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Les "Contes de la Montagne" d'Erckmann-Chatrian, publiés pour la première fois au XIXe siècle, sont un recueil de récits qui plongent le lecteur dans l'ambiance rustique et pittoresque des Vosges. Le style littéraire de ces contes est marqué par un langage coloré et une narration vivante, où la nature et le folklore se mêlent harmonieusement. Les histoires, souvent teintées de légendes locales, présentent des personnages typiques de la région, leur permettant de créer un tableau riche des mœurs et des croyances des montagnards. Ce recueil s'inscrit dans un contexte littéraire qui valorise le régionalisme et la quête d'identité culturelle, en pleine effervescence à l'époque du romantisme en France. Erckmann-Chatrian, duo d'écrivains constitué d'Emile Erckmann et d'Alexandre Chatrian, a puisé dans leurs racines alsaciennes et leurs expériences communes pour donner vie à ces récits. Leur proximité géographique avec les montagnes et leur passion pour la culture populaire ont nourri leur imagination, incitant les auteurs à préserver et transmettre les traditions orales et les récits vécus des habitants de leur région. Cette envie d'autenticité et de réalisme leur a permis de toucher un large public, notamment à travers leurs représentations des luttes et des joies de la vie montagnarde. Je recommande vivement "Contes de la Montagne" à tout lecteur désireux d'explorer les récits empreints de sagesse et de charme rural, qui témoignent non seulement d'une époque révolue mais aussi d'une région pleine de mystère et de beauté. La richesse des descriptions de la nature et la profondeur des personnages en font une lecture captivante, idéale pour quiconque s'intéresse aux racines de la littérature française et à la culture populaire. Ces contes sont une invitation à découvrir un monde où le fantastique côtoie le quotidien. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Contes de la Montagne réunit, sous la signature Erckmann-Chatrian, un ensemble cohérent de récits brefs consacrés aux paysages, aux villages et aux légendes des Vosges et de l’Alsace. L’objectif de cette collection est de proposer un corpus resserré où s’exprime, avec une clarté exemplaire, l’art du conte tel que le fixe, au XIXe siècle, cette signature désormais classique. Ni panorama dispersé ni florilège arbitraire, l’ensemble vise la continuité d’une voix et d’un imaginaire: des histoires de veillées et de chemins forestiers, de métiers modestes et de mémoires villageoises, où l’étrangeté se mêle à l’observation du réel sans rompre le fil du quotidien.
Les pièces rassemblées relèvent principalement du conte et de la nouvelle. On y rencontre des récits fantastiques, des scènes de la vie rurale, des fables morales et des chroniques locales, tous ancrés dans une prose narrative. L’ensemble s’ouvre sur Contes, et se prolonge par des titres autonomes comme Une Nuit dans les Bois, Le Tisserand de la Steinbach, Le Violon du Pendu, L’Héritage de mon oncle Christian, ou encore Pourquoi Hunebourg ne put pas rendu. A mon ami Joseph-Félix Haly signale un texte adressé à un proche. Le volume se clôt par la Table, qui récapitule la matière.
Chaque pièce se fonde sur une prémisse simple, ouverte à la suggestion. Une Nuit dans les Bois met en scène la solitude des grands arbres et le crépitement nocturne. Le Tisserand de la Steinbach observe un artisan face aux contraintes du travail et aux tournures du destin. Le Violon du Pendu fait planer, autour d’un instrument, une aura que la raison peine à dissiper. L’Héritage de mon oncle Christian déplie les attentes d’une succession. Pourquoi Hunebourg ne put pas rendu éclaire une décision locale. Le Bouc d’Israël interroge le mécanisme du bouc émissaire. Le Combat d’ours rappelle la rudesse des terroirs.
La signature se reconnaît à une voix droite, à l’économie expressive et à la cadence de l’oralité, comme si la page prolongeait une veillée autour du poêle. Les paysages, les saisons et les gestes des métiers sont notés avec une précision familière, sans pittoresque forcé. Les narrateurs, souvent témoins discrets, ménagent l’incertitude: l’événement singulier peut relever d’une causalité naturelle ou d’un reste d’inexpliqué. Auberges enfumées, ateliers, sentiers et cols servent de scènes, tandis que la lumière, la neige, la brume et le vent rythment l’action. Cette sobriété fait naître, sans effets insistants, une inquiétude douce et une compassion tenace.
Au cœur de ces Contes de la Montagne, la nature n’est pas un décor mais un partenaire de jeu: les forêts influent sur les choix, les reliefs commandent les trajectoires, les saisons éprouvent les caractères. Les communautés villageoises, avec leurs solidarités et leurs soupçons, forment le théâtre d’une morale concrète où s’affrontent raison et croyance, prudence et témérité. L’atelier et la chaumière, la ferme et le cabaret, disent la dignité du travail et la valeur du quotidien. La mémoire locale, attentive aux lieux-dits et aux récits transmis, soutient l’éthique du récit, où la justice s’élabore dans l’attention aux faits.
Dans l’ensemble de l’œuvre signée Erckmann-Chatrian, qui s’étend des contes fantastiques aux évocations historiques, ces pièces occupent une place décisive. Elles montrent comment une prose simple, tenue et précise, peut, sans rompre avec la tradition populaire, atteindre une portée littéraire durable. En articulant observation sociale et étrangeté, elles ont contribué à faire reconnaître le conte bref comme un territoire majeur du récit au XIXe siècle. Leur attachement à un ancrage régional n’est pas une limite mais une force d’universalisation: l’Alsace et les Vosges deviennent l’écrin d’expériences humaines élémentaires, perceptibles pour des lecteurs d’époques et d’horizons différents.
Cette collection a pour dessein de restituer, d’un seul tenant, la diversité et la cohérence d’un imaginaire, en laissant les textes parler par eux-mêmes. Selon l’ordre proposé, on peut goûter tour à tour la peur discrète, l’ironie sourde, le sens du détail concret et l’élan compassionnel qui animent ces récits. Le lecteur y trouvera à la fois le plaisir d’une narration rapide et la lente rémanence d’images fortes. Qu’il lise à la veillée ou à l’aube, il reconnaîtra, sous le relief des montagnes, une manière d’accueillir le mystère du monde tout en demeurant fidèle à l’expérience commune.
Œuvre du tandem alsacien Émile Erckmann (1822–1899), originaire de Phalsbourg, et Alexandre Chatrian (1826–1890), né à Abreschviller, les Contes de la Montagne naissent au carrefour franco-allemand des Vosges. Leur collaboration, amorcée à la fin des années 1840, s’enracine dans une culture frontalière où s’entremêlent dialectes, rites villageois et mémoire des guerres. Publiés à Paris au tournant des années 1860 et nourris de souvenirs vosgiens, ces récits reflètent l’observation des humbles, artisans, bûcherons, colporteurs. Le relief, les hameaux isolés et les foires de la vallée de la Bruche fournissent le théâtre d’expériences collectives qui irriguent des pièces comme Une nuit dans les bois ou Le tisserand de la Steinbach.
Le cycle porte l’empreinte des bouleversements de 1848 en Alsace et à Paris, lorsque clubs, gardes nationaux et journaux popularisent l’idéal républicain avant la répression. Le coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis‑Napoléon Bonaparte inaugure le Second Empire et une censure sourcilleuse, obligeant les auteurs à coder la critique sociale dans des intrigues villageoises. Cette expérience explique la défiance envers les notables, gendarmes ou garde-chasses que l’on perçoit de Une nuit dans les bois à L’Héritage de mon oncle Christian. Les récits privilégient la dignité des métiers manuels et l’examen moral des relations de voisinage, plutôt que la geste héroïque du pouvoir.
Dans tout le massif vosgien, l’industrialisation textile transforme dès les années 1830–1850 les bourgs de Mulhouse, Guebwiller ou Sainte‑Marie‑aux‑Mines. La mécanisation du tissage, les sociétés patronales et les crises de 1846–1847 accentuent la précarité des artisans à domicile, tandis que l’apprentissage, la caisse de secours et la mobilité vers les vallées rhénanes redessinent les familles. Le tisserand de la Steinbach puise dans cet horizon d’ateliers, de luttes salariales et d’orgueil professionnel. Mais cette toile de fond éclaire aussi les hésitations d’héritiers et de notables, les solidarités d’atelier et les tensions villageoises que d’autres récits réfractent, confrontant l’ancien monde artisanal aux rythmes d’usine.
Le contexte religieux d’Alsace, où luthériens, catholiques et communautés juives cohabitent, irrigue plusieurs contes. Les décrets napoléoniens de 1808 organisant les consistoires israélites, l’autorité des pasteurs et les pèlerinages locaux structurent la vie collective, mais n’abolissent ni la rumeur ni le soupçon. Le Bouc d’Israël interroge, à l’échelle d’un village, les mécanismes du bouc émissaire et la circulation du crédit rural assuré par colporteurs et prêteurs. Dans d’autres récits, la morale protestante du travail, la piété populaire et la casuistique des confesseurs façonnent les décisions d’héritage, d’alliance et de pardon, révélant un pluralisme parfois conflictuel mais fécond.
Les paysages forestiers, omniprésents, sont aussi des espaces régulés. Le Code forestier de 1827 restreint l’affouage, le pacage et la chasse, attisant heurts entre villageois, gardes et propriétaires. Cette contrainte légale nourrit le drame discret d’Une nuit dans les bois, où la frontière entre survie et délit demeure ténue. Les vallées abritent scieries, verreries de Meisenthal et routes de col, propices aux colportages et aux rencontres hasardeuses. Le combat d’ours évoque une culture des foires et des dresseurs itinérants, bientôt contestée par la moralisation urbaine, et révèle la violence latente d’un monde rivé à la forêt.
Au plan esthétique, l’héritage romantique germanique infléchit la veine fantastique. Les Volksmärchen consignés par les frères Grimm (1812–1815), les contes d’Hoffmann et la tradition du récit à veillée inspirent une atmosphère où remords, musique et hantise se répondent. Le violon du pendu mobilise ce répertoire du surnaturel pour sonder la culpabilité individuelle, mais un rationalisme discret tempère l’excès merveilleux. Proches de Strasbourg et de ses cercles savants, les auteurs brassent érudition locale et mythologie rhénane, substituant à l’horreur spectaculaire une inquiétude morale, sensible aussi dans Pourquoi Hunebourg ne put pas rendu, où l’histoire pèse sur les consciences.
La diffusion des contes s’appuie sur l’essor de l’instruction primaire après la loi Guizot de 1833 et sur les réseaux éditoriaux parisiens. Des maisons comme Michel Lévy et Hetzel, ainsi que des imprimeurs libraires tels Joseph‑Félix Haly, favorisent des éditions abordables et des lectures collectives. Le chemin de fer de Paris à Strasbourg, achevé au début des années 1850, élargit la circulation des feuilletons et des auteurs vers la capitale. À la fin des années 1860, l’assouplissement de la législation sur la presse accroît leur audience, tandis que la scène populaire acclimate leurs intrigues à une sensibilité urbaine friande de morale civique.
Après 1870, la guerre franco‑prussienne et le traité de Francfort (10 mai 1871) annexent l’Alsace‑Lorraine à l’Empire allemand, conférant aux récits une valeur mémorielle accrue. Les lecteurs de la Troisième République y reconnaissent une France villageoise, laborieuse et fidèle aux morts, d’autant que l’école laïque des années 1881–1882 promeut une lecture morale de l’histoire. L’Héritage de mon oncle Christian résonne avec les débats sur le Code civil et la propriété familiale, tandis que la figure du château — tel Hunebourg — devient lieu de transmission. Ainsi, les Contes de la Montagne furent relus comme un dépôt affectif d’identité frontalière et de civisme.
Ces seuils installent la voix du conteur montagnard, entre confidence amicale et promesse d’histoires puisées au pays.
Ils posent le pacte d’oralité, l’ancrage vosgien et l’alliance de réalisme rustique et de merveilleux discret qui irrigue l’ensemble.
Deux récits où la nuit et le silence démultiplient l’effroi: une errance forestière et un instrument saturé d’un passé inquiétant.
Ambiance fiévreuse et sensorielle, hésitation entre causes naturelles et surnaturelles, thèmes de la peur contagieuse, de la culpabilité et de la mémoire qui obsède.
Portraits d’un artisan obstiné, d’un héritage piégé et d’une communauté en quête de bouc émissaire, saisis au ras du quotidien.
Tonalité tour à tour ironique et grave, peinture des solidarités et des mesquineries rurales, examen des consciences mises à l’épreuve par le labeur, l’argent et la rumeur.
Un épisode de résistance autour d’un château de montagne et un affrontement avec l’ours composent deux chroniques de bravoure et d’endurance.
Récit nerveux, sens du relief et du climat, exaltant la ténacité humaine face aux forces du lieu et la mémoire collective forgée par l’épreuve.
Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiffé de son grand chapeau à claque et de sa perruque grise, le bâton de montagnard à pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg, saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste.
L'âge n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il poursuivait encore à soixante ans son Histoire des antiquités d'Alsace, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une pierre, d'un débris quelconque du vieux temps, qu'après l'avoir visité cent fois et contemplé sous toutes ses faces.
«Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naître dans les Vosges, entre le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer aux voyages. Où trouver de plus belles forêts, des hêtres et des sapins plus vieux, des vallées plus riantes, des rochers plus sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs mémorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fénétrange, ces géants bardés de fer! C'est ici que se sont donnés les grands coups d'épée du moyen âge, entre les fils aînés de l'Église et le Saint-Empire…. Qu'est-ce que nos guerres, auprès de ces terribles batailles où l'on s'attaquait corps à corps, où l'on se martelait avec des haches d'armes, où l'on s'introduisait le poignard par les yeux du casque? Voilà du courage, voilà des faits héroïques dignes d'être transmis à la postérité! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne, des tours de France…. Que sais-je? Ils abandonnent les études sérieuses pour le commerce, les arts, l'industrie…. Comme s'il n'y avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts … et bien plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue anséatique … voyez les marines de Venise, de Gênes et du Levant … voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome, d'Anvers!… Mais non, tout est mis à l'écart…. On se glorifie de son ignorance, et l'on néglige surtout l'étude de notre bonne vieille Alsace…. Franchement, Théodore, franchement, tous ces touristes ressemblent aux maris jeunes et volages, qui délaissent une bonne et honnête femme pour courir après des laiderons!»
Et Bernard Hertzog hochait la tête, ses gros yeux devenaient tout ronds, comme s'il eût contemplé les ruines de Babylone.
Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver, depuis quarante ans, l'habit de peluche à grandes basques, les culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers à boucles d'argent. Il se serait cru déshonoré d'adopter le pantalon à la mode, il aurait cru commettre une profanation s'il eût coupé sa vénérable queue de rat.
Le digne chroniqueur allait donc à Haslach, le 3 juillet 1845, examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois déterré récemment dans le vieux cloître des Augustins.
Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les montagnes succédaient aux montagnes[1q], les vallées s'engrenaient dans les vallées, le sentier montait, descendait, tournait à droite, puis à gauche, et maître Hertzog s'étonnait, depuis une heure, de ne pas voir apparaître le clocher du village.
Le fait est qu'il avait appuyé sur la droite en partant de Saverne, et qu'il s'enfonçait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute juvénile… Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures à Phrâmond, à huit lieues de là… Mais la nuit commençait à se faire et le sentier n'offrait déjà plus, sous les grands arbres, qu'une trace imperceptible.
C'est un spectacle mélancolique que la venue du soir dans les montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallées, le soleil retire un à un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de seconde en seconde…. On regarde derrière soi: les massifs prennent à vos yeux des proportions colossales…. Une grive, à la cime du plus haut sapin, salue le jour qui va disparaître … puis tout se tait…. Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au loin, bien loin … une chute d'eau qui remplit la vallée silencieuse de son bourdonnement monotone.
Bernard Hertzog était haletant, la sueur coulait de son échine, ses jambes commençaient a se roidir.
«Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais être, à cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil…. La vieille Berbel me servirait une tasse de café bien chaud, selon sa louable habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck…. Au lieu de cela, je m'enfonce dans les ornières, je trébuche, je me perds et je finirai par me casser le cou…. Bon! ne l'ai-je pas dit?… Voilà que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables emportent, ce Mercure … et l'architecte Hâas qui m'écrit de venir le voir … et ceux qui l'ont déterré…—Vous verrez que ce fameux Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne découvre le nez ni les jambes … quelque chose d'informe, comme ce petit Hésus de l'année dernière à Marienthal…. Oh! les architectes … les architectes!… ils voient des antiquités partout…. Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties … mais je vais être forcé de dormir dans les broussailles…. Quel chemin! des trous de tous les côtés … des fondrières … des rochers!»
Dans un de ces moments où le brave homme, épuisé de fatigue, faisait halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une scierie au fond de la vallée. On ne saurait se peindre sa joie lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la réalité du fait.
«Que le ciel soit loué! s'écria-t-il en se remettant à descendre clopin-clopant…. Oh! ceci me servira de leçon…. La Providence a eu pitié de mon rhumatisme…. Vieux fou! m'exposer à coucher dans les bois à mon âge…. C'était pour me ruiner la santé … pour m'exterminer le tempérament…. Ah! je m'en souviendrai … je m'en souviendrai longtemps!»
Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'écluse devint plus distinct … puis une lumière perça le feuillage.
Maître Bernard se trouvait alors sur la lisière du bois; il découvrit, au-dessus des bruyères, un étang qui suivait la vallée tortueuse à perte de vue, et tout en face de lui, l'échafaudage de l'usine, avec ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une araignée gigantesque.
Il traversa le pont de bois en dos d'âne au-dessus de l'écluse mugissante, et regarda par la petite fenêtre dans la hutte du ségare.
Imaginez un réduit obscur adossé contre une roche en demi-voûte…. Au fond de cette cavité naturelle, la sciure de bois brûlait à petit feu…. Sur le devant, la toiture en planches, chargée de lourdes pierres, descendait obliquement à trois pieds du sol…. Dans un coin à gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyères…. Quelques blocs de chêne, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se perdaient dans l'ombre. L'odeur résineuse du sapin en combustion imprégnait l'air aux alentours, et la fumée rougeâtre suivait une fissure du rocher.
Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le ségare sortant de la scierie l'aperçut et lui cria:
«Hé! qui est là?
—Pardon … pardon … dit mon digne oncle tout surpris … un voyageur égaré….
—Hé! interrompit l'autre, Dieu me pardonne … c'est maître Bernard de Saverne…. Soyez le bienvenu, maître Bernard!…. Vous ne me reconnaissez donc pas?
—Mon Dieu non … au milieu de cette nuit profonde….
—Parbleu, c'est juste … je suis Christian…. Vous savez, Christian … qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les quinze jours!…. Mais, entrez … entrez … nous allons faire de la lumière.»
Ils passèrent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et le ségare ayant allumé une branche de pin, la ficha dans un piquet fendu servant de candélabre…. Une lumière blanche comme le reflet de la lune aux froides nuits d'hiver éclaira la hutte, fouillant ses recoins jusqu'à la cime du toit.
Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de toile grise serré autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'à la ceinture; sa tête large et musculeuse était couronnée d'une chevelure rousse hérissée; ses yeux gris exprimaient la franchise.
«Asseyez-vous, maître, dit-il en roulant un bloc de chêne devant la cheminée…. Avez-vous faim?
—Hé! mon garçon, tu sais que le grand air creuse l'estomac.
—Bon, vous tombez bien … tant mieux … j'ai des pommes de terre à votre service … elles sont magnifiques.»
A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put réprimer une grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un triste retour sur les choses de ce bas monde.
Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'âtre, les jambes étendues, il alluma sa pipe.
«Mais dites donc, maître, reprit-il, comment êtes-vous ce soir à six lieues de Saverne … dans la gorge du Nideck?
—Dans la gorge du Nideck! s'écria le brave homme en bondissant.
—Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici … à deux bonnes portées de carabine …»
Maître Bernard ayant regardé, reconnut effectivement les ruines du Nideck, telles qu'il les avait décrites au chapitre XXIVe de son Histoire des antiquités d'Alsace, avec leurs hautes tours éventrées à la base et dominant l'abîme de la cascade.
«Et moi qui croyais être tout près de Haslach!» fit-il d'un air stupéfait.
Le ségare partit d'un immense éclat de rire:
«Aux environs d'Haslach? vous en êtes à plus de deux lieues…. Je vois ce que c'est … vous avez mal pris à l'embranchement du vieux chêne … au lieu d'aller à gauche, vous avez tourné à droite…. Il faut ouvrir l'oeil au milieu des bois…. Quand on se trompe d'une ligne au départ … ça fait des lieues à la fin…. Hé! hé! hé!»
Bernard Hertzog, à cette révélation, parut consterné. «Six lieues de Saverne, murmurait-il … six lieues de montagnes…. Et dire qu'il faudra encore en faire deux autres demain … ça fera huit….
—Bah! je vous servirai de guide jusqu'à la route … dans la vallée…. Vous arriverez à Haslach de bonne heure…. Et puis, songez que vous avez encore de la chance.
—De la chance…. Tu veux rire, Christian?
—Eh oui, de la chance…. Vous auriez fort bien pu passer la nuit dans les bois…. Si l'orage, qui s'avance du côté du Schnéeberg, vous avait surpris en route … c'est alors que vous auriez pu vous plaindre…. La pluie sur le dos et le tonnerre tapant à droite, à gauche, comme un aveugle…. Tandis que vous allez avoir un bon lit, fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez là comme une souche, et demain, à la fraîcheur, nous partirons … vos jambes seront dégourdies…. Vous arriverez tranquillement.
—Tu es un bon enfant, Christian, répondit Bernard les larmes aux yeux…. Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre … que je me couche ensuite…. C'est la fatigue qui me pèse le plus…. Je n'ai pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira.
—En voici deux … farineuses comme des châtaignes…. Goûtez-moi ça, maître, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis étendez-vous…. Moi, je vais me remettre à l'ouvrage…. il faut que je fasse encore quinze planches ce soir.»
Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de la fenêtre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu, reprit aussitôt sa marche au bruit tumultueux des flots.
Quant à maître Hertzog, tout étonné de se voir dans cette solitude lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels, il rêva longtemps à la route qu'il lui faudrait faire encore pour regagner ses pénates…. Puis, suivant le cours de ses méditations habituelles, il se prit à repasser les chroniques, les légendes, les histoires plus ou moins fabuleuses, héroïques ou barbares des anciens maîtres du pays…. Il remonta jusqu'aux Triboques…. se rappelant Clovis, Ghilpéric, Théodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut et de Frédégonde, etc., etc…. Il vit passer tous ces êtres féroces devant ses yeux…. Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre des rochers, favorisaient cette singulière évocation…. Tous les personnages de la chronique se trouvaient là sur leur théâtre: entre l'ours, le sanglier et le loup.
Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre à l'un des crocs de la muraille et s'étendit sur les bruyères. Le grillon chantait dans sa couche odorante, quelques étincelles couraient sur la cendre tiède … insensiblement ses paupières s'appesantirent … il s'endormit profondément.
Maître Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses ronflements sonores, quand tout à coup une voix gutturale, s'élevant au milieu du silence, s'écria:
«Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oublié?»
L'accent de cette voix était si poignant, que maître Bernard, réveillé en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur les coudes et regarda, les yeux écarquillés. La hutte était noire comme un four…. Il écouta: plus un souffle … plus un soupir … seulement au loin, bien loin… par delà les ruines… un tintement sonore se faisait entendre dans la montagne.
Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une minute il se prit à bégayer:
«Qui est là?… Que me voulez-vous?»
Personne ne répondit.
«C'est un rêve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse… Je me serai couché sur le coeur… Les rêves, les cauchemars ne signifient rien… absolument rien!»
Mais il terminait à peine ces réflexions judicieuses, que la même voix, s'élevant de nouveau, s'écria:
«Droctufle!… Droctufle!… souviens-toi!»
Pour le coup, maître Hertzog sentit la peur grimper le long de son échine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'épouvante le fit retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit troublé ne voyait plus autour de lui que fantômes, apparitions surnaturelles, un coup de vent furieux, s'engouffrant tout à coup dans la cheminée, remplit la hutte de mille sifflements lugubres.
Puis, le silence s'étant rétabli, le cri:
«Droctufle!… Droctufle!…» retentit pour la troisième fois.
Et comme maître Bernard, ne se possédant plus, cherchait à fuir, le nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres:
—«La reine Faileube, épouse de notre seigneur Chilpéric … la reine Faileube, ayant su que Septimanie … que Septimanie, la gouvernante des jeunes princes, avait conspiré la mort du roi …—la reine Faileube dit à son seigneur: «Seigneur, la vipère attend votre sommeil pour vous mordre au coeur…. Elle a conspiré votre mort avec Sinnégisile et Gallomagus…. Elle a empoisonné son mari, votre fidèle Jovius, pour vivre avec Droctufle… Que votre colère soit sur elle comme la foudre, et votre vengeance comme une épée sanglante!» Et Chilpéric, ayant assemblé son conseil au château du Nideck, dit: «Nous avons réchauffé la vipère … elle a conspiré notre mort … qu'elle soit coupée en trois morceaux!… Que Droctufle, Sinnégisile et Gallomagus périssent avec elle!…que les corbeaux se réjouissent!…» Et les leudes dirent: «Ainsi soit-il…. La colère de Chilpéric est un abîme où tombent ses ennemis! Alors Septimanie étant amenée pour l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent de sa tête, et sa bouche sanglante murmura: «Seigneur, j'ai péché contre vous… Droctufle, Gallomagus et Sinnégisile ont aussi péché!» Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balançait aux tours du Nideck… Les oiseaux des ténèbres se réjouissaient!…—Droctufle!… que n'ai-je pas fait pour toi?… Je te voulais roi… roi d'Austrasie… et tu m'as oubliée!…»
La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif, exhalant un soupir plein de terreur, murmura:
«Seigneur Dieu!… ayez pitié d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais fait de mal… ne le laissez pas mourir sans absolution… loin des secours de notre sainte Église!»
La grande caisse de bruyères, à chacun de ses efforts pour s'échapper, semblait s'approfondir… Le pauvre homme s'imaginait descendre dans un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'écriant:
«Eh bien, maître Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage.»
En même temps, la hutte se remplit d'une vive lumière, et mon digne oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallée illuminée, avec ses innombrables sapins pressés sur les pentes de la gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entassés pêle-mêle dans l'abîme, le torrent roulant à perte de vue ses flots bleus sur les cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout à quinze cents pieds dans les airs.
Puis les ténèbres grandirent…. C'était le premier éclair.
Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliée sur elle-même au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que c'était.
De larges gouttes commençaient à tomber sur le toit. Christian alluma une ételle, et voyant maître Bernard les doigts cramponnés au bord de sa caisse, la face pâle et toute baignée de sueur:
«Maître Bernard, s'écria-t-il, qu'avez-vous?»
Mais, lui, sans répondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans l'ombre: c'était une vieille … mais si vieille … si jaune … le nez si crochu… les joues si ratatinées… les doigts si maigres, les jambes si grêles… qu'on eût dit une vieille chouette déplumée. Elle n'avait plus qu'une mèche de cheveux gris sur la nuque… le reste de sa tête était chauve comme un oeuf… Sa robe de toile filandreuse recouvrait un petit squelette concassé… Elle était aveugle, et l'expression de son front indiquait la rêverie éternelle.
Christian, au geste de mon oncle, ayant tourné la tête, dit simplement:
«C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de légendes… Elle attend pour mourir que la grande tour s'écroule dans la cascade…»
L'oncle Bernard, stupéfait, regarda le ségare: il n'avait pas l'air de plaisanter… au contraire, il paraissait fort grave.
«Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian?
—Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait tout… l'âme des ruines[2q] est en elle!… Du temps des anciens maîtres de ces châteaux, elle vivait déjà!»
Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber à la renverse.
«Mais tu n'y songes pas, s'écria-t-il, le château du Nideck est démoli depuis mille ans!…
