Corps et Âme - Jyhel - E-Book

Corps et Âme E-Book

Jyhel

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Beschreibung

Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme... Adage pour les uns, axiome pour les autres...Toujours est-il que si cette loi a du sens du point de vue du physicien, elle ne se vérifie pas encore dans le domaine du psychisme. Pourtant, le fonctionnement de l'esprit fait appel à la biochimie et, par conséquent, à la conjugaison des molécules et des atomes. Il est donc légitime de se poser la question. En abordant le sujet avec légèreté, grivoiserie, humour, avec un regard sur les traits de caractère caricaturés de nos congénères, il est possible d'appréhender l'éternité autrement....

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Seitenzahl: 240

Veröffentlichungsjahr: 2022

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JYHEL

CORPS ET ÂME

MORRIGANE ÉDITIONS

13 bis, rue Georges Clémenceau — 95 440 ECOUEN (France) Siret : 510 558 679 00006 85 10 65 87 — [email protected]

www.morrigane-editions.fr

3

À la vie après la mort !

Avant-propos

Toute ressemblance patronymique ou circonstancielle, dans cette histoire, ne serait que pure coïncidence.

4

Préface

Depuis la nuit des temps où l'homme est devenu homme, la fin de l'existence, contrairement aux autres espèces vi- vantes, a été perçue comme une improbabilité. La vie est belle et la mort représente le passage aux ténèbres, le plon- geon dans le néant.

L'abstraction du néant reste pour la grande majorité d'entre nous un domaine incompréhensible. Rien, devenir rien, aller dans un lieu imaginaire où il n'y a rien ! C'est tout le contraire de l'existence et de son environnement. Autant l'être humain comprend ce qu'il y a autour de lui, et s'il ne le comprend pas cela ne l'empêche pas de se familiariser avec en inventant une explication qui lui convient, autant à l'idée de tout voir disparaître pour laisser place à l'absence de matière, d'espace et de temps nos petites cervelles se dé- connectent.

Certains ont bien essayé et essayent toujours en s'intéres- sant à ce qu'il y avait avant le big bang et ce que l'humani- té pourrait devenir après un big crunch. Bref, pour le plus grand nombre des habitants de cette planète, le choix est binaire. Soit nous avons une âme qui survit au corps soit nous n'en avons pas. Nous sommes nés poussière et nous retournerons poussière. Si c'est vrai, c'est bien triste !

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Pourtant, en regardant attentivement la nature, c'est ce qui arrive au quotidien autour de nous, mais en respectant des cycles de renaissance.

Alors l'âme dans tout ça ! Existe-t-elle ou non ? La pre- mière question, en admettant qu'elle existe, est de dire ce qu'elle est.

Venant du mot latin « anima », elle signifie le souffle ou la respiration, autrement dit la vie à l'intérieur du corps de tout être vivant. Voilà une bonne nouvelle ! Selon un article du musée de l'Homme, consultable sur internet, nous parta- geons 35 % de nos gènes codants avec la jonquille et 70 % avec l'oursin. Ça pique !

Seulement l'âme est peut-être autre chose que la vie, comme la synthèse de son vécu et de celui de sa famille via son éducation, sa culture, sa civilisation et aussi sa propre sensibilité. Toute la question est de savoir si elle se dissocie du corps ou non !

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Selon Shiva...

Dieu de la création et de la destruction, il accorde au chat une éternité digne de son pouvoir...

« Un vieux matou, mathématicien émérite, mais fort dis- trait et incroyablement paresseux, somnolait à l’entrée d’un temple. De temps à autre, il entrouvrait un œil pour compter les mouches du voisinage et replongeait presque aussitôt dans sa douce léthargie. Shiva vint à passer par là. Émerveillé par la grâce naturelle, toute féline, que l’animal avait conservée, malgré un embonpoint considérable dû à son oisiveté, le Seigneur des Mondes lui demanda :

- Qui es-tu et que sais-tu faire ?

L'autre, sans même entrebâiller les paupières, marmon- na :

- Je suis un vieux chat très savant, et je sais parfaitement compter.

- Magnifique ! Et jusqu’où peux-tu compter ?- Mais voyons, je peux compter jusqu’à l’infini !- Dans ce cas, fais-moi plaisir. Compte pour moi, l’ami,

compte...Le chat s’étira, bâilla profondément, puis, avec une petite

moue de dédain amusée, se mit à réciter : - Un...deux...trois...quatre...

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Chaque chiffre était prononcé d’une voix plus murmu- rante et vague. À sept, le chat était à moitié endormi. À neuf, il ronflait carrément, abîmé dans un sommeil béat.

- Puisque tu sais seulement compter jusqu’à neuf, décréta le grand Shiva, souverain des Sphères, je t’accorde neuf vies.»

C’est ainsi que les chats disposèrent de neuf existences. Mais Shiva, qui était aussi un subtil philosophe, médita lon- guement. Le matou lui avait assuré qu’il pouvait compter jusqu’à l’infini. Certes, il s’était arrêté au chiffre neuf, puis s’était endormi. Or, le sommeil, sans nom, sans forme, sans pensée, n’est-il pas une fidèle préfiguration de l’infini ?

Alors Shiva compléta son décret : au bout de ses neuf vies, le chat accéderait directement à la félicité suprême. »

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Une expérience délicate

Le choc a été particulièrement brutal ! Pourtant, je roulais tranquillement sur cette route nationale, avec un petit brin de musique pour égayer les quelques kilomètres qu'il me restait à parcourir, quand un camion de taille moyenne s'est déporté vers moi au dernier moment. Le temps m'a singu- lièrement manqué pour voir si le chauffeur s'était endormi, s'il s'affairait après son téléphone portable ou s'il était dis- trait par autre chose.

Maintenant, c'est trop tard, c'est fait ! Ma voiture est écra- bouillée ! Peu importe, ce n'est que de la tôle, comme on dit ! Avec un peu de plastique quand même !

Il fait nuit maintenant, les gyrophares clignotent autour de moi dans un silence de cathédrale. Pourtant, il y a du bruit, mais, quand on voit ces lumières bleues, peut-être s'attend-on à entendre le sempiternel pin-pon qui va avec !

Un homme en blanc m'a déjà posé une perfusion avec un petit sac de liquide scotché à l'appui-tête. Maintenant, un pompier tronçonne la tôle dans des gerbes d'étincelles, tan- dis qu'un autre pulvérise de la neige carbonique sur le mo- teur posé sur mes jambes.

La douleur est encore inexistante.

Comprimées dans cet amas de tôle fumante, mes jambes, mes cuisses devraient me lancer, mais il n'en est rien. Est-ce

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mon adrénaline qui s'est déversée à flots dans mes veines ou bien la morphine injectée dans le cathéter ? Soudain un sol- dat du feu interpelle son collègue le tronçonneur qui vient de poser son outil.

- Ça sent la double amputation !L'autre ne répond pas. Il dit ça pour me faire marcher,

sans doute, quoique l'ambiance est plutôt particulière et l'humour n'est peut-être pas le bienvenu !

Le haut de la voiture est maintenant retiré. Il ne reste plus qu'à m'extraire. Une curieuse sensation de flottement me parcourt. Je suis dans le gaz, ut dicitur1. Le bloc-moteur est à son tour retiré et là, c'est un peu la panique.

- Vous avez le résultat du groupe ? - AB+ !- Prévenez les urgences !

Délicatement, le personnel médical réussit à me dégager, à me mouvoir et à me positionner sur le brancard. Ma carcasse me donne l'impression d'être brisée en mille morceaux, à l'instar d'une partie de mikado à son début lorsqu'on laisse tomber tous les bouts de bois sur la table.

Sans mot dire, un infirmier ou un docteur procède à une nouvelle injection dans la perf. Me voilà maintenant à l'in- térieur de l'ambulance. Cette fois, si le gyrophare n'est plus visible, la sirène est bien audible. Le véhicule est désormais en mouvement, mais sa vitesse est lente. Les urgentistes s'affairent avec précision sur ma personne. Un masque à oxygène est posé sur mon visage. Enfin, c'est ce que je de- vine, car à respirer cette nouvelle « atmosphère », j'ai l'im- pression de me requinquer.

1- Comme on disait « Comme on dit » voilà deux mille ans dans notre belle province romaine.

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On découpe mon pantalon ou plutôt ce qu'il en reste. J'en- tends le chauffeur de l'ambulance, en contact avec l'hôpital, réclamer la préparation de poches de sang. Mon système circulatoire doit avoir des fuites. C'est confirmé par le dia- logue technique entre les deux intervenants.

- Point de compression dans l'aine ! - Il faudrait le faire des deux côtés ! - Garrot alors !

Dire que l'indifférence prédomine malgré les propos alar- mants de mon environnement proche serait exagéré, j'ai plu- tôt la sensation d'être léger comme une plume. Quand mes yeux se ferment, il ne me reste plus qu'à partir en voyage.

- Regardez-moi, Monsieur ! Gardez les yeux ouverts ! Ça va aller ! Restez avec nous !

Ça me semble évident, je ne vais pas partir en courant. Ce sont plutôt eux qui s'éloignent ! Leurs voix deviennent loin- taines, elles se mettent à résonner puis s'estompent. Alors, comme par réaction, les voilà qui parlent plus fort.

- Il fait un arrêt cardiaque ! Vite défibrillateur !

Quelques sauts de carpe m'arc-boutent. C'est presque ri- golo. Les voix se rapprochent puis s'atténuent de nouveau, comme s'il ne fallait pas faire de bruit. Mon attention est plutôt accaparée par une succession d'images colorées que j'avais l'habitude de créer quand j'étais gosse, une fois au lit, la lumière éteinte, les yeux fermés sur lesquels j'exerçais une légère pression. Cela doit porter un nom scientifique, mais peu importe, ce n'est pas l'objet. Je me laisse bercer par ce cinémascope quelque peu abstrait. Puis, petit à petit, tout devient blanc, immaculé, malgré l'absence d'images, je revois mes parents, mon enfance, mes amis, tous les mo- ments marquants de mon existence.

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La sensation du temps qui passe disparaît. L'univers blanc se rétrécit et me fait planer dans un tunnel hélicoïdal où l'extrémité, elle aussi en mouvement, est encore plus lumi- neuse. S'agit-il d'une expérience de mort imminente ou bien des joies du coma profond ?

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Miaou !

L'air est tiède. Ça sent bon. L’effluve délicieux d'un pot- au-feu de bon aloi inonde l'espace. Quel génie Henri IV ! En plus d'être un vert galant, il était à coup sûr un fin gourmet !

Mes paupières s'entrouvrent légèrement. Tiens, pourquoi m'a-t-on mis dans un salon, sur un canapé et non pas dans un lit ? Une télé en noir et blanc déverse un flot d'informa- tions. Aucun intérêt ! La pitance serait plutôt ma préoccu- pation principale. J'ai comme un petit creux.

Sur ce, une très jolie personne à la chevelure blonde bou- clée, aux formes galbées et avenantes, mais au regard aus- tère, vient à ma rencontre !

- Toi, je te l'ai déjà dit : pas sur le sofa ! Dégage !J'ai aussitôt droit à un coup de torchon à vaisselle que

j'évite en sautant sur la moquette.- Miaou ! lui réponds-je à titre de contestation.

J'en ai fait des rêves bizarres, mais celui-là n'est pas piqué des hannetons ! Pourtant, il y a quelque chose d'intrigant dans mon déplacement souple, silencieux et racé. Dans le couloir qui va vers la cuisine, où l'odeur du frichti s'inten- sifie, le bas d'un grand miroir vertical me renvoie tout de même mon image. En effet, cette glace est faite pour se voir de la tête aux pieds et elle remplit parfaitement son rôle

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puisque ma silhouette réfléchie va bien de la tête aux pattes, mais horizontalement, ce qui me saisit brutalement. L'effroi est sans pareil ! Mon poil se hérisse ! Miaou miaou ! Pris de panique, je traverse la cuisine comme une flèche et ricoche à la façon d'une balle de flipper entre les pieds de la table et ceux des quatre chaises.

- Robert !- Quoi donc ?- Qu'as-tu fait au chat ?- Rien, pourquoi !- Il est devenu complètement barge ! - Ça lui passera....

Malgré la tiédeur ambiante, le frisson me parcourt en- core telle une onde maléfique qui rebondit sur l'extrémité de mon corps pour repartir dans l'autre sens en s'atténuant à peine. Ce tsunami intérieur me dévaste le mental ! Je suis un chat ! Un gentil petit minou tout noir, si je me réfère à la réflexion éphémère que le miroir m'a généreusement renvoyée. Allez, je me pince et je me réveille. Impossible de se pincer avec ces pattes-là ! Bon, il ne reste plus qu'à se griffer !

- Ben Mimi ! Qu'est-ce qui t'arrive ? Comment t'es-tu écor- ché l'oreille ?

- Qu'est-ce qu'il y a encore ?- Mimi saigne !- Beaucoup ?- Non, il s'est juste bien arrangé l'oreille !- Fais gaffe qu'il ne nous tache pas la moquette !- Pauvre bête ! Viens, mon Mimi ! Maman va te soigner

ça !Le coup de patte, toutes griffes dehors, ne m'a pas réveillé

et, qui plus est, il m'a en effet labouré l'oreille. Ma maîtresse

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me tend les bras, m'attrape sous les aisselles et me colle contre sa poitrine ; je rêve ! Va-t-elle me jouer Marion de Brassens ?

- Qu'est-ce qu'il a mon gros bébé ? Allez, on va aller dans la salle de bain et on va nettoyer tout ça !

- Bon, on mange ?- Deux minutes, je soigne le chat...- On s'en fout du chat, j'ai faim moi !- Deux minutes, j'te dis !- Mets-le dehors, qu'il aille draguer les minettes et qu'on

mange tranquille !- T'as vu le temps qui fait ! Pauvre bête ! Les minettes sont

toutes rentrées chez elles et pour le coup il pourrait bien nous tacher la moquette, comme tu dis. D'ailleurs, on va t'emmener chez le véto, hein mon Mimi ! Il va te couper ces deux petites boules qui te travaillent le psychisme et fini la bagarre, fini les minettes, tu vas prendre un bon gros kilo et tu vas rester faire dodo toute la journée ! Elle est pas belle la vie !

- Bon, on mange ? - Voilà, voilà !

Qu'est-ce que c'est que cette histoire de véto ? Voilà qu'elle veut m'amputer ma maîtresse ! Ce n'est pas la peine de me câliner comme un doudou pour ensuite m'infliger les pires sévices ! Et l'autre gros porc de Robert qui ne pense qu'à manger et me jeter dehors par tous les temps, elle va aussi l'emmener chez le véto, lui ? Peut-être y est-il déjà allé ? C'est pour ça qu'il est gros, qu'il ne pense qu'à manger et à dormir tout le temps. Hors de question de devenir comme lui !

- Tiens, voilà ton assiette mon Mimi ! Toi aussi tu vas manger !

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Aussitôt dit, aussitôt fait ! Elle sort du frigo une boîte de conserve déjà ouverte et verse son contenu dans mon écuelle. Sympa ce petit pâté ! Finalement, le léger ar- rière-goût de poisson me régale les papilles.

Comme quoi les a priori, hein ! - Allez Robert, à table !

Alors que le gros matou de Suzanne se déplace côté salle à manger de la pièce à vivre et que Suzanne apporte la tam- bouille, je repasse devant le miroir, que j'ignore, pour aller m'installer non loin du feu dans un petit panier molletonné qui m'est réservé. Et pour cause, ni Robert, ni Suzanne ne pourraient y prendre place, enfin surtout pas Robert. Le seul inconvénient est que pour voir la télé, on est bien mieux sur le canapé. D'un autre côté, il fait meilleur ici. Fermons donc les yeux et laissons-nous vivre ! Après tout, le bien- être n'est-il pas une finalité dans l'existence ?

Donc, à propos d'existence, me voilà petit chat, enfin chat puisque je suis adulte. Et c'est seulement maintenant que j'en prends conscience ! Cela voudrait-il dire que mon âme a investi ce corps très récemment ou bien que je suis né chat sans y prêter attention plus que ça ? Quand on est humain a-t-on conscience dès le plus jeune âge de sa condition ? Non ! Ben alors ?

Cela étant, en ce qui me concerne, ma nouvelle condition d'être vivant s'est révélée quelque peu brutalement. À mon avis, quel est mon âge ? Deux ans, trois ans ? Mon pelage semble beau, lisse, brillant. Les coussinets sous mes pattes ne sont pas encore ridés. Mes yeux ne suppurent pas. Oui, c'est ça, je suis un jeune chat adulte peut-être encore un peu ado sur les bords d'ailleurs.

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Et le temps, comment passe-t-il pour les chats ? Si ma mémoire intermétempsychotique2 est bonne, il est dit qu'une année de vie de matou vaut six ans de vie d'un hu- main. Peut-on considérer que l'existence féline passe six fois moins vite ? Allez savoir !

Sur ces considérations métaphysiques, le sommeil m'en- veloppe dans une douceur et une tiédeur bien réconfor- tantes. Les heures passent, me semble-t-il ! Puis, encore brutalement, un coup de pied m'envoie valdinguer en de- hors de mon panier.

- Qu'est-ce qui te prend Robert ? T'as pas fini de martyriser cette bête ?

- C'est qu'une bête !- C'est pas une raison ! C'est de la méchanceté gratuite !- J'l'avais pas vue !- Tu te moques de moi, enfin fais attention la prochaine

fois ! Allez, au lit !Quelque peu contrarié, je reprends place avec la ferme

intention d'aller me rouler sur le sofa ensuite. Braver l'in- terdit a du bon.

Une à une les lumières s'éteignent. La maison s'endort. Néanmoins, mon cycle de sommeil ayant été brutalement interrompu, il me faut attendre le suivant. Voilà qui me per- met de réfléchir à ma condition d'animal de compagnie.

Finalement on n'est pas si mal ici. La pitance est bonne, le lait est gouleyant, il fait bien chaud, mes copains les poissons exotiques me nagent à ras des moustaches quand je colle mon nez sur la vitre de l'aquarium. Bon, et dehors maintenant ? Quelles sont les minettes dont Robert a par- lé ? Il y a la chatte à la voisine, c'est pourtant vrai ! Elle

2 - Mémoire résiduelle non altérée par les réincarnations succes- sives.

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s'appelle Minette ! En matière d'originalité, peut mieux faire ! Pourquoi pas Foufoune pendant qu'on y est ! Bref, peu importe, c'est un bon coup ! Elle est toujours d'accord pour la bagatelle ! Si je me souviens bien, ce n’est pas le cas de tout le monde ! Du coup, je suis devenu monogame. Pourquoi aller ailleurs, au risque de passer sous un camion en traversant la rue, alors que tout est quasiment disponible sur place. Enfin quasiment, parce qu'avec vingt centimètres de neige, il faudrait vraiment que Minette m'allume les sens pour se risquer dehors. Elle doit être bien au chaud, comme moi, lovée dans sa niche de fourrure synthétique. Ah Mi- nette, elle est la chatte de ma vie !

Soudain, tandis que mes pensées se bousculent dans ma petite cervelle de greffier, des bruits bizarres viennent du premier étage. Comme j'ai toute la vie devant moi, enfin, ce qu'il en reste, et qu'il n'est pas prévu que je me lève pour aller au boulot, aller voir ce qui se passe là-haut me semble une excellente idée.

Dans le noir quasi total et dans un silence absolu, cous- sinets obligent, me voilà en haut des escaliers. Une timide lumière filtre par l’entrebâillement de la porte d'où pro- viennent ces faibles grincements. Glissant ma petite tête dans la pièce, je découvre une scène tout à fait familière. Tout Minette et moi, enfin moi sur Minette, Robert est grim- pé sur Suzanne dont le quatre-pattes semble plus stable qu'il n'y paraît, car Robert s'active furieusement. Ma curiosité ne s'arrêtant pas là, toujours à pas de velours, contournant légèrement le lit, j'entends en savoir plus sur la méthode de reproduction des humains qui me semble, a priori, en tous points semblable à la nôtre. Pour le coup ma mémoire inter- métempsychomachin n'est pas à toute épreuve.

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Peu importe, en voyant les petites balles de Robert s'agi- ter, il m'est aisé de conclure qu'il n'est pas non plus passé chez le véto. Ben alors, pourquoi est-il gros comme ça ? Si le véto les lui coupait, il deviendrait encore plus gros alors ? Mais peut-être serait-il moins agressif ?

Contre toute attente, le voilà qui se met soudain à hur- ler entraînant Suzanne dans des vocalises tout aussi sur- prenantes. La surprise, pour ne pas dire la peur, entraîne chez moi un effet de panique qui me fait redescendre au rez-de-chaussée sans précautions silencieuses. Peu importe, avec le bruit qu'ils font ma cabriole est passée inaperçue. Et puis, comme un lendemain sur un champ de bataille, voici le calme après la tempête. Robert en pète de bonheur puis ronfle comme un sonneur. Suzanne l'accompagne un ton en dessous. Il ne me reste plus qu'à en faire autant, je veux dire dormir, bien entendu !

Demain est un autre jour, pour les chats aussi. Un petit coup de torchon à vaisselle me fait descendre du canapé. Autant la soirée était calme et douillette, autant ce matin, c'est le branle-bas de combat. Il paraît qu'ils vont au boulot. Cette notion me semble si lointaine. Encore une fois ma mémoire transexistence me ferait-elle défaut ou bien au- rait-elle tendance à s'estomper avec le temps ? Hé, sincè- rement ! On s'en fout ! L'essentiel est de vivre aux petits oignons et chez mes maîtres. Hormis les excès d'humeur de Robert, c'est Byzance ! Il y aurait tout de même un petit bé- mol. Lequel me direz-vous ? Eh bien, même si je ne suis pas un grand amateur de télévision, car seuls Garfield et Tom et Jerry m'intéressent, ils pourraient s'offrir la couleur avec un écran plat de préférence à la place de ce gros cube ringard.

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Ça y est, la maison est vide. Tout va bien. Il y a du lait dans ma soucoupe en cas de petite soif et le chauffage fonc- tionne. Heureusement, car dehors il fait comme hier. C'est tout blanc. Pourtant, si je veux voir Minette, il va bien fal- loir s'y risquer. Est-ce bien raisonnable ? D'un autre côté, la journée va être d'une langueur monotone, comme dirait Verlaine !

Ma décision est prise.Je franchis la chatière de la buanderie et brave les élé-

ments. Pour aller chez Minette, il n'y a pas la rue à traverser. Les maisons sont mitoyennes et seul le grillage du jardin est à escalader. Malgré mes quatre pattes gelées par la neige, je ne fais qu'une bouchée de ce mètre cinquante de fils de fer plastifié. Leur chatière est la copie conforme de la nôtre, à croire qu'elle figurait dans les plans de l'architecte. Bref, juste de l'autre côté, Minette, qui m'a entendu ou senti, est déjà là.

Chez elle aussi tout le monde est au travail. On pourrait dire « à nous la belle vie », mais c'est sans compter sur Samuel, un teckel mâle chocolat. Ce qualificatif convient autant pour la couleur de son poil que pour sa virilité éva- nouie. Comme il levait la patte facilement, même en inté- rieur, il a réellement eu droit à l'intervention chirurgicale qui me guette, à en croire les propos de Suzanne. Toute- fois ça n'a pas altéré son agressivité ou plutôt son animosité envers notre espèce. Il tolère Minette, mais moi, c'est une autre histoire. Par chance, il ne passe plus par la chatière. Prise de poids oblige. Même avec comme j'aime, il peut dire adieu à sa sveltesse ! Quant à sa production de testosté- rone ; illusion perdue ! Tout cela ne l'empêche pas de nous courser et de s'égosiller comme un demeuré. D'habitude,

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on se sauve dans le jardin, mais comme la météo ne s'y prête guère, notre refuge reste le haut des meubles. Pensez donc, l'intimité avec Minette, pendant que ce chien saucisse vocifère en s'agitant désespérément, n'est pas une sinécure.

Enfin, ne serait-ce que pour une question d'honneur et de dignité, voire de réputation quoique ma monogamie sim- plifie le problème, il m'est impossible de laisser Minette en plan. C'est donc en haut du vaisselier que je l'honore sous les yeux rageurs de Samuel. Jaloux va !

Après l'effort, le réconfort ! Faute de pouvoir changer d'endroit, nous entamons une sieste enlacée à trente centi- mètres du plafond. C'est d'ailleurs là qu'il fait le plus chaud puisque la chaleur monte. Samuel fini par jeter l'éponge et s'octroie un coucouche-panier compensatoire.

C'est ainsi que ma vie s'agence, congé sabbatique per- manent, en vacances toute l'année, gîte et couvert assurés. Pourvu que ça dure ! Voilà toute la différence entre la vie domestique et la vie sauvage. Pour sûr, en été l'ivresse de la liberté nous gagne, mais hors saison, on aime bien son petit confort ! L'aventure a ses limites ! Rien qu'à voir les oiseaux en ce moment, ça calme ! Ils n'ont pas l'air de se la couler douce !

Donc vive la domesticité ! Le compromis de la télé vaut largement les affres du plein air ! Ah oui, j'allais oublier ! Parfois, l'ami Robert s'enivre. D'une manière générale, il est drôle. Il aurait même le vin gentil. À vrai dire, ça dépend de la dose et de l'humeur de Suzanne. Deux variables qui peuvent tout changer. Or, l'une dépend de l'autre. Plus il boit avec ses copains, plus il est tard, plus le dîner refroidit et

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plus le dîner refroidit plus Suzanne monte en température. C'est inversement proportionnel.

Et ce soir, ça bat tous les records. Pour assurer le coup, mieux vaut se tenir à l'écart.

- B’soir M'man ! dit-il en franchissant la porte encore les bottes crottées aux pieds.

- Non, mais, t'as vu l'heure ?- Ben quoi ?- Vingt et une heures trente ! Alors que l'entrepôt ferme à

cinq heures et demie.- J'avais une réunion.... !- Une réunion bien arrosée, je suppose !- C'était l'anniversaire de Marcel, il a payé son coup et c'est

tout ! Tu vas pas en faire un plat.- Tu me prends pour une gourde ! Tu renifles le pastis à

plein nez ! T'en as sifflé au moins dix !- Douze, ma poule !- C'est du propre !- Tu vas voir, ça me donne des ailes !- Ouais, je te connais ! Aussitôt à l'horizontale tu vas pi-

quer du nez et peut-être bien avant, dans ta soupe. - Allez, fais péter le potage, Ginette !- Suzanne, s'il te plaît !- C'est une expression !

Sur ces bonnes paroles, ils se mettent à table et j'ai droit à mon petit pâté que je n'en pouvais plus d'attendre. Ma souf- france ne se bornera malheureusement pas à ça.

- Il est où, l'pinard ?- Tu peux pas boire de l'eau, un p'tit peu ?- Y'en avait plein le Ricard ! Un peu de rouge c'est pas du

luxe !- Ben c'est toi qui te lèves ! J'ai déjà tout préparé !

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Furax, Robert fait basculer la chaise en se levant, ce qui l'énerve encore plus et se dirige vers le buffet en titubant plus ou moins. Le problème est que je me trouve sur son chemin et qu'il éprouve un grand besoin de passer ses nerfs. Il me shoote donc littéralement dans les côtes et m'envoie me répandre à plusieurs mètres de là. J'ai beau être un mo- dèle de souplesse, le choc a été inévitable et la douleur ai- guë au point que je me suis trouvé complètement estourbi.

- Mais t'es un grand malade, sac à vin ! Il t'a rien fait ce chat !

- Tais-toi la morue ! Je suis le chef de famille.

- Ah, il est beau le chef de famille ! Et de quelle famille tu parles ? T'as même été capable de m'engrosser !

- Traite-moi d'impuissant pendant qu'tu y es ! C'est toi la frigide !

- Faut dire que comme sexe-symbole, y'a mieux ! Tu t'es vu avec ton gros bide, tes épaules en bouteille de whisky et tes cannes de serin !

- N'empêche que le serin il est jamais en panne !

Tandis que je récupère lentement dans mon coin, la mayonnaise monte. La fécondité en berne de leur couple reste le sujet de discorde pendant que mon agonie passe à la trappe. Quelle injustice ! Mais rien n'y fait. Suzanne est rouge de colère et Robert, rouge naturellement, n'en- tend pas s'en laisser compter. Comme ça ne dégonfle pas, ils en viennent aux mains. Suzanne s'essaye à la claque au visage. Je me demande bien comment ça va finir. Même Robert bourré, la lutte est inégale. La preuve, la baffe en retour met Suzanne à deux doigts du KO. L'ivrogne en pro- fite pour attraper le bas de sa robe moulante et la remonter jusqu'au-dessus de la tête. Les bras de la pauvre femme sont donc immobilisés et elle n'y voit plus rien. Il ne lui reste

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plus que les jambes qui lui servent à donner des coups de pied dans tous les sens et la voix pour hurler son courroux. Robert n'a aucun mal à la maîtriser, à l'allonger sur le ca- napé la tête dans les coussins et à passer à la phase virile. Suzanne crie au viol, au secours, à l'aide et se voit gratifier d'une torgnole de mammouth3 qui lui fait perdre connais- sance dans un premier temps.

Dès lors, l'ignoble individu totalement alcoolisé entend bien faire sa petite affaire et commence à s'y employer.

L'injustice m'a toujours révolté. Tels Spartacus, Zorro, Robin des bois, Thierry la fronde et autre Spiderman, je décide d'intervenir. Toutes griffes dehors, je me présente à l'arrière de l'odieux personnage et, d'un saut de cabri, je lui plante mes éperons jusqu'à la garde à raison de cinq par tes- ticule tout en faisant balancier de droite à gauche.

Son hurlement est sauvage, primaire, strident, farouche, atroce, abominable, déchirant, poignant et s'accompagne d'un évanouissement à la renverse. Faute de rétracter mes griffes, j'arrache tout. Son sang et ses humeurs me coulent dans les poils au moment où je lâche prise, histoire de ne pas me faire écraser la carcasse par son quintal bien sonné. Du coup, Suzanne refait surface. Son ire est retombée.

- Ben qu'est-ce qui se passe, mon chéri ? dit-elle en se re- fagotant tant bien que mal.

Le chéri est à dame. Le froc aux chevilles, le bide à l'air et le reste aussi qui tache copieusement la moquette. M'est avis que son matériel reproducteur, qui faisait de lui le père possible des futurs enfants de Suzanne, est sérieusement endommagé pour ne pas dire définitivement inutilisable. Même en glissant un petit billet au toubib, il ne passera plus

3 - Qui sont disparus faute de pappouths.

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le contrôle technique. Les intervenants du SAMU, dont le droit de réserve en matière de diagnostic est habituellement de rigueur, se laissent également aller à des commentaires plutôt pessimistes.

L'avenir leur donnera raison. La double orchite au staphy- locoque doré multirésistant aux antibiotiques ne se transfor- mera pas en septicémie que par le miracle de l'ablation des organes de Robert. Toutefois quelques séquelles postopéra- toires ou post-infectieuses réduiront le mari de Suzanne à la paraplégie.

Depuis ce jour-là, tout a changé dans la vie de la famille et donc dans la mienne. Si Robert a continué à boire, vu qu'il peut encore se servir...de ses deux bras, il est devenu mon ami puisqu’a priori, il n'avait jamais eu le vin méchant, mais seulement libidineux et qu'il est désormais débarrassé de son agressivité hormonale. Il a aussi repris ses études faute, avec son handicap, de pouvoir continuer son an- cienne activité professionnelle de plombier. Branché par la tuyauterie dès son plus jeune âge, l'alimentation en fluides et l'évacuation des eaux usées n'ont plus de secrets pour lui.