Contes et légendes de Kabylie - Djamal Arezki - E-Book

Contes et légendes de Kabylie E-Book

Djamal Arezki

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Beschreibung

Un florilège de mythes, de contes et de légendes permet de pénétrer dans l'imaginaire de Kabylie

Il était une fois une jeune fille qui avait sept frères. Adolescente, elle fut victime de la jalousie de ses belles-soeurs. Celles-ci lui firent manger sept oeufs de serpent, dissimulés dans des boulettes de pâte. Au bout de quelques jours, elle se plaignit des douleurs au ventre qui gonflait à vue d'oeil. La croyant enceinte, on la chassa de la maison. Elle quitta la maison paternelle et erra à travers champs quand un vieux sage la croisa et s'enquit de sa situation. Elle lui expliqua. Perspicace, celui-ci ne tarda pas à déceler l'origine du mal qui la tourmentait depuis tant de jours. Pour la guérir, il égorgea un mouton, en fit rôtir la viande en la salant beaucoup, puis il la donna à manger à la jeune fille. Une fois bien rassasiée, la fille fut suspendue par les pieds à un arbre, la bouche ouverte au-dessus d'une bassine pleine d'eau. Le vieux se mit à remuer vigoureusement l'eau. Les serpents sortirent les uns après les autres, poussés par l'intense soif qui les tenaillait. Le vieux sage les attendait avec son gourdin pour les tuer au fur et à mesure.


À PROPOS DE LA COLLECTION

« Aux origines du monde » (à partir de 12 ans) permet de découvrir des contes et légendes variés qui permettent de comprendre comment chaque culture explique la création du monde et les phénomènes les plus quotidiens. L’objectif de cette collection est de faire découvrir au plus grand nombre des contes traditionnels du monde entier, inédits ou peu connus en France. Et par le biais du conte, s’amuser, frissonner, s’évader… mais aussi apprendre, approcher de nouvelles cultures, s’émerveiller de la sagesse (ou de la malice !) populaire.

DANS LA MÊME COLLECTION

•  Contes et légendes de France
•  Contes et légendes de la Chine
•  Contes et légendes du Burkina-Faso
•  Contes et légendes d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche
•  Contes et récits des Mayas

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Seitenzahl: 216

Veröffentlichungsjahr: 2015

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À ma grande famille, notamment à ma mère, à mes parents et grands-parents qui m’ont légué une grande partie de ces histoires ; à ma femme, à mes enfants et à tous les enfants du monde.

À Nora Aceval qui m’a encouragé à fixer par écrit ce patrimoine immatériel de ma Kabylie natale.

Avertissement

Les contes et les légendes rassemblés ici appartiennent au patrimoine oral kabyle de la région de la Haute Soummam. Certaines de ces histoires ont été recueillies en langue maternelle (berbère de Kabylie) de la bouche de ma mère qui les tient elle-même de sa grand-mère, décédée en 1989 à l’âge de 91 ans. Elles ont été transcrites fidèlement en kabyle. C’est par la suite que j’ai procédé à leur traduction en français en y ajoutant parfois les titres pour les besoins de la traduction. Il m’arrive d’en reformuler certains pour les mettre en conformité avec la langue française, dans le but évident de garder le sens des histoires.

Traduire des contes ou des proverbes d’une langue vers une autre n’est pas une sinécure. L’essentiel échappe au lecteur. Ainsi les aspects socioculturels et extralinguistiques et surtout le contexte de ces histoires destinées avant tout à être racontées demeurent malheureusement intraduisibles. Je sais que c’est une entreprise difficile, mais le jeu vaut bien la chandelle.

Par ailleurs, j’ai recueilli des légendes, quelques contes et des proverbes, en faisant parfois appel à mes souvenirs d’enfance. Certaines légendes, je les tiens de mon grand-père paternel, donc directement de la source.

Il n’est pas exclu de trouver d’autres versions de ces mêmes contes dans des publications anciennes ou récentes. J’ai, pour ma part, préféré garder la version qui se racontait dans ma région natale et qui m’a été transmise telle quelle.

Contes merveilleux

Le prince atterri sur la montagne Noire

Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil…

Jadis, habitait dans un village un homme très riche ayant un seul garçon. Un jour, il lui confia :

– Cette année, je ferai le pèlerinage à La Mecque. Je compte sur toi pour bien gérer les affaires courantes en attendant mon retour.

– D’accord père, je ferai de mon mieux et je serai digne de toi.

Quelques jours seulement après le départ du père, le fils avait déjà la tête dans les nuages et oublia les recommandations de son géniteur pour n’en faire qu’à sa tête. Il se mit à fréquenter les lieux de débauche et à s’adonner à la boisson, aux plaisirs de la chère et aux jeux de hasard. Ces derniers devinrent pour lui une véritable obsession. Il ne pouvait plus s’en passer. En quelques jours seulement, il dilapida la fortune de son père. Quand il se rendit compte de son erreur, c’était déjà trop tard. Mais il continua néanmoins à fréquenter ces lieux jusqu’au jour où le propriétaire le congédia :

– Écoute mon garçon, tu n’es bon à rien à présent. Tu ferais mieux de vider les lieux immédiatement.

Alors qu’il s’apprêtait à sortir non sans laisser perler quelques larmes de regrets, il fut accosté par le roi des démons, métamorphosé en la circonstance en beau jeune homme. Il intercéda auprès du propriétaire et ne laissa pas échapper l’occasion pour le sermonner en ces termes :

– Eh, espèce d’ingrat ! Quand ce jeune homme avait de l’argent, tu le laissais jouer à sa guise, maintenant qu’il est fauché, tu le mets dehors sans scrupules.

Intimidé, le propriétaire revint sur sa décision et, dès lors, le jeune homme devint un simple spectateur. Un beau matin, le roi des démons incita le jeune homme à tenter sa chance avec sa bénédiction, en lui donnant l’argent nécessaire. Mais il hésita, de peur de perdre encore et de s’endetter inutilement. Le génie insista encore et encore jusqu’à ce que le jeune garçon accepte enfin non sans pincement au cœur.

Contre toute attente, à peine fut-il assis à la table du jeu qu’il fit sensation. Il battit tout le monde et en quelques heures seulement, il put récupérer son argent et amasser une grande fortune. Il devint le centre d’intérêt de toute l’assistance, le patron compris. À la fin de la journée, le roi des démons lui dit :

– Maintenant que tu as récupéré ton argent et que tu es devenu riche grâce à moi, eh bien promets-moi de venir me rendre visite où que je sois, même sur la montagne Noire.

– C’est promis, répondit le jeune homme avec un ouf de soulagement et une pointe d’inquiétude.

Sur ce, ils se séparèrent avec la promesse de se retrouver bientôt. Chacun rentra chez soi tout content.

Quelques jours après, le père du jeune homme revint de La Mecque tambour battant. Pour fêter cet heureux événement, il organisa un grand festin qui dura sept jours et sept nuits sans interruption. Tous les villageois furent conviés.

Une fois le calme revenu, le jeune homme se rappela la promesse qu’il avait faite au roi des démons. Maintenant que tout était rentré dans l’ordre, il devait honorer ses engagements. Alors, un beau jour, sans crier gare, il prépara son viatique, se mit en selle et prit la route. Dans chaque village qu’il traversait, il posait toujours la même question :

– Où se trouve la montagne Noire ?

Curieusement, les gens le regardaient avec dédain et proféraient la même menace :

– Si tu n’étais pas un étranger ignorant, nous t’aurions coupé ta sale tête ! Va, continue ton chemin sans te retourner.

Il était ébahi et ne comprenait rien à ce comportement bizarre. Il finit par se résigner. Au bout de quelques semaines de marche, il atteignit enfin la fameuse montagne Noire, tout exténué mais heureux d’avoir tenu sa promesse. Le roi des démons l’attendait de pied ferme. Il l’invita dans son somptueux palais. À peine le jeune homme fut-il revenu de ses émotions que le grand démon lui lança un défi impossible à relever pour un être humain :

– Tu déforesteras une forêt entière en un clin d’œil, tu planteras des arbres fruitiers et tu me rapporteras leurs fruits d’ici à la fin de la journée, sinon gare à toi !

Le pauvre garçon ne savait plus sur quel pied danser. Il prit une serpe et se dirigea sans conviction vers la grande forêt limitrophe. Il s’assit au pied d’un grand arbre, prit sa tête entre ses mains et se mit à pleurer sur son sort.

Vers midi, la fille unique du démon, la jeune et jolie princesse, vint lui apporter son déjeuner. C’était une jeune fille à l’apparence humaine mais d’une beauté sans pareille sur terre. Le voyant dans cet état, elle le rassura :

– Mange d’abord et le reste est facile, je m’en occuperai.

Elle tourna une bague magique et, en un clin d’œil, la forêt disparut pour laisser place à un vaste champ verdoyant. Elle la tourna une deuxième fois, et le champ fut miraculeusement métamorphosé en beau verger. Les fruits mûrs de toutes sortes pendaient allégrement aux arbres.

Le garçon sourit et se sentit renaître. Il remercia vivement la fille et engagea une longue discussion avec elle. Vers le soir, il remplit son panier de fruits et rentra au palais content de son exploit, espérant échapper ainsi à la vindicte du démon. Mais c’était sans compter sur l’intransigeance du roi décidé plus que jamais à se débarrasser de lui. Son étonnement se confondait avec sa colère :

– Cette fois tu es tiré d’affaire, mais dès demain, je vais te confier un troupeau de lièvres à garder. S’il en manque un seul tu sais ce qui t’attend !

Le lendemain à l’aube, le valet libéra de leurs clapiers des milliers de lièvres. À peine avaient-ils mis le museau dehors qu’ils se dispersèrent partout et coururent dans tous les sens. Les rattraper tous relevait de la gageure. Découragé, résigné, le jeune homme s’assit sous un arbre, prit sa tête entre ses mains et se mit à pleurer à chaudes larmes. Vers midi, la jolie princesse vint lui apporter son déjeuner. Elle lui demanda la cause de son chagrin. Soulagé, le garçon lui confia :

– Tu vois bien qu’il m’est impossible de rassembler autant de lièvres.

– Mais c’est facile, je m’en occuperai. Prends d’abord ton déjeuner avant qu’il ne refroidisse.

La princesse sortit de son sein une flûte magique et fit résonner des notes agréables. En un clin d’œil, tous les lièvres accoururent et se dirigèrent seuls vers leurs clapiers. La fille et le chanceux garçon restèrent sur place et engagèrent une longue discussion jusqu’au coucher du soleil. Un certain attachement commença à naître entre eux.

Le roi des démons, constatant que ses lièvres étaient bien rentrés, fut étonné et furieux. Il se demandait comment ce garçon pouvait s’en sortir seul. Ces « exploits » réveillèrent en lui des soupçons. Au troisième jour, il lui lança un autre défi aussi difficile que les deux premiers :

– Dès demain, prépare-toi à me rapporter une grappe de dattes de ce palmier.

Il lui montra un palmier tellement haut qu’il touchait les nuages. Impossible de l’escalader.

Dès l’aube, le jeune garçon se rendit sous ce grand arbre, prit sa tête entre ses mains et se mit à pleurer sur son sort. Vers midi, la princesse vint, comme à l’accoutumée, lui apporter le déjeuner. Le voyant dans cet état, elle s’enquit de sa situation :

– Pas de panique ! Prends cette bague, égorge-moi, fais-moi cuire dans cette grande marmite, prends tous mes os et plante-les dans le tronc du palmier pour pouvoir t’y accrocher. Une fois au sommet, enlève la grappe et n’oublie pas de ramasser mes os un par un en descendant. Avec cette bague magique, je redeviendrai la fille que j’étais. Surtout, pas de panique !

Le pauvre garçon s’exécuta. Mais dans sa précipitation, il oublia l’os d’un orteil de la fille. Elle s’en rendit compte une fois revenue à son état initial. Ce détail attira la curiosité du roi car la princesse portait des sandales.

Une fois que le roi eut sa grappe, il nourrit des soupçons envers sa fille. Cette fois-ci, c’était flagrant. Il détenait des preuves. Il décida de se débarrasser au plus vite de ce garçon qui osa défier son autorité en relevant tous ses défis et, par-dessus le marché, sut conquérir sa fille. Un affront inadmissible ! Mais c’était sans compter sur l’intelligence de la princesse. Elle connaissait les sombres desseins que son père nourrissait à l’égard de ce jeune homme naïf. C’est pourquoi, le soir même, elle échafauda un plan de fuite avec son amant. Elle lui désigna, dans l’écurie royale, un cheval d’éclair qu’il devrait chevaucher à minuit. Hélas, dans sa précipitation, il se trompa de cheval et enfourcha celui du vent, donc moins rapide.

Le roi, en se réveillant le lendemain matin, apprit le plan des deux amoureux. Il enfourcha le cheval d’éclair et ne tarda pas à rattraper les fuyards. Mais la princesse était plus intelligente. Grâce à sa bague magique, elle transforma le couple ainsi que le cheval en jardin et en jardinier. Auparavant, elle souffla à son amant la réponse qu’il devrait fournir au roi. Arrivé à leur hauteur, le monarque furieux questionna le jeune homme devenu jardinier :

– Honorable jardinier, tu n’aurais pas vu passer un couple sur un cheval ?

– Les pastèques ne sont pas encore mûres ; le melon, je n’en ai pas, désolé.

Déconcerté et découragé, le roi retourna sur ses pas et parla à sa femme de ce qu’il avait vu. Celle-ci comprit vite le manège. Elle lui dit :

– Vas-y, poursuis-les, le jardin et le jardinier, ce sont ma fille et cet étranger mystérieux, ils se sont métamorphosés, mon pauvre. Ils t’ont eu !

Le roi se mit aussitôt à leur poursuite. De la même façon, la fille usa de ses pouvoirs magiques pour se transformer, à l’approche de son père, en un mur tandis que son amant devint un maçon. Auparavant, elle lui souffla la réponse à fournir à leur poursuivant. Arrivé à son niveau, le roi lui dit :

– Honorable maçon, tu n’aurais pas vu passer un couple sur un cheval ?

– Dommage, j’ai déjà perçu des arrhes, sinon je travaillerais pour vous volontiers.

Déconcerté et découragé, il retourna sur ses pas comme la première fois. Cette fois-ci sa femme était furieuse. Elle se proposa de l’accompagner pour être sûre de déjouer les pièges de leur fille.

Le couple royal enfourcha le cheval d’éclair et prit la route. Arrivés à la hauteur de la fille et du jeune homme, la reine et le roi constatèrent que la fille était transformée en grenouille et le garçon en crapaud, nageant tranquillement dans une mare. Mais avant la métamorphose, la princesse avait laissé des recommandations fermes à son compagnon. Il ne devait en aucun cas laisser sortir de l’eau la grenouille au risque d’échouer dans leur entreprise.

Au fur et à mesure que la reine parlait avec des mots tendres, la grenouille essaya de remonter à la surface mais le crapaud veillait à ce qu’elle reste immergée. Lasse et résignée, la reine lui lança cette imprécation :

– Va ma fille, que tu sois oubliée comme tu as oublié tes chers parents.

Sur ce, elle repartit toute triste avec son mari. Les jeunes revinrent à leur état initial et poursuivirent leur chemin. La fille ne se rendit pas compte qu’elle avait perdu sa bague dans l’eau. Les deux amoureux marchèrent longtemps avant de s’endormir sous un gros arbre ombragé, tous deux épuisés.

Le lendemain, le garçon se réveilla le premier. Il poursuivit son chemin tout seul car il était frappé d’amnésie. Il marcha longtemps avant d’atteindre son village natal où ses parents et proches l’attendaient avec impatience.

En se réveillant quelques instants plus tard, la jeune princesse fut en proie à une tristesse profonde car elle se retrouva seule sans son bien-aimé. Elle se rappela l’imprécation de sa mère. Cela lui redonna du courage. Elle poursuivit son chemin sur les traces de son amant jusqu’à ce qu’elle arriva à la première maison, plutôt la première masure habitée par une vieille femme esseulée et malade. Elle lui demanda l’hospitalité. Mais dans son dénuement, la vieille femme ne pouvait pas l’héberger même pour une nuit. Devant l’insistance de la princesse, elle accepta enfin.

– Ne t’inquiète pas, compte sur moi, je pourrai pourvoir à tous tes besoins, lui promit la princesse.

– Merci ma fille. Vois-tu, noble étrangère, je n’ai rien à t’offrir et je me sens si gênée.

– Non ce n’est rien, tout se passera bien.

Le soir même, la princesse fit venir une armée de démons à qui elle ordonna d’apporter toute sorte de nourriture. En un clin d’œil, la masure fut emplie de plats variés que la vieille femme n’avait jamais vus même dans ses songes les plus fous. Elle fut à la fois émerveillée et soulagée et elle demanda à la fille de rester avec elle lui tenir compagnie.

Pendant ce temps, le jeune homme, toujours sous l’effet de l’amnésie, se fiança avec une fille de son village. Pour fêter l’événement en grande pompe, son père, devenu entre-temps un puissant roi, acheta un troupeau de taureaux qu’il distribua aux villageois pour qu’ils les engraissent en attendant le grand jour. Ayant eu vent de cet événement, la princesse insista auprès de la vieille pour qu’elle en ramène un tout petit, le plus chétif des taureaux. Ce qui fut fait.

Le jour J, le roi envoya ses serviteurs récupérer son bien. Mais à leur grand étonnement, le taureau de la vieille était tellement gros qu’il avait du mal à sortir et à marcher. Sur ce, la fille intervint et lui dit :

– Lève-toi, Mohand, fils de Sultan, espèce d’ingrat !

Le taureau daigna enfin se lever. Les serviteurs, intrigués, rapportèrent à leur maître tout ce dont ils avaient été témoins chez la vieille.

Le jour des noces, la princesse accompagna la vieille femme à la fête en mettant dans son sein deux œufs de pigeon.

Au milieu de l’ambiance festive mêlée des sons des hautbois et des flûtes, la princesse fut invitée à danser devant le couple princier. Mais à peine eut-elle fait quelques tours de piste que les deux œufs tombèrent et se brisèrent avec fracas.

Deux pigeons en sortirent et se posèrent sur la fenêtre. Un silence religieux régna. Tout le monde eut les yeux braqués sur les deux volatiles, en train d’échanger ces paroles mystérieuses. La colombe :

– Te souviens-tu du jour où tu devais remplacer la forêt par un verger en un seul jour ? C’était moi qui t’avais aidé.

Le pigeon :

– Et comment ! Mais bien sûr, ma chérie. Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi. Sans toi, je ne serais plus de ce monde.

– Te rappelles-tu le troupeau de lièvres ?

– Évidemment, ma chérie.

– Te rappelles-tu de la grappe arrachée du dattier touchant les nuages ?

– Bien évidemment, mon cœur !

– Et le jardinier ?

– Aussi.

– Et le mystérieux maçon ?

– Bien entendu, mon ange !

– Et enfin, te rappelles-tu que je t’avais transformé en crapaud ?

– Et comment ! Tu m’as bien sauvé la vie et je te serai éternellement reconnaissant.

En entendant ce dialogue, le prince retrouva peu à peu sa mémoire. En écoutant la dernière réplique, il lança triomphalement à la foule :

– Que la fête reprenne de plus belle ! Mais je change de fiancée. Ma femme est désormais cette fille-là.

Et il désigna la princesse des démons et accourut pour la prendre dans ses bras. Ils s’enlacèrent ainsi pendant un long moment, firent un tour de piste sous les applaudissements des convives avant de s’embrasser langoureusement.

La fête dura sept jours et sept nuits.

Mon conte, je l’ai conté aux filles et aux fils du seigneur.

Settoute, la mégère, amoureuse du prince Ali

Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil…

Dans un village appartenant à un royaume éloigné, jadis habitait une vieille mégère (Settoute) avec son fils. Celui-ci était de forte corpulence et battait tous les enfants à la lutte. Il ne lui restait plus que le prince Ali à qui se mesurer et devenir ainsi un champion absolu. Mais comment faire si le prince ne quittait jamais le palais et ne se nourrissait que de viande sans os et de pain tendre ?

Un jour, il eut l’idée d’envoyer sa mère dans l’espoir de l’amener dehors et ainsi lui proposer une partie de lutte. En vraie mégère, sa mère n’eut aucune difficulté à s’introduire dans le palais royal et à proposer au prince une promenade à l’extérieur. Ali voulait bien, mais il avait besoin de l’autorisation de son père. Settoute, la mégère, n’hésita pas à jouer l’intermédiaire ; mais le roi refusa catégoriquement car il avait peur pour la sécurité de son unique héritier.

La mégère ne désespérait pas. Elle alla voir le prince en personne et lui dit :

– Ce soir, demande qu’on te serve de la viande avec des os ! Sinon, refuse de manger et boude tout le monde jusqu’à ce qu’on daigne te satisfaire.

Le soir venu, le prince mit en exécution les conseils de sa visiteuse.

– Je veux de la viande avec un gros os et du pain rassis.

– Mais prince, lui rétorqua la servante, ton père refusera !

– Alors je ne mange pas, je jeûne aujourd’hui.

On lui apporta ce qu’il avait demandé. Après avoir fini de manger, il prit le gros os et brisa la vitre de sa fenêtre. Quel bonheur de voir les garçons de son âge qui jouaient dans une ambiance joyeuse ! Dès lors, il ne pensait qu’à sortir et à rejoindre cette bande d’enfants insouciants. Il eut beau supplier son père, celui-ci restait intransigeant. Mais à force d’insister et de revenir à la charge, le prince finit par avoir gain de cause.

Le prince Ali s’apprêta à sortir. Le palefrenier lui sella un cheval. Mais curieusement, dès qu’il le montait, la pauvre bête s’écroulait aussitôt sous le poids trop pesant de ce cavalier mystérieux. On eut beau changer de chevaux, tous se révélèrent incapables de le porter. Intrigué, le roi alla consulter le vieux sage et lui fit part de son inquiétude. Le sage lui suggéra un cheval ayant le même âge que le prince.

De retour à la maison, le palefrenier harnacha le plus vieux cheval de l’écurie et Ali put enfin le monter pour la première fois de sa vie. Avant de sortir, le roi lui demanda de récupérer dans le pré le troupeau de chamelles, sans berger, à son retour.

Dans son euphorie, le prince Ali chevaucha longtemps avant de se reposer dans le pré où se trouvaient les camelins. Vers le soir, un fort orage éclata. Une des chamelles prit peur et mit bas prématurément : son petit fut mort-né. Pris de panique et inexpérimenté, Ali souffla dans les narines de la chamelle dans l’espoir de la calmer car elle était très perturbée. Mal lui en prit. À son grand désespoir, celle-ci se métamorphosa subitement en ogresse effrayante. Oh, quel malheur ! Ali s’affola, il ne savait plus quoi faire.

De retour à la maison, il ne souffla mot sur sa mésaventure. Fatigué, il alla dans sa chambre pour se reposer et éviter les questionnements inutiles de ses parents.

Vers minuit, la chamelle prit la forme d’une ogresse, dévora un mouton et se dirigea droit dans la chambre d’Ali. Toute la nuit, elle le chevaucha tout en le piquant comme un cavalier sa monture. Dès le lever du jour, elle reprit sa forme initiale et regagna l’écurie.

Elle renouvelait ainsi son forfait des nuits et des nuits sans que personne ne se rende compte de quoi que ce soit. Le prince Ali dépérissait à vue d’œil, chaque jour un peu plus, et perdait de sa gaieté, de sa joie et de son poids. L’ayant remarqué, son père s’enquérait de la situation sans rien obtenir.

Intrigué, un soir, le vaillant père décida de faire le guet pour comprendre ce qui se passait.

Ainsi, vers minuit, il put observer le manège suspect de l’ogresse transformée en jolie femme, sous ses yeux ahuris. Le roi tremblait de peur. Il avait tout compris d’un coup. Pour ne pas éveiller des soupçons, il alerta discrètement tous les habitants de son royaume et ensemble ils quittèrent le village la nuit même à l’insu d’Ali.

Celui-ci se réveilla le matin et vit qu’il n’y avait pas âme qui vive ; il fuya le village à son tour. Mais il fut vite rattrapé dans sa course folle par la méchante ogresse. Il se réfugia alors sur un grand arbre. L’ogresse l’attendait en bas. Elle lui dit :

– Si tu ne descends pas en été, tu descendras forcément en hiver ou en automne : j’ai tout mon temps.

Ali essaya à plusieurs reprises de la tromper en appelant du haut de son arbre des passants imaginaires.

– Héééooooooooo, vous les passants inconnus, dites à mes parents que leur fils Ali est dans la tourmente !

L’ogresse se précipitait alors dans la direction où Ali faisait des gestes. Mais comme elle était rapide, elle revenait aussitôt sous l’arbre faire son guet en se rendant compte qu’il s’agissait d’un leurre.

Ali renouvela plusieurs fois son expérience dans l’espoir de la distraire, mais en vain. La dernière fois, il fit mine de s’adresser à des passants très lointains :

– Hééééooooo, vous, s’il vous plaît, arrêtez-vous un instant, écoutez-moi attentivement ; dites à mes parents que leur fils Ali est dans la tourmente ! répéta-t-il plusieurs fois et à voix très haute en gesticulant.

L’ogresse tomba dans son piège et se précipita pour s’enquérir de la situation. C’est alors qu’Ali profita de sa courte absence, accrocha son burnous à une branche et descendit rapidement et poursuivit son chemin.

L’ogresse ne tarda pas à revenir et à s’asseoir sous son arbre. Ali en profita pour courir aussi rapidement qu’il le pouvait. Il traversa des villages, des montagnes, des monts et des vaux… Mais au bout de quelque temps, un vent fort souffla et fit tomber… le burnous.

Affolée, l’ogresse le retourna dans tous les sens à la recherche de son propriétaire, en vain. Se rendant compte de la ruse d’Ali, elle se mit immédiatement à sa poursuite. Entre-temps, la malheureuse victime réussit à s’échapper et à rejoindre un village lointain. Son répit fut de courte durée puisque le lendemain, l’ogresse, qui avait un sens de l’odorat fort développé, le rattrapa. Pour ne pas faire fuir les gens, elle prit l’aspect d’une femme à la beauté inégalable. Arrivée à la place du village, elle reconnut aussitôt Ali.

Tous les regards se tournèrent vers elle et les jeunes furent éblouis par une telle beauté. Quant à Ali, il avait vite deviné ce qui se cachait derrière tant de charme et de beauté trompeuse. Tous les hommes la désirèrent secrètement comme épouse sauf Ali qui savait à qui il avait affaire. L’ogresse leur lança un défi et les nargua du regard :

– Celui qui parviendra à me faire tomber dans un duel, me prendra comme épouse.

Des cris de joie s’élevèrent dans la foule tassée autour de cette femme exceptionnelle. Le premier à se présenter fut terrassé sans ménagement. Le doute commença à s’installer chez les concurrents. Ali, recroquevillé dans son coin, prit sa tête entre ses mains et espérait que quelqu’un pourrait enfin la battre et l’épouser. Mais ce monstre battit tous ses adversaires excepté Ali qui s’obstinait à refuser le duel malgré les encouragements de la foule :

– Mais tu n’as rien à perdre, étranger. Vas-y, tout est possible ! lui cria une voix dans la foule.

– Non, je suis malade et je n’ai aucune intention de me marier, leur répliqua-t-il sèchement.

– Viens mon chéri, pourquoi pas toi ? lui dit l’ogresse.

– Non merci, je m’en moque !

La foule l’y obligea. Ali se leva à contrecœur. Mais à peine eut-il touché l’ogresse que celle-ci se laissa tomber de tout son poids. Un cri de joie s’éleva dans la foule :

– Ali, Ali, Ali.…

Quant à la malheureuse victime, elle devinait le calvaire qui l’attendait le soir même de ses fausses noces…

Mon conte, je l’ai conté aux filles et aux fils du seigneur.