Cousu de fil noir - Fausta Philippoussis - E-Book

Cousu de fil noir E-Book

Fausta Philippoussis

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Beschreibung

À travers la voix de l'auteur, depuis la Shoah jusqu'à la Belle époque, Charles nous raconte son histoire...

C’est au détour d’une de mes rencontres que je suis tombée sur Monsieur Charles Glenn, 80 ans, le regard franc, le verbe haut.
Charles me confie assez rapidement que le rêve de sa vie, c’est l’écriture de sa biographie. D’abord surprise, puis sceptique, et enfin quelque peu moqueuse, je découvre au détour de son histoire que je suis en réalité face à Mr Glenn, couturier des stars, et accessoirement EX-meilleur ami de Christophe Rocancourt.
De l’holocauste, en passant par la guerre d’Algérie, les années yéyé, mai 68, le rêve américain, et la Belle époque, je me suis laissée embarquer dans le récit plein de rebondissements de la vie de Charles.
Entre expériences de vie, anecdotes de stars, rencontre avec Brigitte Bardot, Johnny Hallyday, Claude François, Charles Aznavour, Sammy Davis Junior, Rocancourt et j’en passe, révélations en tout genre, passions amoureuses, photographies exclusives, mise au point et parcours chaotique mais exemplaire, cette atypique biographie nous livre un récit riche en enseignement.

Le récit d'une vie incroyable qui se confond avec l'histoire du 20e siècle.

EXTRAIT

Le 16 juillet 1942 à Paris, 13152 personnes sont appréhendées par la police française, y compris 4000 enfants de moins de 16 ans qu’il n'avait pas été initialement prévu de déporter. C'est beaucoup... et néanmoins deux fois moins que le quota fixé par les Allemands et la préfecture de police ! Les actes de solidarité heureusement n'ont pas manqué : quelques policiers ont laissé fuir leurs victimes, des concierges, des voisins, des anonymes ont ouvert leurs portes et caché des Juifs...
À Belleville, au petit matin, dans un appartement du 20ème arrondissement, pendant que ma soeur Sarah et moi dormions paisiblement dans notre chambre, l’immeuble s’éveillait par un vacarme dans les escaliers, des coups frappés aux portes, des cris de policiers, les pleurs de femmes et d’enfants, des suppliques en mauvais français mâtinées de yiddish. On finit par tambouriner à la nôtre, ma mère Chana Citinsky passablement inquiète ouvrit lentement et se retrouva nez à nez avec la concierge de notre immeuble accompagnée d’un officier. Entre les mains de ce dernier, un dossier. D’une voix autoritaire, sa question sonna comme une menace :
- Votre nom Madame ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

À la fin de ses études et une licence en droit à l'université d'Aix-en-Provence en poche, Fausta Philippoussis décide de quitter la France. Après de nombreuses pérégrinations entre Nouvelle-Calédonie et Nouvelle-Zélande, c’est à Las Vegas qu’elle pose enfin ses valises.
Ainsi, à la suite de son premier livre H-15 c’est dans cette ville qui ne dort jamais, qu’elle va se lancer dans le récit d’une biographie hors du commun Cousu de fil noir.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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La vie ce n’est pas d’attendre que les orages passent maisd’apprendre à danser sous la pluie.

Sénèque.

Avant-Propos

L'amitié est rare, très rare, d'où son aspect précieux et marquant. On arrive à la fin de sa vie et on essaie de compter ceux qu'on considère comme de vrais amis, ceux dont la fidélité a été sans failles, ceux qui vous ont aimé tel que vous êtes, sans vous juger, ni essayer de vous changer. C'est dans les épreuves, les moments difficiles et parfois décisifs, que l'amitié se révèle et se consolide ou s'absente et tombe dans le commun de l'oubli. L'amitié est ce qui permet de désarmer la cruauté et d'affronter le mal… L’amitié ne souffre pas de concessions avec le faux, la tiédeur et la perversité.

Personne mieux que Tahar Ben Jelloun ne la décrit, et voilà comment moi, Christophe Rocancourt, je la définis. Du coup lorsque vous vous sentez trahi, la douleur est cuisante et persistante. Mais pourquoi ce genre de blessure subsiste-t-elle dans la mémoire, peut-être même plus intensément qu’une déception amoureuse ?

Je pense que c'est le principe de la parole donnée qui n'a pas été respecté. La confiance abusée, cambriolée par la personne à qui on a laissé les clés, c'est l'effarement de découvrir qu'on a longtemps fait fausse route, qu'on a cru les mots dont on n'avait que l'enveloppe, ouvert sa maison intérieure, lieu intime du secret, et voilà que tout cela vole en éclats. La trahison est une forme silencieuse de meurtre. On tue le don et la grâce, puis on se masque. On prend place dans le cœur et l'amour de l'autre, on connaît ses repères et ses faiblesses, puis on en profite pour démolir la maison et fouler aux pieds la confiance.

Longtemps c’est le sentiment que Charles Glenn m’a inspiré. En amitié, la consolation est illusoire, le deuil un précipice. Un ami, un vrai ne se remplace pas. On vit avec la blessure infinie, on s'entête à vouloir oublier, mais on sait que c'est un exercice vain. Parce que l'amitié est à l'écart de toute satiété et de tout calcul, ces dérapages ne devraient pas arriver et en outre ils ne sont pas prévus.

Quand une amitié est trahie, la blessure est insupportable justement parce qu'elle ne fait pas partie de la conception et la nature de la relation, laquelle est une vertu, pas un arrangement social ou psychologique. Elle est vécue comme une injustice. Elle est incurable. On ne comprend pas et on s'en veut d'avoir donné le bien le plus précieux à quelqu'un qui ne le méritait pas ou qui n'a pas compris le sens ni la gravité de ce don. On s'est trompé et on a trompé. La rupture s'impose parce que l'amitié ne souffre pas de concessions avec le faux.

Et voilà qu’il y a de cela maintenant presque un an, mon vieil ami Charles Glenn m’a recontacté pour m’informer qu’il préparait ce livre… Sombre fantôme d’un passé bien lointain, il restait entre nous beaucoup d’aigreur, d’amertume et de non-dit.

Longtemps sa trahison a résonné dans ma tête. Pourtant, le temps ayant accompli son œuvre, je lui prêtais malgré tout une oreille attentive. J’ai vite compris que ses 80 ans avaient commencé par une prise de conscience, brutale et exaltante. Il m’expliqua que « sa vieillesse » fait entendre quelque chose qui, certes, implique la mort, mais qui est aussi une chance, une explosion de vie : elle est un risque à assumer. La lucidité et le bonheur sont à ce prix. Accepter ce risque, se mesurer à lui, accueillir la souffrance pour en recueillir les fruits. Il avait décidé d’accomplir cela sous forme de livre. Un bilan de vie. Un exécutoire par lequel il dégageait ses frustrations, ses déceptions, tenter d’approfondir sa personnalité, aller vers une harmonie avec toute chose. Étonné et surpris, je décidais de me montrer philosophe et d’écoutais les explications qu’il me devait depuis tant d’années. Je réalisais beaucoup de choses mais surtout je e compris assez vite que la vraie tragédie de l’existence de Charles Glenn est dans la perte de liens qui l’avait coupé des autres, de l’amour, et de sa propre histoire.

Aussi par cette préface que je lui dédie, c’est ma manière de lui montrer que je l’ai entendu et que je l’ai compris, que les erreurs du passé appartiennent au passé et que l’erreur est humaine. Selon Jankélévitch, pour être qualifié de « pardon », un acte doit satisfaire trois conditions : d’abord, il doit être un événement ; ensuite, il doit pouvoir se comparer à un don ; enfin, il doit se produire dans le registre du face à face entre deux personnes. Je pense qu’ici nous avons respecté chaque précieuse étape et il ne me reste plus qu’à lui souhaiter bon vent mon ami.

Christophe Rocancourt

Chapitre I : La Rafle

Le 16 juillet 1942 à Paris, 13152 personnes sont appréhendées par la police française, y compris 4000 enfants de moins de 16 ans qu’il n'avait pas été initialement prévu de déporter.

C'est beaucoup… et néanmoins deux fois moins que le quota fixé par les Allemands et la préfecture de police !

Les actes de solidarité heureusement n'ont pas manqué : quelques policiers ont laissé fuir leurs victimes, des concierges, des voisins, des anonymes ont ouvert leurs portes et caché des Juifs…

A Belleville, au petit matin, dans un appartement du 20ème arrondissement, pendant que ma sœur Sarah et moi dormions paisiblement dans notre chambre, l’immeuble s’éveillait par un vacarme dans les escaliers, des coups frappés aux portes, des cris de policiers, les pleurs de femmes et d’enfants, des suppliques en mauvais français mâtinées de yiddish. On finit par tambouriner à la nôtre, ma mère Chana Citinsky passablement inquiète ouvrit lentement et se retrouva nez à nez avec la concierge de notre immeuble accompagnée d’un officier. Entre les mains de ce dernier, un dossier. D’une voix autoritaire, sa question sonna comme une menace :

— Votre nom Madame ?

L’angoisse lui enserrant le cœur dans un étau, elle s’identifia d’une voix monocorde. Les yeux de l’homme parcoururent sa liste rapidement, mais, pour Chana, cela sembla prendre une éternité.

— Votre nom n’est pas sur la liste, Madame. Enfin pour cette fois. Mais nous reviendrons.

Avec un sang-froid exemplaire et un self-control qui ne trahissait pas le tremblement irrépressible provoqué par la peur qui venait de s’insinuer dans chaque parcelle de son organisme, elle referma la porte, non sans entendre sa concierge, une femme qui faisait partie de son quotidien, qu’elle saluait tous les matins, avec qui il lui arrivait même de parler de la pluie et du beau temps, vociférer dans les escaliers :

— Mais vous ne l’arrêtez pas ? Pourquoi ? Puisque je vous dis qu’elle est juive ! Elle et ses deux enfants, il faut les arrêter absolument…

Le jour même, nous quittions notre maison pour rejoindre la ligne de démarcation, ce refuge en "zone libre". Bien qu’il fût interdit aux Juifs de la franchir, nous allions devoir le faire clandestinement. C’était risqué, mais bien moins que de rester à attendre le prochain coup à la porte.

Par milliers, hommes, femmes, enfants, malades ont entrepris cette épuisante et dangereuse épopée. Notre seule chance de salut était cette frontière intérieure, fixée par les accords d'armistice signés entre la France et l'Allemagne le 22 juin 1940.

La ligne coupait la France en deux… D'une part, la zone occupée - dite encore zone Nord - sous le contrôle de l'administration militaire allemande. De l'autre, la "zone libre", sous l'autorité directe du gouvernement de Vichy.

Certes, le statut des Juifs s'appliquait également en zone libre. Néanmoins, on se sentait moins menacé qu'en zone occupée. Ici, pas de Gestapo, et certaines mesures anti-juives n'entreront en vigueur que plus tard. Là-bas, nous n’étions pas soumis à l'interdiction de sortir dans la rue entre 20h et 6h du matin, et on pouvait faire nos achats quand on voulait. Ici, on ne portait pas l'étoile jaune.

Au fur et à mesure de la multiplication des rafles en zone occupée, et surtout après le début des déportations, "franchir la ligne de démarcation" représentait l'ultime espoir.

Seul bémol et pas des moindres, elle était gardée par des soldats allemands d'un côté, des gendarmes français de l'autre. Seul moyen légal d'atteindre la zone libre : un "Ausweis", un laissez-passer, évidemment inaccessible aux Juifs.

C'était donc le règne des "passeurs", qui faisaient traverser la fameuse frontière intérieure, à moins que, malhonnêtes, ils n'abandonnent les fugitifs en cours de route.

Je me refuse même à qualifier de « passeur », ces misérables qui s'appliquèrent à tirer profit des angoisses du temps en monnayant très cher leurs services, se transformant souvent en escrocs ou en voleurs, et devenant parfois même assassins pour s'emparer d'une mallette qu'ils savaient précieuse. Ces gens-là demeurent indignes, même s'il leur advenait de remplir l'office pour lequel ils se faisaient grassement payer.

Combien « d’authentiques » passeurs, tout au contraire, glissaient un billet de banque dans la poche du prisonnier de guerre évadé d'un Stalag d'Allemagne, pour lui permettre de prendre le train une fois qu'il aurait franchi clandestinement la Ligne ! Combien se dépouillaient des quelques provisions péniblement amassées pour faire honneur à leur hôte d'un soir, dont la présence leur faisait pourtant courir un risque de mort ! A ceux-là, je voue une reconnaissance infinie.

Pour l’heure, il était temps de nous engager dans ce périple. Ce que nous ignorions, c’est que notre répit serait de courte durée. Dès l'été 1942, le piège se referma. Vichy s'était engagé à livrer 10000 Juifs de zone libre aux Allemands. Les internés des camps seront les premières victimes. Puis des rafles monstres viendront remplir les convois partant de Drancy. Désormais, les Juifs seront pareillement traqués dans les deux zones - et les œuvres se donneront une autre priorité : sauver les enfants.

La "zone libre" sera d'ailleurs occupée par les Allemands en novembre 1942, et la ligne de démarcation, qui n'avait plus de raison d'être, sera officiellement supprimée en février 1943. Pour le moment, nous n’en savions rien. Ma mère, ma sœur et moi partîmes, la peur au ventre, mais l’espoir en tête.

Par chance - si encore on peut parler de « chance » dans de telles circonstances - mon père avait senti le danger, et était déjà depuis quelques semaines en zone franche, plus précisément, à Pau. Il avait pourtant essayé de prévenir tout le reste de sa famille, mais ils avaient préféré nier l’évidence. Certains le paieront de leur vie.

En ce qui nous concerne, il avait déjà contacté et payé notre passeur.

De ce voyage, jusqu’au 43 rue Henri Faisant à Pau, il ne me reste que des bribes, aussi obscures que ce wagon froid, éclairé d’une misérable ampoule qui laissait à peine deviner les visages fatigués de mes compagnons de voyage. Je me souviens uniquement de ce silence épais, de cette peur palpable à chaque arrêt en gare, pour la plupart sinistrées, noyées dans un brouillard blême.

Il fallait préparer les cartes d'identité et ausweis de passage : ceux qui y étaient habitués faisaient les gestes nécessaires, mais ceux qui passaient cette frontière pour la première fois ne pouvaient s'empêcher de trembler un peu. Ils étaient toujours en faute. Qui n'était pas en faute en ces temps tragiques ?

C’est au petit matin, extenués après une inoubliable nuit d’angoisse, que nous retrouvâmes enfin mon père pour quelques mois de répit.

La vie reprit un cours presque normal. Un semblant d’habitude routinière. Mais une vie de privations concentrée sur la subsistance de ma famille. Je retournai à l’école. Fin 1942, le frère de mon père, dont je porte le même prénom, nous rappela durement à la réalité. Il est juif polonais : ce peuple désigné dans les livres d’histoire comme première victime de la Shoah organisée par les nazis. La Pologne fut le seul territoire où les Allemands décrétèrent que toute sorte d'aide aux Juifs était passible de la peine de mort.

Et pourtant, beaucoup de Polonais non-juifs risquèrent leur propre vie - et les vies de leurs familles - pour sauver des Juifs des nazis. Groupés par nationalité, les Polonais représentent le plus grand nombre de personnes qui sauvèrent des Juifs pendant la période de la Shoah.

À ce jour, 6135 Polonais ont reçu le titre de « Juste parmi les nations » attribué par l'état d’Israël. Plus qu'aucune autre nation. Environ 50 000 Polonais non-juifs furent exécutés par les nazis pour avoir sauvé des Juifs. Sur le chiffre estimé de trois millions de Polonais non-juifs tués pendant la Seconde Guerre mondiale, des milliers furent assassinés par les "hitlériens", seulement en répression pour avoir aidé des Juifs. Une vérité qui fut, après la guerre, occultée par le régime prosoviétique dans le but de discréditer la société polonaise d'avant-guerre et de stigmatiser le gouvernement polonaisd'alors, comme réactionnaire.

Et mon père était peut-être français, mais il était surtout polonais et ce fut sans la moindre once d’hésitation qu’il décida de cacher mon oncle Charles, dans les combles de notre petit appartement, au mépris des interdits et du danger.

Pour tenter de l'arracher à "leurs griffes". Mais au fait, quelles griffes ? Pauvres ignorants que nous étions ! Ce bourreau n'avait pas de visage. Nous n'avions aucune idée de ce qui nous attendait. Nous ne savions pas vers quel destin nous roulions.

Et ce qui devait arriver… arriva… toujours la même rengaine qui tournait en boucle dans les esprits étroits des pleutres et des lâches, curieuse dérive d'une ethnie aux réflexes dormants : rester dans la légalité absolument, c'était ça le souci du peuple « collabo » sous l'occupation, même si pour se faire il fallait pactiser avec le diable. Une populace toujours prête à s'ouvrir "avec grâce et bonne volonté, au crime quotidien". Comme une mauvaise chanson qui se répétait, on nous dénonça… encore… et c’est presque sans surprise qu’un matin des poings frappèrent à notre porte. Ce martèlement me hantera longtemps. Ils sont là pour Charles, ces soldats qui, pétris d'une sombre et assassine bonne conscience incorruptible, n’en restent pas moins le bras armé d’une implacable machine à broyer les individus. Ils sont venus le traquer même au fin fond de son exil.

C’était, une fois encore, sans compter sur mon père qui ne l’a pas entendu de cette oreille. Il était de la trempe du pasteur Niemöller, qui fut l’une des figures de cette résistance, et que l’on connaît surtout pour sa fameuse déclaration : " Quand ils ont arrêté les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste ; quand ils ont arrêté les socialistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas socialiste ; quand ils ont arrêté les Juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif ; quand ils sont venus m’arrêter, il n’y avait plus personne pour protester ". Cela mon père l’avait déjà bien compris et c’est sans hésiter le moins du monde, que de toute sa stature il fit écran aux officiers allemands, niant avec toute la force de sa persuasion, les accusations qui nous désignaient comme hébergeant un fugitif. Même les menaces n’altérèrent ni son courage, ni la volonté de protéger son frère. Il fit front, droit comme un I, le poing serré, le regard décidé et il resta imperturbable pendant qu’ils mettaient notre appartement à sac. Ils cherchèrent longtemps… en vain ! Une maigre victoire que nous n’aurons même pas l’occasion de savourer, car plutôt que de rentrer bredouille, c’est mon père qu’ils menottèrent et emmenèrent avec eux. Le mot d’ordre était limpide : ce serait lui ou mon oncle…

Dès qu’ils furent partis, une onde de choc nous irradia, spectateurs mués, horrifiés par la violence de ce rapt paternel que nous n’avions pas vu venir. Une scène d’une telle brutalité pleine d’un sentiment de « déjà- vu », qui nous replongea immédiatement dans le souvenir accablant de ce matin où nous avions dû quitter Paris, et qui nous laissait dans les premières secondes comme assommés. Ma sœur fut la première à s’effondrer.

Une peur irraisonnée qu’elle traduisit par des larmes incontrôlables et des lamentations qui retournaient le ventre. Cette visite qui sonnait le rappel de ce perpétuel et menaçant danger extérieur, l’avait replongée dans cette crainte terrifiante où l’âme se trouve projetée dans le découragement profond du désespoir. Cette violente impression que cela va se reproduire, cette conviction soudaine de revivre l’évènement avait eu raison d’elle, elle n’arrivait plus à se distraire de ses blessures, son organisme n’en pouvait plus de supporter le silence de cet ancien traumatisme.

Cette nuit-là, comme un être à part entière, fouillant dans le terne subconscient de nos mentaux effrayés, cette peur nous avait encerclés de toutes parts, l’air nous manquait, nous étions comme ensevelis, nous suffoquions. Ma sœur et moi étions bien loin des inquiétudes « sommaires » d’enfants de notre âge : exit la crainte du monstre sous le lit ou dans le placard… Cette époque avait créé un monde étrange et oppressant où l’enfance n’avait plus sa place.

Mon oncle, bien sûr, ne pouvait décemment pas laisser son frère emprisonné à sa place. Le sens de l’honneur était une vertu familiale exacerbée. Bien que chez nous la lumière brillât jusqu’aux premières lueurs de l’aube, la décision de se rendre fut pour Charles immédiate. Plus tard, dans la matinée c’est main dans la main que ma sœur, ma mère et moi l’avons accompagné à la « kommandantur » pour qu’il se livre aux autorités compétentes, et que l’échange puisse avoir lieu. Unis, mais uniquement dans le symbole et dans l’instant, car mon père, malgré sa liberté retrouvée, ne pardonnera jamais cette « faiblesse » à ma sœur qu’il tiendra pour personnellement responsable de cette capitulation, et ce, pendant de longues années. Une colère statique qui lui servira de paravent face à une rancune pleine d’une importante tristesse qu’il conservera précieusement, allant même jusqu’à la cultiver longtemps après les faits, en ramenant à sa mémoire les évènements qui l'avaient déclenchée.

Moi, je n’avais que 7 ans et j’entendrai encore longtemps les crosses des Allemands marteler notre porte et m’arracher mon père, l’emmenant dans un bruit régulier de bottes frappant le parvis.

Après cet épisode, plus rien ne fut pareil. L’illusion d’un quotidien banal nous avait été une fois encore arrachée, et l’histoire emboîta bien vite le pas à notre nouvelle réalité. Les rafles de l’été 1942 marquèrent un tournant décisif dans le processus de la « solution finale » car les arrestations et les déportations n’épargnèrent désormais plus les femmes et les enfants. Mon père averti en avance, eut le temps de nous mettre en sécurité avant de partir lui-même pour l’Espagne. J’atterris dans un couvent de religieuses qui s’efforçaient de venir en aide aux familles, mais qui n’était pas non plus à l’abri des rafles. Pas le temps de s’adapter ici. Rapidement on m’a préparé à la vie clandestine. Nous étions beaucoup d’enfants juifs, apeurés, esseulés, orphelins, tous dès lors en danger de mort. L’enjeu n’était plus notre intégration, mais notre survie. J’avais constamment peur. J’ignorais si je reverrais un jour mes parents dont j’avais été brusquement séparé. Mais qu’étaient mes souffrances à côté de celles des déportés ? À côté de celle de mon père ?

Je ne le reverrai qu’en 1945. J’apprendrai qu’il avait fait partie d’un groupe de Français escortés par des passeurs, qui avaient tenté de s’évader par les Pyrénées au risque de leur vie. Il était ainsi arrivé en Espagne, où il avait immédiatement été interpellé à la frontière par la police, et placé dans un camp à Pampelune dans des geôles sordides. Il y passa six longs mois avant d’être expédié vers le Maroc, où il s’engagea dans l’armée du général Leclerc.

Il en reviendra marqué au fer rouge, avec dans les yeux cette douleur à jamais gravée. C’est vingt ans plus tard, au détour d’une anecdote, que j’eus une idée assez précise de l’enfer que mon père avait vécu dans ces ghettos où les hommes étaient devenus des bêtes.

Sa sœur Anghe, ainsi que la fille de cette dernière prénommée Fanny, avaient été conduites à Drancy. Mon père avait essayé en vain de moyenner leur libération, et n’avait réussi qu’à obtenir celle de sa nièce qui ne s’était pas résolue à abandonner sa pauvre mère à son sort.

Elles furent donc déportées ensemble au camp d’extermination d’Auschwitz. C’était une condamnation à mort, on le savait, mais rien ne laissait prévoir toute l’horreur qui attendait Fanny. Pour son plus grand drame, en ces temps tourmentés, elle était belle, jeune et fraîche, c’est donc sans grande surprise qu’à peine arrivée, elle tapa dans l’œil d’un officier allemand. Bien que l’histoire mit du temps à le reconnaître, les bordels, à l’intérieur de ces camps de la mort, étaient monnaie courante et pour Fanny, la fuite était une perspective plus douce que cette torture sans fin. Sans hésiter une seconde, elle essaya d'échapper à ses ravisseurs. C'est en de tels moments que l'horrible spectacle atteindra son point culminant. Sans l’ombre d’un scrupule, ces crapules SS lâcheront à ses trousses des bergers allemands affamés.

Il n'y a pas de limite au désespoir et aux larmes. Les chiens la rattraperont sans difficulté, et les deux adversaires se livreront un combat à mort. D'un côté, une femme, les cheveux en bataille et le corsage en pièce, déchaînera ses dernières forces, en essayant de s’arracher à leurs griffes et à leurs crocs, ressemblant à une lionne prête à tuer, et de l’autre, des chiens l’entraînant vers la mort. Elle déchirera l’air de ses cris, jusqu’à son dernier souffle, jusqu'à n'être plus qu'un amas de chair et d'os.

Malgré toutes les horreurs auxquelles mon père avait dû assister pendant cette guerre vicieuse et tragique, lorsque des années plus tard, on nous raconta les dernières heures de sa nièce Fanny, il en fut définitivement et irrémédiablement affecté. Il gardera dans son regard l’expression de l’épouvante que lui avaient inspirée ces confessions sur les dernières heures de sa chère Fanny. Il avait beau être un survivant cette blessure rongera son âme toute sa vie.

Quant à nous, il nous fallut un certain temps avant de nous départir de cette peur omniprésente, qui telle une chape de plomb nous étouffera encore quelques années. Ma mère, par exemple, était tellement oppressée par des craintes récurrentes que même ce fameux matin du 22 août 1944, lorsqu’ une voiture munie d’un haut-parleur avait défilé dans les rues de Pau, pour annoncer que le couvre-feu du soir aurait lieu dès le début d’après-midi, elle barricada la maison à la manière d’un bunker, sans se poser de questions. Il faut l’avoir vécu pour savoir à quoi peut ressembler la vie sous une dictature ! Le fameux couvre-feu, en particulier pour les jeunes, était impressionnant : Dès le crépuscule agonisant, on rappelait l’enfant qui jouait dehors avec des petits voisins. Il lui fallait instantanément cesser ses activités, quelles qu’elles soient et rentrer dare-dare. On fermait portes et volets. Tout à coup c’était le silence et le vide. La cité était comme morte. De temps à autre, une ronde de police ou de soldats allemands passait. On entendait l’écho de leurs pas. J’avoue que depuis j’ai toujours éprouvé un malaise dans les villes et les villages vides, comme le dimanche par exemple. D’habitude reclus jusqu’à l’heure d’aller au lit, je jouais sur le plancher avec mes soldats de plomb, et le tank vert, en bois, qu’un Père Noël très patriote m’avait apporté. Cette fois, à peine m’étais-je refugié à l’intérieur, que j’entendis soudain, se rapprocher un bruit de pas cadencés et de chants martiaux. Vite, vite, je me précipitai derrière une fenêtre. J’eus à peine le temps de distinguer un soldat l’arme à la bretelle marchant dans notre direction, et de constater que sa tenue n’avait rien à voir avec celle des Allemands, qu’empoignant mon bras d’un coup sec, ma mère me repoussa dans le fond du salon. Je venais d’entrapercevoir mon tout premier maquisard. Je n’ai compris que plus tard la signification historique de cette journée, mais j’en ai retenu l’ambiance et des détails. Des gens s’embrassaient, chantaient et dansaient la farandole. Ce spectacle merveilleux dura je ne sais combien de temps, car le temps des enfants n’est pas celui des adultes, mais ce fut assez long pour que ces scènes s’impriment dans ma tête plus que je ne l’aurais cru.

D’ordinaire aussi discrètes qu’un no man’s land, nos rues s’animèrent tout à coup, envahies de gens en proie à une sorte d’euphorie. Les Palois reprenaient possession de leur espace public que l’occupant s’était accaparé. Je me rappelle nettement cette kermesse improvisée. Spontanément, les gens arrachaient les panneaux de bois qui indiquaient la route en langue allemande pour l’occupant. Ils en faisaient des bûchers et dansaient autour de ces feux. On entendait des cris de joie. Ces brasiers symbolisaient la réappropriation de l’espace citadin par ses habitants naturels. Sidéré et interloqué par ce remue-ménage, j’ai fini par comprendre que les Allemands avaient pris la poudre d’escampette.

Nous étions enfin sortis de ce long cauchemar de six ans et un jour.

Attestation de la mise en détention de M. Citinski Chil (père de Charles) à la prison de Pampelune

Traces officielles des déportations de quelques-uns des membres de la famille Citinski (1941-1942).Répertorié par Serge Karsfeld et Léon Tsevery (marié à la sœur de la cousine Fanny morte à Drancy)

Croquis hommage réalisé par un prisonnier de Drancy

Carte d’identité officielle 1941 de sa cousine Fanny, décédée à Drancy.

Chapitre II : Un court Répit

Après la guerre nous nous sommes reconstruits lentement. Même si dans un premier temps, la famille fut séparée.

Mon père était resté au Maroc, où il travaillait comme tailleur. La guerre nous avait laissés sans le sou, et toutes les opportunités étaient à saisir, même si cela signifiait un éloignement forcé.

Ma mère, ma sœur et moi avions retrouvé ma grand-mère. En attendant d’avoir suffisamment d’argent pour prendre notre propre habitation, nous vivions chez elle, aux 10-12 rue des deux ponts. Une cohabitation forcée qui, en plus de générer un malaise diffus bien compréhensible, s’accompagnait d’une chape de souvenirs douloureux ; en effet, c’était ici même, dans la cour adjacente aux deux immeubles du 10-12, qu’un matin de 1942 les Allemands avaient débarqué et déporté tous les habitants juifs (avec la complicité active du gouvernement de Vichy). Parmi les victimes de la barbarie nazie, bon nombre des membres de notre famille, dont le père de ma mère.

De leur fenêtre, mes grands-parents avaient vu les nazis débarquer dans l’arrière-cour, et bloquer tout accès vers la sortie, pour une rafle expéditive, brutale et massive. A l’extérieur, posté devant la seule sortie envisageable, il y avait un autobus entouré d’officiers qui poussaient toutes les personnes acculées dans la cour mitoyenne à monter dedans : direction l’enfer. Parmi les juifs pris au piège, le regard de mon grand-père s’arrêta sur le visage de son fils. Sans se laisser le temps de l’hésitation, il bondit hors de l’appartement et se précipita dans la gueule du loup, laissant ma pauvre grand-mère désemparée, le cœur battant. Toute sa vie elle restera hantée par cette dernière image de son fils et son mari, avalé par cette cohue, marée humaine embarquant vers une mort certaine. Elle me confiera des années plus tard, combien brusquement elle avait voulu emboîter le pas à son mari.

Aujourd’hui, d’ailleurs, une plaque commémorative trône au-dessus du porche, avec la liste complète de tous ces innocents exterminés dans les camps de la mort. Nous ne les oublierons jamais.

Mon père, de son côté, dégoûté par l’Europe, et pas franchement séduit par la situation du pays après-guerre, souhaitait vivement qu’on le rejoigne au Maroc. Là-bas, il avait trouvé son rythme ; il travaillait avec l’un des meilleurs fabricants de vêtements marocains, avec qui il avait lié une franche amitié. Il excellait dans sa profession, et surtout il était tombé amoureux du pays.

Avec sa succession de paysages superbes et variés, oscillant entre milieux côtiers, reliefs montagneux, vertes vallées, plaines fertiles, plateaux désertiques, oasis et somptueux jardins, qui cohabitaient avec les souks desquels s’échappaient l’odeur mystérieuse des épices, la fantasia et ses rites éclatants, les sombres impasses où l’on trouvait les plus belles portes de la ville, celles derrière lesquelles s’épanouissaient les plus luxueux palais… Ce pays lui avait laissé entrevoir ses secrets les plus profonds… Comment aurait-il pu vouloir revenir dans la grisaille parisienne ?

Mais c’était sans compter sur ma mère, qui elle, ne l’entendait pas de cette oreille.

Du haut de ses un mètre soixante-trois, elle était la femme la plus forte et la plus tenace que je connaisse. Son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l’autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et traduisaient une seule idée : Le dévouement à sa famille. Surprotéger ses enfants s'était mué en réflexe après la Shoah. Toujours prompte à vanter mes qualités, physiques et morales, elle se rengorgeait au moindre de mes succès. De manière expresse ou tacite, elle m’avait toujours dessiné un avenir glorieux. Elle ne voulait pour moi que le meilleur en tout, prête à se sacrifier. Son soutien était à la hauteur de son exigence, elle ne supportait pas la médiocrité chez moi, ni autour de moi. Elle a toujours placé tous ses espoirs en moi. Même lorsqu’elle était discrète, en retrait, elle m’encourageait à grands coups de compliments et me chouchoutait sans faillir. Son but premier était d’offrir le meilleur à ses enfants et quelle que soit la douceur de vie que mon père pouvait lui décrire, Paris restait l’endroit le plus sûr pour ses enfants, et la ville des vraies opportunités. Elle espérait nous voir poursuivre de longues études et souhaitait nous offrir le meilleur environnement pour ce faire. De plus, elle était ce genre de femme qui imposait sa présence avec une telle force que rien, ni personne, ne lui résistait. Je pense que sa détermination était surtout un bouclier qu’elle avait forgé pour supporter le poids de la peur, de la guerre, du manque. C'était une femme solide, les coups durs elle avait su les encaisser avec résilience. Le revers de la médaille c’était que dorénavant, baisser sa garde, laisser paraître ses émotions s’apparentait en quelque sorte à un aveu de faiblesse. Elle devait percevoir ainsi les sentiments, comme une « fêlure » qui menacerait l’équilibre de la famille tout entière. Ma courageuse maman, qui jamais ne faillit. Avec le recul, je me dis que la seule fois où je l’ai vue réellement effrayée, ce fut bien des années après, sur son lit de mort. Une énième cigarette aux doigts, presque entièrement consumée… Je revois cette main frêle, aux ongles jaunis reposant sur les draps blancs, elle savait sa fin proche. Pour la première fois depuis que j’étais né, je constatais que la violence de ses émotions l’avait emporté sur sa volonté. La vie était une responsabilité qui lui avait demandé de la carrure. Mais en vérité, elle avait préféré vivre pour un oui et pour un non, aussi n’a-t-elle eu guère de temps à perdre à penser à la mort. Elle leva vers moi un regard plein de lassitude mais loin d’être serein. D’une voix presque éteinte elle s’adressa à moi :

— Charles, je ne vais pas mourir n’est-ce pas ?

On aura beau tourner et retourner le problème, écrire des livres, se répandre en spéculations, se faire passer pour un sage, travailler à la maîtrise de soi, il n’empêche que l’on en reviendra toujours au même point, au même terminus de la pensée humaine : la mort est une catastrophe. Disparaître, s’absenter, quitter la scène, prendre congé du monde, on ne manque pas d’euphémismes… La mort nous interpelle avec la puissance d’un commandement moral ; la mort nous oblige et c’est en cela qu’on lui est attaché pour la vie. Sa question me bouleversera, la question de l’autre-qui-meurt et qui nous laisse, de ce mort qui nous dépeuple davantage qu’un monstre qui nous retirerait le cœur et les entrailles. Je mis quelques secondes avant de lui répondre :

— Mais non Maman !

— Parce que je ne veux pas mourir tu sais…

Ce fut à partir de cette conversation précise que je me mis moi aussi à avoir peur de la mort. Toutefois, je me raisonne en me répétant que force est de reconnaître que, pire que la mort, l’inexistence fait des ravages. Alors je m’inspire vraiment d’elle, et je vis à en perdre le souffle.

Une chose demeure, elle était la personne la plus forte et la plus courageuse que je connaisse, et quand à l’époque, elle avait déclaré que, le meilleur des choix restait la France, elle arrivait à un moment de sa vie où elle estimait avoir assez fait de concessions pour pouvoir imposer cette dernière. Mon père nous rejoignit donc sur la capitale.

Cette période s’est accompagnée d’une myriade de sentiments mitigés, entre trouble, angoisse latente et peur omniprésente. Cependant, je garde en mémoire une douce anecdote qui me marqua agréablement pour la première fois depuis longtemps : Juste après la libération de Pau, je devais n’avoir pas plus de huit ans, alors que nous venions à peine d’emménager sur Paris, nous sommes allés rendre visite à mon oncle et ma tante Régine, heureuse propriétaire d’une épicerie au « 14 rue Bellot ». A peine avions-nous pénétré dans le magasin que je fus éblouis de voir des étals débordant de fruits aux mille couleurs. La guerre et ses restrictions nous avaient privés d’un tel spectacle depuis trop longtemps déjà. Conséquence directe de l'occupation allemande et de l'arrêt des échanges commerciaux, la France avait connu, dès 1941, une période de pénurie qui avait débouché sur la mise en circulation de cartes de rationnement. La première carte, mise en place le 1er juillet 1941, concernait les produits textiles. La seconde, un mois plus tard, s'intéressait au tabac. L'alimentation suivra. Dès la fin 41, tous les biens de consommation ne pouvaient être acquis qu'en échange de tickets distribués par les mairies et attribués aux citoyens en fonction de catégories déterminées par l’occupant ; les catégories étaient définies selon la composition des familles : les enfants de moins de 3 ans, ceux de 6 à 13 ans (J2), les jeunes de 13 à 21 ans (J3), les femmes enceintes et les femmes allaitant, les adultes de 21 à 70 ans, les travailleurs de force suivant la dureté du travail, les personnes de plus de 70 ans etc… Chaque catégorie avait droit à une quantité précise de pain, de viande, de beurre et autres denrées…

La France, ce beau pays agricole et viticole était devenu le "garde-manger" du Reich. Les prélèvements de l'occupant avaient atteint 15 à 20% de la production française. Autant dire que nous avions dû apprendre à vivre en autarcie.

Les restrictions alimentaires se sont bien évidemment intensifiées jusqu’à la fin de la guerre, et même au-delà. La faim fit désormais partie du quotidien d’une grande majorité de la population.

Autant dire que j’avais oublié les odeurs, les couleurs, les aspects de n’importe quel fruit. J’eus bien du mal à contenir ma joie, quand elle m’offrit une belle, grosse pêche à l’aspect bien juteux, qu’elle m’avait vu reluquer du coin de l’œil. Sachant que la majorité de nos repas était constitué de rutabaga, (car les rutabagas étaient disponibles sans ticket et que l’on n’avait même pas besoin de faire la queue pour les acheter, parce que ce n’est pas vraiment bon. Ce sont de gros navets qui servent d’habitude à nourrir les bêtes à la campagne), autant dire que mes papilles gustatives avaient perdu depuis bien longtemps le goût des bonnes choses. A peine le fruit en main, je humais son odeur avec avidité, je caressais sa peau veloutée, rouge orangée, plus ou moins lavée de rose carmin, semblable à du velours, fine et moelleuse. En bouche ce fut une véritable explosion de saveurs, sa chair charnue et sucrée ravit tous mes sens. Je crois que c’est à cet instant précis que je saisis vraiment le poids des restrictions dont nous avions souffert depuis maintenant déjà trop longtemps. Ce fut comme si par la magie de ce simple fruit je m’éveillais à nouveau, regain d’espoir et de foi en l’avenir. Enfin je ressentis le bonheur dans cette légèreté. J’étais dorénavant convaincu que les chosesallaient s’arranger pour le mieux.

Nous apprîmes aussi avec soulagement que ce côté de la famille s’en était bien sorti : ma cousine Cécile alors âgée de 14 ans allait bien, ainsi que mon cousin Robert. C’était d’ailleurs particulièrement rassurant pour Robert qui pendant la guerre avait rejoint la compagnie Rajman et les FTP-MOI. Marcel Rajman (1923-1944) fut l’un des symboles de la résistance de la jeunesse face à l’occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale. Robert comme tant d’autres garçons et filles qui entrent dans la résistance l’avait fait en réaction aux persécutions antisémites ! Avec eux, c'est "la génération de la colère" qui avait pris les armes. Nous fûmes soulagés qu’il en soit sorti sain et sauf.

La famille enfin recomposée, nous nous installâmes rue de Vaucouleurs dans le onzième arrondissement. Nos finances étaient plus que restreintes, c’est en priorité un petit magasin que mon père décida de louer. Nous dormions dans l’arrière-boutique sur un matelas à même le sol. Purement stratégique, cette situation, certes inconfortable, nous permit cependant de pouvoir tout de suite commencer à gagner de l’argent, sans avoir à en dépenser. Le règne du ‘’système D’’avait alors commencé. Je revois encore ma mère, avec son éternel sac à main rouge dont elle ne se séparait jamais, dernière manifestation de féminité, qui représentait un luxe que l’on ne pouvait plus se permettre, mais auquel elle ne renonçait pas pour autant, même aux moments les plus éprouvants, sentant que c’était une part essentielle de sa personnalité. Comme si un affront à cette féminité était un affront à sa propre qualité d’être humain. Ainsi je l’apercevais partir et revenir de temps en temps le dimanche, les bras chargés d’un poulet vivant qu’elle avait réussi à négocier au marché noir, d’une verve experte, auprès des paysans environnants. L'organisation du marché noir était la parade indispensable aux ponctions exorbitantes des occupants, masse improductive, jouisseuse, insolente, volontiers abusive

C’est sans même sourciller qu’elle lui tranchait la tête avant de le plumer. Du haut de mes dix ans, je ne pouvais même pas assister à cette scène que je trouvais d’une rare barbarie, mais c’est avec une délectation non feinte que je profitais de ce festin, qui pour l’époque et les restrictions alimentaires auxquelles nous étions soumis, s’apparentait à un véritable repas de fête. Bien que son éducation et sa vie d’épouse ne l’eussent guère préparée à cette lutte quotidienne de ménagère pour la survie de la famille, elle avait ainsi su transformer voire subvertir les rôles traditionnels qui lui étaient assignés. La force que m'a transmise ma mère est puissante. J'en ai retiré une confiance en moi très solide, grâce à laquelle j’ai pu affronter sans crainte les aléas de la vie.

Mon père, quant à lui, s’octroyait un seul petit plaisir : des parties de cartes, au café de la « Lumière de Belleville » chez le père de Régine : (d’ailleurs en plus d’aller à l’école dans le même établissement que ma grande sœur (moi j’allais côté garçons), elle y travaillait : la future « reine des nuits parisiennes » était déjà une vraie bosseuse, au comptoir dès cinq heures du matin, elle essuyait les verres et servait des cafés crèmes).

Le reste du temps, mon père travaillait dans son petit atelier. Il commença par produire des habits de sa création. D’abord il axa ses modèles sur les gabardines. Non seulement c’était un tailleur vraiment doué, mais de plus, il avait choisi l’étoffe adéquate aux climats parisiens. Quoi de mieux pour se protéger des giboulées de mars ou de la fraîcheur du mois d’avril qu’une jolie gabardine ? Chic, élégant et surtout imperméable, c’était le manteau qu’il fallait ! Il rencontra rapidement un franc succès, qui nous permit, enfin, de prendre un petit appartement, 10 rue du moulin Joly, que nous avions décoré avec des meubles piqués par-ci, par-là, aux membres les plus généreux de notre famille.

Pendant ce temps, je poursuivais ma scolarité : après l’école primaire, je m’inscrivis au lycée Voltaire, avenue de la république. Elève moyen en vérité, je m’épanouis surtout en intégrant l’équipe d’échecs de l’école. Passionné de sport je commençai le basketball. Le jeudi, je jouais aussi dans l’équipe minime de football de l’établissement, où je fis la connaissance de celui qui deviendrait l’un de mes amis intimes : Daniel Hetcher.

Il y occupait la fonction de goal alors que j’étais ailier gauche. Partenaire sur le terrain, nous nous mîmes à nous fréquenter en dehors de l’école. Ce fut le temps des premières fois : première sortie, premier flirt, première cuite… A treize ans, le soir nous aimions traîner ensemble en arpentant les rues de Paris, riant, chahutant, rêvant à notre futur, nous jurant de rester liés à jamais. On s’était constitué une belle bande de joyeux lurons avec Armand Ornstein, Claude Fouks et Pierre Lange. De surboums et autres surprises-parties, on passera à des soirées mémorables au Kilt Ecossais, ou encore aux Chandelles.

Je me rends aujourd’hui compte du décalage énorme qu'il existe entre notre adolescence des années 1960, où la « précocité » régnait en valeur absolue, caractérisée par le « être autonome, le vivre libre le plus vite possible », et de nos jours, où l'on assiste plus à un « retardement », consistant à rester jeune et assisté le plus longtemps possible.

A 16 ans, nous aidions déjà nos parents dans leurs commerces, à 18 ans, 80% d’entre nous étaient déjà rentrés dans la vie active. Contre toute attente et malgré une rivalité bonne enfant qui s’exerçait surtout au niveau des filles, Daniel et moi partagions une réelle amitié. En même temps, la compétition est l'expression naturelle du désir d'exceller, et dans ce domaine lui comme moi, en deviendrons des travailleurs acharnés. Cet esprit de compétition était intrinsèquement lié à un désir d’épanouissement, lequel surtout nous aida à grandir, et une fois adulte contribua à nous permettre de créer de nouvelles ressources, de nous adapter et de survivre, même lorsque les conditions devinrent difficiles.

Du côté de mon père, les choses se développaient mieux que bien. Devant le succès de sa gabardine, il monta une fabrique qu’il baptisa : « Citin », hommage à notre nom de famille. Il faut avouer qu’il avait du mérite, lui qui était né à Kałuszyn, ville du district de Varsovie, à l’ouest de Siedlce en Pologne. Une sorte de ghetto où l’on avait parqué la population juive, et où enfant il avait déjà assisté au vandalisme des casaques russes, qui avec beaucoup plus de hâte et de brutalité que d’autres, tuaient et brûlaient les villages. On peut dire sans hésiter, qu’à lui tout seul il incarnait parfaitement la résilience : cette capacité à réussir à vivre et à se développer positivement, au mépris d’une adversité récurrente, qui comporte généralement le risque grave d'une issue négative. Pour moi, le parcours de mon père a toujours revêtu un message d'espoir, comme quoi le malheur n'est pas une destinée, que rien n'est irrémédiablement inscrit, qu'on peut toujours s'en sortir. Dans le fracas de son existence il avait mis en place des moyens de défense internes, qui lui avaient toujours permis de rebondir, de toujours avancer, quels que soient les obstacles. Il fut un repère et un exemple.

Il ne se contenta pas seulement de sa fabrique, derrière il ouvrit, avec le mari de ma sœur, un magasin d’Alby, boulevard Bonne Nouvelle, en face du Rex. C’était un super emplacement, pour un tas de raisons pratiques et géographiques, mais pour moi ce qui en faisait surtout le meilleur endroit du monde, c’était sa proximité avec le cinéma.

Le Rex avec sa façade art déco, sa voûte étoilée et ses décors baroques était un bijou d'architecture. Je ne me lassais pas de le contempler. L’intérieur aussi donnait le vertige, il pouvait accueillir 2650 spectateurs sur 3 niveaux, 935 dans l'orchestre, 488 en mezzanine et 250 en balcon. J’y allais aussi souvent que mes petits sous me le permettaient. J’y ai vu « Rock around the clock » de Fred F. Sears avec Bill Haley : l’histoire d’un manager de groupe qui découvre une nouvelle forme de musique alors qu'il est en voyage dans un village : le rock'n'roll. J’appris ainsi les traditions musicales sudistes des États-Unis du Nord Yankees et je fus instantanément conquis. Au-delà d’un simple bon film, il s’agissait surtout de l’avènement d’une musique qui marquera notablement une opposition entre le monde de la jeunesse et la culture des parents. Les années 1950 signèrent l’émergence et l’avènement d’une nouvelle classe d’âge : les jeunes, le rock et les tribus qu’il engendrait (teds, mods, hippies, punk…) intimement liés à la jeunesse. L’impact sur moi fut bien plus fondamental que ce que cela m’apparut alors.