Créatures du jardin d'amour - Jean Levant - E-Book

Créatures du jardin d'amour E-Book

Jean Levant

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Beschreibung

Sur une île minuscule des Tropiques mise en coupe réglée par deux frères, une jeune femme à la beauté ensorcelante revient hanter son assassin. Plus près de chez nous, à la basse saison, un pêcheur découvre une belle fille étrange et solitaire qui semble avoir été apportée par la marée; il s'en éprend, sans se douter de la catastrophe qui s'apprête à déferler sur la région. Un jeune ouvrier de banlieue se trompe de porte et croyant rejoindre sa dernière petite amie se retrouve aux prises avec une créature extraterrestre, aussi hideuse qu'irrésistible. Un riche Américain venu goûter aux plaisirs d'un Paris futuriste, très appauvri et quelque peu apocalyptique, connait une autre mésaventure de ce genre... Les textes contenus dans ce recueil fantastique, placé sous le signe d'Eros, sont les suivants : - Le moine et la Malgachine - Amor Fatie - La créature de l'autre monde - Fauna - Fille publique - Seconde chance - Desseins éternels - Le dernier voyage d'Abe Tsumbo - Noces Toutes les illustrations sont originales et de l'auteur.

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Seitenzahl: 250

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Table des matières

Le Moine et la Malgachine

Amor Fatie

La créature de l’autre monde

Fauna

Fille publique

Seconde chance

À propos de miroirs et de couteaux

Desseins éternels

Le dernier voyage d’Abe Tsumbo

Noces

Desseins éternels : une explication de texte

AUTRES LIVRES DE L’AUTEUR :

Le Moine et la Malgachine

Courbée, la bonne pliait du linge sous l’escalier.

Le prêtre — un colosse — arriva sur la pointe des pieds

Et se tenant tout près de la ménagère absorbée,

Il tendit les mains vers ce derrière si bien galbé,

Sans le toucher, avec des peurs de jeune fille vertueuse.

Sorcier en soutane, il refit ces passes mystérieuses,

Traçant dans l’air des cercles de feu, roulant des yeux fous,

Avant de s’éloigner sans bruit, toujours à pas de loup.

(Anonyme, fin XXèmes ?)

Le Moine avait espéré se garder sa dernière cigarette pour la fin de soirée mais le capitaine Montepuez, un métis aussi joueur que jaloux, réussit à lui extorquer la dernière. Le général Santos ôta ses lunettes aux verres fumés, les essuya au moyen d’une peau de chamois qu’il rangeait après chaque utilisation dans une pochette en plastique transparent, puis se remit à faire les cent pas.

— Je déteste ces histoires, tous ces drames stupides, se lamentait Santos, tournant en rond dans le bureau-bibliothèque comme un cheval de manège, en faisant de grands gestes. Pourquoi est-ce que les gens ne peuvent pas être raisonnables ? Pourquoi est-ce que je dois toujours réparer les bêtises de personnes qui pensent avec leur hypo… hypopo… hypothalamus ?

Le Moine vrilla sur le vieux despote son œil noir. Ce n’était pas que ce bavardage à demi gâteux lui parut dénué de vérité — au contraire, il résumait admirablement sa propre pensée, mais venant de Santos, ça faisait l’effet d’un chapelet de blasphèmes. Il haussa finalement les épaules et détourna le regard vers la fenêtre. Le ciel était limpide, chose assez peu fréquente en cette saison. Le soleil commençait alors à faire la culbute derrière le palais (un simple bungalow colonial un peu plus grand que les autres), étirant démesurément les ombres des cocotiers jusque sur l’unique plage de sable blanc que comptait l’île, gros pic de lave perdu au milieu de l’océan. C’était la bonne heure pour sortir, si bien sûr on ne craignait pas les moustiques. Quelqu’un visiblement ne les craignait pas. Là-bas, au bord du lagon, une silhouette aux courbes insolentes dansait dans le soleil couchant, entièrement nue. Et ce n’était pas un mirage. On n’entendait aucun tambour ni flûte. Étrange car les indigènes d’habitude agrémentaient ce genre d’exhibitions spontanées de quelques tam-tams. Et il semblait bien être l’unique spectateur de ces ondulations et trémoussements obscènes. Invinciblement, il se laissa aspirer par la vision. Il vit le corps de la fille, l’épiderme luisant de sueur (comment n’aurait-elle pas sué dans cette chaleur humide?), il vit ses seins jeunes et encore hauts perchés danser eux aussi au rythme du tambour inaudible, il vit les lèvres sensuelles, roses pâles et charnues sans excès— comme il les aimait ainsi, sans l’ombre d’un vulgaire artifice ! — il vit donc toutes ses courbes affolantes des chevilles jusqu’au cou (comment Dieu avait-il pu créer une tentation aussi irrésistible s’il voulait vraiment qu’on résiste ?). Enfin, il vit le centre de gravité de la danseuse, ce trou noir d’où plus aucun regard ne pouvait s’échapper, avec son apparence de coquillage doucement renflé, à la fente ourlée de rose, toute perlée d’humidité, protégée par l’épaisse fourrure sombre, bouclée et odorante — que cela sentît la mer ou autre chose de plus fort importait peu.

Naturellement, il ne vit et ne sentit rien de tout ça. Il se trouvait beaucoup trop loin. La danseuse était juste une silhouette dans le soleil couchant.

Qui diable était-elle ? Jamais une indigène n’aurait osé venir ici. Une des touristes descendues avec le capitaine ? Douteux. Même copieusement imbibées de marijuana et d’eau-de-vie locale, celle-ci n’aurait eu cette espèce de grâce puissante et vulgaire. Jamais une indigène… Hum, vraiment jamais ? Il savait bien que non. Cette danse-là, il l’avait déjà vue.

— Comment peut-on en arriver là pour une… bagatelle ? poursui-vait Santos, monologuant selon son habitude. Oui, c’est le mot que je cherchais. Tout ça est déplorable. Mais aussi c’est votre faute. Oui mon vieux, quand on est aussi jaloux, on ne prend pas une femme comme elle. En tout cas, on ne l’épouse pas ! Vous auriez dû la laisser à ce pauvre clown de Chown-Fat : il aurait fait un cocu admirable, lui, j’en suis convaincu. Quel gâchis ! Si au moins je pouvais être sûr que Felicia est plus heureuse là où elle est, qu’elle y a enfin trouvé la paix et l’amour universel… Cela m’enlèverait un poids…Mais comment savoir ?… Oui, j’aimerais le savoir. Que dit votre tradition à ce sujet, Hernando ? Les morts sont-ils heureux dans l’autre monde ?

Le capitaine Montepuez à qui s’adressait la question conserva le silence. La cigarette avait roulé à terre, répandant un peu de cendre dans le col de son uniforme. Son regard embué semblait considérer avec reproche les volutes de fumée qui continuaient de s’enrouler vers le plafond. Seules ses lèvres bougeaient mais aucun son n’en sortait. On aurait dit, pensa le Moine, qu’il faisait sa prière. C’était un peu tard. Mais qui aurait pu croire qu’un salopard de cet acabit pouvait réciter, ou même seulement savoir une prière ? À cet instant, la mâchoire du métis s’ouvrit brusquement et ses yeux parurent sur le point de jaillir de leurs orbites puis le corps émit un curieux petit bruit avant de se tendre et de se détendre plusieurs fois. Le Moine se détourna, morose, et chercha machinalement la fenêtre. De l’autre côté du mur, le visage collé contre la vitre donnant sur la véranda, la danseuse au corps sombre les épiait avec un sourire féroce. La vision dura une ou deux secondes et il n’eut guère le temps de détailler la fille. Mais il ne put se cacher une certaine déception : elle n’était pas belle comme il s’était plu à se l’imaginer. Il entrevit des membres trop courts, un gros collier scintillant entre deux seins trop lourds qui commençaient à flageoler, des hanches puissantes certes mais sans ce galbe rêvé qu’il avait cru détecter de loin. Et pourtant, cette chevelure… Combien d’indigènes pouvaient se vanter d’en avoir une pareille ? Cette fille avait une chevelure incroyablement opulente, presque lisse, tellement noire qu’elle lui avait semblé lancer des éclats de lumière bleue. Quel dommage que son visage fût indis-cernable dans l’ombre du palais ! Seule la blancheur de ses dents révélait son sourire. Malheureusement, une nouvelle détonation claqua dans son dos et l’inconnue se rejeta en arrière, effarouchée, disparaissant de son champ de vision.

— Alléluia ! entonna le général, penché sur le corps sans vie du capitaine Montepuez.

— Stupidité ! claqua la voix du Moine. Il était déjà mort.

— On est jamais trop prudent, répondit Santos avec un petit rire. Ce fut ce rire qui finit de persuader le Moine que le général, son frère aîné, était fou.

La dernière détonation avait fini par attirer du monde. On frappa à la porte, sans doute ce fouineur d’Ernesto, qui s’était récemment auto promu chef de la police. Le Moine regardait toujours vers la fenêtre. Quand à Santos, il ne se pressait pas. Il remisa le pistolet dans son tiroir, prit un cigare dans un coffret marqueté de bois de couleur, puis après l’avoir allumé, alla ouvrir au visiteur. Celui-ci n’eut pas le temps de faire un pas dans la pièce que Santos lui faisait faire volte-face et sans même daigner refermer la porte, l’entraîna vers le grand salon bras dessus bras dessous. Le Moine resta seul avec le cadavre. Il entendait les rires de Santos qui résonnaient jusqu’au bureau, imaginant les explications saugrenues que son frère devait servir à leurs invités pour justifier les coups de feu. Une farce ? Un essai de pyrotechnie ? On devait tirer tout à l’heure un petit feu d’artifice pour égayer ces touristes aux fortes devises. Bah, de toute façon, il importait peu à ce fou d’être cru. Après tout, comme Santos aimait le répéter, c’était lui qui édictait les lois sur ce rocher, mais seulement pour les autres.

La vérité, la vérité presque indicible était que la danseuse lui avait fait songer un instant à la Malgachine, la femme de Montepuez. Ce n’était pas elle, bien sûr, puisqu’elle était morte. Morte, noyée, déchiquetée et finalement brûlée ; il savait très bien où se trouvaient ses cendres. Et puis surtout la Malgachine était belle… Trop belle, se souvint-il avec souffrance… Elle s’appelait de son vrai prénom Félicité. On l’avait baptisée Felicia, plus dans le ton du pays. Puis elle avait échangé son nom, un nom interminable, pour celui de Montepuez puisque le capitaine avait eu l’idée saugrenue d’épouser cette gamine. Tout cela eut lieu plus tard. C’était Chown-Fat, le marchand d’épices, qui l’avait ramenée dans ses bagages de Mada. Le vieux coquin croyait avoir déniché sa perle merveilleuse et se voyait déjà terminer sa vie au milieu d’une nuée de bambins brun jaune, choyé par sa très jeune et très affriolante épouse. L’imbécile… Dès la traversée, elle jeta son dévolu sur Montepuez et ses galons d’officier en papier doré. Naturellement, Montepuez n’avait jamais été capitaine dans la Marine de sa vie, pas plus que Santos n’était général. Le Moine pensait que ça l’avait rassurée au départ de se lier à un homme de sa couleur, qui parlait sa langue et qui présentait somme toute assez bien, surtout étant donné le ramassis de crétins dégénérés qu’on pouvait trouver sur cette île… Mais il était bien possible aussi qu’elle ait eu une attirance invincible pour les maris jaloux. Jaloux et violents. Elle lui avait raconté ce qu’il lui faisait subir. Dans les moindres détails. « Tu es mon confesseur » lui disait-elle au début, « tu es le seul moine de cette île ». Il lui avait répondu qu’il y avait belle lurette qu’il n’était plus moine et que de toute façon les moines ne recevaient pas en confession. Mais elle n’avait rien écouté, s’était contentée de sourire, comme si elle connaissait d’avance ses objections et qu’elles n’avaient aucune importance. Et elle avait continué. Et chaque mot s’était enfoncé dans sa chair comme des aiguilles chauffées au rouge, à la fois voluptueuses et douloureuses, l’empoisonnant à jamais. Puis elle l’avait appelé « mon confident ». Puis « mon frère » puisqu’elle était sa « petite sœur ». Puis simplement « Moine ». Comme si c’était son prénom. Elle avait une manière de le prononcer, tendre et taquin et velouté, comme si c’était un mot doux, à laquelle il ne pouvait pas résister. En vérité il n’avait jamais essayé. Elle l’avait vaincu dès le premier regard, dès le premier mot, sans avoir jamais eu à combattre. La victoire de la Malgachine avait été immédiate, totale, écrasante et définitive. Elle était l’arme fatale, son talon d’Achille, le grain de sable qui s’encastrait parfaitement dans sa machine intérieure et la faisait dérailler contre toute attente.

Il n’avait jamais été dupe. Dès le début, il savait qu’elle mentait. Ou plutôt, il savait qu’elle utilisait ses souvenirs, sa vie avec le capitaine ou avec d’autres, ses malheurs peut-être véridiques, sûrement véridiques, au moins en partie, comme des armes contre lui, contre l’armure qu’il avait mis des années et encore des années à édifier. Elle voulait le briser ; elle y était parfaitement parvenue.

Longtemps, quoique déjà vaincu, il avait conservé un empire apparent sur ses désirs et ceux de la fille, si du moins c’étaient bien des désirs qui la poussaient obstinément vers lui (oh ! Elle en avait mais des désirs de quoi?). Et ce n’était pas une mince affaire. Souvent le Moine se disait qu’elle n’avait été créée que pour attiser le désir de l’homme jusqu’au rouge. Une Vénus humide et dorée à l’or brun par le regard des mâles. Même lui serrer la main s’était avéré une épreuve imprévue. On aurait dit que de l’huile coulait de ses pores tellement ses paumes paraissaient douces et sensuelles, tellement elles paraissaient caressantes. Et s’il n’y avait eu que sa main à la saluer ! Et cela chaque matin ! Il n’avait même pas besoin de la voir, juste de savoir qu’elle était là, tout près. C’était impossible de continuer ainsi ; il avait bien dû un jour se résoudre à regarder la réalité en face. Elle le possédait, sans même avoir fait un geste pour. Elle avait un don pour ça. Et quand elle avait fait, enfin, le geste, le premier geste, il avait été comme un lapin devant la gueule béante du boa. Sauf que ce serpent-là avait une très jolie bouche, aux lèvres roses pâles, un peu charnues mais sans ce caractère excessif qu’ont parfois les lèvres des noires. Elle l’avait embrassé, tout en gardant la main dans la sienne et en la caressant de son pouce ou de ses autres doigts comme s’ils avaient été mus par une volonté propre. Et en même temps que les doigts de la fille dessinaient des arabesques ou des cercles sur sa paume ou le dos de sa main, sa langue avait commencé à décrire les mêmes figures irrésistibles d’abord sur ses lèvres puis dans sa bouche, s’enroulant et se déroulant autour de sa propre langue. La main était le guide, l’éclaireur et le commandant. Elle avait débouclé son ceinturon, avait descendu la fermeture éclair, écarté le slip. Il n’y avait aucune gêne, aucune hésitation, aucun tâtonnement maladroit dans ces gestes. Tout était précis, soyeux, mesuré. Elle l’avait caressé longuement ici aussi et on aurait vraiment cru qu’elle y prenait autant de plaisir que lui tant il y avait d’ardeur chez elle à revenir toujours au même point sensible, comme si c’était elle qui avait ressenti les moindres vagues de son plaisir et qu’elle s’empressait de les accentuer, toujours un peu plus haut, toujours un peu plus fort. Et sa bouche avait suivi le même chemin, docile et insolente, savante et insouciante, douce et implacable.

Cette fois-là, il ne l’avait pas pénétrée, pas vraiment du moins. Elle ne pouvait pas ou ne voulait pas pour une raison qu’il avait oubliée. Mais elle l’avait laissé la caresser et l’embrasser à sa guise, où il voulait et comme il voulait. Puis elle avait utilisé son propre doigt, sûrement plus expert que le sien en matière de plaisir féminin, avant d’opter pour la muqueuse encore plus soyeuse de son phallus et de s’en frotter les bords de la vulve ainsi que le petit aiguillon de chair rose vif, enfonçant à peine le bout du gland dans la corolle des lèvres doubles jusqu’à ce que ses yeux soient entièrement révulsés, devenus blancs comme des yeux de possédée. Et il avait deviné au moins un des secrets mineurs de la Malgachine : elle faisait l’amour si bien parce qu’elle aimait réellement ça.

Parfois, il se demandait pourquoi Dieu l’avait mise sur son chemin, car il ne pouvait pas toujours s’empêcher de penser à Dieu, même s’il avait fait depuis la fin de son cénobitisme de très gros progrès dans ce domaine.

Cependant, la vérité est que le Moine n’avait jamais percé le secret véritable de la Malgachine, le seul qui importait, et la façon dont elle fonctionnait lui était restée un mystère jusqu’à la fin. Pourquoi faisait-elle ce qu’elle faisait ? Pour la position sociale ? Pour le pouvoir ? C’est-à-dire le pouvoir qu’une femme peut exercer sur des hommes qui ont du pouvoir ? Peut-être. Cela pouvait expliquer l’étrange cruauté dont elle pouvait faire preuve à l’égard de certains de ses amants. Une manière de tester les limites de son pouvoir, toujours plus haut, toujours plus loin. Mais cela n’expliquait pas tout. En particulier cela n’expliquait rien dans son cas. Elle ne lui avait jamais fait le moindre mal, au contraire. Elle l’aimait. Ou elle semblait l’aimer. Et cependant, lorsqu’il lui avait offert sa protection et qu’il lui avait demandé de quitter Montepuez, cette brute invétérée, elle avait refusé. Enfin, elle n’avait pas vraiment refusé, elle avait juste continué comme avant. Pourquoi supportait-elle cet homme, ivrogne de surcroît, alors qu’elle pouvait avoir n’importe quel homme sur cette île et naturellement beaucoup d’autres ailleurs ? Elle n’aurait eu qu’à siffler. Ainsi, il s’était souvent dit qu’elle finirait par siffler un de ces touristes fortunés, qui débarquaient sur l’île à la saison des alizées dans leur yacht luxueux, et mettrait les voiles avec lui. Mais ça n’était jamais arrivé. Ce qui était arrivé en revanche, à sa grande contrariété, c’est qu’elle avait fini par complètement tourner la tête du Général. Cela n’avait pas duré longtemps entre eux mais cela avait été particulièrement intense et féroce, à en juger par les marques que portait son frère et qu’il avait bien du mal à cacher, soit avec un foulard, soit avec des lunettes aux verres plus sombres qu’à l’ordinaire, soit même avec du fond de teint (imaginez un despote, un général, un parfait autocrate se présentant chaque matin devant ses sujets ou soldats avec un œil au beurre noir ou quatre marque sanguinolentes et parallèles le long du cou ou sur la joue : impossible, n’est-ce pas ? Pour sûr, le Moine connaissait bien son frère aîné, mieux que personne d’autre, et cette acceptation masochiste était totalement à l’inverse de son caractère. La Malgachine n’avait peur de rien ni de personne et cela aussi était anormal. Le Moine l’avait prévenue de nombreuses fois ; sa conduite était dangereuse. Il avait réellement peur pour elle quand il la voyait avec certains hommes de l’île, connaissant la violence et la barbarie dont ils étaient capables. Mais elle semblait bénéficier à cet égard d’une immunité particulière, sauf avec Montepuez, et parvenait toujours à se sortir des affaires les plus mal engagées, même lorsque des épouses furieuses étaient prêtes à l’écorcher vive, même lorsqu’un amant se voyait soudain congédié sans préavis après avoir été préalablement durement meurtri, au sens propre, pratiquement torturé avec son consentement, et devenait littéralement fou furieux. Toujours dans ces cas-là, il s’était trouvé un autre homme pour prendre sa défense, contre toute raison, croyant sans doute qu’il parviendrait à obtenir d’elle ce que les précédents n’avaient pas eu. D’une certaine façon, l’île avait son dragon et ce dragon avait pour visage celui d’une simple jeune fille en apparence, banlieusarde de Toamasina, souriante et aimable, même lorsqu’elle vous infligeait des tourments dignes de films d’horreur. Pourquoi des hommes normaux, autant qu’il pût en juger, et parfois très expérimentés, acceptaient ce qu’ils n’auraient accepté de personne d’autre semblait également inexplicable, mis à part l’hypothèse très peu convaincante à ses yeux qu’elle ait été une sorcière dotée d’un pouvoir magique ? L’idée que les hommes de l’île en étaient venus à accepter ces sévices comme une sorte de rite volontaire et quasi obligatoire, d’épreuve destinée à mesurer leur courage et leur résistance à la douleur, et connaître ainsi une jouissance d’autant plus grande quand l’heure viendrait, si elle venait, lui était passée par la tête mais c’était plus un constat qu’une explication. Toujours, elle avait trouvé son chevalier servant, jusqu’à ce jour fatal.

Oui, il l’avait loyalement avertie que cela se terminerait mal, du haut de son expérience. Il le lui avait dit et répété. Et bien entendu, il avait vu juste. Et bien entendu elle ne l’avait pas écouté. Ou plutôt, elle l’avait écouté avec son sourire habituel, comme si elle prenait un vif plaisir à sa conversation mais qu’elle était parfaitement décidée à n’en tenir aucun compte. Il s’était demandée si elle était stupide, folle même. Il l’avait non seulement pensé mais il le lui avait même dit, et plus d’une fois, espérant la piquer au vif. Mais elle n’avait fait qu’en rire. Il avait cru qu’elle prenait ses avertissements à la légère parce qu’elle était sûre, comme le sont souvent les jeunes, que rien ne pouvait lui arriver, mais il se trompait. Au contraire, elle était parfaitement convaincue que sa fin serait brutale et précoce. Elle s’y était préparée depuis son plus jeune âge, lui confia-t-elle, et semblait l’accepter comme une fatalité. Il lui avait demandé alors si elle n’aimait pas la vie et elle avait répondu : « si, beaucoup » en le dévisageant avec des yeux qui le firent se sentir honteux et coupable. Honteux, pourquoi pas : il aurait pu à l’époque être presque son père ; elle ne se privait pas de le lui faire remarquer d’ailleurs, non sans malice. Mais coupable de quoi ?

Souvent, presque continuellement en fait, il avait éprouvé le bizarre sentiment qu’elle était venue pour lui, dans un dessein qu’il ne pouvait deviner. Son arrivée sur cette île perdue et minuscule avait été une telle suite de concours de circonstances hautement improbables qu’il était difficile, impossible en fait, pour un homme comme lui de ne pas y voir la main cachée de Dieu, ou du diable peut-être. Dans cette optique, Chown-Fat, Montepuez, son frère lui-même, tous les autres n’étaient que des moyens pour l’atteindre et obtenir de lui quelque chose qu’il n’arrivait pas à découvrir. Pourtant, il lui aurait donné tout ce qu’elle voulait. Il lui aurait même donné sa vie si besoin. Mais ce n’était pas ce qu’elle voulait.

Secouant violemment la tête dans l’espoir de chasser ces souve-nirs trop douloureux, le Moine sortit à son tour du bureau et glissa la clef dans sa poche. Il savait ce qui lui restait à faire. D’abord il fallait trouver cette fainéante d’Amalia pour qu’elle vienne nettoyer ce sang. Puis, tandis que tout le monde aurait les yeux rivés sur le feu d’artifice, ils prendraient à deux le capitaine par les bras et par les jambes, s’en iraient du côté de la falaise, et le jetteraient dans un trou qui ferait office de tombe. De toute façon, peu de gens le regrette-raient ici alors peu importait la tombe… Et puis surtout, il devait trouver absolument un nouveau paquet de cigarettes.

Il savait donc assez bien ce qui lui restait à faire mais en premier lieu, il prit la direction de la plage où il avait aperçu la danseuse.

Si le Moine avait jugé l’inconnue bien audacieuse, c’est qu’elle avait enfreint la loi. Nul ne pouvait en fouler le sable “sacré”, réservé aux activités récréatives de Santos et ses invités. Il fallait lui reconnaître ça : son frère avait toujours eu une force de travail peu commune, ce qui semblait mériter quelques compensations. Même le gardien préposé à la surveillance du site n’avait pas le droit d’y emmener ses proches. C’était dans la loi qu’on pouvait lire à l’entrée du village. Le Moine la connaissait par cœur : il en avait lui-même inventé puis rédigé les articles iniques, les avaient imprimés sur sa petite machine portable puis faits afficher tout en sachant pertinemment que neuf indigènes sur dix étaient de parfaits illettrés. Ces articles étaient volontairement absurdes et injustes, comme cette interdiction relative à la plage (quoique celui-ci avait un motif tout à fait rationnel et intéressé). Il pensait que plus la loi serait absurde et injuste, plus elle serait respectée par ces arriérés. Et là-dessus, il ne s’était pas vraiment trompé. Mais la Malgachine en débarquant avec son sourire enjôleur et son mépris des règles avait changé tout cela.

En examinant la plage, le Moine découvrit que l’intruse était arrivée par la plage mais repartie par la mer. Celle-ci descendait à sa manière très lente et la fille avait laissé des empreintes de pied nu dans le sable déjà presque sec, à deux mètres de la première vaguelette. Il examina le lagon vers le sud et vers le nord mais ne décela aucune embarcation. Comme les indigènes comptaient beaucoup d’excellents nageurs, surtout du sexe féminin, il ne s’en étonna pas outre mesure.

En remontant la piste de l’inconnue, cela l’emmena jusqu’à un point d’où l’on apercevait la maison du gardien. Celle-ci surplombait la falaise. L’endroit avait été choisi pour surveiller la plage et il était d’autant plus incroyable que le gardien n’ait rien vu. Le Moine décida qu’une petite discussion avec cet homme s’imposait. Il arriva à un espace herbeux semé de chicots noirs, traversa un peuplement de Vacoas, arbre étrange dont le fruit lui évoquait le croisement d’un ananas avec une pomme de pin, puis il atteignit le raidillon qui sinuait le long de la falaise noire. La présence de cette plage de sable blanc au pied de cette muraille noire et vitreuse l’avait un temps intrigué jusqu’au jour où il avait réalisé que ce sable était du corail mort, réduit en poudre. Quant à la rumeur prétendant que la plage était ce qui restait des os de tous les malheureux que Santos et ses hommes avaient précipités du haut de la falaise, elle était évidem-ment très exagérée.

Le sentier qui menait à la maison du gardien se perdait au milieu d’un haut maquis de poivriers roses. C’était une vulgaire baraque de planches et de tôles assemblées comme un puzzle, cernée d’un jardinet terreux où trottinaient quelques poules maigrelettes. Un chien jaune somnolait dans une flaque de soleil. On n’entendait pas un bruit de voix, même pas un cri d’enfant — et le gardien en avait plusieurs. La porte était entrouverte, révélant l’obscurité qui régnait à l’intérieur. On ne sentait aucune fumée de cuisine. Apparemment tout le monde était parti, laissant la baraque en plan. Peut-être que le gardien pressentant sa visite avait préféré fuir. Mais pourquoi aurait-il emmené femme et enfants ? Et surtout pour aller où ? En tout cas, nul ne répondit à ses appels réitérés. Après avoir scruté les alentours, le Moine poussa le portillon en fil de fer, traversa précautionneusement la cour maculée de déjections et d’ordures variées, puis ouvrit la porte en grand.

— Entre, ne te gêne pas ! dit alors une voix féminine, le faisant tressaillir.

Le Moine fit un pas en avant mais se garda d’aller plus loin. Le ton n’avait rien eu d’engageant. Il dut chercher un moment dans la pénombre avant de localiser la silhouette qui avait parlé. Il la devina plutôt qu’il ne la vît, enfoncée dans un fauteuil auquel semblait manquer un pied. Les femmes indigènes étaient pour la plupart trop grosses, avec des visages de folles, aux traits épais et féroces, probablement en raison d’un nombre très excessif d’unions consan-guines. Celle-ci ne faisait pas exception. Et il se demanda si ce n’était pas la raison de son goût pour l’obscurité. Il lui jeta un bref coup d’œil, nota un reflet qui miroitait sur sa nuque et se dépêcha de reposer les yeux sur un objet moins déprimant. La vue de cette Méduse en savates, perpétuellement hirsute, lui avait toujours coûté un effort démesuré.

— Bonsoir, Flora, dit poliment le Moine.

Le silence lui répondit.

Il sourit, habitué aux accueils des plus frisquets.

— Où est votre mari ? demanda-t-il en fixant le seuil où apparais-sait une empreinte sombre, qui aurait pu être laissée par un pied nu humide.

— Quelle importance : il ne peut pas aller bien loin, non ? Pour ma part, il peut aller au diable.

Il hocha la tête, même s’il doutait qu’elle le vît, comme si la réponse était précisément celle qu’il attendait.

— Quand il reviendra, demandez-lui s’il n’a pas vu une fille qui rôdait…

Un ricanement l’interrompit.

— Une fille qui rôdait sur la plage, précisa-t-il d’un air sévère.

— Et ensuite ?

— Vous savez très bien ce qui va arriver si le Général apprend la chose. Cela m’embête de vous le dire, madame Lozano, mais je sais que votre mari invite des femmes, la nuit, et qu’il les emmène sur la plage. Du moins jusqu’à présent, c’était la nuit…

— C’est bon, que veux-tu de moi ?

— Je veux que vous me dites où est cette fille. Ou sinon qui elle est. Je ne lui ferai pas de mal. Je veux juste lui parler. Alors dites à votre mari…

— Il est parti, je t’ai dit, l’interrompit-elle à nouveau. Avec les enfants. Ils ont eu peur…

— Peur de quoi ?

La femme resta silencieuse un instant puis répondit par une question.

— Comment dis-tu que cette fille était ?

— Il s’agit d’une fille noire, ou plutôt métisse, de type afro-asiatique. Peau cuivrée. Petite. De fortes hanches. Des petits pieds mais des mains aux doigts longs et fuselés. Avec des cheveux noirs de jais, presque lisses, qui lui descendent plus bas que la taille…

— Je vois… Un peu comme les miens.

Il lui jeta un regard surpris mais n’arriva pas à distinguer la femme, d’autant qu’elle n’avait pas quitté un instant son imposant fauteuil, qui était tourné de trois quart vers le mur opposé. Il essaya de se souvenir des cheveux de la bonne femme, eut la vision déplaisante d’un visage bovin et rude mais il semblait qu’il n’avait jamais fait attention à sa chevelure, mis à part leur hirsutisme. Il se demanda si elle n’était pas en train de se payer sa tête.

— De tout temps, les filles comme les garçons ont eu droit de pêche dans ce lagon, poursuivit sa voisine. Aussi bien les poissons que les coquillages. La plupart utilisaient un filet pour le poisson mais certains savaient aussi manier le harpon. Ce que tu as vu, c’était une pécheresse, si tu veux mon avis.

— Vous voulez dire une pêcheuse, la reprit-il doucement.

— Quelle différence ?

— Quoiqu’il en soit, ce temps-là est terminé… La loi est la loi. Et puis cette fille ne pêchait pas : elle n’avait pas plus de harpon que de filet à coquillages.

— Elle les avait peut-être posés quelque part et tu ne les a pas vus.

— Dans ce cas, elle ne serait pas revenue à la nage. En fait, à part quelques colliers, elle ne portait rien du tout.

— Nous autres sauvages aimons nous promener tout nu avec des colliers : tu devrais le savoir depuis le temps, Moine. Ne me dis pas que tu es choqué.