Comptes à rebours - Fred Daviken - E-Book

Comptes à rebours E-Book

Fred Daviken

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Beschreibung

Paris. Fin d'après midi. Sale journée pour Malik qui n'a qu'une envie : rentrer chez lui et oublier. Dans le métro, une jeune femme lui sourit. Juste un sourire et son coeur s'emballe. Quatre stations pour la convaincre d'aller boire un verre et envisager que "les journées de merde peuvent durer moins de vingt quatre heures". Comptes à rebours est l'histoire subjective d'une rencontre ordinaire, d'un amour intense, d'une ascension et d'une chute. Une histoire pour public averti que les auteurs ont décidé d'écrire en deux versions. Celle d'Émilie et celle de Malik. La face et le pile de leur histoire. Sans concession. Deux personnages, deux auteurs, deux styles, deux romans. Onze chapitres qui posent juste une question : "Quel est le prix à payer pour s'aimer ?" Voici la réponse de Malik.

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Seitenzahl: 183

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Sommaire

Paris, le 27 mai 2017

Chapitre 10

Chapitre 09

Chapitre 08

Chapitre 07

Chapitre 06

Chapitre 05

Chapitre 04

Chapitre 03

Chapitre 02

Chapitre 01

Chapitre 00

Fred Daviken COMPTES à REBOURS Fins alternatives

00 V.1 - Maman

00 V.2 - Commissariat

00 V.3 – Partir

00 V.4 – Ange gardien

Epigraphe

REMERCIEMENTS

Paris, le 27 mai 2017

Octobre 2015. La maison d’édition de nos premiers romans « La Légende du futur » et « Éprise au piège » pour Hélène Destrem, et « Paranoïd patchwork », pour moi, est mise en liquidation judiciaire.

C’est dans ce contexte éprouvant que nous avons fait connaissance. De conversations en partage de nos romans, je proposai, un mois plus tard, par téléphone, un petit défi littéraire:

— Bon, je ne sais pas toi, mais cette liquidation me mine. Ça te dirait d’écrire une nouvelle à deux ?

— Qu’entends-tu par là ?, me répondit-elle

En fait, j’avais besoin de retrouver le goût d’écrire… Sortir de cette procédure qui anéantissait ma foi dans le monde de l’édition. Pour Hélène, la liquidation judiciaire semblait avoir un effet bénéfique : elle venait de reprendre l’écriture de son prochain roman, les idées fourmillaient ; bref, elle était lancée. Dans ces conditions, ma proposition allait-elle rencontrer un écho favorable ?

— Ben, un texte d’environ 10 000 signes chacun qui présenterait une même histoire mais vue différemment par chacun de nos personnages, m’enhardis-je.

Elle marqua une pause téléphonique et me répondit :

— Pourquoi pas ? Oui, cela pourrait être marrant… Mais ça parlerait de quoi ? Quel genre ? À quelle époque ?…

A cet instant, je sentis que j’aurais dû réfléchir un peu avant de la jouer « cap’, pas cap’ ». Mais je pressentais qu’avec nos deux styles d’écriture différents, l’exercice pouvait être intéressant. Et surtout remobilisant pour moi. Aussi, avec un rare sens de l’improvisation feignant une longue réflexion, je lui lançai :

— Le plus simple ce serait une histoire d’amour qu’on raconterait du point de vue de l’homme et de celui de la femme. De nos jours. T’as vu True Romance de Tony Scott ? Ce serait l’esprit : un truc fort, intense, déjanté, un peu sous amphétamines. Une sorte de Thelma et Louise, mais avec un couple. Un polar romantique, passionnel, charnel et violent.

— C’est une bonne idée ! Et la fin ? Ça serait quoi ?

Son enthousiasme fit plaisir à entendre mais impliqua une prompte réponse de ma part.

— Je ne sais pas encore. On verra… Mais, pour se donner un cadre, on pourrait appeler cette nouvelle « Comptes à rebours » et la découper en chapitres de 10 à 00, c’est pas con, ça ?

— Non, enfin faut voir…

Pas con, mais sans doute très flou pour la jeune femme. Pour moi également, même si déjà, par ce simple jeu de mots sur le titre, des images, des scènes commençaient à se projeter dans mon cerveau.

Dans les faits, pris à ce jeu et aux personnages, nous avons explosé le format initial.

Ce fut plusieurs mois d’écriture, au gré de nos disponibilités, de nos boulots et de nos vies de famille. D’accords et de désaccords aussi. Pas simple d’écrire une partition à deux, tout en laissant une certaine liberté aux instruments de chacun… C’était le contrat : une même histoire, deux personnages, deux auteurs, deux styles.

Une femme. Un homme. L’histoire d’une rencontre ordinaire, d’un amour intense, d’une ascension, d’une chute et... Une histoire en onze étapes. Rapide. Inéluctable.

Je vous laisse avec Malik. Êtes-vous prêts ?

Son « compte à rebours » commence…

Fred D.

PS 1 :

Je vous invite à lire « Comptes à rebours – Émilie », par Hélène Destrem, disponible sur www.bod.fr et auprès de toutes les librairies, réelles et virtuelles.

PS 2 :

Merci également de partager votre lecture et vos commentaires sur nos blogs et sur les plateformes numériques #ComptesARebours ou #MalikEmilie

10

Malik avait beau se dire qu’une journée de merde ne durait que vingt-quatre heures, il avait quand même la fourbe sensation que celle-ci était plus longue que les autres. Pas mécontent de quitter le bureau un peu plus tôt, il n’avait qu’une envie en cette fin d’après-midi : rentrer chez lui, prendre une douche, appeler un pote pour aller voir un match dans un bar ou pourquoi pas se faire une toile ; il trouverait bien un blockbuster ou une « comédie à la française » pour ne pas trop s’abîmer le cerveau. A bien y réfléchir, un film lui semblait le plan parfait pour être peinard et oublier le genre humain. Et éviter surtout qu’une nouvelle tuile vienne pourrir aussi sa soirée.

En effet, cette journée du 30 avril avait été particulièrement pénible. Le réveil n’avait pas sonné. Malik s’était cogné le pouce du pied gauche dans l’angle du sommier. La cafetière avait pleuré de l’eau marronnasse, le filtre s’étant plié sous la pression de l’eau chaude, alors que Malik prenait la fameuse douche « deux minutes, rasage et coupures compris ».

Petits massages à l’hémostick pour éviter que cela pisse le sang sur son col de chemise. Vérification de sa tenue dans l’ascenseur, découverte de zones mal rasées. « Pas le temps, je remettrai un coup au boulot ».

À peine arrivé, Jean-Stéphane, qui devait son ascension météorique dans la boîte au lien particulier qu’il entretenait avec son père, accessoirement président du conseil d’administration, lui avait annoncé que « Martin et Martin » retiraient leurs billes. 200 000 euros de chiffre d’affaires en moins, et sa commission… « Ben plus de com’, bye bye Cancun ! Tu t’en remettras, t’es le meilleur, tu vas rebondir, t’as toujours un prospect en poche… », lui avait-il balancé. Malik ne put que rétorquer intérieurement un « Tu parles d’un connard. Espèce de fils de p…atron ! ».

Bien sûr, des prospects, il en avait. Il passa donc sa matinée à essayer d’obtenir des rendez-vous… Mais une veille de pont du premier mai, pas un client ne décrocha, ou alors ce fut pour balancer à la va-vite des « Malik, pas de souci, rappelez-moi la semaine prochaine et on calera une date », « Pas de problème, mais j’ai pas mon agenda à jour et je suis dans le train, je te rappelle… », « Désolé, je vous entends mal, je suis en mode main libre, je monte sur Deauville, envoyez moi un mail !! ».

L’après-midi fut différente mais tout aussi moisie. Deux livraisons n’avaient pu être effectuées. La première à cause d’une grève de la Poste : « Vous comprenez, avec nos conditions de travail, les camarades doivent se faire entendre » et la deuxième pour cause de « colis bloqué à l’aéroport, parce que le personnel d’escale a besoin d’être écouté ! ». Bref, de nouveaux délais, des clients mécontents et du champagne à envoyer pour faire passer la pilule.

Et puis, vers 17 heures, Sophie était entrée dans son bureau…

« Malik, bon, ne le prends pas mal mais je crois que c’est mieux pour nous deux qu’on arrête là. Nous sommes adultes et intelligents, donc on va gérer. On travaille dans la même boîte, on reste copains, pas vrai ? Et si jamais t’as envie et que moi je suis dispo, on remettra ça… Mais préviens un peu avant. D’accord ? »

Il ne trouva rien d’autre à dire devant ce monologue bien récité, que : « Ouais, ouais, pas de souci, on fait comme ça ». Il la vit s’en aller, laissant dans l’air conditionné une trace de Poison, et fermer la porte dans un geste de matador qui venait de porter l’estocade. Lui, assis dans son fauteuil, n’en fut point touché. Il y avait longtemps que son cœur ne battait plus et que son ego ne lui servait que pour se frayer un chemin dans la société.

Après la rédaction et l’envoi de trois messages électroniques, Malik décida de partir, prétextant un début de grippe. « Allez, ciao, tout le monde. À demain et Inch Allah ! ».

Il était presque dix-huit heures quand Malik s’engouffra dans la station « Concorde » et descendit les marches du métro, en sautillant une marche sur deux, comme un gamin qui joue à la marelle, un peu en déséquilibre ; sa façon à lui de décompresser. Un rituel enfantin.

S’approchant du quai de la ligne 1 « La Défense-Château de Vincennes », il fut bousculé par un sac Mango noir à bandoulière rose. Pas un « Pardon ! ». Trop facile. Juste un joli petit cul comme souvenir, tandis que la porte du wagon à quai déversait son lot de bipèdes de diverses nationalités, Parisiens compris. La sonnerie qui retentit invita le tout un chacun à se magner de rejoindre le fourgon à bestiaux suburbain. Malik se faufila tant bien que mal entre ses congénères dont la bêtise, la fatigue et la morne vie transpiraient de leurs yeux vitreux. Et là, un peu de chance : une place se libéra. Il s’empressa de s’y installer et de se caler contre la vitre. Alors il vit face à lui « le petit cul au sac Mango »…

Cachée derrière ses écouteurs, elle écoutait de la musique à fond. En plus de sa besace, elle tenait des poches en plastique pleines de brochures et un Modes et Travaux spécial « Portez l’été en plein hiver ». Elle les posa à terre et extirpa, tant bien que mal de son sac noir et rose, un livre avec une couverture bizarre. Un cheminot brandissant victorieusement une pelle à charbon, accompagné d’une sorte de diablotin noir. Malik n’arrivait pas à lire le titre. Ah ! si : Déraillé, de Terry Pratchett. Inconnu au bataillon de sa faible culture littéraire. Il remarqua au poignet le début d’un tatouage, une sorte d’arabesque ou un signe du zodiaque stylisé, caché par la manche d’un pull anthracite qui débutait sur un bras fin et se terminait par un décolleté en V bien conçu. Ouvert suffisamment pour deviner la naissance de la poitrine, mais pas assez profond pour pouvoir y jeter un œil. Une mèche châtain lui barrait la droite du visage. La partie non couverte laissait deviner des traits fins et réguliers, que soulignait le teint poudré de la jeune femme. Elle avait un tout petit nez retroussé. Tout à fait charmant. « 30… 33… allez 35 ans au max », évalua-t-il.

Malik se ressaisit et tenta de regarder en face de lui. Il fit alors connaissance avec ses yeux. Des yeux bleus ou gris ou verts. Bizarres mais troublants. Ils semblaient changer de couleur en fonction de l’angle et de l’éclairage. La légère corolle translucide entourant l’iris indiquait que la jeune fille portait des lentilles. Soudain, il s’aperçut qu’elle le fixait, certes avec amabilité, mais aussi avec un air interrogateur.

— Vous voulez quelque chose ? lui demanda-telle.

— Heu, pardon, quoi ? fit-il décontenancé.

— Je vous demande si vous voulez quelque chose. Vous me regardez fixement depuis deux minutes.

— Non, non, j’admirais vos yeux. Enfin, non, ce n’est pas ce que je voulais dire… Enfin, si, enfin bref. Désolé, je ne voulais pas vous importuner. La journée a été difficile et je me suis laissé aller à vous regarder. Cela me faisait du bien. Pardon, je ne vois pas pourquoi je vous dis cela…

Malik s’emmêla en excuses et autres justifications maladroites, ce dont semblait s’amuser son interlocutrice. Elle le relançait et Malik continuait cherchant à reprendre la situation en main, notamment en évoquant la « charmante fossette » que la jeune femme esquissait. Bon point. Elle souriait. Il enfila les lieux communs de la drague rapide « Tu vas où ? Tu fais quoi ? Tu viens d’où ? Pas facile Paris quand on ne connaît pas ? Mais c’est tellement beau … » Elle était là, séduite sans doute, sur cette banquette en skaï orange. Il était devant elle, apaisé et joyeux, même s’il apprit avec une pointe de tristesse que leur histoire métropolitaine s’arrêterait station « Châtelet ».

Malgré le malaise interne que Malik ressentait, les quatre stations défilèrent tandis qu’ils plaisantaient. Malik les comptait dans sa tête. Chaque station passée marquait le moment où ils se quitteraient. Et en même temps, il essayait de retenir ce qu’elle lui disait. La jeune femme n’était pas de Paris, habitait temporairement chez une amie et revenait d’un salon. Journaliste de mode ou un truc comme cela, elle tenait une sorte de site sur Internet spécialisé dans le tricot ou la couture ou le homestaging. En tout cas, elle était passionnée par son sujet. Elle lui donna plein d’infos qu’il était important de ne pas retenir. Il avait beau se dire « Mais que t’es con, reprends le dessus, la laisse pas penser que t’es une sorte de geek attardé, timide et asocial », rien n’y faisait. Il se sentait stupide. Et pourtant, elle souriait avec un éclat bienveillant au fond des yeux. « Elle est si jolie… » ne cessait-il de penser.

Tandis qu’elle parlait, Malik fixait son attention sur ses yeux couleur « prends soin de moi » et sur son pull anthracite. Pour les graver à jamais dans sa mémoire. Pour se les rappeler quand les journées de merde reviendraient. Comme ce rayon de soleil qui perce le ciel après la pluie et qui annonce une belle fin d’après-midi… Elle n’était pas « belle », mais son visage lui faisait du bien.

Soudain, elle se pencha, prit ses sacs, lui tendit la main et lui dit : « Eh ! bien, au revoir, à une prochaine fois, peut-être… ».

Malik sentit qu’il devait lui dire un truc, même une connerie, une de plus valait mieux que de la laisser partir. « La prochaine, ça pourrait être maintenant pour boire un verre ? », s’enhardit-il avec une petite mine un peu suppliante mais l’œil pétillant. « D’accord, lui répondit-elle, je vous suis ? »

Finalement, pensa Malik, peut-être que les journées de merde durent moins de vingt-quatre heures…

09

Tout en lui prenant un sac, Malik se mit à réfléchir. C’était bien malin d’inviter une fille à le suivre, mais pour l’emmener où ? Il n’en avait pas la moindre idée. Pourtant il devenait urgent, au fur et à mesure que la sortie du métro approchait, qu’il trouvât une idée. D’autant plus urgent qu’elle lui asséna le fameux « Alors, tu sais, où nous allons ? ». Pour gagner du temps, Malik esquiva avec sa parade secrète : « Où est le plaisir de la surprise si je te le dis ? » Bien joué. Super combo : + 10 points. « Malik wins !! ». Dans la foulée, il se souvint de ce que lui disait toujours un pote militaire : « Quand t’es chef, t’as le droit de ne pas savoir, mais t’as le devoir de montrer que tu sais. Alors dans le doute, prends une décision sans hésitation. » Il entraîna la jeune femme sur la droite. En marchant d’un pas décidé, ils arrivèrent devant Beaubourg, aussi appelé Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, comme le rappela Malik avec un clin d’œil, pas peu fier de jouer les guides touristiques et de montrer enfin un meilleur profil.

Il prit son air le plus sérieux et enchaina : « Comme tu le vois, le CNAC est un gros bâtiment tubulaire en acier, verre et béton, joyau du bâtiment polyculturel à la française des années 70. De part ses collections d’art moderne, il se pose en vrai rival du MOMA de New-York et du Tate de Londres. Il peut s’enorgueillir d’accueillir, de mémoire, plus de 100 000 œuvres réalisées par près de 6 400 artistes…».

Malik s’interrompit et invita sa compagne à consulter Wikipedia pour en savoir plus. Ce à quoi, elle lui répondit : « Sympa, mais sache que les raffineries de pétrole et moi cela fait deux… Et puis je trouve que c'est un bâtiment qui fait semblant, c'est une parodie de la technologie ». Avec cette remarque un peu acerbe, Malik comprit qu’elle se moquait de lui, car ces mots étaient ceux de Renzo Piano, l’un des trois architectes retenus pour construire Beaubourg1.

Malik venait de se faire moucher, découvrant à ses dépens l’humour et la répartie de cette inconnue. Un peu blessé dans sa fierté, ce qu’il ne put dissimuler, tant le rouge vint à son visage mat, il lui balança sur un ton un peu sec :

— Ben, puisque tu en sais au moins autant que moi, je vais t’emmener chez Georges…

— On va chez un pote à toi ? C’est curieux comme pratique, l’interrompit-elle.

— Mais, non c’est pas un pote, c’est le nom du bar sur le toit de la « raffinerie », lui signifia-t-il d’un clin d’œil, pour désamorcer une situation qui commençait à sentir le « Bon, ben, Malik, retour case ciné ».

— Haaaa, c’est chouette ça, sourit-elle. Au fait, moi c’est Émilie, et toi ?

— Bonde, Malik Bonde, je te jure que c’est vrai.

Cet échange de civilité eut le mérite de détendre une atmosphère qui devenait chargée. Pour la première fois, Malik était content que son patronyme déclenche un sourire et non un sarcasme. Ils se dirigèrent vers l’escalier mécanique extérieur qui leur permit de passer les différents niveaux de l’édifice jusqu’à la terrasse. Lors de la montée, Malik parla de tout et de rien, juste pour meubler. Il avait de plus en plus envie de prendre Émilie contre lui, la lover au creux de ses bras, tandis qu’ils s’élevaient vers le toit de son monde. Sa silhouette se découpait progressivement dans le ciel qui commençait à se parer de roses et d’orangés. Ils arrivèrent enfin devant un sas de verre, que leur ouvrit un cerbère, deux grammes de sourire pour cent-vingt kilos de muscles.

« Deux personnes ? Pour boire un verre ou pour dîner ? A l’intérieur ou à l’extérieur ? », leur demanda une jeune fille, avec un léger accent de l’Est dans la voix. Sentant que l’humour n’était pas de mise à cet instant, Malik, en tenant la porte à Émilie, se contenta de répondre : « Boire dans un premier temps et plus si affinités… Nous resterons à l’intérieur, il commence à faire frais, mais si vous aviez une table proche de la terrasse et exposée face Tour Eiffel ce serait parfait ».

Il était 19h12. Pour Malik, tout devait se passer comme il l’espérait. Comme il venait de le rêver en bas de ce paquebot de tuyaux. Provoquer la chance juste un peu. Et qu’elle lui sourît encore avec le visage d'Émilie.

Comme demandé, la Tour se dressait, toute de ferraille vêtue, dans le jour déclinant, tandis que la serveuse les invitait à s’asseoir à l'écart autour d'une petite table noire laquée. Elle leur tendit les menus d'un geste machinal et leur demanda ce qu'ils voulaient boire. À cette requête un peu abrupte, Malik fit remarquer qu'ils n'avaient pas encore regardé les propositions mais qu'ils n'hésiteraient pas à lui faire signe dès que leurs choix seraient faits. Les fauteuils jaune moutarde et de forme très carrée s’avéraient néanmoins confortables. Le dos bien calé, Malik commença à se détendre et put à loisir jeter un rapide coup d’œil circulaire le long du fer forgé des armatures qui soutenaient fenêtres et plafond. Le ciel était beau. Il se sentait bien. Il remarqua qu’Émilie frissonnait. Il lui demanda si elle avait froid…

— Pardon ? fit-elle en relevant les yeux.

— Je te demande si tu as froid ; tu viens de frissonner.

— Ah ! Non, bien au contraire, je suis très bien ici. Mais, je viens de me rappeler qu’il faut que je prévienne mon amie. Donne-moi deux secondes, s’excusa-t-elle en prenant son téléphone. Elle reprit, après avoir pianoté un SMS sur son Smartphone : c'est vraiment un bel endroit. Quelle vue !

— Effectivement, c’est magnifique. Content de mon coup de chance...

— Tu n'étais encore jamais venu ?

Non, Malik n’était jamais venu dans cet endroit du centre de Paris. Il en avait entendu parler à midi à la cantine du boulot. L’un de ses collègues avait décidé de se faire tous les "rooftops" de Paris. Il avait évoqué celui-ci. L’un des mieux placés, selon lui. Vue panoramique sur les principaux lieux parisiens.

Malik invita Émilie à se lever et lui montra Notre-Dame, la tour Saint-Jacques, Montparnasse, les Invalides, la Tour Eiffel, un bout du Trocadéro, l’Arc de triomphe. Il lui fit deviner au fond plein Ouest la grande arche de La Défense et termina au Nord-Est par le Sacré-Cœur.

Il était excité, tout heureux de partager sa ville avec une inconnue. Juste une ombre au tableau pour Malik, la petite phrase « que je prévienne mon ami… ». Avec ou sans « e », et quand bien même, serait-elle lesbienne, se demanda-t-il. Tout à ces questions, il fût interrompu par Émilie :

— Rooftops... Je veux pas passer pour une bouseuse, mais c'est quoi ?

— Ha ! oui, pardon, Émilie. Ce sont des bars ou des restaurants qui se sont ouverts sur divers monuments ou immeubles. C’est très tendance d’y boire un verre après le boulot ou pour un rendez-vous d’affaire dans un cadre décontracté et un peu étonnant. Bref, tu es dans l’une des place to be de Paris. Bon, je dois t’avouer qu’avant ce midi, je ne savais pas que cela existait.

— Sympa. En gros, ton collègue t’a sauvé la mise. Tu ne savais pas où m’emmener quand tu m’as proposé de te suivre ?

— Euh, non, en effet, répondit Malik en esquissant le début timide d'un sourire. Mais cela tombe plutôt bien pour te faire découvrir Paris, non ?

— J'avoue. Je n'aurais pas connu cet endroit, autrement.

— Pourquoi ? C'est la première fois que tu viens à Paris ?

— Non, ce n’est pas la première fois ! répondit-elle en riant. Je viens d’un village de l’Ain, Treffort-Cuisiat. Il n’y a rien de tout cela.

— Euh… OK, mais Treffort Cuisiat, c’est à côté de quelle ville connue ? Parce que niveau géo, s’il n’y a pas un club de foot... Attends, si je ne dis pas de connerie, l’Ain, c'est au-dessus de Lyon, non ?

Sur ces entrefaites, la serveuse revint pour prendre la commande. Malik et Émilie se regardèrent et furent pris d'un fou-rire. Ils avaient oublié de regarder la carte.

— Un Martini pour moi, commanda Émilie.

— Un Mojito Banana, pour moi, enchaîna Malik et s’adressant à Émilie : je ne connais pas, c’est pour goûter. Et puis ce soir, c’est le soir des nouvelles expériences, non ?