Creepy - Yutaka Maekawa - E-Book

Creepy E-Book

Yutaka Maekawa

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Beschreibung

Agressions, incendie, meurtres... Qui vient troubler la tranquillité de ce quartier résidentiel tokyoïte ?

Creepy (adjectif familier): louche, suspect, qui fiche la frousse, d’horreur, dépouvante.

Takakura mène une vie paisible. Il vient d’emménager avec sa femme dans un quartier résidentiel de Tokyo. Sa profession d’enseignant en psychologie criminelle à l’université lui permet de se lever tard et d’éviter les trains bondés. Un dîner de temps à autre avec son étudiante préférée, sous prétexte de l’orienter sur son mémoire. Une vie paisible donc. Mais un jour, un camarade de lycée, devenu inspecteur, lui demande son expertise sur un cas de triple disparition qui date de huit ans. Rien d’alarmant jusqu’ici, et Takakura lui donne son avis. C’est à partir de là que l’existence routinière du professeur commence à se dérégler : une jeune fille se fait agresser près de chez lui, un voisin au sourire étrangement antipathique et dont on n’a jamais vu l’épouse, un incendie dans la maison d’en face, des meurtres... Takakura a l’étrange intuition que tout cela n’arrive pas par hasard.

Ce best-seller, adapté en juin 2016 par le cinéaste Kiyoshi Kurosawa, a été vendus à 230 000 exemplaires au Japon et a reçu le Prix Jeune talent du Suspens en 2011.

Comme son titre l’indique, ce thriller psychologique qui avance crescendo va vous donner la chair de poule...

EXTRAIT

J’avais regardé ma montre. Il était vingt-et-une heures, trois minutes et quelques secondes. Il n’était pas tard mais c’était désormais devenu assez fréquent de ne croiser personne dans la rue. La zone n’était pourtant pas éloignée de la ville. Un sentiment de malaise m’envahissait à mesure que j’avançais dans la rue. Je sentais une angoisse monter en moi comme si j’avais été pris dans un cauchemar, errant solitaire dans une ville inconnue. J’étais le seul à marcher dehors à cette heure.
Soudain, j’avais entendu un bruit de pas derrière moi.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

L’auteur tisse une véritable toile dans laquelle le lecteur se laisse prendre. Les protagonistes sont nombreux et la chronologie est riche, mais au final les fils se rejoignent et tout s’éclaire... et glace le lecteur ! - Journal du Japon

Véritable thriller psychologique, ce roman policier se dévore. Grâce à la construction de son récit, Yutaka Maekawa parvient à distiller les indices pour rendre son intrigue absolument passionnante et glaçante ! À saluer également le travail de traduction de Sylvain Cardonnel et les éditions d’Est en Ouest pour avoir mis à l’honneur cet écrivain de talent ! - Marianne K., Le Bateau Livre

À PROPOS DE L'AUTEUR

Maekawa Yutaka est né le 28 avril 1951 à Tokyo. Romancier et homme de lettres japonais, professeur de littérature japonaise il se spécialise en littérature comparée et américaine. Après son diplôme de droit, il enseigne au Japon et aux États-Unis. En 2011, le thriller psychologique Creepy remporte le 15e grand prix de jeune auteur de littérature policière japonaise. Sa publication en 2012 marque le début de sa carrière d’écrivain.
Amateur de « promenades gourmandes », il admire Mishima et Truman Capote.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Creepy : terrifiant, effroyable, sinistre

Chapitre premierLe voisin

- 1 -

Il faisait nuit. Tout était calme. Je m’étais éloigné de la gare et je marchais depuis une quinzaine de minutes dans ce quartier pavillonnaire très ordinaire du secteur de Suginami. J’étais repassé devant l’église chrétienne. Une lampe à l’extérieur éclairait quelques feuilles placardées sur un panneau d’affichage : messe dominicale, conseil d’administration de l’église chrétienne du Japon, conférence de Senboku Kiyotoshi : « Vérité sur l’Évangile selon Matthieu ». J’avais dépassé l’église et je m’étais engagé dans la pente qui allait se poursuivre sur une distance d’environ deux cents mètres. Les lanternes extérieures des maisons, qui se succédaient les unes après les autres, de même que les rares lueurs qui filtraient par les fenêtres, rendaient les ténèbres vers lesquelles je me dirigeais plus profondes. J’avais regardé ma montre. Il était vingt-et-une heures, trois minutes et quelques secondes. Il n’était pas tard mais c’était désormais devenu assez fréquent de ne croiser personne dans la rue. La zone n’était pourtant pas éloignée de la ville. Un sentiment de malaise m’envahissait à mesure que j’avançais dans la rue. Je sentais une angoisse monter en moi comme si j’avais été pris dans un cauchemar, errant solitaire dans une ville inconnue. J’étais le seul à marcher dehors à cette heure.

Soudain, j’avais entendu un bruit de pas derrière moi.

– Un instant, je vous prie.

J’avais tressailli et je m’étais retourné. Un flot de lumière provenant d’une puissante lampe torche avait inondé mon visage. C’étaient deux policiers en uniforme.

– Vous habitez le quartier ?

Des deux policiers, le plus grand avait posé la question. Le ton était courtois mais ferme.

– Oui, tout à fait. J’habite la seconde maison après le croisement. Là-bas, sur la droite. Mon nom est Takakura.

– Nous sommes désolés de vous importuner mais voulez-vous nous montrer le contenu de votre sac ?

C’était le second policier qui venait de parler. Le ton de sa voix était plus avenant.

Des bribes d’articles du Code de la sécurité nationale m’étaient revenues en mémoire, lesquelles précisaient les circonstances où la loi autorisait un fonctionnaire de police à procéder à ce genre d’intervention. « Comportement suspect laissant à supposer sur la foi d’informations périphériques être en présence d’un crime dont la présomption sera dûment justifiée. » Laissais-je supposer cela ? Je ne pensais pas avoir de « comportement suspect ». En ce cas, disposaient-ils « d’informations périphériques » que je n’avais pas ? Ou bien était-ce parce que je marchais, seul, la nuit, dans une rue absolument déserte ?

Il n’était pourtant pas si tard.

– Je vous en prie, avais-je répondu.

J’avais entrouvert mon sac bandouillère couleur thé qui ne contenait pas grand chose ce jour-là : un téléphone portable, un dictionnaire électronique, deux livres en anglais. C’était tout.

– Nous vous remercions.

Ils n’avaient jeté qu’un vague coup d’œil à mon sac et aucun des deux n’avait pris la peine d’en examiner le contenu.

– Il est arrivé quelque chose ?

– Oui, on nous a signalé une tentative d’agression. Cela s’est produit hier.

C’était le policier de grande taille qui m’avait répondu. Je n’avais pas cherché à en savoir davantage et je m’étais remis à marcher vers chez moi.

– Nous sommes désolés de vous avoir importuné. Rentrez prudemment chez vous, avais-je entendu les policiers dire dans mon dos.

J’avais ouvert le portillon en fer forgé devant ma maison et à l’instant où j’allais faire un pas vers l’intérieur, la lanterne au-dessus de l’entrée de la maison de mon voisin s’était allumée. La porte s’était ouverte, Nishino était apparu. Il sortait récupérer l’édition d’un journal du soir dans la boîte aux lettres.

– Bonsoir !

C’était ainsi qu’il m’avait adressé la parole.

– Bonsoir à vous, avais-je répondu comme il m’offrait ce merveilleux sourire antipathique auquel il semblait s’être lui-même accoutumé.

Nishino s’était approché de moi en faisant deux ou trois pas dans ma direction. Moustache parfaitement taillée et paire de lunettes à monture dorée. C’était sa marque de fabrique. Un homme d’âge moyen plutôt élégant. Membre administrateur de l’Association Orient. Je me souvenais du titre figurant sur sa carte de visite. Il nous l’avait remise lorsque nous avions accompli, ma femme et moi, la rituelle visite de politesse destinée à nous présenter après notre emménagement, au mois de mars de cette année. Que pouvait être l’Association Orient ? Une organisation dépendant d’un ministère ? D’une officine publique ? Une structure paragouvernementale ? Je n’en avais aucune idée. Je n’avais encore jamais rencontré la femme de Nishino. Il semblait y avoir des raisons à cela mais je ne lui avais encore rien demandé à ce sujet. Nishino semblait en tout cas avoir la charge d’un fils lycéen et d’une fille encore collégienne.

– N’auriez-vous pas été retenu par la police, là-bas ?

Nishino m’avait posé la question en souriant benoîtement comme si nous avions été en train de parler de tout et de rien. Nous nous faisions face par dessus la petite haie végétale. J’apercevais derrière lui sa voiture rose saumon. C’était, paraît-il, une Toyota Platz mais pas un modèle très récent et, comme ni ma femme ni moi-même n’avions un quelconque intérêt pour les voitures, nous étions incapables de nous prononcer sur le fait de savoir si l’ancienneté de cette voiture lui conférait une valeur particulière. Quoi qu’il en soit, il était exact qu’il nous arrivait fréquemment de le voir s’éloigner au volant de ce véhicule.

– Si, effectivement, pourquoi ?

– Moi aussi, ils m’ont interpellé ! Peu de temps avant vous...

– Il y a eu une tentative d’agression, avais-je expliqué.

– Oui, il semblerait. C’est ce que m’a dit le policier qui m’a interrogé. Une collégienne qui rentrait des cours du soir aurait été agressée dans la pente par un homme d’âge moyen. L’homme l’aurait stoppée en l’agrippant par derrière et l’aurait fait chuter de vélo. La jeune fille s’est débattue de toutes ses forces et elle est parvenue à lui échapper en abandonnant son vélo. Elle s’en tire avec quelques écorchures aux genoux et une blessure sans gravité à la tête. Cette histoire n’en donne pas moins froid dans le dos. Depuis, les policiers contrôlent systématiquement tous les hommes d’âge moyen passant dans la rue ! Nous, des hommes d’âge moyen ! C’en est presque insultant, ne trouvez-vous pas ? Ah, mais je m’emporte. Veuillez m’excuser, professeur. Vous n’êtes pas d’ailleurs pas si âgé…

Nishino m’avait donné du « professeur ». Professeur à la faculté des Lettres de l’Université Tôraku. C’était mon titre professionnel. Mon domaine de spécialité était la psychologie criminologique. Je jouissais d’une certaine notoriété dans le pays car il arrivait que des télévisions ou d’autres médias me demandent mon opinion lorsqu’une affaire criminelle sortant de l’ordinaire défrayait la chronique. J’avais quarante-six ans. J’étais précisément ce que désigne l’expression « homme d’âge moyen ». Sans doute à peine plus jeune que Nishino, bien qu’honnêtement, j’aurais été incapable de lui donner un âge avec certitude. Il ne devait pas être si vieux puisqu’il avait un fils lycéen et une fille collégienne, même s’il donnait dans le même temps l’impression d’être un peu trop âgé pour avoir encore des enfants de cet âge. Comme nous discutions, j’avais senti une puissante odeur de Vitalis qui exhalait de sa personne. C’était une lotion capillaire très en vogue dans les années soixante-dix. Cela dénotait un Nishino très soigné mais cela pouvait aussi donner l’impression d’avoir affaire à un homme d’âge moyen étrangement immature.

– Détrompez-vous, je suis précisément un homme d’âge moyen ! Même si je n’ai plus l’énergie suffisante pour m’en prendre à une collégienne ! avais-je dit.

J’avais aussitôt regretté la légèreté de ma remarque. Une plaisanterie aussi ridicule lancée dans une salle de classe à l’université n’aurait réussi qu’à m’attirer les sarcasmes navrés de mes étudiants. Nishino, quant à lui, avait eu un éclat de rire qui m’avait paru tout à fait disproportionné.

- 2 -

Le lendemain, j’étais sorti donner mes cours à l’université. J’avais des cours en deuxième et troisième heures, rien en quatrième, puis mon séminaire de psychologie criminologique en cinquième heure. Le privilège de ma profession était de ne presque jamais être obligé de me lever tôt le matin. L’université appréciait que nous plaçions dans la mesure du possible des cours en première heure mais il ne dépendait que de la bonne volonté des enseignants de répondre favorablement à cette demande. La réalité était qu’en dehors de ceux de professeurs d’un certain âge aimant se lever tôt, très peu de cours étaient assurés en première période. Je n’étais pas incapable de me lever tôt mais je supportais mal la promiscuité des trains bondés. Je me félicitais aussi que mon statut social m’évitât de courir le risque d’une accusation d’attouchements non consentis que pouvait vous valoir le simple fait de prendre un train aux heures de pointe ! Ce type d’affaires défrayaient la chronique ces derniers temps et elles reposaient le plus souvent sur de fausses accusations. C’était à cela que je songeais paresseusement ce jour-là dans le train, sans doute en réaction avec le fait d’avoir été interrogé par la police la veille au soir.

– Professeur, vous décidez quoi pour ce soir ?

C’était Owada qui m’avait interpellé dans le couloir à la fin du séminaire. Lui et d’autres étudiants allaient dîner ensemble et il voulait savoir s’ils pouvaient ou non compter sur ma présence. Huit étudiants, en troisième ou quatrième année, étaient inscrits à mon séminaire. Une petite troupe facile à mobiliser. Les soirées n’étaient jamais prévues à l’avance, elles se décidaient en général au dernier moment en fonction des disponibilités des uns et des autres. Mes étudiants sortaient souvent ensemble même si je ne les accompagnais pas. Owada n’oubliait cependant jamais de me solliciter car ma participation signifiait une « aide financière ». Owada était un peu le leader du groupe.

– Pas ce soir, avais-je dit. J’ai un article à terminer. La date de remise de mon papier approche dangereusement.

Owada avait eu un instant l’air désappointé. Ma non-participation le forçait à se rabattre sur un établissement de seconde zone.

En réalité, j’avais donné ce jour-là rendez-vous à Rinko Kageyama dans mon bureau. Rinko était une étudiante de mon séminaire qui rédigeait un mémoire sous ma direction et nous devions parler de ses recherches. C’était l’unique raison de mon empêchement mais je n’en avais rien dit à Owada. Je n’avais pas eu l’intention de mentir. Il était exact qu’approchait la date de remise de mon article pour une publication dans le bulletin de la société savante à laquelle j’appartenais. Ces derniers temps, de retour chez moi, j’y consacrais mes soirées et une partie de mes nuits.

Parmi mes étudiants de séminaire, Rinko était la plus studieuse. Elle demandait à me rencontrer environ deux fois par mois afin que je surpervise l’avancée son mémoire. Elle devait le déposer en mars de l’année prochaine. Rinko n’était pas semblable à ses camarades de promotion qui pensaient qu’il suffisait de copier-coller un travail quelconque pour bâcler leur mémoire de sortie. Elle était une exception. Je faisais mon possible pour répondre à ses sollicitations.

Le problème était que Rinko Kageyama était de surcroît une étudiante ravissante. Lorsque l’heure le permettait encore, il nous arrivait de dîner ensemble après nos rendez-vous « pédagogiques ». Je ne nierais pas que ces moments représentaient pour moi un petit plaisir secret. J’éprouvais cependant un certain embarras à sortir en compagnie de Rinko alors qu’Owada organisait une soirée où il conviait systématiquement tous les étudiants du séminaire. Cela expliquait sans doute la raison pour laquelle je n’avais pas évoqué devant lui mon rendez-vous avec Rinko.

Les participants aux soirées organisées par Owada n’étaient jamais les mêmes. Avec la crise économique, les étudiants consacraient beaucoup de temps à la recherche de l’emploi qu’ils occuperaient à leur sortie de l’université. S’il était vrai qu’Owada prenait le plus souvent en charge l’organisation des soirées, il était à peu près le seul à participer systématiquement à toutes. Nous étions début novembre et il n’avait pas encore obtenu la moindre promesse d’embauche. Cela ne semblait pas le préoccuper beaucoup. Sa famille avait de l’argent et il se disait qu’il ne serait pas dans le besoin s’il ne trouvait pas de boulot. Quoi qu’il en soit, Owada était d’un caractère insouciant et l’énergie qu’il consacrait à la recherche d’un emploi était équivalente à celle qu’il consacrait à la rédaction de son mémoire de fin d’études. Owada n’avait quasiment jamais sollicité mes conseils.

Ce jour-là, après avoir passé deux heures dans mon bureau à discuter de son travail, Rinko et moi étions allés dîner au Café italien situé dans un hôtel non loin de Shibuya. Il était déjà un peu plus de vingt-et-une heures. Owada et les autres devaient être en train de boire dans un izakaya1, près de l’université, dans le quartier de Shinjuku.

– Il se fait un peu tard pour se joindre au groupe. J’ai un article à terminer et je dois encore y passer du temps ce soir. Veux-tu rejoindre la bande ou préfères-tu dîner rapidement avec moi ?

Nous avions quitté mon bureau. Je lui avais fait cette proposition en lui laissant prudemment le choix. Rinko n’avait pas hésité une seconde.

– Je préfère dîner avec vous. Moi non plus, je ne tiens pas à retrouver Owada et les autres. Cela se termine toujours très tard…

Le nom de l’établissement dans lequel nous étions entrés comportait le mot « café ». Il était situé dans le hall d’un grand hôtel mais c’était, en réalité, un restaurant assez luxueux. Pas un endroit où réunir une bande d’étudiants. Cette pensée me soulageait et c’était probablement pour m’épargner la crainte de tomber par hasard sur Owada et d’autres de mes étudiants que j’avais choisi le quartier de Shibuya plutôt que celui de Shinjuku.

Après nous être installés à une table, je regardai Rinko assise en face de moi. Elle portait un chemisier rose sous un gilet blanc, un short à rayures rouges sur une paire de collants noirs. Une allure tout à fait ordinaire de nos jours pour une étudiante. La courbure de son nez soulignait la noblesse de son visage. Elle était assez grande et donnait une impression de minceur. La forme de ses cuisses sous le collant était en revanche très féminine. Ses jambes étaient éblouissantes.

– Tu dois être soulagée d’avoir fini par trouver un emploi, n’est-ce pas ?

Nous avions trinqué avec un verre de vin blanc. Il y avait deux semaines environ que Rinko avait obtenu une promesse d’embauche, un emploi dans une entreprise agroalimentaire de taille moyenne. Rinko ne buvait ordinairement pas d’alcool mais je l’avais incitée ce soir-là à commander un verre de vin pour fêter cette promesse d’emploi. C’était la première fois que nous évoquions son avenir. Certains étudiants n’ayant pas encore obtenu la moindre proposition de travail, c’était un sujet que j’évitais d’aborder dans le cadre du séminaire.

– Oui, je vous remercie. Mais à la vérité, j’aurais préféré une autre entreprise…

Elle avait répondu à ma question sur un ton très poli, comme à son habitude. Cette manière de s’exprimer n’était pas très caractéristique des jeunes filles de son âge. Je supposais qu’elle n’avait pas ce ton lorsqu’elle discutait avec des camarades ou son petit ami mais je ne parvenais pas à m’imaginer Rinko s’exprimant d’une autre manière.

– Tu avais finalement envoyé ton cv à combien de boîtes ?

– Je ne m’en souviens pas exactement. Un peu plus d’une trentaine, je pense. Mais je n’ai obtenu qu’une seule et unique proposition.

– C’est bien dommage. Mais qu’y faire ?

La situation du marché de l’emploi était difficile et nombreux étaient les étudiants qui s’estimaient chanceux d’avoir reçu ne serait-ce qu’une proposition. Je dois avouer que j’avais été soulagé d’apprendre que Rinko en avait obtenu une. Ce soulagement était toutefois d’une nature un peu différente, il n’était pas uniquement provoqué par la responsabilité que j’éprouvais en tant qu’éducateur à l’égard de mes étudiants.

– Tu vas pouvoir te consacrer pleinement à ton mémoire, avais-je dit en portant à ma bouche une fourchette des goûteux spaghettis à la sauce de homard que j’avais commandés. Rinko avait pris la même chose. Je l’avais un peu encouragée lorsque j’avais remarqué la réticence sur son visage en découvrant les prix sur la carte. Il fallait fêter ça !

– Oui, je suis soulagée mais inquiète. Je me demande si je parviendrai à terminer mon mémoire. Vos remarques sur le titre de mon travail sont justes. Vous avez raison. Je dois le modifier.

Rinko était d’un naturel inquiet mais elle était dans le même temps très entêtée.

« Crime et anomie, une analyse du cas 150. » Le titre de son mémoire m’était revenu à l’esprit. Son étude utilisait le concept d’anomie (absence de valeurs ou de lois) élaboré par Émile Durkheim dans son livre Le suicide pour proposer une analyse des crimes commis par le tueur en série Sôkichi Furutani. La police avait enregistré l’affaire sous le nom de « cas 150 » mais elle était plus connue sous l’appellation de « L’affaire du ferrailleur », car le tueur avait été un brocanteur. Furutani avait assassiné huit personnes, la plupart employées dans des entreprises de construction. Il les avait tuées à mains nues ou bien à coups de hache, la géographie de ses crimes s’étendait de la province du Kyushu jusqu’à la région du Kinki.

Il était évident que cette affaire n’était pas sans lien avec l’anomie qui avait régné dans le Japon d’après-guerre. Je lui avais cependant recommandé de modifier le titre de son mémoire, car s’il agissait en apparence d’un cas classique de vol avec violences graves. La particularité de cette affaire, singulière de par le nombre de victimes, était le motif animant Furutani quand il passait à l’acte. Pris de fureur, il tuait si on avait le malheur de refuser de lui donner à manger. L’affaire s’était produite pendant ce qu’on avait appelé le « Miracle économique japonais », une période de forte croissance économique qui avait vu se creuser rapidement le fossé entre opulents et indigents.

Ce n’était pas un sujet choisi ordinairement par une étudiante. Rinko s’était prise d’intérêt pour le « cas 150 » après que je l’ai évoqué au cours d’un séminaire. J’avais beaucoup de mal à comprendre ses raisons et c’était précisément ce qui me plaisait en elle.

– Oui, d’autant que ce tu écris est tout à fait intéressant. Il suffira d’adapter le titre au contenu. Ce sera moins fastidieux que de devoir tout réécrire en ce sens. Ne crois-tu pas qu’il soit plus simple de modifier le titre ? Par exemple « Criminalité et miracle économique japonais. » Rien ne t’empêche d’aborder la question de l’anomie dans un développement au cours de ton travail. Le « cas 150 » contient en effet des éléments relevant de la criminalité anomique, c’est indubitable.

Je faisais de mon mieux pour encourager Rinko qui m’écoutait en acquiesçant. Elle avait l’air soulagée. Nous avions continué à manger un moment en silence. Puis, comme si je m’en souvenais brutalement, je lui avais dit :

– Peut-être aurais-tu préféré participer à la soirée organisée par Owada ?

– Mais pas du tout. Owada fait des fêtes toutes les semaines, et puis…

Rinko s’était interrompue.

– Et puis quoi ? avais-je demandé, la priant de continuer.

– Il… il m’envoie quelquefois d’étranges SMS où il me demande de sortir avec lui. Il me harcèle…

– Voilà qui est très inattendu.

J’étais sincère. Je n’étais pas autrement étonné que des hommes s’intéressent à Rinko mais Owada ne donnait pas l’impression d’être un garçon particulièrement entreprenant. Il me faisait plutôt l’effet d’être d’un caractère assez… indifférent.

– Et qu’éprouves-tu pour lui ? avais-je demandé en souriant.

C’était la première fois que je lui posais une question directe sur ses rapports avec les garçons. J’étais tendu et j’avais ressenti un léger pincement dans la poitrine.

– Ce n’est pas vraiment mon genre. Les garçons sans objectif bien défini dans la vie ne m’attirent pas. Il n’a même pas encore trouvé de boulot !

– On dit qu’il n’est pas dans le besoin et que sa famille est suffisamment fortunée.

– Je sais. Ses parents tiennent un ryokan2 important à Mito dans la préfecture d’Ibaraki. Il devra prendre leur succession. Il m’a dit qu’il n’avait pas besoin de trouver de travail et qu’il s’en moquait même.

– En ce cas, je pense avoir compris ! Ne crois-tu pas qu’il aimerait faire de toi la patronne de cette auberge ?

C’était une plaisanterie. J’avais conscience qu’elle n’était pas des plus fines.

– N’y songez pas ! Je préfère encore finir comme secrétaire dans un bureau, avait répondu Rinko d’un air faussement pincé.

Je sentais toutefois que ma blague ne l’avait pas réellement contrariée.

– Te connaissant comme je te connais, tu dois avoir un petit copain plus sérieux, n’est-ce pas ?

L’alcool me montait-il à la tête ? Que me prenait-il de lui demander une chose aussi indiscrète ? J’avais déjà vidé mon verre de vin. Rinko n’avait pour ainsi dire pas touché au sien.

– Je n’ai pas de petit ami, avait-elle répondu sèchement.

Je n’avais pas eu l’impression qu’elle mentait.

– Vraiment ?

– Oui. Il y a un homme qui me plaît mais je ne semble pas du tout l’intéresser...

Elle avait été sur le point d’ajouter quelque chose mais elle avait ravalé ses paroles. Cela ne te regarde pas, semblait me susurrer quelqu’un à l’oreille. J’éprouvais probablement un léger sentiment de jalousie à l’égard du petit copain de Rinko, que je n’avais pourtant jamais vu ! Un sentiment de jalousie dépourvu de signification chez un homme d’âge moyen. Dire qu’il existait en ce monde des hommes capables de ne manifester aucun intérêt pour une femme telle que Rinko ! J’en avais presque oublié Owada. Je n’avais toutefois pas envie de revenir sur ce sujet qui, tout compte fait, ne me concernait pas davantage. Rinko et Owada obtiendraient leur diplôme de fin d’études dans quelques mois et voilà tout.

Nous avions regardé notre montre. Il y avait maintenant plus d’une heure que nous avions pénétré dans ce restaurant. Je faisais attention lorsque je dînais en tête-à-tête avec une étudiante à ne pas m’attarder trop longtemps. Nous vivons à une époque où il en faut peu pour être accusé de harcèlement, qu’il soit sexuel ou académique. Je ne pensais pas Rinko capable d’une telle chose mais je préférais rester prudent. Nous avions fini de manger. J’avais rapidement mis la main sur l’addition posée sur la table.

- 3 -

Le bruit de la pluie m’avait réveillé. Ma femme n’était plus dans le lit voisin du mien. J’avais regardé dehors par la fenêtre de la chambre. Il faisait sombre. La pluie battait la vitre. Des flaques se formaient sur le sol. J’avais jeté un œil sur le réveil. Dix heures cinq. Hier soir, j’avais regagné la maison peu après vingt-trois heures. Il ne pleuvait pas encore. J’avais même aperçu quelques étoiles. J’avais poursuivi la rédaction de mon article pendant trois heures environ. La pluie avait dû se mettre à tomber au petit matin après que je me sois couché.

J’étais descendu au rez-de-chaussée.

– Bonjour, avait dit ma femme comme je pénétrais dans le séjour.

Je l’avais saluée en retour et je m’étais assis sur une chaise à la table de la salle à manger. J’avais chaussé une paire de lunettes de lecture, de celles qui s’achètent sans ordonnance. Je m’étais emparé de l’édition du journal Asahi posée sur la table et j’avais commencé à le parcourir. Je ne portais pas de lunettes mais ma vue ayant commencé à baisser, j’en avais besoin uniquement pour lire. Au bout d’un moment ma femme m’avait apporté une tasse de café accompagnée d’un toast. C’était un matin comme les autres.

– Tu es rentré à quelle heure hier soir ? avait demandé ma femme qui dormait déjà lorsque j’étais rentré.

Ma femme et moi nous comprenions sans avoir besoin de beaucoup nous parler. Et sans doute parce que nous n’avions pas eu d’enfant, aucun de nous ne cherchait à contrôler les temps de liberté dont pouvait avoir envie de disposer l’autre. Lorsque je rentrais après vingt-trois heures, ma femme dormait. C’était comme ça.

– Il devait être un peu plus de onze heures.

– Encore une soûlerie ?

– Un étudiant vient d’obtenir une promesse d’embauche et les autres membres du séminaire ont voulu fêter ça. Tu n’as pas idée de la quantité d’alcool qu’un étudiant est capable d’absorber !

L’heure de mon retour, la « fête » en l’honneur d’une promesse d’embauche, le fait que j’avais bu en compagnie, tout était exact. Il était tout à fait exact d’une manière générale que les étudiants boivent beaucoup. Mais l’emploi intentionnel du pluriel était mensonger s’il fallait qualifier ma réponse de mensonge. Pour quelles raisons susciter d’inutiles soupçons dans l’esprit de ma femme en insistant sur le fait que j’étais sorti uniquement en compagnie de Rinko ?

– C’est une bonne nouvelle, cette promesse d’emploi, n’est-ce pas ? avait dit ma femme en souriant.

Elle s’était cambrée imperceptiblement en arrière, sa poitrine avait sailli légèrement. Ma femme venait d’avoir quarante ans. Elle avait six ans de moins que moi. Lorsqu’elle souriait, de petites rides se formaient autour de ses yeux.

– Euh… oui, avais-je acquiescé d’une manière ambigüe.

– Ah ! J’allais oublier ! Il paraît que l’auteur de la tentative d’agression a été arrêté. C’est un homme de vingt-huit ans habitant dans l’immeuble à côté, au premier étage.

La maison de Nishino se trouvait à l’est de la nôtre. L’immeuble de deux étages quant à lui était à l’ouest, plus exactement, situé de l’autre côté de la rue, à une trentaine de mètres de chez nous. Nous ne connaissions évidemment aucun des habitants de cet immeuble. Ce n’est pas rare lorsque l’on vit dans une grande métropole. Le voisinage était surtout composé d’habitations individuelles. C’était un quartier calme et secret. La présence de cet immeuble y était en réalité insolite. Les Tanaka, une mère et sa fille, occupaient la maison en face de la nôtre. Un terrain vague s’étendait devant la maison de Nishino. Ce qui fait qu’en comptant la demeure de Nishino, cette portion du quartier ne comprenait que trois maisons et la présence de cet immeuble nous isolait des autres maisons.

– Qui t’a raconté cette histoire ?

– La voisine d’en face, la fille Tanaka. Elle m’a annoncé la nouvelle ce matin lorsque nous avons bavardé en sortant nos poubelles.

Nous l’appelions la fille Tanaka, mais la fille était déjà une respectable et élégante dame de près de soixante-dix ans. Elle habitait avec sa mère, une femme de quatre-vingt-dix ans passés, qui ne se déplaçait plus qu’en chaise roulante. Une personne âgée qui s’occupe d’une autre encore plus âgée qu’elle et dépendante, un cas classique de nos jours. Nous ne leur connaissions pas d’autres visites en dehors d’une aide-soignante qui passait régulièrement. Elles vivaient seules et étaient discrètes.

– La fille Tanaka t’a bien précisé que l’homme avait vingt-huit ans ?

– Oui, tout à fait. C’est curieux car notre voisin avait parlé d’un homme d’âge moyen… Ça fait une sacrée différence ! À vingt-huit ans, on est encore un jeune homme !

– Peut-être que du point de vue d’une collégienne, un homme approchant la trentaine est déjà un homme d’âge moyen ! Et puis, comme tout s’est passé très vite, elle n’a sans doute pas eu le temps de bien voir son agresseur.

J’avais dit cela un peu comme si j’avais voulu essayer de justifier ce que m’avait dit Nishino. Nous avions été interrogés l’un et l’autre à peu de temps d’intervalle par des agents en uniforme et Nishino en avait peut-être déduit, un peu rapidement, que la police recherchait un homme d’âge moyen. ll était également possible que l’officier de police l’ayant interrogé ait lui-même employé l’expression « homme d’âge moyen ». Mais avant cela, une chose m’avait subitement tracassé : comment Nishino avait-il pu savoir que j’avais été également interrogé par la police ? Cette question m’avait brusquement traversé l’esprit. J’avais pensé aussitôt au balcon à l’étage de sa maison, d’où il devait être possible d’observer la pente sur toute sa longueur. Nishino m’avait probablement aperçu depuis ce balcon en compagnie des deux policiers.

– Tu crois ?

Ma femme avait un caractère généreux. Elle était toujours très positive. Ce n’était pas le genre de femme à pinailler sur les détails. Je ne la sentais toutefois pas convaincue.

– Eh bien tu sais, notre voisin est un bien curieux personnage !

Ma femme avait changé le sujet de notre conversation. Elle avait dû subodorer que j’étais en train de penser à Nishino.

– Figure-toi qu’après avoir sorti les poubelles, je suis retournée à la cuisine pour faire la vaisselle. Je l’ai aperçu par la fenêtre qui accompagnait du regard sa fille partant au collège. Eh bien, ce monsieur Nishino, il était dans la rue sans parapluie et il regardait sa fille qui s’éloignait avec son parapluie sous la pluie. Il y est resté un long moment. Au moins dix minutes. Sous la pluie et sans parapluie ! On ne distinguait même plus la silhouette de sa fille depuis un bon moment. Il était trempé. Les cheveux mouillés comme s’il sortait du bain ! J’en étais mal à l’aise pour lui. C’est sûr que ce doit être une source d’inquiétude lorsqu’on est le papa d’une collégienne de savoir qu’une tentative d’agression s’est produite dans le quartier, tu ne crois pas ?

– Oui, tu as sans doute raison.

J’avais acquiescé pour ne pas la contredire mais je n’avais pas trouvé cette interprétation très convaincante. Un père trempé jusqu’à l’os protégeant du regard sa fille s’éloignant sur le chemin de l’école. L’image n’avait a priori rien d’extravagant mais je n’avais pas pu m’empêcher de penser que ce comportement avait une autre explication. Ce n’était qu’une intuition, je ne disposais d’aucun élément concret pour l’étayer.

– Je me demande ce qui a pu arriver à sa femme ? Estelle morte d’une maladie ? Ou bien…

– Qu’est-ce que cela peut bien te faire, les gens ont tous leurs secrets et leurs histoires.

– Oui, c’est vrai, tu as raison...

Ma femme n’avait pas insisté.

– À quelle heure dois-tu partir aujourd’hui ?

– Je pense quitter la maison vers quatorze heures. La réunion des professeurs commence à quinze heures.

– Tu as vraiment déniché un chouette boulot ! La flexibilité des horaires, c’est épatant !

Flexibilité des horaires ? L’expression avait déjà un peu vieilli : « aménagement des heures de travail en fonction duquel l’employé choisit lui-même l’heure de début et de fin de sa journée de travail. » C’était effectivement une des raisons qui m’avait poussé à vouloir devenir enseignant. J’avais encore pensé à Nishino qui semblait également bénéficier d’horaires flexibles. Il m’était arrivé de le voir sortir sur les coups de treize heures en costume cravate. S’il partait parfois à pied, la plupart du temps, c’était au volant de sa Toyota Platz, qu’il conduisait lui-même. Se rendait-il en voiture jusqu’à son lieu de travail ? Ou bien prenait-il un train après avoir laissé sa voiture sur un parking ? Je n’en avais aucune idée. Je n’avais jamais vu personne venir le prendre et j’ignorais où il travaillait.

En résumé, dans le petit périmètre qui regroupait nos trois maisons, il y avait deux foyers où des hommes bénéficiaient d’horaires flexibles et un foyer de personnes âgées, une fille et sa mère, lesquelles ne mettaient pour ainsi dire jamais le nez dehors. C’était un voisinage qui se fréquentait peu. Je ne savais quasiment rien sur mon voisin Nishino et pas davantage sur les Tanaka.

- 4 -

J’avais cherché Nogami du regard. Je venais d’entrer dans un coffee-shop situé au rez-de-chaussée, dans le hall du Keio Plaza Hotel de Nishi-Shinjuku. L’endroit était pratique car mon université était également située dans ce quartier. J’avais fini par l’apercevoir qui me faisait des signes de la main, sur la gauche, dans un coin, au fond de la salle.

– Merci d’avoir bien voulu prendre le temps.

C’est avec ces mots que Nogami m’accueillit en restant assis à sa table. Je l’avais revu une semaine plus tôt à l’occasion d’une réunion de l’Amicale des anciens élèves du lycée que nous avions fréquenté. Mais cela faisait bien trente ans que nous ne nous étions pas vus. Nous avions échangé nos cartes de visite. Nogami était devenu chef-inspecteur affecté au premier bureau des enquêtes de l’Agence nationale de Police. Je l’ignorais. Nogami, lui, avait eu l’occasion de me voir à plusieurs reprises à la télévision et il connaissait donc ma profession. C’était lui qui m’avait téléphoné pour me dire son souhait me rencontrer pour raison professionnelle. Nous n’étions pas particulièrement proches au lycée. Nogami n’était pas un élève très sérieux, je l’étais beaucoup plus que lui. Aussi le groupe de lycéens que je fréquentais différait radicalement de celui qu’il cotoyait.

Il était un peu plus de treize heures. On était pourtant en semaine, mais un grand nombre de clients déjeunaient encore. Nous avions bavardé en mangeant. La conversation avait été au début une sorte de prolongement de la dernière réunion de l’Amicale des anciens élèves. Ce jour-là, j’avais revu beaucoup de monde en un temps très court et les conversations avaient été de fait assez succinctes. Nogami et moi n’avions d’ailleurs eu qu’un échange très superficiel. Nous avions d’abord évoqué le parcours d’anciens camarades avant d’en venir au sujet pour lequel Nogami avait souhaité me rencontrer.

– Tu as toujours travaillé au siège de l’Agence ?

– Non, j’ai longtemps été affecté au commissariat de Kôjimachi. Puis j’ai été nommé au siège. D’abord à la section en charge du crime organisé.

– Les yakuza ?

– Oui, un travail très… physique ! Et puis, il y a deux ans, j’ai obtenu ma mutation au premier bureau des enquêtes. Comme tu le sais, c’est le bureau qui s’occupe des crimes de sang. Question méchanceté, les méchants se ressemblent mais il en existe tant de différentes sortes que cela en devient perturbant !

Nous avions pris un café après le déjeuner. Sentant que Nogami allait en venir au sujet qui le préoccupait, j’avais pris les devants :

– Alors, pourquoi voulais-tu me voir ?

Nogami avait bu une gorgée de café et il avait lentement commencé à parler.

– Je pense que tu te souviens de l’affaire de la disparition de trois membres d’une même famille dans un lotissement près la rivière Tamagawa, dans la ville d’Hino. C’est une affaire qui remonte à environ huit ans.

J’avais acquiescé. L’affaire n’était pas célèbre au point que personne dans le pays n’en ignorât l’existence mais elle n’était pas pour autant connue uniquement du spécialiste en psychologie criminologique que j’étais réputé être. Les médias avaient certainement été très réactifs lorsque l’affaire avait été révélée. Mais depuis, d’autres affaires plus mystérieuses avaient accaparé leur intérêt. Le souvenir d’une histoire vieille de huit ans s’était émoussé. Peu de gens s’en souvenaient aujourd’hui. Moi-même, je n’en avais en mémoire que les grandes lignes et j’avais oublié bien des détails.

– J’ai été chargé de cette affaire. Un effet de la suppression de la prescription en matière d’assassinats. L’Agence nationale de Police a décidé de « ranimer » un certain nombre d’affaires en sommeil.

Cela signifiait-il que les hautes sphères de l’Agence nationale de Police avaient estimé que les trois personnes disparues avaient été assassinées ? S’il était exact qu’aucune n’avait jamais été retrouvée, il n’en restait pas moins difficile de les déclarer vivantes ou mortes. Bref, d’après Nogami, les hautes sphères de l’Agence nationale de Police ne se réjouissaient pas nécessairement de l’abandon de la durée de prescription. Cela m’avait paru surprenant au premier abord mais j’avais compris pourquoi en écoutant les explications de Nogami. Du point de vue de l’Agence nationale de Police, où le manque de personnel était devenu criant, l’abandon des poursuites dans les affaires criminelles passé un délai de quinze ans était une sorte de mal nécessaire. Il était désormais impossible de quantifier la charge de travail que représentait la volonté de poursuivre les enquêtes jusqu’à la fin des temps.

J’avais toujours été opposé à cette décision. La prescription a un effet, certes limité, dans la prévention des erreurs judiciaires. Il est évident qu’avec le temps, la valeur des preuves matérielles et celle des témoignages perd en qualité. On ne pouvait nier que la police scientifique avait fait des progrès, concernant essentiellement les analyses ADN, mais cela représentait également un danger. La fiabilité des tests ADN s’était fortement accrue mais il n’en restait pas moins vrai que c’étaient toujours des hommes qui les effectuaient, que c’était des hommes qui traitaient les informations. On ne pouvait donc jamais exclure un risque d’erreur ou de malveillance. Même du point de vue des familles des victimes, il était clair que personne ne pouvait se réjouir qu’un innocent puisse être condamné à la place d’un assassin. Ne souhaitant cependant pas mêler Nogami à ce débat théorique et juridique, je l’avais écouté parler en me gardant de lui faire part de mes ratiocinations.

L’affaire avait débuté en été, huit ans auparavant. Les événements s’étaient produits dans une maison située dans un lotissement non loin de la rivière Tamagawa dans la ville d’Hino. Joli paysage, quartier paisible. La rivière Tamagawa qui coulait devant la maison des disparus était peu profonde. En été, les enfants s’y amusaient sans danger. De nombreux volatiles, des canards entre autres, y passaient l’hiver. Il y avait pourtant eu des signes annonciateurs du drame qui allait éclater.

Un mois environ avant les disparitions, le comportement d’un homme ne cessant de les harceler avait été une source de tracas pour Yohei Honda, cadre dans une société de courtage, et sa femme, Kyôko. L’homme qui se présentait comme l’employé d’une société de détermitage insistait pesamment à chacune de ses visites pour procéder au détermitage des fondations de la maison. Il avait réussi à obtenir que l’aîné des enfants appose le sceau de la famille sur un contrat établi à cet objet3. Sur le document, le montant de la prestation facturée s’élevait à plus de cinq cents mille yens. Yôsuke était le prénom de l’aîné des enfants. Il était en première année de lycée et c’était lui qui avait apposé le sceau sur un contrat établi au nom de son père.

D’après son témoignage, l’homme s’était présenté à l’improviste en l’absence de ses parents. Il avait demandé qu’on applique le sceau officiel de la maison sur un contrat dont les termes, aux dires de l’homme, avaient été fixés avec l’accord du père. N’étant pas à la maison car il travaillait à cette heure, le père l’avait prié de demander à son fils d’apposer le sceau familial sur le contrat. L’homme avait paru tout à fait ordinaire au garçon et rien, dans son comportement, n’avait éveillé sa méfiance. Il avait complété le document avec la même insouciance qu’il aurait signé l’accusé de réception d’un recommandé apporté par un facteur au domicile de ses parents en leur absence. D’après Nogami, le contrat en question était conservé dans les archives de l’Agence nationale de Police. Il suffisait d’y jeter un œil pour constater qu’il était effectivement établi au nom du père et que toutes les mentions manuscrites étaient de la main du fils.

Quoi qu’il en soit, l’application du sceau ayant été manifestement obtenue par ruse et d’une manière frauduleuse – et qui plus est, auprès d’un enfant mineur – le contrat n’avait aucune valeur d’un point de vue juridique. L’homme n’avait pas cessé pour autant ses visites. Bien au contraire, il se faisait de plus en plus pressant, se montrait parfois violent, arguant qu’il était normal qu’on le laissât effectuer les travaux, qu’il y avait un contrat et qu’en cas d’annulation, il allait falloir lui verser une indemnité de dédommagement. Celle-ci se montait à quatre cent cinquante mille yens. La loi était formelle, disait-il. Il criait, hurlait, menaçait. L’enquête avait établi que la femme, Kyôko Honda, avait un jour téléphoné à sa propre mère à qui elle aurait déclaré : « La situation est terrible. Notre vie est foutue. Il est train de se passer quelque chose de terrible », sans que l’on soit en mesure de savoir à quoi elle faisait concrètement allusion.

Le récit de Nogami laissait une impression de malaise. Au moment de leur disparition, le mari avait quarante-cinq ans, la femme en avait trente-huit. Ils avaient aussi une fille, en seconde année de collège, en plus du garçon déjà lycéen. Les deux adultes donnaient l’impression d’un couple bien établi et capable de discernement. Ce n’étaient pas des jeunes mariés tout à fait ignorants des vilenies de ce bas monde. Je trouvais curieux qu’un couple ayant une certaine expérience de la vie ait pu se laisser embarquer dans pareille histoire.

Il n’était pas difficile d’imaginer qu’un simple coup de téléphone à une association de consommateurs aurait permis de trouver une parade aux exigences de l’homme, lesquelles étaient sans fondement d’un point de vue strictement juridique. Il leur aurait même été possible de faire intervenir la police. Or, ils n’en avaient rien fait. La panique de la mère, Kyôko, avait quelque chose de particulièrement anormal. « Notre vie est foutue, il est train de se passer quelque chose de terrible. »

Pourtant, cette déclaration allait effectivement se révéler juste car les trois membres de la famille devaient disparaître peu après. Ce qui me paraissait, à moi, le plus étonnant était le décalage entre la surréaction de Kyôko et ce qui était réellement en cause avec cette affaire de détermitage.

C’est en effet le premier dimanche de ce mois d’août que le couple Honda et leur fils disparaissaient brusquement de leur domicile. Seule leur fille en avait échappé car le hasard avait voulu qu’elle participe à une sortie organisée par son club de sport. C’était d’ailleurs elle, Saki Honda, qui s’était rendue compte de leur disparition.

Saki était partie en stage de basket-ball pour trois jours et deux nuits à Kujûkurihama dans la préfecture de Chiba, le vendredi précédant les événements. Il était prévu qu’elle rentre à la maison le dimanche vers dix-huit heures trente. Ce jour-là, Saki était descendue du train à la gare JR de Tachikawa à l’heure convenue et elle avait appelé la maison depuis son téléphone portable pour que son père vienne la chercher en voiture : les affaires et le sac qu’elle trimballait étaient trop lourds. La gare la plus proche de la maison des Honda était la gare d’Hino mais celle de Tachikawa n’était pas beaucoup plus éloignée, surtout si l’on s’y rendait en voiture. L’accès en était même plus rapide. Il fallait prendre à droite après le pont d’Hino puis longer la rivière Tamagawa jusqu’à la gare de Tachikawa. C’était en définitive plus pratique. Les téléphones portables étaient interdits par le règlement mais la plupart des élèves en possédaient un en cachette. C’est ce jour-là, et sans doute pour la première fois, que ce téléphone avait été d’un grand secours à Saki.

La sonnerie du téléphone de la maison avait résonné dans le vide. Personne ne devait jamais répondre, le répondeur ne s’était pas non plus déclenché. Saki s’était inquiétée. Sa mère lui avait parlé d’un homme bizarre qui la harcelait pour obtenir l’autorisation de détermiter la maison. Saki avait rappelé sans discontinuer pendant un certain temps sans obtenir de réponse. Elle avait fini par renoncer et décidé de reprendre le train jusqu’à la gare suivante, la gare d’Hino et, de là, elle avait marché une trentaine de minutes en tirant ses bagages jusque chez elle.

Elle avait été soulagée d’arriver devant la maison et de constater que la lumière était allumée dans le séjour. Elle avait regardé l’heure sur son portable. Il était un peu plus de dix-neuf heures trente. Elle avait perdu beaucoup de temps en descendant à Tachikawa. La voiture était dans le garage et elle en avait déduit que ses parents venaient de rentrer de leur traditionnelle sortie dominicale.

Elle avait appuyé sur le bouton de l’interphone. D’habitude, elle utilisait sa clé pour entrer mais, ce jour-là, elle avait sonné sans raison apparente, vaguement inquiète. Elle n’avait pas obtenu de réponse. Elle avait sonné encore et encore, toujours sans résultat. Une angoisse l’avait envahie. Elle s’était résolue à sortir sa clé et elle avait pénétré dans la maison. Les pulsations de son cœur s’étaient brusquement accélérées alors qu’elle jettait prudemment un œil dans le séjour depuis l’entrée. La pièce était dans l’état qu’elle avait toujours connu. Le canapé, le jeu de fauteuils vert foncé, le téléviseur de quarante pouces, les volumes de l’encyclopédie et le lecteur de CD, la bibliothèque vitrée de couleur brune.

Aucun désordre particulier dans le séjour. La seule chose anormale était la lumière restée allumée alors qu’elle était éteinte dans les autres pièces. Tétanisée par la peur, elle les avait prudemment inspectées une à une. La cuisine qui donnait sur le séjour. La chambre des parents à l’étage, la sienne et celle de son frère. Rien d’anormal dans aucune des pièces de la maison.

Elle était retournée dans le séjour. Elle s’était installée sur le canapé. Elle était restée ainsi une heure sans bouger, guettant le retour de son frère et de ses parents. Ils allaient revenir, rien ne serait jamais arrivé. Au bout d’une heure, elle avait réalisé qu’elle n’avait même pas essayé d’appeler sa mère sur son portable. Elle était dans un état de confusion totale. Comment avait-elle pu ne pas y penser plus tôt ? D’autant que c’était le seul numéro de téléphone d’un membre de la famille enregistré dans son appareil. Son père et son frère en avaient chacun un mais elle ignorait leur numéro. Elle n’avait jamais éprouvé le besoin de les connaître.

Saki avait appelé le numéro de sa mère mais en vain. Il était éteint. Désespérée, elle avait encore attendu une heure, sans cesse sur le point d’éclater en sanglots. Il était déjà plus de vingt-deux heures lorsque la sonnerie lugubre du téléphone fixe avait résonné dans la maison. Saki s’était précipitée sur le combiné, le cœur empli d’espoir et de crainte. Elle avait entendu une voix de femme mais ce n’était pas la voix tant espérée. Ce n’était pas la voix de sa mère mais celle de la mère de Kyôko, la grand-mère de Saki.

– Ma petite Saki ? Qu’est-il arrivé à ta mère ? Elle devait passer dans l’après-midi mais elle n’est pas venue. Je l’ai appelée à plusieurs reprises sur son téléphone portable mais elle ne m’a jamais répondu, annonçait-elle sans autre préambule.

Saki lui avait expliqué la situation des sanglots dans la voix. La grand-mère de Saki avait perdu son mari trois ans auparavant à la suite d’une longue maladie. Elle s’était précipitée chez sa petite-fille et y était arrivée un peu après vingt-trois heures. Toutes deux avaient d’abord décidé d’aller se renseigner auprès des voisins. Il y avait une bonne raison à cela : à qui s’adresser en pareil cas sinon aux voisins ?

La maison des Honda était située à un carrefour, au bord de la rivière Tamagawa, dans le coin le plus à l’ouest du lotissement, sans voisins immédiats, ni en face ni sur son côté ouest. Les deux habitations les plus proches étaient une vieille maison de style traditionnel japonais derrière la leur et une autre plus récente sur son côté est. Dans la maison de derrière vivait un couple de personnes âgées. Toutes les deux avaient presque quatre-vingt-dix ans. Les Honda n’avaient pour ainsi dire jamais eu de contacts avec elles. La maison du côté est était celle des Mizuta, un couple d’âge moyen, qui semblait vivre seul. La femme était de santé fragile. Les Honda ne l’apercevaient jamais. Son mari venait parfois sonner chez eux pour déposer le kairanban4 ou percevoir la cotisation du chônaikai5.

Cet homme, la mère de Kyôko ne l’avait rencontré qu’une seule fois, c’était un monsieur élégant et cordial. C’était aussi la raison pour laquelle elle n’avait pas hésité un instant à se rendre chez eux. Les circonstances ne laissaient pas de place à l’hésitation. Le voisin avait-il senti l’agitation intérieure à laquelle étaient en proie la grand-mère et sa petite-fille ? Il leur avait appris d’un air grave avoir aperçu les trois membres de la famille monter à bord d’une voiture noire sur les coups de onze heures du matin. Il était sorti sur le pas de sa porte pour récupérer son journal dans la boîte aux lettres et les avait vus. Les vitres de la voitures étaient couvertes d’un film plastique noir et il n’avait pas pu voir le conducteur du véhicule. La femme, la mère de Saki, avait un air sombre et grave qui l’avait intrigué, avait-il déclaré. C’était en l’entendant que la grand-mère avait décidé de prévenir la police.

– Ce n’est que par la suite, lorsque l’équipe scientifique a investi les lieux, que l’on a compris que…

Nogami s’était interrompu. J’avais cessé de prendre des notes. Le serveur s’était approché pour nous verser du café. La tasse de Nogami était vide. Il avait parlé un long moment en portant régulièrement la tasse à ses lèvres. Nogami avait continué son récit dès que le serveur s’était éloigné après avoir rempli à nouveau nos deux tasses.

– Les analyses ont montré que la déclaration de Saki disant n’avoir rien remarqué d’anormal ne correspondait pas exactement à la réalité. On a retrouvé des traces de sang sur le canapé du séjour, des traces de sang d’individus différents.

– Appartenant aux membres disparus de la famille ?

– Oui, au père et au fils. C’est ce que l’analyse ADN a fini par révéler. En revanche, aucune trace du sang de la mère.

– Hum…

Que dire ? J’avais évidemment une multitude de questions à poser mais je ne savais par où commencer. Comme je n’arrivais pas à me décider, j’avais demandé le plus banalement du monde :

– Les soupçons de la police ont évidemment porté sur l’homme aux termites, n’est-ce pas ?

– Oui, évidemment. Or cette affaire ne présentant pas a priori trop de difficultés allait connaître un tour inattendu. Les recherches sur cet homme n’avaient absolument rien donné. Les seules personnes ayant aperçu cet homme étaient précisément les trois disparus. La fille en avait entendu parler par sa mère mais elle ne l’avait jamais vu ni rencontré. Les recherches ont porté sur le nom de l’entreprise figurant sur le contrat. Cette entreprise n’existait pas. Tu garderas pour toi ce que je vais te dire, mais plusieurs inspecteurs en charge de l’enquête en sont même venus à penser que l’homme aux termites n’existait pas non plus…

– Qu’est-ce qui leur faisait penser cela ?

– Eh bien, je pense que cela a d’abord tenu à l’esprit dans lequel l’enquête a été menée. En surface, on avait affaire à une banale histoire de disparition. On était pour ainsi dire saisi d’une demande de recherches de personnes disparues. L’affaire était donc du ressort du commissariat de la ville d’Hino. Le premier bureau des enquêtes n’en a été saisi que beaucoup plus tard. Les inspecteurs ont sans doute eu tendance à considérer cette histoire « d’exterminateur de termites » comme une petite comédie familiale. Personne n’a voulu établir un lien entre la déclaration de Kyôko à sa mère, lorsqu’elle lui avait dit que quelque chose de terrible était en train de se produire, que leur vie était foutue, et cette histoire d’homme et de termites. Il est vrai que les affaires de tentative d’escroquerie ne sont pas rares et qu’il existe mille manières de s’en dépêtrer. Or, les Honda n’avaient rien tenté ! Ce fait inclinait certains inspecteurs à penser que cette histoire d’homme et de termites n’existait tout bonnement pas.

C’était également mon impression. Pourtant, les traces de sang retrouvées dans le salon indiquaient qu’on avait affaire à quelque chose de pas très ordinaire.

– Un mois plus tard, l’agence locale d’une banque a contacté la police pour témoigner qu’elle avait découvert qu’un homme se faisant passer pour Yohei Honda avait utilisé son sceau et son livret bancaire pour retirer trois cent mille yens sur un compte épargne qui en contenait près de dix millions. Le signalement de la banque remonte à un mois environ après la disparition des membres de la famille mais le retrait lui-même avait eu lieu seulement deux jours plus tard. La police en a donc conclu, au moins un temps, que Yohei Honda était encore en vie alors que le témoignage de l’employée de banque démentait cette conclusion. Yohei Honda mesurait environ un mètre soixante-dix, il était d’un gabarit trapu. Il avait pratiqué le rugby à l’université. Large d’épaules, le gaillard ne passait pas inaperçu. Or, l’homme qui était venu effectuer le retrait, avait déclaré l’employée, mesurait environ un mètre quatre-vingt et il était particulièrement maigre. Le seul point commun était qu’aucun d’eux ne portait de lunettes ! L’employée avait même déclaré lorsqu’on lui avait montré une photographie de Yohei Honda qu’avec « la meilleure volonté du monde, elle ne voyait aucune ressemblance entre les deux hommes. » La différence d’âge également était flagrante, Yohei Honda avait quarante-cinq ans tandis que l’homme qui s’était présenté à elle lui avait donné l’impression d’avoir dépassé la cinquantaine.

– L’employée de la banque a-t-elle ressenti quelque chose d’anormal lorsque l’homme a effectué le retrait ?

– Non, rien de particulier, semble-t-il. En tout cas, pas sur le moment. Après, en y repensant, oui. Elle affirme dans son témoignage avoir eu l’impression que l’homme cherchait à dissimuler son visage avec ses mains ou en gardant le plus souvent possible les yeux baissés. Mais cette déclaration n’a été faite qu’après qu’on lui ait posé une question en ce sens. L’homme ne portait pas de masque médical, il semble donc plus vraisemblable qu’elle n’avait rien remarqué de particulier sur le moment. Et puis, ce qui n’a pas permis d’éveiller le soupçon de l’employée est que le client n’avait effectué qu’un retrait partiel, qu’il avait présenté une carte bancaire à son nom pour prouver son identité et qu’il en avait correctement entré le code confidentiel. Un vrai stratège ! N’importe quel individu aurait retiré la totalité des dix millions de yens… Lui, non, il n’en prend stoïquement que trois cent mille. Enfin, il aurait tout aussi bien pu effectuer un retrait depuis un distributeur automatique puisqu’il était en possession de la carte bancaire et qu’il connaissait le code confidentiel. Le compte épargne abritant une somme non négligeable, il aurait pu effectuer des retraits plus conséquents. Or, il n’en a effectué aucun par la suite. Nous pensons qu’il se méfiait des caméras de surveillance dont sont équipés les distributeurs automatiques. Sa prudence sur ce point est d’autant plus remarquable lorsqu’on sait qu’il s’est présenté au guichet d’une agence en possession du livret bancaire et de la carte de retrait ! Peut-être avait-il compris que la mémoire humaine n’est pas fiable. Tout cela pourrait laisser penser que nous avions affaire à un « professionnel ».

– Certes. Aucun des trois disparus n’avait parlé à Saki de cet homme ? Personne ne le lui aurait décrit, indiqué son âge ?

– Non, nous disposons de très peu d’informations sur lui. La fille se souvient que sa mère lui en avait parlé une fois en le qualifiant de « jeune homme ».

– Ce qui signifie que…

– Que cela ne correspond pas avec la description faite par l’employée de la banque où l’homme a effectué le retrait. Difficile de qualifier cet individu–là de « jeune homme ».

J’ai repensé à l’âge de la personne soupçonnée d’avoir tenté d’agresser une jeune fille près de chez nous. Était-il si difficile d’estimer l’âge d’un individu ? À la différence de la collégienne de mon quartier, Kyôko Honda devait être tout à fait capable de donner un âge à un adulte. Je ne pensais pas que l’expression « jeune homme » soit si éloignée de la réalité.

– Admettons. Mais dis-moi, à quel sujet souhaitais-tu me consulter ?

Je prenais une nouvelle fois les devants car Nogami semblait hésiter à dépasser les propos liminaires.

– La jeune fille qui était collégienne au moment des faits fréquente à présent l’université. Elle vit chez sa grand-mère à Kichijyôji. J’ai été chargé de procéder à un nouvel interrogatoire sur ce qui est arrivé. Or, de manière inattendue, elle tient à présent des propos très surprenants. Je voudrais ton avis sur le crédit à accorder à ses nouvelles déclarations.

Un blanc s’était fait dans mon esprit. C’était comme si mon cerveau ne visualisait plus qu’en négatif le « film » que je venais de me faire en écoutant le récit de Nogami. Mon attention s’était perdue dans le vague. J’avais senti ma poitrine se serrer. C’était un signal qui ne manquait jamais de se produire lorsque j’étais en train de me laisser happer par une affaire. Quelles déclarations Saki Honda avait-elle pu faire ?

- 5 -

Ce jour-là était un dimanche. J’avais passé toute la journée à la maison. Nous avions dîné tôt et je buvais tranquillement un café dans le séjour pendant que ma femme faisait la vaisselle dans la cuisine. J’entendais le bruit de l’eau couler dans l’évier.

– J’allais oublier de t’en parler, a crié ma femme pour couvrir le bruit de l’eau, un inspecteur est passé vers midi au sujet de la tentative d’agression.

En y repensant, il était vrai qu’on avait sonné à cette heure-là et je me souvenais avoir entendu ma femme discuter dehors avec quelqu’un.

– Un inspecteur ? Un inspecteur de quel service ?

– Il ne l’a pas dit. Il a seulement dit qu’il était de la police.

– Et que voulait-il ?

– Le suspect qui a été arrêté pour la tentative d’agression, eh bien, il volait aussi des sous-vêtements de femmes ! Il en a volé dans tout le quartier, paraît-il. L’inspecteur voulait savoir si nous n’avions pas été victimes de sa manie.

– Qu’as-tu répondu ?

– Probablement non. Les sous-vêtements d’une bonne femme telle que moi n’ont pas dû retenir son attention…

– Comment peux-tu le savoir ? L’âge ne figure pas sur une petite culotte ou un soutien-gorge !

– Méchant !

Ma femme avait pris une voix de midinette pour dire ça. Elle avait poursuivi :

– L’inspecteur a aussi rendu visite à « monsieur notre voisin ». Tu penses, avec une fille collégienne, il doit être très inquiet !

– Tu as encore bavardé avec lui ?

– Ben oui. Comme tu le sais, monsieur notre voisin est très souvent chez lui. Évidemment, aujourd’hui, dimanche, c’est normal qu’il soit à la maison mais je l’aperçois fréquemment pendant la semaine. Tu as une profession qui te permet d’être souvent à la maison mais j’ai l’impression que c’est encore plus vrai pour lui.

C’était curieux que la conversation en vienne à porter sur Nishino dès qu’on abordait cette affaire de cette tentative d’agression.

– Ce doit être quelqu’un d’important. Un fonctionnaire relativement haut placé ayant profité de la porte tambour, je veux dire d’un reclassement dans le privé ou dans un organisme parapublic, d’un pantouflage ou quelque chose dans ce goût-là. Mais, puisqu’on en parle, il me semble que tu n’aimais pas beaucoup que je sois si présent à la maison au début de notre mariage. Est-ce que je me trompe ? Ne disais-tu pas que des gens du quartier t’avaient parfois demandé si je ne travaillais pas la nuit, dans la prostitution, ou quelque chose dans le genre ?

– Oui, tu as raison, on me l’a parfois demandé ! Il n’empêche : vous avez vraiment des boulots épatants, toi et monsieur notre voisin !

Le bruit de l’eau avait cessé et j’avais entendu des cliquetis de vaisselle s’entrechoquant.

– Oui, tu dois avoir raison.

Nous en arrivions toujours à la même conclusion. J’avais reposé le journal et je m’étais levé.

J’étais remonté dans mon bureau à l’étage. Mon ordinateur était resté allumé et connecté à Internet. J’avais actionné la souris et la page du site de l’Agence nationale de Police était réapparue sur l’écran. J’avais cliqué sur la page concernant les affaires criminelles. La mention « Merci de votre collaboration » apparaissait rarement. La plupart des affaires étaient irrésolues. J’avais cliqué sur « Disparition de trois personnes dans la ville d’Hino ». C’était la troisième fois que j’accédais à la page.

Trois membres d’une même famille résidant dans la préfecture de Tokyo, ville de Hino, quartier de Honmachi, quatrième bloc, sont portés disparus. Il est possible qu’ils aient été les victimes d’un enlèvement. Identité des disparus : Yohei Honda (45 ans au moment des faits), Kyôko Honda (38 ans au moment des faits), Yosuke Honda (18 ans au moment des faits). 5 août de l’ère XX Heisei. N’hésitez à nous faire part de vos informations. Commissariat de la ville d’Hino.

J’avais consulté la page à plusieurs reprises : elle n’était jamais réactualisée. Comment espérer obtenir de nouvelles informations à partir d’un résumé aussi succinct ? Le lieu de la disparition figurait sur une carte. Le problème était que la maison des Honda était particulièrement isolée et que la carte n’en laissait rien paraître. Il était impossible de s’en rendre compte. J’avais réfléchi une nouvelle fois à l’environnement immédiat de cette maison. Elle était relativement à l’écart même si elle était située à un carrefour : aucune habitation à l’ouest et sans vis-à-vis car donnant sur la berge de la rivière Tamagawa. Il y avait bien une vieille maison derrière mais celle-ci était occupée par un couple de personnes âgées avec lequel la famille Honda n’avait quasiment pas de contact. Le seul foyer avec lequel ils entretenaient des relations, bien que très épisodiques, était celui des Mizuta qui habitaient la maison située à l’est. Les Mizuta vivaient seuls dans cette maison, la femme souffrait de problèmes cardiaques et paraissait passer la plupart de son temps alitée. Le mari faisait circuler le kairanban. En d’autres termes, cela signifiait que Kyôko Honda, qui était femme au foyer, n’avait probablement dans son voisinage aucune autre épouse avec qui papoter de tout et de rien comme c’est souvent le cas entre femmes au foyer dans un même chônai.

J’avais repensé également à Saki Honda. Saki avait à présent vingt-deux ans, elle suivait des cours en quatrième année dans une université de Tokyo. Nogami m’avait expliqué qu’elle poursuivait seule des recherches dans le but de retrouver ses parents et son frère tout en suivant des cours à la fac. C’était bien triste mais la probabilité que ceux-ci soient encore en vie était extrêmement faible. Quelle signification fallait-il accorder aux déclarations actuelles de Saki ? Voilà ce que Nogami voulait comprendre. C’était pour cela qu’il avait voulu me revoir.