Corps chinois couteau suisse - Thomas Baumgartner - E-Book

Corps chinois couteau suisse E-Book

Thomas Baumgartner

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Beschreibung

Sans brutalité, ce récit à la première personne coule, s'insinue et nous transperce.

Je suis une pute chinoise à Belleville à Paris en France.
Je suis une prostituée mais ils disent une pute chinoise c'est comme ça qu'ils parlent de moi je les entends ils ne savent pas que je les comprends mais je les ai compris quasiment dès le premier jour où je suis arrivée à Belleville.

Véritable mécanique de la pensée, l’écriture de Thomas Baumgartner nous entraîne dans les pas et dans la peau de cette « marcheuse » anonyme.

EXTRAIT

Je ne suis pas le cliché de la pute non je n’ai pas un gamin qui m’attend chez une nourrice du côté de Canton et que je rêve de récupérer une fois que j’aurai assez de fric et que je ne récupérerai jamais parce que je n’aurai jamais assez de fric parce qu’à 30 euros la passe et même en étant tous les mois l’employée du mois on ne fait pas fortune sur le trottoir non les marcheuses ne gagnent rien à marcher je ne suis pas le cliché de la pute je suis juste une pute chinoise boulevard de Belleville Paris France.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Thomas Baumgartner est journaliste et producteur à France Culture (Les Passagers de la nuit, L’Atelier du son, Supersonic...).

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Seitenzahl: 61

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Les corps fermés
Début du texte
J’avais quatorze ans et je n’aimais pas être seul. Malheureusement, je n’étais ni beau ni drôle ni particulièrement intelligent. Je ne pouvais donc pas prétendre rejoindre l’une des « castes » prestigieuses du collège : celle des canons, des déconneurs ou des intellos. Aussi, pour ne pas faire partie du dernier groupe (celui de ceux qui n’osent même pas se regrouper entre eux), j’allais toujours parler à quelques élèves qui paraissaient intéressants, mais mal dans leur peau.Les autres nous appelaient « les coincés moyens ».On passait toutes nos récréations ensemble.Le lundi, on allait à l’aumônerie ; c’est la mère d’un des garçons de notre groupe qui animait les séances de catéchisme. De temps en temps, on y faisait des goûters ; la dame patronnesse nous parlait de sa jeunesse, de ses parents qui l’obligeaient chaque Noël à offrir aux pauvres les cadeaux qu’elle avait reçus un an plus tôt.Parfois, il y avait une offensive d’un des groupes supérieurs pour venir nous charrier, nous les coincés moyens, mais ça ne nous faisait pas vraiment peur. Nous restions soudés, tête baissée, en rond.En troisième, le groupe des canons a commencé à organiser des boums. Comme ils n’étaient pas suffisamment nombreux, ils ont démocratisé l’entrée de leurs « soirées » (ça se passait pendant l’après-midi, mais ils appelaient ça des « soirées ») ; ils ont invité les autres, d’abord le groupe des déconneurs, puis celui des intellos. Et il faut croire qu’ils n’étaient toujours pas assez nombreux, car vers la fin de la troisième, même mon groupe, celui des « coincés moyens » était invité.C’était ma première soirée. J’étais excité. Pour la première fois, je dansais avec une fille. Nos corps étaient à cinquante centimètres l’un de l’autre. Nous avions nos bras tendus ; le bout de nos doigts touchait les épaules de l’autre. Perrine, une fille qui faisait partie de la caste des déconneurs, s’était plantée à côté de nous et nous avait rapprochés de force. Perrine était laide ; elle avec des cheveux effilochés et un nez très grand. Pourtant, personne n’osait la chambrer. La fille et moi n’osions plus nous regarder. J’avais mes bras autour de sa taille et elle les siens en équerre, posés sur mes épaules. Perrine nous a pris en photo. Autour, tout le monde riait.
C’était la fin de la troisième. Il commençait à faire beau. Le collège était en effervescence. Mes amis et moi nous préparions pour le grand pèlerinage de Chartres des aumôneries du 16e.C’était une marche qui était prévue sur deux jours.Le premier jour, il y avait eu une averse.Avec nos gros sacs à dos, nous avions couru nous réfugier sous une espèce de préau abandonné près de la route. Il n’y avait pas assez de place pour tout le monde. Les plus forts poussaient les plus petits. Les prêtres hurlaient qu’il fallait que chacun cède sa place à l’autre ce qui, poussé à l’extrême, était un peu stupide. Dans l’affolement, j’avais perdu mon groupe.Je cherchais à me frayer un passage sous le préau, mais n’y arrivais pas ; j’étais bloqué par le corps des adolescents qui se tenaient fermement à leur place. C’est là que, pour la première fois, je l’ai vu : un garçon blond, aux cheveux bouclés, souriait dans le vide. Il était un peu plus petit que moi. Nous sommes restés quelques minutes face à face, sans parler.Lorsque la pluie a cessé de tomber, le garçon a couru rejoindre un groupe d’amis, en tête du cortège. Je l’ai suivi.J’étais comme hypnotisé.Je suis sorti de mon nuage lorsqu’une fille coincée est venue me tirer par la manche. Elle m’a dit qu’elle m’avait cherché partout, que le groupe était en queue de cortège avec une dame patronnesse super drôle ; ils étaient en train d’inventer une chanson sur Jésus-Christ, avec un rythme un peu rock’n’roll.Entre les deux journées de marche, nous dormions dans des granges. L’une était réservée aux filles, l’autre aux garçons. Les prêtres empêchaient toute intrusion dans une grange du sexe opposé. Dans celle des garçons, il y avait des meules de foin. Des groupes d’adolescents se jetaient dessus, se roulaient dedans. Je n’osais pas me joindre à eux. Je sentais mon corps bloqué, incapable de se déployer, de toucher les autres corps.Je me suis couché à côté du garçon aux cheveux bouclés. Il était avec ses copains, ne me regardait pas.J’avais l’impression d’être une araignée dans sa chambre ; je l’observais.
Parfois, le garçon réapparaissait.Il était quelque part dans le « cimetière des graines » ; c’était un cimetière, que j’avais inventé, dans lequel se trouvaient les images des garçons dont j’étais tombé amoureux ou qui m’avaient plu.À l’époque, je n’imaginais pas qu’il me soit un jour possible d’embrasser un garçon ou de sucer un sexe.J’avais fais mon deuil du désir et le seul espoir que j’entretenais c’était celui de pouvoir coucher avec un garçon au cours d’un rêve.C’est pourquoi, le soir, avant de m’endormir, je prenais un garçon du « cimetière des graines », je pensais à lui très fort. Et je priais pour que cette graine devienne un rêve, mon amant d’une nuit.
C’étaient les grandes vacances. Je suis parti chez mon père.Lors d’une balade dans un parc, il a abordé une fille de dix-huit ans et lui a demandé si elle voulait devenir mon amie. J’avais honte.Nous nous sommes revus.Un jour, elle m’a pris la main et m’a dit qu’elle voulait sortir avec moi. C’était la première fois que quelqu’un me désirait. J’étais terrorisé. Seuls les garçons m’attiraient ; pourtant, je n’avais pas le choix : il fallait que j’apprenne à embrasser une fille, à lui toucher les seins, à la pénétrer. Tout cela il le fallait car Dieu l’avait voulu : être hétérosexuel faisait partie du devoir des chrétiens. La fille de dix-huit ans me disait qu’elle me trouvait mignon. Je baissais la tête, faisais semblant de ne pas comprendre. Mais cette fille était plus maligne que moi.Quelques jours avant la fin des vacances, la fille m’a convaincu d’emprunter l’escalier plutôt que l’ascenseur pour monter chez ses parents ; à mi-chemin, la minuterie s’est arrêtée. J’ai essayé de la rallumer. La fille s’est approchée. Je lui ai pris la main pour l’entraîner jusqu’à l’étage de ses parents. Mais elle refusait de bouger.« Viens. »Mon cœur battait comme dans un film d’angoisse. Je ne voulais pas embrasser cette fille. Je me suis approché d’elle et j'ai couvert son cou de petits baisers. J’étais à mi-chemin entre ses lèvres et ses seins. Au bout d’un certain moment, la fille a murmuré : « Je veux que tu m’embrasses. » Je ne pouvais plus lui échapper. Il fallait que j’attaque sa bouche. J’ai fermé les yeux, ouvert les lèvres. J’ai tourné ma langue sans réfléchir. Nous étions tous les deux dans le noir. Je bandais sans comprendre pourquoi. J’avais un bas de survêtement. La fille se rendait compte de ce qui se passait dans mon corps.