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Je m’appelle Martin Lelièvre, j’ai 39 ans et ma position actuelle est d’environ 3°27’00 SUD par 85°41’47 OUEST.
Il y a quelques heures, j’avais les idées plus claires. Malgré la fatigue issue de cette navigation en solitaire, j’étais méticuleux ; je rapportais point par point ma position sur la carte, tirais entre chaque point des traits au crayon, bien propres, exacts, retraçant le long chemin parcouru depuis des semaines à bord de mon voilier. On n’arrive pas si loin dans notre « carrière » de navigateur sans un minimum de rigueur.
Mais dans quelques heures, j’aurai 40 ans. Seul en mer, qu’ai-je de mieux à faire, désormais, qu’un ixième point, celui qui retrace ma vie ?
Ce livre traite d’un sujet passé sous silence… Hélas !
À PROPOS DE L'AUTEURE
Estelle David est une auteure québécoise passionnée de navigation. Elle a parcouru de nombreux océans à bord du voilier construit de ses mains et, inspirée par cette expérience personnelle, elle décide d’explorer, à travers cette fiction, un sujet fort : celui du rapport de l’être humain, dans sa grande complexité, à ce qui se passe en mer… en toute simplicité.
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Seitenzahl: 72
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Dédicace
PROLOGUE
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
EPILOGUE
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Compte à rebours en eaux calmes / Estelle David.
Noms: David, Estelle, 1978- auteur.
Identifiants: Canadiana 20210072865 | ISBN 9782898091612
Classification: LCC PS8607.A7674 C66 2022 | CDD C843/.6—dc23
Tous droits réservés.
Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement des Auteurs, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.
Auteure :Estelle DAVID
Titre: Compte à rebours en eaux calmes
©2022 Éditions du Tullinois
www.editionsdutullinois.ca
ISBN version papier : 978-2-89809-161-2
ISBN version E-Pdf : 978-2-89809-162-9
ISBN version E-Pub : 978-2-89809-163-6
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives du Canada
Dépôt légal papier: 1er trimestre 2022
Dépôt légal E-Pdf: 1er trimestre 2022
Dépôt légal E-Pub: 1er trimestre 2022
Illustration de la couverture :Mario ARSENAULTTendance EIM
Imprimé au Canada
Première impression : Mars 2022
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC - QUÉBEC
Pour Ken...
Ça fait un sacré bail que je n’ai plus joué au bateau.
C’est peut-être le temps de commencer à jouer à la Barbie.
Faut croire que j’ai grandi, enfin…
Je m’appelle Martin Lelièvre, j’ai 39 ans et ma position actuelle est d’environ 3°27’00 SUD par 85°41’47 OUEST.
Il y a quelques heures, j’avais les idées plus claires. Malgré la fatigue issue de cette navigation en solitaire, j’étais méticuleux ; je rapportais point par point ma position sur la carte, tirais entre chaque point des traits au crayon, bien propres, exacts, retraçant le long chemin parcouru depuis des semaines à bord de mon voilier. On n’arrive pas si loin dans notre « carrière » de navigateur sans un minimum de rigueur.
Mais dans quelques heures, j’aurai 40 ans. Seul en mer, qu’ai-je de mieux à faire, désormais, qu’un ixième point, celui qui retrace ma vie ?
Je m’appelle Martin Lelièvre, j’ai 39 ans, 364 jours,
19 heures et 24 minutes et je suis sous le choc…
… et je me revois tout petit, beaucoup plus petit qu’aujourd’hui et ayant drôlement moins froid qu’en ce moment. Je me revois là, assis presque sagement sur ma petite chaise, tout tordu derrière le pupitre que l’enseignante m’a attribué d'office, pour une raison que j’ignore, bien au fond de la grande classe. J’ai l’impression qu’en m’expédiant si loin du grand tableau noir, noir d’un monotone assez peu commun, elle avait espéré me punir. Les enseignantes sont parfois moins perspicaces qu’elles se complaisent à le croire : l’arrière de la classe représente à mon humble sens le paradis perdu enfin retrouvé !
J’ai onze ans, donc.
Son âge, à elle ? Je n’en sais rien.
Je me penche et me rapproche du sol pour mieux l’observer, mais elle ne bronche pas. Cette petite fourmi qui vient d’entrer dans mon présent souhaite peut-être lier amitié ? Je lui demande, on ne peut plus clairement, son âge et lui chuchote fièrement que moi, j’ai onze ans… mais elle ne bronche toujours pas. C’est ennuyeux, une fourmi qui ne bronche pas ! Et si je lui chatouillaisune patte, broncherait-elle enfin ?
— Infirmière, loupe s’il vous plaît…
— Loupe, docteur.
— Infirmière, scalpel s’il vous plaît…
— Scalpel, docteur.
Et clip ! La patiente perd une patte au profit de mon tranchant et précis bistouri … mais elle ne bronche toujours pas. Deuxième incision pour l’avancement de la science, deuxième absence de réaction chez ma patiente. Tentons un troisième essai. Troisième amputation, troisième échec : la patiente n’émet aucun signe de souffrance. La frayeur l’atterre-t-elle ? Petite chiquenaude pour vérifier ses signes vitaux. A ce moment précis, oh ! surprise ! ma patiente se met dans tous ses états ! Et elle vrille, et elle tourne, et elle tourbillonne comme une toupie miniature (je n’aurais pas dû amputer toutes les pattes d’un seul et même côté…). Elle bronche enfin, mon amie la fourmi, et m’offre un spectacle digne des plus magistrales pirouettes de saltimbanque. J’en ai le souffle coupé, littéralement, et je tombe d’un coup sec en bas de ma chaise lorsque je l’entends s’adresser à moi d’une voix tonitruante et colérique.
— MARTIN LELIÈVRE ! ! !
On peut la comprendre : être courtisée par un chirurgien au couteau habile et finir avec ses trois pattes tribord manquantes, ça donne plus que le cafard ! Ses hurlements de fourmi hystérique finissent tout de même par m’inquiéter …
— LELIÈVRE ! ! ! SORS TOUT DE SUITE DE CETTE CLASSE ET N’Y REVIENS QU’APRÈS T’ÊTRE FAIT SOIGNER ! ! !
Je ne sais pas exactement de quelle manière, ni pourquoi d’ailleurs, je me suis retrouvé là, assis devant un « spécialiste », escorté par mes deux parents au regard inquiet, mais ça faisait drôlement plaisir de ne plus devoir aller perdre mon temps derrière la classe !
Tous les enfants du monde devraient, comme moi, souffrir d’un « petit problème »…
-o0o-
Je m’appelle Martin Lelièvre, j’ai 39 ans, 364 jours,
19 heures et 40 minutes et je suis transi…
On a parlé d’un rapport rédigé par mon enseignante. On a parlé de « problèmes de comportement », de « troubles profonds de concentration et d’attention », on a même parlé « d’autisme ». On m’a posé mille et une questions et demandé de me soumettre à ces jeux étranges qu’on appelait des « tests ». Je ne m’y suis pas adonné de bon cœur : durant ces longues journées à me soumettre aux excentricités des adultes, j’ai fini par éprouver du regret d’avoir fait subir un sort semblable à ma fourmi. C’était malin, tout ça… elle devait être morte désormais et ce, par mon unique faute ; est-ce que ces adultes me réservaient la même tragique conclusion ? Finir mes trop jeunes jours sur le sol, une patte en moins, à tracer des petits ronds inutiles, espérant au moins que la douleur se dissiperait au moment de mon dernier soupir ?
— Est-ce que je vais mourir comme la fourmi ? questionnai-je enfin d’un ton perplexe.
Certaines questions engendrent d’étranges réactions chez nos comparses : trois paires d’yeux enflés par la réfraction du verre de trois paires de lunettes se sont tournées vers mon jeune moi.
— Et vous dites, Docteur, que notre Martin est un génie? de soupirer, incrédule, mon bon papa.
— Tous les tests indiquent effectivement chez lui une intelligence nettement supérieure à la moyenne…
— Eh ben… « mourir comme ma fourmi »… vous expliquez ça comment, vous ? de s’étonner ma rationnelle maman.
— Il s’ennuie peut-être un peu… il faudrait probablement songer à le placer dans une école valorisant ses capacités ? Il serait bien dommage de gaspiller tant d’énergie créatrice !
J’avoue de ne pas avoir suivi les détails de leurs étranges palabres. Une hirondelle façonnait son nid sur la corniche derrière la fenêtre du bureau et elle tentait de faire adhérer une petite boulette de boue qui semblait trop sèche pour bien colmater les mille aspérités du cocon en devenir. Si je lui offrais mon coup de main, peut-être accepterait-elle de m’héberger quelques jours ? J’avais bien besoin d’un refuge, une cachette où me dissimuler, letemps de découvrir si on comptait ou non faire de moi la futurefourmi expérimentale.
Et tout le monde s’est enfin levé. Et tout le monde s’est échangé des poignées de mains au dessus de ma tête. Et tout le monde n’a plus su quoi dire. Et il s’est penché et s’est approché pour mieux m’observer, le grand spécialiste. Je savais qu’il n’avait pas besoin de loupe : ses yeux étaient si grands derrière les lunettes les plus épaisses jamais conçues. Mais il allait certainement lui falloir réclamer un très gros scalpel pour me trancher une patte !
Il n’a rien réclamé du tout… il m’a tout simplement dit : « Félicitations, petit, et bonne chance ! ».
Bonne chance ? Ha …Merci Monsieur.
-o0o-
Je m’appelle Martin Lelièvre, j’ai 39 ans, 364 jours,
19 heures et 59 minutes et je suis congelé…
Je constatai pour la première fois de ma vie à quel point ma tendance à ne pas être réceptif à ce qui se discute tout près de mes oreilles me laisse pantois. Voilà ce que j’étais : un gamin venant tout juste d’entamer sa treizième année, hébété, l’œil hagard sur un ponton fourmillant d’adolescents surexcités et exubérants. Flanqué d’un immense sac-à-dos que je ne me rappelais pas avoir moi-même préparé, chaussé de godasses aux semelles plus blanches que blanches et câliné par une maman soudainement très émotive, je rêvais qu’on me raconte ce qui justifiait la présence d’un grand voilier à deux pas de fourmi de mon regard.
—
