Confidences d'une chaussette - Roland Lambot - E-Book

Confidences d'une chaussette E-Book

Roland Lambot

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Beschreibung

Plongée dans la vie d’une chaussette travailleuse

D’emblée, le lecteur se trouve plongé dans l’intimité d’une famille paysanne, dans un hameau d’Ardenne, non loin de la Semois. Une chaussette qui, durant des années, a accompagné les pas de celui qu’elle appelle « le Maître », conte les heurs, bonheurs et malheurs d’une ferme dans les années 1950 : un monde !

La chaussette relate avec précision et ce qu’il faut d’humour une vie laborieuse et aride, avec les « événements » constituant le canevas de la société rurale de l’après-guerre : les fêtes laïques et religieuses, et celles liées plus particulièrement à la ferme ; vie ponctuée par la culture harassante mais très bénéfique du tabac de la Semois ! Tout est travail, tracas, émotions et plaisirs simples.

Récit de vie humoristique au cœur de l'Ardenne

EXTRAIT

On m’appelle « Soquette », mais mon vrai nom est « Chaussette ». Chaussette usée, plus loin que la corde, jusqu’aux trous. Trous dénudant le talon, oxygénant les orteils. Usure sous la plante. En fait, je ne suis plus ni chaussette ni « soquette » : je fus. Je végète depuis des années dans un sac de jute, entassée parmi des chemises, mouchoirs déchirés, culottes, « singlets » (les maillots de corps des Ardennais), gilets de laine, torchons de toutes sortes et bien sûr, chaussettes et bas de toutes tailles. Toutes « ferloques » comme disait ma maîtresse, pour désigner les tissus et lainages usagés et déchirés… Notre vie est derrière nous, enfin presque : on nous conserve. Par habitude. Peut-être parce qu’en Ardenne, on n’aime pas jeter : on ne sait jamais.

A PROPOS DE L’AUTEUR

Roland Lambot est né en 1943 dans un petit hameau d’Ardenne proche de la frontière française et de la Semois. Après une carrière professionnelle aux multiples facettes, manuelles et intellectuelles, il partage sa vie entre les montagnes de Savoie et les collines boisées de Wellin.

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Seitenzahl: 328

Veröffentlichungsjahr: 2016

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AVANT-PROPOS

On m’appelle « Soquette », mais mon vrai nom est « Chaussette ». Chaussette usée, plus loin que la corde, jusqu’aux trous. Trous dénudant le talon, oxygénant les orteils. Usure sous la plante. En fait, je ne suis plus ni chaussette ni « soquette » : je fus. Je végète depuis des années dans un sac de jute, entassée parmi des chemises, mouchoirs déchirés, culottes, « singlets » (les maillots de corps des Ardennais), gilets de laine, torchons de toutes sortes et bien sûr, chaussettes et bas de toutes tailles. Toutes « ferloques » comme disait ma maîtresse, pour désigner les tissus et lainages usagés et déchirés… Notre vie est derrière nous, enfin presque : on nous conserve. Par habitude. Peut-être parce qu’en Ardenne, on n’aime pas jeter : on ne sait jamais.

J’ai tant de souvenirs ! De cette famille avec laquelle j’ai vécu quelques années. Ces années ont patiemment usé mes fibres au long des marches harassantes et du travail incessant de celui qui m’a portée. Pour vous, je l’appellerai « mon maître » ou « le Maître », et son épouse laborieuse et silencieuse, « la Maîtresse ». Je vous tais leurs prénoms. Par pudeur. Ce sont de simples gens d’Ardenne, laborieux, libres et soumis, croyants et réfléchis. Je nomme symboliquement leurs trois enfants. Henriette, l’aînée travailleuse, généreuse et sensée, fierté de ses parents. Bruno, garçon sensible, un peu rêveur, observateur curieux mais non paresseux comme pourraient susurrer les mauvaises langues. Alice enfin, un peu espiègle, câline et si affectueuse. Peut-être reconnaîtrez-vous, fugace, une image furtive de votre enfance ? L’atmosphère d’une famille comme tant d’autres.

J’ai tant aimé cette famille et regretterais que ces souvenirs disparaissent avec moi. Je vous en fais donc confidence.

Confidences : ni chronique, ni histoire, ni autobiographie, comme pourraient vouloir certains prétentieux. Les confidences sont un peu comme les traces de vie laissées par nos ancêtres gaulois dont on ne sait pas grand-chose ; les traces font davantage rêver que les preuves. Rêvons donc un peu.

N’étant ni historienne ni archéologue ni rien de scientifique, mais simple chaussette témoin des joies et peines, des petits riens de tous les jours comme des questions existentielles qui hantaient l’homme qui m’a portée, j’ai tant besoin de vous les dire. Nécessaire mémoire. Impérative.

Je sais que vous serez indulgents : je n’ai ni tout vu, ni tout entendu, ni tout retenu ; mes souvenirs - et ceux qui furent évoqués en ma présence - sont probablement teintés de subjectivité, enjolivés par l’affection, amplifiés par le temps, poétisés. Il m’arrive parfois de manier l’hyperbole : permettez que je me fasse plaisir. Je sais que vous me pardonnerez aussi quelques clins d’œil, quelques espiègleries, des sourires mais jamais de moquerie : j’ai trop de tendresse pour ces gens.

Oh, puis qu’importe ! Ce sont mes confidences. Je vous les livre telles quelles, sans chronologie, telles qu'elles resurgissent dans le vrac de ma mémoire.

Confidences d’une chaussette.

Et si j’étais votre chaussette ?

1 - C’EST LUI…

Je suis moitié-laine, moitié-coton, mais ne sais d’où je viens. Du Tennessee ? Des plateaux du Kenya ? Des collines du Laos ?…

J’ai oublié le nom de la brebis qui m’a portée le temps d’une saison, en Nouvelle-Zélande ou dans les brumes d’Ecosse. J’ignore aussi la couleur des mains qui m’ont lavée, cardée et filée, mais je sens encore l’odeur de café bouilli et de pain chaud de la cuisinière auprès de laquelle des doigts fatigués sentant l’oignon me tricotèrent à la lueur falote d’une ampoule de 25 watts.

En fait nous sommes deux : j’ai une sœur jumelle mais ne sais laquelle est née la première, on nous appelle « une paire de chaussettes » ou « les soquettes ». Nous allons toujours deux par deux et avons longtemps séjourné dans une grande armoire en bois de chêne imprégnée de naphtaline.

A côté de nous, une chemise de coton usée m’a appris le poids des sacs de blé sur l’épaule et les plaintes des vertèbres sous les coups de pioches, de masses ou de cognées… Nous reposions sur des draps blancs de calicot qui m’ont évoqué le goût du sel déposé par les corps las et lourds, les mots doux, les silences, les confidences que leurs avaient révélées les oreillers, toujours à l’écoute… Secrets jalousement conservés dans l’ombre des alcôves et qu’on pourra, peut-être, ressortir quand il faudra, selon l’intérêt du moment.

Ils m’ont rapporté certains cris, courts et légers, qui les froissaient, les faisaient rougir de pudeur et m’ont valu un grand clin d’œil entendu de ce coquin d’oreiller. Ils m’en ont aussi décrit d’autres, longs et puissants, déchirants, suivis d’un silence lourd et interminable, puis le vagissement tant attendu qui réveille la maison et ranime le village.

J’ai attendu longtemps mon premier pied. Comment seraient ses orteils ? Fins et allongés ou lourds et patauds ? Des ongles élégants bien coupés ou durs et blessants ? Le talon aurait-il de la corne ? Je me préparais à lui laisser toute la place qu’il voudrait, à le tenir au chaud, à lui faire accepter la rudesse du bois de bouleau ou apprécier la souplesse du cuir…

Et un jour, la porte s’ouvre… L’odeur d’oignon envahit l’armoire. Des doigts rugueux me projettent dans une lumière aveuglante et me jettent dans la pièce d’à côté contre une chemise bleue qui embaume encore le bon savon de Marseille. Des pas pesants gravissent lentement l’escalier grinçant. Le matelas me secoue brusquement. De gros doigts aux ongles noirs et durs, à l’odeur de terre et de fumier séché entreprennent de m’ouvrir avec pudeur. Abandonnée, je laisse mes fils se tendre à la limite de la déchirure.

Je le vois encore : un gros orteil charnu, solide, aux muscles noueux, un de ces orteils capables de soulever en une fois cent kilos de blé ou de pommes de terre. Lentement, il suit tous mes fils, en épouse toutes les courbes. Sa caresse me trouble et lui ouvre le coin douillet que je lui ai préparé au plus intime de moi-même. Il hésite,… encore un petit coup de rein et il sera là, chez lui, pour longtemps. Quatre autres doigts d’inégale longueur me frôlent avec curiosité et désir, me troublent. Je les couvre de tendresse : ils apprécient la douceur de ma laine et la résistance de mon coton.

Je suis fière de moi.

Pas pour longtemps. Une secousse violente me ramène à la réalité : le cou épais et rugueux, un de ces cous de premier de mêlée, écarte mes fils. Ses cals rudes et brutaux me lacèrent jusqu’à l’âme. La plante vient à mon secours. Dieu ! Qu’elle est douce, élégante, galbée ! Sa peau soyeuse savoure encore le même savon de Marseille. Je m’y reposerais volontiers que survient le talon maussade et grognon. Il ronchonne de sa corne rêche et refuse obstinément de m’épouser. Mais je me déhanche tant qu’il finit par m’adopter en maugréant. Je sais qu’avec le temps il finira par m’aimer et qu’il sourira en coin quand je l’appellerai « Achille » !

J’appréhendais la cheville. Je rêvais qu’elle fût légère et élancée. J’avais un soir entendu au travers de la porte narrer l’aventure de Cendrillon… J’allais vite déchanter… Solidement ancrée à un énorme tibia, elle ressemble à une de ces bielles de Caterpillar 500 ou Poclain 350 capables d’envoyer d’un seul coup dans les airs 30 tonnes de granit… Je la trouve néanmoins souple et bien huilée ; elle a la puissance et le couple d’un V6 finement rôdé. On va bien s’entendre, nos mouvements seront synchronisés et elle me mènera loin, longtemps… Je m’ouvre du mieux que je peux et nous nous épousons en harmonie.

Une main puissante mais de velours me caresse longtemps, lentement et me laisse entrevoir la force tranquille de celui qui va m’accompagner jusqu’à l’usure de mes derniers fils.

Je retrouve ma sœur, non loin. Elle repose déjà sur les planches de sapin mal rabotées.

Elle me paraît soulagée, et même satisfaite.

2 - JE DÉCOUVRE LA VIE

Le repos sur le sapin sera bref.

Je ressens brutalement la pression du talon et apprends à accepter le poids du corps, à l’amortir. Sensations d’écrasement intolérable, d’étouffement, suivies d’une respiration profonde dans la légèreté aérienne. Les planches de sapin geignent sous la démarche pesante de mon maître.

Après une descente vertigineuse sur des marches branlantes, je retrouve la sécurité sur des carreaux frais qui ont gardé des restes d’eau de vaisselle et d’éclaboussures de café mêlés à du lait suri. Les dalles noires mal égalisées gardent encore des exhalaisons de savon mou rehaussées d’eau de Javel.

Les pas s’arrêtent et je reconnais cette odeur déjà décelée mais beaucoup plus tenace, au piquant d’ammoniaque. Me voilà soulevée des carreaux noirs et plongée dans une sorte de caverne aux parois lisses, tendres et fermes à la fois, à la température agréable. Je saurai plus tard que ce n’est qu’un morceau de bouleau émondé, creusé par un artisan amoureux du bois et des pieds, soucieux de procurer à ces derniers le repos tant mérité. Je m’y trouve bien et j’aimerai souvent m’y reposer dans cette lointaine et persistante odeur de fumier, orgueil des gens de la terre.

J’aimerai la musique des sabots clopinant gaiement sur le sol gelé aux abords de la ferme, leur sautillement saccadé sur les dalles de la cuisine, ragaillardis par le fumet du lard nageant dans la potée roussie. J’aimerai leur clapotis joyeux dans les flaques d’eau fraîche après la pluie, le crissement des herbes sèches sur la terre assoiffée. Je me blottirai dans leur tiédeur douillette quand la neige feutre l’effort de mon maître arcbouté sur sa brouette ahanant sous la charge de fumier frais ou de bois sec.

Les sabots sont les souliers de l’hiver, du travail à la ferme et de la détente.

Je reprends mes esprits quand me vient de loin un de ces arômes qui vous redonnent confiance et vous font presque aimer les labeurs qui attendent. La cafetière chuinte de plaisir sur la flamme de la cuisinière, la bouilloire sifflote une chanson guillerette. J’imagine le café gonflé de bonheur, bien au chaud dans son filtre en tissu serré, bouillonnant sous les bulles vaporeuses tel un cake gourmand et léger. Une chaise de bois couine sur les dalles de pierre. Un parfum de prunes sucrées donne envie de goûter au pain de la veille tartiné de beurre frais. Je sens mon maître heureux.

« J’laboure le Grand Pâchis. Faudra amener la « marînde » à midi. »

Je connais enfin sa voix ! Rapide, un peu râpeuse, une voix de baryton, claire, légèrement gutturale.

« Tu crois pas qu’t’en fais un peu trop ? Faut faire souffler le cheval aussi. »

Ce timbre de contre-alto me trouble : toute de douceur et de force encore jeune, mais déjà lasse, presque usée.

Pour moi, c’est le début de la vie.

Mon maître me soulève à nouveau, et m’enfouit dans l’obscurité d’une caverne nauséabonde. Les étroitures du Trou Maulin ne sont rien à côté des étranglements par lesquels je dois passer. Il me faut m’étirer, me tordre, je coince de partout. Je vais étouffer quand me revient en mémoire une jeune voix féminine vantant les bienfaits de la relaxation. Détendue, je me sens aspirée en une longue glissade sur une surface vernissée et galbée, épousant parfaitement la morphologie du pied. L’air est rare. Je suffoque sous le poids de remugles chargés d’exhalaisons âcres et salées. Je vais expurger ce qui me reste du Kénia ou de ma mère écossaise quand les cinq orteils s’écartent avec compassion et se serrent pour me laisser un peu d’espace.

« C’est toujours comme ça, me chuchote le petit doigt, tu verras, le temps arrangera, tu t’y feras, comme nous… ».

« Fais pas ta chochote, grommelle le talon, moi j’ai vu pire ! ». Grande marque d’affection de sa part !

C’est alors que je décèle sous les remugles auxquels je dois bien m’accommoder, les souvenirs lointains de celui ou de celle qui a ruminé dans le silence fleuri des alpages ou la paix des étables quand tout s’endort. Peut-être même a-t-il été sacrifié avec tous les honneurs pour accompagner l’âme de l’ancêtre vénéré ? A-t-il connu la gloire de l’arène et de sa course vive enfiévré la foule en folie, avant de s’agenouiller, vaincu mais glorieux, devant l’homme-dieu paré de lumière ?

Ce cuir dégage de la fierté, de la noblesse ; il allie la vigueur à la patience et la souplesse à la résistance.

Une assurance discrète émane de lui, me réconforte et même m’encourage. C’est la « bottine » du Maître, gros brodequin au cuir épais et à la semelle cloutée.

Nous allons unir nos destinées au long de nombreuses années et donner un peu de confort aux incessantes marches de l’homme de la terre sur les cailloux des chemins, les guérets, les éteules ou les herbes folles.

3 - GALOPIN

Il n’a rien de la lourdeur salace de la bouse bovine. Cette bouse fait tout pour se faire remarquer, empeste l’ammoniaque et tombe avec grossièreté en éclaboussant vulgairement. Le crottin, lui, voit le jour discrètement, atterrit presque avec délicatesse en un son feutré, évitant tout effet collatéral. Il sent encore l’avoine fraîche et la paille propre et légère.

Le crottin respire la puissance et la souplesse. Il y a dans son parfum de l’élégance, presque du raffinement. C’est par lui que je fais la connaissance de Galopin, le cheval de trait de mon maître.

On vient de traverser la grange imprégnée de sa bonne chaleur et du foin sec entreposé sur le fenil, parfum mêlé de poussière de blé et de cette fragrance particulière propre aux vieilles toiles d’araignées chargées de poussières et de moisissures. Je saurai plus tard qu’on les conserve pour les appliquer aux blessures des chevaux : la pénicilline connue par les Ardennais bien avant sa découverte par Fleming.

Le fond de la grange est barré sur toute sa largeur par une haute palissade en perches de chêne. Une large porte en grosses planches non rabotées et nous voilà chez Galopin, maître de l’écurie. Il a gardé le privilège de vivre sans entrave ni lien. Il règne en ce domaine une agréable tiédeur, la température parfaite pour se sentir bien à toute heure du jour et de la nuit. Une motte de crottin encore fumante trône dans le coin de l’écurie sur un paillis d’orge ; cette paille qui sent le sec, un peu rêche mais souple et absorbante, convient bien à la literie. Galopin cherche consciencieusement dans tous les coins de son auge les derniers grains d’avoine, provende ravigotante qu’on distribue avec parcimonie : les chevaux en raffolent et risqueraient un coup de sang si on ne les rationnait pas.

Mon maître porte le lourd collier : armature de chêne habillée de cuir et de crin de cheval qu’il enfile au cou de Galopin pour lui permettre de tirer fort sans se blesser. Galopin se laisse faire, calme et reposé, son souffle est chaud, sa respiration régulière. Il se laisse docilement sangler de cuir, mais sans servilité. Quand mon maître lui présente la bride équipée du mors, il hésite un instant à lui ouvrir la bouche. Il hoche la tête pour lui montrer que de toute façon il est bien le plus fort puis, magnanime, offre à son palefrenier un large sourire de ses grosses lèvres retroussées, desserre les dents et lui présente calmement ses mâchoires qui pourraient, s’il le voulait, réduire d’un seul coup ses mains en charpie.

L’agriculteur met la main à la bride tout contre le mors. Galopin le suit, ou plutôt marche à côté et réveille la grange de son pas sourd soulevant la poussière sur la terre battue. Un rat se réfugie sous un ballot de foin ; sa longue queue annelée calmement posée sur le sol tout contre le mur témoigne qu’il n’est pas trop effarouché. Il connaît bien Galopin mais, sait-on jamais !…

Le Maître accroche les deux chaînes de la charrue aux tiges de fer fixées de part et d’autre du collier. Galopin attend, humant paisiblement l’air frais de 8 heures en ce matin de mars, proche de zéro degré. Chaque expiration expulse par les naseaux une volute de vapeur blanche : la locomotive à quatre pattes est prête à s’ébranler.

Je comprends dès les premiers pas la complicité ou plutôt l’affection qui lie les deux travailleurs. Ils forment un couple parfait. Je le soupçonne quand je sens mon pied se réjouir du clopinement régulier des larges cornes ferrées sautillant en quatre notes sur le macadam. Le cheval est pesant mais n’a rien de lourd.

Le cheval de trait, c’est toute l’Ardenne. Il en exprime à lui seul la fierté, orgueil empreint de respect, intelligence, ardeur au travail, ténacité, l’agilité qui a donné à l’Ardennais sa formidable faculté d’adaptation. Si Galopin pouvait parler, sûr qu’il répéterait souvent comme son maître : « Aide-toi et le ciel t’aidera ».

La route mène en pente légère vers le Grand Pâchis, une des meilleures terres du village, capable de faire naître, fleurir et mûrir le bon blé d’Ardenne. On va aujourd’hui l’ouvrir pour l’alléger, la faire respirer. On va la nourrir de l’effort et du labeur de l’homme allié non pas à ce qu’on croit être sa meilleure conquête mais son associé le plus intime, celui qui comprend toutes les intonations de sa voix, sent quand il doit démarrer, accélérer, s’arcbouter de tous ses muscles ou tout simplement s’arrêter pour souffler.

L’allure de mon maître s’est aussitôt allégée. Il semble glisser sur la chaussée à l’image du traîneau portant l’avant de la charrue, comme emporté par l’andante léger du cheval. Quatre notes frappées par les fers cloutés, groupées deux à deux en parfaite cadence. « Ca-ta-ca-clop, ca-ta-ca-clop ». Cette partition où chaque mesure répète inlassablement la précédente n’a rien de lassant : c’est la chanson de la vie, de la route qui mène au travail. Elle chante le bonheur de produire, de donner de soi-même, son énergie, sa transpiration, la douleur qui étreint tous les muscles. Donner de soi-même pour qui ?… Pour la vie ?… Les enfants ?… Nés et à venir ?… L’épouse qui tient la maison et ne s’arrêtera de travailler que pour rejoindre les draps de lin usés ?… Peut-être bonheur de donner, tout simplement, sans trop se poser de questions…

La charrue glisse sur la chaussée, l’avant fixé par un axe central sur un traîneau aux patins en bois de chêne. L’arrière est porté par deux roues de fer couinant en une chanson aigre et un peu fausse. J’aimerais que mon maître y ajoute un peu d’huile de vidange : peut-être l’estime-t-il rare et chère ?

L’andante de Galopin s’arrête en point d’orgue : nous venons d’atteindre la bordure du Grand Pâchis attenant à la route. Une terre de 65 ares, environ 100 mètres de long et 65 de large, en pente légère dans le sens de la longueur. Nous allons labourer. On sort de l’hiver, la terre n’est pas encore vraiment réchauffée. Cette fin de mars a connu quelques giboulées glacées mais vite reparties sous l’effet de la pluie et des éclaircies. Elle a néanmoins suffisamment « ressuyé » l’eau de l’hiver, comme dit l’homme de la terre, pour qu’on puisse l’ouvrir.

Cette journée s’annonce sans pluie.

4 - LE LABOUR

Le cheval relâche les chaînes de la charrue et se pose en appui sur 3 pattes repliant légèrement la quatrième afin de détendre les muscles avant l’effort. Il s’ébroue, projette de ses naseaux un nuage tiède et bruyant. Ni éternuement, ni crachat, ni toux, ça ne ressemble qu’à un cheval, c’est tout ! C’est sa manière à lui de soupirer, de se satisfaire de la vie, de rappeler sa présence. Soupirer fortement une bonne fois pour toutes, tiens ! Il secoue vivement la tête de haut en bas puis de gauche à droite afin de réajuster le collier et attend… Il attend… Un bon cheval sait attendre…

Mon maître plante fermement les souliers dans le gazon encore humide de rosée et, les jambes écartées, pousse un formidable « Han ». Il vient de soulever le lourd brabant d’acier pour le libérer du traîneau, lui fait faire un quart de tour puis le laisse retomber sur le sol, le soc prêt à mordre le gazon. Son geste a été si rapide, précis et puissant qu’il me surprend : je n’ai même pas le temps de m’effrayer. Les orteils habitués à ces manèges me rassurent en souriant. Le talon ricane.

« Huyôôô ! » Un ô long et modulé sur 2 notes decrescendo en demi-ton. Le cheval recule de 3 pas… « Hôô, doux, Galopin, doux… » Galopin comprend tout. Le laboureur accroche la « perroune » à l’arrière de la charrue, du côté des roues cette fois (pour les gens de la ville, la « perroune » c’est le palonnier des Ardennais). Il crache dans ses paumes calleuses, les frictionne vigoureusement.

« Hue » : Un ordre sec et court, ni cri, ni mot : onomatopée ferme, certaine qu’elle sera comprise et obéie. Les sabots de Galopin s’ancrent profondément dans la terre, les cuisses se raidissent, le dos s’arcboute, les épaules se gonflent, les chaînes claquent sous le coup de boutoir du collier. Le soc de la charrue s’enfonce dans la glaise encore lourde et y reste collé. Le laboureur dénoue du levier de la charrue l’extrémité du cordeau qui le relie aux rênes fixées au mors. Le cheval comprend que l’homme « tient bien les rênes » : un second « hue » un peu plus fort suffit à faire claquer les chaînes à la limite de la rupture. La charrue décolle un gros andain de terre noire qui retombe sur le côté en mouvement sinusoïdal continu. « Doux, Galopin, doux !… » Le cheval, fier d’avoir décollé la charrue, avance presque trop vite : le laboureur peine à tenir la charrue dans l’axe du sillon qu’il veut tracer. Galopin ne se fait pas prier pour ralentir le pas et la charrue avance à présent régulièrement.

Qu’il a belle allure, Galopin ! J’imagine son sourire d’avoir surpris son maître. Peut-être l’a-t-il fait exprès de s’y prendre à deux fois ? Après tout, c’est quand même lui le plus fort et si on avance, c’est qu’il le veut bien ! Le laboureur renoue le cordeau au mât de la charrue : avec Galopin, nul besoin d’artifice, encore moins d’un fouet. Galopin ignore l’existence de cette longue lanière de cuir accrochée à une gaule de noisetier. Seuls les mauvais maîtres cinglent leurs bêtes croyant par la souffrance se faire obéir alors qu’ils ne font que les dénaturer. Les mauvais maîtres n’auront jamais à leur charrette que des haridelles ou des carnes. Galopin lui, aime l’effort. Il aime vaincre une côte, si raide soit-elle. Il aime entendre le cri d’un gros caillou blanc surpris dans son sommeil et jeté par le soc à l’air libre ; chaque obstacle le stimule au lieu de le décourager.

Je découvre, au silence respectueux du talon, la fierté de suivre un tel cheval. Galopin comprend son maître à la moindre inflexion de voix, à la moindre nuance. Je soupçonne même qu’ils se parlent en silence. Le glissement de la terre sur le versoir du brabant, poli tel un miroir, murmure une chanson légère rythmée par les cailloux, les grosses racines de chiendent collées au gazon. Allégresse de la terre enfin libérée de l’hiver et désormais amoureuse du soleil. La terre respire. Elle dégage une vapeur tiède sentant l’humus, des restes de pommes de terre qui ont grossi là durant la saison passée et du fumier décomposé répandu sur le sol aux jours de fortes gelées. De gras lombrics rouges s’étirent langoureusement en ondulant.

Les semelles de mon maître s’alourdissent à chaque pas d’épaisses mottes de glaise accrochées aux clous. Les orteils commencent à ressentir la fatigue de sa marche irrégulière et déséquilibrée à côté du sillon ; l’atmosphère se charge d’humidité fétide et salée. La plante se tait, se concentre… Le talon garde le silence, se prépare à encaisser chaque coup, appréhende chaque pierre qui heurte la semelle.

A mi-côte, le cheval stoppe net, sans ordre : il sait. Le laboureur lâche les poignées de la charrue, se passe les paumes endolories sur la joue, sort son mouchoir rouge à pois blancs et s’éponge le front. Malgré les faibles 5°, Galopin dégage une chaleur de locomotive. Un léger nuage blanc le survole. Sa peau ruisselle telle une vitre sous l’orage.

Mon maître délaisse la charrue et tapote affectueusement l’épaule gauche de Galopin. Le cheval frémit d’émotion. La main droite de l’homme écarte les mèches qui tombent sur le front du cheval et le caresse entre les yeux : les deux compagnons se regardent un instant.

Mon maître n’attend pas qu’il prenne froid. « Hue ! ».

Il était 10 heures, il restait beaucoup à faire.

5 - L’AXELLE…

Galopin est dételé.

Le laboureur a barbouillé d’huile de vidange les deux socs et les deux versoirs de la charrue : un brabant moderne de chez Mélotte, l’invention qui a révolutionné l’art du labourage. Le système de double charrue réversible permet enfin de labourer en continu sans devoir revenir au début du sillon précédent pour entamer le suivant. Les éléments « actifs » de la charrue (la rasette, le couteau ou coutre, le soc et le versoir) sont en acier poli pour permettre à la terre de bien glisser et se retourner correctement ; s’ils ne sont pas protégés après chaque usage, ils vont rouiller et s’altérer. Un agriculteur qui se respecte, respecte aussi ses outils, ses animaux, toute sa maisonnée. L’outil au repos sera remisé à sa place, nettoyé, entretenu et préparé en vue du prochain usage.

Galopin, sitôt dételé, a réintégré son écurie du même pas toujours régulier et serein. Un cheval Ardennais montre de la retenue à l’odeur du picotin. La précipitation est le fait du petit peuple, le vulgus. Même affamé, un bon cheval ne se précipite jamais. Le picotin attend dans l’auge en bois. Quel bonheur de fourrager allègrement de ses larges lèvres à la recherche d’abord des meilleurs grains d’avoine puis d’épeautre et enfin d’orge et de seigle ; tout son corps exprime un plaisir intense. Galopin est exténué mais ne le montrera pas.

Son maître vient de saisir une bonne poignée de paille d’épeautre pliée en deux et frictionne vigoureusement les flancs et le dos de Galopin ruisselant de transpiration. Je comprends alors le sens du mot « bichonner » : on ne peut bichonner qu’avec affection, tendresse. Ceux qu’on aime beaucoup. Galopin se détend, savoure l’instant présent : il aura toute la soirée et toute la nuit pour lui tout seul…

Mon pied aussi se détend ; ce n’est pas encore le repos mais il le sait proche.

Mon maître revient dans la grange qui abrite durant tout l’hiver deux machines nécessaires pour préparer la nourriture des animaux : le hache-paille et le coupe-racines destinés à « l’axelle », mélange de paille hachée et de betteraves broyées. Il lance le grand volant du hache-paille pour aider le moteur à démarrer : la grande courroie se tend d’un côté et ballotte de l’autre. Il empoigne une gerbe d’épeautre battue (débarrassée des épis) et la présente à la gueule ouverte du hache-paille. Elle sera pressée et entraînée par d’énormes mâchoires cylindriques, piège pour les mains imprudentes ou distraites. Nombre d’agriculteurs ou d’agricultrices y ont laissé leurs doigts si pas leur main et leur vie… La paille pressée par les mâchoires dentées est coupée en brins de 3 à 4 centimètres par deux grandes lames fixées au volant entraîneur.

Les trois enfants de 7 à 12 ans, maugréant pour la forme, ont déjà remonté de la cave 6 grands paniers de betteraves. Bruno, qui doit avoir 9 ans, grimpe sur la deuxième perche de la palissade de l’écurie. Il s’agrippe à un mât de celle-ci, écarte les bras au maximum tel un singe et parvient à relever le gros interrupteur pour démarrer le moteur triphasé actionnant le coupe-racines. Le moteur est lent : il faut lui donner sa puissance en poussant progressivement le gros rhéostat aux contacts de cuivre apparents ; le couvercle de protection a été cassé et jamais remplacé. Bruno, concentré sur le danger d’électrocution, tout le corps soutenu par la main droite cramponnée au poteau, réussit à atteindre le gros levier du rhéostat : il ne peut toucher que la petite poignée en bakélite l’isolant de la mort. Il fait coulisser lentement le levier sur les gros contacts de cuivre et le moteur atteint enfin sa pleine puissance.

Le coupe-racines se compose d’un demi-entonnoir en métal grillagé ouvert sur une roue d’acier coupée de 4 fentes dans le sens des rayons et équipées de couteaux. Les betteraves s’entassent dans l’entonnoir et, entraînées par leur poids, se font ainsi découper en petites lamelles de 3 à 4 cm. Les enfants lancent les betteraves par-dessus la grande poulie en bois et entre les courroies en toile tissée qui ballottent. Il faut viser juste pour atteindre le haut de l’entonnoir vissé au mur de la grange à quelque deux mètres de haut… De temps à autre une betterave paresseuse ou récalcitrante se coince dans la trémie. Vite grimper sur ce qu’on peut, éviter les pièges de la courroie, de la poulie, des lames tournant plus vite qu’on ne le voudrait, glisser dans la trémie la main restée libre et… arriver à tout prix à dégager la betterave rétive à quelques centimètres des lames assassines. Et garder intacts tous ses doigts pour la prochaine fois…

A la campagne, les enfants connaissent très tôt la présence du danger, là, tout près. Ils apprennent aussi à le regarder en face, le délimiter et le conjurer. Le danger ne nous empêche pas d’agir, il nous précise seulement les limites de notre action. Le danger mérite aussi le respect : nos doigts sont là pour nous le rappeler…

Mon maître a retrouvé la pelle et mélange les brins de paille aux copeaux de betterave. Il passe la porte étroite donnant accès de la grange à la mangeoire des vaches construite en pierres tout le long du mur de l’étable attenant à la grange. Le fond et les parois de la mangeoire lissés au mortier de ciment ont été soigneusement patinés par la salive et la langue râpeuse des bovidés attachés par une chaîne. La plus ancienne, Blanchette, a toujours l’honneur d’entrer la première dans l’étable. Elle prend sa place contre le muret appelé le « pilier » séparant les vaches de la pompe à eau et du couloir menant de la cuisine à la grange. Blanchette sera donc servie la première, droit d’aînesse oblige…

Mon maître entreprend de balayer le fond de la mangeoire. Les vaches, quoique bien traitées et habituellement paisibles, savent : celles qui ruminaient encore couchées sur la paille, se relèvent brusquement. Un vent d’impatience souffle sur la communauté bovine, les chaînes s’agitent. Noiraude donne un coup de corne à Rougette qu’elle trouve trop proche de son écuelle, les jeunes taureaux du fond soufflent bruyamment en gigotant de la truffe : l’axelle est prête !… La plante me dit : « Fais gaffe à toi, les vaches n’ont pas du tout l'éducation de Galopin… » Mon maître remplit un panier d’axelle et revient vers les vaches. Il se fraye autoritairement un chemin dans l’auge en écartant de sa grosse semelle cloutée les museaux trop gourmands. Blanchette sait qu’il ne sert à rien de s’énerver : elle sera bien servie la première. Quand tous les bovidés auront leur compte, il restera un demi-panier de ce mélange gourmand : la part de Galopin. Il s’en régalera avidement mais point trop : un cheval ardennais sait se montrer élégant et savourer sans précipitation, bien autrement que ses voisines… Entendre ces animaux se goberger d’aussi bon cœur me fait presque oublier la fatigue et la transpiration de la journée.

Le Maître escalade l’échelle droite menant au fenil à l’étage supérieur en prenant bien soin de poser les pieds sur le bord des barreaux vermoulus. Il fait tomber sur le sol quelques brassées de foin pour tout ce monde bien gourmand. La fin de la journée approche ; à la ferme, la journée se termine quand on rentre à la maison, que l’ouvrage est fini mais ce n’est pas encore la vraie fin du jour… Une fois tout le foin distribué, nous traversons le couloir menant à la cuisine par le devant de l’étable non sans nous être lavé les mains à la pompe à bras…

Quand la porte de la cuisine s’ouvre, la bonne vapeur de soupe aux poireaux et de potée roussie comble d’aise les cinq orteils et fait oublier au talon qu’il est racorni.

Il est 7 heures. Dehors, tout dort déjà.

6 - R’CINER…

Le Maître s’assied dans le haut fauteuil d’osier aux larges accoudoirs et garni d’un coussin en coton rempli de vieille laine. Les trois enfants, Alice (7 ans), Bruno (9 ans) et Henriette (12 ans) sont assis à la seule table de la cuisine, appliqués à leurs devoirs de calcul, règles de trois et autres fastidieuses conjugaisons. Je me félicite alors de ne pas être astreinte à l’obligation scolaire et ses contraintes.

La maison est silencieuse mais pas tant ! La maman toute de noir vêtue - en Ardenne le troisième deuil est à peine terminé qu’un autre survient - la maman donc passe la soupe de poireaux, oignons et pommes de terre dans un large passe-vite en fer blanc. Elle tourne la manivelle fermée par une poignée ronde en bois de hêtre en y ajoutant régulièrement une louche de légumes avec leur jus. Le feu chante dans le pot sphérique en terre réfractaire de la vaste cuisinière « La Gedinnoise », modèle breveté rectangulaire, fierté de la région.

La potée roussie mijote dans sa marmite en fonte noire ; les pommes de terre mêlées aux carottes et aux oignons attendent le café qui leur donnera ce parfum et cette teinte roussie qu’aucun chef aussi étoilé soit-il ne pourra jamais copier. Le lard gras réduit paresseusement dans la poêle sur le bord de la taque en acier poli, là où la température est suffisante pour permettre à la graisse de fondre sans brûler.

Mon maître dénoue lentement les lacets en cuir durci de ses chaussures. Un premier courant d’air frais m’apporte le souvenir du café réchauffé puis une savoureuse glissade m’amène enfin à l’air libre, enivre mes fibres d’oxygène frais. Les orteils s’écartent avec délectation pour respirer, le talon soupire bruyamment, la plante s’illumine d’un large sourire. Je retrouve ma sœur non loin, sur la barre de fer chromé fixée à quelques centimètres sur le pourtour de la taque brûlante : protection pour les mains, les enfants, mais aussi sèche-serviettes, chaussettes et essuies de toutes sortes… Mon maître y a posé les pieds en hauteur. Position de repos du travailleur fourbu attendant le repas du soir. Ma sœur porte aussi des traces de sueur et de poussière accumulées tout au long de cette rude journée. La chaleur du feu de bois élève sur elle une fine brume odorante. La chaleur est forte, presque brûlante, mais si bonne !

Le bruit du papier froissé me dit que le maître de maison a ouvert son journal, « La Nation Belge », et s’enquiert des nouvelles du pays. Les enfants obéissent à leur mère et rangent leurs cahiers, ardoises et crayons. « Mets l’post’ ! » Un clic entonne la publicité pour le shampoing « Dop, dop, dop » qui ouvre le crochet radiophonique du mercredi soir qu’on ne raterait pour rien au monde. Le poste de radio n’est branché que sur une station, toujours la même : « mettre le poste », c’est écouter Radio-Luxembourg.

Des bruits d’assiettes, de fourchettes et de cuillers m’avertissent que je vais bientôt retrouver la tiédeur du bouleau : on va se mettre à table. Les sabots glissent presque sur les dalles noires. Dieu, quelle tendresse, ce bois de bouleau après les labours !… Je rencontre sous la table de mignons petits sabots étroits, pointus et agités, incapables de rester en place : les enfants se délectent aussi de la soupe aux poireaux. Ceux de la maîtresse de maison reposent à peine sur le sol, un peu en retrait : sa chaise n’est jamais bien avancée, toujours prête à s’écarter pour servir. Les cinq corps sont penchés sur leur assiette profonde en faïence un peu craquelée, la tête courbée pour accueillir la cuiller remplie de cette soupe verte si ravigotante. La chaleur des poireaux cuits réjouit tout le corps et descend jusqu’au pied.

Dans le poste, la foule siffle une jeune demoiselle qui vient de saccager « La foule » d’Edith Piaf. Bruno pose sa cuiller et rit de si bon cœur que tout le monde pouffe, la bouche pleine éclaboussant à l’entour. Une cuiller tombe sur le sol, une autre atterrit dans l’assiette, la soupe se répand sur la nappe en toile cirée. Henriette a avalé de travers et tousse à s'en étouffer, le père sourit en silence. La Maîtresse droite sur le bord de sa chaise met fin à la récréation :

« Vous avez fini ? Tenez-vous un petit peu s’il vous plait ! »

Un homme d’âge mûr entonne le « Mexico » de Luis Mariano : Henriette envoie de côté un regard coquin à Bruno qui a retrouvé sa cuiller. Alice a déjà terminé son assiette et la présente pour une seconde tournée. Mais la Maman soulève le couvercle de la marmite noire :

« De la potée roussie !… Miam ! » s’exclame Henriette.

La maîtresse de maison sert debout : d’abord son mari, puis chaque enfant selon son âge à commencer par Henriette. Il en reste un peu pour elle et elle se rassied, ou plutôt se pose de moitié sur l’avant de la chaise écartée de la table, prête à se relever rapidement.

Le ténor amateur roule les « r » avec brio et vous envoie d’une voix claire un « Mexico » d’anthologie ; Luis Mariano n’aura qu’à bien se tenir. Mon maître a cessé tout mouvement de fourchette, on n’entend plus aucun bruit de mastication, la foule est subjuguée. Le dernier « iii» du Mexico sort sur un grandiose Fa dièse en point d’orgue et maintient la maisonnée en haleine. Après un court silence le poste déverse des tonnerres d’applaudissements. Mon sabot tremble d’émotion. « Ça, c’est chanter ! »

Bruno dépose sa fourchette. Il se lève.

« Mexicoo, MexiI-îîî-i-coo ! Sous ton soleil qui chan-an-tee, le temps parraît trrop courrt… »

Les fourchettes tombent dans l’assiette, les sabots se figent sous la table. Seul le feu ose crépiter dans la cuisinière. La voix du bambin était de cristal, limpide et transparente, elle montait avec la légèreté des anges et l’audace de l’innocence. Bruno s’essuie le nez du revers de sa manche, se rassied et reprend sa fourchette. Le père et son épouse se regardent, les yeux humides. Les sabots reprennent leurs balancements sous la table. « Tiens ta fourchette comme y faut ! » tance la Maman, la voix tremblante. En Ardenne, il faut toujours maintenir les enfants à leur juste place. Jamais sur un piédestal.

Bruno aurait quand même bien aimé ! Ne fût-ce qu'une fois…