Contes et légendes de Bornéo - Mady Villard - E-Book

Contes et légendes de Bornéo E-Book

Mady Villard

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Beschreibung

Un florilège de mythes, de contes et de légendes permet de pénétrer dans l'imaginaire de Bornéo

Le nouveau volume de la collection "Aux origines du monde" amène le lecteur sur l’île mystérieuse de Bornéo, où l’exploratrice Mady Villard s’était installée au début des années 1970. Dans la partie montagneuse de l’île, qui appartient à la Malaisie, elle a été accueillie par "des hommes aux longues oreilles et au coeur gros comme ça". Elle raconte cette aventure humaine chez les anciens chasseurs de têtes dans un récit qui, lors de sa publication en 1975, a rencontré un vif succès auprès du public. Les anciens des quatre peuples (les Kelabits, les Kadazans, les Muruts, les Punans), qu’elle fréquentait lors de ses longs séjours à Bornéo, lui ont livré des secrets ancestraux, notamment des contes, mythes et légendes. Pendant toutes ces années, ils sont restés dans ses archives, mais la rencontre avec Magali Tardivel-Lacombe, jeune femme passionnée par le merveilleux, l’a incitée à sortir ces trésors du fond du tiroir. Ensemble elles ont mis en forme et annoté ces trente-quatre récits issus du patrimoine oral de Bornéo. Chaque récit est l’occasion de découvrir, en filigrane, une coutume, une croyance, un animal : il est question de parangs affûtés, de veillées autour de la lampe à dammar, de chasses au sanglier, d’esprits de la forêt… Au milieu de la jungle, on croise le dragon du Mont Kinabalu, l’esprit mangeur d’hommes ou encore le crocodile blanc de la rivière Pegalan.

À PROPOS DE LA COLLECTION

« Aux origines du monde » (à partir de 12 ans) permet de découvrir des contes et légendes variés qui permettent de comprendre comment chaque culture explique la création du monde et les phénomènes les plus quotidiens. L’objectif de cette collection est de faire découvrir au plus grand nombre des contes traditionnels du monde entier, inédits ou peu connus en France. Et par le biais du conte, s’amuser, frissonner, s’évader… mais aussi apprendre, approcher de nouvelles cultures, s’émerveiller de la sagesse (ou de la malice !) populaire.

DANS LA MÊME COLLECTION

•  Contes et légendes de France
•  Contes et légendes de la Chine
•  Contes et légendes du Burkina-Faso
•  Contes et légendes d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche
•  Contes et récits des Mayas

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Seitenzahl: 199

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Introduction

Ces contes et légendes font partie d’une centaine de contes que j’ai recueillis à Bornéo au début des années 1970.

C’est « par accident » que je découvris les indigènes vivant sur les régions montagneuses au cœur de l’île. Je rencontrai d’abord quatre d’entre eux, venus sur la côte faire leur troc annuel. Sympathisant avec eux, je les suivis jusque dans leur maison-village, située à plusieurs semaines de pirogue de la côte, sur les plus hauts sommets de Bornéo.

Là, je découvris avec surprise un petit peuple souriant, décontracté et très hospitalier. Je devais partager leur vie jusqu’à la prochaine descente de la pirogue du chef l’année suivante. Très vite, je me sentis à l’aise parmi eux, partageant leur vie en toute simplicité. Bientôt, le grand chef Raja Marane et son épouse Bala Lat Pou’oune m’adoptèrent sous le nom de Dayang Marane.

Le livre dans lequel je relate cette aventure, Bornéo – Chez les hommes aux longues oreilles, fut nommé meilleur livre du mois à sa parution aux éditions Nathan en 1975, et reçut la médaille d’argent 1977 de la Société académique Arts-Sciences-Lettres.

Par la suite, je revins chez ma famille adoptive de Bornéo pour y rester cinq ans. Les contes et légendes du présent recueil traduisent bien l’atmosphère qui régnait parmi les anciens chasseurs de têtes.

Mady Villardseptembre 2011

Avant-propos

Dans les régions du Sarawak et du Sabah (cf. carte), l’exploratrice française Mady Villard a recueilli une centaine d’histoires traditionnelles, en procédant de deux manières différentes : d’une part, elle a enregistré les conteurs dans sa famille adoptive kelabite, et d’autre part elle a demandé à des instituteurs de donner à leurs élèves la consigne d’écrire les contes de leurs grands-parents. Plus de quarante ans plus tard, elle a décidé de me confier ces contes et légendes inédits, afin qu’un recueil soit présenté au public francophone. Dans ce projet, elle m’a laissée libre de choisir les textes que je souhaitais ; j’ai donc tâché de présenter une palette variée d’histoires, de lieux, d’ambiances.

Pour moi qui ne suis pas encore allée à Bornéo, le défi était de taille. Je ne suis ici qu’une humble passeuse : entre les conteurs de Bornéo et moi, il y a non seulement Mady Villard et sa traduction, mais aussi beaucoup de temps écoulé… Je devais donc trouver un équilibre entre la trame brute telle que l’exploratrice l’avait consignée, et la réécriture destinée à rendre les contes agréables pour un lecteur occidental du XXIe siècle.

Alors que je réfléchissais à la marge de manœuvre dont je disposais, d’épineuses questions ont émergé. Tout d’abord un problème de langue. C’est Mady Villard qui a traduit ces contes et légendes, soit depuis le kelabit dans sa maison-village, soit depuis l’anglais dans les écoles. En ce qui concerne le kelabit, Mady Villard maîtrisait au quotidien cette langue, qu’elle a même été la première à répertorier systématiquement en vue de réaliser un dictionnaire. Lorsqu’elle recueillait les contes au sein de sa famille adoptive, elle n’était cependant pas toujours en mesure de comprendre le langage utilisé par les anciens dans ce contexte. En effet, le dialecte évoluait tellement vite d’une génération à l’autre, que les jeunes Kelabits eux-mêmes avaient parfois du mal à comprendre mot pour mot les histoires de leurs grands-parents. Mady Villard concède donc qu’ils ont pu parfois prendre des libertés en lui expliquant certaines paroles de leurs aïeux. J’imagine qu’il en serait de même si nous entendions nos grands-parents raconter des histoires en français mêlé de patois : nous comprendrions le sens général, mais s’il fallait l’expliciter à un auditeur extérieur, il y aurait des interprétations, voire peut-être des contresens. Sans oublier que les contes possèdent leur langage propre, difficile à traduire. Comment expliquer, par exemple, notre fameux « Tire la bobinette et la chevillette cherra » ?…

Concernant les contes collectés en anglais, les problèmes soulevés sont différents. Il va sans dire que Mady Villard maîtrisait cette langue et a traduit sans difficultés les contes écrits par les élèves. Or l’anglais n’était évidemment pas leur langue maternelle ; il leur était enseigné par les Peace Corps envoyés par l’administration Kennedy. Les élèves transposaient donc dans une langue étrangère des contes entendus dans leur dialecte local, voire familial.

Cette méthode de collecte utilisée par Mady Villard m’a ainsi confrontée à des problèmes délicats : non seulement il est malaisé de passer de l’oral à l’écrit, d’une langue locale à une langue officielle, d’un contexte familial à un contexte scolaire, mais en outre on peut légitimement se demander si tous les enfants ont la « fibre conteuse » et si ceux-là ont su transmettre les nuances et la charge symbolique véhiculées par les contes… En un mot, un écolier mis en situation de devoir sur table est-il à même de retranscrire une histoire traditionnelle dans toute sa complexité ? Il n’en reste pas moins, bien sûr, que le travail de ces élèves d’autrefois reste aujourd’hui une précieuse ressource documentaire.

Au-delà de ces questions méthodologiques, il m’a fallu composer avec l’exigence de Mady Villard, qui souhaitait rester le plus fidèle possible aux versions initiales. Il s’agissait avant tout d’étoffer les textes afin de les rendre plus vivants. Des anecdotes puisées dans les notes de l’exploratrice et d’autres documents sur Bornéo m’ont permis de stimuler nos cinq sens si évocateurs et de donner au lecteur l’impression d’évoluer dans cette jungle aussi fascinante qu’inquiétante. Tout au long de ce travail, les remarques avisées de Mady Villard m’ont beaucoup guidée. Mon récent voyage autour du monde m’a également aidée à trouver les mots justes pour décrire la chaleur moite, les saveurs des fruits exotiques, le fouillis végétal de la forêt tropicale…

Cependant il m’a parfois fallu aller plus loin dans la réécriture. Lorsque je disposais de trames narratives lacunaires ou décousues, j’ai veillé à fluidifier l’histoire et à en renforcer la cohérence, en restant au plus près du contexte. Les relectures attentives de Mady Villard m’ont permis d’éviter les contresens.

Je souhaite souligner que ce recueil est avant tout dédié au grand public, dans le but que ces histoires ne restent ni enfouies dans les cartons de l’exploratrice, ni cantonnées aux cercles restreints des spécialistes. Chaque récit est l’occasion de découvrir, en filigrane, une coutume, une croyance, un animal. Il est question de parangs affûtés, de veillées autour de la lampe à dammar, de chasses au sanglier, d’Esprits de la forêt… Afin de satisfaire les lecteurs qui voudraient en savoir plus, j’ai assorti certains contes de notes. Également, les mots signalés par un astérisque sont expliqués dans un petit glossaire ; j’ai toutefois veillé à ce que le texte puisse être compris sans y avoir recours.

À mes yeux, une histoire est d’autant plus belle si, par la même occasion, elle offre à connaître des sociétés et des modes de pensée aux logiques différentes des nôtres. En ce qui concerne Bornéo, rien ne m’a plus émue que de découvrir l’équilibre fragile (aujourd’hui menacé) que l’homme a dû inventer afin d’assurer sa survie dans une nature aussi inhospitalière que celle de la jungle primaire. C’est ce que j’ai voulu rendre prégnant ici. Cependant, même si ces contes et légendes de Bornéo rendent un hommage sincère à des peuples bien réels, il n’en reste pas moins qu’ils s’inscrivent dans une temporalité indéfinie, immémoriale. Souvent, un imaginaire foisonnant entre dans la danse… et les animaux se mettent à parler !

Grâce au travail de Mady Villard et à la confiance qu’elle m’a accordée, c’est la première fois que des lecteurs occidentaux vont pouvoir découvrir quelques légendes de cette île immense à l’histoire millénaire. Cela m’apparaît d’autant plus précieux qu’à l’origine, ces civilisations ne pratiquaient pas l’écriture. Puisque les peuples bornéens évoqués dans ces récits ont accès à l’école depuis plusieurs générations, j’espère qu’ils liront un jour ce recueil et y retrouveront les histoires racontées par leurs grands-parents…

Magali Tardivel-Lacombeaoût 2011

Bornéo en bref

Quatrième île au monde avec une superficie de 736 000 km2 (environ une fois et demie la France métropolitaine).

10 millions d’habitants environ.

L’île est partagée entre trois États : le Brunei, la Malaisie (régions du Sabah et du Sarawak) et l’Indonésie (région de Kalimantan).

Les contes de ce recueil ont été recueillis dans les régions du Sabah et du Sarawak.

Deux peuples du Sabah :

- les Kadazans, peuple sédentaire. Également appelés Dusuns ;

- les Muruts, peuple semi-nomade. Réputés les premiers habitants de la région, ils sont les ennemis de toujours des Kadazans, et les cousins des Kelabits.

Deux peuples du Sarawak :

- les Kelabits, peuple sédentaire habitant les hautes montagnes en amont du fleuve Baram, non loin de la frontière avec le Kalimantan. Mady Villard a été adoptée par un de leurs chefs ;

- les Punans, peuple nomade qui vit de la chasse et de la cueillette sur les plus hauts sommets.

Ces peuples mènent aujourd’hui une vie « moderne ». Les uns ont presque abandonné les longues-maisons, les autres se sont en grande partie sédentarisés.

Comment Kinoringan créa le monde

Légende dusune

Au commencement, Kinoringan et sa femme Yumun vivaient seuls dans le ciel. Mais un jour, Kinoringan dit à Yumun : « Nous serions mieux ici si nous pouvions nous divertir en regardant des gens vivre au-dessous de nous. » Et, s’emparant de son bouclier et d’un plat à riz rond appelé nyiru, il décida de créer la Terre. Il mit le bouclier à l’envers et le nyiru par-dessus, puis les fit descendre dans les profondeurs sous lui.

Le bouclier devint la Terre et le nyiru, placé au-dessus, devint le ciel.

« Cette Terre n’est pas assez lourde », déclarèrent ensemble Kinoringan et Yumun. D’un commun accord, ils posèrent dessus un énorme caillou. Ils l’appelèrent le mont Kinabalu1. C’est là que, dorénavant, Kinoringan jugerait les humains quand ils mourraient.

Cependant la Terre n’était toujours pas assez lourde au gré du dieu et de son épouse. Alors ils y dispersèrent un grand nombre de cailloux, qui devinrent les îles Mantanani. Puis ils creusèrent de leurs mains un large trou qu’ils remplirent d’eau et qui devint la mer. Ceci fait, ils se promenèrent sur cette terre nouvelle et molle, dans laquelle leurs pieds lourds laissèrent des empreintes. Celles-ci formèrent les collines et les vallées.

Quand la Terre leur parut terminée, ils purent enfin y mettre des hommes.

Pour commencer, ils taillèrent un homme et une femme dans un rocher. Mais ces êtres de pierre ne pouvaient ni parler, ni marcher, et Kinoringan et Yumun les abandonnèrent.

Alors le couple divin sculpta du bois pour faire l’homme et la femme. Si ceux-là pouvaient parler, ils restaient en revanche incapables de se déplacer. Aussi furent-ils brûlés – et leurs cendres devinrent des déserts.

Pour finir, Kinoringan et Yumun créèrent l’homme et la femme à l’aide d’un nid de fourmis. L’homme et la femme pouvaient enfin parler et marcher. C’est ainsi que prit naissance la race humaine.

Aujourd’hui, Kinoringan est le roi des Esprits. On dit que chaque fois qu’un enfant naît, il prend un morceau de corde sur lequel il fait un certain nombre de nœuds. Cette corde, c’est l’histoire de la vie du nouveau-né : le nombre de nœuds correspond au nombre d’années qu’il passera sur Terre. Chaque année, Kinoringan défait un nœud de la corde. Lorsqu’elle est redevenue lisse, la mort survient.

Il arrive que le dieu s’endorme alors qu’il est en train de faire un nœud. Quand il se réveille, ne sachant plus où il en était, il prend une nouvelle corde et recommence. C’est pourquoi certains hommes bénéficient d’une vie plus longue que d’autres. Si Kinoringan s’endort alors qu’il s’apprête à faire le premier nœud, le bébé mourra avant d’avoir un an.

On dit que, lorsqu’un homme meurt, son Esprit se rend au sommet du mont Kinabalu. Sur sa route, il doit traverser la rivière Tempasuk et passer devant la maison de la vieille Oduk Nagatob, fille de Kinoringan et Yumun. À ce moment-là, la vieille femme vérifie si le dernier nœud de la corde de l’homme a bien été défait. Si tel n’est pas le cas, Oduk Nagatob renvoie l’Esprit chez lui. C’est pourquoi on dit que le démon revient à la maison certains jours.

Mais si le nœud de la corde de vie a bien été dénoué, alors l’Esprit du défunt escalade les flancs du mont Kinabalu. Le voyage demande normalement sept jours à un Esprit. Après le septième jour, il retournera à nouveau sur la Terre, avec une nouvelle corde préparée par Kinoringan.

Au commencement…

Légende kadazane1

À l’époque où la forêt vierge de Bornéo était encore ignorée des dieux et des hommes, un énorme rocher éclata près du mont Kinabalu. Il en sortit deux petits enfants : un garçon nommé Nanangkis et une fillette nommée Babalayong. Bien qu’ils fussent minuscules, les enfants survécurent. Pour tout outil, ils possédaient un parang* et une hache.

Ils appelèrent le lieu où ils vivaient Nunuk Taragang, ce qui veut dire « banian rouge ». Et en effet, le paysage autour d’eux était d’une couleur flamboyante. Les premiers temps ils se contentèrent de boire l’eau d’une source chaude. Aujourd’hui certains remarquent que cette histoire a dû commencer près des sources chaudes de Poring, au pied du mont Kinabalu. Quand ils grandirent un peu, le frère et la sœur apprirent à faire du feu avec du baduk, une sorte de coton obtenu à partir d’un palmier de jungle, et purent cuire des racines et des baies.

Une nuit Nanangkis eut un rêve. Dans ce rêve, une voix lui disait de retourner auprès du rocher dont il était sorti avec sa sœur Babalayong ; il y trouverait un noyau qu’il devrait mettre en terre. Le lendemain, le garçon suivit les indications de la voix du rêve. Après avoir planté le noyau, il se sentit heureux à l’idée de récolter bientôt de beaux fruits. Cependant, quand la pousse eut atteint sa taille d’arbre, celui-ci ne portait ni feuille, ni fruit. Les deux enfants l’appelèrent kayu natus2.

Le temps passa. Au sommet du kayu natus finirent par apparaître d’énormes feuilles, que les enfants appelèrent tapako. Elles étaient si larges et si touffues que la lumière du soleil ne passait pas au travers. Protégé par cette généreuse ramure, un oiseau vint faire son nid dans les branches de l’arbre. Les enfants l’appelèrent Mondou.

Les années passèrent et un beau jour, Nanangkis et Babalayong devenus grands se marièrent. Ils eurent beaucoup d’enfants, mais à cause de l’épais feuillage du kayu natus, ils ne voyaient jamais la lumière du soleil et n’étaient pas en bonne santé. Aussi Nanangkis décida-t-il de couper l’arbre. Avec la hache, il s’escrima longuement sur le bois dur, parvenant à peine à entamer l’écorce. Hélas ! le manche se brisa bien avant que le tronc ne cédât. Comme il ne s’était jamais servi d’un outil, il ne savait comment réparer sa hache et dut abandonner l’idée d’abattre l’arbre.

La nuit suivante Nanangkis eut un rêve. La voix qui, tant de lunes auparavant, lui avait déjà parlé en songe, lui demandait de retourner auprès du rocher dont il était sorti avec Babalayong, sa sœur et désormais épouse. Il trouverait une sarbacane à l’endroit même où il avait autrefois ramassé le noyau. La voix l’exhorta également à chercher un pollod, sorte de palmier dont l’écorce lui servirait à fabriquer des flèches pour la sarbacane et dont le cœur lui permettrait d’empenner les flèches.

Le lendemain, l’homme fit ce qui lui avait été ordonné. Lorsqu’il eut trouvé la sarbacane et fabriqué les flèches, il s’en fut tuer Mondou. La voix du rêve lui avait en effet expliqué comment prélever et sécher les veines de l’oiseau, qui serviraient ensuite à refixer le manche de la hache. Couper l’arbre fut soudain beaucoup plus aisé. Au premier coup, le métal blessa le bois. Au deuxième coup, l’arbre fut ébranlé. Et au troisième, le kayu natus s’abattit de tout son long sur le sol. Le tronc se transforma en une large rivière, et les branches en affluents.

Lors de sa chute, l’arbre était tombé sur un Esprit mauvais qui, aussitôt, se mit à crier. À Nanangkis effrayé, il ordonna de lui payer un tribut (sogit), faute de quoi ses enfants mourraient. C’est là que certains situent le début de la pratique kadazane* du mogondi*, l’offrande pour apaiser l’Esprit mauvais.

Par la suite, Nanangkis et Babalayon eurent beaucoup d’autres enfants. Ceux-là resplendissaient de santé car ils pouvaient jouir des bienfaits du soleil et de la rivière née du kayu natus. L’un d’eux fut appelé Kimbalu, car il était né tout près du mont Kinabalu. Certains chuchotent que l’on peut encore trouver une jarre à l’emplacement exact de cette naissance. Selon une tradition très ancienne, nul n’est autorisé à la déplacer, si ce n’est l’aîné de la famille.

Kimbalu se maria et eut six fils : d’abord Lugu, puis Giniab, Gupuk, Kambu, Matahib, et enfin Tundoh. Tous eurent à leur tour beaucoup d’enfants et vécurent dans cette région de Nunuk Taragang où leurs grands-parents sortis de leur rocher avaient vu le jour.

Or un septième et dernier fils vint au monde. Kimbalu et sa femme l’appelèrent Pinsod. À sa naissance il tenait dans son poing un œuf, qui se brisa. Le poussin qui en sortit devint en grandissant un coq superbe. Son bec était en cuivre et ses pattes en or. Il refusait de prendre toute nourriture à même le sol ou le plancher de la hutte, picorant uniquement ce qui lui était présenté dans un plat spécial appelé pin-jawalan.

Le temps passa et Pinsod grandit. Une nuit il eut un rêve, dans lequel son coq lui demandait de quitter Nunuk Taragang. Il était fatigué de vivre là et désirait voyager. Il dit aussi à Pinsod que, partout où il s’arrêterait pour chanter et battre des ailes, ses frères et lui pourraient prendre possession de ces territoires. Le lendemain, quand Pinsod vit son coq s’envoler, il appela bien vite ses frères et leur raconta son rêve. Suivis de leurs épouses et de tous leurs enfants, les sept frères menés par l’aîné, Lugu, s’enfoncèrent sans tarder dans la jungle, à la poursuite du coq…

C’est ainsi que, suivant leur coq doré, les descendants de Kimbalu, eux-mêmes descendants de Nanangkis et Babalayong, frère et sœur nés d’un rocher, essaimèrent dans la région, jusqu’à la mer. On raconte même qu’ils allèrent jusqu’à l’actuel Singa-pour3.

L’histoire des premiers habitants du Pays sous le Vent

Légende kadazane

Il y avait autrefois, en Chine, un pauvre homme qui avait deux enfants, un garçon nommé Luk Sun et une fillette du nom de Hu Moh. Sa femme, hélas, était morte quelque temps auparavant. Il devait travailler très dur chaque jour pour assurer leur subsistance. Il décida d’épouser une autre femme afin qu’elle veille sur ses deux enfants. Mais sa nouvelle femme était égoïste et cruelle. Chaque jour, quand le père était parti, la belle-mère chassait les deux enfants hors de la maison. Elle les frappait et leur interdisait de revenir tant que leur père était absent. Pour les nourrir, elle se contentait de leur jeter quelques boulettes de riz que, très souvent, les chiens attrapaient et mangeaient les premiers. Les enfants affamés ne cessaient de pleurer.

Un jour que leur père rentrait de bonne heure, il surprit Luk Sun et Hu Moh en train de se quereller avec les chiens. Il crut qu’ils gaspillaient la nourriture si chèrement gagnée, et la belle-mère lui assura qu’ils agissaient toujours de la sorte, sans jamais lui obéir. Fou de rage, le père s’empara d’un bâton dont il battit les deux enfants, sourd à leurs suppliques.

Pour échapper à la colère de leur père et à la cruauté de leur belle-mère, Luk Sun et Hu Moh s’enfuirent aussi loin qu’ils le purent. Ils marchèrent sans faiblir jour après jour, sans jamais s’arrêter dans aucun village, car ils savaient que personne ne les aiderait. Ils marchèrent ainsi jusqu’à l’endroit où la terre finit et arrivèrent au bord de la mer. Là, ils découvrirent une jonque vide et s’en emparèrent afin de poursuivre leur voyage loin de leur méchante famille. L’embarcation les amena jusque sur les plages du Sabah, au nord de l’île de Bornéo, où elle s’échoua.

Les deux enfants marchèrent sans relâche à travers la jungle profonde, se nourrissant de baies et de racines. Un jour, ils aperçurent au loin le sommet d’une haute montagne, caché dans les nuages, et décidèrent de s’y diriger. Ils espéraient pouvoir l’escalader afin de repérer la région. Comme ils avaient commencé l’ascension, une déchirure se produisit soudain dans les nuages qui leur avaient jusqu’alors masqué le sommet. Ébahis, les deux enfants aperçurent alors un immense dragon, gardien jaloux d’un énorme diamant qui étincelait au soleil. Luk Sun devina que ce diamant avait une grande valeur. Il désirait s’en emparer, mais ne savait comment s’y prendre avec ce dragon qui jetait un flot de flammes et de fumée.

Il réfléchit à un plan, mais il ne pouvait le mettre à exécution seul avec sa sœur. D’un commun accord, ils décidèrent de retourner du pays d’où ils venaient, la Chine, où ils se firent passer pour des natifs du Sabah. Quelque temps plus tard, Luk Sun se maria ; sa jeune épouse avait un frère, qui devint bientôt le mari de Hu Moh.

Lorsque les époux chinois furent instruits du secret du diamant géant, ils se mirent en route tous les quatre pour le Sabah. Ils grimpèrent sur le mont si élevé qu’il touchait les nuages. Par chance, en arrivant au sommet, ils trouvèrent le dragon endormi. Le mari de Hu Moh s’empara de l’énorme diamant et se mit à dévaler les flancs de la montagne aussi vite qu’il le put, suivi des trois autres. Quand ils atteignirent la mer, ils montèrent prestement dans la jonque et s’apprêtaient à lever l’ancre quand soudain, le dragon se réveilla et, découvrant ce qui était arrivé, leur donna la chasse.

Face à ses compagnons terrorisés, Luk Sun garda son sang-froid et dévoila son plan : tandis que les femmes manœuvraient la jonque, les hommes chauffèrent à blanc des balles d’acier que Luk Sun avait rapportées de Chine. Quand elles se mirent à rougeoyer, Luk Sun et le mari de Hu Moh les lancèrent dans la gueule écumante du dragon, qui ne résista pas longtemps.

Sains et saufs, les quatre jeunes gens mirent le cap sur la Chine, où ils arrivèrent sans encombre. Là, le mari de Hu Moh dit à Luk Sun qu’il lui donnerait sa part du diamant un jour ou l’autre. Luk Sun, qui souhaitait s’installer au Sabah avec son épouse, reprit la mer avec elle. Ils s’installèrent au pied d’un nunuk ragang*, un arbre qui poussait sur la rive de la rivière Kadamayan, au pied de ce mont si haut qui dominait toute la région. Ils finirent d’ailleurs par appeler cet endroit Nunuk Ragang à cause de l’arbre qui s’y trouvait.

Les générations passant et les descendants de Luk Sun étant devenus très nombreux, ils se dispersèrent à travers tout le Sabah. Dès lors, quand par hasard ils se rencontraient, ils ne se reconnaissaient plus. Ils avaient oublié leurs origines communes.

C’est ainsi qu’un jour survinrent des descendants du couple parti en Chine, qui cherchèrent querelle aux autres. Ils s’en prirent d’abord aux enfants, qui se baignaient avec insouciance dans la rivière Kadamayan : ils leur coupèrent la tête, abandonnant leurs corps aux fourmis. Quand les parents, ne voyant pas leurs enfants revenir de la rivière, arrivèrent sur les lieux du crime, ils furent affolés de voir les fourmis dévorer les corps décapités de leurs enfants. Redoutant de subir le même sort, ils s’enfuirent et essaimèrent de nouveau dans la région.

On dit que les gens qui construisirent leurs huttes sous les arbres appelés tombotuon se nommèrent eux-mêmes « les gens du village de tombotuon », tandis que ceux qui s’établirent à l’ombre des bambangan nommèrent leur région Kibambangan. Ceux qui ne faisaient que sillonner les collines furent appelés « Liwan ».