Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Annie Lequart postule au poste d assistante dans un foyer d accueil pour personnes handicapées mentales. Prise au piège de ses propres mensonges pour cacher la véritable intention de sa présence parmi René, Francine, Marthe et les autres, elle trouvera le soutien de Vicky, responsable du tumultueux foyer Le Murmure.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 233
Veröffentlichungsjahr: 2017
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Handicap
de l’anglais Hand in Cap, la main dans le chapeau.
Tirage au sort.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Chapitre 55
Chapitre 56
Chapitre 57
Philippe, ton œil !
Philippe répétait la phrase. Un bruit de ventouse sortait de sa bouche. Des claquements désagréables qui ramollissaient un langage par nature déjà à peine compréhensible. Philippe, ton œil. Le ton était mousseux.
— Ah, mais oui, il doit être dans ma chambre. Dans le tiroir.
— C’est ça, va voir dans la chambre.
Vicky le guidait par ses suggestions pour qu’il ne se prenne pas les pieds dans le tapis de la pensée.
Philippe tourna sur lui-même, se faufila entre le canapé et le buffet pour rejoindre l’escalier. Après une demi-heure d’absence, Vicky le retrouva pieds nus dans les gros graviers blancs de la cour. Immobile, passif, entouré d’échos de ventouse. Quand il aperçut Vicky, un sourire déformé se dessina sur son visage. Quelques mots traversaient les claquements de langue énervants :
— T’as pas une bonne cigarette pour moi ?
— Non, Philippe, et quand tu auras remis ton œil, pense à aller chercher tes dents.
Philippe ressemblait à un paresseux tiré d’un sommeil réparateur. Le front bas, un corps de trentenaire voûté et une balafre profonde qui traversait le visage de part en part.
Philippe, ton œil, radota-t-il avant de pédaler dangereusement dans les galets glissants. L’équilibre retrouvé, il prit la direction de l’escalier en quête de l’œil manquant. Il le retrouva finalement roulant dans le tiroir de sa commode avant de rejoindre Vicky au salon.
Il n’y avait pas de séance d’atelier aujourd’hui. Chacun pouvait sortir de son lit quand il le souhaitait. Philippe, s’il n’était pas aidé, ne trouvait pas tout seul comment assembler les multiples morceaux qui le constituaient.
— Je peux téléphoner à maman ? demanda-t-il à la belle Vicky.
— Plus tard, Philippe.
Vicky lui tendit une cigarette.
— Ah, une bonne cigarette pour moi.
Il alluma la Gauloise sans filtre, sa cigarette préférée, et se laissa glisser dans le canapé avant de reprendre un concert de claquements et de bruits de ventouse.
C’est aujourd’hui qu’arrivait la nouvelle. Une postulante de plus au poste d’assistante au foyer. Vicky devait se résoudre à n’y voir que la part positive, sans tomber dans la désolation que lui imposait le départ des gens qu’elle aimait.
Du salon parvenaient les habituelles insultes et menaces. Vicky restait calme. Calme et belle dans ce tumulte cacophonique, dans cette forêt d’âmes, dans ce bouquet de vies.
L’emploi du temps était plutôt chargé. Le rendez-vous de tout à l’heure n’était pas préparé. Dans ce genre de cas, Vicky comptait sur sa seule expérience. Elle saurait trouver le moyen de dérouler son discours habituel de présentation des lieux et les bonnes questions pour repérer instinctivement si la candidate serait la bonne. La liste de courses pour le marché du lendemain n’était pas faite. Heureusement, Magda connaissait son affaire. Les vitres de la cuisine étaient tout embuées par les vapeurs du repas de midi. Un mélange de riz bio finissait de refroidir dans l’égouttoir pendant que mijotaient quelques cuisses de poulet dans un énorme fait-tout. La recette était bien connue des pensionnaires et ne laissait aucun doute sur l’état d’esprit de Vicky. L’épais mélange de coulis de tomates et de beurre de cacahuète leur était servi à chaque début de crise mélancolique. Peut-être par besoin d’évasion, Vicky, végétarienne invétérée, piochait dans le dernier tiroir du congélateur pour envoyer dans le grand bain de sauce exotique les innocentes cuisses de poulet. Aucun prétexte ne pouvait être plus valable pour ne pas assister au repas que de voir dégouliner la volaille poisseuse. Magda et Diairmaid, l’Irlandais de bonne famille, venu grossir les rangs il y a deux mois à peine, se débrouilleraient pour la séquence épuisante du repas commun. Vicky baissa le feu sous le fait-tout et, avant que la cohue ne commence, rédigea un mot pour Magda.
Comme un arbre en automne, elle dispersait aux endroits les plus improbables des post-it composés comme des versets qu’elle s’adressait la plupart du temps à elle-même. Le mot pour Magda trouva une place de choix sur la pile d’assiettes dans le bas du buffet : Vais me reposer avant rendez-vous. Elle était certaine de cette façon d’avoir tout dit, d’avoir joué sans insistance de sa position de chargée de pouvoir sur les assistants et de ne pas avoir à en dire trop sur un sujet dont elle ne pouvait elle-même s’expliquer les dessous. Il fallait la connaître depuis de nombreuses années pour pouvoir lire une quelconque expression sur son splendide visage. De plus, ce serait mieux qu’elle disparaisse un peu. Elle se dégoûtait de servir encore ce truc aux cacahuètes en se réjouissant qu’aucun de ceux qui allaient en manger n’avait réellement les moyens de s’en plaindre.
Avant de monter dans sa chambre, il s’agissait de planquer les Gauloises de Philippe qui, malgré son amnésie profonde, se souvenait que pour trouver de quoi caler son envie de fumeur il était judicieux de retourner toute la maison. Vicky préférait un foyer en champ de bataille plutôt que d’être privée du seul moyen de chantage efficace sur lui. Les Gauloises un peu globetrotteuses prirent cette fois place entre le fromage blanc et l’emmental en tranches dans le fond du frigo. En ouvrant la porte, Vicky tomba sur l’un de ses mots : la vie est belle, proclamait-il dans le froid. Elle ne cherchait plus à s’expliquer comment elle en était arrivée à l’extrême adaptation du principe de bouteille à la mer en post-it dans le frigo. Le riz froid sentait bon. À l’étage, René hurlait sous la douche et Francine entamait son rituel de sortie de chambre.
Vicky ferma doucement la porte de sa chambre derrière elle, puis donna deux tours de clé. Elle jeta un coup d’œil rapide sur l’excellente reproduction, c’est ainsi qu’elle appelait le poster punaisé au-dessus de son lit, du tableau Le cheval rouge de Chagall. Rien n’y faisait, ni le temps, ni la conviction claire du nom du tableau, à ses yeux, le cheval restait définitivement rose. Blottie sous la couette, elle déplia la lettre de motivation envoyée par la candidate de l’après-midi. La lettre ne disait pas grand-chose et la photo obligatoire était manquante. La postulante était plutôt atypique par l’âge. 47 ans, c’était l’âge de ceux qui avaient quitté le foyer depuis longtemps. Vicky relut plusieurs fois le prénom et tenta de sentir si cela s’annonçait bien. Annie, pourquoi pas, se dit-elle, en attendant que son coin de ciel gris veuille bien retrouver des teintes plus joyeuses.
Un peu avant 14 heures, Anne Montagne s’installa sur un petit coussin qu’elle disposa soigneusement sur sa chaise à côté de Vicky. Anorexique depuis l’enfance, elle avait été nommée directrice par le conseil d’administration du foyer à la fin de l’année dernière. Comme à chaque besoin de recrutement, elle était là pour épauler Vicky. Elle venait d’ingérer tant bien que mal la moitié de son Tupperware de carottes râpées que l’on frappa à la porte.
— Entrez, dit Vicky.
Après quelques secondes sans réaction, la directrice appela à son tour.
— Entrez, s’il vous plaît.
Anne Montagne resta bouche bée quand la porte s’ouvrit. Une sorte d’éléphante à cheveux courts se présenta enserrée dans les huisseries de la porte du bureau. Elle portait un châle tricoté dans une laine blanche bas de gamme sur les épaules. Anne l’observait en contenant douloureusement un haut-le-cœur. 160 kilos facile, se dit-elle. Elle la toisa un long moment. Son châle avait l’air d’un napperon sur un canapé poussiéreux. Il lui faisait comme un voile blanc, une aura de chantilly sur sa peau picorée, flanquée d’une couperose diluée. Anne vit aussitôt entrer dans le bureau une pêche Melba disproportionnée et suante. Cette image lui allait si bien que la directrice, qui luttait actuellement avec la crise des 40 kilos, la baptisa instantanément Melba.
— Bonjour, Madame, je vous en prie.
Vicky connaissait trop bien le caractère acerbe de la chétive directrice pour ne pas savoir qu’une métaphore glauque se déroulait sous son crâne osseux.
— Je vous sers un café ? demanda-t-elle à la nouvelle venue.
Pour toute réponse elle eut droit à une phénoménale quinte de toux qui fit vibrer le plancher du bureau.
— Oui, merci, dit la femme, en larmes et hors de souffle.
En plus, elle fume comme un pompier, se dit Anne qui poursuivait secrètement le décompte d’années qu’un tel mastodonte pourrait nourrir un petit appétit comme le sien. Elle s’excusa pour aller vomir.
— À tout de suite, Anne, lui dit gentiment Vicky qui s’attendait de sa part à une réaction gastrique.
Lors des fêtes de Noël, la directrice prenait soin d’écourter sa visite aux pensionnaires du foyer pour ne pas les priver trop longtemps des nombreux et très convoités chocolats qu’il fallait cacher le temps de sa présence. Son nez surdoué pour repérer une miette de gras, même à travers une triple couche de papier aluminium aux couleurs de père Noël, ne lui laissait aucun répit et lui faisait instantanément craindre un mouvement suspect de l’aiguille de son pèse-personne.
Le temps de servir deux cafés, elle était de retour et ajusta une nouvelle fois le coussin qui faisait office de prothèse pour ne pas trouer la paille de l’assise, tant son postérieur laissait saillir ses os pointus. Alors qu’elles allaient reprendre la conversation, la porte s’ouvrit vigoureusement. Diairmaid y passa sa tête d’Irlandais à lunettes. Visiblement les mots, qui n’étaient pas sa première richesse, lui firent défaut quand ses yeux tombèrent sur l’inattendue vision :
— Euh, wow, s’cusez-moi, je, wow, pardon. Avez-vous vu Francine ?
— Elle est toujours en train de sortir de sa chambre, Diairmaid.
— Ok, merci beaucoup, Vicky, merci. Bonjour, Anne, vous allez bien ? lança Diairmaid pour cocher la case obligatoire dans la colonne politesse minimale.
— Merci, Diairmaid, bien. René fait encore des siennes ? demanda la directrice, affolée à la seule idée de savoir René sans surveillance à l’étage. Dans ces conditions, rien n’interdisait qu’il débarque tout nu dans le bureau d’une seconde à l’autre.
La main devant la bouche, pour ne pas laisser s’échapper les relents de carottes râpées à peine digérées, la directrice s’adressa franchement à la postulante. Toute tentative de poser son regard ailleurs que sur un lambeau gras lui était rendu impossible, tant la femme était large. Pour l’habiller, il doit bien falloir l’équivalent d’un parachute, pensa-t-elle.
— Avez-vous déjà travaillé dans le social ?
Elle s’exprimait en détachant convenablement les syllabes pour s’assurer que l’immense personnage comprenne le sens de sa question.
— J’ai fait des études d’infirmière, répondit Annie en jouant timidement avec ses doigts potelés.
— Infirmière, ah oui ? s’exclama Anne Montagne qui dut accepter l’idée que l’éléphante était donc diplômée.
— En urologie, toussa Annie.
La directrice triomphait à l’idée de la voir reléguée à un boulot plutôt dégueulasse, entourée de prostates fumantes et d’hommes en fin de carrière de reproducteurs.
— Quel beau métier, reprit la directrice avant d’ajouter : vous avez donc une certaine expérience avec les pauvres ?
Annie reçut la question comme un traité de physique quantique. Ses paupières se mirent à claquer comme des volets roulants. Après trente secondes de silence perplexe, elle fit un mouvement de la tête qui roula, ronde comme une bille, sur l’épais bourrelet qui enserrait son cou. Ses yeux s’accrochaient au visage angélique de Vicky comme une supplication pour décoder la question. Mais Vicky, gênée par l’air hautain de la squelettique directrice, ne dit rien. Anne Montagne cliquetait un peu de la mâchoire à chaque fois qu’une émotion forte la traversait, qu’il s’agisse d’une frustration violente et indigeste ou d’une totale impression de supériorité sur la nature sauvage qui l’entourait. Vicky n’avait aucun doute, Anne Montagne festoyait d’avoir généré un si délicieux embarras.
— Hm, alors, les pauvres ? lança Anne, aidée d’une rafale de coups de menton savamment contrôlés.
Annie, qui suait comme un buffle dans sa prairie, se ressaisit et prit le risque ultime.
— Ben non, ils étaient juste malades. Pas pauvres, quoi. Pas du tout, même.
La prétendante, qui savait se servir de l’autorité que lui conférait sa corpulence imposante, s’exprimait sèchement. Pour laisser le temps à sa minuscule interlocutrice d’intégrer que sa question était débile, elle coinça entre le pouce et l’index la tendre porcelaine d’une tasse qui parut transformée en dé à coudre. Pour mettre un terme à ce jeu stérile, Vicky accorda le point à Annie qui sirotait son café.
— Oui, des malades, bien sûr des malades. Les pauvres n’ont rien à voir là-dedans. Ici aussi ce sont avant tout des malades.
La directrice se tourna sèchement vers Vicky et ne put contenir un cliquetis mandibulaire qui l’empêcha de proférer une obscénité. Vicky se contentait d’être belle.
Agitée parce qu’inapte à conduire un entretien et insidieusement déclarée débile par la nature de ses questions, Anne Montagne se tourna vers Melba qui souleva symétriquement ses babines et esquissa un sourire adipeux qui finit de dégoûter l’autorité locale. Sans chercher à se faire davantage ridiculiser, Anne se leva et se retint de bafouiller une méchanceté.
— Tu pars déjà ? lui demanda Vicky.
Sans dire un mot, elle se dirigea vers la porte en rasant les murs. Elle ouvrit et se trouva face à René, nu, à peine enveloppé dans un épais drap. René était une sorte de sosie de Klaus Kinski, en plus perturbé encore, mais capable d’une certaine humeur joueuse.
— Bonjour Anne, susurra-t-il à la directrice atterrée.
— Bonjour René.
René, qui tenait le drap de ses doigts recroquevillés, fit tomber le rideau aux pieds de la directrice et se trouva nu comme un ver, exhibant son corps musclé et l’engin d’homme mûr qui pendouillait entre ses cuisses. Ses yeux bleus de coquin dans la cinquantaine brillaient de malice. Il frappait dans ses mains tordues en sautant sur place :
— T’aime plus, t’aime plus, ha ha ha, ho ho ho.
Diairmaid, l’assistant irlandais, dévala quatre à quatre l’escalier et se saisit de l’exhibitionniste hilare :
— S’cusez-moi Anne, s’cusez-moi.
Il ne put s’empêcher de jeter un œil par la porte de la cuisine et d’ajouter en regardant Annie qui n’avait pas reposé ses joues sur ses dents :
— Wow, vraiment, wow s’cusez-moi.
Puis il claqua la porte.
Vicky expira doucement à travers ses lèvres roses.
— Bienvenue au foyer le Murmure. Finalement, pauvres ou malades, c’est à vous de décider. On peut se tutoyer ?
Annie, qui semblait lire dans les traits doux de Vicky, lui tendit une main complice.
— Oui, si tu veux.
— Alors, reprit Vicky, de toute manière Magda s’en va poursuivre ses études dans deux semaines et je n’ai personne d’autre que toi. Si tu veux, on fait un essai de trois mois, ok ?
Annie hésita un peu.
— Et la directrice ?
— Laisse, elle est toujours comme ça, faut pas t’en faire. Ici, on est tous un peu bizarres. Alors, c’est d’accord ?
Sans lui laisser le temps de répondre, Vicky ajouta :
— Viens, je vais te montrer ta chambre.
Annie ne bougea pas.
— Ma chambre ?
— Oui, les assistants vivent au foyer à plein temps, tu ne savais pas ?
— C’est que j’habite encore avec mes parents. Je peux avoir un peu de temps pour arranger ça ?
— Mais oui, prends ton temps. Tu as deux semaines devant toi.
La bataille engagée dans l’escalier entre René et Diairmaid n’avait guère progressé. Annie se retrouva nez à nez avec Philippe. Il la scruta longuement.
— T’as pas une bonne cigarette pour moi ?
Annie dégaina un paquet bleu de Gauloises sans filtre et le tendit à Philippe.
Vicky, qui voulut d’abord intervenir, laissa faire et dit :
— Toi, tu vas vite te faire des copains ici !
La maison de la famille Lequart se trouvait un peu en retrait du lotissement. Jusqu’au problème, tout allait à peu près bien. Monsieur était parvenu au poste de chef d’équipe après seulement douze ans de service, ce qui était un exploit à l’usine. Tant et si bien que ses collègues le soupçonnaient de collaboration avec la direction. Madame Lequart se contentait depuis son mariage de bien tenir la maison et de justifier chaque jour de son utilité. Pour une raison qu’aucun médecin ne put expliquer, sa jambe droite continuait inéluctablement à gonfler depuis sa puberté, ce qui l’obligeait au port d’un bas de contention et la rendait impropre à tout travail productif régulier. Enceinte de son premier enfant dès la première année de mariage, Madame Lequart se trouva casée pour le reste de son existence. Sa nature fertile se trouva être la meilleure agence pour l’emploi qui soit. Femme et mère au foyer, tels étaient ses titres de noblesse.
De sa génération, seules les femmes de bonne famille pouvaient prétendre à quelques vues plus glorieuses en société. Bien qu’au quotidien la différence se limitât à une originalité accrue dans les tenues vestimentaires et à quelques apparitions au restaurant de la petite ville, ces femmes devaient, tout comme Madame Lequart, vaquer aux tâches domestiques. Dans leur cas, la bonne société leur attribuait volontiers le privilège d’une particule. Elles devenaient pour leur plus grand bonheur femmes de. Les femmes d’ouvriers, bien qu’il arrivât occasionnellement à l’un d’eux de devenir chef d’équipe, bénéficiaient en revanche de l’avantage de ne pas figurer dans la longue liste des dames dignes d’un ragot durant les séances de salon de thé que s’octroyaient les femmes de les plus en vue. Les plus insatisfaites souffrant tout de même d’une certaine jalousie de ne pas être jalousées. Les rapports de femmes à femmes de étaient d’une complexité qui échappait complètement à l’entendement des hommes, qui considéraient indifféremment les femmes comme un bien de première nécessité en société.
Tout allait donc à peu près bien jusqu’au jour de l’anniversaire de Monsieur Lequart. Exceptionnellement, Madame avait fait un transfert budgétaire sur sa liste de courses habituelle. Laissant de côté l’achat de laine de qualité et de deux paires d’aiguilles à tricoter d’un certain prix, pour investir dans une belle pièce de viande qui contenterait son mari.
Madame Lequart stationna sa voiture sur la place de la mairie. Le temps n’était pas mauvais, un peu couvert, mais suffisamment agréable pour qu’elle soit sûre qu’une brochette de voisines, qui se prenaient pour la part huppée du lotissement, serait attablée sous le parasol rose de la pâtisserie Criqui, juste en face de la boucherie. Elle se demandait quelle tenue elle portait la dernière fois que Madame Lejeune et sa copine, la Wagner, l’avaient vue. Elle ferma la voiture et remonta le trottoir côté pâtisserie. Elle aperçut de loin le duo de la médisance occupé à se tripoter mutuellement des coiffures juste démoulées chez le coiffeur commun. L’heure passée à se faire mettre en plis était comme un prélude aux palabres, un échauffement articulaire avant la séance du trottoir d’en face de la boucherie.
Seules les femmes autorisées par leur mari-gagne-pain s’empressaient dans la boucherie carrelée de bleu. Soit avec entrain et désinvolture lorsque les moyens étaient au rendez-vous, soit en distribuant des volées de regards mordants quand le sou venait à manquer. Dans ce dernier cas, ladite femme embarrassée se frayait un chemin jusqu’à la banque réfrigérée, prétextant un rendez-vous urgent pour contrevenir aux politesses élémentaires ayant cours dans une boucherie qui se respecte.
Madame Lequart ne se donna pas la peine de feindre une attitude particulière, aucune n’aurait en effet pu parler en sa faveur. Elle passerait sous le regard tombant de ces femmes sans âme.
Elle fit son affaire à la boucherie et repartit en direction de la place de la mairie. Moteur tournant, elle relut la note. La viande était chère. L’argent dépensé ne l’était pas pour son bon goût ou pour sa rareté. Il l’était pour faire écran, pour habiller de solennité l’anniversaire de son mari, pour parer au moins à l’appétit de l’homme qui allait se vêtir de colère lorsqu’elle lui dirait la nouvelle. Qu’au moins, il n’ait plus faim. Elle connaissait son homme. La prudence imposait un plat suffisamment pesant pour qu’il en soit apaisant par ses qualités propres et son caractère inhabituel qui pourrait dédouaner Madame d’un éventuel échec. La note du boucher couvrait au moins trois semaines ordinaires et le rôti n’était pas si grand que ce que la somme payée laissait entendre. Madame Lequart écouta le carillon de la mairie sonner 11 heures. Elle coupa le moteur, retira sa ceinture de sécurité et se retrouva en un éclair devant la pâtisserie. Les yeux de mesdames Lejeune et Wagner faillirent rouler dans les petites assiettes. Les prêtresses de la rumeur partageaient leurs pensées comme des siamoises se prêtent leurs organes. Chacune rêvant de supprimer l’autre dans son sommeil et de régner seule le matin venu. Hélas, quand il n’y a qu’un cœur, il faut marcher de front et admettre que de l’amitié ou de l’intérêt la seconde voie était bien plus utile à soi que le perpétuel partage, épuisant à souhait. Madame Lequart fendit l’ombre du parasol. Pour les deux femmes, cela rendait la vision d’autant plus surréaliste de la percevoir de si près, comme si soudain la personne que l’on a l’habitude de voir par le trou de la serrure venait d’ouvrir la porte. Elles la suivaient du regard et se contorsionnaient, les yeux par la vitrine. Madame Criqui, tenancière et seule maître à bord de son paradis calorique, ne ressentait qu’une lasse répugnance pour les clientes semi-grasses qui venaient loger sous ses parasols. En bonne commerçante, son visage prenait l’aspect d’une grille finement ajourée de confessionnal sitôt qu’elle approchait d’une cliente. Tout entrait en elle et l’honnête commerçante donnait l’absolution par de profonds bien sûr, tout à fait, mais vous avez bien raison, comme je vous comprends. Elle était le commerce. Madame Lequart était consciente de la saignée supplémentaire qu’elle infligeait à son budget en regardant les doigts agiles et souriants de Madame Criqui replier le carton qui faisait comme une petite valise autour de la forêt-noire. Elle ne cessa sa manœuvre qu’après avoir apposé un ruban insolemment visible et cher. Tant pis, il subsistait une chance qu’après la viande, le gâteau ne procure quelques bons effets sur son mari. Revenue sous le parasol, la forêt-noire dans sa petite valise en carton, Madame Lequart toisa l’une et l’autre de ses voisines éberluées.
— Vous devriez aller en face, leur dit-elle en désignant la boucherie de l’autre côté de la rue. Les andouilles, c’est pas fait pour les pâtisseries.
En retournant vers la place pavée de la mairie, Madame Lequart faillit s’arrêter à la droguerie pour choisir un cadeau à son mari et le faire emballer, mais l’euphorie budgétaire avait ses limites, et demander à son mari de festoyer au-delà de la viande était déjà suffisamment excentrique. Elle démarra la voiture, regarda une dernière fois les deux ridicules paquets sur le siège passager. Quel rapport démesuré entre le coût et la taille de ces choses périssables. Elle pensa au soir, au dîner. Sa fille était en sécurité, mais elle, pourvu qu’il ne la tue pas.
Comme d’habitude, la fin de l’équipe sifflée par la trompette de l‘usine, elle entendit arriver la voiture. Elle baissa le feu sous les marmites, jeta un œil au four et descendit à la cave pour tenir grande ouverte la porte du garage. Monsieur faufila la voiture en marche arrière dans la descente raide, sortit de la voiture et posa la traditionnelle question de quoi allait cette fois être constitué son repas bien mérité. Ne prêtant guère d’attention à la réponse, il se dirigea vers la salle de bains carrelée de rose. Elle ferma la porte du garage. Monsieur était torse nu, à genoux devant la baignoire, attendant que Madame vienne procéder au shampoing quotidien.
Ils se retrouvèrent dans la petite salle à manger qui jouxtait la cuisine. Madame posa la viande hors de prix au centre de la table.
— Annie n’est pas là ? demanda Monsieur.
— Elle est chez ma sœur, répondit Madame.
Monsieur tendit son assiette, lorgnant l’extrémité cramoisie du rôti. Elle lui servit simultanément un grand verre de bière et un grand verre de vin blanc mélangé pour moitié à de l’eau gazeuse. Elle se servit un petit verre de bière, une fine tranche de viande et dit à son mari en levant son verre :
— Bon anniversaire.
Il avait déjà commencé sa viande et, d’un regard, fit comprendre à sa femme que la moutarde était aux abonnés absents. Quand elle revint avec le petit pot jaune, il dit :
— Ce n’est pas facile d’être chef d’équipe, et continua de mastiquer avidement avant de tendre à nouveau son assiette.
Madame lui resservit une nouvelle tranche, un autre grand verre de bière, et partit chercher la bouteille de digestif et le gâteau d’anniversaire.
— Qu’est-ce qu’elle a fait aujourd’hui ? demanda-t-il à sa femme.
— Je te l’ai déjà dit, elle est chez ma sœur.
— Et alors, dit-il la bouche pleine, ce n’est pas une occupation.
Madame prit place sur sa chaise et s’essuya longuement les mains sur son tablier.
— Jacques, ta fille est enceinte.
Monsieur resta un moment silencieux, posa ses couverts, réalisa que sa fille était hors de portée. Il enfonça doucement sa main dans le nuage de chantilly qui couvrait la forêt-noire et lança le gâteau contre le mur. Madame baissa la tête et contempla la tapisserie neuve.
— Jacques, elle n’a que 16 ans.
À l’usine, Jacques Lequart s’efforçait de ne rien laisser paraître de ses tourments. Il envoya au diable l’ouvrier préposé à l’accrochage des carcasses métalliques de tondeuses sur la chaîne de sablage, et prit en charge lui-même la fastidieuse besogne. De sa secrétaire personnelle, timidement engoncée dans le bureau aquarium de l’atelier, qui se trouva sans ordres, aux ouvriers de la chaîne de montage qui surplombait l’allée réservée aux élévateurs qui croisaient jour et nuit dans l’usine, chacun savait que le chef d’équipe Lequart accrochait péniblement les châssis de tondeuses à l’envers. Tout le travail serait à reprendre, si ce n’est qu’une majorité des carcasses seraient tout simplement bonnes à jeter. Personne n’osa l’approcher, le chef avait toujours raison.
Les repas préparés par Madame se déroulaient en silence. Madame Lequart avait suggéré à sa fille d’opter pour un séjour prolongé chez sa tante qui avait heureusement un petit à garder.
À l’usine, l’enfer dura sept jours, sept longues équipes du matin qui s’étiraient de 5 heures à 14 heures dans une ambiance capable de pourrir n’importe quelle motivation d’ouvrier matinal. Chacun attendait que le chef d’équipe Lequart ressurgisse de son état étrange, replié sur lui-même et colérique, tout en craignant l’événement, car la pile de tondeuses prête à l’expédition n’avait pas fière allure et il incombait au chef d’équipe de distribuer les remontrances de circonstance en pareil cas.
Un soir, devant la télé qui encensait tout le salon en déclinant les vertus innombrables des produits manufacturés, il adressa enfin une parole à sa femme :
— Il a un travail au moins ?
— Qui, Jacques ? dit-elle sans lever les yeux des aiguilles qui jouaient les virtuoses.
