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Sur une planète extra-solaire, des colons venus de Terre, lassés des guerres et de la violence ont institué un naturisme d'Etat, bien aidé par le climat tropical régnant. La nudité est devenue un acte hautement civique, obligatoire (sauf dispense médicale), largement soutenu par la population. La nouvelle norme, en rendant très difficile la dissimulation d'armes ou d'explosifs, a fait disparaître le terrorisme et le meurtre de la société. Avec la disparition du tabou lié aux zones génitales, les agressions sexuelles ont elles aussi fortement diminuées, voire disparu. Pourtant, quelques réfractaires persistent à ignorer les grands bienfaits de la nouvelle normalité. Pire, après une décennie de paix, voici qu'un tueur en série sème la terreur parmi les femmes de la capitale. Etrange signature de l'assassin, toutes ses victimes sont retrouvées habillées de la tête aux pieds. C'est à ce moment qu'Hannah, jeune employée célibataire, fait la connaissance d'une jeune fille et de son frère dissidents, anti-naturistes et anti-conformistes. Les meurtres s'accumulent sous l'oeil impassible des indigènes muets, humanoïdes n'ayant apparemment pas dépassé le stade d'Homo Erectus. Ils ne sont pas rebelles et certainement pas aux nouvelles lois relatives à la nudité. Ils sont tellement passifs qu'on les oublie. Mais leur soumission est-elle de bon aloi? Et leur mutisme est-il dû à une incapacité ou à une détermination sans faille et d'un plan secret pour lutter contre une civilisation disposant d'une technologie incomparablement supérieure à la leur?
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Hannah lança un bref coup d’œil sur sa montre bracelet à moitié cachée sous une profusion de bracelets en pacotille et sut qu’elle avait encore une longue heure à tirer. Elle hésita à demander à Gretchen de la laisser partir plus tôt car même son peu d’expérience lui avait déjà appris que les services que vous rendaient les supérieurs s’avéraient rarement gratuits. En plus, elle n’aimait pas beaucoup Gretchen. Pas parce qu’elle était sa supérieure. Elle était même prête à reconnaître que c’était dans l’ordre des choses, que les filles comme Gretchen devaient commander les filles comme elle. Non, mais elle détestait son petit collier de perles bien sage et plus encore la poitrine qu’il était évidemment destiné à mettre en valeur. Gretchen avait une poitrine parfaite, toute ronde, haute, comme sur les magazines, dont elle était ridiculement fière, comme si c’était elle qui l’avait faite. La sienne, au contraire, était lourde, grossière, déjà un peu tombante. Elle en avait tellement honte qu’elle la cachait autant que possible sous une forêt de colliers. Elle songea que les filles comme elle auraient dû bénéficier d’une dispense et pouvoir porter un soutien-gorge en public ou au moins une bande de poitrine. En fait, elle pouvait la demander à son médecin, invoquant le handicap que constituaient ces deux lourdes masses graisseuses bringuebalant à chacun de ses mouvements dans tous les sens et certainement il la lui aurait accordée. Mais elle savait que sa patronne, qui était draconienne sur la tenue de ses employées, le lui ferait payer un jour ou l’autre. Or, elle avait plus que jamais besoin de son job, aussi inepte fût-il, maintenant que sa mère, et maintenant sa sœur aînée, l’avaient abandonnée. Et puis de toute façon, elle n’aimait pas se singulariser. Or, elle le savait, c’était le meilleur moyen pour attirer les regards sur soi quand on marchait dans la rue.
Dehors, il faisait très chaud, comme à peu près toute l’année, mais ici dans les bureaux, elle éprouvait toujours une curieuse sensation de froid. Au début, elle pensait que c’était la climatisation. Mais quand elle s’était plainte, sa patronne lui avait montré le thermomètre immuablement bloqué sur 25 degrés. Alors elle avait fait installer la climatisation dans son petit appartement et l’avait réglée sur 24 degrés. Mais rien n’y avait fait, elle avait toujours un peu plus froid quand elle était au travail. Sûrement il y avait un courant d’air glacé quelque part. Elle consulta de nouveau sa montre et vit qu’il ne s’était passé que cinq minutes depuis la dernière fois qu’elle l’avait regardée. N’y tenant plus, elle appela sa sœur Klare avec le téléphone du bureau — tant pis si sa chef l’écoutait — et lui demanda de venir la chercher dans une demi-heure à son appartement. Elle raccrocha, prit son sac avec son parapluie et se rendit dans le bureau de la chef.
Une minute plus tard, elle était dans la rue inondée de soleil, bordée des deux côtés de palmiers-colonnes, et ouvrit son parapluie pour se protéger des rayons. Elle aurait pu dire à Klare de passer directement la prendre mais elle désirait d’abord changer de chaussures. Même le telewag de Hans ne pouvait emprunter le chemin qui menait à leur lieu de baignade, bien caché dans la forêt, et ils devraient marcher jusqu’à la rivière Ild.
Elle fit signe au conducteur du telemobil qui s’arrêta à son niveau, en légère lévitation. L’autre déploya la rampe d’accès et Hannah grimpa dans l’habitacle propre comme un sou neuf, sans oublier de glisser au passage sa carte entre les lèvres du chauffeur. Celui-ci l’avala puis la régurgita proprement, son compte allégé de dix shillings. C’était un peu bête de dépenser dix shillings pour aller à son appartement qui se trouvait dans le pâté d’immeubles voisin mais elle détestait marcher seule dans ces rues de bureaux désertes le jour comme la nuit, sauf aux heures d’arrivée ou de sortie (et ce n’était pas encore l’heure). Elle l’aimait encore moins maintenant qu’y rôdait un dangereux sadique, le tueur au foulard comme les journaux l’appelaient. Du moins, elle se l’imaginait y rôdant. Pour être honnête, elle y prenait un certain plaisir, difficile à expliquer.
Il n’y avait pas d’autre passager dans le telemobil, ce qui à cette heure n’était pas étonnant. Elle s’enquit des dernières nouvelles auprès du chauffeur.
— Je peux vous mettre la chaîne d’info en continu, si vous voulez, ou bien une des chaînes locales, dit l’autre poliment.
Elle déclina les différentes propositions. Elle voulait juste savoir si on parlait de l’homme au foulard. Elle savait que les conducteurs des transports publics avaient leurs propres sources d’information, bien plus fiables ou très en avance sur les flashs d’infos officiels. Que l’assassin portât un foulard n’était pas le problème. Se couvrir la tête en public était autorisé, même conseillé, à cause des fortes chaleurs, et on pouvait se couvrir le crâne avec un foulard aussi bien qu’avec un chapeau. Ou bien, on pouvait le cacher dans son porte-feuille réglementaire, 8 X 12 cm, le seul sac autorisé en public, une fois vidé de ses papiers, cartes et monnaies. Bizarrement, bien qu’un simple calcul de probabilités eût dû contredire ce présupposé, personne n’avait jamais douté que le tueur au foulard fût de sexe masculin.
— Rien de neuf. Pas de nouveau meurtre en tout cas. Mais je peux vous apprendre certains détails qui ne sont pas encore parus dans les médias officiels et qui d’ailleurs ne sortiront sans doute jamais. Ce n’est pas forcément très ragoûtant, je préfère vous avertir.
— Quoi donc ? demanda Hannah, accrochée (c’était sans doute le véritable but de la mise en garde du conducteur, songea-t-elle, vaguement amusée).
— Eh bien toutes les victimes, je dus bien toutes, ont été retrouvées entièrement habillées, des pieds jusqu’à la tête. C’est un détail odieux, je sais. Du moins toutes sauf une. Celle-ci a été sans doute tuée à l’arme blanche. Elle a été découpée en tellement de morceaux qu’ils ont eu du mal à reconstituer le corps. On se demande bien pourquoi vu qu’il suffit à la police d’un tout petit échantillon pour établir l’identité. D’après ses empreintes dentaires, elle avait dépassé les cinquante ans.
— Vraiment ? C’est plutôt rare, par ici.
L’autre hocha la tête.
— Et au couteau ? Vous êtes sûr ? demanda-t-elle, bien que l’intégrité du rapport ne pût être mise en doute.
— Ou une autre arme blanche, m’dame, comment voulez-vous faire autrement pour découper quelqu’un ? Et mes sources sont du genre objectif, vous pouvez me croire.
Elle le pouvait, en effet. Ses sources, à n’en pas douter, étaient les autres conducteurs de telemobil ou de telewag, qui étaient partout dans la ville. Et ils ne mentaient ni n’exagéraient les faits à plaisir.
— Et quoi d’autre ?
— Oh, m’dame, je sais pas si je peux vous le dire. C’est vraiment pas joli joli. Je ne voudrais pas que mes bavardages donnent des cauchemars à une petite dame gentille comme vous. Ce tueur au couteau, voyez-vous, il est vraiment répugnant.
Vas-y imbécile ! pensa-t-elle, arrête de me faire languir.
— Je supporterai, le rassura-t-elle, un brin agacée.
Le chauffeur se pencha alors légèrement de son côté et se mit à chuchoter, comme si des enfants avaient été à portée de voix.
— Il lui a fait des choses…
— Il l’a violée ? C’est ça, hein ? Je me disais bien que les infos ne disaient pas tout.
Le conducteur secoua sa grosse tête bien huilée.
— Non, m’dame, le tueur au foulard fait pas ce genre de chose. Mais l’autre, le tueur au couteau, il fait de drôles de choses.
— Donc il l’a violée ? Peut-être qu’il préfère les femmes d’âge mûr, suggéra-t-elle avec un certain espoir.
— Mon avis est qu’il les préfère mortes, surtout.
— Que voulez-vous dire ?
— Les choses qu’il leur fait, il le fait après. Pas avant. Même si j’imagine que ce point n’a pas dû être facile à établir vu l’état dans lequel ils l’ont trouvée, ils ont pu le déterminer. Vous pouvez croire ça, m’dame ? Une dépravation pareille !
Elle eut rapidement la vision d’un homme se soulageant sur un cadavre tout blanc au clair des deux lunes.
— Encore une grande blonde ?
— Plutôt blanche, je dirais, vu son âge. Et plutôt petite.
En entendant cela, elle ne put s’empêcher d’éprouver une bouffée de soulagement égoïste. Ainsi, l’assassin ne s’en prenait pas uniquement aux femmes blondes, très jeunes et de grande taille comme elle. Le conducteur au visage de métal refroidit aussitôt son optimisme.
— Non, vous ne comprenez pas. On pense maintenant qu’il y a deux assassins et non un seul. La méthodologie était trop différente des précédents meurtres. On pense aussi que le meurtre n’a pas eu lieu à l’endroit où les restes ont été retrouvés. Il n’y avait pas assez de sang, vous comprenez. Tout cela sent la mise en scène à plein nez.
— On, c’est vous ou la police ?
— La police. Nous. Les deux. Les nôtres sont nombreux parmi les forces de l’ordre, m’dame. C’est pourquoi on a de si bonnes infos. Parce que si vous attendez le rapport officiel, vous risquez d’attendre encore longtemps pour connaître les détails les plus significatifs. Ils ne voudront pas les sortir dans les médias, de peur d’accentuer la panique. Deux assassins, vous parlez d’une déveine, alors que cette ville n’a pas vu un seul meurtre depuis deux décennies… Du moins, c’est ce qu’on dit.
— Et vous, ça ne vous gêne pas ?
— Vous plaisantez ? C’est une chance incroyable pour nous autres. Nos taux de remplissage ont remonté de cinquante pour cent en quelques semaines. Les gens se sentent plus en sécurité dans les transports en commun. Bien peu ont des véhicules individuels, comme vous savez sûrement. Et puis nous, on leur donne des infos de première main.
Hannah comprit que ce nous englobait tous ses semblables et se demanda s’ils se considéraient vraiment comme une communauté à part entière, la communauté des conducteurs automates, des chiens-robots-policiers et des frigos qui parlent. Mais il avait raison sur un point : ils faisaient de bien meilleurs témoins que les humains, à coup sûr plus fiables. Ils ne se laissaient jamais distraire par leurs émotions, si tant est qu’ils en aient, et ne mentaient jamais.
— Il y a une chose que vous pourriez peut-être m’expliquer. L’un des meurtres a été accompli en plein jour. Comment le meurtrier peut-il se promener dans la rue sans que personne ne le remarque ? demanda-t-elle.
— C’est vrai que l’impossibilité de transporter une arme incognito est un des avantages généralement reconnus au naturisme d’État. Mais d’après les experts, l’assassin pourrait utiliser un petit couteau pliable, dont la lame paraît-il n’est guère plus longue que votre petit doigt. Ça paraît difficile à croire mais c’est pourtant vrai. Pas besoin de tronçonneuse ou de sabre d’abattis pour découper une femme en pièces, juste du savoir-faire et une lame qui coupe bien. Selon les flics, ce pourrait être un boucher ou un chirurgien ou un chasseur. En tout cas, il pourrait très bien cacher ce type de couteau dans son mini sac ou son poing fermé. Ou dans sa bouche.
— Dans sa bouche ?!
— Pourquoi pas. Personnellement, c’est là où je cacherais un tel couteau. Cela vous laisse les deux mains libres et c’est beaucoup plus rapide d’accès que dans un mini sac hermétiquement fermé. De plus, ce sont les sacs qui sont scannés aux entrées des bâtiments publics, pas les bouches.
Hannah ne voulut pas discuter ce point avec le chauffeur, assez effrayant s’il était vrai, mais difficile à prendre au sérieux. Cependant, une idée la frappa soudain.
— Insinueriez-vous par là que l’assassin pourrait être un… (elle allait dire un des vôtres avant de se reprendre)… une machine ?
— Qui sait ? Il nous arrive de subir des dérèglements, des bugs comme on dit. Les erreurs de programmation ne sont pas rares, vous savez. Et puis il est possible que ce ne soit pas une erreur du tout.
— Vous voulez dire qu’une personne aurait programmé volontairement l’un des vôtres pour commettre ces assassinats ? Cela semble une étrange perversion. On dit que le but de l’assassin est d’exercer sa toute puissance et le plaisir qu’il prend dans ce sentiment. Comment peut-on prendre un plaisir de ce genre par procuration ? C’est bizarre, non ?
— Mais une idée des plus intéressantes, vous ne trouvez pas ? De plus, le commanditaire verrait et entendrait tout ce que fait le tueur en temps réel. Exactement comme la police peut voir tout ce que je vois en ce moment si elle le désire. Oh, rassurez-vous, elle ne le désire pas en général. Et elle n’a pas droit au son. Mais de toute façon, il est probable que le dernier meurtre a été commis dans un bâtiment privé puis que l’assassin a transporté les morceaux dans des sacs poubelle. Personne ne remarque ce genre de choses si c’est fait le matin de bonne heure.
En remontant son allée, elle pensait encore à l’assassin, ou plutôt aux deux assassins si le tuyau du conducteur était bon, plus particulièrement à certains détails vraiment horribles que l’autre lui avait fournis. Il rhabillait ses victimes après les avoir tuées. Pouah… quel monstre dépravé il fallait être ! Mais c’était excitant d’une certaine manière. Voilà enfin quelqu’un qui pensait à vous même si c’était avec des intentions atroces. Il y avait si longtemps qu’il ne s’était rien passé dans cette ville, et encore moins dans sa vie. Mais c’était aussi effrayant quand on y songeait un peu trop longtemps. Surtout pour elle. Une femme célibataire, jeune, sans grande famille ni beaucoup d’amis, de condition modeste : tel était le profil des victimes de l’assassin au foulard. Pire encore, si le chauffeur (ou la police) ne se trompait pas, il fallait rajouter à cette liste le fait d’être grande et blonde. Mais cela pouvait n’avoir été qu’une désagréable coïncidence. Après tout, les femmes plutôt grandes et plutôt blondes n’étaient pas rares ici.
Quand l’ascenseur s’ouvrit, elle ne put s’empêcher de vérifier que la cage était vide et que personne n’arrivait derrière elle avant de rentrer, en se souvenant que c’était dans un tel endroit que l’assassin au foulard avait fait sa toute première victime, malgré la caméra. C’était la seule image qu’on avait de lui. Pas d’une grande utilité car l’homme était muni d’un brouilleur de signal qui rendait l’image non pas floue mais carrément fictive. Le bouilleur était d’un nouveau type, très sophistiqué, inconnu ici ; les experts pensaient que l’analyse des images ainsi brouillées prendrait des années avant d’arriver à quelque chose d’exploitable, en admettant que l’assassin n’ait pas eu en plus un masque facial polymorphe, si facile à se procurer pour qui avait de l’argent. Puis elle réalisa que c’était idiot, que l’homme pouvait parfaitement rentrer à n’importe lequel des vingt-deux étages qui la séparaient de son appartement. Quant au cinquième étage, la porte s’ouvrit et qu’un des hommes de ménage, un natif aux yeux vides, s’apprêta à rentrer avec son seau et son balai, elle sortit brusquement et appela l’ascenseur voisin. Cette réaction était bien sûr parfaitement irrationnelle, comme elle se l’avoua presque aussitôt. S’il y avait un point que nul ne contestait, c’est que l’assassin ne pouvait être un natif.