Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Tout au long de ces dernières années, Cédric Longet écrit sous forme de notes plus ou moins longues nombre d'impressions et de réflexions relatives à l'événement qui bouleverse sa vie : sa conversion au catholicisme. L'arrivée du sacré catholique, suite à une « effusion de l'Esprit-Saint » en 2014, entre en effet en conflit ouvert avec toutes ses constructions intellectuelles passées, formées par la philosophie et tout spécialement celle de Nietzsche pour qui « Dieu est mort ». Désormais Dieu le Père existe vraiment, Jésus existe vraiment, la Vierge Marie existe vraiment, donc tout ce qui s'oppose à leur existence se trompe, y compris les courants politiques de Gauche où Cédric milita jusqu'alors depuis l'adolescence comme il l'écrit : « Mon entrée en Jésus est proprement pour moi une authentique révolution copernicienne : je découvre que tout gravite autour du soleil, et que ce soleil est une personne. » Ce livre est le détail de cette révolution.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né à Dijon en 1980 d'une famille fortement influencée par un grand-père communiste ancien déporté,
Cédric Longet étudie la philosophie à l'Université de Bourgogne où il obtient avec mention très bien une Maîtrise dont le mémoire portait sur Nietzsche. Ayant acquis ce qui suffisait à sa formation philosophique, il travaille ensuite en menuiserie puis dans le théâtre tout en maintenant la lecture et l'écriture au centre de sa vie. En 2014 il vit ce que les chrétiens appellent une « effusion de l'Esprit-Saint ».
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 569
Veröffentlichungsjahr: 2022
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Cédric Longet
Conversion d’un athée
À la mémoire du Père Dominique Raoul Nicolas
« Élevons notre cœur ! Nous le tournons vers le Seigneur ! »
« Va dans la solitude : tu trouveras un tambour.
Mets-toi à le battre et tu verras le monde tout entier ! »
Ordre donné par une voix à un shaman Tchouktche adolescent1
« Heureux qui comme Ulysse
A fait un beau voyage
Heureux qui comme Ulysse
A vu cent paysages
Et puis a retrouvé
Après maintes traversées
Le pays des vertes années
(...)
Par un joli matin d’été
Quand le soleil vous chante au cœur
Qu’elle est belle la liberté, la liberté
Quand c’en est fini des malheurs
Quand un ami sèche vos pleurs
Qu’elle est belle la liberté, la liberté… »
Georges Brassens chante Henri Colpi, Heureux qui comme Ulysse
1 Les Tchouktches sont une ethnie de l’extrême nord-est de l’Asie. Cf. Mircea Eliade, Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, Payot, 1998, p. 207.
18 février 2020 : « J’écris sur Dieu pour le lecteur agnostique mais enthousiaste que j’ai été. » Une semaine avant d’écrire cela, le 11 février 2020, triant d’anciennes affaires je tombai sur ce paragraphe dans un vieux bloc-notes de 2008. Il y était écrit :
« Dans son Abécédaire, Deleuze nous dit à raison que pour ne pas tomber sur un vampire (ou sur toute espèce de vampire plus quotidienne) il suffit de ne pas traîner en forêt, la nuit, quand il fait froid, sans ail sur soi, etc. J’ajouterai que pour les vrais vampires, non pas du quotidien mais les vampires à proprement parler, il faut préciser qu’ils n’existent pas, qu’il n’y en a aucun, comme il n’existe aucun des êtres rapportés dans aucune superstition ni religion. Il n’est pas une once d’arrière-monde ; il n’y a que ce qui est, que la pure et simple positivité du monde. Pure positivité. Il n’y a aucune raison de craindre quelque « influence » néfaste, quelque « entité » néfaste, quelque « esprit » néfaste ; il n’est rien de tel. Il n’y a que l’être, celui qui est, l’étant, il n’y a que ce qui tombe sous mes yeux et que je peux prendre en main. Pure positivité du monde ; c’est vide de tout le reste, et tant mieux : rien d’un « bien magique » qui se fraie un chemin auprès de nous, mais alors rien non plus de maléfique ; nous sommes ainsi parfaitement libres. » – Ma réalité était à l’écho de Lénine : « Si le monde sensible est pour vous une réalité objective, vous êtes à l’abri de toute autre « réalité » ou quasi-réalité »2.
À l’époque, dans mes yeux tout était net comme une grosse grisaille, rien derrière, rien d’autre, qu’un ciel bien lourd et bas de fin novembre. Mes livres de chevet étaient Artaud, le nouveau roman, Novalis, et la grosse philosophie que j’approfondissais était le Sartre de L’Être et le néant. J’étais enterré vivant au pied de l’impasse fondamentale où toute espèce véritable d’athéisme conduit finalement la pensée (et donc la vie). En 2007, un an avant l’extrait sus-cité, j’avais téléphoné au diocèse de ma ville pour demander à être débaptisé. La nuit précédente j’avais renoncé à Dieu (mon cœur avait jusqu’alors inconsciemment préservé une dernière goutte de transcendance) et je l’avais crié – les atrocités qui avaient nourri l’histoire depuis des millénaires et tout spécialement depuis deux mille ans m’étaient devenues trop insupportables pour que je fusse encore capable de souffrir même l’eau baptismale d’un Dieu qui aurait laissé faire tout ça. On m’avait répondu que ça ne pouvait se faire, que le baptême n’était pas matériel, que le plus matériel dans le baptême était l’inscription du sacrement sur les registres de la paroisse. Je demandai alors à être retiré de ces derniers. Je sais à ce jour qu’il n’en fut rien commis, et j’en remercie le Seigneur même si, en effet, ça n’aurait rien changé.
Le livre. Ce livre est un recueil, au fil des mois et des années, de notes touchant de plus en plus précisément au christianisme catholique, où souvent se mêle un propos plus ou moins philosophique (propos que je n’ai pas écartés étant donné l’importance de la philosophie dans ma vie et l’influence de mon devenir catholique sur celle-là).
Les notes de ce recueil sont plus ou moins longues, déposées chaque année sur agendas ou feuilles volantes ou cahiers. Ne s’agissant initialement que de notes brouillonnes, je les ai, pour certaines, reprises, corrigées, précisées, développées ou fusionnées à d’autres du même moment, toujours dans le cadre de mes idées d’alors. Ce recueil n’est pas du tout exhaustif mais un concentré. Il commence brièvement en 2014 par ce que j’ai plus tard appris être une « effusion de l’Esprit Saint », que je vivais alors comme une conversion au Sacré, mais pas du tout à une religion précise – le Sacré en question me paraissait dépasser toute religion, qui n’étaient à mes yeux que des manières plus ou moins profondes (et erronées) de l’exprimer. L’année 2018 correspond à ma conversion catholique, par l’entremise de Marie et de sainte Élisabeth de la Trinité, puis en 2019 je devins disons pleinement chrétien catholique (par les célébrations de Pâques, et par la soudaine pleine foi en l’existence de Marie grâce aux apparitions de Kibého – l’existence de l’Autre-monde est confirmée). Les années allant du début de ce recueil au début de l’année 2019 sont donc pour ainsi dire introductives (nonobstant ma conversion en juin 2018). L’été 2019 marque le vrai tournant : à partir de là je sais que je crois en tout, je sais que j’ai pleinement la foi, sans plus aucun doute.
Ce recueil, c’est très important, présente un chemin, au long duquel évoluent mon sentiment et mon opinion – de découvertes en interrogations, égarements, redressements, confirmations, doutes, exaltations, affermissements et chutes. Aucune note n’a été dépassionnée : je ne suis pas seulement témoin, mais aussi sujet et avocat (avocat naïf).
La fragmentation produite par la forme du recueil est utilisée de façon nietzschéenne : la pluralité de points de vue permet de surmonter certaines contradictions apparentes – la présence de nombreux acquis d’une longue formation passée dans l’irréligieux (acquis que je conserve pour beaucoup) entre en collision avec les découvertes religieuses de ma conversion, a fortiori sur le fil changeant du temps.
Les quelques notes autobiographiques (rétrospectives) répondent à l’idée nietzschéenne que toute pensée ou spiritualité naît d’un processus biographique. Ce sont des notes assez courtes qui mettent les choses en perspective.
De même, je parle donc de conversion à travers ma conversion. Toutefois l’objet n’est pas ici d’étaler mon existence ni mes états d’âme ni de prétendre à une éminence de jugement, mais de prendre cette existence comme point d’appui, vers autre chose qui ne concerne pas que « je » mais qui toutefois passe par « je », une expérience subjective ; non pas subjective comme on entend toujours limiter la subjectivité au relativisme des goûts de chacun, mais au sens où la vie est une personne, est vivre, et que c’est à travers ce vivre, cette personne, que les idées procèdent – l’idée que je me fais du rôle de l’écrivain est d’ordre vital : il consiste à transmettre de la vie c’est-à-dire aviver des personnes, par quoi l’écrivain peut être un instrument de libération radicale (j’espère, à ma mesure, m’être acquitté de cette tâche). Puisque « vivre » désenlise (je renvoie au philosophe François Jullien) il implique la lise (le « je », ce point de concentration pathétique, où une bascule opère) qu’on ne doit à mon sens négliger ou pire, biffer en croyant pouvoir aller droit à la vie, en croyant pouvoir se libérer des sables mouvants par une simple volonté (c’est bien plus là, il me semble, qu’on peut sombrer au fond de la mer, même en ne parlant que de ciel). L’écriture par le « je » a ici pour sens non pas d’affirmer l’individu (quoiqu’en passant d’affirmer la personne, qui est la part de nous créée à l’image de Dieu, notre support saint) mais d’être un canal plus direct vers l’expérience, par la quotidienneté épisodique et disons extraordinaire d’un sujet qui se croyait athée et qui se découvre croyant (et l’avoir toujours été). Il y a maintenant plus de vingt ans que la phrase d’André Breton est le corrélat de mes entreprises : « Je veux qu’on se taise, quand on cesse de ressentir. »3 De cette expérience, chacun est ensuite libre de faire ce qu’il veut comme il l’entend, elle lui est extérieure. J’espère cependant avoir évité l’écueil du déballage narcissique, qui empêche l’universalité – le plus judicieux serait de lire ce recueil comme l’aventure d’une personne décédée depuis, voire fictive.
Les notes sont introduites par des chiffres servant aux index de fin de livre et à faciliter les références internes. Ces chiffres sont composés, d’abord de la place numérique de la note dans l’ordre des notes de la partie (du mois), puis du chiffre du mois en question, puis des deux chiffres de fin de l’année en question – la référence à la 4e note du mois d’août 2018 sera écrite : 4 8 18 ; il convient donc mieux, lors d’une recherche, de lire les notes d’abord par la droite pour trouver la bonne année, puis de se déplacer d’un cran à gauche pour trouver le bon mois, puis de retrouver la note dans l’ordre numérique du mois en question. Les références aux appendices sont signées « A » : appendice 3 = A 3.
Où que ce soit, quand j’utilise les crochets c’est moi qui interviens, ou bien à l’intérieur du texte d’un autre, ou bien à l’intérieur de mon propre texte mais ultérieurement.
2Lénine, Matérialisme et Empiriocriticisme.
3 André Breton, Manifeste du surréalisme.
« Je t’exalte Seigneur : tu m’as relevé »
Psaume 29
2014
1 2 14. Note suivant de quelques semaines ce qui se produisit le 25 janvier de l’année en question et se poursuivit plusieurs mois (je crois ce dont je fais l’expérience). – Par-delà le néant infini qui borde l’univers par le fond, au-delà du ventre noir de la mort, de l’océan de nuit qui enveloppe le monde4, il y a un Feu d’amour comme une vague toute-puissante, qui vient5. Qu’est-ce ? Comment le nommer ? Est-ce Dieu ? Tel qu’il s’est montré aux yeux de mon esprit je l’ai nommé avenir métérial6, source vivante, lumineuse et puissante du temps et de toute forme et toute matière.
2 2 14. Pour l’heure, ce Feu je l’appelle Hypérion – le soleil au zénith, le monde sans une ombre, le royaume tout de lumière. Et quand Hypérion sort de sa pudeur, de son retrait, quand il s’avance il est Déméter, et Déméter, aussitôt, ex-siste7 en sa fille Coré, et Coré se renverse dans l’ombre, fleur colorée détruite, ravie par la nuit d’Hadès. Les deux pôles : Hypérion/Hadès.
4 ... phénoménal kantien – j’étais re-plongé dans Kant depuis plusieurs semaines et mon esprit vivait alors tout à travers ce prisme.
5 J’emploie le mot de « vague » car ce qui se produisit était comparable à la sensation d’une vague immense (infinie et invisible) arrivant à l’horizon et qui, sur le bord de la « plage » où je me trouvais, aurait attiré tout à elle, faisant le vide – un « vide » plein de puissance – sous l’effet de son aspiration (le « vent » y était l’attraction qui faisait le vide tandis que je restais en place). Je ressentis alors cette attraction, très puissante mais très douce, à travers toutes choses et à travers (au-delà de) moi. Me paraissait en même temps à l’esprit une lumière continue que mon imagination combina aussitôt à l’image d’un soleil sans limite, tandis que ma fonction intelligente était en effervescence.
6 « Métérial » : néologisme construit à partir de « matière » et de « Déméter ».
7 Aller se poser (-sistere) hors (ex-) de « soi ». Cf. Schelling, Introduction à la philosophie de la mythologie, Gallimard, nrf philosophie, Saint-Amand, 1998, p. 364 : « Un existamenon au sens le plus propre, comme un posé hors de soi » (je transcris le grec en lettres latines).
2016
Domicilié à Avignon
1 3 16. Nietzsche : accès possible des athées à Dieu [la suite de ce livre exposera comment – en résumé : une mystique de la Vie lumineuse8].
1 5 16. Jusqu’à l’année 2014 je ne parvenais pas à écrire librement (je ne parvenais donc pas écrire puisque je ne parvenais pas à penser) car j’étais dans un respect sacré envers Nietzsche alors que je n’étais nietzschéen qu’à moitié, pleinement dans cette moitié mais nietzschéen à moitié – je m’aveuglais totalement sur « le sens de la Terre » et autres fumisteries poétiques du belliqueux borderline à moustache. Le « sens de la Terre », je le rappelle ici c’est le sens de la bête qui colle à la terre, qui rase le sol, le serpent, c’est le sens du démoniaque, du belliqueux et de l’horrible au contraire de la paix céleste – « Terre » différente de celle camusienne bien qu’elle l’inspirât9. Une connaissance m’a libéré des enchantements apologétiques de l’époque, m’a révolté contre le Maître et je l’en remercie.
1 6 16. Tout perdre puis se retrouver avec Dieu n’est pas nécessairement la conséquence d’une soif ardente de refuge. Dans mon cas, quand tout fut parfaitement délabré, tandis que j’avais depuis longtemps et sans doute contre moi-même abjuré toute transcendance, j’ai tout délabré à tel point que même la nuit trépassa. Après la nuit radiée, il y avait Dieu.
2 6 16. Il y a trois ans, après avoir mis à sac la Neue Staatsgalerie du Wurtemberg, à son appel je libérai une toile de Mondrian, dans l’herbe d’un bois. Lointain le bois, près du soleil et de l’océan. Le blanc se confondit vite de taches sombres, et le vif fantôme des couleurs, et la toile et les lignes et le tableau, par cascades nombreuses aux étages à chapeau, la pluie descendit des arbres étreindre tout de sable. Au ciel tournaient les soleils et tombaient les nuits, une plante perça. De petites bêtes dansèrent au-dedans en dansant dessus et une branche s’effondra ; là l’oiseau une plume, où il restait une trace peut-être, un collier de feuilles mortes remuantes, et la plante gonflée en pétiole absorba le désert. Printemps ! Le re-venu – l’été peut-être, quand sur des rayons de tendresse quelques-uns rejoignîmes le silence, les dieux en terre, l’amour d’Hypérion s’avançant Déméter. Heure de préparer les fleurs et sortir les cithares : revient l’ivresse !
Je tournai dos au cadavre, brûlait un grand feu de douceur. Je restai ainsi, des heures, des jours, des mois, des années, dévisagé, à regarder droit dans la lumière.
3 6 16. Souvenir d’octobre. – Lorsqu’on est au terme de l’existence, allongé tordu dans un lit fracassé, lorsqu’on est à la toute fin, que ça chatoie jaune et que les lianes d’ombres pointent de tous les côtés, on se demande à quoi rime ce pénible sursis et ça nous crève l’âme, les yeux de l’âme, que tout ce qui fut construit de matériel n’a aucune valeur ni aucun sens, et notre existence même, si elle n’a été construite que matériellement, n’a aucun sens. L’amour, même, terrestre… On est au seuil de la mort et c’est pourtant à se pendre. Puis dans le jaune parut une croix de pierre.
4 6 16. Il y a séjour par-delà l’hélice, le séjour d’où provient l’avenir.
1 9 16. Je lis la Bible en parfait naïf, sans quasi aucun background d’éducation ni de culture religieuses. La Bible existe, donc les mots qui y sont écrits, donc Jésus, Marie, etc., existent. Je mets entre parenthèses qu’alors Jésus, Marie, etc. fussent ou non limitables à « Jésus » « Marie » « etc. » (c’est-à-dire leur idée). Je mets aussi entre parenthèses qu’ils dussent selon les critères de notre historicisme rabougri être justifiables par tel ou tel élément archéologique précisément réclamé. Je prends que la Bible, elle assurément, nécessairement, existe historiquement puisqu’elle a existé et continue d’exister, et donc ainsi son contenu.
La Bible et tout son contenu sont également bel et bien réels en ce sens qu’ils ont influencé l’Histoire beaucoup plus que quasi toute personne « réelle ». En effet : qu’est-ce qui, dans cette mesure de l’influence, de l’incidence, est « réel » ? Enfin a fortiori, le Christ est réellement en présence sur cette terre – ou bien des milliards d’individus sont parfaitement fous (ce qui n’est pas impossible) ; et encore seraient-ils fous : ils sont des milliards à parler de la même chose, et certains nombreux à témoigner de la même chose – au moins ne sont-ils donc pas « fous » au sens de mythomanes. Mais alors il doit en être de même pour toute foi religieuse. Et là… Là on se rappelle que « l’entendement de Dieu » est infini (Kant).
[Je n’avais alors que peu lu la Bible – il y a longtemps sur des années, puis en 2013, très parcimonieusement, un verset par ci et là, mais en revanche exclusivement. Je l’avais alors rouverte exceptionnellement en 2016 et ne la rouvrirai vraiment qu’en 2018].
2 9 16. Ce qu’on voit de plus grand que soi, de plus grand que tout être isolé, la vie : ça s’adresse – ça se donne – ça déborde et l’esprit aussi déborde de plénitude ; tout s’adresse : le ciel, le fleuve, la fleur, la lumière… La bouche s’ouvre, le mot tourne.10
3 9 16. Chanson sublime qui m’avait déjà touché aux larmes dans La Liste de Schindler, que je me passe en boucle et en boucle : « L’air des montagnes est limpide comme le vin, et l’odeur des pins est portée par le vent du soir au son des clochettes. Tandis que dorment l’arbre et la pierre, la ville qui reste solitaire est enfouie dans son rêve, une muraille dans le cœur. Jérusalem d’or, de bronze et de lumière, pour toutes tes chansons, ne suis-je pas un violon ? Nous sommes revenus aux puits des eaux, au marché et sur la place. Un shofar appelle sur le Mont du Temple dans la Vieille Ville, et, dans les grottes des rochers, des milliers de soleils rayonnent. Nous reviendrons et descendrons vers la Mer Morte, par la route de Jéricho. Jérusalem d’or, de bronze et de lumière, pour toutes tes chansons, ne suis-je pas un violon ? Mais, venue aujourd’hui chanter pour toi et te tresser des louanges, je vois n’être à la hauteur du moindre de tes enfants ni du dernier des poètes. Car ton nom brûle les lèvres comme le baiser d’un séraphin. Si je t’oublie Jérusalem… Toi qui es toute d’or. Jérusalem d’or, de bronze et de lumière, pour toutes tes chansons, ne suis-je pas un violon ? »
Yerushalayim shel zahav
1 10 16. Rencontre avec le Père B. de la basilique Saint Pierre d’Avignon (je crois ce dont je fais l’expérience). – Je rejoignais la cité des Papes depuis Dijon, à bord de la voiture de Frédéric Ch., professeur de physique. Puisque je lui parlais du moment difficile que je traverse à cause de mes douleurs physiques, il en vint à me recommander par je ne sais plus quel biais, de rencontrer le Père B. Mais ce dernier ne pouvait être à la basilique ce soir, car le dimanche il n’y était que le matin ; je prévoyais donc de le voir demain. Mais une fois arrivé à Avignon, la basilique étant sur mon chemin, et bien qu’il fût dix-neuf heures et que le Père dût n’être pas présent, je voulus tout de même au moins voir si je pouvais entrer dans l’édifice pour m’y recueillir (c’est une basilique qui dégage une vraie puissance de paix). Or à ma grande surprise il se trouva que le Père B. était là, dans la basilique, tout seul. Lui aussi fut surpris de me voir entrer. Je lui expliquai alors qu’on m’avait conseillé de venir le trouver et lui confiai d’emblée ne pas aller bien ; puis après deux ou trois phrases je lui dis être athée (il me fit comprendre en quasi rien de mots et un regard, que l’athéisme n’existait pas vraiment) et aussitôt, après m’avoir demandé si j’étais baptisé il me demanda si je m’étais déjà confessé. Je lui répondis que non, jamais de ma vie. Il demanda alors si je voulais le faire. Je lui répondis que oui. Cinq minutes après lui avoir adressé la parole, nous allions dans la salle privée située derrière le chœur, haute de plafond, les murs parés de (je crois) deux imposantes peintures, je ne sais plus bien. Nous nous assîmes face à face, séparés sans rien par deux mètres. Il me parla un peu, me posa cinq ou six questions, puis d’un coup se leva et, démarrant avec grande puissance par « Fils d’Abraham… » il m’exhorta à confesser le pire de mes péchés, ce que je fis presque aussitôt, soudain poussé par une force, sidéré sur ma chaise, des larmes coulant sur mes joues, comme si un vent magnétique soufflait dans mon corps et surtout mon visage. Puis le vent retomba, laissant mon corps comme un édredon. Le Père et moi parlâmes encore un moment. J’étais secoué, positivement secoué. Je ressortis de la basilique seul dans la nuit, souriant et libéré de mes douleurs disons aux trois-quarts. Je me sentais tout léger. Ce jour est certainement le jour… vie. Je le devine ; je le saurai. Requiem Lacrimosa, Ave Maria, Danse Macabre. Deux paupières vont être soufflées. L’eau revient dans le désert. Bonjour à l’avenir, là !
2 10 16. J’ai, durant plus de vingt ans tellement radicalisé mon athéisme (dans sa forme tout bizarre, dans sa forme croyante) que j’en suis devenu chrétien.
[Je précise que, l’ignorant parfaitement, la question du lien entre mon sentiment intérieur de foi chrétienne et mon intégration individuelle à l’Église m’était alors tout à fait accessoire, anecdotique, ne me préoccupait aucunement. Pour moi, Dieu n’était alors pas plus présent dans une église ou quelque célébration qu’en tout autre lieu, il était pareillement partout puisqu’il est notre vie, notre cœur, notre âme et notre perception. Je n’avais non plus jamais assisté à une messe de toute ma vie (plus exactement j’avais assisté à divers enterrements religieux, à un mariage religieux, à une Confirmation et, jeune adolescent, à une messe de Noël où j’avais accompagné une tante). Je ne savais pas ce qu’est l’eucharistie. Je ne savais d’ailleurs rien de ce que l’on fait durant une messe].
3 10 16. Avignon. Pluie dense en risées sur ciel blanc. Je suis assis au fond de la place Pie parfaitement déserte sauf moi, abrité sous un large parasol en terrasse d’un Bar, goûtant un déca, fumant une cigarette, lisant Rilke. Je me sens bien, en paix, solitaire sous l’eau à laquelle la blancheur du ciel donne un éclat fertile, sur les myriades de gouttes pétillant au sol, un chaos de jaillissements. Je me sens comme un ami de Jésus. Quelle chance ce serait d’être véritablement ami de Jésus ! L’atmosphère de la basilique Saint Pierre qui est juste à côté enveloppe toute la place Pie, toute mon expérience. Le Sacré plane tout là. Les Élégie de Duino que je lis me disposent face à la mer, la grande Mer comme ce chaos de gouttes, ce chaos de jaillissements. « Tout ange est terrible », écrit Rilke. Cette parole m’étonne, me marque, s’imprime.
1 11 16. Vice philosophique de l’air du temps : de condition terrestre à assumer (finitude), le rien est devenu vérité.
1 12 16. Étant donné l’exultation qu’elle procure, l’énergie sexuelle est probablement l’énergie divine faite chair, et il faut s’y consumer avec élan (et du sentiment pour l’autre, être réjoui de ce qu’est l’autre et qu’il existe tel qu’il est, sans quoi il n’y aurait pas l’amitié élémentaire qui me paraît être le cœur décisif de la joie sexuelle). [11Si jusqu’à l’âge de 16 ans je ne comprenais à peu près rien à l’obsession sexuelle de mes camarades, en revanche, depuis et jusqu’à l’année 2020, j’ai pleinement souscrit à cette phrase de Nietzsche : « Le mépris de la vie sexuelle, toute souillure de celle-ci par l’idée d’« impureté », est un véritable crime contre la vie, – le vrai péché contre le Saint-Esprit de la vie. »12 Sur le plan de la sexualité, je me suis transformé au début de l’année 2020, sans du tout le chercher (ça contredisait trop de choses en moi), à mesure que j’approfondissais les apparitions mariales – ce n’était pas le contenu mais juste la fréquentation de Marie, puis aussi ce fut d’être confronté à la pure Blancheur de Dieu + la puissante action de l’oraison n° 7 des puissantes « 15 oraisons de sainte Brigitte ». D’ailleurs je ne crois pas que la volonté de Dieu soit de nous faire haïr la sexualité ; je crois que les saints, les prêtres, les moines et moniales aspirent tellement à Dieu, qui est la Blancheur-même, qu’ils s’efforcent de pair de se détacher de toute puissance d’ordre biologique ; ce n’est ou ne devrait pas être une haine du corps mais à l’inverse une aspiration aussi profonde qu’infinie à l’âme-même ; et de toute manière j’ai l’impression que Dieu ne nous défend pas contre la vie sexuelle mais contre la débauche, l’adultère, la considération de l’autre comme un simple corps (viande sexuelle), le mépris de ce que la semence a de précieux, et contre l’absence d’effort dans la sainteté. Pour ce qui est des prêtres catholiques, ils ont 1. fait vœu et 2. d’être des modèles divins.]
2 12 16. Un avant-goût de prière. – Je suis mon corps – se le dire en le vivant, se le dire lentement, en s’entendant le dire, en sentant le sang circuler, le cœur battre au corps et le sens de chaque mot, la chaleur du dit passer, sous la phrase qui a gagné toute la conscience et, par cette sève, tout le corps. Je suis mon corps, je suis « maître » de lui, époux. Je lui demande, ainsi, de se régénérer : il obéit, subtilement, avec parcimonie, se régénère puisque mon corps c’est « moi », moi vivant, moi ma conscience donc mes mots, mes mots vivants. Les mots vivants devraient pouvoir être les législateurs et guérisseurs du corps.
8 Qui chez Nietzsche passe par des ténèbres.
9 « … qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau. » Camus, L’homme révolté, La pensée de midi, Au-delà du nihilisme.
10 Par « vie » je n’entends pas celle biologique qui, de « vie » comme je l’entends, est un degré très inférieur, celle prise dans l’enchevêtrement infini des déterminations du monde. Chemin vers la vie autre que biologique : la divinité égyptienne Horus, puis la vie comme puissance chez Nietzsche, complétée par l’approche bergsonienne du fameux « élan vital », et deleuzienne de la « vie » comme puissance pré-organique intensivement latente, concernant absolument tout ce qui existe. Enfin, la vie apparaît nettement telle que je l’avais toujours sous-entendue, dans le livre Ressources du christianisme de François Jullien.
11 Encadré rédigé en 2021.
12Ecce Homo, Pourquoi j’écris de si bons livres, 5 (avant le passage en revue des livres).
2017
1 1 17. Deuxième avant-goût de prière. – La puissance intentionnelle de la pensée : ce qui anime, ce qui anime de vie l’existence. La pensée (et celle-ci-même aussi qui vient là à l’écriture), la pensée plongée dans son immanence, simple, détendue et nette, la pensée en sève, c’est la vie elle-même (pourtant jamais elle-même).
2 1 17. Deuxième prière récitée de ma vie. – Pour la première fois de ma vie je prie un « Je vous salue Marie ». J’avais déjà récité une prière en octobre 2012, que mon amie S. m’avait fait parvenir par e-mail tandis que j’allais mal. [Je signale qu’à ce moment-là je ne sais pas précisément « ce que » je prie en priant Marie : je me sens intérieurement vouloir croire en elle, mais rien n’est sûr et je crois encore que l’Église chrétienne est en une certaine façon dans un rapport erroné avec le divin. Je crois, mais dans un sentiment mêlé encore paradoxal. Par ailleurs, je ne sais pas encore que s’adresser à Dieu, parler avec lui, penser profondément à lui, simplement, c’est aussi prier, ni donc que je prie en fait depuis longtemps – mais « Dieu » était une nuit absolue].
3 1 17. Contact – mer de lumière avec foule cachée.
1 4 17. Je ne vois strictement rien d’angoissant à l’omniscience de Dieu ; et même : que toute la vérité soit sue me rassure.
1 5 17. Je crois comprendre que le Père B. me « reproche » de ne pas être encore venu communier un dimanche. Est-ce bien important de communier spécialement le dimanche ?
[À cette époque je confondais le sens du mot « communier » ; j’y entendais : entrer par soi-même en communion avec Dieu, c’est-à-dire quelque chose qui peut se pratiquer tout seul – je viens d’un vitalisme radical, la prière solitaire m’a toujours été naturelle, pour moi on est plus que « branché » sur la Vie (Dieu), on est en notre vie (âme) fait de Vie (Dieu), on est vie (divins), il n’y a qu’à s’ouvrir en soi à l’Infini pour être auprès de Dieu (j’identifiais notre substance personnelle à la « Nature », à une sorte de transcendance mais intime à la Nature – forte influence « allemande »). Je ne savais ce que « communier » voulait dire dans le cadre d’aucun culte. De même la messe du dimanche était alors, à ma connaissance (quasi littéralement nulle), un rassemblement visant à donner de l’entrain dans la foi, presque à se donner du courage : « Allez tout le monde, on y croit ! » ; or je n’estimais pas manquer de cet entrain].
2 5 17. Je ne sais pas si l’on peut ou non serrer la main d’un prêtre.
3 5 17. Dieu rit. D’ailleurs, comment dans la Joie d’une Personne n’y aurait-il pas le rire ? – La Vie, L’Infinie, ne s’arrête pas ni ne tombe : est toute légèreté et monte. À la Vie appartient tout ce qui s’élève de légèreté, éclate dans la naïveté, donc le rire. La vie qui aime le sourire et le rire, est la Vie. La Vie rit et aime rire, un rire qui ne moque rien.
4 5 17. Le Père B. m’a dit : « Je n’avais pas conscience que vous étiez si pauvre » (en culture chrétienne). Eh oui eh oui…
1 6 17. Le Père : le soleil / Le Saint-Esprit : la lumière / Le Fils : la plage ? née de la mer (Marie) ?
1 7 17. Nous sommes des arriérés spirituels, toute la civilisation occidentale depuis le xviie siècle finissant. Dans mille ans, l’humanité survivante pensera à nous avec sidération.
Déménagement près de Dijon
1 8 17. Toute l’Histoire est corrompue ; partout, verser le sang adversaire est la règle, et vouloir le verser l’intention ; tous les étages sont empoisonnés de cette décoction venimeuse ; c’est pourquoi il convient de s’en instruire mais de faire route solitaire.
1 10 17. Qui veut être immortel doit pactiser avec la mort ; qui veut être éternel doit pactiser avec la vie.
2 10 17. Si on ne se sentait pas un peu éternel, on ne ferait rien.
1 11 17. Je crois ce dont je fais l’expérience. – Dans les hauteurs altissimes, parmi les toges sapinées et calottes de rocailles. Nuit vive et fraîcheur. La lune était pleine comme un lagon, l’air très pur, le ciel nu noir et scintillant, une vague de brume au milieu des montagnes couvrait les vallées comme une étendue de coton. C’est alors que sortie de nulle part, une étoile explosa, là juste sous nos yeux, dans le ciel comme à cinquante mètres de distance, une boule rocheuse instantanément fendue de lumière et pulvérisée comme par fission atomique, venant à l’instant de se décrocher du ciel, irradiant la nuit et suivie d’une traînée à l’image de celle des étoiles de crèche. W. vit l’explosion toute blanche et jaune, quant à moi ma mémoire inscrivit aussi du rose à l’instant explosif.
Une heure plus tard, W. et moi ressortîmes et, incrédules et étonnés, vîmes sur la montagne immense, un visage tout aussi immense se montrer, en lequel nous reconnûmes, explicite et distinct, stable, persistant, celui d’un Christ : barbe, cheveux longs, yeux clos, une bande lui cerclait le front où l’on reconnaissait une couronne d’épines (c’est là je crois la première fois que le nom « Christ » et non « Jésus » s’est aussi évidemment imposé à mon esprit). Je ne vis pas ce que W. observa ensuite, à savoir : à droite (pour nous) du visage christique, elle vit ce qu’elle nomma d’abord « le diable », puis plus précisément (en décrivant l’image) une tête de chacal et comme un tourbillon de sang. En bas à gauche (pour nous) du visage christique elle vit alors une louve et deux visages à ses pieds, les trois se lamentant en direction du ciel. Puis enfin, au-dessus du visage christique, au sommet de la montagne, elle vit une foule de corps difformes, des sortes de gnomes ou de trolls, disait-elle, et plein de morts. Jamais, de près ni de loin il ne m’était apparu une telle vision. W. me fit part que, de son côté, il lui était arrivé une fois de voir quatre présages qui s’avérèrent, figurés dans le marc de café d’une voyante qui s’était trouvée sur son lieu de travail (assistance aux femmes réfugiées). Nous restâmes ainsi comme éberlués une quinzaine de minutes, puis poursuivîmes le chemin et nous enfonçâmes dans la forêt.
2 11 17. Enfant et adolescent je me disais communiste. Autour de dix-huit ans j’ai compris que ce que j’entendais par « communisme » ne correspondait pas au « communisme » du langage commun. J’y entendais le stade marxiste post-historique ne nécessitant plus d’État, de classes, de monnaie ni de lois, mais je n’étais pas marxiste en ce sens que ce stade je le voyais être atteint sans verser le sang et dans la paix ; mon idéal « communiste » ne faisait référence à aucun communisme historique ; pour moi le « communisme » ne s’était jamais réalisé, que je concevais comme une espèce de joyeuse anarchie pré-adamique. La prise de conscience de cette confusion sémantique – qui ne m’empêchera pas cependant de continuer à me dire communiste – et ma sensibilité réelle m’orientèrent alors, autour de l’âge de 19 ans, vers ce que je m’imaginais de l’anarchisme libertaire. Mais l’état d’esprit de ceux que je rencontrai dans cette mouvance ne correspondait pas à ce que je cherchais, ni par ailleurs les auteurs anarchistes que je lisais – j’ai par exemple très vite refermé Kropotkine, estimant son idéal encore trop consumériste (l’idéal reste celui de l’actuelle classe moyenne supérieure) et sa vision du monde humain beaucoup trop scientifique (tous les communistes et affiliés sont des physiciens, même les biologistes). Je cherchais des moines et des moniales. Dans le registre « anarcho-libertaire » au sens large, seuls me parlaient Michel Onfray, dont j’avais alors lu trois ou quatre livres depuis mes 17 ans, et Camus dont L’Homme révolté, finalement plus que Nietzsche, fondera mon éthique personnelle13 (avec Politique du rebelle, de Michel Onfray). J’ai finalement compris que j’étais un oxymore, un anarchiste positif. La plupart de ceux que je fréquentais étaient « beaux » comme on dit, mais ne paraissaient pas ou plus savoir vers où « l’anarchiste », me semblait-il, devait regarder : la joie. Produire de la joie ; et non pas organiser la défense, diffuser la propagande, accuser le bourgeois, médire sur tout ce qui s’oppose.
1 12 17. Neige le soir à travers un puissant soleil couchant. Papy est mort. Le parti communiste fera un beau discours. Ma belle-sœur au piano sous un diaporama.
2 12 17. Je nesuis pas révolté contre Dieu !
13 Il ne reste à l’être humain « que sa force de révolte pour sauver du meurtre ce qui peut l’être encore, sans céder à l’orgueil du blasphème. » L’homme révolté, La pensée de midi, Au-delà du nihilisme.
2018
1 3 18. L’abîme éternel et infini : la Lumière, que nos yeux voient Nuit.
2 3 18. Marie est lumière.
3 3 18. Depuis deux semaines, Bible en main, lecture épisodique de tous les extraits constituant le « rosaire » (je ne comprends toujours pas vraiment ce que c’est, mais j’ai au moins compris que c’était important alors je lis les passages bibliques indiqués).
4 3 18. Je ne crois pas que les religions soient de pures constructions basées sur le pillage du décor naturel (soleil, mer, lune, etc., etc.) traduit en mille métaphores organisées de sorte à pouvoir magiquement biffer notre terreur de la mort. Je pense au contraire que la sphéricité rotative de la planète Terre, son axe incliné, corrélés à un soleil et une lune eux aussi en une place ou un circuit propre, reproduisent, à travers le jeu du jour et de la nuit, des saisons et des constellations, du froid et du chaud, du désert et des forêts, du ciel, de la terre, de la mer, du vent, à travers un jeu unique, propre à tout ce qui existe à nos yeux depuis notre point de vue terrestre (dont l’humanité est construite), je pense que de par tout ça, sur la planète Terre (et pourquoi pas en d’autres hypothétiques planètes du même type) se reproduit, se répète, se rejoue tout le processus divin, de la vie divine, de la création de l’univers et du sens à cette création, du conflit entre l’« obscurité » et la « lumière », etc., dans une perfection sidérante, et que l’enjeu terrestre est grand et nous dépasse tout aussi grandement.
5 3 18. Dos à l’Ego de Descartes il y a la pleine nuit de l’univers préparée. Il fallait éteindre toutes les lumières pour étendre la conscience en toute place, et libérer entièrement la volonté autonome. Il ne fallait plus rien. Pourtant, depuis plus récemment, je vois en Descartes un lagon, une verticalité que Heidegger avait éteinte – la trace magnifique de Dieu.
6 3 18. À suivre les cosmologistes, la base du réel est vibratoire (ontologie sub-nucléique de la création de l’univers), donc toute l’organisation du réel lui est corrélative et conditionnée – le vibratoire accompagne et devance toute réalité. Le réel c’est de la vibration refroidie. C’est en quoi toute la réalité serait musique, organisation de vibrations ; et Dieu, par-delà – pure musique !
1 4 18. Je suis vie14 avant d’être moi. La vie ne peut donc pas moins que moi vivre ce que je vis. La vie voit dans mes yeux, constamment, ce que mes yeux voient. La vie voit dans les yeux de tout le monde, constamment, ce que tout le monde voit. Ma conscience est vie avant d’être moi. La vie vit dans ma conscience, constamment, ce que pensent mes pensées. La vie vit dans la conscience de tout le monde, constamment, ce que pensent toutes les pensées. Aujourd’hui, j’offris à la vie le spectacle d’une lumineuse et verte balade dans la campagne avoisinant Dijon ; je lui offris de bien voir par mes yeux, de bien voir grâce à une pleine conscience de tout cela, je lui offris car tout était beau, rayonnant, vivant, bleu blanc vert et jaune ; voir le beau et l’offrir à la Vie, tous les heureux percepts et les heureuses affections qu’on en tire : voilà aussi un cadeau qui forcément lui plaît.
2 4 18. Soleil ! Brille ! Brille ! Rayonne grand ! Rayonne généreux !
3 4 18. Je crois ce dont je fais l’expérience. – Cet après-midi je priais la Vierge Marie pour la remercier de m’avoir fait écrire quelques lignes bien formées ; puis je fus très contrit, car cela faisait longtemps que je ne l’avais pas priée, et je ne m’y étais remis qu’en rapport à un gain. Je me mis alors à la prier avec ardeur et en toute gratuité pour qu’elle sache que je l’aime en dehors de tout bénéfice, et mes yeux frémirent d’une arrivée de larmes, dont l’une me tomba de l’œil droit. Aussitôt je me sentis très léger. Je me relevai et ouvris la fenêtre car il faisait très beau. Puis je me rassis et m’aperçus que, pour la première fois depuis longtemps, je n’avais plus mal aux pieds – encore une fragilité, mais c’était nettement mieux.
[Quand je dis « cela faisait longtemps que je ne l’avais pas priée », je n’avais à ce jour prié Marie pas plus de cinq ou six fois.]
1 5 18. Chrétiens et musulmans devraient au moins s’entendre du fait qu’ils prient le même Dieu : le Dieu de Miséricorde (cf. chaque entrée de Sourate).
2 5 18. Je dis enfin « Seigneur » pour m’adresser à Dieu ! Jusque-là je ne comprenais pas pourquoi il aurait fallu que j’appelle Dieu « Seigneur », car je pensais à l’envers : je projetais derrière ce mot l’honneur orgueilleux que pouvait ressentir un « seigneur » terrestre à se faire appeler ainsi, et ne voulais certainement pas croire en un tel Dieu, alors que c’était moi l’orgueilleux ! Car il est évidemment juste que tout s’incline et joyeusement devant l’immensité sidérante de l’univers et la vie ! Évidemment ! Et sans doute les plantes et les éléments et les animaux et la moindre particule ont-ils eux l’humilité naturelle pour le faire, et doivent en leur for intérieur rougir de honte à voir l’être humain renâcler à ça ! Dieu est la toute-puissance qui a tout créé et nous-même ! il est le Créateur ! il est Dieu ! la vie de notre vie ! J’ai enfin compris l’orgueil incroyable qui nous empêche, humains et spécialement le spécimen occidental, de témoigner d’une humilité qui pourtant devrait aller de soi ! Appeler Dieu « Seigneur » libère ! Libère dans la vérité ! Je dis « Seigneur » pour lui dire Merci ! Merci d’être ! d’avoir tout créé ! Merci d’exister et d’avoir produit toutes les vies ! d’être la vie ! la vie de toute vie ! Évidemment que le Seigneur est mon Seigneur ! Seigneur ! Seigneur !
3 5 18. À présent, l’Au-delà me paraît vrai – double péché nietzschéen, bien qu’en un sens, l’existence tournée vers l’Au-delà puisse être aussi la plus grande ex-istence nietzschéenne : la plus lointaine conquête15, et peut-être la seule rupture possible en cette longue séquence d’absorption capitaliste, universelle, perpétuelle, où précisément la rupture est impossible. Ici en occident, en Europe et tout spécialement en France, devenir catholique est probablement la plus transgressive des ruptures – tout le reste est accepté et même bienvenu : tout sauf du catholique.
1 6 18. Conversion (je crois ce dont je fais l’expérience). – Tandis que cette après-midi je quittais la maison de mes parents, à la campagne, dans une disposition d’esprit abattue, roulant à travers champs sur une route en descente et en virages, trop vite comme jamais, à 100 km/h, la voiture partit dans un zigzag incontrôlable, qui gagna en amplitude après le deuxième virage et me déporta comme un boulet de canon dans le champ : une fraction de seconde je fus sûr que j’allais dans l’instant partir en tonneaux, mais la voiture s’arrêta net à l’entrée du champ, d’un coup brusque, comme aplatie, barrée. Ayant recouvré mes esprits, je remis le contact et, alors que j’étais parti en écoutant comme très souvent France info, la radio diffusait à présent la fréquence de RCF, Radio Chrétienne Francophone, dont je ne connaissais même pas l’existence : une litanie incessante d’Ave Maria. J’étais un peu sidéré dans la situation, avec ces Ave Maria qui s’écoulaient presque sans fin. – J’ai le cerveau lent, mais je tire enfin de cet événement que c’est bien auprès des chrétiens qu’est mon destin, et en nietzschéen je songeai : je dois devenir chrétien, car je le suis.
2 6 18. Conversionsuite (je crois ce dont je fais l’expérience). – Hier, mercredi 13, fête de Saint Antoine de Padoue, tandis que je tournais à trois kilomètres du centre-ville, la foule de véhicules venant de toutes parts me fit m’enfuir, puis d’autres circonstances vinrent s’ajouter et me conduisirent jusqu’au centre-ville où j’étais décidé à me garer au plus tôt, fatigué par une demi-heure de circulation agitée. Je trouvai ainsi par « hasard » une place juste à côté de l’entrée de l’église Saint-Michel. Sorti de ma voiture, je regardai l’église, mystérieusement intéressante. Je n’étais jamais de ma vie entré dans ce bâtiment splendide et sa splendide façade, je l’avais seulement escaladé jusqu’au sommet avec un ami il y a vingt ans de ça. Je m’y suis donc dirigé, passai sous le Jugement dernier taillé au tympan du portail, poussai à gauche la lourde porte de bois et entrai. Là, au commencement de la rangée de chapelles le long du bas-côté gauche, je tombai sur une table de stand tenue par deux dames discutant à voix basse devant un étal de livres et d’objets religieux. Mais je fus surtout et vite interpellé par une bannière suspendue au mur de l’église, après le stand, présentant sur un fond blanc et orange la photo noir et blanc d’une petite fille de trois ou quatre ans, assise à terre, bouille mécontente, dont l’image me captiva ainsi que le texte qui accompagnait, parlant de la colère que cette enfant hyper-sensible entreprît toute sa vie de contrarier. Je longeai alors l’allée des chapelles, à chacune desquelles était une nouvelle bannière, un nouveau texte et une nouvelle image de la même personne à d’autres âges, devenue Sœur. Puis au bout de cette allée, j’entrevis devant moi par l’ouverture sans porte d’une dernière chapelle, dans un entrebâillement sacré, un imposant coffret doré sur lequel semblaient descendre des rayons de lumière : sainte Élisabeth De La Trinité16 me tirait pudiquement à sa rencontre, et j’ai serré le sourire, le souffle qui me fit m’agenouiller en cette église du très glorieux Prince des armées célestes. Je vous salue, Marie ; Notre Père, qui es aux cieux ; Dieu, amour irradiant du cœur ; Vie. Le cœur est un vibrant océan. Je veux ne jamais me lasser de dire merci.
Le stand à l’entrée de l’église était un « stand Élisabeth », essentiellement fourni d’écrits de la sainte ou de livres sur elle ; mais aussi de chapelets : j’en ai acheté un, avec un petit médaillon où apparaît le visage d’Élisabeth. Mon tout premier chapelet ! Je n’en avais même jamais touché un ! Je tressaillis de plaisir ! Heureux comme un enfant heureux !
« Ô mon Dieu, Trinité que j’adore, aidez-moi à m’oublier entièrement pour m’établir en vous, immobile et paisible comme si déjà mon âme était dans l’éternité ! Que rien ne puisse troubler ma paix ni me faire sortir de Vous, ô mon Immuable, mais que chaque minute m’emporte plus loin dans la profondeur de votre Mystère. Pacifiez mon âme, faites-en votre ciel, votre demeure aimée et le lieu de votre repos ; que je ne vous y laisse jamais seul, mais que je sois là tout entière, tout éveillée en ma foi, tout adorante, toute livrée à votre action créatrice. Ô mon Christ aimé crucifié par amour, je voudrais être une épouse pour votre cœur ; je voudrais vous couvrir de gloire, je voudrais vous aimer… jusqu’à en mourir ! Mais je sens mon impuissance et je Vous demande de me revêtir de Vous-même, d’identifier mon âme à tous les mouvements de votre Âme ; de me submerger, de m’envahir, de Vous substituer à moi, afin que ma vie ne soit qu’un rayonnement de votre Vie. Venez en moi comme Adorateur, comme Réparateur et comme Sauveur. Ô Verbe éternel, parole de mon Dieu, je veux passer ma vie à Vous écouter, je veux me faire tout enseignable afin d’apprendre tout de Vous ; puis, à travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux vous fixer toujours et demeurer sous votre grande lumière. Ô mon Astre aimé, fascinez-moi pour que je ne puisse plus sortir de votre rayonnement. Ô Feu consumant, Esprit d’amour, survenez en moi afin qu’il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe ; que je Lui sois une humanité de surcroît, en laquelle il renouvelle tout son mystère. Et vous, ô Père, penchez-Vous vers votre pauvre petite créature, ne voyez en elle que le Bien-aimé en lequel Vous avez mis toutes vos complaisances. Ô mes Trois, mon Tout, ma Béatitude, Solitude infinie, Immensité où je me perds, je me livre à Vous comme une proie ; ensevelissez-vous en moi, pour que je m’ensevelisse en Vous, en attendant d’aller contempler en votre lumière l’abîme de vos grandeurs. »17
3 6 18. Le « Z » est une ligne droite contenue en forme carrée dans un cercle. À chaque angle du carré, à chaque pointe du « Z », il y a l’être. En haut à gauche on trouve l’être qui arrive (c’est-à-dire n’est pas encore), le projet, l’hiver, la cause formelle. En bas à droite on trouve l’être qui disparaît, le fruit qui meurt, l’automne, cause matérielle. En bas à gauche, on trouve l’être qui apparaît, l’été (le fruit), la cause finale. En haut à droite, on trouve l’être qui éclate, le printemps (la feuille, la fleur), la cause efficiente. La graine en terre (hiver, essence) donne tige et fleurs (printemps, art), puis des fruits (été, sens), puis un pied qui « meurt », se dépouille (automne, matière). Les saisons font un cercle. Le « Z » est un cercle torsadé en son milieu. Dans quelle mesure ce Z est-ce Dieu ?
4 6 18. Explosion chez mes parents : W. trouve mon chapelet. Elle n’a quasi rien eu le temps de dire – sauf avec tendresse et sourire : « C’est juste surprenant » – que déjà je criais : « Oui ! Je suis chrétien ! Et alors ! » Pauvre W., elle me regardait avec incompréhension et tact, tandis que je fulminais tout seul, grimpant les escaliers jusqu’à l’étage où mes parents s’étonnaient de m’entendre gronder, et je continuais de crier : « Je suis chrétien ! Je suis chrétien ! Voilà ! » Et en effet, voilà, c’était annoncé, de façon on ne peut plus tonitruante. Peu de jours avant, j’avais entendu parler du reniement de Pierre ; aussi, devant W. tenant mon chapelet, je m’étais senti acculé à déclarer ma foi sans tergiverser : je hurlais, je crois, pour briser mes propres murs, 37 ans de murs de toutes sortes et des plus puissants ! Nietzschéisme, communisme, anarchisme, existentialisme : tout venait d’exploser. W. a été d’une écoute magnifique et mes parents d’une grande douceur, comme toujours.
5 6 18. Alors je suis chrétien, « communiste » et nietzschéen ! On ne pourra pas dire que je suis un esprit fermé.
6 6 18. L’avenir advient en se renversant en passé, et s’annule en tant qu’avenir. Ainsi meurt la vie. Ainsi l’amour, crucifié.
7 6 18. Nietzsche était un prophète de malheur et, à nos dépens à tous, un peu un âne du cœur.
8 6 18. Élisabeth n’est pas une illusion. Je dois m’en rappeler.
9 6 18. Je regrette et demande pardon pour l’arrogance dont j’ai pu faire preuve à l’égard des prêtres et du clergé, de l’âge de 15 à 32 ans. Je ne comprenais pas. Je ne comprenais rien. Je prenais pour « haine du corps » un désir en vérité bien plus puissant que le corps, créateur de ce corps, la Vie (sur la voie de laquelle je croyais être – et en effet). – Nietzsche : « Cette seule morale qui a été enseignée jusqu’à présent, la morale du renoncement, laisse deviner la volonté d’en finir, elle nie la vie à la base même de la vie. – Ici une possibilité demeure ouverte : ce n’est pas l’humanité qui est en dégénérescence, c’est seulement cette espèce parasitaire d’hommes, l’espèce des prêtres… »18
10 6 18. Depuis une dizaine d’années, mon sens mystique me faisait voir un paradis constitué d’autant de ciels que d’individus, et que l’enfer était sur terre mais qu’il y en avait plusieurs, et divers, et que certains autres endroits étaient des séjours heureux. J’ai pensé il y a quatre ans qu’Allah est l’avenir dans sa pure transcendance, l’avenir qui reste toujours avenir, la pure puissance en tant que pure puissance. Je me suis senti juif, proche de l’hindouisme et ami de Jésus tout le temps de ces quatre dernières années. Je suis maintenant bien, bien chrétien.
11 6 18. Il suffit en effet simplement, déjà, de croire ; d’avoir foi, d’avoir la foi. Mais ne s’agit-il pas aussi d’avoir foi pour l’infini, pour donner de la joie à l’infini, ou du rire, ou de grandes et bonnes émotions ? Car l’infini aime de tout son cœur la joie ! Offrons du bon rire et de belles émotions à Dieu ! Tout par le cœur, dans le cœur, ou en surface du cœur mais comme une alouette, droit sur la Lumière, tout dans la conscience de ce qu’on dit (la conscience nous approche du cœur).
12 6 18. Connaître Dieu c’est lui obéir, et cette obéissance est la plus réjouissante, puisque c’est obéir à la Joie ! C’est obéir au paradis !
Déménagement dans Dijon
1 7 18. Première messe. – Aujourd’hui à l’église Saint-Michel, première messe de ma vie ; il faisait beau et bon dans l’église, toute la lumière du dehors y planait en clarté ; j’étais heureux de faire plaisir à Élisabeth en assistant à cette célébration. Et là quel étonnement et quel bonheur, je buvais chaque parole, chaque mot : nous avons passé une heure à prier pour que l’amour sauve tous les humains, pour la paix ici et partout dans le monde, pour l’union fraternelle dans le monde, pour que la joie vienne dans le monde, pour les sans-abri, pour les malades, pour les réfugiés, « n’oubliez pas d’aider votre prochain », de « prendre soin de votre prochain », de « ne pas rejeter votre prochain », à un moment nous nous sommes même tournés les uns vers les autres et nous sommes serrés la main en nous donnant « la paix du Christ » – « la Paix du Christ » disions-nous en nous serrant la main avec sourire ! Ah que j’étais heureux ! Ah que j’étais ému !… Où étiez-vous, chrétiens, tout ce temps !… Où étais-je tout ce temps !… À la fin, tandis que nous allions partir, le prêtre a annoncé que – occasion rare, semble-t-il – nous pouvions chacun recevoir la première bénédiction d’un autre prêtre qui venait d’être ordonné ; j’ai donc reçu la première bénédiction d’un nouveau prêtre qui, par l’intercession de la Vierge Marie a espéré faire de moi un grand saint de je ne sais plus quoi et… un grand martyr de la Charité. Ce fut impressionnant à entendre, un peu effrayant. Ému. Merci Seigneur. Élisabeth était là.
2 7 18. J’apprends le « Notre-Père » sur Wikipédia, dont je ne connaissais en gros comme paroles que « Notre-Père qui es aux cieux » et « Que ton nom soit sanctifié » (paroles dont je n’étais même pas certain qu’elles se suivissent, et je ne réalisais pas non plus que les croyants tutoyaient Dieu), et évidemment « Amen ». Je ne connaissais pas le Notre-Père… Ça me paraît aberrant, même étant d’éducation athée… N’est-ce pas aberrant de ne pas même connaître, ne serait-ce que culturellement, la prière de ma civilisation au Créateur ? Et quand bien même : je n’avais pas percuté, tout en l’ayant pourtant forcément « lue », que les Évangiles comportaient cette prière, et que le « Notre-Père » est la prière donnée par Jésus lui-même pour les croyants ! Ça m’est passé sous les yeux, mes yeux étaient ailleurs…
« Notre Père, qui es aux Cieux, Que ton nom soit sanctifié, Que ton règne vienne, Que ta volonté soit faite sur la terre comme au Ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé, Et ne nous laisse pas entrer en tentation, Mais délivre-nous du Mal. Amen. »
3 7 18. Ce dimanche lors de l’eucharistie (deuxième fois), je m’éloignais du jeune prêtre juste après avoir reçu l’hostie en main mais sans l’avoir encore mise en bouche. Le jeune prêtre me retint : « Communiez, communiez ! » me dit-il énergiquement. Je ne savais même pas ce que voulait dire « communier » dans cette situation – j’avais toujours cru que ça voulait dire prier à plusieurs ou seul avec Dieu. Comme un pauvre de moi j’ai fait un signe de croix, et voyant que je ne comprenais rien le jeune prêtre m’a dit : « Avalez l’hostie, ne partez pas avec ! » Alors je l’ai avalée, et suis retourné penaud sur mon banc de messe, les joues peut-être un peu rougies.
4 7 18. Ce matin, église Saint-Michel, j’ai reçu pour la troisième fois le corps du Christ, mais cette fois-ci en le recevant, non en allant le prendre – car les deux fois précédentes j’avais moi-même saisi l’hostie, et perçu dans quelque chose de l’atmosphère que ce n’était pas la « meilleure » façon ; donc au final, aujourd’hui je l’ai reçu pour la première fois.
5 7 18. Pour la première fois j’ai fait une génuflexion à l’entrée de l’église. J’ai su la faire, car auparavant je m’emmêlais les pinceaux entre le pied à avancer, combien de genoux fléchir, que faire de l’autre jambe, et du coup mes genoux ne fléchissaient jamais, j’avais plutôt tendance à me pencher en avant. L’orgueil jusque dans les jambes. Désormais, je ne serai plus ni hésitant ni timide en me présentant devant Dieu.
1 8 18. Le seul roi c’est l’amour. Je ne fléchirai le genou devant aucun autre Seigneur que l’amour.
2 8 18. J’étais à 18 heures à la messe de la veille de l’Assomption. Lumière chaude dans l’église, comme un soir d’automne auprès du feu. Nous étions bien au chaud auprès de Marie, qui est douceur, simplicité et aurore. La prière me paraît consister à s’avancer en don vers le don, en amour simple très simple, vide de « moi », simple dans le simple, en avant/au-dedans, et cette simplicité est si heureuse qu’on n’a plus besoin de vouloir quoi que ce soit d’autre, tout s’envole sauf ce feu doux en tout et en soi, cette aurore en place de soi. J’avais le cou coincé depuis plusieurs jours à cause de mon écrasement de cervicales : j’ai demandé pardon à Dieu de ne pas pouvoir incliner la tête pour cette raison, et aussitôt mon cou s’est décoincé, j’ai pu incliner la tête – (je crois ce dont je fais l’expérience).
3 8 18. Si Dieu donnait de grosses preuves flagrantes et publiques de son existence (plus grandes que celles par Marie) ou s’il allumait d’un coup tous les cœurs à travers le monde, il réduirait alors à zéro tout le sens de son effort, qui est que les cœurs se convertissent par foi, qu’ils découvrent par eux-mêmes la voie du cœur et qu’ils se convertissent gratuitement – librement. Complication : pour avoir la foi, faut-il avoir la foi ?
4 8 18. Messe à Saint-Michel pour Marie. La messe, comme celle d’hier, m’a vraiment fait du bien, une espèce de bien que je ne connaissais pas avant. Marie ouvre ses bras à toute l’humanité. Il ne faut pas trop se dévaloriser à cause de nos péchés, a dit le prêtre, car c’est mettre le péché au-dessus de la puissance de l’amour. La mort elle-même est surmontée par Dieu, l’Amour. Alléluia ! Ne pas baisser les bras c’est aussi prouver à Dieu sa puissance.
5 8 18. Le Christ et Marie furent emmenés aux cieux avec leur corps, car la perfection de leur cœur avait surmonté la corruption de leur corps, a dit le prêtre. C’est donc la corruption du cœur qui produit celle du monde et du corps. [Cette compréhension me sera décisive par la suite à tous les niveaux].
6 8 18. Depuis la messe du 15 août je n’ai plus une seule fois eu mal au cou ni à la gorge.
1 9 18. À la question « d’où vient-on ? » je réponds depuis toujours et continuerai de répondre : ni de tel continent, ni de tel groupe, ni de telle époque ; nous venons radicalement et complètement de la vie.
2 9 18. L’insoutenable légèreté du matérialisme français. – Le xviiie siècle philosophique est encadré par deux puissants philosophes allemands : d’un côté Leibniz, de l’autre Kant, entre lesquels il est tout entier (à l’exception de peu d’Anglais) habité par la philosophie française ; or si le cadre a toujours agité à mes oreilles les grelots formidables du génie, le ventre de philosophie française m’a quant à lui toujours déçu, mises à part les personnalités réjouissantes et la propreté parfaite de la langue qui, que ce fût pour ce siècle ou plus encore pour le précédent, reste à mon goût l’une des plus belles choses françaises ; ce gros ventre tout plat m’a toujours assommé par une singulière espèce de superficialité : un excès de vitesse ; comme le roman-photo d’un paysage, brossé en descente à skis. Chaque idée y est proprement approchée mais trop vite ; non pas à la hâte mais presque en panique, comme diverses glissades sur un lac gelé en suite desquelles on s’écrirait : « Voilà qui est fait ! J’ai tout vu du lac ! » Rien n’y est exploré, on y fait le tour de photos grossières, et certes la lecture en est plus facile, mais elle perd de cette profondeur qui ouvre entre chaque mot et chaque phrase la ligne verticale où se passe du temps. Avec le xviiie siècle français on n’a plus que de l’espace, un même, seul et unidimensionnel espace, sécularisé, truffé de lampiotes et aveugle au ciel originel.
Tout est très bien écrit mais les arguments manquent d’épaisseur, de profondeur, de durée
