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Que s'est-il passé durant la période des années 1987 à 1991 entre cette jeune femme russe et ce technicien français détaché comme résident temporaire à Léningrad par une grande firme internationale afin d'y exécuter une mission d'importance ? Pourquoi cette séparation, ce long silence et surtout, pourquoi revient-il en Fédération de Russie trente ans plus tard ?
Derrière les mots se cachent tous les sentiments que peut éprouver et ressentir un être humain, que ce soit la haine, la passion, le mensonge, l'amour, l'indifférence ou l'ambition.
Au fil des pages on découvre l'existence d'une véritable histoire d'amour entre deux êtres fondamentalement différents et la présence sous-jacente d'un côté sombre où Dieu seul sait où se cache la vérité.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1951 à Paris et de formation technique,
Serge Goussot s'engage tout jeune dans l'aéronavale. À la fin de son contrat il entame une carrière dans plusieurs sociétés françaises de télécommunication pour des déploiements à l’étranger. À sa prise de retraite en 2011, c’est l'écriture qui va occuper tout son temps, et ses nombreux voyages qui vont inspirer sa plume émouvante.
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Seitenzahl: 376
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Serge GOUSSOT
Correspondance
Roman
Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-38157-059-4ISBN Numérique : 978-2-38157-060-0Dépôt légal : 2020
© Libre2Lire, 2020
Avertissement.
Tous les personnages et les noms de famille présents dans ce roman sont imaginaires. Toute ressemblance avec une personne existante ou ayant existé, ne pourrait-être que fortuite.
Une correspondance qui n’aurait pas pu être adressée à une femme russe avant les années 1990 sans lui poser quelques problèmes avec les autorités en place, et cela même si cette période se situait à la naissance de la Perestroïka.
Du lac Ladoga où elle est née, la Néva charrie dans sa course folle toutes les histoires d’amour vécues à Saint-Pétersbourg. Qu’elles soient belles ou sombres, joyeuses ou tristes, le fleuve les enfouit dans ses eaux comme le fait parfois notre mémoire puis doucement les libère dans le mouvement de ses glaces au moment de la débâcle et ceci, depuis la nuit des temps.
À Nadiesjda Alexandrovna.
Paris, le 19 novembre 1991
Chère Nadiesjda,
Voici un petit poème que je te dédie et que tu ne liras jamais puisque les événements ont fait que nos mondes, nos modes de vie sont différents et que nous ne nous reverrons plus.
Hier à Leningrad.
Non, je n’ai rien oublié,
Ni la neige qui tombait sur la perspective Nievski
Ni cette interminable attente dans les griffes de l’hiver.
Je me souviens que je n’arrêtais pas de fumer
Encore et encore
J’attendais que ce taxi te dépose enfin,
Pour qu’il te ramène à moi
Toi, ma vie.
Afin de te serrer dans mes bras,
De me noyer dans ta chevelure,
M’enivrer de ton parfum,
Arrêter le temps,
Et ne rien demander d’autre
Que de t’aimer toujours.
C’est à travers ces mots que j’aurais aimé te dire mon amour et t’offrir ce poème, mais il n’en sera rien.
Malgré le temps, je n’ai rien oublié de notre liaison, de cette belle relation interdite par les tiens.
Notre histoire aurait pu s’écrire ainsi :
« C’était hier à Saint-Pétersbourg » ou encore, « Il était une fois une belle diévoutchka et un petit français. »
Pourtant, cette histoire n’a rien d’un conte, elle a bien existé, elle a vu deux êtres s’aimer par-delà les interdits. Ce poème je l’avais écrit peu de temps après mon retour en France parce que j’avais perdu espoir, parce que je vivais atrocement mal notre séparation.
Souviens-toi du premier regard échangé. Nous avons implicitement su que se dessinerait l’inéluctable, l’impossibilité de cette relation, que tout nous était interdit et pourtant, pourtant…
C’était pendant l’hiver 1987-1988.
J’avais fait ta connaissance de manière fortuite. J’étais arrivé à Saint-Pétersbourg depuis quelques semaines et je cherchais un coiffeur dans le hall de l’hôtel Europe. Étant responsable de la réception, tu m’avais indiqué l’endroit où se trouvait le salon. J’étais resté scotché en te voyant. Pendant une ultime seconde, je me suis perdu dans tes yeux verts et dans la beauté de ta chevelure d’ébène. Je restais planté là quand, avec un petit sourire, tu m’avais demandé en russe si j’allais bien.
Évidemment, j’ai dit oui, mais je n’avais rien compris. Tu avais gentiment souri et tu avais disparu.
Par la suite, j’ai usé de tous les stratagèmes possibles pour te revoir, allant même jusqu’à me faire couper les cheveux deux fois par mois, déjeunant plus qu’il n’était nécessaire au restaurant de l’hôtel. Bien évidemment, cela était au-delà de mes possibilités alors, j’empruntais parfois aux collègues qui travaillaient avec moi de quoi pouvoir régler l’addition, sachant que dans cet hôtel on ne payait pas en roubles mais en devises étrangères.
Au bout du compte, ma patience et ma détermination ont fini par payer. Nous nous sommes revus en cachette.
Évidemment, il n’était pas question que le personnel dont tu avais la charge s’aperçoive que tu sortais avec un étranger, tu aurais pu te faire renvoyer sur le champ.
Te souviens-tu comme il a fallu ruser jour après jour pour cacher cet amour naissant et déjà si fort ?
Il me fallait rester discret afin de ne pas éveiller les soupçons des personnes que l’on croisait et dont certaines, je l’ai appris plus tard, avaient été désignées pour nous surveiller, nous, les étrangers.
Je souris, car je me souviens de notre incapacité à se comprendre du fait de la barrière de la langue. C’était au début de notre relation. Te rappelles-tu de nos fous rires d’alors ?
Ne parlant pas le russe, tu commandais pour nous deux que ce soit au restaurant, au cinéma, à l’opéra, enfin, partout où l’on aimait aller ensemble.
J’entends encore tes petits rires sous cape qui me déstabilisaient quand le maître d’hôtel me présentait l’addition en me demandant en Russe, bien entendu, comment je désirais payer. Carte, francs, dollars ? Le pauvre homme pensait certainement que nous nous moquions de lui quand j’essayais de lui expliquer avec de grands gestes que je ne comprenais absolument rien à ce qu’il me racontait.
Quelle hilarante honte !
Un jour tu es arrivée toute joyeuse, excitée comme une puce, belle comme le jour dans ton manteau de renard bleu. Comme d’habitude, je t’attendais au croisement de la perspective Nevski et du canal Griboïedov. C’était par une froide journée de janvier. Le thermomètre indiquait moins vingt-cinq degrés centigrades et ton beau visage était auréolé du halo de ta respiration. J’ai toujours gardé cette image de toi. Tu avançais vers moi, féline, cachant dans ton dos deux billets pour assister à un opéra dans la petite salle philharmonique où l’on jouait Madame Butterfly.
Alors, tu parlais vite et tu me disais :
Et de me mettre ces billets sous le nez, comme une victoire.
Je ne comprenais pas la moitié de ce que tu me disais, mais je buvais tes paroles, ivre de bonheur.
Je me suis toujours demandé comment tu arrivais à dénicher ces précieux laissez-passer destinés exclusivement aux touristes. Il est vrai que nous étions en pleine période de la Perestroïka, ce qui facilitait souvent les choses, mais tout de même. J’essayais de me faire comprendre afin de savoir combien je te devais, où tu avais acheté ces billets mais, invariablement, avec ton sublime accent tu me disais à l’oreille :
Je fondais et je me noyais dans ton regard.
Quand nous avions la possibilité de nous retrouver seuls, nous faisions l’amour dans mon appartement après avoir exécuté une approche de sioux afin ne pas se faire repérer par la déjournaïa.
Souviens-toi des risques que nous prenions alors. Nous étions fous, fous d’amour. J’aurais tout donné pour que tu sois toute à moi pendant une heure, dix minutes, que dis-je, une simple seconde à partir du moment où je pouvais te prendre dans mes bras et plonger mon visage dans ta chevelure. Dans cette intimité, il n’y avait plus de frontière, plus de politique, plus de menace d’expulsion, il n’y avait que nous, rien que nous.
Dès mon arrivée à Saint-Pétersbourg, on m’avait prévenu qu’il nous était strictement interdit, à nous français, de côtoyer les Russes en dehors de nos relations de travail. Alors, de là à t’inviter chez moi, il y avait tout un monde qui pouvait me mener tout droit à l’expulsion. Malgré cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête, je m’en fichais comme de ma première chemise. N’existait pour moi que de pouvoir t’aimer.
Durant ces précieux instants, tu me parlais doucement dans ta langue maternelle. D’abord attentif, mais ne comprenant rien, je t’écoutais puis, devant tes yeux interrogateurs, je m’esclaffais comme un benêt. Cela déclenchait de ta part une série de petits coups de poing inoffensifs et gracieux ainsi qu’un redoublement de gentils reproches que je noyais dans un flot de baisers qui te faisait rire à ton tour.
Non, je n’ai rien oublié.
La Néva pourra geler autant de fois qu’il lui plaira, tu resteras toujours présente, bien au chaud, chère Nadiesjda, parmi mes souvenirs les plus précieux, parce que je t’ai aimée.
De nombreuses années se sont écoulées et depuis j’ai tenté d’apprendre ta langue, avec difficulté, je dois bien l’avouer. Non pas que j’en ai un besoin absolu, non, mais pour le bon équilibre de mon âme qui elle est toujours restée là-bas, avec toi, dans ta belle ville de Saint-Pétersbourg.
Au fond de moi, tu resteras mon amour de la Néva.
Parfois, j’écris les mots, les phrases, les expressions que tu prononçais jadis, mais ils ne sont pas aussi beaux que lorsque tu me les disais. Ils n’ont plus cet incomparable accent musical, cette saveur suave et cristalline qui était la tienne alors, la mélancolie me prend et je les efface d’un geste rageur en me disant que de toute évidence, cela ne sert plus à rien maintenant.
J’ai tant de souvenirs, tant d’images de nous en tête que j’ai peine à y mettre de l’ordre tant cela m’obsède. C’est à peine croyable mais cela vit terriblement et cruellement bien ces choses-là. Je dois t’avouer que parfois elles ne me laissent aucun repos.
Au moment où je t’écris, je songe encore à nous deux et au jour où j’ai quitté Saint-Pétersbourg.
Tu te tenais derrière les vitres du hall départ de ce maudit aéroport, dans la partie soviétique. J’étais déjà passé côté international et j’allais déposer mes bagages à la douane pour la fouille.
Rien que d’y penser aujourd’hui, je sens la haine m’envahir à nouveau.
Derrière cette vitre tu as prononcé quelque chose. Au mouvement de tes lèvres, j’ai compris cette phrase que tu m’avais apprise en te moquant souvent de moi quand j’essayais de la répéter.
« ia tibia loubliou !1 »
Alors que le douanier me demandait si j’avais quelque chose à déclarer, durant un instant j’ai senti le sol se dérober. Subitement, j’aurais voulu lui répondre : « mais oui, pauvre con, j’ai quelque chose à déclarer ! Regarde ! Regarde cette femme derrière cette satanée vitre et peut-être que tu comprendras que votre putain de politique de merde m’empêche d’aimer ce qu’aujourd’hui j’ai de plus cher au monde ! Voilà ce que j’ai à déclarer ! »
Je n’en ai rien fait, par incapacité, par faiblesse peut-être, par lâcheté sûrement.
Voilà. J’ai vidé mon sac. J’en avais atrocement besoin. Il fallait que je me déleste de mes amertumes, que je dépose mes nostalgies sur le papier pour me soulager un peu, pour faire le vide de ce qui m’obsède depuis tant d’années, depuis mon départ de l’Union soviétique, depuis notre séparation.
Maintenant, je vais déchirer cette lettre et parce que forcément, je ne recevrai jamais de réponse, je me dirai que c’est parce que tu es trop occupée, que peut-être tu es partie en voyage, qu’il ne faut surtout pas que je m’inquiète, que tu me répondras demain.
Je te laisse pour aujourd’hui mon amour.
Prends soin de toi, et n’oublie pas que je t’aime.
À toi ma Nadiesjda,
Serge
Année 2014.
Je viens de passer un hiver affreux. Paris n’est pas une ville faite pour moi et bien que j’y sois né, je ne m’y sens jamais tout à fait à l’aise. Pour vivre bien, il me faut de l’espace, la mer, le vent. Durant cette période je suis senti enfermé, morose, sans entrain, plongé dans mes pensées et incapable d’avancer. Puis le printemps est revenu. Il a chassé la nuit, éclairant un peu mes jours de sa lumière bienfaisante en dissipant quelque peu mes angoisses. Aujourd’hui je fais tout pour tenir le coup, pour ne pas succomber à l’envie de fuir cette termitière grouillante, oppressante. Pour tout arranger, depuis quelque temps mon couple vacille. Je ne trouve plus de cohésion dans cette union et cela vient s’ajouter à mes préoccupations, à mon mal-être. S’il se désagrège au fil des jours, j’en connais la cause et je n’ai pas la solution.
Aujourd’hui, je vis pour ainsi dire seul, ne partageant pratiquement plus rien avec mon épouse. Nous sommes devenus de bons colocataires, respectueux seulement de la tranquillité de l’autre.
En faisant le tri dans mes papiers, parce que je pense à déménager sous peu, j’ai retrouvé cette lettre que je t’avais écrite. Je devais la détruire mais elle est là, toute froissée entre mes mains. J’étais en pleine déprime ce jour-là. Je me souviens qu’au moment de vider ma poubelle de bureau, j’avais ramassé la missive pour le poème qu’elle contenait. J’avais coincé la page dans un carnet d’adresses acheté trente ans plutôt en face du Kremlin, au Goum de Moscou plus exactement et je l’avais oubliée là.
Aujourd’hui je relis le poème en question et cela me donne l’occasion de consulter ce vieil agenda.
Dans celui-ci j’avais inscrit les adresses de mes proches, celles de mes amis de France, de Russie, de certains professionnels avec qui je travaillais à l’époque et, dans les dernières pages, à la lettre X, là où l’on n’écrit généralement jamais rien, seule, isolée des regards, je retrouve l’adresse de Nadiesjda.
Madame Nadiesjda Alexandrovna Cerova
Oulitsé Youri Gagarine Vsevolozhsk-Russie.
Pourquoi ne pas lui écrire ? Qu’ai-je à y perdre si ce n’est que la prolongation d’un long silence ou d’un retour de courrier qui m’indiquera qu’elle a déménagé ? Rien. Je n’ai rien à perdre.
Paris, le 28 juin 2014
Chère Nadiesjda Alexandrovna,
Une folie me pousse aujourd’hui à reprendre la plume afin de vous adresser cette lettre dont je ne sais si elle arrivera à destination.
Après toutes ces années vécues loin de vous, j’imagine que vous avez peut-être déménagé, voire changer de pays, tout simplement. Ce serait bien normal puisque la Russie est ouverte sur l’Europe aujourd’hui. Vous constaterez que sur l’enveloppe j’ai écrit votre adresse, celle de votre maison de Vsevolozhsk. Je l’ai toujours eue en tête. C’est une chose que l’on ne peut oublier quand on a pris tant de risques pour venir vous voir. Il est fort possible que celle-ci ne soit plus d’actualité mais j’ai pensé que votre courrier suivra en cas de changement de domicile.
Je sais que je ne dois rien espérer, surtout pas le fait de pouvoir vous revoir un jour et pourtant, une petite lueur toujours présente en moi me dit que rien n’est jamais définitif. Votre prénom est là pour le confirmer, chère Nadiesjda puisqu’il signifie Espoir.
Voyez comme je suis perdu. Je viens de m’apercevoir, à me relire, que je vous vouvoie alors que nous étions si proches et que le tutoiement était entre nous de rigueur.
Faut-il que je fasse abstraction de cette frontière et revenir à la source en vous tutoyant ou dois-je me dire que toutes ces années passées demandent à respecter le protocole d’un dialogue entre deux personnes inconnues l’une de l’autre ?
Par politesse, je vais donc laisser filer ma plume et continuer dans ce sens.
Qu’avez-vous fait de votre vie depuis tout ce temps ?
Avez-vous trouvé l’âme sœur ? Peut-être avez-vous aujourd’hui des enfants pour égayer vos jours ? Avez-vous trouvé le bonheur ?
Pardonnez mon impudence. Ces questions arrivent et coulent comme de l’eau. Vous pourriez les prendre pour de la curiosité mal placée, mais il n’en est rien. Comme vous le savez, je suis un éternel impatient. De ce point de vue, je n’ai pas changé. J’aimerais tout savoir, tout comprendre, tout réapprendre de vous. Accordez-moi cette faveur si tant est que cela ne vous offusque pas.
Que dire de moi ?
Je me suis marié mais longtemps après mon retour de Saint-Pétersbourg car je ne concevais pas faire ma vie sans vous. Quelque chose de moi était resté en Union soviétique.
Je ne voyais pas la nécessité d’un mariage mais la vie commande parfois malgré soi. De cette union est né un beau garçon à qui nous avons donné le prénom de Gaël, qui signifie Prince blanc en langue celte.
Pour ce qui est du bonheur, disons que j’en ai une image altérée avec laquelle il me faut vivre sans en espérer davantage, mais ceci n’est pas important.
Si ma missive vous retrouve chère Nadiesjda, si cela vous est possible et si cela vous sied, faites-moi le plaisir de vous lire en retour.
Vous pouvez aussi choisir de ne pas me répondre. Je le comprendrai et ne vous en voudrais absolument pas sachant que la faute m’incombe puisque j’ai gardé le silence durant toutes ces années.
Je vous espère en bonne santé et sachez que j’aurai toujours plaisir à vous accueillir, si vous désirez un jour voyager en France.
Amitiés, chère Nadiesjda
Sergueï,
Paris, le 5 juillet 2014,
Très chère Nadiesjda,
Il y a quelques jours, j’ai osé vous adresser une missive comme on lâche un ballon dans les airs, en le laissant dériver avec l’espoir d’une réponse au gré des caprices du vent. Voici qu’aujourd’hui et contre toute véritable attente, je reçois une réponse de vous !
Tout d’abord, je n’ai prêté aucune attention à votre lettre. Celle-ci était cachée au milieu d’autres plis et factures. J’ai donc déposé le tout sur mon bureau, puis je suis allé me préparer un café, ce que je fais toujours quand il s’agit d’éplucher tout cela.
Je dégustais ledit café quand soudain, je remarque une enveloppe d’un bleu très clair (ce bleu que vous aimez), ainsi qu’une partie de cette écriture que je connais pour l’avoir vue quelque part, mais où ? De qui est cette calligraphie patte de mouche penchée vers la droite ? Je tire sur l’enveloppe et constate que le timbre est russe. Il y a aussi ces mots qui ne trompent pas : KYDA pour le destinataire et KOMY pour le lieu de résidence. Le cachet de la poste est celui du district de la ville de Saint-Pétersbourg.
Je n’en crois pas mes yeux. Je retourne cette lettre pour y chercher le nom de l’expéditeur et je découvre le vôtre : Nadiesjda Alexandrovna Cerova – Vsevolozhsk – Oulitsé Youri Gagarine – Dom 7.
Je ne peux le croire, mon cœur bat la chamade et je me mets à trembler comme un jeune premier, à tel point que je n’ose ouvrir ce courrier qui vient de si loin et qui me rapproche de mon passé. Est-ce possible ? Cette lettre vient de raccourcir le temps. C’est un véritable choc pour tout dire.
Après maintes tergiversations, je me décide enfin à décacheter l’enveloppe pour en retirer deux feuillets du même bleu clair saturés de vos pattes de mouche.
Mes tremblements n’ont pas cessé, mes mains sont moites et je vous lis pour la première fois depuis si longtemps.
Vsevolozhsk, le 1er juillet 2014
Cher Sergueï,
Mon ami ! Mon ami ! Quelle surprise ! Est-il possible qu’un si grand bonheur vienne frapper à ma porte après tant d’années ?
Sergueï, pourquoi avoir attendu si longtemps avant de m’écrire ? Nous étions convenus que dès votre arrivée en France vous deviez m’envoyer une carte postale ou un courrier rapide pour me dire que votre voyage s’était bien déroulé et vous n’en avez rien fait misérable monsieur ! Si vous saviez comme je vous ai haï ! J’ai attendu en vain ce courrier des jours et des jours.
Dès que j’apercevais notre vieux facteur Volodia je ne manquais jamais de lui poser la même question, à savoir s’il avait pour moi une lettre envoyée de France. J’entendais toujours la même réponse : « Non, rien pour vous aujourd’hui Nadiesjda Alexandrovna ! »
En vous voyant quitter l’Union soviétique en ce mois d’avril 1991, je me suis sentie seule, abandonnée dans mon propre pays. J’ai alors réalisé que peut-être, je ne vous reverrais plus puisque nous n’avions jamais évoqué la possibilité de votre retour en Fédération de Russie.
Nous avions tacitement gardé le silence sur nos avenirs respectifs. En secret j’espérais votre retour pour une nouvelle mission. Il y avait Gorbatchev et sa Perestroïka. Tout alors était permis.
Une grande émotion et une grande peine se sont emparées de moi lorsque vous avez tourné la tête et m’avez regardée lors de votre contrôle douanier. J’ai ressenti votre tristesse. À travers la vitre, je vous ai dit « je t’aime ! ». Vous en souvenez-vous ?
Quand j’ai constaté que vous aviez compris, un sanglot m’a étreinte. Pour ne pas ajouter à notre malheur, j’ai retenu ces larmes qui troublaient déjà ma vue, puis vous avez disparu.
J’ai passé de longues semaines, de longs mois à attendre cette lettre qui n’arrivera jamais.
Vous ne m’aviez pas laissé votre adresse en France et à mon grand désespoir, votre Consulat de Saint-Pétersbourg a toujours refusé de me la donner malgré mes nombreux déplacements pour les faire fléchir.
J’ai beaucoup pleuré, j’ai prié Dieu, j’ai invoqué les anges et les démons pour vous faire revenir ou vous faire mourir. Oui Monsieur, j’ai prié pour vous faire mourir puisque vous me délaissiez !!!
Et vous revoici aujourd’hui, Monsieur le Français, tel un revenant de notre profonde Sibérie après trente années d’absence et de silence ! Ne devrais-je pas vous mépriser et vous laisser là après vous avoir exprimé toute ma rancœur, toute ma haine et plus blessante encore, toute mon indifférence à votre égard ?
Vous avez Monsieur cette incommensurable chance d’avoir connu une femme qui vous a aimé plus que sa vie, au point que si vous me l’aviez demandé, je serais venue vous rejoindre en France.
Pourtant vous n’en avez rien fait, lâche que vous êtes !
Tranquillisez-vous Sergueï, j’ai tout de même survécu à cela.
Nous les Russes et surtout nous les femmes, avons des ressources insoupçonnées qui nous permettent de passer outre les humiliations et les moments difficiles. Cela fait partie de nos gènes.
Bien sûr, tous ces flocons de neige que vous n’avez pu voir tomber sur Saint-Pétersbourg ont laissé dans ma brune chevelure quelques filaments d’argent. Malgré tout, les années passées n’ont pas trop marqué mon moral et mon physique. On peut dire que je vais bien dans l’ensemble.
Sachez que je ne me suis jamais décidée à quitter Saint-Pétersbourg car elle est nécessaire à ma vie. Elle est ma ville comme Paris est la vôtre, indéfectible. Grâce à elle, je peux dire que je suis heureuse.
La situation, que vous connaissiez avant votre départ, n’a plus rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Au prix de beaucoup d’efforts, j’ai créé ma propre agence de voyages qui, sans être du niveau d’Intourist, nous permet de vivre aisément mon enfant et moi.
Pour ajouter à mon bonheur, Svetlana, ma fille, vient d’être nommée professeur à la faculté de langues orientales de Moscou alors qu’elle n’a que vingt-neuf ans. Y aurait-il alors de quoi me plaindre ?
Voici en quelques mots ce qu’est devenue votre petite diévouchka d’hier.
Sachez que malgré tout, je ne vous tiens pas rigueur de votre trop long silence. Je vous lirai avec grand plaisir si vous décidez de poursuivre ces échanges.
Vous n’êtes pas sans savoir Serioja que la vie est courte et qu’elle peut s’arrêter demain ou dans l’instant et que Dieu seul en connaît le moment.
Ne tardez pas à me donner réponse, nous pourrons ainsi, d’une certaine manière, combler peu à peu ce trou béant que sont ces trente années passées loin de vous.
Bien à vous,
Nadiesjda Alexandrovna
Paris, le 8 juillet 2014
Chère Nadiesjda,
J’ai lu et relu votre lettre, je ne sais combien de fois. Il va sans dire que j’ai pris conscience de l’incongruité de mon silence à votre égard, de mes hésitations à vous contacter quand j’aurais dû le faire.
Je me demande effectivement comment j’ai pu vous aimer si fort et avoir été aussi pleutre devant cette situation. C’est, je le conçois, une forme de faiblesse que de vous avoir laissé espérer une continuité dans notre relation et de n’avoir rien fait pour vous en dissuader. Je pensais alors pouvoir vous oublier tout à fait et j’espérais sottement que de votre côté il se produirait la même prise de conscience. À mon grand désarroi, je constate qu’il s’est produit l’effet inverse de ce que j’escomptais. J’ai déclenché d’une certaine façon de la peine et du mépris à mon égard. Je pensais faciliter cette séparation en vous rendant, en quelque sorte, votre liberté d’âme mais je me trompais.
Il n’était pourtant pas dans mes intentions de vous blesser, de vous délaisser comme vous l’avez exprimé, mais au contraire de m’effacer, de disparaître de votre vie, ne sachant pas de quoi demain serait fait une fois de retour en France. À cette époque, je n’étais sûr de rien, comprenez-vous ?
Je ne vous ai jamais caché que ma profession exigeait de moi d’effectuer de nombreux déplacements dans différents pays, que mon employeur pouvait me muter à sa guise dans n’importe quel endroit de la terre sans que je puisse refuser.
Comment pouvais-je alors vous laisser supposer que je reviendrai un jour ? Et même si cela avait été le cas, restait une question importante : quand et pour combien de temps ? N’oubliez pas que votre pays s’appelait alors Union soviétique, que rien n’était facile à cette époque, que tout pouvait basculer d’un jour à l’autre.
Une autre de vos remarques, et pas des moindres, a retenu mon attention, c’est le moins que je puisse dire.
Vous parlez de votre fille Svetlana qui a vingt-neuf ans. Je suppose qu’elle a été conçue durant la période de notre relation puisque j’étais encore à Saint-Pétersbourg cette année-là.
Soyez franche Nadiesjda, serait-elle le fruit de notre amour ? Si oui, pourquoi ne pas m’avoir dit que vous étiez enceinte avant mon départ pour la France ?
Si mon analyse est bonne, je suis doublement fautif et responsable. Je vous demande donc par retour de m’éclairer sur la paternité de Svetlana afin que je puisse prendre toutes les dispositions nécessaires à la régularisation de cette situation si je me trouve en être le géniteur.
Je vous en conjure, ne me laissez pas sans réponse au sujet de cette enfant. Vous venez d’ouvrir une porte où mon imagination est à son paroxysme.
Votre dévoué,
Sergueï,
Vsevolozhsk, le 12 juillet 2014
Très cher Sergueï,
Quelle présomption mon ami ! Quelle présomption ! Qui vous dit que cette enfant est de vous ?
N’est-il pas possible dans votre esprit d’homme que j’ai pu aimer un autre que vous ? Sachez mon ami que la femme est multiple. Son sexe même la destine à plus de réflexions et de raisonnements que pourrait en avoir un homme. Nous vous aimons certes mais, sans vouloir vous blesser, vous resterez à travers les âges des Homo Erectus remplis de compassion, d’amour, de sociabilité à un niveau qui restera basique car c’est votre instinct de reproducteur qui vous guide et vous guidera toujours et non votre mode à penser.
N’oubliez pas que vous m’aviez laissée seule et que je devais continuer à vivre.
Je ne vous en veux pas de cela. Je sais pour vous avoir aimé que vous êtes un homme droit et bon, mais est-ce maintenant le temps de se poser la question d’une paternité qui, peut-être, ne vous incombe pas ?
Ne vaudrait-il pas mieux essayer de se retrouver à travers notre correspondance et faire en sorte de ne plus jamais se faire de mal ? Il y a un temps pour tout mon ami et celui que vous voulez évoquer n’est plus au programme du jour.
Parlez-moi plutôt de vous, de votre vie, de vos amours, puisqu’aujourd’hui vous avez un fils que vous chérissez. Êtes-vous heureux ? Décrivez-moi votre femme, est-elle blonde, brune, rousse ? Que fait-elle dans la vie ?
Votre travail vous-mène-t-il toujours aux quatre coins du monde ou avez-vous enfin déposé vos valises afin de profiter un peu de votre Bretagne dont vous m’avez si souvent vanté la beauté ?
Parlez-moi de vous, comblez ce temps qui n’était que silence. Allez dites-moi tout, je suis curieuse de vous redécouvrir !
J’attends de vous lire avec impatience
Votre amie,
Nadiesjda Alexandrovna,
Paris, le 16 juillet 2014
Chère Nadiesjda,
Votre dernière lettre m’a fait beaucoup de peine.
Je comprends fort bien que toutes ces années de silence ont pu vous faire douter de ma personne, mais ne pensez jamais que je pourrais me soustraire à mes obligations ou à un devoir.
Il serait malvenu, j’en conviens de m’immiscer dans votre vie privée. Je peux concevoir que vous avez aimé un autre homme après mon départ, c’est votre droit le plus absolu, mais dans ce cas-ci, nous parlons de Svetlana, votre fille.
Tranquillisez-vous. Il est hors de question que j’engage une procédure afin de déterminer la paternité de cette enfant. Je n’en ai aucun droit comme vous le savez du fait que nous n’avons jamais été mari et femme mais, par respect pour Svetlana et pour vous, savoir si je suis le père de cette enfant éviterait que je me ronge les sangs comme je le fais depuis que vous m’avez appris son existence.
S’est-elle posé la question de savoir qui est son père ? Dans l’affirmative, y avez-vous répondu ? Dites-moi au moins si elle me ressemble ! Dites-moi si elle est heureuse ! N’ajoutez pas à mon embarras, je vous en prie.
Faisons abstraction de nos vies, du temps passé, de nos idéologies. Redevenons de simples personnes qui se sont connues et aimées. J’aimerais vous entendre répondre à cette simple question : qui est le père de Svetlana ?
Pour ce que nous avons vécu, vous me devez bien cette réponse.
Nadiesjda Alexandrovna, ne pas le faire ajouterait à ma honte de vous avoir laissée seule pour élever cette enfant. Songez que cette nouvelle me bouleverse au plus profond de mon être et que je ne pourrais retrouver le sommeil que lorsque vous m’aurez éclairé sur sa paternité.
Votre ami dévoué,
Sergueï,
Vsevolozhsk, le 20 juillet 2014
Cher Sergueï,
Comme à votre habitude, vous vous posez trop de questions. C’est une chose que je n’ai pas oubliée.
Si vous laissiez le temps faire son œuvre et qu’il y réponde quand le moment sera venu ? Mais non, il vous faut toujours presser les choses, brusquer les événements comme s’ils allaient se plier à vos simples désirs.
Vous me demandez si Svetlana vous ressemble ? Eh bien oui monsieur ! Elle a le même regard interrogateur que le vôtre, les mêmes yeux sombres, jusqu’à cette même manie que vous avez tous deux de vous mordiller la lèvre inférieure quand vous réfléchissez.
Voilà ! Êtes-vous content de vous, Monsieur le français ? Je viens de vous dévoiler que vous êtes le père de Svetlana.
Si je lui ai dit qu’à une certaine période un Français a partagé ma vie, elle ne connaît pas pour autant son identité ni à quoi il ressemble. Sachez que vous n’avez aucune obligation vis-à-vis de nous. Me taire était mon choix d’alors. Si je réponds aujourd’hui à votre demande, c’est aussi pour que les choses soient claires et définitives entre nous. Vous ne nous devez rien. En vous disant cela, je ne le fais pas par vengeance, mais parce que le temps a passé et que vous avons chacun nos vies.
En vous écrivant ceci, je me surprends à sourire au souvenir d’une remarque que Svetlana m’avait faite un jour au sujet d’un tableau (qui est toujours ici) et qu’elle trouvait « sublime » (ce sont ses mots). Elle avait fait des recherches dans les catalogues de nos peintres russes et soviétiques afin de dénicher une biographie de cet artiste. En vain, évidemment.
Je me suis bien gardée de lui avouer que cette peinture était de vous, signée de votre nom, mais de droite à gauche « Sergueï Cedarac », anagramme pour Caradec. Pour me soustraire à d’autres questions, il m’a fallu inventer cet achat au Goum de Moscou. Elle est comme vous, Monsieur le français, curieuse pour le moins. Elle m’a regardée, a de nouveau détaillé le tableau et m’a dit : étrange !
Ces révélations, ces écrits que je vous livre doivent rester entre nous car il me faut réfléchir maintenant de la suite à donner puisque vous m’avez pour ainsi dire forcé la main en vous révélant le lien qui vous unit.
Je compte sur votre honneur pour garder le silence jusqu’à ce que je vous écrire à nouveau. Dévoiler votre paternité aussi brutalement à Svetlana serait une erreur fatale, croyez-moi. Laissez-moi le temps de réfléchir à cette épineuse question et je vous recontacterai en temps voulu.
Votre dévouée,
Nadiesjda Alexandrovna
Vsevolozhsk, le 24 juillet 2014
Cher ami,
Après beaucoup d’hésitation et de nombreuses nuits d’insomnies, j’ai pensé à une solution qui vous permettrait, dans un premier temps, de faire connaissance avec Svetlana tout en restant anonyme pour ce qui est de votre lien de parenté.
Avant que vous ne donniez votre réponse, sachez que je tiens absolument à ce que vous respectiez mon souhait, ceci afin de protéger ma fille d’une éventuelle mésentente et d’une possible réaction brutale de sa part à votre encontre.
Sachez qu’en plus de vous ressembler elle a aussi votre caractère. Elle est capable de vous jeter vos quatre vérités au visage, les yeux dans les yeux, sans un seul battement de cils. Tenez-vous-le pour dit.
Ne m’avez-vous pas laissé entendre que votre mère, bretonne jusqu’au bout des ongles, avait ce même trait de caractère ? Il n’y a donc rien de surprenant à cela.
Voici ce que je vous propose. Que pensez-vous d’un voyage dans notre charmante ville ?
Je vous envoie un formulaire détaillant le contenu du circuit touristique que nous avons élaboré pour notre agence. Il vous servira d’invitation lors de l’établissement de votre visa. Inutile de vous préciser qu’il vous faudra un passeport en cours de validité. Ceci pour le côté administratif.
Pour ce qui est de votre présence à Saint-Pétersbourg, vous agirez en tant que possible organisateur de voyage voulant travailler avec nous. Vous serez là pour évaluer nos prestations. Je ferai tout pour que vous puissiez rencontrer Svetlana le plus souvent possible le temps de votre séjour dans notre ville, mais c’est à moi seule que vous direz votre ressenti.
Partant de cela, nous serons souvent amenés à déjeuner ensemble, ce qui fait que Svetlana sera présente pour échanger avec vous.
Cela vous convient-il ?
Dans l’attente de votre réponse, je vous envoie le formulaire en question.
Votre amie,
Nadiesjda Alexandrovna
Paris, le 28 juillet 2014
Chère Nadiesjda,
Je tiens à vous remercier de donner suite et réponse à cette situation qui m’empêche moi aussi de vivre normalement aujourd’hui.
C’est un bouleversement total de savoir qu’une enfant de votre sang vit quelque part dans ce monde, sans qu’à aucun moment vous ne vous soyez posé la question de son éventuelle existence.
À partir de cet instant votre mode de vie change littéralement car même si l’enfant en question à trente ans, sa venue soudaine dans votre vie la place de facto au niveau d’un nouveau-né. Il convient donc de s’impliquer totalement pour elle et ceci, de quelque manière que ce soit.
En l’espace de quelques jours, ma vie a changé même si rien ne le montre au niveau de mes occupations quotidiennes. Tout se passe dans la tête et là, quel charivari !
Croyez-moi Nadiesjda Alexandrovna, rien n’est facile à vivre dans ces conditions car on pense toujours à la même chose, encore et encore. Rien d’autre ne compte, vous n’avez qu’un but : connaître cette enfant au plus vite.
Depuis notre échange évoquant Svetlana, j’ai constaté, ressenti la présence d’une force nouvelle qui me pousse en avant. Je vais m’en servir pour mon futur proche, pour me préparer à cette rencontre qui nous attend tous les trois.
Nadiesjda, malgré mon inquiétude, je me sens revivre. Je retrouve ma jeunesse et je vous revois, je nous revois, insouciants dans votre belle ville de Saint-Pétersbourg.
Je me surprends souvent à penser à l’hiver que je redoute en France et que j’aime tant chez toi, pardon, chez vous. Je ne pourrai jamais oublier ce pays qui est le vôtre et qui fait maintenant aussi partie de moi.
Je vous revois, lumineuse, rayonnante avec ce beau sourire à contre-jour dans la neige, la chapka au raz des yeux, si belle, auréolée du halo de votre respiration par ce froid polaire. Comment oublier cela ? Comment, dites-moi ?
Je sens monter en moi cette fébrilité qui me fait tourner en rond. J’attends avec impatience le moment de partir. Je piaffe comme ces chevaux que l’on attelle chez vous à ces troïkas au plus fort de l’hiver, pour le simple plaisir des touristes.
Nadiesjda, prenons date dès maintenant pour ma venue en Russie. Je vous en conjure, rien ne sert maintenant de tergiverser. Les faits sont là, il nous faut les régler et le plus vite sera le mieux.
Bien que celui-ci soit éloigné du centre-ville, j’aimerais loger au Pribaltiskaïa, sur la Baltique, à moins que vous ayez la possibilité de me dénicher une petite chambre à l’hôtel Europe sur la perspective Nievski, ce qui serait fantastique.
Agissez comme il vous plaira. Je sais que votre choix sera sans faille, mais faites au plus vite, sans vouloir vous commander.
Votre toujours dévoué et ami,
Sergueï
Vsevolozhsk, le 30 juillet 2014
Cher Sergueï,
Je vous connais et imagine fort bien votre état d’esprit toujours sur le qui-vive et le prêt-à-partir qui vous caractérise. Rongez votre frein mon ami, trente ans se sont écoulés et il n’y a plus d’urgence, vous pouvez m’en croire.
J’ai présenté la situation à Svetlana concernant une possibilité d’étendre nos prestations vers la France par l’intermédiaire de votre personne. Il s’en est fallu de peu qu’elle ne prenne l’avion pour se rendre à Paris afin d’engager les pourparlers au plus vite disait-elle. Je sais qu’elle utilisera le moindre prétexte pour s’échapper de Russie et visiter la France, ce dont elle rêve depuis toujours. Je l’y encouragerai, mais après que nous aurons mis à plat cet « imprévu ».
Pour l’instant je vous adresse le catalogue de nos activités touristiques afin que vous puissiez élaborer un plan de discussion concernant les lieux, les moyens de transport, l’hébergement et les prix. N’oubliez pas que notre fille sera présente lors de certaines réunions et que rien ne lui échappe. Il vous faudra être concret et surtout persuasif dans vos propositions car elle ne manquera pas de l’être.
Je vous ferai parvenir au prochain courrier une photo de notre Svetlana. Surtout, n’en parlez jamais devant elle.
Ci-joint la plaquette type de notre agence.
Votre amie,
Nadiesjda Alexandrovna.
ORGANISATION DU VOYAGE.
Jour 1 : Paris – Saint-Pétersbourg
Vol à destination de Saint-Pétersbourg.
À l’arrivée, accueil par votre guide francophone et transfert à l’hôtel Belmond grand Hôtel Europe.
Installation, dîner et nuit à l’hôtel.
Jour 2 : Saint-Pétersbourg
Petit déjeuner et visite de la ville qui s’étend sur une multitude d’îles reliées entre elles par plus de 360 ponts.
Découverte de la perspective Nievski, de la Place du Palais, de l’Amirauté, de l’île Vassilievski, traversée sur la Néva
Visite de la forteresse Pierre et Paul, fondée en 1703 par Pierre le Grand.
Visite de la cathédrale Saint-Pierre et Saint–Paul qui renferme une très belle iconostase en bois sculpté et doré, ainsi que les tombes de la famille Romanov de Pierre le Grand à Alexandre III.
Visite de Saint-Sauveur-sur-le-sang-versé le long du canal Griboîedov.
Déjeuner au restaurant.
Visite du célèbre musée de l’Hermitage. Ce musée est sans conteste l’un des plus beaux d’Europe tant par ses collections que par la magnificence de ses bâtiments.
Il abrite près de 3 millions d’œuvres d’art du monde entier.
Dîner et nuit au Belmond grand hôtel Europe.
Jour 3 : Saint-Pétersbourg – Pavlovsk – Poushkine – Saint-Pétersbourg départ pour Pavlovsk, l’ancienne résidence d’été du tsar Paul Ier (25 km de Saint-Pétersbourg).
Visite du palais qui compte une cinquantaine de salles abritant de très nombreux meubles, sculptures, peintures, cristaux, porcelaine et tapis, offrant ainsi un panorama complet du décor et de l’ameublement de la fin du XVIIe et duXIXe siècle.
Déjeuner au restaurant.
Route vers le village de Pouchkine. Visite intérieure du Palais de Catherine, deuxième femme de Pierre 1er, chefs-d’œuvre de l’architecte italien Rastrelli. Le palais est entouré d’un jardin à la française orné de pavillons, jardins suspendus et galeries. Promenade dans ces magnifiques jardins.
Retour à Saint-Pétersbourg.
Fin d’après-midi libre.
Dîner et nuit au Belmond grand hôtel Europe.
Jour 4 : Saint-Pétersbourg – Pétrodvorets – Saint-Pétersbourg.
Excursion à Pétrodvorets située à 25 km de Saint-Pétersbourg. Visite de l’ancienne résidence d’été de Pierre le Grand, construite en 1714 face au golfe de Finlande et surnommée le « Versailles russe ».
Visite du Grand Palais dont les intérieurs recréent le faste qui y régnait autrefois.
Déjeuner au restaurant sur place puis retour à Saint-Pétersbourg. Visite du Palais Youssoupov. Le palais, situé sur les bords du canal Moïka, est intéressant non seulement du point de vue de ses intérieurs luxueux, mais aussi de par son histoire. En 1916, Raspoutine est assassiné dans les caves de ce palais. Au sous–sol, une exposition avec des personnages en cire représente cet épisode célèbre de l’histoire russe.
Dîner et nuit au Belmond grand hôtel Europe.
Jour 5 : Saint-Pétersbourg – Paris
Petit déjeuner
Transfert à l’aéroport Pulkovo, assistance aux formalités d’embarquement d’envol pour la France.
Paris, le 4 août 2014
Ma chère Nadiesjda,
En passant en revue votre catalogue, me reviennent en mémoire de précieux souvenirs.
Le premier est Pavlovsk, ce merveilleux palais que fit construire Catherine II pour son fils Paul. Nous l’avions visité par une chaude après-midi de juillet. Dieu que nous avions souffert de la chaleur !
Puis vient Starskoïe Selo, aujourd’hui appelé Pouchkine avec ces petits pavillons tous plus ravissants les uns que les autres.
Je me souviens tout particulièrement de ce petit pont qui enjambe la rivière Slavianka près du pavillon de l’Amitié. C’est à cet endroit que j’ai eu l’audace de vous embrasser la première fois. Je me suis amusé de constater l’étonnement qu’avait généré ce geste, sans pour autant vous fâcher. Il y eut juste votre regard interrogateur puis notre gêne commune et silencieuse. Vous ne m’avez pas demandé pourquoi j’avais osé cela mais, le temps d’une fraction de seconde, j’ai aperçu un sourire se dessiner sur votre joli visage. Je ne saurais jamais ce que vous avez pensé de moi ce jour-là. Peut-être me le direz-vous un jour.
Je n’oublie pas non plus Pétrodvorets, votre Versailles, palais de Pierre le Grand, anciennement appelé Péterhof (la cour de Pierre). Mon Dieu quelle merveille ! Une vraie beauté assise dans le golfe de Finlande sur un des bras de la mer Baltique ! Figurez-vous que j’ai toujours en ma possession le dépliant qui explique la construction de ce site.
Peu de personnes savent que Pierre le Grand avait fait ériger sur ce lieu une usine permettant de fabriquer des objets en pierres précieuses destinés à la décoration des différents palais.
Dans le document en question, il est dit ceci :
« Après 1944 cette usine fut destinée à la fabrication de montres sous le nom de Pobeda, Zevzda puis en 1961 en l’honneur de Youri Gagarine les montres Raketa. »
Vous voyez ma chère j’ai bien appris ma leçon. Je me renseigne autant qu’il m’est possible afin de donner le change à notre fille. Je le fais à ma grande honte tout de même car j’ai l’impression de la trahir avant de la connaître.
Chère Nadiesjda, je m’aperçois que vos prestations ne prennent pas en compte la maison de Ilia Efimovitch Répine. Est-ce volontaire ou une autre raison pourrait-elle expliquer le fait qu’elle ne soit pas inscrite au programme ?
Pouvez-vous m’éclairer sur ce point qui m’échappe connaissant votre attachement particulier pour ce peintre ? La distance Répine – Saint-Pétersbourg est d’à peine plus de trente kilomètres. Il n’y a donc pas de quoi s’inquiéter pour le transport des touristes, même en hiver. Y aurait-il un problème pour sortir du district ou est-ce tout simplement un désintéressement professionnel de votre part ?
Les œuvres de cet artiste sont d’une richesse incroyable et un véritable bonheur pour l’œil. À mon sens, il serait dommage de s’en priver. Ne trouvez-vous pas ?
De toutes ses toiles, l’une d’elles a particulièrement marqué mon esprit quand j’ai visité sa datcha. Je ne saurais pourtant vous en donner la raison.
Vous souvenez-vous de cette œuvre ? Il s’agit de cette petite toile représentant la simple beauté d’une jeune fille assise sur une branche d’arbre. Elle est éclairée par un soleil qui chamarre sa robe tel un arc-en-ciel. C’est la fille du peintre si je ne me trompe. Autant que je me souvienne, le titre de la toile est « Libellule ». Il faudrait que je retrouve la copie que j’en avais faite car je suis certain de l’avoir ramenée en France après mon départ de Pétersbourg.
J’en profite pour joindre une vidéo touristique de Saint-Pétersbourg et de ses environs, dénichée au hasard de mes recherches. C’est un document établi par un Français. Nous pourrons ainsi confronter nos points de vue avec Svetlana.
Tenez-moi au courant de l’avancement du programme qui nous concerne ainsi que des dates que vous aurez retenues pour mon déplacement dans votre si belle ville.
Votre toujours dévoué,
Sergueï,
Vsevolozhsk, le 8 août 2014
Cher Sergueï,
Je dois admettre que l’approche que vous avez retenue pour l’élaboration de notre affaire est réaliste, plausible de par son contenu et de par l’intérêt que vous y portez.
