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Compte-tours est une virée à destination de la liberté. C’est un nouveau souffle, un appel d’air primitif rarement évoqué.
Série de respirations fortes, ce livre rassemble des histoires décousues et vagabondes d’humains vivants parmi tant d’autres, qui s’échappent intérieurement du quotidien. Quelques secondes, quelques heures ce sont des escapades d’engins étourdissants pour des motards inconnus, libres et passionnés. Des femmes et des hommes comme elle et lui. Un baiser de feu sur le bitume qui défie un ciel où la tragédie de la mort guette. Toutes ces histoires inédites sont issues de nuits d’insomnie au son feutré d’un Rock n’roll vibrant de souvenirs et d’anecdotes qu’arrondissent des clins d’œil.
Conduire une moto suscite des vibrations uniques, sans tricher ni mentir. Dans l’authenticité d’une nature qu’il faut nécessairement aimer, respecter et défendre avant qu’elle ne disparaisse à tout jamais. Car être privé de liberté et d’espace serait la pire des souffrances.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Thierry BALLOY est un feu ardent d’inspiration. Âgé de 48 ans, c’est un homme de voyages, passionné d’écriture et de moto. Amoureux de son Ardèche, sauvage. Sa conception de la vie réside dans « le Mouvement », la dynamique et l’intensité de toutes choses, le cœur à l’ouvrage et l’ouverture de la conscience. « Un homme de mots », tel qu’il aime se décrire, curieux d’explorer la vie avec respect et sincérité, en invitant le lecteur à découvrir son univers électrique et son âme, dans ce sixième ouvrage qu’il signe ici, à moto.
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Seitenzahl: 224
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Thierry BALLOY
Compte-Tours
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-490522 -83-5ISBN Numérique : 978-2-490522-84-2Dépôt légal : Mai 2020
© Libre2Lire, 2020
Te souviens-tu avoir roulé ainsi à l’époque, cheveux au vent
En ce temps insouciant malheureusement assagi ?
De notre Liberté quelques décideurs nébuleux se moquent
Et non sans arrogance, ils tentent de l’anéantir…
Danse alors cette douce chanson vivante, légère,
Dont on aurait tant à écrire… À raconter, encore hier,
Aujourd’hui, à la lecture sauvage de notre Compte-tours
Pour des générations et des générations de gens libres
Libres pour toujours.
À tous les amis motards et passionnés de moto.
Thierry BALLOY
En selle, sur la route.
Immortels. Les gaz filent en tous sens. Vers la liberté.
En selle, haut les cœurs. Le voyage devient divinité. Sur le doux ruban qui nous attire.
Poussés par le désir fulgurant de vivre. Les mains gantées en cuir sont équipées de coques rappelant le sein de nos collines ; la main droite épouse la poignée de gaz en regardant l’azur transcendé ; séduits nous sommes pour essayer de l’atteindre d’un coup de première vitesse, en bas du sélecteur pied gauche. Nerveux, le palpitant oscille à la façon d’un wattmètre dont l’aiguille agitée au cadran devient toute folle. Ce n’est pas la vitesse qui nous importe. C’est l’accélération. Ce qu’affiche ce noble Compte-tours intrépide, qui s’enflamme dans une ascension montagneuse de sensations et ne semble n’avoir jamais une minute à lui. Tout commence par le démarrage du moteur délivrant un chant régulier, au ralenti, ou le chuchotement d’une sérénade qui enfantera un véritable concert de rock ; le ronron du pot carbone rauque tel le rugissement d’un lion sorti de caverne prêt à bondir, comme à la chasse. Au chevet de la célèbre Chauvet peut-être, ici chez nous, en Ardèche.
Nerveux, nous sentons déjà sa chaleur et notre pouls monter. On va y aller. L’adrénaline pour jolie amie. À devenir anonymement des héros, bien que nous n’ayons rien inventé mais juste caressé la chance et l’enthousiasme d’honorer cette liberté tant aimée. Nous sommes ses défenseurs dans la fureur et la perpétuité des Ago, Pons, Mc Queen, Jimmy, Johann, Vale et Dunlop qui dansent à travers des millions d’entre nous… Motards ou non.
Embarquement immédiat, sauvage. Bien sûr que ce sentiment est éternel !
Attention les ami-e-s, l’aventure va démarrer.
Soudain elle m’appelle ; comme toi je la respire. Elle me demande si je dispose de raisons valables pour faire ce que je fais. Pardi que oui ! Le regard des autres ? Je m’en moque éperdument et j’aime ça. Bien que les gens se retournent à notre passage et que par habitude nous détestons ceux qui parlent gras dans notre dos, nous jugeant d’irresponsables fous. J’enfile mes bottes, j’agrippe tonique mon cuir noir et taille déjà dans ma tête la route après avoir jeté mon mégot écrasé sur le bitume humide, récupéré dans ma poche. Nouvelle vie. Prise de conscience de ne plus polluer. Nous courons et voyons ce qu’il en retournera. Son duvet d’asphalte éphémère m’interpelle toujours lorsque mon cœur entreprend d’engager une virée, une escapade dans son lit de rues et de dragues, dans les vents nous recueillir. C’est comme si l’âme des montagnes et des champs avait conquis mon esprit, obstinée à m’envoûter et me supplier de témoigner. Face au Razal.
Elle est notre reine. C’est par la route, reliant tous les éléments que je me sens le mieux, avec toi. C’est une passerelle entre les humains. Dans le paisible mystère d’une communion établie entre la nature et nous. La communion des hommes pour être heureux et non divisés. Ne vous est-il jamais arrivé de vouloir tenter de parfaire nos vies avant que nos yeux ne s’éteignent pour de bon ? Sauvages.
Comme on rencontrerait une femme exquise, celle de sa vie intense, on découvre sa passion pour la moto. Ça nous tombe dessus sans prévenir. Comme une bonne surprise, un agréable renouveau. Une hérésie. Moins philosophique, on fanfaronne jovialement en déconneur façon Barry Sheene et son légendaire numéro 7 dont je conserve le tee-shirt, à clamer haut et fort qu’on ne peut plus vivre sans elle. La bécane. Cuir, rires, gaz et asphalte. Le cœur à l’ouvrage. Troubadours. La sensation d’accélération est réelle, tonique et unique. Voilà ici tout ce qui nous rend profondément vivants ! User de la gomme. C’est du courage, tout le contraire de fuir. Seuls les ignares rabougris ou de vieux politicards, donneurs de leçons flanqués derrière un bureau à dicter les lois, ne peuvent comprendre.
C’est ce chemin de liberté, l’univers d’un père routier qui sur ses artères de goudron a gagné sa vie, trainé son dos brisé et flingué sa hanche désormais constituée d’une prothèse atrophiée, jusqu’aux bras de déménageur convulsés que je serai l’été. Je connais très bien cet univers, celui de la route. Tout comme de nombreux esclaves du volant, je l’ai pratiquée des années, des nuits et jours de sueur, parfois des soirs d’hiver sans espoir ni félicité. Conduire sur la dame route est sans pareil. Dormir tout habillé, dans une remorque de vingt tonnes avec une sangle enlacée au poignet, d’un œil. Avec pour compagnie les meubles et cartons des clients déménagés. Mon épaule calée contre leur maison. C’est la force de la chevaucher. Tel un indien campé au tipi, dans des prés aux multiples horizons que même la nuit nous adorons, respectueux à l’admirer sans fin. Pour la défendre. Redevenir Apache.
Enfin pour elle, mon âme a également pleuré. Confessions intimes. Et la fierté de ne rien dévoiler n’a duré que trop longtemps. C’est idiot avec du recul. C’est humainement compréhensible.
Des visions me reviennent. C’est un camion lourd qui la chemine, dans la nuit glacée et fuyante, loin de chez soi avec des voyages fortunés d’ailleurs et des pensées plein la tête. L’âme sur le bitume, égarée dans une équation impossible à résoudre vite oubliée par un formidable lever de soleil. La poésie qui ne se meurt jamais.
Tout a démarré comme cela, au bord de ces vignes ancestrales du Bas Vivarais et au détour de ce ciel chaud du Sud. Un pays où des grognons adorables revendicatifs défendent leur passion pour elle. Avec des chants de coq, des tracteurs matinaux et des cigales turbulentes. Et des sangliers en pagaille occupant la virginité intemporelle de nos monts ardéchois. C’est aussi le bel été des figues, amandiers et pêches, mûres et mirabelles qui attirent les abeilles devenant rares et les guêpes nichées dans les lavandes toutes excitées, sous les bras d’un vieux chêne. Parfaitement sur cette nationale 102 qui emporte nos tourments et nos euphories pour relier Montélimar aux monts du Plateau et d’Auvergne. Le bon vin qui réconcilie et fait chanter nos ardeurs, danser. L’artère légendaire qui fait cheminer les hommes depuis bien avant les Romains. Ici c’est chez moi, chez toi à Alba la Romaine, ma douce reine d’Ardèche méridionale, aux parfums de fenouil s’émanant jusqu’à la source de la Loire.
Enfin c’était chez moi, puisque je vis aujourd’hui dans une vieille magnanerie rénovée, de mes mains sauvages à vingt-deux kilomètres de là, dans la vallée malheureusement que trop agitée. Esprits dérangés. Rien n’est écrit dans le marbre. Envie de bouger, de me retirer.
Que j’aime la rugosité de cette liberté ! Celle bohème de Jack, Hervé, Manu, Nico, Christophe, Pascal, Mig et tous les autres, des centaines de milliers de troubadours aux yeux identiques toujours en rythme, en mouvement dans un esprit de collectif sur une machine individuelle. Plein angle.
C’est l’audace d’une chair de poule sur les avant-bras, avant d’y aller. Le sang qui circule plus vite en traversant des champs de récolte si différents et des océans de parfums et de hameaux, de villages faits de pierres ancestrales. Le barrage de Rochemaure qui a ouvert ses vannes idem aux visages des hommes qui s’éclairent derrière leur visière. Gaz !
Gamin des heures durant, je me rappelle en train de fabriquer des maquettes de camions américains, tous ces dioramas pour planter mes décors de rêve en géant averti que je devenais, spectateur et concepteur-bâtisseur d’escapades, avec déjà ce goût matérialisé du voyage, en créateur chevelu d’atmosphère. Sans divinité ni vanité, juste le désert pour refuge. Espaces sauvages propices à l’exil pour mieux grandir. Affronter les turbulences du monde à réinventer en plus beau, tout en restant un enfant.
À confectionner des rêves sans aller bien loin, on avance toujours de quelques pas, de quelques tours de roue, même à pied. Au coin de la rue au café ou au boulot. Juste à l’effort simple de pousser la porte de son imaginaire. On aurait pu vivre dans n’importe quelle époque, ivre de découvrir le monde et ses galeries de coutumes, de fêtes dédiées à la terre avec le feu. On ne fera pas la révolution, tout le monde peste dans son canapé la bière au poing, je m’en trouve passablement usé ; mais il y aurait tant à corriger des ondes négatives qui nous entourent. Ce sont ces instants de vie qui nous correspondent bien, au guidon d’une sacrée bécane. Dans les tours-minute qui s’excitent, momifiant nos tourments et cristallisant nos peurs les plus vicieuses. Droit devant, dessiner une voie.
Mais une histoire d’amour avec un « deux-roues » démarre souvent dès un moment clé, un évènement particulier et déterminant. Une période d’éveil. Pour moi ce sera le renvoi à l’âge de dix ans. Comme je l’évoquais précédemment et bien avant d’acheter d’occasion ma première mobylette, la perception forte de cet appel de la route était déjà très active, bien qu’étant il est vrai assis passivement sur un siège de camion, l’humeur bohème. De derrière un immense parebrise vous seriez étonnés de savoir toute la vie qui s’anime ! Souvent le départ s’effectuait le vendredi soir ou bien lors des vacances scolaires. Mes voyages en poids lourds avec le vieux paternel, un hibou. Routier la nuit, lorsque tout le monde dort sauf ces forçats du cerceau de 38 tonnes loin de chez eux. Filant sur des lignes régulières en messagerie comme les collègues montaient sur Rungis. Point trop lourds. Pas chtarbés.
Partir le cœur vaillant de la capitale du nougat, monter à Valence chez un fabriquant de vêtements de luxe changer de remorque et monter à Lyon cité des Gaules par le grand ruban de l’A7, direction le monumental Sernam de la Guillotière. Ce service combiné, largement complémentaire au rail de la « belle époque » où le wagon partageait le colis avec le bahut, issu de toutes les régions de l’hexagone. Le rail non polluant qu’ils ont désossé. Là où très étrangement je travaillerai sans le savoir, trente années plus tard… Si tu avais connu cette effervescence active ; c’était beau et je me réjouissais de jouer au travailleur intrépide, empoignant ce diable en acier chargé de cartons pour aider mon vieux à charger la caisse longue puis dormir deux heures dans la couchette sur un matelas confortable, les rideaux bruns tirés à quelques mètres des parfums de bois planchéiés des remorques en agitation. Et reprendre deux heures plus tard, la concentration d’à plomb, la route en direction de Tain l’Hermitage, puis Montélimar, la villa des Cyprès retirée en Ardèche.
Je n’avais que treize ans. J’étais si heureux et libre, et pourtant je n’avais rien. Pas exactement ; je possédais le principal : les copains et l’ivresse de la fuite, cette envie de toujours être en mouvement, de célébrer la vie. Et quand je n’étais au camion, c’étaient les amis, un ballon, un vélo. Le rythme est une addiction sublime.
Devant l’inconnu, il m’arrivait de trembler comme une feuille de platane, tombée à l’automne mais bien debout. J’ai toujours été en retrait, assez timide et attiré par cet inconnu sentiment de repli, muet et plein d’acné juvénile autour du menton, mais surtout à l’intérieur. Éclairé par intermittence d’un sursaut énergique dans cette belle et parfois indélicate adolescence, les mains apeurées à trop bouger et les bras maigrichons où les poils avaient depuis longtemps pris la décision de s’affirmer. Objets de moqueries, eux aussi.
Chaque jour pour le collège matin et soir, je montais dans ce bon vieux bus Saviem blanc à bandes brunes conduit par l’ami Florent, le chauffeur bien connu de la société Sitra qui débutait son ramassage scolaire à Valvignères, avec autant d’enthousiasme chevelu que de me pendre à une corde sèche, alors que lui restait à la régulière super sympa, blagueur. Moi, enfermé, je me tracassais à l’idée oppressante de croiser l’hypocrisie imaginaire des autres élèves. En réponse, je m’imposais de souvent accuser une mine basse, d’entretenir malgré moi la démarche d’un sauvage aux cheveux noirs mexicains contraint d’avancer parmi eux, dans le groupe, mais à reculons. La poitrine meurtrie de douleur devant une société dévoilant de façon incompréhensible le racisme, la défiance, les différences que je découvrais impuissant sans pouvoir y mettre un nom sinon ressentir un sentiment glacé, une différenciation de classe sociale, cette force terrible qui est capable de faire et d’obtenir.
Alors pour m’évader et ne trop prendre tout cela à cœur, je regardais plus loin au-dehors ce qui se passait sur la route. Voir se mouvoir magiquement ces masses de carrosseries de voitures, ses camions et motos et des vélos aussi. Autant de moyens pour transporter nos rêves colorés et éjecter nos insolentes peines. Et tant pis si l’on me taxerait de gamin triste.
Parce qu’on n’imagine pas combien les mômes peuvent être odieux entre eux. À la vérité, ce sont ces idiots d’adultes qui les conditionnent, des parents globalement engloutis dans la société de consommation fada, dangereuse qui veut instaurer une quête d’identification ; et pourtant nul ne vient au monde avec de la haine en lui ou de la méchanceté, ni un bulletin de vote prédéfini que la majorité jugera. Non je ne pouvais déjà admettre qu’il faille « appartenir » à un camp. On est en démocratie, que je sache. La réalité, c’est de reconnaissance que tout le monde manque. Mon parti à moi, lequel est-il ? Je n’en ai point. Pardon, il n’est pas assez reconnu politiquement mais il vibre en moi et c’est celui du vivre ensemble en multi couleurs et de stopper toutes les guerres. Stop aux pervers business.
Je hais la violence et condamne toute la rage sanguine qui s’y rapporte comme une sale verrue ; je déteste les cris pas plus que je n’aime les tensions car je hais l’opposition farouche de toutes choses entre elles. Cela fait profil de philo, mais c’est ainsi. C’est en moi. Certains canalisent, d’autres frappent. Que j’aimerais me réveiller un matin, en découvrant que nul ne soit victime quelque part de la négligence d’un autre quelqu’un ni de jugements de compétition !
Qu’on me pardonne ma pudeur, ce regard de cendres trop retranché de dégoût, sur ce sein de femme que je n’ose sublimer, perplexe. J’ignorais, passé le cap des dix-sept printemps que j’allais me rattraper. Fini d’avoir peur de monter sur l’estrade de la vie, face aux yeux gloutons de ces juges quelque peu rapides, sans compromis et odieusement zélés car il faut assumer d’y être, le mériter.
Se sentir mobile par l’autonomie de soi-même, le destin pour soi-même, libre. Non sans cette cassante stupidité humaine qui nous amène parfois à produire tout le contraire de ce que l’on porte dans le cœur. La première fois. Ne vous moquez pas. Ne riez pas : on passe tous par là. La première fois qu’on pose son cul sur la selle à ressorts, c’est comme de voir la mer depuis la plage puis en vol depuis le ciel. C’est pour la première fois se sentir flotter et ne faire qu’un avec les milans, le panache noueux des vignes pour témoins. Une onde filante vers le sud. Voir naitre une étoile.
Je me souviens. C’est fou, comme cela peut faire du bien. De se croire invulnérable, fort et tempête. Et pourtant.
Être un adolescent. Oser regarder une fille et ressentir du désir, de l’attirance. Dans la poignée de gaz essayer de se faire remarquer, les tifs dans le vent, la bouche à l’air pour s’aérer l’haleine encore garnie de lait écrémé et embrasser cette campagne liberté qui nous ouvre maternellement ses bras de déesse. La Liberté. Un de ces trois mots qui caractérisent fièrement notre reconnue nation. Le premier des trois. Comme un trois-cylindres anglais de chez Triumph. Oh il n’y avait rien de violent, sur ma première mobylette. Elle était la concrète preuve de ma fusion avec la route, qui ne me lâcherait jamais. Assez parlé dans ma tête, j’allais agir, rouler. Casque bol orange AGV de mon oncle Pierrot sur le ciboulot tout chamboulé. Contemplatif et heureux de vivre.
Sans compter, on s’était déchiré nos cuisses en vélo, on avait fui, on était tombé aussi. Pour mieux se relever, faire la course et en baver dans les côtes raides, tant les cadres en acier dur étaient lourds. À l’époque, le poids n’était pas une des priorités des constructeurs de deux roues non motorisées ; les vélos électriques n’existaient pas, ni le téléphone portable ni Internet. Et c’était tant mieux.
Ici c’est l’Ardèche, un département vert aux routes sinueuses ; un terroir de soleil et de rivières sans pareil ; une fresque faite de cols et de côtes en belles descentes, funky baba cool et rock’n’roll. Michael Jackson cartonnait en 1983, et tant d’autres à la radio de papa, tonton et tata. L’onde fracassante de MTV qui allait changer nos vies arrivait. Ici il y a du virolo à gogo. Gloire à nos routes améliorées d’année en année ! Et chapeau bas aux employés de l’Équipement, ceux qui font un boulot formidable, bien souvent au péril de leur vie et à la négligence courante des gens qui prennent la route pour une poubelle !
On en rigole mais en 1985 ce n’était pas la même histoire qu’aujourd’hui ! Comme mon poids sur la balance, du reste. Passé les trente-cinq ans, on aurait tendance à enfler du bide, à donner le vertige à ceux qu’on n’a pas croisés depuis deux décennies, alors que jusque-là on dévorait sans frein des frites, des glaces, sucrés éclairs au chocolat et bières sans prendre l’ombre d’un bourrelet, encore moins un petit gramme ni effacer les abdos dont les filles les moins timides (et leurs mères parfois) raffolent langoureusement. Ah le pouvoir de l’image…
Et donc est arrivé le temps merveilleux des douces pétarades de mobylettes. L’inventeur a eu le génie et la logique de féminiser l’outil ; cela fera son succès, ce sentiment de légèreté idéalement installé dans une époque de non-morosité. Odeurs de carburant de bourrin « deux-temps », du mélange huile-essence et des bidouillages qu’on opère sur la tension du câble de ralenti, cloches de variateur enlevées, pédales ringardes transformées en cale-pieds pour virées « fun » avec cocarde. Sans oublier la suppression du guidon haut pour ceux du type « bracelets » trop cool, trop sport. Sur Dance machine, les shorts fluos et les jeans à étiquettes cousues sur les cuisses. Époque de super chansons à texte aussi bien françaises qu’étrangères, le temps des virées de Max Meynier et ses routiers sympas que j’écoutais chaque soir sur RTL, en Grandes Ondes.
Côté téloche, on ne pouvait pas se payer de gros magnétoscope, bien trop cher. Le poison du siècle, selon certains, était en écran noir et blanc, aussi lourde et profonde qu’une machine à laver avec son carton de Bonux. Et avec la mère Denis, assise dessus. Côté fringues, j’avais un pirate sur la cuisse qui éclatait de rire. Que c’était cool ! Avec U2 dans le walkman, que je piquais à ma sœur dont les murs de la chambre de nana étaient couverts de posters de Podium, Top 50 avec George Michael du groupe Wham, Anthony Delon, UB 40, Boy George, le Funk et j’en passe. La plus super des époques. Jusqu’à la libération de Mandela, INXS et au-delà.
Petite séance d’histoire et de culture pour bien comprendre de quoi il s’agit. « Le Mia » n’existait pas encore et Springsteen avec son « Born in the USA » passait sur toutes les grandes ondes de radio en face de la ravissante et fantasmagorique Madonna, sans la concurrence farouche qui nous trucide aujourd’hui. La Mobylette (contraction de mobile et de bicyclette) est à l’origine un modèle et une marque déposée de cyclomoteur de chez Motobécane (devenu MBK après sa faillite en 1983). L’invention, en l’an de grâce 1949, de la Mobylette revient à Éric Jaulmes, directeur technique depuis 1941 et Charles Bodin fondateur et dirigeant de Motobécane. Déjà quelques années avant, l’ingénieur Marcel Morel de chez Monet-Goyon avait réalisé une étude poussée sur la base d’un cyclomoteur de 49 cm3. Et sur les ondes chantait USA for Africa, avec le célèbre « We are the world ». Question :
Eh bien « la Mobylette AV 3 ». Il deviendra avec le VéloSolex, un deux-roues super populaire dans la France des années 1960 et cela jusqu’aux années 1990. Dès lors les jalons sont posés. Cocorico.
Et le groupe Téléphone cartonnait, fort comme jamais, de Cendrillon pour ses vingt ans à New York, sur la bande des cent mégahertz des radios libres, en concert complet, partout à travers l’hexagone. Avec Trust et tant d’autres. Métal. Belles années. Tout était comme à inventer, vibrant !
Tout le monde s’en souvient avec peps et la banane. Comme on évoque souvent qu’on avait vu de nos propres yeux Kick, Raoul, la moto les jeunes ; et tous les techniciens en tournage au village, à sillonner nos précieuses campagnes. Au bar du Château chez Alain et Serge, une fiction de 52 minutes tournée chez nous, rien que ça… C’était chouette et la bonne humeur rayonnait dans cette série de six épisodes, diffusée à partir du 15 mai 1980 sur TF1. Avec le génial Paul Préboist, Frédéric de Pasquale et Catherine Leprince et d’autres…
Même sublime, là ce n’était alors plus de la fiction, on avait grandi, on roulait enfin comme eux, nos héros. Notre classe est celle de 1971. L’année triste de la mort de Jim Morrison, à Paname. Le roi lézard. Presque trois mois avant ma naissance, moi venu au monde de l’autre côté de la mer. Différent des autres avec toujours ce mal au bide. Le jugement de l’autre que je ressentais me torturait même lorsqu’il ne m’offensait pas.
Il faut savoir que dans les années 1970, le modèle de mob le plus courant est l’AV 88, appelé assez couramment la « bleue », que les jeunes aimeront à loisir modifier pour obtenir de meilleures performances. Yes ! En se baissant du côté de la technique on a un cylindre C52, culasse de AV 89 chaudron, carburateur Dell Orto 15 mm voire plus, pot de détente, petit guidon, garde-boue en aluminium, etc.). Pendant un temps, Motobécane est le plus gros producteur de deux-roues motorisés au monde grâce à ce modèle.
On n’apprendra rien à personne en faisant état des surnoms multiples de nos grands jouets tels que « brêle », « meule », etc. Et puis est arrivé le mot « mob ». Mais le nom de « Mobylette » est apparu dès le premier modèle, avec ce qu’on dit le « AV3 », qui désigne le type de moteur. Elle a ensuite évolué avec le moteur « AV7 » qui abandonne le piston à déflecteur pour un balayage de marque Schnürle (c’est bigrement raide à prononcer ce nom-là) à deux transferts et adopte un cylindre en alliage léger revêtu de chrome dur, conçu sous la direction d’Éric Jaulmes (plus facile ce coup-là).
À la fin des années 1970 apparaît le moteur plus moderne du 51 v soit « l’AV10 » à admission par clapets, conçu par l’ingénieur Jean Bidalot qui évite le retour du mélange vers le carburateur et augmente la pression de transfert. Ce monsieur fera de belles choses ; son nom est associé de très près à l’évolution des moteurs deux-roues. Re-cocorico les amis !
Quand certains copains s’intéressèrent à s’acheter les brêles du moment, genre Ciao, 51MBK et autres Shappy pour les nanas en général, mon premier amour motorisé fût une vieille poupée de Peugeot 102. Il ne faut pas être ingénieur pour comprendre qu’une opinion, la première, la bonne, se fait dès le premier regard. L’objet nous emporte ou pas. Je crois que ce phénomène monte crescendo quand on devient adulte en principe doté d’une vraie maturité. Mais alors n’est-il pas absolument absurde d’acheter une bagnole que seul un grand chirurgien peut se payer et entretenir juste pour paraître avoir réussi, ce dont tout le monde se fiche aujourd’hui éperdument ? À crédit et à surveiller les dépenses d’à côté quitte à moins bouffer.
Pitoyable société d’images mensongères, d’illusions et d’une indéboulonnable volonté de « paraître ». Ah l’image. Pour donner l’illusion d’être des gens qui ont réussi et ont du fric. Bêtise qui coute cher. Désolé si tout à coup je deviens négatif et un peu cynique… C’est que je n’en ai eu que si peu, de l’argent. Souvenir d’un temps à avoir usé d’autostop, hiver comme été et ne disposer que de petite ferraille, pour demeurer un piéton à la rue. Le deux-roues sera pour plus tard, j’y ai toujours cru, mais c’est une autre histoire.
J’ai appris que la marque de mobylettes avait breveté les 3 chiffres, avec toujours un « zéro » au milieu, en rapport avec la manivelle des premières voitures démarrant ainsi. Ma brêle, elle, il fallait la pousser des dizaines de mètres au fruit d’efforts frémissants parfois pour la faire « péter » ; tu parles d’un confort papa ! Sportif, fun et branché en écoutant les prémisses de musique hip-hop et électro-sound ! Quand nos ainés écoutaient de leurs vinyles Dalida, Mike Brant, Clo-Clo et Johnny, Hardy, Sheila et Ferrat, Moustaki, Johnny. Et ça m’allait bien, dans le garage en vrac à la place du vieux bicross rouge. Ma jolie 102 entièrement refondue en mini-moto de piste allait devenir fine comme une lame de rasoir et agile comme une gazelle adulte du Kenya. A 60 kilomètres-heure, le nez dans une bulle plastique fabriquée avec un couvercle découpé de pot de peinture de dix litres. Maintenu avec des colliers rilsan. La bricole sans se ruiner. Pour en mettre plein la vue, il faut des sous or mes poches étaient quasiment vides. Pas de compte bancaire ni vacances ni sorties. Pas d’argent de poche et zéro plainte. Je ne demandais rien. On s’y habitue, à n’avoir rien.
Coup de flippe. Fonçant tout droit dans la vigne du grand-père Soubeyrand, la ferme du Yann aux pierres noires et blanchâtres, et cette barrière de pieds de vigne intrigués de mon intrusion stoppant ma course fougueuse, incontrôlable, à faire gicler l’essence du mélange odorant, la voir ensuite pleurer du robinet de réservoir cassé, et moi bras et jambes bien amochés. Comme sorti d’une bétonnière ayant tourné à sec. À faire rire mon ami Patrick de Châteauneuf qui s’était offert un 125 MTX, la classe. Une glycine pour parasol. À éviter son boxer de chien, ce très bon gardien campé devant le camion Saviem rouge de son maître, aux couleurs bien connues des transports Charles André.
Je me retrouvais là, étendu par accident, sur un ancien cimetière médiéval dont les colonnes et pierres tombales dépoussiérées avec doigté, gisaient impassiblement au soleil, avec pour limite de propriété temporaire ce ruban rouge et blanc d’archéologues excités, mais efficacement concentrés à leur tâche. Les pinceaux et binettes en main. Des jeunes et des anciens au point de marcher et parler, travailler et respirer en dehors du temps, entre passé et présent. Ils flottaient comme des artisans de notre mémoire.
