Comprendre le Pape François - Andréa Riccardi - E-Book

Comprendre le Pape François E-Book

Andrea Riccardi

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Beschreibung

Depuis les premiers instants de son pontificat, le pape François écoute, étonne, bouscule, ravit ou agace. Il n'agit pas comme le chef d'une institution hiérarchique, change les habitudes.


Andrea Riccardi pose ici un regard large bienveillant et profond sur l'homme et ses actes. Un témoignge et une analyse exceptionnels.

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Seitenzahl: 378

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Andrea Riccardi

Comprendre le pape François

Traduit de l’italien par Hélène Ginabat

Édition originale :

Andrea Riccardi, La sorpresa di Papa Francesco. Crisi e futuro della Chiesa.

© Mondadori, 2013

ISBN : 978-88-04-63434-8

Conception couverture : © Christopher RogerPhoto couverture : © Giulio Napolitano/Shutterstock.com

Composition : Soft Office (38)

© Éditions de l’Emmanuel, 2015

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 978-2-35389-369-0

Avant-propos

La crise de l’Église catholique est-elle irréversible ? Un grand nombre de catholiques se posent la question, comme beaucoup d’autres personnes préoccupées par l’affaiblissement du rôle de l’Église dans l’histoire. Bien des choses ont été dites à ce sujet. Différentes réponses ont été avancées. Une conviction surtout s’est répandue : la vieille Église catholique n’avait peut-être plus les ressources pour affronter la crise. Dans ce climat d’incertitude, la renonciation inattendue du pape Benoît, le 11 février 2013, a d’abord donné lieu aux interprétations les plus diverses et semblé confirmer la gravité de la crise. Beaucoup ont interprété cette renonciation comme un retrait personnel du pape devant des problèmes insolubles. Sa décision était une preuve de la gravité de la situation ; elle justifiait le pessimisme quant à l’avenir de l’Église catholique. Cette crise ne venait pas de l’extérieur (persécutions, mesures discriminatoires…), comme si souvent par le passé, mais plongeait ses racines dans la vie interne de l’Église même.

Cette démission fut suivie par l’élection du premier pape latino-américain de l’histoire, le cardinal Jorge Bergoglio, qui prit le nom de François. Ce fut une véritable surprise. Non seulement le choix de l’homme, mais aussi l’impact immédiatement positif de sa personnalité sur les catholiques et les non-catholiques. On perçut un intérêt nouveau pour l’Église.

Les faits sont connus. Mais bien des questions demeurent sans réponse. Les causes de la crise sont-elles une affaire entendue ? Que s’est-il passé au cours de cette période si cruciale pour le catholicisme ? Ces interrogations méritent d’être examinées dès maintenant, en attendant que les historiens se penchent un jour sur le sujet. L’année 2012-2013, année de la crise, de la démission inédite du pape et de ce qui ressemble à un nouveau « printemps » du catholicisme, a été une période extrêmement délicate. Il n’est pas trop tôt pour essayer de comprendre ce qui s’est passé en profondeur, par-delà les vicissitudes de l’Église. Nous en avons les moyens. Cette histoire est faite d’éléments dont on ne tient pas souvent compte car ils vont au-delà des perceptions, des impressions et des rumeurs.

Quelle est l’ampleur de la crise de l’Église et comment le pape François y réagit-il depuis son élection ? Quelle que soit la réponse, une chose est sûre : ce passage de la crise à la surprise est révélateur de la spécificité du catholicisme – que l’on n’évalue pas toujours avec suffisamment d’attention –, de ses ressources, des différents mondes qui le composent, de son approche singulière de l’avenir. Il me semble particulièrement important de tenter de comprendre la « proposition » du pape Bergoglio, et, pour ce faire, de retracer sa pensée et son parcours, y compris avant son élection. C’est ce que je me propose de faire dans ces pages.

Lorsqu’on se mesure à la pensée et à la personnalité de François, les analyses simplistes faisant de lui un pape populiste ou sentimental se dégonflent d’elles-mêmes comme des ballons de baudruche. La « proposition » du pape François vient de loin. On le perçoit en étudiant son histoire et sa pensée. Au fil des années, Jorge Bergoglio a approfondi une réflexion qui s’articule autour des thèmes cruciaux de la vie de l’Église et de sa place dans la société contemporaine. Il a suivi avec une attention particulière les changements des deux dernières décennies, notamment l’affirmation incontestée de la mondialisation et ses conséquences sur la vie économique et sociale. Il s’est interrogé sur l’espace et la mission de l’Église dans un monde transformé, pluriel, où la population vit dans les grandes villes. Il l’a fait en se référant au concile Vatican II et aux années postconciliaires, celles de Paul VI et du pape Wojtyła.

Le « laboratoire » de cette réflexion du pape François a été l’Argentine, avec ses difficultés, ses contradictions et son lien, ne serait-ce que du point de vue religieux, à toute l’Amérique latine. Le nouveau pape n’est pas conventionnel. C’est un homme passionné et très communicatif. Mais il a une vision très ordonnée et réfléchie du monde globalisé, de ses vicissitudes humaines, et surtout des problèmes et des défis de l’Église catholique aujourd’hui. Les cardinaux qui l’ont élu pape de Rome en mars 2013 en étaient-ils conscients ? Peut-être pas tous, ni de manière précise. Peut-être ont-ils été surpris, eux aussi, comme tant d’autres, par leur collègue devenu le pape François. Ce qui est certain, c’est que même avant l’élection de Bergoglio, ils ont perçu son énergie intérieure, celle d’un chrétien authentique qui ne cède pas au pessimisme et nourrit de grandes attentes vis-à-vis de l’avenir.

Et de fait, avec cette élection et la personnalité du nouvel évêque de Rome, c’était comme si l’avenir faisait irruption dans l’ambiance pessimiste qui flottait alors. Élu pape à 76 ans, François a immédiatement témoigné d’une espérance forte, ou plutôt d’un rêve pour son Église. C’est un rêve mûri tout au long d’une vie marquée par le goût de la rencontre et du dialogue, mais aussi par une réflexion intérieure, particulièrement alimentée par la prière et la confrontation avec la Bible.

Sa vaste expérience humaine et ses idées fortes sur l’Église n’entraînent pas chez le pape François une attitude négative envers le monde d’aujourd’hui. Bien qu’il n’en ignore ni les limites ni les contradictions (il les relève, au contraire), son rapport aux réalités contemporaines est empreint d’une sympathie profonde qui s’exprime dans son attention personnelle à l’histoire singulière des femmes et des hommes, surtout des plus pauvres. Cette sympathie caractérise profondément la façon dont le pape affronte les situations et les problèmes qui se présentent à lui.

Il est clair que « la surprise du pape François »1 ne s’est pas limitée à l’élection d’un pape venu du bout du monde, comme il s’est lui-même désigné. François surprend (et surprendra encore) dans les situations nouvelles auxquelles il est confronté dans l’exercice de sa charge. Bien qu’il ne soit pas homme à élaborer des plans, le nouveau pape a montré qu’il avait un rêve pour l’Église et qu’il voulait la conduire sur les chemins de l’avenir. Pour lui, seule une Église à la hauteur de sa mission pourra vraiment contribuer à changer le monde contemporain et à le rendre plus humain.

L’Église du pape François n’est pas seulement celle des structures (même s’il reconnaît clairement la valeur des institutions) : l’Église est d’abord un peuple présent dans de nombreux pays du monde. C’est un peuple que le pape entend guider, mais aussi accompagner, et même suivre. Le nouveau pape a le « sens du peuple », convaincu que celui-ci a des ressources humaines et spirituelles à déployer, des parcours à proposer et des énergies à offrir. Il ne se voit pas comme un réformateur isolé ou un chef accablé par les problèmes. Ce n’est pas non plus un homme seul aux commandes. C’est un évêque qui se tient au milieu d’un peuple complexe. En ce début malaisé de XXIème siècle, l’opinion publique découvre dans le pape un interlocuteur important pour l’avenir et un chef. La surprise créée par le pape François n’est pas l’émotion d’un moment.

Andrea Riccardi

1. N. d. E. : C’est le titre de l’édition italienne de ce livre : La sorpresa di Papa Francesco.

I

LA DÉMISSION DE BENOÎT XVI

La nouvelle « choc »

Ce matin du 11 février 2013, l’agence de presse italienne ANSA annonce une nouvelle presque incroyable, immédiatement retransmise dans le monde entier. Au cours d’un consistoire de routine convoqué pour ratifier trois canonisations, Benoît XVI vient de communiquer en latin une décision inédite : « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer de manière adéquate le ministère pétrinien »2.

L’annonce n’est pas aussitôt comprise par tous, entre autres raisons parce qu’elle est communiquée en latin. Beaucoup pensent qu’il s’agit d’un malentendu journalistique. Certains espèrent que l’information est véridique. Même si le pape Ratzinger avait fait dans le passé certaines allusions dans ce sens, personne ne s’attendait à une telle décision. Quand la nouvelle est confirmée, elle est accueillie avec un mélange de surprise et de perplexité. Le fait est sensationnel. Beaucoup s’interrogent : que se passe-t-il donc dans l’Église pour que le pape soit ainsi poussé à démissionner ?

Depuis longtemps, on était habitué à recevoir la nouvelle de la mort du pape, non celle de sa renonciation. Les plus âgés ont assisté à l’agonie douloureuse de Pie XII, le pape de la guerre ; à la mort du pape Jean, accompagnée par la prière des fidèles sur la place Saint-Pierre ; à celle, silencieuse, de Paul VI à Castelgandolfo ; à la disparition subite du pape Luciani trente-trois jours seulement après son élection. Mais ce qui domine tous ces souvenirs, c’est l’image récente et dramatique de l’agonie et de la mort de Jean-Paul II, modèle de pape pour plus d’une génération3. Le pape Wojtyła considérait que s’éteindre sur la chaire de Pierre était la croix de sa vie ; et il était convaincu qu’un pape ne peut pas descendre de la croix.

C’est dans cet esprit que Jean-Paul II avait voulu rester jusqu’au bout à sa place pour témoigner de ce qu’il appelait l’Évangile de la souffrance. Un autre motif l’avait convaincu de ne pas se retirer : il ne voulait pas créer un précédent dangereux. À un cardinal qui avait étudié le dossier d’une possible démission de Wojtyła, le secrétaire du pape confiait : « Il craint de créer un précédent dangereux pour ses successeurs, parce qu’ils pourraient se trouver exposés à des manœuvres et à des pressions subtiles de la part de ceux qui voudraient les faire partir »4.

Mais la raison la plus profonde du choix de Jean-Paul II, il l’a révélée lui-même à un autre cardinal : « Jésus n’est pas descendu de la croix »5. Pour Wojtyła, la papauté est un martyre au sens profond du terme : un témoignage évangélique qui ne s’arrête pas en cours de route, même devant la souffrance et la mort. L’attentat de 1981, qui aurait très bien pu provoquer sa mort, n’avait rien changé à son habitude, lors de ses sorties publiques, d’aller vers les gens sans réelle protection, ouvert et amical. Par ailleurs, Jean-Paul II était le pape qui avait fait découvrir aux catholiques du monde entier la mémoire des nouveaux martyrs, ceux du vingtième siècle, aussi nombreux que ceux des premiers siècles. Pendant l’occupation allemande de la Pologne, le pape Wojtyła avait vu la mort de près et il s’était demandé pourquoi il en avait réchappé, à la différence de tant d’hommes de sa génération.

Joseph Ratzinger avait vécu de près les derniers moments douloureux du pape Wojtyła et avait admiré son courage. Sans doute n’avait-il pas entièrement adhéré à la manière dont sa maladie avait été gérée et exposée, en raison notamment de son caractère pudique et réservé. Cependant, il a toujours parlé de son prédécesseur avec un immense respect, comme d’un homme supérieur à lui6. Cette humilité mérite d’être soulignée. En tant que pape, il s’interrogeait souvent sur la manière dont Jean-Paul II s’était comporté dans telle ou telle circonstance, le prenant en exemple. En renonçant à sa charge, Benoît XVI n’avait donc pas l’intention de prendre ses distances par rapport à son prédécesseur « bien-aimé », même si son geste a paru rompre avec la tradition incarnée par Jean-Paul II dans les dernières années de sa vie, au prix du grand sacrifice que l’on sait.

Pour Ratzinger, la longue maladie de Wojtyła avait été une « catéchèse de la souffrance » chargée de sens dans un monde où l’on « cache la souffrance », alors qu’elle fait « partie de l’être humain » et surtout du christianisme, « la religion du crucifié »7.

Cela dit, cette réflexion sur le témoignage donné par le pape Wojtyła à la fin de sa vie ne supprimait pas la question de savoir si l’on peut gouverner l’Église dans de telles conditions. Cette question, Ratzinger se l’était évidemment posée. Il l’avait d’ailleurs abordée dans un entretien qu’il m’avait accordé, en prenant soin de me dire qu’il fallait considérer le choix de son prédécesseur « dans une vision rétrospective ». Je suis convaincu moi aussi qu’il faut poser un regard distancié sur beaucoup de choix de l’Église et des chrétiens, précisément parce qu’ils ne visent pas la seule efficacité immédiate. C’est dans cette perspective que s’est placé le pape Ratzinger lorsqu’il m’a dit, à propos de son prédécesseur : « On peut gouverner même avec la souffrance »8. Mais il a aussi introduit quelques distinctions qui, après sa renonciation, m’ont fait réfléchir plus à fond.

Le pape Ratzinger disait que l’on pouvait gouverner avec la souffrance. « Pas toujours, mais dans un long pontificat » comme celui de Jean-Paul II, on le pouvait. « Après une vie si active, une pause de souffrance se justifiait »9. Cette souffrance s’apparentait alors à « une forme de gouvernement ». Resituées dans la perspective de la renonciation de Ratzinger, ces expressions deviennent très claires. Il introduisait déjà là – c’était en 2011 – certaines distinctions importantes entre le long pontificat très actif de Jean-Paul II et un pontificat comme le sien. Dans le cas de Wojtyła, rester en dépit de la maladie avait du sens, en raison justement de ce qui s’était passé dans les années précédentes. Mais dans l’entretien accordé à Peter Seewald, Benoît XVI avait parlé avec une grande franchise du droit, et même du devoir du pape de se démettre quand il « en vient à reconnaître en toute clarté que physiquement, psychiquement et spirituellement il ne peut plus assumer la charge de son ministère »10.

Malgré ces prémisses, personne ne s’attendait à la renonciation de Benoît XVI. Elle fit l’effet d’une bombe médiatique. Le pape expliqua aux cardinaux qu’en prenant cette décision il n’entendait ni sous-estimer le témoignage qu’offre la vie d’un pape âgé, ni exagérer la nécessité d’un gouvernement efficace :

Je suis bien conscient que ce ministère, de par son essence spirituelle, doit être accompli non seulement par les œuvres et par la parole, mais aussi, et pas moins, par la souffrance et par la prière. Cependant, dans le monde d’aujourd’hui sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Évangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié11.

Il faut souligner que le terme d’« incapacité » utilisé par le pape Ratzinger figure aussi dans la renonciation de Célestin V, lue aux cardinaux en 1294. Mais beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis le treizième siècle. Au cours des siècles qui ont suivi, l’abdication papale a plutôt été liée à la réapparition de schismes dans l’Église d’Occident, qui aboutirent à l’élection de plusieurs papes en même temps. Depuis, aucun pape moderne n’a fait le choix de démissionner. Le confesseur de Paul VI, le père Dezza, rappelait : « Paul VI aurait renoncé, mais il me disait : “Ce serait un traumatisme pour l’Église”, et il n’a par conséquent pas eu le courage de le faire ». C’est le mot juste : la démission du pape Ratzinger a bien été un « traumatisme »12.

Benoît XVI gardait en mémoire l’exemple de Jean-Paul II et de ses prédécesseurs ; il n’a pas eu l’intention de le renier. Néanmoins, sans être une critique ni un démenti du choix qu’ils avaient fait, son choix à lui a été différent. Le pape Ratzinger savait bien que le ministère du pape consiste dans le gouvernement pastoral, mais aussi dans le témoignage personnel. Mais il a senti que la vigueur nécessaire au gouvernement de l’Église et à l’annonce de l’Évangile lui faisait défaut, surtout dès lors qu’il s’agit d’effectuer des voyages dans le monde entier, élément qui semble désormais faire partie intégrante de la mission du pape. La Journée mondiale de la jeunesse au Brésil se profilait à l’horizon. Le pape Benoît était rentré très fatigué de son voyage au Mexique et à Cuba. Cela s’était reproduit après son courageux voyage au Liban (rappelons que, devant les éléments imprévisibles, voire les dangers de ce voyage au Liban, les principaux services secrets l’avaient déconseillé), où il avait redonné de l’espérance aux chrétiens et aux musulmans. Pour ce qui est des voyages apostoliques, le pape Benoît ressent comme un devoir de suivre le plus possible l’exemple de son prédécesseur, qui avait fait de ses visites aux fidèles du monde entier une des marques de son pontificat, marque devenue caractéristique de l’exercice contemporain du ministère pétrinien.

Pour le pape, le parcours qui a abouti à la décision de renoncer à sa charge a été jalonné de nombreuses difficultés. Mais ceux qui connaissent de près Benoît XVI savent qu’il a mis toutes ses forces à rendre possible et effective son abdication. L’annonce est arrivée à l’improviste, à un moment ordinaire, alors que l’on célébrait l’année de la foi promulguée par Benoît XVI lui-même. Elle a fait l’effet d’une bombe. Ce pape était un « doux ». Mais la fermeté de ce doux se manifeste justement dans la pleine détermination avec laquelle il a mûri sa décision.

L’opinion publique a appris à connaître et à estimer sa douceur. Dans les milieux ecclésiastiques, il lui fut justement reproché d’avoir été trop soumis à ses collaborateurs de la Curie. C’est un paradoxe quand on pense que Ratzinger avait été pendant des années considéré par la presse comme le « panzercardinal », l’âme inquisitoriale du pontificat de Jean-Paul II. Son élection avait été vue comme celle d’un « dur », y compris par ceux qui l’avaient soutenu au conclave de 2005, comme le cardinal colombien López Trujillo. Ce dernier avait combattu la théologie de la libération pendant les années de Wojtyła et avait été grand électeur de Ratzinger en 2005. Mais, après quelques années de ce pontificat, il ne cachait pas sa déception vis-à-vis d’un pape qu’il jugeait trop doux.

La douceur du pape Ratzinger est un paradoxe auquel l’opinion publique a dû s’habituer. Elle a mis en lumière le caractère caricatural de tant de représentations médiatiques. Benoît XVI n’a pas du tout été l’« inquisiteur » décrit par certains13. Et pourtant, en 2005, il fut considéré – avec satisfaction pour les uns, contrariété pour les autres – comme le pape qui allait d’une main ferme remettre de l’ordre dans la vie de l’Église après les « excès » de Wojtyła.

Ce pape doux avait pris la ferme résolution de quitter la papauté quelques mois avant de l’annoncer publiquement. Quelques-uns l’ont su parmi ses intimes, d’après ce que l’on peut deviner. Peut-être le secrétaire d’État Tarcisio Bertone, son secrétaire particulier Georg Gänswein, son frère Georg Ratzinger. Les tentatives faites pour le dissuader ont été inutiles. Et c’est ainsi que ce 11 février 2013 la nouvelle est tombée, annoncée en latin au cours d’une réunion de routine du collège cardinalice. Le pape se déclarait « incapable » d’« administrer le ministère qui [lui était] confié » ; « la vigueur du corps comme celle de l’âme » avaient diminué en lui au point de l’obliger à poser cet acte. Le pape avait décidé en « conscience », obéissant à la vérité de sa situation. Cette annonce soudaine ouvrit une période d’interrogations : quels avaient été les motifs d’une telle décision ?

Pourquoi cette décision ?

Au cours des huit années de son magistère, Benoît XVI a accompli une œuvre d’approfondissement du fil de la tradition. Il a précisé l’herméneutique selon laquelle le concile Vatican II devait être lu : non comme une rupture, mais comme un événement situé dans la continuité de la tradition de l’Église. D’un point de vue extérieur, il a réintroduit dans l’univers du Vatican certains usages traditionnels mineurs que Jean-Paul II, à la suite de Paul VI, avait abandonnés. Le « Siège » dont parle le pape a souvent davantage ressemblé à un trône épiscopal qu’à un siège de présidence. Par-dessus tout, Benoît XVI a surtout cherché à redonner le sens de la liturgie catholique, dans la ligne de la tradition, en réintroduisant le latin. Il attribue en grande partie la fracture avec les traditionnalistes de Monseigneur Lefèbvre (qu’il a en vain cherché à réparer) aux abus de la réforme liturgique postconciliaire. Le fait que Benoît XVI ait été un homme de tradition a d’ailleurs été très apprécié dans les milieux orthodoxes. Les Russes orthodoxes, en particulier, ont eu de la sympathie pour ce pape qui, après son élection, a été parmi les premiers à rencontrer le métropolite Kyrill, devenu plus tard patriarche14.

La démission de Benoît XVI, geste on ne peut moins traditionnel, a surpris d’autant plus. Le pape était conscient d’effectuer là un geste novateur, plus précisément un geste exceptionnel, lui qui avait voulu remettre en vigueur dans l’Église certains aspects traditionnels. Tous ses prédécesseurs du vingtième siècle ont expérimenté l’affaiblissement physique, se posant parfois la question de la démission, mais tous ont finalement décidé de ne pas abdiquer. Pie XII s’était interrogé lui aussi sur ce point. Ratzinger en a décidé autrement. Il a montré par-là que, bien qu’étant un homme de tradition, il avait un sens très personnel de la responsabilité, au point d’effectuer des changements d’une grande portée.

Dans la mémoire catholique, le pape démissionnaire par excellence était Célestin V, le saint ermite Pietro da Morrone, à la fin du treizième siècle. Dans le contexte des prophéties de Joachim de Flore, Célestin avait été considéré comme le « pape angélique », élu au terme d’un conclave difficile qui avait révélé les divisions de l’Église. Devenu successeur de Pierre, l’ermite avait donné corps au rêve d’un pape qui allait ramener l’Église à la pauvreté de l’Évangile en la libérant de son establishment. Dans cette société difficile du Moyen-Âge, le défi était immense, au point que le poète franciscain Jacopone da Todi avait apostrophé ce « pape paysan », élu sur une chaire généralement occupée par des descendants de familles nobles, de membres de la Curie ou de savants :

Que feras-tu, Pier da Morrone ?

C’est le temps de la comparaison.

Nous verrons le travail

Que tu as contemplé au ciel15.

« Que feras-tu, Pier da Morrone ? » En fait, le pape angélique ne résistera pas au choc du gouvernement, aux intrigues de la Curie, aux manigances politiques. Tolomeo dei Fiadoni da Lucca, un de ses contemporains, écrit que le pape Célestin était un saint, mais qu’« il était cependant manipulé par ses fonctionnaires selon les privilèges qu’il accordait, et il ne pouvait en être informé en raison de sa faiblesse due à l’âge ou de son inexpérience du gouvernement, au milieu des fraudes et de la malice humaine en lesquelles les membres de la Curie sont particulièrement experts »16. Quelques semaines après son élection, le défi semblait impossible à relever. Célestin V vécut un grand tourment intérieur (qui a été attribué, peut-être à tort, aux pressions exercées sur lui par son successeur, Boniface VIII) jusqu’au jour où il parvient à prendre et à exécuter sa décision. Voici comment elle nous est rapportée :

Il entra dans le consistoire prêt à faire le passage ; et, s’étant assis sur le trône, il imposa le silence aux cardinaux, qui ne s’opposèrent pas à ce qu’il voulait faire. Il prit le parchemin et commença à lire la très triste sentence et il renonça à la papauté. Puis il descendit du trône et déposa par terre l’anneau, et la mitre ou la couronne, et le manteau pontifical, et il s’assit lui-même par terre17.

Sur le plan symbolique, la scène de la renonciation de Célestin, qui revêtit à nouveau son habit d’ermite, est beaucoup plus forte que celle du pape Ratzinger, qui a continué à gouverner l’Église quelque temps après l’annonce de sa démission, et qui a conservé par la suite le vêtement papal blanc (mais sans la mosette), ainsi que son nom de pape, prenant le titre inusité de « pape émérite ». On sait que l’abdication de Célestin donna lieu à d’intenses débats. Certains milieux dans l’Église ne reconnurent pas l’élection du nouveau pape. Pour Ubertin de Casale, franciscain spirituel proche de la sensibilité de Joachim de Flore, la démission du pape était une horrenda novitas18.

Rien de tout cela n’a accompagné la décision du pape Benoît, même si beaucoup ont rappelé la décision du pape Célestin de renoncer à sa charge parce qu’il était incapable de gouverner l’Église, non seulement en raison de sa vieillesse, mais aussi à cause des intrigues et du poids du gouvernement pontifical. Le théologien Ratzinger, un des plus grands intellectuels européens vivants, est bien différent de ce pauvre ermite, de ce pape paysan. Néanmoins, l’évocation des scandales et des intrigues de la Curie de l’époque a trouvé un écho dans le présent. Que s’est-il donc passé au cœur de l’Église ?

Quels motifs graves ont poussé Benoît XVI à poser un geste aussi exceptionnel ? La question qui traverse l’opinion publique se concentre sur les « scandales » plus ou moins récents du Vatican, notamment ceux du majordome infidèle et de Vatileaks, cette publication inédite de documents privés qui passaient par l’appartement du pape19. D’après certains, les « scandales » soulevés régulièrement par la presse avaient mis le pape à rude épreuve et il avait du mal à éloigner ses collaborateurs ou à imposer une orientation différente à son gouvernement. La douceur de ce pape plus proche d’un « pape angélique » que de l’inquisiteur annoncé avait joué en sa défaveur, en une période difficile. Dans l’émotion suscitée par la renonciation papale – ce « traumatisme » selon Paul VI –, on eut l’impression qu’il existait des problèmes très graves auxquels Benoît XVI ne réussissait pas à faire face. Quoi qu’il en soit, la renonciation semblait confirmer aux yeux de l’opinion publique que la crise de l’Église catholique était si grave qu’elle ne permettait pas au pape de continuer à la gouverner, alors que tous ses prédécesseurs l’avaient fait jusqu’au bout.

Qui connaît Ratzinger sait qu’il a un sens aigu du devoir :

« Lorsque le danger est grand, a-t-il déclaré à Seewald en 2010, on ne peut pas s’enfuir. Voilà pourquoi ce n’est certainement pas le moment de donner sa démission. C’est précisément dans des moments comme celui-ci qu’il faut résister et surmonter la situation difficile. On peut se démettre dans un moment de sérénité, ou simplement quand on n’a plus la force. Mais on ne peut pas s’enfuir… »20.

En relisant ces lignes, on comprend clairement que le pape n’aurait pas fui devant une situation critique, mais on comprend tout aussi clairement qu’il commençait à toucher ses limites et envisageait de renoncer. Mais au moment de sa renonciation, c’est plutôt un sentiment de crise qui dominait.

L’humilité de Ratzinger

En donnant sa démission, le pape s’est exposé à une série de dures critiques et à un froid de la part de l’opinion publique. Un pape n’avait jamais démissionné et l’on pensait par conséquent que Benoît ne devait pas le faire. Si les voix en sa faveur n’ont pas manqué, la perplexité a été manifeste. Avec le temps, cette opinion diffuse a largement disparu. Une réélaboration s’est opérée dans un sens très positif, au point de faire oublier les perplexités. Le pape François a dédramatisé cette situation inédite de la concomitance d’un pape en exercice et d’un pape démissionnaire par une plaisanterie : « C’est comme avoir un grand-père à la maison, mais le grand-père sage. Quand, dans une famille, le grand-père est à la maison, il est vénéré, il est aimé, il est écouté. Il est un homme prudent ! Il ne se mêle pas »21.

Cela étant, en renonçant ainsi à sa charge, le pape s’est soumis peu ou prou à une humiliation collective. Le mécontentement provoqué par son geste n’a pas toujours été exprimé, mais il était latent. Il suffisait de vivre ces journées au contact des gens et des fidèles pour en prendre conscience. En faisant ce pas, le pape, le maître de l’Église catholique, acceptait d’être jugé – et sévèrement –, de passer pour un homme peu courageux ou plus faible que ses prédécesseurs.

Devant la décision du pape, l’ensemble de l’opinion publique s’est montrée plutôt contrariée, silencieuse et préoccupée, sauf dans certains milieux. Partout, la question était la même : pourquoi le pape part-il ? Certains proches de l’Église ou observateurs plus lointains, qui considéraient le pape comme un point de référence dans la crise de notre temps, ont pu se sentir un peu perdus : « Alors, le pape lui-même vacille ? »

La diffusion de la nouvelle a donné lieu à des extrapolations caricaturales. Même s’il ne s’agit que de phénomènes marginaux, ils sont significatifs. Ainsi, dans certains pays d’Afrique, une rumeur a circulé selon laquelle le pape Ratzinger avait quitté l’Église catholique en signe de protestation, s’était fait néo-protestant, ou carrément musulman. Ces extrapolations, aussi ridicules soient-elles, sont révélatrices du désarroi. Par ailleurs, les évêques ou responsables ecclésiaux ne semblent pas avoir tous été capables d’expliquer aux fidèles la renonciation du pape ; surpris eux-mêmes devant un événement auquel ils n’étaient pas préparés, ils ont souvent utilisé des termes généraux. De fait, il n’était pas facile d’expliquer un événement aussi nouveau et inattendu.

Deux ans après, il est encore difficile d’évaluer l’impact de la renonciation de Benoît XVI sur les catholiques du monde entier, d’autant que les événements qui ont suivi et l’élection du pape François ont effacé les sentiments suscités par son geste. Ce qui est sûr, c’est que par ce choix inédit Benoît XVI s’est exposé au jugement de tous, catholiques ou non. Pendant quelques jours, lui, le maître de l’Église catholique, s’est soumis aux critiques non seulement des médias, mais aussi du public, surpris d’un tel geste. Il a été mis au banc des accusés, tout en étant considéré dans le même temps comme la victime d’un système ecclésiastique plus fort que lui. Les paroles employées par le pape pour expliquer sa décision ont été très claires, mais aussi très brèves. Le fait qu’il ne se justifie pas devant une opinion publique perplexe a révélé l’humilité du pape Ratzinger. Certes, les manifestations d’affection n’ont pas manqué, mais, dans le fond, des doutes et des incertitudes demeuraient, y compris parmi les personnalités ecclésiastiques et les cardinaux.

Nul doute que, dans l’ensemble, ce geste inattendu a semblé confirmer l’image d’une Église en crise. Dans le changement de pontificat de 2013, il n’y a pas eu de deuil contrairement à ce qui se passe chaque fois qu’un pape s’éteint (souvenons-nous de la grande et unanime douleur à la mort de Jean-Paul II). Le deuil unit le peuple chrétien et c’est de la douleur que naît l’attente d’un nouveau pape, dans un élan d’espérance. C’est dans le deuil que mûrit aussi l’attente d’un avenir meilleur pour l’Église. En 2013, il n’y a pas eu de deuil. Il n’y a eu que le silence, avec la sensation muette que l’Église était elle aussi, comme le pape, un peu démissionnaire.

Les catholiques, qui suivent les médias comme tout le monde, ont intégré l’image qui leur était constamment présentée d’une Église en crise. De nombreux éléments confortaient cette idée d’une crise profonde, qu’il s’agisse des scandales qui venaient alors d’éclater au Vatican ou de ceux, plus anciens, liés aux affaires de pédophilie. Ce sentiment d’une crise était presque incarné dans la personne de ce pape démissionnaire : l’Église apparaissait impossible à réformer, du moins pour les forces d’un pape. La renonciation du pape Benoît, un homme intègre aux yeux des médias, était la confirmation ultime d’une crise que certains estimaient très grave.

Avec cette démission, l’impression de déclin et de grisaille qui couvait dans l’esprit de beaucoup a trouvé l’occasion de s’exprimer. De fait, l’Église catholique semblait en grave difficulté, non seulement en Occident, mais aussi en Amérique latine (que l’on pense à la baisse constante du nombre de fidèles catholiques au Brésil, au profit des nouvelles communautés protestantes). Elle était devenue grisonnante, un peu comme les cheveux de la majorité de ses fidèles du dimanche en Occident, tandis que les jeunes s’éloignaient (les évêques le déplorent assez). C’est l’Église des scandales, mais c’est surtout une Église qui manque de crédit dans la société. C’est aussi une Église qui voit diminuer le nombre de ses fidèles à cause de la sécularisation. Il appartiendra aux chercheurs de réévaluer ces affirmations en les confrontant à d’autres époques historiques. Quoi qu’il en soit, il est difficile de nier que l’impression générale est celle d’un déclin de l’Église.

Un observateur attentif des affaires du Vatican, Massimo Franco, a consacré à la perte d’influence de l’Église en Occident un livre au titre significatif : Il était une fois le Vatican. L’auteur commence son exposé par plusieurs affirmations que beaucoup partagent :

Cela fait de l’effet de voir le Vatican essoufflé. C’est comme si vacillait un point de référence sûr, pour celui qui l’admire comme pour celui qui lui est hostile. Et pourtant, il s’agit d’une nouveauté qu’il faut commencer à prendre en compte. Depuis longtemps désormais, on perçoit un défaut de gouvernement, une confusion croissante et jusqu’à des conflits publics entre cardinaux. On a l’impression d’assister à un redimensionnement larvé du profil international du Saint-Siège et, conséquence des scandales sur les abus sexuels, à une tentative de porter atteinte à sa crédibilité morale22.

Le manque de crédibilité du Vatican se mêle à la crise de l’Église de la base, avec la désaffection des fidèles, la baisse de la pratique religieuse et la sécularisation, autant de phénomènes qui ne sont pas récents. L’affirmation de la modernité s’est accompagnée d’une réduction de l’espace de l’Église, considérée comme une institution ancienne inévitablement dépassée par le progrès de la société. Le déclin de l’Église et son manque de crédit sont les symptômes d’un christianisme et d’une religion dépassés par une conception de la vie plus positive et rationnelle. La sécularisation occidentale croissante des dernières décennies en serait une preuve évidente. Le développement de la modernité (dans ses différentes versions) impliquerait nécessairement un redimensionnement du christianisme, comme si la loi de l’histoire était « plus de modernité, moins de religion ». Dans une certaine mesure, la thèse d’Auguste Comte sur la loi des trois états (théologique, métaphysique et scientifique ou positif) sert de toile de fond au sentiment commun de notre temps, même si c’est à l’insu de la majorité : l’âge positif, caractérisé par la science, est l’aboutissement d’une pensée mûre et la plénitude de la modernité. Pour Comte, « la théologie s’éteindra nécessairement devant la physique »23.

Le déclin de la religion semble profondément inscrit dans les chromosomes de l’âge moderne. La crise du Vatican et de l’Église catholique ne serait que la confirmation de cette conviction largement partagée. Et pourtant, les dernières décennies du vingtième siècle semblaient avoir démenti la théorie de l’inévitable déclin de la religion devant l’avancée de la modernité, avec cette « revanche de Dieu » dont a parlé Gilles Kepel, incarnée par le retour du rôle public des religions, comme c’est le cas pour l’islam24. Malgré un contexte de sécularisation, on a redécouvert le besoin de spiritualité et de religiosité de la société moderne. Dans le christianisme du vingtième siècle, l’extraordinaire croissance du monde charismatique et néo-protestant a donné naissance à un ensemble bigarré de communautés qui frôlent les cinq-cent millions de fidèles25.

Le néo-protestantisme et le pentecôtisme représentent un christianisme « nouveau » par rapport à celui, structuré, de l’Église catholique. Comme nombre de chercheurs l’ont fait observer, le christianisme néo-protestant a trouvé un terrain fertile dans la croissance de la culture globalisée, souvent dans des nations périphériques ou semi-périphériques ; en revanche, il s’est peu affirmé en Europe, sinon parmi les immigrés26. Dans le dépaysement humain introduit par la mondialisation, il a offert aux gens l’occasion de devenir membres de communautés « chaleureuses », qui donnent un horizon et une espérance, en les assortissant parfois d’une promesse d’amélioration rapide de la situation personnelle. Entre la sécularisation inévitable et l’affirmation des nouvelles identités religieuses, le déclin du catholicisme semble le résultat inéluctable de l’évolution. Le chiffre des offrandes des fidèles au pape en 2012, par exemple, a enregistré une baisse de 5,4 %, et cette baisse ne s’explique pas entièrement par la crise économique. Dans ce contexte, la démission du pape Benoît est apparue comme le symbole de la crise de l’Église, ou plutôt comme l’expression quasi physique, la personnification de cette crise. Le catholicisme semblait pris dans la spirale d’un déclin inexorable.

2. CONSISTOIRE ORDINAIRE PUBLIC, « Declaratio du Saint-Père Benoît XVI sur sa renonciation au ministère d’évêque de Rome, successeur de saint Pierre », 11 février 2013.

3. Cf. M. POLITI, Papa Wojtyła. L’adieu, Brescia, Morcelliana, 2007.

4. S. DZIWISZ, Una vita con Karol, Rizzoli, 2007, pp. 215 sq. Voir aussi A. TORNIELLI, Francesco. Insieme, Milano, Piemme, 2013, p. 41.

5. A. RICCARDI, Giovanni Paolo II. La biografia, Cinisello Balsamo, San Paolo, 2011, p. 528.

6. BENOÎT XVI, Homélie du Saint-Père Benoît XVI à l’occasion de la béatification du serviteur de Dieu Jean-Paul II,1er mai 2011.

7. Entretien de l’auteur avec Benoît XVI.

8. A. RICCARDI, Giovanni Paolo II. La biografia, Cinisello Balsamo, San Paolo, 2011, p. 130.

9. Ibid.

10. BENOÎT XVI, Lumière du monde. Le pape, l’Église et les signes des temps. Entretien avec Peter Seewald, Bayard, 2010, p. 51.

11. CONSISTOIRE ORDINAIRE PUBLIC, « Declaratio du Saint-Père Benoît XVI sur sa renonciation», op. cit.

12. R. RUSCONI, Il gran rifiuto. Perché un papa si dimette, Brescia, Morcelliana, 2013, p. 114.

13. Cf. par exemple, P. FLORES D’ARCAIS, “Il Papa inquisitore”, in Micromega, 6/2009, pp. 5-22.

14. Cf. BENOÎT XVI, Lumière du monde, op. cit.

15. Jacopone DA TODI, “Epistola a Celestino papa quinto, chiamato prima Pietro da Morrone”, in Le laudi, Firenze, Libreria Editrice Fiorentina, 1955, pp. 182-183.

16. P. GOLINELLI, Il Papa contadino. Celestino V e il suo tempo, Firenze, Camunia, 1996, p. 161.

17. Ibid., p. 166.

18. Ibid. L’expression signifie « horrible nouveauté» (N. d. E.).

19. Cf. G. NUZZI, Sua Santità. Le carte segrete di Benedetto XVI, Milano, Chiarelettere, 2012.

20. BENOÎT XVI, Lumière du monde, op. cit., pp. 50-51.

21. Voyage apostolique à Rio de Janeiro à l’occasion de la XXVIIIème Journée mondiale de la jeunesse, Conférence de presse du Saint-Père durant le vol du retour, 28 juillet 2013.

22. M. FRANCO, C’era una volta un Vaticano, Milano, Mondadori, 2010, p. 3.

23. Cf. H. de LUBAC, Le drame de l’humanisme athée, Paris, Cerf, 1998, pp. 141 sq.

24. Cf. G. KEPEL, La revanche de Dieu, Paris, Seuil, 1991.

25. Cf. G. CAVALLOTTO, Dati invisibili e futuro della missione, Città del Vaticano, Urbaniana Press, 2006.

26. Cf. Ph. JENKINS, La terza Chiesa. Il cristianesimo nel XXI secolo, Roma, Fazi, 2004.

II

LA SURPRISE

Le besoin d’une prophétie

À la mort de Jean-Paul II, en 2005, le catholicisme semblait afficher une grande vitalité. Les funérailles du pape polonais avaient manifesté un attachement à l’Église et à son chef. Les grands de ce monde étaient venus à Rome pour rendre hommage à cette figure capitale du vingtième siècle. Jean-Paul II est un pape qui a changé l’histoire en favorisant la chute du Mur, mais il a aussi tissé des liens forts d’amitié sur le plan pastoral et humain avec de nombreuses personnes et avec des peuples entiers. Après des années postconciliaires difficiles, le catholicisme avait déployé de grandes énergies, et pas seulement dans l’Est de l’Europe où il avait joué un rôle historique. Or, voilà que cette conjoncture favorable s’était gâtée en l’espace de quelques années. Pouvait-on en attribuer la responsabilité au gouvernement du pape Ratzinger ? Pour certains observateurs, la forte personnalité du pape Wojtyła aurait couvert les grands problèmes non résolus de l’Église catholique. C’est l’accusation qu’avait lancée le célèbre théologien suisse Hans Küng, juge très sévère du pontificat de Jean-Paul II. Selon lui, ce pape aurait gouverné sur un mode triomphaliste, sans affronter les grandes questions posées à l’Église par le monde moderne, questions à l’origine de la récession catholique27.

Comment expliquer la crise de l’Église ? Les années du pape Wojtyła ne sauraient avoir été qu’une parenthèse, ni l’occultation triomphale des problèmes de l’Église. L’histoire et la sociologie ne sont pas toujours les meilleurs instruments, ni les seuls, pour entrer en profondeur dans des situations aussi complexes. Les intuitions de la poésie vont parfois plus loin. Dans les années 1980, le père David Maria Turoldo, religieux et poète italien d’une grande sensibilité, qui avait vécu une période pleine d’espérance avec Jean XXIII et le concile Vatican II, a composé un poème à l’intention d’un moine camaldule, Benedetto Calati, spécialiste de Grégoire le Grand. Il y évoque l’état de son âme :

… il fait nuit, mon frère ! Une grande nuit plane sur l’Église. Le Concile, un gaspillage d’espérances. La Parole, toujours plus rare, partout ; tandis que le monde résonne, par vagues, d’inutiles paroles. Pas un prophète qui lève l’étendard du salut ; les tués de la paix sont tous aussitôt tués : la terre entière est un arsenal de mort. Dans ce profond désarroi, qu’au moins survive notre amitié, cet événement salvifique : être amis dans un tel désert…28

Les paroles de Turoldo paraissent pessimistes. Peut-être sont-elles l’expression d’une génération qui a cru dans le Concile, mais qui a ensuite éprouvé des difficultés à voir ses attentes satisfaites dans les années Jean-Paul II, d’où cette impression d’un « gaspillage d’espérances ». Chez Turoldo, cette déception s’étend d’ailleurs sans doute au-delà de cette période déterminée. Il semble penser que c’est la « prophétie » de l’Église elle-même qui s’est éteinte, au point d’affirmer : « Pas un prophète qui lève l’étendard du salut… ». Il est vrai que, dans les années qui ont suivi le Concile, le mot « prophète » a été beaucoup employé et qu’on en a peut-être abusé. Tout devait être prophétique : les actes, les gestes, les prises de position… On connaît les contradictions de cette époque, la politisation de la foi et l’idéologisation de la vie ecclésiale. Et pourtant, comme le dit Turoldo dans un autre verset de son poème, il faut toujours une nouvelle énergie pour donner de l’espérance au monde :

… composons de nouveaux cantiques : pour que la terre recommence à espérer.

L’Église a vécu, et peut-être vit-elle encore, une crise de l’espérance. Sur ce point, la ressemblance entre la crise de l’Église et celle de l’Europe ne doit pas être négligée : pour l’une comme pour l’autre, les espérances se sont vraiment réduites. Nous assistons tous au déclin démographique et politique de l’Europe face à l’émergence des géants asiatiques, comme l’Inde et la Chine, mais aussi face à d’autres nouveaux pays émergents. S’ajoute à cela la grande difficulté de créer une Europe vraiment unie politiquement, même une Europe fédérale29. Dans nos pays européens, à commencer par l’Italie, on perçoit un déclin et surtout un manque d’énergie créatrice. Comment ce climat ne serait-il pas lié à la vie de la plus ancienne institution du continent, l’Église catholique ?

Turoldo évoque la recherche d’un prophétisme chrétien qui fasse que la terre recommence à espérer. Le prophétisme a certainement été compris de manière équivoque dans les années postconciliaires. Il n’en reste pas moins que l’esprit prophétique apporte une empathie nécessaire pour communiquer les paroles et les expériences de foi. On a beaucoup écrit que le problème actuel de l’Église était la communication. Mais réduire les problèmes de l’Église à ses rapports, si importants soient-ils, avec les médias, procède d’un raisonnement étroit. Pour les chrétiens, communiquer signifie bien plus que faire usage des moyens de communication.

Dans sa première encyclique, Ecclesiam suam, publiée en 1964, alors qu’il avait l’intention d’annoncer le nouvel esprit de Vatican II, Paul VI fit cette déclaration importante : « L’Église se fait parole ; l’Église se fait message ; l’Église se fait conversation »30. L’Église vit un dialogue avec le monde. Sa conviction est celle de quelqu’un « qui sait ne plus pouvoir séparer son salut de la recherche de celui des autres, de celui qui s’emploie continuellement à mettre ce message dont il est dépositaire en circulation dans les échanges des hommes entre eux ». La parole de l’Église se donne donc dans les « échanges des hommes entre eux »31. Telle est l’Église du Concile. La prophétie peut être comprise dans le sens où l’Évangile circule à nouveau dans les « échanges des hommes entre eux ».

Aucun homme n’annonce la volonté de Dieu, si ce n’est pas en fonction de Christ, qui est le seul vrai prophète. Il ne s’agit donc pas, de notre part, de nous imaginer pouvoir être prophètes « libres »… Notre participation à la prophétie, c’est celle d’écoliers dans la maison de Dieu32.

Dans cette mise en garde, Karl Barth affirme que la prophétie n’est ni emphase ni divination. C’est pourquoi il n’y a pas de prophète chrétien sans un enracinement décisif dans l’enseignement de Jésus.