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Un ogre, des fantômes, une vigne maudite ou encore une ville infestée de prédateurs attendent le lecteur dans ces textes de nature hybride, à mi-chemin entre contes populaires et enquêtes.
Chaque histoire tourne autour d'un crime (meurtre, vol, enlèvement...) et le fantastique, toujours présent, est ici un moyen de mettre en relief des sentiments humains tantôt sombres, tantôt pleins de bienveillance, souvent nuancés.
On reconnaît dans ces récits des décors romands, transposés dans des ambiances très particulières et on y découvre des personnages à la fois inattendus et emblématiques.
Ces contes, destinés plutôt à un public adulte, se veulent courts tout en proposant quelques scènes marquantes et une certaine réflexion sur la mémoire et le rapport au passé.
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Seitenzahl: 141
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À Andrea, Gabriel et Pascal
Alain Lonfat
Contes en clair-obscur
© 2021.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.
ISBN 9782940444922
I
Dans la rue du Chat noir, celle qui descend vers la basse-ville depuis la forêt, les pavés sont lisses, usés par les déambulations des passants et par les rudes hivers de la région. Lorsque l’éclairage public était encore rare, les nuits pluvieuses, on pouvait, avec un peu de chance, y voir brièvement le reflet de la lune entre deux nuages, étalé et décomposé sur la pente comme sur une rivière soudain pétrifiée.
C’est là, quelques mètres en contrebas des escaliers du Bourg, que l’on retrouva ce qu’il restait de son corps. C’était un matin de novembre, avant l’aube. Sans témoin. La nuit avait été longue, couverte de la lumière de la pleine lune et entrecoupée de hurlements de chiens et de cris d’ivrognes. Vers six heures, le propriétaire de la boulangerie du quartier la vit au sol et l’interpella en s’approchant pour mieux voir. Elle était lacérée, face contre terre, en partie démembrée. Du sang coulait entre les pavés, couvrant le sol d’un quadrillage rouge sombre. Il frémit d’horreur puis appela la police.
L’inspecteur Aeby, de service à ce moment-là, fut dépêché sur les lieux avec deux de ses collègues. Ils ne purent que constater ce que le boulanger avait indiqué. On retrouva des documents dans un sac, à proximité. La victime avait quarante-deux ans. C’était la gérante d’une parfumerie, en face de la gare. Elle n’avait pas d’ennemis connus, une vie de couple sans histoire. Madame Deruy appartenait à une famille prospère, implantée ici depuis des générations. Ce fut un choc pour tout le monde : proches, quartier, et même Fribourg tout entière, ville de modernité et d’humanité, furent soudain pris de peurs profondes comme un village médiéval attaqué par la peste. Un mal qu’on n’imaginait même plus avait frappé. Une barbarie indigne de notre époque et de notre région refaisait surface. Parmi les discussions qui s’échangeaient au-dessus des cafés et des pintes du bistrot des Platanes, les pessimistes marquaient des points. La nature humaine était au fond – tout au fond – bien sombre.
L’enquête était mal engagée. Quel fou, quel sauvage pouvait avoir commis cela ? Sans témoin et sans motif apparent, il fut impossible d’aller très loin. On interrogea beaucoup de monde, la famille, les collègues, les voisins, mais cela ne servit à rien. Les journaux en parlèrent une semaine ou deux, l’histoire fit l’actualité dans tout le pays, puis on recommença peu à peu à se déplacer seul dans les rues, même le soir venu, et à laisser les enfants jouer à l’extérieur, presque sans surveillance.
II
L’hiver, qui débuta tôt cette année, étouffa l’horreur de cette mort à laquelle personne ne pouvait donner de sens et qu’on fut heureux d’oublier. La vie quotidienne, après un bref détour, reprenait son chemin. L’affaire resterait un mystère. Tout au plus quelques experts en médecine légale discutaient-ils, à l’abri des regards, des circonstances et des causes possibles de ce décès. Le fontainier vint, comme chaque année, parcourir les quartiers et planter sa grande clé dans des orifices que lui seul connaissait pour couper le flux des fontaines avant les premiers gels. Promenant sa longue barbe grise de place en place, il sifflotait une mélodie qui, pour les oreilles des habitués, annonçait l’arrivée des grands froids. Les têtes se couvrirent de bonnets, les cous d’écharpes et, sous le givre du matin, le bitume des rues semblait plus clair et plus dur. Les illuminations de Noël commencèrent, une à une, à orner les rues et les vitrines. L’excitation de fin d’année pouvait se lire sur les visages.
Mais un deuxième puis un troisième cadavres retrouvés, en morceaux, dans la vieille ville secouèrent à nouveau la bourgade et la couvrirent définitivement d’une chape d’angoisse, de panique et d’insomnie. La Ville Libre était désormais captive de ses peurs. Le tueur invisible, évaporé aussitôt son forfait commis, occupait toutes les discussions. Chacun avait sa théorie, les familles des victimes étaient même parfois pointées du doigt. Les bistrotiers, eux, se frottaient les mains, car les températures fraîches, ajoutées au besoin naturel de parler, d’échanger pour se rassurer et d’être en groupes, remplissaient leurs salles et faisaient couler les boissons à flots. Les discussions à bâtons rompus se prolongeaient et asséchaient les gosiers.
Quelques-uns affirmaient avoir vu le meurtrier. Mais l’inspecteur Aeby ne put obtenir deux témoignages concordants. Devant agir pour le bien de la population, mais sans aucune piste, il plaça des hommes et des femmes de son équipe dans tous les coins de la ville, du pont de Zähringen aux frontières de Marly. La plupart d’entre eux étaient en civil, déguisés en passants, en clients attablés dans les cafés, en paysans, en étudiants. Cette approche fut vite payante, car à ces morts sans visage fit suite un quatrième meurtre. Et cette fois, les témoins surent très précisément ce qu’ils avaient vu.
On appela Aeby un soir, vers vingt-et-une heures. Il laissa sa famille devant la télévision, courut à l’extérieur et sauta dans sa vieille Renault. Un homme suspect, inconnu, encagoulé dans un vieux training, avait été repéré dans la brume du soir, alors qu’un couvre-feu de fait s’était déjà installé dans toute l’agglomération. Il semblait suivre une jeune femme emmitouflée dans un manteau rouge. Elle était ensuite rentrée chez elle, quelques centaines de mètres plus loin, et l’homme mystérieux avait continué son chemin. Bertil, l’un des agents de police en civil, l’avait croisé et salué mais il n’avait eu aucune réponse. Par sécurité, Bertil allait le suivre… Aeby, intrigué, voulut malgré tout rejoindre son collègue sur place. Mais en arrivant, il allait vite découvrir que cette affaire dépassait ses compétences.
L’homme avait été discrètement suivi de loin jusqu’aux portes de la ville. Là où les réverbères commencent à se faire plus rares au bord des champs. Puis l’agent Bertil avait cru voir, au loin dans le brouillard, sa silhouette encapuchonnée quitter soudain la route en courant et s’effacer dans l’obscurité, poursuivant peut-être quelqu’un ou quelque chose. Il s’approcha aussi vite que possible et entendit des cris. Des cris d’homme. Il avança à son tour dans la terre grasse du champ et, sortant son arme de service, il braqua de l’autre main, devant lui, le rayon de sa lampe de poche. Mais les nappes de brouillard ne lui laissaient voir que des volutes inconsistantes et trompeuses. Il s’éloigna encore de la route, avançant lentement, ses pieds s’enfonçant dans le sol spongieux, et il eut l’impression d’entendre des soupirs, là, tout autour de lui. Ou, plus que des soupirs, des halètements. Il sentit une sueur glacée poindre sur son front. Soudain, il entendit derrière lui le crissement des pneus de la voiture d’Aeby qui arrivait et, tournant dans sa direction, l’éclaira de ses phares. Bertil aperçut alors la scène, une quinzaine de mètres devant lui.
L’inconnu à capuche n’avait finalement tué personne. Au contraire, on retrouva là une partie de son corps mutilé. Le policier avait vu les meurtriers dans la pénombre et beaucoup d’autres personnes les avaient entendus. Si leurs cris laissaient déjà peu de doutes possibles, le responsable du service des forêts, venu par la suite identifier sur place les traces de pas dans la neige et la boue, fut formel. Des loups s’aventuraient jusqu’en ville. Une meute. Une dizaine, peut-être. Étrangement discrets jusqu’au moment de leur attaque, ils étaient repartis peu après, sans qu’il fût possible de les suivre. Cela le laissa perplexe. Aucun loup n’avait été répertorié dans la région depuis plus de vingt ans. Et cet animal s’attaquait rarement à l’être humain. Comment avaient-ils pu arriver jusqu’en zone urbaine sans être aperçus plus tôt ? Pourtant ils étaient bien là, venus d’on ne savait où. Ils avaient, cette fois encore, laissé un corps sans vie aux membres en partie arrachés et à la gorge déchirée. On l’identifia plus tard comme un technicien étranger, de passage dans une entreprise de la région, arrivé quelques jours plus tôt. Il ne parlait pas français et logeait dans une pension un peu à l’écart, quatre cents mètres plus loin sur cette route. Il n’avait sans doute même pas entendu parler de la vague de morts frappant la ville. Il gisait maintenant dans son sang, sur l’herbe et la boue. Tout autour de lui, la fine neige imbibée de sang formait une auréole rose.
III
Ces meurtriers inattendus, que l’on croyait relégués aux contes pour enfants, pouvaient apparemment, à la faveur du brouillard et de la nuit, frapper n’importe qui, n’importe où. Le plus inquiétant était qu’ils semblaient tuer par cruauté, sans même dévorer entièrement leurs victimes. Ils les lacéraient brutalement avant de disparaître comme une ombre, signant leur œuvre d’une vague de hurlements sinistres.
La rue du Chat noir, celle de Romont, celle de Lausanne, tout prit en quelques jours un caractère profondément lugubre. Les gargouilles adossées aux angles des murs, craquelées comme par le froid, semblaient vouloir se réveiller, soudain s’ébrouer, secouer leur couche de givre et de poussière et reprendre leurs droits. Même un dragon de fer forgé agrippé à un balcon du premier étage, noir comme suie, semblait vivace, remuant la queue en signe d’impatience. Un sentiment de panique gagna la population, aussi inévitable et implacable que la bise noire qui nous confirme que l’hiver est arrivé.
En cette époque où les craintes se portaient sur les fous, les psychopathes, les activistes, les révolutionnaires, des « autres » qui restaient malgré tout humains, soudain, les gens se retrouvèrent aussi démunis que leurs ancêtres. La nature, que l’on avait perdu l’habitude de craindre, nous replongeait tous, d’un coup, dans notre condition de proie. Et la ville changea de visage comme un seul homme. Une peur plus ancienne que l’être humain lui-même refaisait surface. C’était cette peur instinctive et enfantine : la peur du loup, celle d’être mangé, une peur brutale et irraisonnable que l’on pensait disparue au fil des générations. Alors que les employés du service des forêts commençaient à sillonner tous les jours les bois dans leurs jeeps, nerveusement, sans lâcher leurs fusils des mains, les adultes ravalaient leur angoisse pour ne pas affoler les plus jeunes. Mais les enfants, la sentant bien malgré tout, reportaient leurs peurs sur tout ce qu’ils voyaient. Ils comprenaient, souvent pour la première fois, que les grandes personnes étaient aussi démunies qu’eux-mêmes et ce sentiment les perturbait profondément.
La crainte touchait aussi Marthe et Léon. Ils arrivaient tous les jours à l’école, leur cartable à la main. Ils ne le portaient jamais sur le dos, ils n’aimaient pas ça. Marthe avait deux ans de plus que son frère ; il la suivait presque partout, son regard accroché aux longues mèches brunes qui pendaient sur la nuque de la jeune fille. Même en pleine journée, ils rasaient souvent les murs, de peur d’être soudain encerclés de bêtes féroces. Depuis ces attaques, comme la plupart des enfants, ils se tenaient tranquilles, plus sages, comme si un mélange du loup carnassier, de leur instituteur et du père Fouettard pouvait à tout instant surgir et les punir à la moindre désobéissance. Ils cachaient sous une apparente docilité leur profonde nervosité.
Entre-temps, les recherches se poursuivaient. Les attaques s’étaient concentrées dans la basse-ville, comme si les loups pensaient y trouver de quoi se nourrir. Pourtant on n’y trouvait plus, à cette époque, ni bétail ni boucherie. Et d’ailleurs les prédateurs semblaient se rassasier de peu.
– C’est le début de l’hiver, expliquait un ancien garde-faune à un journaliste. C’est l’époque où les louveteaux deviennent adultes. Ils s’émancipent, deviennent plus impulsifs, plus intrépides que les loups plus âgés. Ils ne suivent plus docilement leurs parents et s’aventurent parfois sur d’autres territoires, comme celui des hommes. Mais une telle agressivité, des attaques aussi brutales, non, je n’ai jamais vu ça. Même avec des animaux enragés.
Les gens ne sortaient presque plus de chez eux les jours de brume, de pluie ou de neige. Un mois passa sans aucune nouvelle attaque. Des traques s’organisaient durant la journée, en forêt, sans qu’on pût découvrir où se cachaient les prédateurs. Les neiges fréquentes ne permettaient pas de suivre leurs traces et même les chiens n’y parvenaient pas. Mais au soir, chacun sentait qu’il n’était plus maître de son territoire, que la nuit appartenait à la meute.
Des hommes armés furent postés à divers carrefours, du lever du soleil au début de la soirée. Un soir, peu avant de quitter son poste, l’un d’eux sonna l’alarme. Quatre loups, noirs de la tête à la queue, s’étaient approchés du pont de Berne, prêts à entrer et rôder dans la zone habitée. Après des décennies d’absence totale de cet animal, tout le monde avait oublié jusqu’à son apparence. On avait oublié sa taille, sa voracité, sa manière de montrer ses crocs dans un rictus effrayant avant d’attaquer. Malgré son fusil, le sonneur d’alarme ne put se défendre face à ces assaillants. En arrivant, les autres ne purent que retrouver, dans une mare de sang, son corps mutilé. À nouveau, les bêtes étaient reparties aussi vite qu’elles avaient surgi. On entendit alors, dans le calme étrange qui était revenu, des sanglots et comme des cris d’enfants, au loin. Toute la brigade, formée de policiers mais aussi de simples habitants, se précipita. Les cris venaient apparemment d’un bâtiment du quartier. Mais ils étaient difficiles à localiser précisément. Puis ils s’éteignirent peu à peu. Les loups avaient disparu dans les gorges du Bois-aux-Gouttes et personne ne se risqua à les poursuivre cette nuit-là.
Aucune autre mort ne fut constatée. La ville entra dans une sorte d’hibernation forcée. Toutes les mesures avaient été prises pour éviter que quiconque reste seul, les gens se déplaçaient moins et les rues restaient vides. Les commerces, les écoles, les usines et même les offices religieux modifièrent leurs horaires pour que personne ne dût se trouver dehors après la tombée de la nuit.
IV
La semaine suivante, en classe, Léon se sentit mal. L’instituteur, le voyant pâle, le fit conduire à l’infirmerie. L’infirmier lui fit retirer son pull et sa chemise pour l’ausculter. Il vit son dos couvert de griffures, d’hématomes et de rougeurs.
– Mon Dieu, mais que t’est-il arrivé ? lui demanda-t-il.
– Rien, répondit l’enfant.
– Mais tu es couvert de blessures ! Quelqu’un t’a frappé ? D’autres élèves t’ont frappé ?
– Non.
– Qui ?
– Personne.
L’enfant s’entêta et ne dit plus rien. L’infirmier poursuivit son contrôle, lui donna quelques biscuits, lui passa une pommade sur le dos, le photographia puis le laissa partir.
L’instituteur, informé, observa Léon attentivement durant le reste de la semaine, pendant les cours et pendant les pauses. Il ne parlait pas beaucoup aux autres, il semblait malade sans vraiment l’être. Les parents de Léon furent convoqués le lundi suivant et ne purent fournir d’explication. Ils restèrent silencieux, se regardant l’un l’autre d’un regard lourd. L’enseignant leur suggéra d’en parler, au calme, avec leur enfant, de prendre leur temps pour regagner sa confiance.
Le surlendemain, la nuit s’installa tôt, vers seize heures, précédée par un brouillard sombre. Elle sembla plus obscure que toutes les autres, comme annonçant un nouveau carnage.
L’alarme sonna à nouveau. Il était à peine dix-huit heures, mais l’obscurité et les rues désertées donnaient l’impression qu’il était beaucoup plus tard. Dans cette nuit glacée, tout semblait immobile, sous un ciel noir où luisaient faiblement des étoiles semblables à de lointains boutons d’argent. Du haut de la cathédrale, une vigie avait repéré des grognements portés par le vent, qui semblaient à nouveau se diriger vers les bas quartiers.
Les plus téméraires empoignèrent leur fusil et leur lampe, certains leur fourche et leur torche, et ils s’acheminèrent en groupe vers la rue de Stalden pour rejoindre la basse-ville. Le son lointain de la respiration des loups y courait à travers les rues. Combien étaient-ils ? Leur écho dans les rues vides résonnait comme s’ils étaient des centaines. Cela venait de la rue de Saint-Jean. Des cris retentirent. Le groupe s’y engagea, éclairant bien sur son passage, de part et d’autre, les murs décatis des bâtisses pour repérer les monstres qui pourraient y rôder dans l’ombre.
Ils trouvèrent la porte du numéro 9 grande ouverte. Mais les hurlements des animaux se faisaient plus lointains, devenant peu à peu de simples rumeurs, comme si les loups avaient déjà gagné un autre lieu. Et à nouveau, dans le silence qui s’était réinstallé, des pleurs d’enfants se firent entendre. Ils descendaient du premier étage et coulaient, pleins de douleur, le long des murs, sur la peinture usée et trouée des façades.
