Contes du soir - Auguste Barbier - E-Book

Contes du soir E-Book

Auguste Barbier

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Beschreibung

Le XIXe siècle adorait les contes antiquisants et romantiques à souhait, et le talent d'Auguste Barbier s'inscrivait parfaitement dans cette veine. Il nous offre ici trois histoires passionnées, où l'imaginaire se tisse de réalité. Nous partons au château de Chaiges, pour un sombre mystère orientalisant ; au palais des Salimbeni à Sienne, découvrir une haletante histoire d'amour contrarié, de basse vengeance et de justice triomphante, et enfin, visiter les petits villages bucoliques de Greenwich et Bayswater, dans la banlieue de Londres, tâter de la morale rigide de la bonne société victorienne. Trois contes en ombres et lumières, délicieusement dépaysants.

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Seitenzahl: 246

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Table of Contents

Préface

LE CHEVALIER DE LUSSAN

ANSELMO ET ANGÉLICA

ALLAN MORISON

NOTES

Fait par Mon Autre Librairie

D’après l’éditionE. Dentu, Paris, 1879

Les notes entre crochets ont été ajoutées pour la présente édition

Couverture : Gustave Doré

__________

© 2020, Mon Autre Librairie

Édition : BoD – Books on Demand

12/14 rond-point des Champs-Élysées, 75008 Paris.

Impression : BoD - Books on Demand, Norderstedt, Allemagne

ISBN : 978-2-491445-27-0

Dépôt légal : avril 2020

Contes du soir

Auguste Barbier

Table des matières

Préface

LE CHEVALIER DE LUSSAN

ANSELMO ET ANGÉLICA

ALLAN MORISON

NOTES

Préface

Diderot disait : Mes amis, faisons des contes ; pendant que l’on fait des contes, on oublie, et le conte moins amusant de la vie s’achève sans tourment…

Nous sommes un peu de cette opinion, aussi avons-nous mis en pratique l’aimable conseil du célèbre philosophe.

Nous avons donc écrit Trois histoires du temps passé, et comme elles ont été tracées aux pâles rayons de l’hiver de l’âge, nous les avons intitulées : Contes du soir. Ces récits de nationalités diverses n’ont aucune prétention philosophique ou politique ; ils ne visent qu’à être intéressants et à distraire un moment ceux qui voudront bien les lire. Puisse ce but être atteint et l’auteur se trouvera amplement récompensé.

LE CHEVALIER DE LUSSAN

Histoire française du dix-septième siècle

À Monsieur et Madame HONS-OLIVIER

en remerciement de leur aimable hospitalité dans leur propriété de Mons-Athis.

Le 24 juin 1677, il y avait réception au château de Chaiges, à quatre lieues de Paris, près Juvisy. Don Juan de Watteville, abbé de Beaume et grand bailli d’Hamon, en Franche-Comté, devenu depuis peu propriétaire de ce manoir par héritage, y célébrait son jour de fête. Tous ses voisins avaient été invités. On voyait à sa table le seigneur d’Athis, conseiller du Roi et petit-fils de Pierre Viole, le fameux président du temps de la Fronde, le duc de Roquelaure et son petit-neveu, le chevalier de Lussan, hôtes et amis du seigneur d’Athis, puis le baron de Juvisy, les seigneurs de Viry, de Vigneux et d’Ablon, et quelques autres personnages distingués venus de Paris. Le bailli avait fait magnifiquement les choses et le festin, abondant en gibier et poisson, était arrosé des meilleurs vins de la Bourgogne et de la Champagne.

Le maître de la maison paraissait fort heureux du plaisir de ses convives. Ses petits yeux gris de fer étincelaient sous d’épais sourcils noirs. Haut de taille et vif encore d’allure, quoiqu’il eût dépassé de beaucoup la cinquantaine, avec sa moustache et sa royale grisonnantes, il ressemblait plus à un homme d’épée qu’à un homme de religion. Le fait est qu’il avait été l’un et l’autre. Comtois de bonne naissance, mais cadet de famille, M. de Watteville avait commencé par servir dans les armées du roi d’Espagne, en Italie, puis il s’était fait chartreux, s’était enfui du cloître et, passant en Turquie, y avait pris le turban et rempli les fonctions de gouverneur de place en Morée. Revenu en Europe et absous de son apostasie par le Saint-Siège, grâce à l’intervention du baron de Watteville, son frère, ambassadeur d’Espagne à la cour de Rome, il avait aidé diplomatiquement Louis XIV dans la conquête de la Franche-Comté. Le gouvernement royal l’avait récompensé de ses services par le don de l’abbaye de Beaume, l’un des plus riches bénéfices de la contrée. Le traité d’Aix-la-Chapelle ayant rendu la Franche-Comté à l’Espagne, M. de Watteville quitta son pays natal et vint en France habiter, près Paris, le domaine de Chaiges. On lui attribuait, à l’époque de sa jeunesse, bien des aventures étranges, force duels et enlèvements de femmes. Aujourd’hui, malgré son âge avancé, il menait encore largement la vie et employait au jeu, à la chasse et à la table, une activité de corps et d’esprit des plus étonnantes.

On mangea beaucoup et l’on but davantage. Le souper, n’ayant pour assistance que des convives masculins, fut très gai. Il y eut de la part de M. de Roquelaure, qui n’était pas chiche de mots salés, plus d’un récit graveleux dont s’amusa la noble compagnie. Comme toujours aussi, en toute réunion un peu excitée par la bonne chère et le vin, il faut qu’il y ait une victime, un plastron ; la personne qui servit de but à l’esprit de ces messieurs fut le plus jeune de l’assemblée, et certainement le plus aimable, le chevalier de Lussan. C’était un jeune homme de vingt ans au plus, de figure charmante, bien fait, élancé, et ayant des yeux bleus et une perruque blonde. Le duc ne fut pas des derniers à tirer sur son neveu.

– Épargnons, de grâce, disait-il, les oreilles du chevalier. Il n’est pas de notre temps. C’est un beau mélancolique qui n’aime qu’à naviguer sur le fleuve du Tendre avec mademoiselle de Scudéry, ou à porter la houlette aux bords du Lignon en compagnie des bergers de M. d’Urfé.

L’assistance riait et applaudissait aux saillies de M. de Roquelaure. Le chevalier, qui ne manquait pas d’esprit, ripostait de son mieux ; mais quelqu’un fort attentif à tout ce qui se disait, loin de partager l’hilarité générale, regardait le jeune homme avec une sorte de compassion. Ce personnage n’était autre que le page du bailli, posté derrière la chaise de son maître. Ce serviteur, joli garçon de dix-sept à dix-huit ans, avait un visage parfaitement ovale et régulier, au teint mat comme celui des gens du Midi, des yeux noirs surmontés de deux sourcils bien arqués, et une belle chevelure noire retombant en boucles fines sur ses épaules. Il portait un pourpoint de velours violet, orné d’aiguillettes de soie rouge, vêtement qui lui serrait la taille et en faisait valoir l’élégance. On lui voyait en outre autour du col une chaîne d’or dont les anneaux brillants se jouaient sur sa poitrine. Il se nommait Théodore et obéissait avec une promptitude extrême à tous les ordres de M. de Watteville. Les regards du page n’échappèrent pas au chevalier. M. de Lussan y avait lu le sentiment d’un touchant intérêt et, plus d’une fois, pendant le repas, il chercha à les rencontrer comme pour se reposer du babil d’une société qui ne lui plaisait guère. Mais, soit timidité, soit distraction, le gentil serviteur baissait la tête ou détournait les yeux. N’importe, lorsqu’on sortit de table et qu’on alla faire quelques pas dans le parc, afin de se remettre un peu et respirer l’air, le chevalier y emporta l’image sympathique du page et le feu de ses doux regards.

La nuit commençant à tomber, les convives de M. de Watteville songèrent à regagner leurs demeures. Quelques-uns, ceux qui étaient de Paris, ou qui habitaient loin du manoir, y restèrent et y jouèrent jusqu’au coucher. Quant aux plus rapprochés, ils montèrent à cheval et l’un d’eux, le gros baron de Juvisy, avait tant bu qu’on eut beaucoup de peine à le hisser sur son destrier et qu’il fallut, tout le long de la route, deux valets de chaque côté pour le maintenir en selle. Le brave homme n’était plus vraiment de ce monde. M. le conseiller et ses deux amis prirent également le chemin d’Athis.

Le château de ce village appartenait depuis longtemps à la famille Viole. Édifice ancien, mais reconstruit dans le goût du dix-septième siècle, il occupait avec son parc à peu près le milieu de la hauteur qui domine la vallée où la petite rivière de l’Orge se jette dans la Seine. Il n’était donc pas très éloigné du manoir de Chaiges. Des champs, des prés, quelques bouquets de bois et le petit cours d’eau de l’Orge l’en séparaient. On passa la rivière au moulin du Roi, ancien fief des seigneurs de Montlhéry, et par la montée qui se trouve au-dessus on fut bientôt à l’habitation de M. Viole. Pendant la route, le conseiller et le duc s’entretinrent du seigneur de Chaiges.

– Par ma foi, disait M. Viole, c’est un vrai gentilhomme que don Juan de Watteville : comme il nous a bien reçus !

– Oui, répondait M. de Roquelaure, frocard et soudard à la fois, il doit s’entendre à bien vivre.

– Sait-on, monsieur le duc, pourquoi il est venu se retirer à Chaiges ?

– Parce qu’on ne veut plus de lui à Besançon, et qu’on ne s’en soucie guère à Versailles.

– C’est fort possible ; il a couru tant de bruits fâcheux sur son compte... son affaire de Gray et sa livraison de troupes turques à l’Autriche…

– Oui, je connais tous ces bruits-là, mais après tout, le seigneur don Juan traite comme il faut le monde, sa chère est excellente et ses vins sont exquis.

Gaston, qui avait entendu la conversation, poussa son cheval près de celui de M. de Roquelaure et lui dit :

– Savez-vous, mon oncle, d’où vient à M. le bailli le jeune page qui se tenait derrière son fauteuil pendant le souper ?

– Ma foi, mon garçon, repartit le duc, je l’ignore autant que toi.

– Ne l’avez-vous pas remarqué ?

– Nullement. Est-ce que je m’occupe de ces gens-là !

– Mais il a une jolie figure et un air si étrange !

– Eh bien ! va le demander au bailli lui-même, reprit le duc impatienté. Que diable cela peut-il te faire ?

Cette parole termina l’entretien, et, comme on était arrivé au château, les cavaliers descendirent de leurs montures, se souhaitèrent le bonsoir et se retirèrent chacun dans son appartement. En s’étendant sous ses draps, le chevalier se demanda encore plus d’une fois de quelle provenance pouvait être le jeune serviteur de M. de Watteville. Elle ne lui paraissait ni française, ni allemande, ni espagnole, ni même italienne. Quelle était-elle ? Sans trop savoir pourquoi, le démon de la curiosité le piquait à ce sujet et il s’endormit en disant : Il faudra bien que je le sache !

Une semaine après le souper de M. de Watteville, M. de Roquelaure fit appeler son neveu et lui dit de se préparer à venir avec lui à Chaiges faire une visite de politesse au seigneur du lieu. Le jeune homme s’habilla vite et, montant à cheval, suivit son oncle à la résidence du bailli.

Le château de Chaiges ou Chage était aussi vieux que celui d’Athis, mais il avait gardé son aspect féodal. La porte d’entrée principale, fort étroite, était pratiquée dans un massif de maçonnerie, percé de meurtrières et flanqué de deux tours s’appuyant au mur d’une chapelle dont le toit pointu et surmonté d’un clocheton dominait l’ensemble. Deux longs corps de logis en rez-de-chaussée seulement s’étendaient de chaque côté et avaient pour défense un large fossé à demi rempli d’eau faisant le tour des bâtiments et du parc. Le pont-levis étant dressé, les cavaliers longèrent le parapet du côté gauche et arrivèrent à la porte des communs qui, elle, n’était pas fermée. Descendus de cheval, et les bêtes remises en main au valet qui les suivait, le duc et son neveu pénétrèrent par un petit pont dans la cour intérieure du manoir. Mais là, quel spectacle s’offrit à leurs yeux ! Au fond de la cour, adossé à la muraille, assis dans un grand fauteuil et entouré de ses gens, le seigneur de Chaiges semblait tenir un lit de justice. À quelques pas de lui, un paysan, son bonnet à la main, parlait et gesticulait, et plus loin, le corps lié à un arbre, un jeune homme, la chemise rabattue, montrait ses reins et ses épaules en parfaite nudité.

– Tudieu ! monsieur le bailli, s’écria le duc en se découvrant, dans quelle opération vous trouvé-je ?

– Monsieur le duc, je suis bien votre serviteur, répondit M. de Watteville en se levant et s’inclinant ; j’exerce mon droit de haute et basse justice. Ce jeune drôle que vous voyez là-bas, est convaincu d’avoir dérobé des fruits à ce paysan. C’est un des garçons de mes écuries, et je l’ai condamné à recevoir sur les reins vingt coups de verge, sentence qui sera mise à exécution devant vous, monsieur le duc, si vous voulez bien le permettre.

À ces mots, le page du bailli s’approcha vite de M. de Roquelaure, avec un air suppliant, et lui dit :

– Ah ! monseigneur, obtenez, je vous prie, la grâce de ce pauvre garçon.

– Théo ! s’écria M. de Watteville, di te non è bisogno, taci e dietro !Et il continua d’adresser au jeune serviteur, d’un ton fort dur, plusieurs autres paroles qui n’étaient ni françaises, ni italiennes. Le page quitta le duc et vint se ranger auprès du fauteuil de son maître. Gaston était fort ému de cette scène. Il tira son oncle par la manche et lui dit :

– Intervenez, je vous en conjure, en faveur de ce malheureux.

Le duc, qui était bon homme, comprit et s’écria en faisant quelques pas :

– Monsieur le bailli, quand le Roi passe près de l’échafaud d’un condamné, l’action de la justice est suspendue et la sentence mise à néant. Je ne suis point le Roi, mais je suis le duc de Roquelaure, lieutenant général des armées de Sa Majesté, gouverneur de la Guyenne et pair du royaume. J’espère donc que ma présence inattendue en ces lieux portera bonheur à ce pauvre diable, et que vous ne me refuserez pas sa grâce à titre de voisin et d’ami.

– Soit, monsieur le duc, répondit le bailli en inclinant la tête, qu’on délivre ce drôle ! Mais qui payera le dommage ?

– Eh bien ! moi, fit le duc. À combien le dégât ?

– Douze livres tournois ! s’écria le paysan.

– Allons, bonhomme, les voilà ! reprit le duc en tirant de sa poche deux écus de six livres qu’il tendit au rustique. Et toi, jeune homme, ne recommence pas, car une autre fois je ne serais point là pour couper la corde.

Le délinquant baisa les mains de M. de Roquelaure et s’enfuit au milieu de ses camarades. Quant au duc, il remercia fort M. de Watteville de son aimable condescendance, lui assurant qu’il lui était deux fois redevable, d’abord d’un souper excellent, et ensuite d’un acte de charité.

– Ah ! monsieur le duc, ajouta un peu aigrement le bailli, c’est ainsi que l’on perd l’autorité.

– Peut-être, repartit M. de Roquelaure, en secouant la tête.

Et sur ces mots on sortit de la cour et l’on entra dans la salle à manger du château. Là, le seigneur de Chaiges fit asseoir ses deux visiteurs et ordonna à son page qu’on leur servit des rafraîchissements. Le jeune homme disparut et revint bientôt en compagnie d’un valet portant sur un plateau d’argent flacons de vins et gâteaux, auxquels ces messieurs firent modestement fête. Durant ce léger repas Gaston ne perdait point de vue le serviteur du bailli, et il crut voir que ses yeux pleins de joie s’arrêtaient souvent sur lui et semblaient le remercier des bonnes paroles de M. de Roquelaure. La collation terminée, l’oncle et le neveu furent reconduits avec force civilités par M. de Watteville jusqu’à la porte du manoir. Arrivés à quelque distance, le duc ne put s’empêcher de dire :

– Il y va bien, le voisin, la bastonnade pour quelques abricots chipés ! C’est une justice tout à fait à la turque.

– Dame, mon oncle, si ce qu’on dit est vrai, reprit Gaston, il n’aurait pas perdu ses habitudes.

– Chut ! monsieur mon neveu, motus là-dessus, le bailli est une bonne lame, et il n’aime pas à ce qu’on touche à certains points de sa vie... C’est d’ailleurs un homme d’esprit et du meilleur monde. Tout abbé qu’il est, il entend fort bien la gaudriole.

– Quant à moi, il ne me plait guère ; il est poli, c’est vrai, mais sous cette politesse, il se cache de la dureté. Avez-vous entendu les paroles adressées à son page ? Je ne les ai pas toutes comprises, mais quel œil et quel ton ! Il y avait de l’italien et puis des mots qui ressemblaient fort à de l’arabe. Est-ce que ce ne serait pas un garçon venu avec lui de l’Orient ?

– Mais non, ce page a l’air d’avoir tout au plus seize ans et il y a bien plus longtemps que cela que le seigneur don Juan a quitté la Turquie.

– Tout ce que je sais, mon oncle, c’est que le maître et le serviteur parlent turc ou arabe et que cela n’est pas ordinaire.

– C’est possible, mais, Gaston, je te recommande encore une fois de la prudence au sujet de M. de Watteville.

Le lendemain de la visite au château de Chaiges, le dîner achevé, tandis que M. Viole promenait le duc de Roquelaure dans ses nouvelles acquisitions de terres et de bois, madame la douairière et Gaston étaient assis sur un banc de la terrasse et causaient ensemble à l’ombre des premiers tilleuls du parc. Madame Viole, depuis la mort de son mari, n’avait jamais abandonné Athis ; elle y vivait avec son fils, le conseiller du Roi, et tenait sa maison. Ce n’était pas une de ces femmes hautaines, revêches et chez lesquelles l’âge accroît la mauvaise humeur ; c’était, au contraire, une excellente personne d’un caractère doux, d’un esprit bienveillant et qui se plaisait avec la jeunesse. Elle était de celles en qui la bonté, remplaçant la beauté, empêche qu’on s’aperçoive des rides au visage et des cheveux blancs, et qui, toujours agréables, se font aimer jusqu’à leur dernier souffle. Elle s’entretenait avec Gaston de son avenir et, tout en terminant un bout de tapisserie, elle bâtissait pour lui plus d’un château en Espagne. Elle lui disait :

– Eh bien ! chevalier, quand vous nous aurez quittés, qu’allez-vous faire ?

– Ce qu’il plaira à Dieu, madame.

– Comptez-vous entrer au service de Sa Majesté ?

– Mais de grand cœur, si mon oncle y consent et si le Roi veut bien m’admettre.

– Oh, certainement ! il sera facile de vous trouver une place dans un des régiments du corps d’armée que commande votre parent, M. le marquis de Roquelaure.

– C’est mon espoir.

– Et puis après, vous vous marierez.

– Oh ! pour cela, je n’y pense guère.

– Vous avez tort.

– Pourquoi ?

– C’est que je vous crois du cœur, et que lorsqu’on est gentilhomme de bonne race et d’agréable tournure comme vous l’êtes, il y a gros à parier que l’on rendra une femme heureuse.

– En vérité, madame, vous me jugez trop favorablement.

– Mais non, chevalier, à mon âge ou a de l’expérience, et, si je ne me trompe, vous êtes capable de sentiment.

– Ce que je sais, madame, c’est que je suis bien jeune, assez étourdi, mais point méchant... pour le reste, j’attends l’épreuve.

Comme ils en étaient là, un domestique vint annoncer à madame la douairière que quelqu’un du château de Chaiges désirait lui parler.

– Qu’il vienne ici, dit madame Viole, et je le recevrai.

Et comme Gaston faisait mine de se retirer, elle ajouta :

– Restez, chevalier, il n’y a rien de secret entre M. de Watteville et moi.

Le domestique disparut et ramena bientôt avec lui la personne en question : c’était le page du bailli.

Celui-ci tenait à la main une cage d’osier dans laquelle sautillaient quatre petits oiseaux. Il parut un moment surpris de voir M. de Lussan, mais il se remit vite et dit après un profond salut à la douairière :

– Madame, M. de Watteville, mon maître, a l’honneur de vous présenter ses hommages respectueux et de vous offrir quatre petits paons nouvellement éclos et en état de se passer de mère. Il a su que vous désiriez avoir quelques-uns de ces beaux oiseaux dans votre parc et il se fait un plaisir de satisfaire votre envie.

– M. de Watteville est vraiment trop aimable d’avoir pris au sérieux une parole peut-être indiscrète de mon fils. J’accepte son joli cadeau et vais tout de suite, par un bout de lettre, le remercier de sa galanterie. Excusez-moi, monsieur Gaston, de vous laisser un instant seul.

Le jeune homme s’inclina.

Elle se leva, prit la cage des mains du jeune serviteur, examina un moment les petits oiseaux qu’elle contenait, puis l’ayant déposée sur le banc où elle était assise, elle gagna rapidement le château. Le page voulut la suivre et, comme il faisait quelques pas, le chevalier lui dit :

– Ah ! monsieur Théodore, est-ce que vous auriez peur de rester avec moi ?

Le page rougit un peu sans que Gaston parût le remarquer, et s’arrêtant aussitôt il répondit en se retournant :

– Nullement, monsieur le chevalier : je croyais qu’il était plus séant de suivre madame.

– Eh bien ! demeurez avec moi, je veux profiter de notre rencontre seul à seul pour vous demander quelque chose.

– À vos ordres, monsieur le chevalier, fit le page avec une inclinaison de tête.

– Y a-t-il longtemps que vous êtes au service de M. Watteville ?

– Très longtemps.

– Vous plaisez-vous auprès de lui ?

– Oui, monsieur.

– J’ai cru voir cependant hier que votre maître vous avait pas mal rudoyé.

– C’est vrai, M. le bailli n’aime pas qu’on se mêle de ses affaires.

– Je conçois, mais il s’est exprimé en termes durs, à ce qu’il m’a semblé ?

– M. le bailli est vif, cependant il est bon pour moi et je ne saurais m’en plaindre.

– En ce cas vous ne voudriez pas changer votre condition contre une autre plus douce et plus avantageuse ?

– Non, monsieur, pour tout l’or du monde, je ne voudrais quitter la maison de M. le bailli.

– Cela fait son éloge, et surtout le vôtre.

– Ah ! monsieur me suppose plus de qualités que je n’en ai.

– Non, mais vous m’intéressez, et cela depuis que je vous ai vu.

– C’est bien de l’honneur pour moi : monsieur le chevalier est trop bon... il me connaît si peu !

– C’est vrai ; c’est la troisième fois que je vous vois et pourtant il me semble que nous sommes déjà de vieilles connaissances.

Le page ne répondit rien, il baissa les yeux et se mit à tourmenter les plumes de son feutre. Il semblait fort gêné des regards et des interrogations de M. de Lussan ; quand madame la douairière reparut, une lettre à la main, il se remit un peu.

– Tenez, mon ami, dit-elle au page, voici un mot pour M. de Watteville et aussi un écu pour votre peine.

Le page prit la lettre et après s’être respectueusement incliné, répondit à la châtelaine d’Athis :

– Je remercie beaucoup madame la douairière, mais je ne saurais accepter ce qu’elle veut bien m’offrir.

– Eh ! pourquoi donc, jeune homme ?

– Parce que je suis page de M. de Watteville, et non pas…

– Je comprends, interrompit madame Viole un peu étonnée. En vérité, je ne sais pas trop ce que je fais. Allez, mon ami, ne perdez pas ma lettre en chemin et ajoutez-y mes compliments les plus affectueux pour votre maître.

Elle resserra son écu dans le sac pendu à son bras, puis se baissa vers la cage pour examiner de nouveau les bestioles. Quant à Gaston, il suivait des yeux le page, tout pensif et fort intrigué de l’acte de dignité qu’il venait de lui voir faire et auquel il ne s’attendait pas.

– Ils sont gentils les oiseaux de M. de Watteville, dit-il en s’adressant à madame Viole ; mais que pensez-vous du jeune garçon qui vient de les apporter ?

– Qu’il est fort gentil aussi, avec sa voix de demoiselle et ses grands yeux noirs.

– Que croyez-vous qu’il soit, madame ?

– Quelque enfant de condition que M. le bailli aura élevé chez lui.

– C’est assez probable ; il vient de nous montrer qu’il n’était pas de basse origine.

– Oui, il comprend ce qu’il est, il tient son rang, pourrait-on dire, et il fait bien. Ma foi, le seigneur de Chaiges est fort heureux d’avoir de pareilles personnes auprès de lui... Mais voilà M. de Roquelaure et mon fils qui rentrent de la promenade, je vais leur montrer mon cadeau. Monsieur Gaston, voulez-vous bien vous charger de la cage ?

Le chevalier s’en empara galamment et, offrant son bras à la douairière, il se dirigea avec elle vers les deux seigneurs qui s’avançaient également à leur rencontre.

Les diverses scènes qui s’étaient passées au manoir de Chaiges et au château d’Athis et qui avaient montré le page de M. de Watteville sous un jour favorable aux yeux du chevalier, n’étaient guère faites pour éloigner de sa pensée ce jeune serviteur. L’élan de ce dernier à l’égard du malheureux valet d’écurie, son sentiment de dignité vis-à-vis de madame Viole, étaient les marques d’une nature peu commune et elles avaient vivement frappé M. de Lussan. Ajoutez à cela de jolis traits, une tournure élégante, une parole et des façons au-dessus de la condition servile, et l’on comprendra sans peine qu’un cerveau de vingt ans, inoccupé comme l’était le sien, ait eu l’extrême désir de savoir quel était réellement ce personnage. Son oncle lui avait bien dit qu’il ne fallait pas trop s’aventurer dans cette recherche, qu’il y avait peut-être danger à vouloir deviner l’énigme, mais cet avertissement était une raison de plus pour s’en occuper, et à l’âge du chevalier un péril à braver est souvent même un plaisir.

Cependant le temps s’écoulait rapidement et l’on avait atteint les jours les plus chauds de la saison. Un matin, Gaston descendit au bord de l’Orge pour y respirer la fraîcheur de l’eau. Le lieu vers lequel il avait dirigé ses pas se trouvait juste dans l’axe et au-dessous des jardins de M. l’académicien Conrart. À cet endroit la prairie plus restreinte se perdait sous un massif d’aulnes et de peupliers longeant la petite rivière. Le jeune homme s’assit au bord sous un vieux saule pleureur, et, tirant de sa poche un livre, se mit à en parcourir vaguement les pages. Il était seul, plongé dans le silence le plus complet. Peu à peu le livre se détachait de ses doigts et une douce rêverie somnolente allait s’emparer de lui, lorsqu’un bruit semblable à la chute d’un corps dans l’eau frappa son oreille à une vingtaine de pas au-dessus de l’endroit où il se trouvait. Il se réveille et voit à travers les branches du saule, une tête brune s’agiter sur l’onde. Un rayon de soleil tombant tout à coup lui fit reconnaître sous des cheveux relevés au sommet la pâle figure du page. Son cœur battit vivement ; il mit la main contre sa bouche pour n’en pas laisser échapper le moindre cri, et resta immobile, les regards fixés sur le baigneur et suivant tous ses mouvements. Il tremblait de le voir se laisser aller au courant, car étant placé au-dessous de lui, il eût été obligé de quitter sa retraite ; mais le nageur, qui se croyait absolument seul, s’exerçait et restait dans un cercle assez étroit. On eût dit un ondin qui prenait à l’aise ses ébats joyeux au sein des eaux natales. Au bout d’un quart d’heure, probablement las de ses jeux, ou assez rafraîchi, le baigneur se dirige vers la rive où ses habits sont déposés et sort précipitamment de l’eau. En même temps un cri de surprise s’échappe des lèvres de Gaston. Le baigneur est une femme, une femme au corps blanc et svelte dont l’image passe devant lui comme un trait de lumière. L’émotion de Gaston fut si forte que s’il eût été debout, il serait tombé à terre, mais assis contre le saule et caché par son voile de verdure, il put facilement se remettre. Il tâcha de voir encore, mais plus rien, le fantôme était évanoui, tout était redevenu calme. Telle qu’un pur miroir, la petite rivière reflétait tranquillement le vert du feuillage et le bleu du ciel filtrant à travers les branches. Nul autre bruit que la chute d’une feuille, le saut d’un poisson faisant luire ses écailles au soleil, ou le léger zéphyr qui murmurait par moment sur les ondes.

– C’est une femme, c’est une femme ! s’écria le chevalier en se levant rapidement, et comme s’il voulait courir après la Naïade. C’est une femme ! Mon cœur l’avait bien deviné lorsqu’il m’entraînait vers elle !

C’est en vain qu’il remonte jusqu’à l’endroit où la blanche vision s’est perdue, c’est en vain qu’il regarde de tout côté, rien ne reparaît et il reprend le chemin du château, le pied tout chancelant et l’âme pleine d’un trouble inexprimable.

Quelle divine chose que les premiers effleurements de l’aile de l’amour ! Comme le sublime poison qui en découle s’insinue promptement dans les âmes et y cause de profonds ravages ! Pour le chevalier, le page Théodore n’était plus qu’une jeune femme appelée Théodora, et la sympathie qu’il éprouvait pour le page se changeait en une véritable passion à l’égard de la femme. Il n’avait plus qu’un désir, celui de la revoir, de lui parler et de savoir si la douce bienveillance qu’elle avait semblé lui témoigner dans leurs rencontres ne pourrait pas s’élever à un sentiment plus tendre. Il y songeait continuellement avec une sorte d’ivresse, et pourtant une ombre venait parfois attrister sa pensée. Il était difficile, en effet, après la découverte du sexe de Théodora, que le chevalier ne se demandât pas pourquoi elle était au service de M. de Watteville sous des habits d’homme, à quel titre en un mot, elle lui appartenait. C’était un nouveau mystère qui s’offrait à son esprit, et ce mystère, il craignait de le sonder tout en ayant grande envie d’en soulever le voile ; malheureusement les occasions de se voir n’étaient pas faciles. Le château de Chaiges, quoique situé à peu de distance de celui d’Athis, n’en était point tout proche, leurs propriétaires ne se connaissaient que de nouvelle date, et s’il y avait entre eux échange de politesses, leurs visites n’étaient pas très fréquentes. Que faire pour entrer en communication avec la jeune énigme du manoir de Chaiges ? Se confier au hasard et en essayer ; Audentes fortuna juvat, disait Gaston qui se souvenait de son Virgile, et il s’arrêta à ce dernier parti.