu’ils en oublient son prénom.

Ce n’est pas par désamour, non. Plutôt par surmenage. Treize enfants à élever et à nourrir, et plusieurs dizaines d’hectares à entretenir, cela prend du temps, alors on pare au plus pressé. Pour ce qui est de retenir les prénoms et les âges de chacun, cela n’a pas vraiment d’importance. Le principal est qu’ils aient de quoi manger, de quoi se vêtir et de quoi dormir au chaud. Et qui sait même, peut-être que certains peuvent être vus comme un investissement sur le long terme. Il est donc important d’en prendre soin.

Cependant, il règne dans cette famille une atmosphère sereine.

Même si ça s’agite de partout, même si la mère monte dans les aigus trente fois par jour, et même si le père fait entendre parfois sa grosse voix le soir à table, le fonctionnement de la famille est bien rodé.

Il y en a bien deux ou trois qui demandent plus d’attention que les autres, mais on parvient toujours à les ramener à la bergerie.

Un jour, Herman, ce jeune garçon beau, calme, discipliné et intelligent changea du tout au tout.

Lui qui faisait secrètement la fierté de sa mère et lui en qui son père plaçait beaucoup d’espoir dans l’avenir devint brutalement son propre contraire.

À présent, il se rebelle, se laisse pousser les cheveux et s’isole.

Personne ne sait où il passe ses journées. Personne ne comprend.

Alors on pense à une maladie mentale. Et comme il est d’usage de cacher les malades mentaux – quand on ne les supprime pas –, ses parents décident donc de l’envoyer se faire soigner chez les moines. Peut-être qu’une vie quasi ascétique le ramènera à la raison.

Et le voilà maintenant qui suit le jeune bigot avec ses parents.

Il compte bien ne pas faire l’affaire et ressortir libre dans quelques minutes.

Il s’est préparé mentalement. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’il leur réserve à tous du grand spectacle.

Le jardin est parfaitement organisé et entretenu. Il n’y a pas de place pour la fantaisie. Chaque espèce florale est délimitée par sa propre zone. Interdiction d’empiéter sur la voisine. Au beau milieu s’élève un tilleul qui surplombe le puits. Il doit être là depuis des siècles à en voir la circonférence de son tronc. Les quatre bancs en pierre qui entourent cet espace végétal attendent que les locataires des lieux viennent s’y asseoir. Des cénobites s’affairent à retirer les mauvaises herbes et à couper les fleurs fanées. Ils suivent les trois visiteurs du regard. Ils n’ont pas trop l’habitude de voir des profanes entrer ici.

Le monastère n’est pas très grand, il n’abrite pas beaucoup de religieux, mais on sent que la vie y est paisible. On se croirait presque au paradis tant tout est joliment soigné.

La promenade du cloître laisse le loisir d’admirer la double création de Dame Nature et de l’Homme. Les quatre murailles représentent le mépris de soi-même, celui du monde, mais aussi l’amour de son prochain et de Dieu. Les colonnes sont richement ornées de gravures latines et de symboles. Leur base justifie la patience. Les parents d’Herman sont sensibles à cette architecture. Ils croisent le cellérier*, qui les attend sur le seuil de l’une des portes desservies par le cloître.

— Ils sont venus rencontrer l’abbé Benedetto, Frère Stanislav.

— Bien, répond-il en les saluant. Veux-tu que je les accompagne ?

— Je ne voudrais point vous interrompre dans votre travail.

— Je te laisse accomplir ta tâche alors, Frère Miroslav.

Le jeune moine reprend son chemin. La petite famille le suit.

Quand ils arrivent devant la porte du bureau de Vittore, un silence parfait plane sur la famille. Aucun bruit, aucun chant d’oiseaux, rien ne vient alléger la nervosité de ces gens pas très croyants.

— Oui !

La voix de l’homme de foi résonne derrière le bois.

Les parents d’Herman échangent un regard gêné. Le père devine dans les yeux de sa femme de l’inquiétude. Avaient-ils eu une bonne idée ?

Herman, quant à lui, entre petit à petit dans son rôle de manipulateur.

Le jeune moine ouvre la porte.

Derrière, une pièce austère à l’odeur d’encens écœurante. La lumière peine à percer le vitrage épais de la seule fenêtre. Le bureau jonché de parchemins, de plumes, d’encriers, de codices et de boîtes trône en plein milieu. Derrière, le fauteuil du supérieur ; devant, deux chaises sobres. Une grande bibliothèque adossée à l’un des quatre murs regorge de manuscrits de toutes tailles.

Curieusement, l’homme qui travaille là n’est pas assorti au décor. Il est grand et présente un embonpoint qui trahit son goût pour les bons mets*. Ses yeux sont de la douceur que seuls ceux qui ont trouvé la paix arborent.

Il inspire confiance et sagesse. Les parents d’Herman sont rassurés. Ils ont pris la bonne décision : leur fillot* sera bien traité ici, ils en sont sûrs.

— Je vous attendais. Je vous en prie, prenez place.

Les parents s’exécutent. Il n’y a pas de troisième chaise pour Herman, qui reste debout derrière ses parents.

— Nous vous remercions de nous recevoir… Messire l’Abbé… répondent-ils, hésitant sur le nom qu’ils doivent lui donner.

— C’est tout naturel, Dieu ouvre sa porte à tous ses agneaux, car Dieu est bon.

Les parents se regardent furtivement du coin de l’œil, en évitant de sourire, mais nul besoin d’être fin observateur pour deviner qu’ils ont envie de rire.

Herman a plus de tenue que son père et sa mère. Il s’apprête à entrer en scène.

— Alors c’est ce damelot* qui veut nous rejoindre ?

— Oui, Messire l’Abbé. C’est Herman, notre fillot, répond la mère.

— A-t-il fait le souhait de nous rejoindre ou est-ce le vôtre ?

— Herman est un enfant bon et gentil, il est doux et prévenant, il a aussi une grande intelligence… s’embourbe la mère.

— …Mais depuis quelque temps, il ne va point bien. Nous ne le reconnaissons point et nous avons pensé que peut-être un peu d’éducation rigoureuse pourrait nous le rendre comme il était avant, va droit au but le père.

— Je vois, je vois… fait Vittore en se caressant la joue.

Le blanc qu’il laisse met les parents dans un état d’anxiété. Va-t-il admettre leur fillot dans la communauté ?

Puis, se tournant vers le fillot, l’abbé cherche à connaître son avis sur ce dessein radical mais pas moins banal.

— Herman, quel âge as-tu ?

— Quatorze ans, Sieur.

Le religieux ne relève pas la maladresse du jeune homme sur qui il porte déjà un regard affectueux.

— Es-tu d’accord avec la décision de tes parents ? Connais-tu notre mode de vie ?

Herman, qui a écrit le scénario dans sa tête, se trouve d’un seul coup happé par l’amabilité de ce bonhomme qui se tient devant lui et lui ouvre les bras avec une gentillesse authentique.

Désarçonné, il tente quand même.

— Votre Dieu n’est qu’illusion. Votre vie de reclus n’est ni plus ni moins qu’une fuite, qu’une solution de facilité pour couler des jours tranquilles à l’abri du travail et des taxes ! Cens, champart, droit de ban, minage, droits de mutation, ça vous baille* quelque chose ? Je ne songe* point ! En revanche, dîme, oui ? Vous vous servez allègrement et vivez dans l’opulence quand les paysans peinent à nourrir leur famille ! Et mirez-vous* ! Vous êtes gras mon seigneur, gras comme un pourcelet* qu’on s’apprête à saigner et à vider ! Alors votre mode de vie, oui, je le connais et je ne désire en rien l’adopter : vous me dégoûtez !

Herman hurle dans le bureau du religieux, désireux d’être entendu jusqu’à l’autre côté du cloître.

Les parents ne savent où se mettre. Plus que honteux, ils se confondent en excuses en essayant de cacher leur progéniture derrière eux.

— Ce n’est peut-être point le moment, Messire l’Abbé. Nous reviendrons plus tard… marmonnent-ils en faisant des pas de recul.

— Laissez-moi seul avec lui.

Surpris, ils s’exécutent sur-le-champ.

Vittore et Herman se toisent. Le jeune homme plante ses yeux dans ceux du vieux sage.

— Assois-toi, petit.

Herman obéit.

— Tu n’as point tout à fait tort. Mais tu n’as point tout à fait raison.

Herman, coupé dans son élan, s’interroge longuement sur son interlocuteur. Quelqu’un lui prêterait-il attention ? Quelqu’un l’écouterait-il ? Quelqu’un s’intéresserait-il à lui ?

Troublé, le jeune homme se rend à l’évidence que son esclandre ne marcherait pas ici. En tout cas, pas en face de ce genre d’homme, vous savez… ce genre de personne qu’on peine à remarquer dans une marée humaine tant sa discrétion est exceptionnelle. C’est ce genre de personne qui, si on la voit, change le cours de votre vie. Encore faut-il pouvoir la repérer.

Herman n’a jusqu’à présent encore jamais rencontré quelqu’un comme ça. Mais mesure-t-il l’importance de ce tête-à-tête à ce moment-là ? Il le saura plus tard.

Se sentant idiot et terriblement confus de ses propos, il baisse les yeux au sol en signe de soumission, bien que sa fierté lui interdise de dévoiler entièrement sa honte.

— À ton âge, j’étais déjà engagé dans la croyance de Dieu. Que nenni* par désir, mais par nécessité. J’avais deux choix : soit je n’adhérais point à la foi chrétienne et mon sort était scellé, soit j’y adhérais et je sauvais ma vie.

Herman ne comprend pas tout.

— Je viens d’une famille toscane laïque. Des parents libres, amoureux et heureux. Ils faisaient davantage confiance à la sagesse de ma tante qu’à icelle* des évangiles. Ma tante était une femme extraordinaire. Elle n’avait point de mari mais une petite fillotte* qu’elle avait recueillie dans une coquille5. Sa grande indulgence

faisait d’elle une femme très appréciée. Elle vivait pour l’amour de son prochain. Elle débordait d’amour. Tout en elle était amour. Elle illuminait nos vies et attirait les gens à elle. Elle a toujours été comme ça. Quand mes parents se sont rencontrés, mes grands-parents ne voyaient point d’un bon œil leur liaison. La famille de ma mère était aussi riche qu’icelle de mon père était pauvre. Alors, bien entendu, pour tout être humain qui se respecte, une union si déshonorante ne peut se concrétiser. C’est une histoire de rang social, tu comprends, petit. Les pauvres doivent rester à leur place. Un pauvre n’a point le droit de devenir riche. Sauf que mes parents s’aimaient par-dessus tout. Ma mère aurait été capable de renoncer à sa condition pour l’amour de mon père, et mon père était capable de travailler encor* plus pour offrir le train de vie fastueux que ma mère avait toujours connu. Quand mes quatre grands-parents se sont réunis pour trouver un moyen d’empêcher ce mariage, ma tante s’est invitée, est montée sur la table, les a tous fixés dans les yeux et a laissé son cœur parler. Comme si elle les avait envoûtés, toujours est-il qu’en sortant de la salle de réception, tous les quatre riaient ensemble, bras dessus, bras dessous et acceptèrent ce mariage. Jamais personne ne sut ce qu’elle leur avait baillé*. Mais quand l’affaire s’ébruita dans le village, quelques langues jalouses commencèrent leur long travail de destruction. « Elle leur a jeté un sort, il ne peut en être autrement.

Sorceresse*. » Sa fin était signée. Les prémices de la Sainte Inquisition étaient déjà là. Ma tante fut la première victime. Brûlée sur le bûcher en 1199 comme « hérétique obstinée » sous Innocent III.

Un frisson parcourt le corps d’Herman.

— Je suis désolé…

— Ne le sois point, petit. Chacun porte sa croix.

—Je comprends mieux maintenant : vous n’avez vraiment point eu le choix…

— C’est exact. À la suite de ce drame, ma famille a dû se plier aux dogmes de l’Église romaine si elle ne voulait point périr. Mes parents se sont convertis et ont envoyé chacun de leurs enfants étudier au monastère. Je suis resté en Italie pendant trente-trois ans. C’est le temps qu’a passé le Christ sur Terre.

Herman ne sait pas. Il ne connaît rien de la religion chrétienne. Ses seules connaissances s’arrêtent à ce que les culs-terreux en disent : des fainéants bien lotis qui s’engraissent sur le dos des pauvres et qui batifolent avec leurs grenouilles de bénitier. Et Jésus, Marie, Joseph et le Saint-Esprit sont des notions bien abstraites pour lui.

— Et ensuite ?

— Quand mes parents sont morts, j’ai voulu partir loin, loin de ma tristesse. J’ai mandé* mon transfert là où personne ne voulait aller. On m’a envoyé ici, en Bohême.

— C’est sûr, ça a dû vous changer…

— Oui ! glousse Vittore. Mais j’ai trouvé ici une deuxième famille. Pour en revenir à notre conversation, oui, tu as raison quand tu bailles que notre mode de vie est une fuite, qu’on a choisi la facilité. Je l’avoue, c’est vrai. Mais là où tu as tort, c’est que chacun d’entre nous a fait ce choix selon son propre vécu. Tu ne puis point juger de la même façon tous les religieux. Nous avons tous un parcours qui nous est personnel et qui fait que nous nous retrouvons ici aujourd’hui. Nous sommes tous différents, c’est ce qui fait la richesse de l’humanité. Et nous convergeons tous vers le même objectif : devenir meilleur.

— Vous aussi encor maintenant ?

— Et même encor plus maintenant, je dirais. L’âge assagit, mais il n’y a que ton esprit qui puit faire de toi un homme meilleur. Et crois-moi que cette affaire-là prend moult* temps !

Herman échange avec plaisir avec l’ordonné.

Il s’en veut d’avoir été incisif. Mais il faut dire qu’il se méfie de tout le monde depuis sa blessure.

— Petit, reprend Vittore, souhaites-tu nous rejoindre ?

— Eh bien… Je ne sais point, Sieur…

— Prends tout le temps qui te faudra, petit. Mais sache une chose : toi seul sais et la réponse est là, lui dit-il en posant son poing sur sa poitrine. Va rejoindre tes parents, rentre chez toi et reviens me voir… ou que nenni : tu es libre, petit.

— Merci, Sieur…

En raccompagnant Herman à la porte et en le regardant s’enfoncer dans le long couloir, le vieil homme s’enjoue :

— Moi, c’est Messire l’Abbé ! point Sieur !

Puis il s’enferme dans son bureau.

Herman, suivant ses parents, esquisse un sourire.

Son choix ne tarde pas à se faire connaître. Dès le lendemain matin, Herman annonce à ses parents qu’il les quitte.

— Reviens-moi vite mon fillot, sanglote la mère d’Herman, affectée par le départ soudain de son rejeton.

Ne pouvant voir sa chair qui s’en va avec sa besace, elle retourne dans sa chaumière et se réfugie dans sa cuisine pour pleurer sa peine.

— Tu reviendras dans deux ans, fillot. Lorsque tu seras un homme et tu reprendras les affaires de la famille.

— Oui, père.

Je suis déjà un homme, père, pense-t-il douloureusement en acquiesçant.

Tous deux s’étreignent maladroitement, ils n’ont pas l’habitude de ce genre de chose.

Herman prend le départ, sachant au fond de lui qu’il ne reviendra jamais.

Sur la route qui mène au monastère, il prend de grandes bouffées de liberté à pleins poumons.

La chaumière des parents d’Herman se trouve à l’extérieur du bourg. Pour rejoindre le monastère, il le contourne par la lande. Les champs sont inondés de coquelicots. Les arbres qui délimitent le sentier sont majestueux. Pins, chênes, tilleuls, ormes, ils sont tous bien plus vieux que le plus vieil habitant de Podlažice. Herman n’a pas beaucoup de distance à parcourir, le village est de taille modeste.

Quelle va être sa vie à présent ? Lui accordera-t-on un peu plus d’attention ? S’entendra-t-il avec les moines ? Se fera-t-il à une vie en captivité ? Des milliers de questions traversent son esprit. À la fois inquiet et soulagé, Herman prend le temps sur la route.

Un brin d’herbe à la bouche et sa giberne* sur l’épaule, le jeune homme veut changer de vie. Le destin tracé qu’envisagent ses parents pour lui ne lui fait pas envie. Non, Herman veut voyager, rester libre.

Et c’est pour cela qu’il ne compte pas revenir chez lui dans deux ans.

Il a deux années pour préparer son itinéraire. Par où commencera-t-il ? Une chose est sûre : il dépassera les frontières de la Bohême pour n’y plus remettre les pieds. Herman a envie de vents nouveaux, de découvertes, de sensations et surtout... d’oublier.

Il y est. Il est devant le portail imposant du monastère. Sa main hésite à agiter la cloche. Il a encore le choix de prendre un autre chemin. Au bout de longues minutes d’hésitation de dernière heure, il se décide enfin.

C’est le même jeune homme en coule noire et à la tête rasée qui vient lui ouvrir.

— Je viens voir l’abbé Benedetto.

— Suivez-moi.

Herman se retrouve de nouveau à suivre les pas du moine qui le mène au bureau de Vittore.

Revivant la même scène qu’hier, il se sent cependant un peu plus serein.

— Oui !

La même voix que la veille résonne.

Le jeune moine ouvre la porte.

— Je vous amène un visiteur, Messire l’Abbé.