Comme nous pardonnons aussi - Christelle Loeffler - E-Book

Comme nous pardonnons aussi E-Book

Christelle Loeffler

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Beschreibung

Los Angeles. Judith, une avocate à la probité notoire doit défendre Al, un acteur de film X à la réputation sulfureuse. Au fur et à mesure de l’enquête, les rôles de victime et défenseur vont subtilement se confondre. Qui est réellement Judith ? Qui est réellement Al ? Quel est le lien qui unit ces deux personnes diamétralement opposées ? Le passé commun de ces deux êtres va refaire surface pour les confronter. Pourront-ils faire fi de leurs différences et de leur animosité respective pour élucider les menaces tapies dans l’ombre ? Qui tendra finalement la main salvatrice ?

À PROPOS DE L'AUTEURE

Férue de littérature fantastique, de romans policiers et d’animation japonaise, Christelle Loeffler, enseignante en lettres classiques, a déjà publié des histoires sur des sites consacrés aux fanfictions. L’une de ses créations lui a d’ailleurs permis de remporter une invitation à une convention. C’est donc naturellement qu’elle a voulu partager, avec un public plus large, son univers évoluant subtilement entre le réel et le surnaturel.

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Seitenzahl: 639

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Christelle LOEFFLER

Comme nous pardonnons aussi

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par

Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected]

9, Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traductionintégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-170-6

ISBN Numérique : 978-2-38157-171-3

Dépôt légal : Juillet 2021

© Libre2Lire, 2021

À mon père, grand lecteur devant l’éternel,

À « Jun » et « Momo », mes deux fripouilles et supporters.

1èrePartie

— Douglas ! Merde ! C’est quoi ce bordel ?!!
— Tiens ! Bonjour Judith ! Ça se passe bien en Californie ?
— Non ! Justement ! Et c’est pour ça que j’appelle !

Soupirs à l’autre bout de la ligne. Qu’est-ce qui pouvait bien agacer l’avocate pour qu’elle en oublie les formules de politesse ? Quoique… Judith et la politesse… on pouvait déjà s’estimer heureux si elle ne levait pas la voix !

— Bon, reprit le malmené. C’est quoi le problème ?
— LE problème ? Vous voulez dire LES problèmes !

Douglas FAIRBANKS se massa les tempes. Quand sa subordonnée mais néanmoins collègue commençait comme ça, c’était mauvais signe. L’argumentation allait certainement être longue. De plus, Judith ne semblait pas prête de se calmer. Autant écouter les doléances avec attention.

— C’est l’hôtel qui ne vous convient p… ?
— L’hébergement est le cadet de mes soucis, Douglas ! Vous savez que je ne suis pas portée sur le luxe. Mais pourquoi m’avez-vous collé un acteur porno à défendre ?
— Un quoi ?
— Un acteur X !
— Je vous avoue que je ne savais absolument pas qu’il était… dans cette branche cinématographique.
— Pas la peine de parler avec des précautions oratoires. Ça vous arrive de vous renseigner avant de me coller des dossiers à défendre ? Si c’était que ça…, laissa-t-elle planer.
— On joue les prudes ?! ricana-t-il.
— J’ai défendu des violeurs alors c’est pas ça qui va me retourner le cerveau ! Mais…

L’autre ne dit rien car il s’attendait encore à se faire transpercer les tympans.

— QU’EST-CE QUE JE VIENS FOUTRE EN PLEIN ÉTÉ EN CALIFORNIE ! C’EST QUOI CE PAYS DE MALADE OÙ ON CRÈVE DE CHAUD ?!
— Vous auriez préféré la Floride et son humidité ?
— M’en tape du sud ! Dès qu’il fait plus de 25°C, c’est l’enfer pour moi !
— Eh bien, eh bien… pour celle que l’on a surnommée « l’avocat du diable », c’est l’endroit idéal, non ?

L’homme sourit et raccrocha nonchalamment le combiné. Le petit coup de colère de Judith passerait bien. Il était habitué à ses sautes d’humeur. La chaleur la mettait un peu plus sur les nerfs mais elle s’en remettrait une fois qu’elle commencerait à travailler sur le dossier de son client. Il n’y pouvait rien, lui, si le manager de cet acteur n’avait pas précisé la nature exacte de ses prestations scéniques. Tout ce que l’homme voulait, c’était les services de cet avocat qui avait réussi à défendre un petit sataniste de pacotille.

FAIRBANKS se rassit confortablement dans son fauteuil et croisa ses mains sous son menton. C’était une véritable aubaine pour son cabinet d’avocat que d’avoir Judith dans ses rangs. Elle était acharnée et on se disputait presque son intervention, même dans les hautes sphères de la politique où les affaires étaient souvent plus nombreuses (mais curieusement tues par les médias) que chez les simples particuliers. De quoi se faire des bénéfices très juteux et une réputation, voire pérennité, assurée.

Mais de l’autre côté de la ligne, à plus de deux mille kilomètres au sud de l’état de Washington, dans une cabine de toilettes à la propreté relative, Judith fulminait. Merde ! Pourquoi elle avait accepté ? Son boss lui avait dit que ce serait du gâteau et vite réglé mais il avait omis de sacrés détails. Pour l’instant, il fallait se ressaisir. Difficile avec l’odeur qui régnait ! Pas celle d’une grosse commission mais plutôt celle d’un dégoût, et ce, malgré la chasse tirée trois fois. Il fallait aussi prendre d’urgence un bonbon bien fort ou un chewing-gum au parfum capiteux. Une chance qu’elle n’avait pas vomi de bile ; le résultat aurait été un peu plus désagréable.

Judith sortit en clopinant sur sa béquille aussi vite que possible de cette bauge. Franchement ! Se retrouver dans un local improvisé pour un film porno et ne même pas disposer de toilettes à la propreté irréprochable… Elle se retrouva à nouveau face au producteur de l’olibrius qu’elle devait défendre.

— Ça va mieux ? lui demanda-t-il véritablement inquiet. Ça a dû vous faire un choc !
— Un choc ?! Noooon… pas du tout ! ironisa-t-elle. Dans mon métier je vois des scènes de viols collectifs avec des gars bestiaux et des filles plus que consentantes se faire en plus taper dessus, tous habillés de cuir clouté ou latex TOUS-LES-JOURS ! scanda-t-elle.
— Al ne va pas tarder à arriver. Il prend sa douche.
— Et où ? Dans une douche semblable à ces chiottes ?! Je parie qu’il se lave aussi le cul avec la brosse qui va avec ! Dans votre métier, les trous sont plutôt larges, non !

Le producteur arrêta de se gratter nerveusement la tête et regarda son interlocutrice avec des yeux ronds. Comment un avocat, renommé de surcroît, pouvait-il parler de manière aussi familière… voire vulgaire ? Elle était dans une colère noire, c’était évident. Il l’imaginait tel un taureau prêt à charger, frappant du pied, les yeux injectés de sang, l’écume aux lèvres, un souffle chaud soulevant la poussière. Le portrait n’était pas très élogieux mais ô combien réaliste. Mais c’est vrai qu’il avait aussi gaffé de son côté.

Tout avait commencé il y a un peu plus d’un mois quand des accusations d’abus de faiblesse étaient tombées sur l’acteur fétiche du moment dans le milieu X. En fait, les accusations se muaient insensiblement en preuves tangibles. Il ignorait par quel miracle Al avait pu s’en tirer jusqu’à présent mais la chance n’allait pas tarder à tourner. Il avait plaidé non coupable et allait maintenant se retrouver devant un grand jury parce que la personne flouée n’était autre que le gouverneur de Californie ! Rien que ça ! Pour élever l’acteur au rang de célébrité nationale, il n’y avait pas mieux comme publicité !

Pendant un séjour dans l’état de Washington, il y a quatre ans, quelques mois après avoir embauché Al, il avait entendu parler d’une affaire étouffée dans l’œuf. Une affaire très vite expédiée, sans procès, qui avait fait les choux gras de la presse à scandale toujours à l’affût du moindre faux pas des grands de ce monde, mais d’une banalité pour l’avocate qui aurait préféré quelque chose de plus intriguant à défendre. Lors de la réunion qui réunissait les deux parties, Judith avait prouvé noir sur blanc, sans pirouette oratoire, que son client, un jeune homme, fils de haut magistrat, aux penchants résolument satanistes, était innocent. La jeune fille qui l’avait accusé avait monté l’histoire de viol de toute pièce pour lui extorquer une coquette somme d’argent ; mais c’était sans compter sur l’illumination quasi immédiate de Judith. L’avocate était allée visiter elle-même le cimetière et l’endroit où avait « précisément » eu lieu l’agression. Elle confondit les photos du corps de la victime, éhontément retouchées, avec la tombe et le couperet tomba. La jeune fille de bonne famille ignorait que les crucifix des tombes ne pouvaient être déplacés, et ce, en raison des vols qui devenaient de plus en plus nombreux dans les cimetières. Il était donc impossible qu’elle se soit fait violer sur une tombe comme elle le clamait ; elle en aurait porté des marques très caractéristiques. Le jeune homme fut immédiatement innocenté et Judith réclama un dédommagement assez important pour préjudice moral que l’accusation accepta de régler afin de taire le scandale au plus vite.

Edward s’était alors renseigné sur l’avocate et ses victoires. Bien sûr, cette dernière avait défendu d’autres personnes tout aussi influentes, mené des procès plus médiatiques, mais Judith KAEL, surnommée « l’avocat du diable » après cet épisode, détestait figurer dans la presse. De plus, grâce à quelques relations de contacts de connaissances du milieu underground, il avait appris que la demoiselle n’avait pas un scandale au derrière : ni financier ni sexuel. Pas d’usage de substances illicites ! Pas de fréquentations louches ! Une nonne, une sainte. Elle était la personne qu’il lui fallait pour défendre quelqu’un comme Al si jamais il allait trop loin dans les scandales. Quand on voyait l’homme pour la première fois, il était impossible de ne pas être fasciné par lui ; il dégageait une aura presque… surnaturelle et transpirait la sensualité. Non ! Mieux ! Il dégoulinait d’un appétit sexuel hors normes. Il était physiquement bien fait, sans parler de ses attributs personnels qui faisaient de lui la gloire de l’industrie pornographique, mais il avait la fâcheuse tendance à collectionner les esclandres et surtout s’afficher avec ses propres avocates sans risquer la récusation. D’accord, cela faisait un peu plus de publicité mais Edward, le producteur, manager et accessoirement conscience, se serait bien passé de certaines choses.

Aussi, ne pouvant plus supporter les frasques de son poulain bien membré et las de jouer de ses relations pour blanchir Al, Edward avait opté pour cette avocate en particulier. Il faudrait allonger une certaine somme, certes, mais nerveusement, il n’en pouvait plus. Quand donc est-ce que l’acteur se calmerait ? À croire que faire le mal était inné en lui.

Il avait parlé à Al de son intention de le protéger avec un excellent avocat. Inutile de dire que l’acteur lui avait ri au nez en lui disant qu’il s’en sortirait toujours, que rien ne pouvait l’atteindre. À la connaissance d’Edward, Al n’avait pas de relations, de personnes haut placées dans son proche entourage qui puissent l’innocenter ! Alors sur quoi reposait cette arrogante confiance ?

— Tu peux te le mettre où je pense ton avocat ! Moi, je suis pourri jusqu’à la moelle et je ne m’en cache pas ! Mais je crache sur ce genre d’homme au service du… « bien », lâcha-t-il en pesant bien ses mots.
— Écoute, Al ! Je suis plus que fatigué de passer la serpillère derrière tes conneries ! Je pourrai pas toujours te défendre.
— PWOUAH ! Quelles que soient les « conneries », comme tu dis, elles disparaîtront comme par magie ! Je suis intouchable ! Personne ne peut rien contre moi.

Edward, vaincu par la haute estime de son poulain, s’affala dans son fauteuil. Comment négocier avec un type pareil pour qu’il se rende compte que collectionner les conquêtes est une chose, mais « abuser » de la femme du gouverneur de Californie en est une autre ? Beaucoup plus grave ! Voyant qu’il avait remporté une nouvelle victoire, Al reprit la conversation sur le ton du jeu.

— OK ! Amène-le-moi ton avocat ! Je te garantis qu’il va dégager en moins de deux ou alors c’est moi qui vais lui coller un scandale au cul !

Edward redressa la tête et ouvrit grand les yeux. Son regard s’illumina. Une provocation ? Très bien ! Deux pouvaient jouer à ce jeu-là. Et cette fois, il était sûr de gagner car il n’avait pas encore sorti sa carte maîtresse. Un sourire narquois se dessina sur son visage ce qui parut presque inquiéter Al. Ce dernier sentit qu’il avait été manipulé et que son producteur ne lui avait pas tout dit.

— Tu me caches quelque chose, Ed. Pourquoi t’es soudainement si content ? Tu me fous presque les boules.

Edward croisa ses mains sous son menton et toisa son interlocuteur qui était debout devant lui.

— Mon cher, cette fois j’ai dégoté l’arme absolue en matière de défense…
— Ne me dis pas que c’est le président lui-même ! Là, je te tire mon chapeau, mon vieux !
— Mieux que ça…
— Mieux que ça ? Je vois pas qui est supérieur au président dans ce pays… à part… Dieu peut-être ?
— Ahhh… sourit Edward en se calant confortablement dans son fauteuil. Tu brûles. Ce n’est pas Dieu mais en rapport.
— Le diable alors ? Sache que c’est moi le diable dans cette maison, répliqua Al qui semblait avoir peur de se faire voler la vedette.
— Bon… allez… tu connais « l’avocat du diable » ?
— Non… jamais entendu parler. Mais le titre me convient assez.
— C’est l’avocat des causes désespérées. Et ton cas en est un. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle est redoutable.
— Elle ?

À cette brève question, Edward comprit tout de suite ce qu’Al avait en tête. Dès qu’il y avait une femme dans les parages, c’était plus fort que lui. Il fallait qu’il l’ait. Mais si on réfléchissait bien, certains hommes, tout aussi beaux que son démon d’acteur, étaient également passés sous les mains expertes de l’olibrius. En fait, ce n’était qu’une histoire de trou… pour résumer vulgairement mais simplement.

— Oui, « elle », reprit Edward de guerre lasse. Mais je doute que tu puisses entreprendre quoi que ce soit avec elle !
— On parie ? Non seulement elle me défendra, mais en plus, elle finira dans mon lit… ou plutôt l’inverse.
— Mais oui, mais oui…

Al sortit du bureau et remarqua au passage que son manager avait l’air assez confiant. Se pouvait-il que dans ce monde il existe une personne réellement incorruptible ? Pour l’instant, lui, il n’avait jamais rien vu de la sorte. De l’autre côté de la porte, Edward jubilait. Cette fois-ci, l’irrévérencieux étalon allait trouver plus fort que lui. Al n’avait même pas songé à protester mais il n’avait pas donné son accord non plus concernant sa défense. Pour Edward, ce silence équivalait à un acquiescement.

Il téléphona donc au cabinet où officiait la fameuse avocate. L’état de Washington n’était pas à côté, certes, mais pas diamétralement opposé à la Californie non plus. Au moins, il ferait fi des fuseaux horaires. Après quelques minutes d’attente, il eut en ligne Douglas FAIRBANKS, le grand patron du cabinet. Il lui expliqua la situation. Douglas lui proposa un avocat disponible de suite mais Edward était déterminé à obtenir les services de Maître KAEL. De plus, il savait qu’elle était intransigeante et ne mélangeait pas le travail avec le plaisir.

Après plusieurs minutes à parlementer, Douglas céda et promit à Edward que Judith défendrait son drôle d’oiseau. Il y eut toutefois un soupir. Douglas ferait en sorte que Judith accepte. Cependant, il n’était pas exclu que cette dernière refuse au dernier moment par devoir moral. Edward dit qu’il était prêt à mettre le prix qu’il fallait. L’argent n’était pas un problème. C’était plutôt le caractère de l’avocate qui en était un. Mais il la ferait plier.

Deux jours après, Edward reçut un coup de fil de l’avocate elle-même. Au son de sa voix, il pouvait déjà affirmer que cette affaire ne l’enchantait pas trop et que c’était sous la pression de son patron qu’elle avait accepté. Ce qui lui déplaisait surtout, c’était de devoir travailler dans le sud. LE SUD ! EN ÉTÉ !! Edward lui avait promis que si cela ne lui convenait plus, lui et son client pouvaient très bien la rejoindre dans le nord. Judith fut prise à parti et forcée de coopérer.

Le temps de réserver une chambre d’hôtel, rendez-vous avait été pris un vendredi à 15 h 00 devant les vieux entrepôts de LOS ANGELES. Tiens donc ! Bizarre comme lieu. Mais comme le fameux client, cet Al BELLI, avait déjà pas mal de casseroles au derrière, elle supposa qu’il préférait la discrétion. Elle allait bien rire et tout de suite remettre l’acteur, dont elle n’avait d’ailleurs jamais entendu parler, dans le droit chemin moralement avant de le défendre plus professionnellement. « Tenter » de défendre serait plus juste. Après ce qu’elle avait vu sur le plateau, elle n’éprouvait plus que du dégoût.

15 h 00. Judith qui n’était pas le parangon de la patience ne supportait pas le manque de ponctualité chez les autres. Un quart d’heure plus tard, toujours rien. Elle faisait les cent pas, soupirait lourdement ce qui ne manqua pas d’angoisser le manager. Pour essayer de calmer la jeune femme, il tenta de trouver une raison valable au retard de l’accusé. Il était en train de tourner une scène qui ne pouvait pas être rejouée, certains raccords devaient être effectués, un acteur ne savait pas son texte et le metteur en scène était dans une colère noire car il retardait tout le monde. Bref, il ne manquait pas d’imagination. À force de jouer les « serpillières », il avait considérablement allongé sa liste de justifications à sortir en cas de force majeure.

Ça avait paru calmer l’avocate. Très brièvement. Au bout d’une demi-heure, Judith n’y tint plus. Elle utilisa sa béquille pour ouvrir avec force et fracas une des portes de l’entrepôt, ce qui surprit Edward qui se mit à lui courir après. Malgré sa démarche claudicante, la jeune femme se déplaçait à grandes enjambées grâce à sa béquille. Ne sachant où se diriger, elle s’engouffra dans le premier couloir qui se présentait à elle en faisant fi des supplications du manager.

— Il se prend pour qui, ce p’tit con ? Si déjà on me fait chier pour défendre une prétendue star à l’ego surdimensionné, qu’il ait au moins la politesse d’être à l’heure ou de prévenir !

Judith semblait voler dans le couloir. Elle ouvrait brusquement des portes coupe-feu qu’Edward repoussait tout aussi fortement quand elles se rabattaient sur lui. Enfin, elle arriva devant une porte un peu plus épaisse mais elle lui infligea le même traitement que les autres avaient connu. Une fois le dernier obstacle passé, Judith s’arrêta net ce qui laissa à Edward le temps de la rejoindre. Il regarda l’avocate.

Devant elle, à quelques mètres, sous les projecteurs, des hommes et des femmes cernés par les caméras, dont certaines étaient parfois très proches. Le caméraman lui-même jouait les contorsionnistes. Une musique techno dont le son faisait écho en raison de l’immensité du hangar couvrait moyennement les cris de douleur – ou de plaisir ? – de femmes qui se faisaient maltraiter par une meute d’hommes en rut. Leurs grognements et les vulgarités qu’ils proféraient semblaient renforcer leurs « prestations » scéniques. Judith ne pouvait plus distinguer quel bras ou quelle jambe appartenait à quel acteur.

Mais voir ces femmes chevauchées par des hommes, non… des animaux, des possédés qui leur tiraient les cheveux, les insultaient, se mettaient à plusieurs dans le même orifice soit via leur pénis soit leur main, leur crachaient dessus, les mordaient, giflaient, frappaient… Judith oublia l’espace d’un instant ce pour quoi elle avait voulu venir.

Edward soupira lourdement en voyant l’avocate pétrifiée. Il aurait peut-être dû la prévenir sur ce que tournait Al. S’il avait daigné lui dire qu’il était acteur de porno hard, elle aurait abordé la situation différemment. Mais contre toute attente, le manager vit le visage de l’avocate passer de la stupéfaction la plus totale à la colère la plus noire. Ses traits se durcirent et Judith vociféra à pleins poumons dans la direction des acteurs entremêlés et ce, malgré la musique assourdissante.

— AL BELLI !

Soudain, comme si un avion venait de frôler le toit du hangar, la frénésie sembla se calmer légèrement. Sûre d’avoir obtenu un peu d’attention, Judith poursuivit sur le même ton péremptoire :

— Je suis votre avocate ! Ça fait presque une demi-heure que je vous attends ! Alors sortez votre bite du trou dans lequel elle se trouve et ramenez vos fesses !

Judith se retourna aussitôt et soupira lourdement comme si elle avait été à bout de souffle. Edward pouvait remarquer qu’elle tremblait et qu’elle avait mis sa main devant la bouche. Comprenant immédiatement ce qui n’allait pas tarder à se passer, il lui dit sur un ton presque paternel :

— Deuxième porte sur votre gauche.

Judith sortit aussi rapidement qu’elle était entrée, sans demander son reste, dans la direction indiquée par le manager. Tout à coup, il régna un calme des plus sereins sur le plateau. La musique cognait toujours mais c’était davantage un bruit de fond. Les acteurs avaient arrêté leurs mouvements frénétiques. Tout le monde, même le personnel de la production, avait dirigé son regard vers cette voix, tonitruante, quasi inhumaine, qui avait émis une sentence céleste. La voix de Dieu, Métatron en personne, venait de rendre la justice dans cette Sodome et Gomorrhe.

Edward était surpris par l’attitude de l’avocate. Au lieu de prendre ses jambes à son coup devant la bestialité du spectacle, voire pleurer devant tant de sauvagerie, elle avait puisé dans ses dernières ressources pour envoyer une pique bien acérée à celui qu’elle devait défendre et qu’elle n’avait pas pu distinguer. D’ailleurs ce dernier n’avait même pas daigné se manifester.

— Al ! cria Edward dans la direction de la masse humaine. Tu as entendu ce qu’elle t’a dit ? On t’attend dehors.

Ce faisant, le manager quitta lui aussi le plateau. Son premier souci : voir comment se portait l’avocate. Ses pas le menèrent devant la porte des toilettes d’où il pouvait entendre Judith rendre le contenu de son estomac. Malgré la réputation qu’on lui collait, la jeune femme semblait plutôt fragile. N’avait-elle donc jamais vu de porno ? Même involontairement ? En vrai ce n’était décidément pas le même rendu que derrière un écran. Il n’entendit plus rien à part la jeune femme parler au téléphone. Puis la porte s’ouvrit. Les deux personnes s’expliquèrent et reprirent le dédale des couloirs pour attendre le principal intéressé dehors, dans un air moins vicié que celui qui régnait dans les entrepôts.

Sur le plateau, un homme se détacha rapidement du groupe. Ses collègues ne virent passer devant eux qu’une fusée noire et chevelue. Certains affichaient un sourire moqueur. Le grand Al venait de se faire botter les fesses publiquement par une femme ! Il avait enfin trouvé plus fort que lui ! C’était du jamais vu ! Comme un enfant qui allait se prendre une gifle magistrale s’il ne rappliquait pas dans la minute, Al se dégagea de ses partenaires, endossa un peignoir et sortit.

Ce que tout le monde ignorait, c’était la véritable raison pour laquelle Al se montrait si pressé, voire coopératif. Ce n’était pas par crainte d’une correction : il aurait même aimé ça vu ses penchants pervers. En fait, il l’avait enfin retrouvée ! Jamais il ne se serait attendu à la voir sur un plateau pendant qu’il s’exécutait avec maestria. Surtout, il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût devenir avocate. Il avait passé les cinq continents au peigne fin, avec ses propres moyens, mais aucune trace d’elle.

Quatre ans plus tard, la voilà ! Où avait-elle été ? L’avait-on cachée, soustraite à ses griffes ? Comment avait-elle fait pour échapper à ses inquisitions ? Il était heureux de voir qu’elle n’avait pas changé… ou alors… très peu.

À cette voix tonitruante et ce phrasé si particulier qui lui avait vaguement rappelé quelqu’un du passé, il avait levé la tête pour satisfaire sa curiosité mais aussi se rassurer. Et là… une figure qu’il connaissait bien mais qu’il n’attendait plus… qu’il commençait à ne plus espérer. Toujours aussi vindicative mais un peu plus ronde et puis une béquille. Un accident ? Une chute ?

Al retira son peignoir et ce qu’il portait pour les besoins du film, un harnais, des bottes cloutées et un pantalon hyper moulant qui ne laissait sortir que sa fierté encore gonflée. La douche froide y pourvoirait ! Il sortit encore tout dégoulinant de la douche, revêtit le peignoir et sortit sans même enfiler de chaussures. Un grand sourire était plaqué sur son visage. Direction l’extérieur.

La porte des entrepôts s’ouvrit avec fracas. Al fut immédiatement accueilli par la chaleur du soleil californien et le doux regard assassin de son avocate qui s’abritait à l’ombre d’un mur en tôle. Le sourire d’Al redoubla encore en voyant sa vision enchanteresse. Il s’approcha de la jeune femme sans prêter attention aux remarques de son manager. Tous ses sens étaient focalisés sur « l’avocat du diable »… qui avait l’air bien pâle.

Judith regarda s’avancer le comique qu’elle devait défendre. Elle détestait déjà le sourire qu’il affichait. De l’arrogance, de la défiance, de la provocation. Bref, rien de positif. Il était sorti uniquement vêtu d’un peignoir blanc. Ses cheveux noirs, encore mouillés collaient à son visage et ses épaules en vaguelettes. Il lui tendit la main. Judith regarda l’appendice d’un air méfiant, presque dégoûtée.

— Comme vous me l’avez demandé, j’ai retiré ma bite du trou dans lequel je l’avais fourrée et je me suis même lavé les mains parce que je ne savais plus où je les avais laissé traîner.

Quelle répartie ! Un bon rival ! Mais un acteur porno tout de même ! Judith se décida finalement à lui serrer la main. Après tout… que pouvait-elle bien risquer ? Et plongea son regard dans le sien. Autant elle conservait du dégoût, autant l’expression du visage de l’acteur semblait passer de la joie au plaisir le plus intense. Pour la première fois de sa vie, Judith se sentait mal à l’aise et fit glisser son regard vers le bas. Mauvaise idée. Elle soupira de désespoir.

— J’ose espérer que vous allez cesser de prendre des drogues pour maintenir l’état de votre oiseau !

Al, baissa lui aussi la tête mais sourit en voyant ce qui avait pu mettre l’avocate mal à l’aise. Puis, il ne prêta plus attention à sa fierté, mais à cette femme.

— Il ne prend absolument rien, répliqua Edward.
— C’est ça ! répondit Judith. Prenez-moi pour une buse ! Je sais très bien que vous vous faites des piquouzes et que vous utilisez de la glace pour garder la forme !
— Vous avez tout faux, se défendit l’accusé. La nature m’a généreusement doté !
— Priapisme indolore ?
— On peut appeler ça comme ça, sourit malicieusement l’homme.

Le trio discuta un peu plus longuement sur ce pour quoi était venue Judith. Edward lui remit quelques documents. Au bout d’un quart d’heure, rendez-vous fut pris deux jours plus tard, dimanche donc, dans l’hôtel dans lequel logeait l’avocate. Lorsque cette dernière prit son taxi pour retourner dans un endroit plus vivable et commencer à potasser le dossier de son client, Ed put observer la mine décomposée de son poulain sévèrement membré qui était toujours dans le même état dans lequel il était arrivé. Il regardait dans la direction dans laquelle Judith s’était en allée.

— Allez, Al ! Ne me dis pas que tu vas te la faire. Je t’ai toujours connu avec de vraies bombasses. Mais elle… t’as vu comment elle est foutue ? Elle boite, elle a quelques kilos en trop… et puis t’as vu la cicatrice sur le cou ? Malgré le foulard ! Je te parle même pas du caractère ! Enfin… tu t’en es rendu c…
— Ferme-la ! fit sèchement l’acteur, toujours le regard dans le vide.

Jamais Al n’avait rudoyé son manager de la sorte. Quand il faisait ce genre de remarques, Al les prenait sur le ton de la plaisanterie et s’amusait même à parier. Mais là… Méconnaissable. Peut-être qu’il avait été refroidi par l’avocate et qu’il savait qu’il ne pourrait pas passer à la phase horizontale. C’est pour cela qu’Al était vexé. Mais vu l’état de son membre… Peut-être que ce genre de femme le retournait vraiment. Ce serait une nouvelle expérience pour lui ! Tant qu’il ne s’en prenait pas aux macchabées…

— Et puis, continua le manager, tu devrais effectivement soigner ça.
— Bordel ! Elle me fait toujours autant bander !
— Pardon ? Je t’ai connu avec de meilleurs goûts en matière de femmes mais là… tu me déçois.

Sans avertissement, Al se retourna, saisit son manager par le col et le souleva de manière à ce qu’il tienne à peine sur la pointe de ses pieds. Le regard de l’acteur était injecté de sang ! Il aurait pu voir le souffle chaud sortir de ses narines ! Sur le coup, il prit peur. Ses tempes étaient recouvertes d’un film de sueur. Le soleil devait aussi être responsable de son état.

— NE TOUCHE PAS À MA NANA !! ET NE DIS SURTOUT PAS DE SALOPERIES SUR ELLE ! CAPICE ?!

Puis il le relâcha et Ed s’écroula au sol. Mais sa voix ! Une voix tout aussi menaçante que Judith précédemment. « Sa nana ? » « Toujours autant bander » ? Il la connaissait alors ? Il avait déjà flirté avec elle ? Mais elle ? Il n’avait pas l’impression qu’Al fît partie de ses anciennes connaissances. Amnésie ? Ou alors, il ne lui avait pas laissé un bon souvenir ce qui expliquait certainement son manque de sympathie.

Il regarda l’acteur s’éloigner lentement en levant sa main à sa bouche. Que faisait-il ? S’était-il fait mordre ? Essayait-il de faire redescendre son animal en s’infligeant une autre douleur ? Que nenni ! Al effleurait du bout des lèvres la partie de sa main qui avait été en contact avec celle de Judith ! Un peu comme les groupies qui font le vœu de ne plus se laver la joue quand elles ont reçu le baiser de leur idole, Al caressait délicatement sa paume et la humait avec ferveur. Un doux parfum, imperceptible pourtant, s’était déposé dans le creux de sa main. C’était la première fois qu’il échangeait ce genre de contact avec « Judith KAEL ». Pas mal le pseudo !

Le soir tomba enfin et Judith put apprécier le calme de sa chambre et surtout la climatisation. Elle ressortit le dossier de « Monsieur Alphonzo BELLI ». Rien que le fait de trouver inscrit « Monsieur » à côté de son patronyme la faisait sourire intérieurement. C’était presque trop d’honneur pour quelqu’un comme lui ! Il ne méritait pas une telle appellation vu ce qu’il faisait. Puis, alors qu’elle repassait les chefs d’accusation du prévenu, les documents confidentiels et les articles de lois qu’elle invoquait pour l’innocenter, elle eut une espèce de coup de chaud suivi immédiatement de sueurs froides. Non pas en raison des griefs souvent graves mais pour une raison plus futile.

Comme tout artiste, l’acteur avait choisi un pseudonyme. Il ne s’était pas vraiment ennuyé pour le trouver mais cela la mettait mal à l’aise. Al BELLI, qui à l’envers donnait, après rectification de l’orthographe, BELIAL, un démon dont le nom signifiait « sans valeur ». Du coup, Judith cessa pendant quelques instants de compulser ses documents. L’avait-il fait exprès ou était-il ignorant ? Toujours est-il que Judith resta momentanément interdite. Mais le devoir l’appelait et elle chassa bien vite de sa tête ces idées saugrenues. Pas de place pour les futilités. Allez ! Au boulot ! Prouver l’innocence du gugus tout en faisant tomber le gouverneur pour diffamation. C’est cette dernière partie qui était de loin la plus intéressante. À force de défendre des pourritures au pouvoir, on en vient à en avoir la conscience qui vous rappelle que oui, vous avez fait votre boulot d’avocat mais que décidément, non, ce n’était pas moral du tout ! L’envie de vomir vous prend et celle de refiler le bébé à un autre collègue aussi. Mais quand on est un génie de la défense, c’est beaucoup trop lourd à porter. Se servir d’elle pour continuer ses exactions dans l’ombre commençait à l’user et à l’énerver prodigieusement. Malheureusement, dans cette profession, on ne vous paie pas pour avoir des scrupules mais pour défendre des crapules.

Et puis qui sait ? Cet Al, dont le dossier était déjà pourtant épais, n’était peut-être pas le plus mauvais. Les délinquants, « détraqués » et autres indéfendables dont elle avait été le seul salut n’étaient pas les pires. Des délits, des crimes de droit commun mais très honnêtement, rien de comparable avec ces grands dont les horreurs sont à la hauteur de leur statut. Des gens qui n’avaient pas choisi le bon chemin mais fréquentables et surtout reconnaissants même si de rares cas avaient replongé.

L’acteur, lui, n’était pas un politique. Elle aurait donc pu le considérer comme plus aimable que les autres puissants. Mais sa profession, l’assurance et la suprême arrogance qu’il affichait ne le rendaient pas du tout sympathique à ses yeux. Même son grand sourire et sa poignée de main ne le faisaient pas rentrer en odeur de sainteté. Toutefois, il fallait rester positive et ne pas se fier aux apparences. Mais quelque chose d’indescriptible l’empêchait de trouver à « Monsieur » BELLI une once d’amabilité.

Passons. Il ne fallait pas oublier qu’elle était seule avec un acteur bardé de latex face à un gouverneur costard-cravate et son armée d’avocats. Il fallait tout envisager. Et nul besoin de dire qu’ils allaient s’en donner à cœur joie pour la démolir. Mais elle en sortirait victorieuse, elle le savait, même si le doute naissait dans un recoin de sa tête. Gagner cette affaire, c’était encore de la promo pour le cabinet de son patron !

En reprenant la lecture des dossiers et extraits de casiers de MÔSSIEUR BELLI (non mais franchement, un vrai nom de mafieux !), elle avait pu constater que ce n’était pas un enfant de chœur. Curieusement, elle n’avait d’informations que sur les quatre dernières années. À croire qu’il n’existait pas et qu’il était soudain apparu pour son premier délit ! À 29 ans ! Rien sur sa famille ! Un orphelin ! Non, il y aurait déjà les papiers des structures d’accueil. Bizarre ! Il faudrait qu’elle le cuisine de ce côté-là !

Ça a commencé par de petits vols, du recel, détournement de mineures. Et bien sûr, toujours des avocates pour le défendre ! Tu m’étonnes ! Il devait certainement leur promettre la nuit la plus torride en guise de pourcentage sur la somme gagnée lors de la victoire. Judith fit une pause et leva les yeux au ciel. Al n’essaierait pas avec elle. Elle en était certaine. Sa probité était sa marque de fabrique. Et son physique particulier l’aidait grandement.

Bon, poursuivons. La gravité des griefs avait évolué sur ces quatre ans. Mais pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, elle voyait mal Al tremper dans une affaire d’abus de faiblesse et d’agression sexuelle. Il pouvait avoir toutes les nanas qu’il voulait ; il suffisait de déballer une marchandise appétissante. Ça ne collait pas vraiment avec le personnage. Des preuves ! Pas de l’intuition !

Si on relisait les comptes rendus des greffiers des procès antérieurs, les défenses de ses avocates successives n’étaient pas des plus brillantes à son goût (fatiguées d’avoir trop travaillé le soir ?) mais Al s’en sortait toujours, comme si les jurés avaient été envoûtés. Surtout pour le procès des deux lycéennes. Doute raisonnable. Donc aucune condamnation. Il y avait largement de quoi le faire tomber en plus de la défense plus que médiocre de sa collègue. Il avait vraiment une veine de pendu !

Là, ce qui l’attendait était beaucoup plus grave. Ça touchait un gouverneur. Si elle arrivait à faire tomber le gouverneur, tu imagines le scandale politique ? Déjà que le président était dans le viseur à cause des stripteaseuses. Ah ! Les grands de ce monde ! Donc même si le gouverneur était touché, et il l’était très certainement, il y avait quand même quelques chances pour qu’il soit immédiatement destitué et lâché par sa hiérarchie, voire banni.

— Merde ! Ça donne faim tout ça. Le dossier est vachement intéressant. C’est pas tant de défendre le nudiste qui m’intéresse mais stigmatiser le pingouin. Sacré challenge à relever, mais pas le ventre vide !

Judith, en fin gourmet qu’elle était, avait pris la précaution de chercher sur le net un bon italien, mais pas trop loin de son hôtel. À six cents mètres, AL DANTE, recueillait de bons suffrages. À part le jeu de mots qui rappelait encore les enfers, les critiques étaient très bonnes. Et ça valait le déplacement, même sous une chaleur encore prégnante. Gourmandise, péché capital ! Et puis au diable la modération ! Elle ne pouvait être efficace qu’avec un ventre plein de plats bien travaillés. Judith se retira du bureau, éteignit la petite lampe, s’empara de sa canne et sa sacoche et laissa tous les documents étalés anarchiquement sur la surface du meuble. Le temps de bien claquer la porte et de remettre la carte à la réception, elle se trotta à l’extérieur sans prêter attention au groom qui voulait lui proposer d’appeler un taxi pour la soulager. Non mais attends ! 600 mètres ! Elle avait la démarche dansante et sautillante, certes, mais n’était pas handicapée ! Et puis fournir quelques efforts supplémentaires ne la mettrait que davantage en appétit. Elle esquissa un franc sourire dans l’optique du repas qu’elle allait faire sans se douter d’une présence qui la surveillait.

Deux jours plus tard. Petit matin. Réveil programmé à 7 h 30. Compte rendu la veille à son supérieur sur le dossier bien potassé. Soleil déjà agressif. Température extérieure de 23°C. Pfouh ! Pas motivant pour se lever… et affronter son client pour une série de questions. À moins qu’il ait oublié le rendez-vous. Non, son manager veillait au grain. Dur aussi de se lever quand on a à nouveau fait bombance la veille. Un régal ! Au moins, cet endroit la réconciliait avec la Californie. Douche relaxante et petit déjeuner. L’autre étalon n’allait pas tarder à arriver. Dans quelle tenue ? Elle décida de descendre dans le hall pour attendre son client. Quelle ne fut pas sa surprise de le voir, déjà, à peine les portes de l’ascenseur ouvertes. Et merde ! C’était violent de bon matin. Elle avait eu deux jours pour se remettre de ses émotions et pourtant…

Assis dans un des canapés du lodge ou plutôt affalé dans un fauteuil, les jambes bien écartées, il vit les doubles portes s’ouvrir et sortir l’objet de tous ses désirs. Il était seul, sans son directeur artistique aux multiples casquettes. Vêtue d’un pantalon en lin crème, de sandales et d’une blouse aux manches trois quarts, il la vit sortir puis s’arrêter en s’appuyant sur sa canne. On ne pouvait pas dire qu’un sourire chaleureux graciait son visage. Peu importe ! Elle se tenait là, devant lui. Pour lui ! D’un coup de menton, elle lui fit signe de la suivre. Il s’exécuta plus que ravi de cet échange. Elle s’en retourna près de l’ascenseur, rappela l’engin et attendit. Il se mit à ses côtés.

— Bonjour !
— Bonjour, répondit-elle sur un ton monocorde, pas franchement réveillé.

Il aurait pu déceler une once de lassitude dans sa voix. Mais dans quelque temps, il entendrait du désir dans chacun de ses mots, chacune de ses intonations. Ils entrèrent dans la cabine, sans un mot. Un lieu confiné pour faciliter les rapprochements et créer plus d’intimité. La petite coquine ! Elle en pinçait donc déjà pour lui malgré son dégoût clair et manifeste d’il y a deux jours. Ça n’en devenait que plus excitant !

Comme ils étaient très proches, il pouvait respirer son odeur, fraîche ; gel douche aux agrumes ? Ses cheveux courts et bouclés n’étaient pas encore totalement secs. Une goutte traçait son chemin le long de sa nuque. Étrangement, la petite perle était attirée par une cicatrice qui serpentait jusqu’on ne sait où. Comme il faisait presque deux têtes de plus qu’elle, le point de vue n’était pas mal. Mais il ne se souvenait pas qu’elle fût aussi courte sur pattes. Il ne se souvenait pas non plus de cette magnifique balafre sur son avant-bras droit qui s’appuyait sur sa canne. Ni de cette dernière d’ailleurs. Et la main gauche ; une belle brûlure. Tiens donc ! Encore une nouveauté !

La porte s’ouvrit avant qu’il n’ait pu terminer son examen. Il suivit la jeune femme lorsqu’elle s’engouffra dans le couloir en direction de sa chambre. Muy caliente ! Si seulement il pouvait déjà en arriver là ! Un bref passage de badge devant la porte et ils entrèrent dans une chambre un peu trop fraîche au goût de l’acteur. N’y tenant plus, il demanda :

— Un accident ?

Elle posa le badge sur la commode et en lui tournant toujours le dos, elle lui envoya :

— Oui ! Et ?
— Votre boiterie, c’est définitif ?

Soupir et demi tour pour affronter le curieux.

— Irrémédiable. C’est bon ? Vous avez fini de me reluquer ?

Elle lui indiqua dans le procès sa place sur le canapé.

— Vous relu…
— STOP ! Pas de ça avec moi ! Dans l’ascenseur, le miroir m’a bien montré où vos yeux se promenaient !

Piégé ! Toujours aussi perspicace ! Un peu plus de proximité et ç’aurait été avec ses mains qu’il l’aurait examinée. Qu’avait-il donc bien pu se passer depuis leur dernière rencontre ? Il l’avait mise dans une très mauvaise posture, c’est vrai ! Mais estropiée et mutilée à ce point, non, ça il en était sûr, jamais ! Les risques du métier d’avocat, sans doute. Des adversaires qui se vengent une fois le procès perdu, plus que probable. Surtout si dans le camp adverse, c’est la mafia ou quelque organisation tout aussi fréquentable ! Yep ! C’est ça ! De plus, il ne l’avait pas vue flanquée d’un ou plusieurs gardes du corps. Complètement inconsciente ou alors elle avait tout conservé de ses capacités martiales ! Remporter la bataille pour son client, rien de plus normal ; mais il y a l’après.

— Je vais tout de suite entrer dans le vif du sujet.

Le ton se voulait calme et professionnel. L’avocate était tellement plus posée, voire froide que la femme impétueuse. Au moins, elle savait faire la différence entre la sphère publique et la privée.

Al s’affala dans le canapé qu’elle lui avait désigné maintenant que le petit orage était passé. Il la vit rassembler dans un savant désordre les papiers qu’elle avait éparpillés sur le bureau et prendre place dans le fauteuil qui lui faisait face. Elle trônait solennellement sur le siège situé devant l’étalon puis elle remit le même bazar sur la table basse. Malgré son air sérieux et compassé, elle ne put s’empêcher elle aussi de détailler le pécheur.

Il fallait tout de même reconnaître que le zozo était déjà plus présentable qu’il y a deux jours. Il avait fait un effort. Fini le peignoir sur bottes cloutées et pantalon en latex ! Bonjour chemise ouverte sur torse imberbe, pans rentrés dans un pantalon en cuir ! Sans oublier les bottes de motard. Déformation professionnelle ! Et le comble de la discrétion, une épaisse chaîne qu’elle supposait en or au bout de laquelle devait pendre un médaillon dont elle ne voulait même pas connaître la forme. La chemise était là pour noyer ce qui devait être une obscénité.

— Nul besoin de vous dire que j’ai compulsé les dossiers antérieurs et les différents griefs qui vous ont été reprochés.

« Compulsé », « griefs ». Voilà l’avocate ! Le vocabulaire était nettement plus soutenu que celui employé lorsqu’elle avait fait irruption dans le hangar. Fascinant ! Il s’extirpa de son dossier moelleux pour mettre ses coudes sur ses cuisses et croiser ses mains au niveau de sa bouche.

Mais il se fichait d’elle, ce con ?! Il avait beau cacher ses lèvres, elle voyait très nettement la commissure se relever. Sans compter son regard fixe : moquerie ? Elle priait pour que cela ne soit pas « envie ». Petite claque mentale et elle reprit.

— On va s’attaquer à plus important et plus médiatique que vous. J’espère que vous en êtes conscient ?

Acquiescement de l’autre partie qui semblait faire fi des mises en garde. Juste un hochement de tête pour bien montrer qu’il écoutait.

— Avec un peu de chance, mes confrères mais néanmoins adversaires vont jouer sur votre passé… disons… quelque peu… remuant.

Éclat de rire de l’autre côté. Mais il n’en avait rien à faire ou quoi ?

— Ne cherchez pas à minimiser les choses. Pourquoi tant d’euphémismes ? Appelez un chat, un chat. Vous avez pourtant été très claire et explicite il y a deux jours, non ? Au niveau anatomie !

« Euphémisme », « explicite » ?! Il connaissait ces mots-là, lui ? Plutôt étonnant vu la richesse des dialogues des films dans lesquels il tournait. Il devait être très érudit sous son image de bête de sexe. Attention ma grande ! Ne jamais se fier aux apparences, tu devrais le savoir ! Le diable était un ange au début ! Oui, mais il a pété plus haut que son cul, d’où sa déchéance.

— Monsieur BELLI…, soupira-t-elle.
— Oui, maître KAEL… ? demanda-t-il, l’œil étincelant.
— Vendredi, je n’étais pas devant le juge et les jurés. Je sais me surveiller.
— Et vous ne l’êtes pas non plus ici, avec moi, dans cette chambre d’hôtel.

Pas faux ! Le bougre marquait un point. Son argument tenait la route. Tiens ! Pourquoi ne se défendrait-il pas tout seul après tout ?

— Bon, Monsieur BELLI ! Vous devez savoir que les avocats adorent jouer sur le pathos. Toutefois, il faudra apporter des preuves concrètes de votre innocence et/ou de la culpabilité de votre adversaire. Et je vais tout faire pour vous sortir du merdier dans lequel vous vous êtes fourré !

Le visage d’Al s’illumina comme celui d’un enfant qui vient d’ouvrir son cadeau de Noël. Formidable ! Elle parlait comme un manant !

— Je tiens à vous rectifier. Je ne me suis pas fourré, pour une fois ! On m’a collé ça sur le dos.
— Vous allez me trouver bizarre mais je vous crois. Malgré ce que vous dégagez, malgré cette désagréable impression que vous m’avez faite, j’ai la sensation, même si ce n’est pas rationnel, que le gouverneur veut effectivement vous faire porter le chapeau et qu’il s’est servi de votre liaison avec sa femme. Ça ne m’étonnerait pas que tout ça ait été calculé et qu’il se soit bien renseigné sur vous pour arriver à ses fins.
— C’est ce que je me tue à dire !! J’suis pas un enfant de chœur, c’est vrai ! Mais le fric, je peux en avoir autant que je veux. Et pour le cul, les filles me tombent toutes cuites dans les bras.

Au moins, même si c’était formulé abruptement, ça avait le mérite d’être clair. Quant au sexe, elle concevait sans peine des hordes de femmes se jetant sur lui. Il n’avait qu’à jeter un regard dans la direction de l’élue et elle volait vers lui. Elle osa une esquisse de sourire :

— C’est pas avec ça que vous allez convaincre le jury, encore moins le juge. D’ailleurs j’ai entendu dire que ce dernier et le gouverneur étaient de lointaines connaissances. En tout cas, reprit-elle, je vais faire témoigner la femme du gouverneur. Je sais qu’on va me mettre des bâtons dans les roues pour qu’elle soit sur la liste des témoins mais je tiens à connaître mon ennemi… et le vôtre. Je sens bien une opposition du mari.
— Oh ! Alors là, je peux vous en raconter des trucs sur lui ! fit-il en bombant le torse.
— Il faut que j’aie le maximum de témoignages de proches et de connaissances lointaines, toutes ses factures, ses mails, ses SMS, ses tickets de caisse ; savoir ce qu’il mange, ce qu’il regarde, ce qu’il écoute. TOUT ! Même la couleur de ses slips, conclut-elle essoufflée.
— Il porte des boxers ! Des Calvin KLEIN.

Sur le coup, en reprenant son souffle, elle fut interloquée par le sérieux de son client qui contrastait avec la futilité de sa remarque.

— D’accord… évacua-t-elle d’une main. Mais donnez-moi surtout le nom des gens les plus insignifiants qu’il n’aurait côtoyé qu’une fois, même de loin.
— Même des putes ?
— Ça viendra. C’est mon raisonnement : les communs, l’historique, les regroupements qui vont me mener au Graal !

Elle serra le poing devant son visage pour signifier qu’elle tenait le gouverneur avant même les investigations. Elle était sûre de sa victoire.

— Ça me coûtera des nuits blanches jusqu’au procès, mais je l’aurai. Et peut-être que j’en ferai d’autres, fit-elle combative. Toutes ces pourritures qui se croient intouchables… exulta-t-elle.

Il voyait le feu dans ses yeux ! L’ennui du début s’était mu en un sentiment guerrier qu’il ne connaissait que trop bien. Enfin, elle était de retour ! La guerrière ! L’ange pourfendeur du mal !

— Attention, maître KAEL ! Le péché d’orgueil vous guette, se risqua-t-il. Vous êtes aux portes des Enfers.
— M’en fiche ! s’enflamma-t-elle. L’Enfer, j’en suis revenue ! Au propre comme au figuré.

Ah ! Un aveu ! Effectivement, il s’était pourtant assuré qu’elle y reste, aux Enfers. Mais quelle ne fut pas sa surprise de ne plus l’y trouver surtout que toutes les précautions avaient été prises. Comment s’était-elle échappée ? De plus en plus intrigant !

Encore quelques minutes de discussion et ils parvinrent à s’entendre non seulement sur la manière de procéder mais aussi sur le profil bas que devait adopter son client jusqu’au procès. Elle était remontée comme un coucou suisse. Une raison de se battre ! Peut-être que son client n’avait pas le profil idéal mais le gouverneur n’était pas tout blanc non plus ! Allez ! Il fallait accumuler le plus de preuves pour innocenter Al et quitter cette fournaise. Il fallait donc s’appuyer sur les témoins les plus inattendus et l’aide qu’ils pourraient lui fournir afin de monter un dossier en béton pour blanchir l’acteur et accuser le gouverneur. Faire d’une pierre deux coups.

Mais pour le moment, elle se borna à poser quelques questions générales et plus personnelles au Signore BELLI. Elle ouvrit son PC, introduisit une clef USB et commença son interrogatoire. L’autre la regardait faire, fixait son air concentré, ses mains qui manipulaient l’ordinateur, remonta le long des bras, s’arrêta un court instant sur sa poitrine plutôt réconfortante puis termina sa course oculaire sur sa bouche. Il manquait le sacrosaint cigare ! Même l’odeur entêtante avait disparu ! Avait-elle décroché ?

— Bon ! Alors, scanda-t-elle en se craquant les doigts, prête à clapoter le plus rapidement possible pour ne pas perdre une miette des renseignements. Comment avez-vous connu Mme LENTZFIELD ?
— À une soirée de charité.
— Pardon ? s’étrangla-t-elle en levant les yeux vers son client. Vous ? Une soirée de charité ? Et pour recueillir quoi ? Votre semence pour la banque de sperme ?

Il sourit délibérément à cette provocation et l’apprécia. Il voyait clairement qu’elle avait du mal à le croire. Son pouffement en disait long. Quoi ? Il était très sexy en smoking aussi même si le nœud pap’ était un peu entravant !

— Ben oui ! Pour recueillir… des dons pour la recherche contre le SIDA et faire aussi de la prévention. Certains de mes collègues, femmes et hommes, étaient là également. On est les premiers concernés à cause de nos pratiques.

Elle parut déçue de la réponse mais c’était pourtant ce qui s’était réellement passé.

— Je vois. Bon… Je résume par « Cérémonie des Escarres » ?

Et bien ! Il appréciait de plus en plus son humour. Il savait pourtant qu’elle inscrivait scrupuleusement ce qu’il venait de lui raconter. Il l’avait toujours connue ironique, cynique mais là, c’était vraiment de l’humour. Travailler avec elle s’annoncerait peut-être plaisant. C’était une nouvelle facette de sa personnalité qu’il découvrait. Il poursuivit.

— C’est elle qui m’a collé. Littéralement. Dans un coin.
— Ohhhh ! le plaignit-elle. Vous voulez porter plainte pour harcèlement, vous ? Si vous voulez, je peux le rajouter et requalifier les faits. Et son mari ? Il était là ? Elle vous a dit qui elle était ? Qu’elle était mariée ?
— Rien. Je ne la connaissais ni d’Eve ni d’Adam. Mais elle, elle savait très bien qui j’étais !

Tu m’étonnes ! Elle devait très certainement visionner les vidéos du gugus pour pallier son manque de vie intime palpitante avec son mari !

— Quand avez-vous appris son identité ?
— Le soir même, quand son mari l’a appelée sur son portable. On était en train de baiser comme des lapins dans le local des produits d’entretien.

Presque pas surprise qu’il passe directement à la phase horizontale. Le lieu manquait un peu de glamour et de romantisme mais au moins, la propreté était respectée. Ça amusait Judith plus que ça ne la choquait.

— Et ça ne vous a pas posé un problème de conscience ?
— Oh ! Moi et la morale, fit-il lassé. Si elle prend son pied avec moi tout comme moi avec elle…
— Quand avait lieu la soirée ?
— Le 17 mai.
— Et depuis ce temps, vous êtes avec elle ? Six semaines ?
— Avec elle… et d’autres ! Mais c’est ça ! Je la satisfais depuis plus d’un mois !
— Vous vous rencontrez où ?
— Chez moi et là où ça nous prend.

Purée ! À moins d’avoir une mémoire extraordinaire, ça va être dur de lister tous les endroits et les horaires. Les infos du portable y pourvoiront mais elle était quasiment sûre que la dame irréprochable n’avait pas de portable sur elle pour confirmer l’alibi du clown. Justement, prendre l’argument à revers et montrer qu’en cas de copulation, le téléphone est comme par hasard oublié dans la maison du gouverneur qui respire la vertu. YEP ! Faisable.

— Les accusations d’abus de faiblesse, c’est apparu quand ?
— Il y a environ deux semaines.
— AH ! triompha Judith en claquant ses mains devant elle. Al en fut presque effrayé. Voilà ! Nous y sommes ! Vous vous êtes bien fait avoir même si on va me répondre que c’est un mauvais concours de circonstances !
— Je me tue à le dire, soupira l’accusé.
— Non mais vous faire doubler comme ça ! C’est bon pour une taupe débutante ! Les autres méfaits qui vous ont été reprochés depuis quatre ans, c’était bien vous qui les aviez initiés, non ?
— Je plaide coupable.
— Là, c’est trop fort.
— C’est le mari jaloux qui décide de se venger, c’est ça l’histoire ?
— TOUT À FAIT ! scanda-t-elle. Complot de A à Z ! Tout était organisé. Même votre rencontre que vous pensez fortuite ! La femme trempe aussi dans l’affaire.
— Attendez un moment, interrompit Al sur un ton sérieux et intéressé. Comment pouvez-vous dire que les deux se sont ligués contre moi ? Vous n’avez encore rien pour le prouver.
— C’est mon secret, répondit-elle mystérieusement. Et je vais le prouver même si on pose des mines sur ma route. En fait, LENTZFIELD se sert de sa femme pour vous faire porter le chapeau alors que cette histoire n’est qu’un banal adultère.

Étonné était insuffisant pour qualifier Al lorsqu’il apprit la vulgaire machination dont il avait été victime. Même le diable aurait eu plus d’imagination pour semer la zizanie car il aime se trouver dans les détails. Le mensonge, il connaissait. La manipulation aussi. Mais être l’objet d’une manipulation, une première dans sa vie ! C’était surtout la conclusion de Judith qui le scotchait. Était-ce de la prescience ? En tout cas, il était sûr qu’elle avait un don. Un petit cadeau de départ de son ancien milieu ?

En fait, un don et une malédiction car les conséquences des victoires de l’avocate n’étaient pas toutes appréciées. Tentatives d’intimidation, dessous de table voire… menaces de mort ! Un cadeau décidément bien trop lourd à porter. C’est là qu’elle aurait souhaité n’être que médiocre. Bien qu’elle n’en soit qu’au stade embryonnaire de sa défense, elle pouvait dire avec certitude que l’étalon du X avait été manipulé non pas par une, mais par deux personnes. Quoiqu’au départ, elle aurait bien voulu allier la profession infâme de l’acteur avec ses actions condamnables. Soudain, Judith regarda sa montre, s’empara de son portable et composa un numéro. Al la regardait faire.

— Ola, Toni ? C’est moi. Désolée, je suis un peu en retard. La table est toujours libre ? Tu peux rajouter un couvert s’il te plaît ? OK. À dans un quart d’heure.

Un couvert en plus ? Pour lui ?

— Vous venez ? On va manger. Je vous invite. On va gagner et jeter un pavé dans la mare !

Le visage du hardeur était radieux. Lui, avait droit à un miracle. Elle le détestait encore il y a deux jours, non, quelques minutes, et allait partager un bon moment avec lui. Se retrouver seul, avec elle, la femme et non pas l’avocate. Il n’en revenait pas ! Elle pouvait passer de l’animosité la plus terrible à la plus vive sympathie en quelques instants.

Petite table chez l’italien. Pour deux personnes ça suffisait amplement. Installation rapide. Le plat du jour pour elle et pour lui, des spaghettis à l’encre de seiche. Un grand coca pour elle, du vin pour lui.

— Alors, articula-t-elle entre deux bouchées. Comment vous en êtes arrivé là ?
— Ah ? Le por… le cinéma ? se rattrapa-t-il en prenant conscience qu’ils n’étaient pas tout seuls. Je pense que vous devez avoir une idée, lui sourit-il de manière provocante.
— À part vos mensurations, pourquoi ?
— Le sexe, bien sûr !

Décidément, elle n’arriverait pas à lui faire cracher autre chose que des banalités. Elle soupira et tapa dans son assiette, persuadée qu’il ne lui avouerait jamais que c’était pour l’argent facile même sur une courte période. Mais il la surprit.

— Pour la célébrité.

Elle manqua s’étouffer avec son morceau d’escalope et avala bien vite une gorgée.

— Vous ne risquez pas d’être connu internationalement comme vos copains d’Hollywood avec vos prestations. C’est quand même un certain public qui vous regarde. Avec Internet, vous élargissez un peu votre champ d’action, mais c’est tout.
— N’oubliez pas que Stallone a commencé comme ça aussi. Et d’autres actrices également. Faut donner de sa personne au début, conclut-il en avalant une lampée de vin.
— Donc, vous comptez bien changer de genre ?
— Je sais pas trop. Pour le moment, je m’éclate.
— Bizarre ! Je vous voyais plus ambitieux que ça ! Pour quelqu’un qui veut devenir célèbre…
— Vous vous méprenez sur ma conception de la célébrité.

Il remarqua qu’il avait piqué sa curiosité. Il développa sur le ton de la confession.

— En fait, je voulais qu’une personne bien spécifique me reconnaisse. Et puis finalement, ça a été plus vite que prévu.
— Oh, dit-elle peu certaine d’avoir compris. Si je puis me permettre, est-ce que cette personne vous a reconnu ?
— C’est moi qui l’ai reconnue. Un pur hasard, vraiment. Donc plus besoin de courir les festivals pour évoluer dans la hiérarchie. Alors je vais continuer ce que je fais le mieux. En plus, mes partenaires apprécient…, osa-t-il tout en la dévorant des yeux alors qu’il avait déjà mangé tout le contenu de son assiette.

Il l’avait bien observée tout en lui livrant par bribes sibyllines quelques informations. Il espérait une petite réaction de sa part : un haussement de sourcils, des yeux qui s’arrondissent, un arrêt de sa mastication, des problèmes de déglutition, une érubescence discrète ou une quinte de toux. Rien ! Nada ! Rien ne l’affectait, ne le rappelait à son bon souvenir ! Pas même sa voix qu’elle pouvait entendre bien distinctement. C’était un vrai défi.

Mais il sentait qu’il touchait au but, du moins qu’il effleurait cet objectif qu’il s’était fixé il y a déjà bien longtemps. La faire sienne, la souiller, lui faire ravaler son arrogance, se servir d’elle comme bon lui semble, la réduire à l’état d’objet qui ne satisfasse que ses propres désirs. Projet plutôt violent puis il se surprit lui-même : avant de réaliser tous ses fantasmes, il voulait la connaître. Jamais une pensée aussi saugrenue ne lui aurait traversé l’esprit. Cela faisait plus de quarante-huit heures qu’il l’avait retrouvée et il s’en trouvait légèrement transformé. Il n’était pourtant pas dans la réflexion mais bien dans l’action. Il n’avait aucune conscience, aucune considération pour les autres. Faire ce qu’il voulait sans contrainte, obtenir ce qu’il voulait d’un claquement de doigts quitte à faire souffrir, c’était son plaisir, sa nature. Alors pourquoi ? Pourquoi cette curiosité sur sa boiterie ? Sur ses cicatrices ? C’était nouveau ! Depuis quand éprouvait-il de l’empathie ? Comme si le premier pas avait été le plus difficile mais le plus gratifiant, c’est lui qui inversa l’interrogatoire avec le secret espoir qu’elle parle, maintenant qu’elle n’était pas en mode avocat.

— Et vous ? Pourquoi le droit ?
— Je crois que j’ai été…, elle cherchait ses mots, « programmée » pour ça.
— Tradition familiale ?
— Oui, voilà !

Elle n’en dit pas plus. Pas facile de lui tirer les vers du nez alors qu’elle arrivait à le faire parler sans problème. Toutefois, il savait qu’elle évoquait son ancienne vie sans trop vouloir se répandre. Par conséquent, elle ne pouvait donc pas l’avoir oublié, ou bien avait-elle la mémoire sélective ? Cette pensée lui avait déjà effleuré l’esprit. On arrivait au dessert. Il fallait poursuivre ce moment et tenter de briser cette épaisse couche de glace qu’il sentait encore entre eux. Il prit un air faussement contrit mais ses talents d’acteur étaient en devenir.

— J’ai senti…, non, je sais que vous ne m’appréciez pas beaucoup. Moi et mon métier. Mon casier n’arrange pas les choses…
— Ohh ! Perspicace ! Effectivement, je vous trouve arrogant, méprisant, dédaigneux, hautain, suffisant, égoïste et bien sûr, malintentionné. Pourquoi croyez-vous que je vous ai invité ?

Il lui sourit, flatté par cette déferlante de louanges. Au moins, elle était honnête.

— Vous voyez ? Un être humain normal devrait être blessé par toutes ces insultes mais vous semblez vous ficher de moi. Donc, j’en profite.
— Mais je ne suis pas un humain normal. Vous allez quand même me défendre ?
— Oui et j’espère me débarrasser de tout ça le plus vite possible et rentrer au frais. C’est surtout le gouverneur qui me motive.

Il souffla intérieurement. Tout n’était pas perdu.

— Et puis votre « métier », signa-t-elle des doigts… J’appelle ça de l’incitation au viol. Franchement, vous dégradez l’image de la femme. Vous la réduisez à l’état d’objet…
— Si je puis me permettre, coupa-t-il sérieusement offusqué, la pornographie a toujours existé. Ce sont les supports qui ont évolué. Si nous ou les prostituées n’étions pas là, il y aurait beaucoup plus d’agressions. Nous, on canalise les pulsions de certains malades et on donne aussi un petit coup de fouet à la libido éteinte des couples.
— Pardon ?! Vous exacerbez les pulsions, oui ! tapa-t-elle sur la table en même temps qu’elle s’était levée de sa chaise.

Certains clients se retournèrent dans la direction de l’avocate qui, se sentant le point de mire, se rassit immédiatement et chuchota en serrant les dents, par-dessus la table, à son interlocuteur.

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