Confinée dans la dentelle - Karine Satragno - E-Book

Confinée dans la dentelle E-Book

Karine Satragno

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Beschreibung

Confinée mais pas muselée.
Appelez-les comme vous voulez, humeurs, nouvelles, essais, chroniques de confinement, ce recueil est quoiqu'il en soit le journal de bord d'une auteure prisonnière du covid-19 sous la forme d’instantanés de pensées perturbées entre mars et mai 2020.
Confinée mais connectée.
Construits sur la base d'un échange épistolaire entre l'auteure et les confinés, les différents textes du recueil s'articulent autour de thématiques qui occupent les longues journées de claustration : la mort, le silence, l'après, l'amour conjugal, la maternité, le cinéma, l’écologie ...

À PROPOS DES AUTEURES

Karine Satragno est chroniqueuse Mode et Culture et romancière. Les deux premiers volets de la Saga « Soeurs » décrivent les aventures amoureuses et les crises identitaires d’une famille de cinq soeurs. Justine Roussel est une jeune illustratrice dont le trait fin et graphique s’adapte tout particulièrement aux pensées en noir et blanc de ces chroniques de confinement.
Retrouvez l’univers de Karine sur le webzine http://www.kidimum.com/.

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Seitenzahl: 107

Veröffentlichungsjahr: 2020

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CONFINÉEDANS LA DENTELLE

Journal de bord

d’une prisonnière du covid-19

Écrit par Karine Sayagh-Satragno

Illustré par Justine Roussel

Copyright © Yucca Éditions, 2020

CONFINÉES, MAIS PAS MUSELÉES

J’ai rencontré Justine au bord de la piscine à débordement se jetant dans l’Océan Indien d’un hôtel zanzibarite. On a échangé des livres, des sourires, des conseils de voyageuse, des gribouillis, des histoires de sœur-cières. On ignorait à ce moment là que l’on serait très peu après cloîtrées l’une au Nord, l’autre au Sud de l’hexagone à bâtir ensemble à quatre mains un rempart contre la morosité ambiante…

SK

« Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul ».

VIRGINIA Woolf, Les Vagues

« Un poète est un monde enfermé dans un homme ».

VICTOR HUGO, La Légende des Siècles

PREMIER TOURDES MUNICIPALES

15-III-2020

Chers confinés,

Je me suis levée de très bonne heure et j'ai longuement regardé Toulouse en plein soleil. Toulouse vide. Toulouse désœuvrée. Je me suis dit que ça allait durer un petit moment de la sorte.

Mais pas trop longtemps. Non, pas trop.

On priera tous pour ça. On priera tous les dieux, quels qu'ils soient. On chantera à nos balcons aussi, oui pourquoi pas ? On applaudira à tout rompre pour briser le silence entêtant de la nuit qui s'abat sur une claustration inédite. 

Je me suis tournée vers l'intérieur et j'ai parcouru chaque chambre pour regarder les miens dormir paisiblement. Ça m'a anesthésiée davantage.

J'ai eu envie de voir ma mère, de taquiner mon père, de gueuler sur mes sœurs et de chanter à tue-tête. 

Mais ce matin je ne peux pas, ce matin je ne sors pas me presser pour avoir le pain frais du marché, la tarte aux fraises préférée des enfants et du contact humain.

Ce matin je ne vote pas non plus, c'est sans doute la première fois de ma vie, mais je n'irai pas aux urnes.

« C’EST LA GUERRE »IL A DIT !

16-III-2020

Chers confinés,

Je n'ai jamais autant éprouvé le besoin d'écrire et de partager. En même temps, pour une hyperactive hystérique, c'est compliqué de rester confinée, ça l'est d'ailleurs pour à peu près tout le monde n'est-ce pas ?

Cette nuit je me suis réveillée un million de fois et à chaque sursaut, je me demandais si c'était vraiment vrai, si je ne rêvais pas, si demain soir il y aurait vraiment ce couvre-feu à 18h, si le coronavirus n'était pas une pure invention de mon esprit fantaisiste ! J'aurais tellement aimé, oui tellement !

Et puis j'ai dû passer à la pharmacie et on m'a invitée à entrer d'un hochement de masque, d'un index pointé sous un gant alarmiste en me demandant de laisser mes adorables têtes blondes dehors. Parce que, bien évidemment en ce monde qui ne tourne plus rond, les enfants - vous le savez si vous en avez - ne sont plus ces petits êtres gracieux et remuants ! Désormais, et pour un certain temps, ils sont de véritables petits nids à microbes, potentiels porteurs sains du covid-19. Étrange sensation ! Au tabac, on leur a demandé de ne pas toucher les bonbons même sous blister. Ils m'ont regardée avec des yeux ronds comme des rouleaux de réglisse. Puis ils sont sortis en courant parce qu'ils ont vu quelqu'un entrer avec un masque à bec et ils ont provoqué un petit vent de panique ! C'était croquignolesque comme aurait pu dire Monsieur le Président. Un sourire a tout de même eu la bravoure de se déposer sur les lèvres crispées.

Je me suis dit que c'était sans doute notre dernière sortie avant un petit moment. Je me suis sentie oppressée en me positionnant simultanément en oppresseur des autres. Alors voilà on y est, que faire d'autre, que dire, agir à contre courant, réagir ? Non, l'heure n'est pas à l'insoumission. Nous allons rester sagement à la maison, nous serons exemplaires pour une fois, nous allons apprendre à nous connaître mieux encore et je suis presque certaine que certains parents vont être ravis de faire finalement et de façon inespérée connaissance avec leur progéniture. D'autres vont se rendre compte qu'ils ont loupé bon nombre de choses aussi. D'autres encore vont être fiers comme Artaban. C'est peut-être le moment idéal pour ce recul nécessaire. C'est peut-être le moment de réinventer nos familles.

Nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes en confinement. Nous avons un couvre-feu mais il n'y a pas le feu. Nous n'allons pas être déportés dans des camps de la mort ni envoyés au front comme chair à canon. Tout va bien. On nous demande juste de rester dans nos appartements. Ça ne devrait pas être si compliqué. Un séjour aux pénates. Ça sonne comme les Seychelles presque. Juste un rythme à adopter, une routine à mettre en place, une musique harmonieuse à inventer. Alors s'il vous plaît, pour les plus fragiles, pour les soignants et pour les premiers morts qui dépeuplent notre belle France, malades ou pas malades, restez chez vous !

COME HOME, SISTA

17-III-2020

Chers confinés,

On peut être confinés dans la dentelle ou dans une merde noire. Certains ont du Ruinart au frigo, d'autres crèvent la dalle. J'ai l'impression d'écrire une chanson pour Renaud. Merde alors. Vous me direz, j'ai toujours aimé Renaud. On n'a pas le droit de dire "c'est comme ça" cette fois, c'est un peu le moment de s'entraider, même par la pensée. Il va falloir le faire. On est dos au mur. Entre quatre murs cela dit. Ça rend les choses un peu plus compliquées.

Hier ou presque, je m'extasiais en maugréant un peu devant les photos de ma sœur et de son chéri pendant leur tour du monde. Égoïstement, je voulais qu'elle rentre parce qu'elle me manque trop. Plus de 5 mois déjà qu'elle parcourt le monde. J'avais envie qu'elle revienne dans mon monde à moi. Depuis quelques jours, je veux qu'elle rentre encore davantage. Mais pas pour les mêmes raisons. Ça m'empêche de dormir la nuit. Ça me tord le ventre le jour. Mais là ce n'est plus par égoïsme, plus du tout, c'est par pure crainte. Par amour. Je sais qu'à son retour je ne pourrais ni la voir, ni la serrer dans mes bras. Mais tant pis. On fera ça plus tard. On le fera plus fort. On aura des réserves de tendresse. C'est le genre de choses que je sais bien stocker. Je veux juste qu'elle rentre. Je remue le ciel, les nuages, les agences de tourisme et mes méninges pour qu'ils soient tous les deux là au plus vite. Une sorte de Qi Gong du stress. Je dois ressembler à un pantin neurasthénique.

Merci à ceux et celles qui se démènent pour nous aider à les rapatrier du bout du monde. Il y aura un bus, un bateau, deux ou trois avions, pléthore de risques sans doute, mais je sais qu'on arrivera à la faire rentrer à la maison avant la fermeture des frontières. J'imagine que je ne suis pas la seule dans ce cas. Vous avez tous un proche qui essaie de revenir chez lui et qui peut-être ne sera pas en mesure de le faire à temps. Nous sommes chronométrés. Mais le run tourne en rond. Il n'y a pas de ligne d'arrivée. Inutile d'aller le chercher maintenant. Chacun doit rester chez soi. Ce sont les consignes. S'il vous plaît, respectez-les. N'utilisez pas vos attestations de déplacements pour des mouvements inutiles ou risqués. Ce ne sont pas des passe-droits. Il n'y a plus de passe-droits. "C'est la guerre", il a dit. C'est la guerre oui, mais contre le virus, pas entre nous. Rien ne va s'écrouler, tout va rester en place, il n'y aura pas de reconstruction totale à faire. Essayez de penser différemment et de préparer votre vie d'après...

Allez-vous vivre de la même manière ? Consommer de la même manière ? Voyager de la même manière ? Je ne vais pas vous parler de mondialisation aujourd'hui. Ma sœur chérie est au bout du monde. Peut-être plus en sécurité que nous, je ne sais pas, mais loin des siens. Alors voilà j''attends. Dans ma dentelle. Et la patience n'est pas ma principale qualité, je dois bien l'admettre.  Si vous me cherchez, ne cherchez pas trop loin, c'est bien inutile. Je ne bouge plus d'un pouce. Plus d'un iota. Je serai là, obéissante et pondérée  ̶ ce sera une première dans les annales de mon existence - confinée dans ma tête jusqu'à ce que les pieds de la petite foulent enfin à nouveau les pavés de Toulouse...

INTOX DIGITALE

20-III-2020

Chers confinés,

C'est incroyable cette agitation à l'intérieur de moi alors que le monde tourne au ralenti. La ville ne s'éveille plus jamais. Je m'épuise de mes propres pensées. Je m'intoxique de courts-circuitages en tout genre en forme de notifications ou d'appels à un ami. Tous mes réseaux sociaux clignotent et attaquent les connexions à nu de mon cerveau. Je grésille. Je risque l'électrocution. Moi qui pensais récemment à une détox digitale. Impossible. Où serait alors mon outside ? Où serait ma fenêtre sur l'autre ?

La cour est vide. Aucun bruit ne vient faire crisser la brique rose. Vu d'en haut, on pourrait être il y a des siècles. Un nouveau Moyen-âge. Dark Ages. Une époque pour les gens comme moi. Fulgurante et violente.

Je suis un chaudron fumant de créativité empêtrée. Moi qui voudrais être sorcière, c'est peut-être le moment de m'essayer à la magie noire ou blanche. Mais je ne suis pas Pythie. J'ignore bien comment tout cela va finir. Je suis une héroïne en pâmoison sans remède aux minuscules évanouissements qui à chaque bip ou tsss altèrent ma vivacité. Mon hyperactivité devenue hyperconnexion parasite ma faculté de résumer. Moi, la reine du sum-up. Je ne synthétise plus. Je m'éparpille.

Il va falloir que je récupère les morceaux. Vite. Oui. Avant que quelqu'un ne passe l'aspirateur et ne ramasse les miettes de moi. Car après ce sera trop tard. Je serai bonne pour la casse.

Connaissez-vous un bon réparateur non encore infecté ?

LE PRINTEMPSDES CONFINÉS

21-III-2020

Chers confinés,

Et si on décidait de se souvenir d'un de nos printemps d'antan et de notre printemps de l'an passé. Vous vous rappelez ?

On attendait qu'il commence, ce printemps, on avait l'impression qu'il ne finirait jamais. Le soleil nous happait, nous traînait dehors de force par nos mains moites et nos queues de cheval, et nous glissions sur ses rais joueurs. Les terrasses se remplissaient, les baisers se volaient, les enfants couraient parmi les pissenlits et les boutons d'or. Je ne m'y connais pas trop en fleur. J'invente. Vous aimez bien quand j'invente ...

21 mars 1995. J'embrassais un garçon aux cheveux longs sur les berges de la Garonne en écoutant dans mon walkman les Innocents. "Un homme extraordinaire". Je l'étais moi aussi. Innocente. Après ce printemps-là, je ne l'ai plus jamais été vraiment ...

21 mars 2019. Il y avait eu cette promenade au bord du Douro où je regardais avec extase le linge bigarré pendre sur les fils tendus des immeubles de Porto comme si c'était de l'art. On en avait beaucoup bu, elle et moi du porto. On riait. Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas vues.

Ou bien j'étais "au Gers" comme les enfants disent ! Au Gers oui, allongée sur un hamac de fortune avec mon amie de l'enfance. On refaisait le monde. On cueillait des légumes. On plantait. On fumait des herbes. Ou bien on les cuisinait je ne sais plus.

On se couchait tôt pour se réveiller à l'aube et voir le jour se lever dans nos bols de thé. C'était une journée en famille. Toute la famille oui, dans ce grand bois où mon appartenance résonne encore. Là-bas, il y a encore notre cabane. La cabane des cousines. J'avais chaussé pour la première fois de la saison mes lunettes de soleil et mes cheveux avaient commencé à s'éclaircir gentiment. On avait mis nos baskets blanches pour ressembler à des jumelles. Sans jumelles, on voyait bien qu'on était sœurs pourtant ! Ma demoiselle de Rochefort, ma demoiselle de Toulouse, tu seras bientôt à la maison...