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« On ne contrôle pas ses sentiments. Positifs ou négatifs, ils vont et viennent au gré des situations, nous obligeant parfois à les subir pour mieux leur faire face. Mais quand ils proviennent d'autrui, comment leur résister afin de ne pas se laisser étouffer ? Connaître les plus profondes émotions des autres, est-ce un don ou une malédiction ? » Ce sont les questions que se pose souvent Rachel depuis que Luna est entrée dans sa vie. Elles ne se détestent pas, oh non ! Loin de là. Mais la jeune femme n'imaginait pas qu'en accueillant cette si belle petite chienne, sa simple vie prendrait une tournure aussi compliquée. Car en effet, au-delà du lien que Rachel aurait avec un Oracle vieux de plusieurs siècles, elle va devoir composer avec une empathie exacerbée, alors même que ce qu'elle ressent pour son meilleur ami est de plus en plus ambigu. Et tout ça, c'est sans compter sa rencontre avec un étrange élève du lycée, vers lequel elle se sent irrémédiablement attirée... Entre amitiés et secrets, amour et jalousie, découvrez un monde où les sentiments sont au coeur de tout...
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Seitenzahl: 564
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Croissants de Lune (2) ~ Imagination
Croissants de Lune (3) ~ Illusions
Croissants de Lune (Hors-Série) ~ Secrets
: Karolyn Daniel
: @danielkarolyn
: karolyndaniel.wixsite.com/accueil
À ma grand-mère, Valérie, et à sa sœur, Marie, qui m’ont toutes deux transmis l’amour de la lecture.
À ma « bande du lycée », comme je les appelle, dont l’amitié et les rires m’ont inspirée et m’inspirent encore.
Et à Loris, sans qui cette saga n’existerait pas.
« Jouer avec les sentiments des autres, c’est comme jouer avec le feu : on finit toujours par le regretter. »
Luna
Prologue
1. Dernier Jour
2. Soirée entre amis
3. Noël... et ses cadeaux
4. L’Amgard
5. L’Amgard
6. Le Pouvoir
7. D’amour ou d’amitié ?
Morgan
Rachel
8. Empathie : origines et conséquences
9. Un test grandeur nature
10. De gaffes en apprentissage
11. Nouvelles performances
12. Une table pour huit
Morgan
13. De la cruauté naîtra la vérité
Rachel
14. Discussion houleuse
Christopher
15. Toujours Sacrés
16. Étranges sentiments
17. Seule avec lui
18. Terreur dans la nuit
19. Doublon
20. Christopher
Aveux
Christopher
Rachel
Christopher
21. Le Désir et la Raison
Rachel
22. Le Désir et la Raison
23. Réunion de famille
24. Avant-goût
Épilogue
Playlist
Remerciements
Tétanisée, incapable de parler ou même de réfléchir, je le fixais en tremblant de tous mes membres. Sa révélation m’anéantissait. Mon père et ma mère me dissimuleraient tout un pan de mes origines depuis dix-sept ans ? M’auraient séparée d’une partie de ma famille ? Non, ça n’avait aucun sens !
— C’est... c’est impossible, balbutiai-je. Tu ne peux pas... Ils ne m’auraient pas caché... ça. C’est beaucoup trop gros, beaucoup trop important... C’est...
Impossible de formuler mes phrases jusqu’au bout : je n’arrivais plus à respirer, le cœur au bord des lèvres. Le choc, la stupeur et l’incompréhension comprimaient ma cage thoracique, m’étouffant proprement.
— Je te jure que c’est la vérité, insista-t-il avec douceur. Toi et moi sommes...
— Arrête ! l’interrompis-je, nauséeuse. Tu mens ! Tu ne fais que ça, de toute façon !
— Non, Rachel, contra-t-il, toujours aussi calme. Je sais que c’est dur, crois-moi, mais tes parents ne t’ont pas tout dit.
Le désespoir et le doute m’envahirent. Et si... et si au final, il y existait une part de vérité dans ce qu’il avançait ? Et si les deux personnes qui m’avaient élevée et tant aimée possédaient un secret aussi lourd que le mien ? Au fond, nous ne serions pas la première famille à avoir des cadavres dans ses placards...
Ma poitrine se serra à cette idée. Les larmes que je retenais jusque-là se mirent à rouler sur mes joues, très vite noyées par le déluge que nous subissions.
— Et pourquoi, hein ? lui crachai-je à la figure.
— Pour te protéger, sans doute..., supposa-t-il en haussant les épaules.
À son geste, qui me prouva qu’il n’en savait pas bien plus que moi, la colère se mêla soudain aux autres sentiments négatifs qui bouillonnaient déjà en mon sein. Que ce soit à cause du froid ambiant ou du violent mélange d’émotions qui secouait mes entrailles, je me mis à grelotter.
— Ah oui ? Et de quoi ? parvins-je à articuler malgré le claquement de mes dents.
— Je l’ignore, mais... Rachel, je te promets que tout ce que je viens de te dire est vrai.
Malgré mes pleurs, je secouai la tête avec un sourire ironique : que j’accepte de le croire ou non, ses propos avaient touché et brisé certains piliers de mon existence en quelques secondes à peine. Et si je ne prenais pas le temps de réfléchir à tout ce que je venais d’entendre, mon monde ne tarderait pas à s’écrouler.
C’en était trop.
— J’ai besoin d’être seule, coupai-je dans un murmure, abattue.
— Rachel, je suis désolé, je...
Il tenta de me retenir mais je me dégageai d’un coup d’épaule.
— Laisse-moi tranquille !
Après l’avoir fusillé d’un regard débordant de perles salées, j’allai récupérer mon sac et partis en courant vers la sortie du lycée. Malgré la grosse averse, je l’entendis hurler mon prénom à plusieurs reprises. En vain, car à ce moment précis, mon cœur désirait juste le fuir.
Le fuir, lui, mais aussi tout ce que ses paroles impliquaient...
— Rachel, ton réveil a déjà sonné plusieurs fois ; lève-toi ou tu vas finir par être en retard ! entendis-je ma mère râler depuis le couloir.
— Encore cinq minutes..., grommelai-je, à moitié dans les bras de Morphée.
Ma capacité à articuler se révélant limitée à cette heure-ci, il était impossible qu’elle ait perçu mes paroles, et pourtant, quelques instants plus tard, elle entrait dans ma chambre comme une furie. Quand je compris ses intentions, je me redressai dans mon lit tel un diable émergeant de sa boîte.
— Non, n’ouvre pas la fenêtre !
Ma supplique l’arrêta presque dans son geste, mais cela ne l’empêcha pas de tourner lentement la poignée pendant qu’un petit sourire sadique étirait ses lèvres.
— S’il te plaît, maman. Ça caille dehors !
Après une longue seconde qu’elle passa à m’observer d’un regard sévère, elle verrouilla à nouveau le battant.
— Alors, debout, exigea-t-elle.
— Mais je suis naze, me plaignis-je en me frottant les yeux.
Pas besoin de me toucher les paupières pour savoir qu’elles étaient gonflées de fatigue : les examens quotidiens de ces dernières semaines m’obligeaient à veiller tard pour réviser. Le stress n’arrangeait pas les choses, me causant parfois des nuits chaotiques.
— Dis-toi que c’est ta dernière journée de cours avant les vacances de Noël, m’encouragea ma mère lorsqu’elle passa à côté de moi. Ensuite, tu auras deux semaines pour dormir tout ton soûl !
Je soupirai en grimaçant : elle n’avait pas tort, mais l’ultime jour avant les congés était bien souvent le plus long...
— Allez, je vais faire chauffer ton lait en même temps que mon thé, donc si tu ne veux pas le boire froid, tu as intérêt à t’activer ! m’avertit-elle avant de sortir de la pièce.
Ma mère, ou comment formuler les choses dans le but de toujours obtenir ce qu’elle voulait...
— C’est bon, j’ai compris, marmonnai-je en repoussant les draps. J’y vais...
Une fois dans la salle-de-bains, je pris mon temps pour me préparer afin de me réveiller en douceur. Quand je rejoignis la cuisine environ quinze minutes plus tard, je trouvai ma mère devant son bol d’eau chaude, le nez plongé dans l’un de ses magazines professionnels. Sachant qu’elle interromprait sa lecture d’elle-même dès que je serais installée, j’allumai la radio avant d’aller chercher tout le nécessaire pour mon petit-déjeuner.
Depuis mon entrée au lycée, Maman et moi avions mis en place quelques habitudes matinales en vue de partager plus de temps ensemble. En nous levant à une heure plus ou moins identique, nous pouvions manger l’une avec l’autre et partir de la maison au même moment, ce qui nous offrait un créneau fixe pour discuter de choses et d’autres. Entre ses diverses obligations et des devoirs qui me réclamaient de plus en plus de temps, d’énergie et d’attention, il était parfois difficile d’échanger avec elle sans être dérangée. Et cela valait aussi concernant mon père.
Mon petit-déjeuner englouti, j’allai me laver les dents, puis redescendis au rez-de-chaussée enfiler mes bottes d’hiver, mon écharpe et ma veste.
— C’est bon, je suis prête. On peut y aller ! criai-je tout en mettant mon sac sur mes épaules.
Je n’attendis pas de réponse et déverrouillai la porte d’entrée avec mon propre jeu de clés, de peur de rater mon bus. Si c’était le cas, cela ferait la troisième fois cette semaine, et je ne pouvais pas me permettre d’imposer ça à ma mère, puisque c’était elle qui se verrait dans l’obligation de m’emmener au lycée. Or, elle aussi avait des horaires à respecter.
— Pars devant, Rachel, me lança-t-elle en sortant de la cuisine, bien emmitouflée dans ses vêtements chauds. Je fermerai.
— Comme tu voudras, Maman. À ce soir, passe une bonne journée !
Elle me retourna ma phrase avec un signe de la main et un sourire plein d’amour. Puis, avec un frisson dû au froid mordant, je commençai à courir vers l’arrêt de bus.
— Hé, Rachel ! Par ici !
À peine avais-je passé les portes du bus et montré patte blanche à son conducteur que Tamara m’appelait tout en me faisant de petits signes de la main. Fidèle à son habitude, elle nous avait réservé les deux places derrière la troisième porte du véhicule. Je souris en la rejoignant et lui fis la bise après m’être assise sur le siège, gelée.
Grande, brune, soignée et distinguée, Tamara savait se mettre en valeur sans verser dans la vulgarité. Par conséquent, elle faisait tourner la tête de pas mal de garçons de notre âge, mais elle n’y prêtait guère attention, puisque le seul parti de la gent masculine qui l’intéressait – Julien, le meilleur ami de son frère – n’allait plus au lycée depuis longtemps.
— Tu n’as pas l’air bien réveillée, remarqua-t-elle avec humour.
— Dis-moi quelque chose que je ne sais pas, Tamy, lui rétorquai-je, amusée.
— C’est vrai, tu as raison : ce n’est pas comme si c’était la même rengaine tous les matins ! se moqua-t-elle gentiment.
Sa bonne humeur étant contagieuse, je ris avec elle.
Mon amitié avec Tamara datait de notre rentrée en seconde, lors de laquelle notre rencontre s’était révélée être un véritable « coup de foudre amical ». Durant les jours suivants, j’avais appris qu’elle habitait un peu plus loin du lycée que moi et que nous prenions le même bus tous les matins. Notre petit rituel s’était alors très vite mis en place : elle réservait nos places à l’aller, je m’installais à côté d’elle et nous nous racontions nos vies, nos joies et nos peines. Souvent, nos conversations enjouées m’évitaient de céder aux brumes du sommeil, qui me poursuivaient longtemps après le réveil.
Lorsqu’un bâtiment familier attira mon attention, j’interrompis mon amie avec douceur :
— Tu me raconteras la suite plus tard, Tamy, on est arrivées.
— Quoi ? Déjà ? Mince alors... Je n’en étais même pas à la moitié de l’histoire !
Je souris, sachant déjà que j’aurais pourtant connaissance de l’entièreté de cette dernière avant la fin de la journée. Ses anecdotes étant toujours longues comme le bras, il lui arrivait régulièrement de les poursuivre pendant que nous étions en classe. Et on ne pouvait empêcher une pipelette telle qu’elle de parler, même quand des professeurs s’évertuaient à nous apprendre des choses en vue du passage du Bac... Alors certes, cette année, il ne s’agissait que des épreuves anticipées, mais elles nous permettraient de prendre des points d’avance pour le véritable Baccalauréat.
Une fois le bus à l’arrêt, Tamara et moi en descendîmes tout en souhaitant une bonne journée au chauffeur, puis nous nous dirigeâmes vers ces hautes grilles qui ne nous relâcheraient que presque neuf heures plus tard.
Au moment où la sonnerie annonçant la fin des cours retentit, l’ambiance dans la salle de classe changea du tout au tout. Les stylos et les cahiers furent lancés pêle-mêle dans des sacs déjà bien remplis, tandis que les chaises grinçaient bruyamment sur le vieux carrelage. Le brouhaha des conversations dissimula même les dernières paroles de notre professeur, qui s’écria, dépassé :
— Je sais que vous êtes contents d’être en vacances, mais tout de même, un minimum de politesse et de respect n’a jamais tué personne !
Je l’entendis encore vociférer dans son coin pendant que Tamara m’entraînait dans les escaliers, elle aussi excitée à l’idée de passer la soirée avec Julien. Alors, parvenues dans le hall, je la retins et lui posai une question dont je connaissais pourtant déjà la réponse :
— Allez, sois honnête, Tamara, et avoue-moi que tu craques carrément sur lui.
— « Carrément », le mot est trop fort, contra-t-elle en rougissant néanmoins. Toi, par contre, ça ne ferait pas mal de craquer sur quelqu’un.
Je levai les yeux au ciel et prononçai son prénom dans un soupir réprobateur. Depuis quelques semaines, Tamara jouait les marieuses avec moi – bien mal, ceci dit –, et elle refusait d’écouter lorsque je lui rétorquais ne pas vouloir être casée. Et quand elle réclamait des explications, un seul mot me venait à l’esprit : Morgan.
Morgan était mon meilleur ami et nous partagions une relation très complice. Toutefois, bien qu’ils ne soient pas nombreux, je me sentais mal quand nous évoquions ensemble nos intérêts amoureux respectifs. Je ne comprenais pas d’où venait ce sentiment, mais plutôt que de l’amplifier en m’approchant de garçons qui n’éveillaient aucune émotion en moi, je préférais rester en retrait. Ainsi, j’évitais cette gêne qui finissait toujours par se transformer en une colère dont je ne saisissais rien... et qui m’effrayait.
Sans attendre plus de commentaires de ma part, Tamara me saisit le bras et m’entraîna vers la baie vitrée qui donnait sur la rue.
— Regarde le grand blond là-bas, assis sur le muret à côté du portail. Il est pas mal, non ? insinua-t-elle.
D’un œil tout à fait objectif, le jeune homme qu’elle me désignait était beau et séduisant, en effet. Cependant, rien que l’idée d’aller lui parler dans le but de le séduire faisait naître en moi une sensation de trahison, et je détestais ça.
— Laisse tomber, Tamara. Je t’ai déjà dit que ça ne m’intéressait pas, la rembarrai-je avec un sourire visant à cacher les émois qui me nouaient les entrailles.
Elle allait répliquer à l’instant où une jeune fille élégante se jeta dans les bras du lycéen. Ils s’embrassèrent avec passion et partirent main dans la main en direction du centre-ville. Très soulagée ainsi qu’amusée par la situation, j’éclatai d’un rire franc avant de lancer à mon amie :
— En plus, tu es tellement douée dans ce domaine que tu choisis à chaque fois des mecs qui ne sont pas libres !
— Oui, bon, certes..., marmonna-t-elle. Mais je ne renoncerai pas !
— Occupe-toi plutôt de Julien, changeai-je de sujet. Il ne devait pas passer te prendre à la sortie des cours ?
Son visage se transforma en une grimace :
— Si, en théorie, mais comme il avait un rendez-vous important, il n’était pas sûr de pouvoir venir.
Je la pris par le bras et l’emmenai vers la sortie du bâtiment.
— Eh bien, allons plutôt voir s’il est déjà arrivé.
Le gros des élèves s’étant dissipé, nous ne mîmes que quelques minutes pour atteindre le parking. Là, une voiture bleu électrique aux bas de caisse noirs attira tout de suite notre attention à toutes les deux.
— Il est là ! s’écria Tamara en sautillant presque de joie. Bon, je te laisse, mais on s’écrit pendant les vacances, d’accord ?
— Bien sûr ! De toute façon, je sais que tu auras des tas de choses à me raconter et que tu ne tiendras pas jusqu’à la rentrée de janvier... n’est-ce pas ?
Mon regard plein de sous-entendus l’amusa.
— Tu me connais bien !
Elle m’embrassa sur les deux joues, se dirigea vers le véhicule et monta dedans. Je l’observai jusqu’à ce qu’il tourne au bout de la rue, puis soupirai d’aise en esquissant un petit sourire.
Tamara était quelqu’un que j’admirais beaucoup, au point qu’elle représentait désormais à mes yeux la sœur que je n’avais jamais eue. Malgré ses babillages parfois fatigants, elle savait se taire quand la situation l’exigeait, tout comme elle possédait un don pour choisir ses mots quand elle désirait faire passer un message. Venant d’une famille de quatre enfants, elle avait dû apprendre à surveiller sa langue très tôt pour que son cadet ne les répète pas, imitant ainsi ses aînés.
Un lycéen me bouscula sans le faire exprès, me permettant de reprendre mes esprits. Je me mis à sourire bêtement en songeant à la soirée qui m’attendait, ravie. En effet, mes amis et moi avions une sorte de tradition pour célébrer les vacances scolaires : le soir du dernier jour de cours, nous allions manger dans un restaurant de la ville avant de nous rendre au bowling. Même si c’était un jeu où j’étais loin d’exceller alors que nous l’exercions de manière régulière, l’engouement autour de cette activité ne faiblissait pas. Après tout, si à travers elle, certains évacuaient toute la pression accumulée au lycée et ailleurs, il était évident que d’autres versaient leur violence sur les quilles afin de ne pas le faire sur des êtres humains...
Je revenais machinalement sur mes pas lorsque, parmi la foule, un bras musclé entoura soudain mes épaules. Je poussai un léger cri de surprise, mais ne repoussai pas la personne pour autant, sa voix me rassurant tout de suite :
— Alors, jeune fille, tu rêves déjà de ta défaite de ce soir ?
Je souris à son ton taquin, pendant qu’une agréable sensation de bien-être me chatouillait la poitrine.
— Morgan ! soufflai-je en tournant la tête pour croiser ses magnifiques iris vert sapin aux minuscules éclats de noisette. Tu m’as fait peur !
Il feignit l’innocence mais ne put cacher le plaisir que ma réaction lui avait procuré :
— Ah bon ? Désolé, ce n’était pas mon intention.
— Mais oui, bien sûr..., ricanai-je. Et tu espères encore que je vais te croire après toutes ces années ?
Il ne fit même pas mine de réfléchir avant de me répondre :
— Nope. Mais ça me divertit toujours autant !
Je lui envoyai une petite tape sur le torse en riant.
Morgan et moi nous connaissions depuis cinq ans, notre rencontre remontant à nos premiers jours en sixième. Il s’était placé derrière moi en salle de classe, ce qui m’avait permis de suivre la moindre de ses conversations avec son voisin. Son bavardage incessant ayant fini par me taper sur les nerfs au bout d’une semaine à peine, je m’étais retournée afin de lui demander de se taire. Il m’avait rembarrée, mais j’avais insisté, et notre dispute nous avait valu une retenue pour le samedi matin suivant. Ce jour-là, nous nous étions trouvé beaucoup de points communs – notamment un caractère bien trempé –, et la colère que nous nourrissions l’un envers l’autre s’était très vite transformée en complicité.
Désormais, nous passions la plupart de notre temps ensemble, même s’il n’était pas rare que nous nous prenions le bec pour des choses futiles. Nous étions certes tous les deux têtus, mais le fait qu’il détestait avoir tort le rendait parfois insupportable, et cela n’arrangeait pas nos chamailleries. Ce trait de caractère auquel nous devions notre rapprochement plusieurs années auparavant ne nous avait jamais quittés, ni l’un ni l’autre. Cependant, ces rares différends ne nous empêchaient pas d’être inséparables.
Tout en continuant notre chemin vers les portes principales du lycée, nous discutâmes du programme de notre soirée : chacun devait passer chez soi pour déposer ses affaires de cours et se préparer pour la sortie. Je m’interrompis lorsque ma deuxième meilleure amie passa juste à côté de moi :
— Hé, Sarah ! Où cours-tu comme ça ?
Identifiant tout de suite ma voix, l’interpelée freina des quatre fers et fit volte-face si vivement que ses longs cheveux bouclés d’un brun foncé lui retombèrent en pleine figure. Cela n’effaça pas le charmant sourire que sa mère lui avait légué, au contraire ; il s’élargit encore, atteignant les yeux couleur océan qu’elle tenait de son père. Associés à sa peau mate, qu’elle devait à ses origines réunionnaises, ces éléments lui conféraient un visage d’ange... sans compter qu’elle possédait naturellement une fine morphologie musclée que beaucoup d’autres lycéennes lui enviaient.
— Ah, vous voilà ! Eh bien, je vous cherchais, pardi ! lança-t-Sarah en rebroussant chemin.
Je dus lever un peu le menton quand elle arriva à ma hauteur, car mon amie n’avait peut-être que seize ans, mais elle mesurait quelques centimètres de plus que moi.
— On avait dit dix-sept heures trente devant le grand portail !
Après qu’elle ait tapoté son poignet gauche en guise de rappel, je louchai sur ma montre, persuadée d’être à l’heure. Toutefois, je n’eus pas le loisir d’observer les aiguilles que Morgan me tordait le bras avec douceur pour les voir à son tour.
— Ça va, il n’est que trente-deux ! lui répliqua-t-il avec un sourire presque provocateur.
— Ce qui signifie que vous avez deux minutes de retard, plaisanta une voix grave mais chaleureuse.
— Ah, merci, Kevin ! s’écria Sarah, victorieuse.
Elle lui lança une œillade appuyée, à laquelle il répondit par un petit sourire. Leur échange silencieux, loin d’être aussi anodin qu’ils le croyaient, m’amusa.
Ce qui m’avait le plus frappée chez Kevin lors de notre première rencontre, c’était justement ce regard expressif qui lui conférait un charme fou. Sarah était d’ailleurs tombée dans le panneau à l’instant où les prunelles noisette de Kevin avaient croisé les siennes. Son oreille percée et ses cheveux bruns désordonnés avaient fini de séduire mon amie... bien qu’elle refuse tout net de l’avouer.
Et malgré leur connexion évidente, ce ne serait pas Kevin qui ferait le premier pas vers Sarah, puisque sa timidité maladive le poussait de manière naturelle vers la solitude ou une routine qui le rassurait. Par conséquent, il avait du mal à aller vers les autres, et plus encore quand la personne en face de lui l’impressionnait. Autant dire qu’on était mal barrés, avec ces deux-là...
— J’ai raccompagné Tamara jusqu’au parking et je suis tombée sur Morgan en revenant, expliquai-je.
Ce dernier secoua la tête, et à son geste, des mèches de ses cheveux châtains mi-longs me chatouillèrent les tempes.
— Enfin, pour être exact, c’est moi qui t’ai trouvée, rajouta Morgan, s’adressant plus à moi qu’aux autres.
J’allais lui donner raison quand une nouvelle voix familière me coupa l’herbe sous le pied :
— En vous voyant comme ça, Tamara comprendrait enfin pourquoi elle perd son temps à vouloir te caser avec le premier venu...
La remarque de Lucas, bien que lancée avec légèreté, me frappa de plein fouet et me coupa le souffle. Pendant que je rougissais jusqu’à la racine des cheveux, Morgan enleva précipitamment son bras de mes épaules. Tout à fait consciente que mes amis lisaient en moi comme dans un livre ouvert, je me forçai à répliquer d’un ton égal sans tenir compte des émois qui me parcouraient :
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Oh, rien..., répondit Lucas avec un sourire en coin énigmatique.
La malice pétillait au fond de ses iris bleu acier, mais je n’eus pas l’audace de chercher le message codé que recelaient ces deux mots. Je continuai cependant à le fixer, comme si mon regard insistant allait pouvoir le faire parler.
Malgré son côté réservé, il émanait de Lucas une liberté authentique et rafraîchissante. Excentrique et jamais embarrassé, il se révélait capable d’aborder n’importe quel sujet avec n’importe qui. L’humour constituait son arme principale, c’était pourquoi il rêvait de devenir comédien... et que nous nous définissions comme ses premiers spectateurs. Ou ses premiers cobayes, tout dépendait du point de vue duquel on se plaçait...
En même temps, nous représentions pour Lucas ce qu’il y avait de plus proche d’une famille, puisque la sienne se retrouvait divisée suite à l’annonce de son homosexualité. Si sa mère l’avait immédiatement soutenu, son père et son plus grand frère s’étaient détournés de lui. Son cadet, Robin, s’était tellement senti partagé entre eux tous que Lucas avait reçu sa colère et son incompréhension en pleine figure durant des années. Leur réconciliation ne datait que de quelques mois en arrière, et Robin faisait à présent son maximum pour racheter sa conduite auprès de son frère.
Des pas résonnèrent derrière nous, et nous nous retournâmes d’un bloc pour voir à qui nous avions affaire :
— Bon, les enfants, ce n’est pas que je veuille vous presser, mais il est déjà quarante, alors vous vous taquinerez plus tard.
— Bien, patron, à tes ordres ! lança Lucas avec son humour habituel.
Ryan était le plus âgé d’entre nous : il avait dix-huit ans et dépassait le mètre quatre-vingt-dix. Il impressionnait déjà par sa taille et la musculature bien formée que lui avait fournie la pratique du rugby, mais lorsqu’on ajoutait ses prunelles et ses cheveux couleur noir de jais, il pouvait en effrayer certains. Et quand il portait sa barbe de trois jours, plus personne n’osait l’approcher, à part nous. Ryan semblait bourru et maladroit, mais c’était en réalité un véritable nounours au cœur tendre.
D’ailleurs, il jouait souvent le grand frère soucieux envers Sarah et moi, n’hésitant pas à prendre notre défense, quel que soit le propos. Parfois, mon amie et moi-même étions obligées de lui demander de ne pas se mêler de nos affaires tant il prenait son rôle à cœur. Nous ne lui en voulions pas cependant : nous avions compris depuis longtemps qu’il agissait avec nous comme il le faisait avec ses deux petites sœurs.
— On fait comme c’était prévu ? s’adressa Kevin à Ryan.
Seul détenteur du permis de conduire parmi nous, il était convenu pour la soirée que Ryan soit notre chauffeur à Morgan, Kevin, Sarah et moi.
— Oui, confirma-t-il. Pas de changement de programme en ce qui me concerne. Lucas, tu es sûr que Robin peut t’emmener ?
— Oui, oui. Je lui ai reposé la question hier soir, il m’a assuré que c’était bon.
Une voiture ne pouvant transporter à ce jour que cinq personnes, Lucas s’était arrangé avec son aîné le plus proche pour que ce dernier le dépose au restaurant et vienne le récupérer en fin de soirée.
— Bon, très bien, il est temps d’y aller alors, conclut Ryan. N’oubliez pas que j’ai réservé pour vingt heures trente au restaurant, alors si l’un de vous est en retard au point de rendez-vous, je l’étripe !
Il nous offrit son regard menaçant et, dans un rire général, il obtint la promesse que nous serions tous à l’heure. Puis, après des saluts bruyants, chacun partit de son côté. Morgan et moi n’habitant qu’à quelques rues l’un de l’autre, nous avions décidé qu’il m’accompagnerait chez moi, et que je ferai de même avec lui ensuite.
Je fus parcourue d’un frisson en y repensant, parce qu’au final, l’idée de ne pas le quitter faisait naître une agréable sensation en moi...
— Ah, zut ! Mes vêtements sont restés sur mon lit !
J’enroulai une serviette autour de mon corps nu, puis sortis de la salle de bains en douce afin de ne pas me faire remarquer. Même si je vivais dans cette maison, je ne tenais pas à ce que quelqu’un me voie dans une tenue aussi légère.
De ce fait, je pilai net en découvrant Morgan installé sur mon lit, en train de feuilleter une de mes BD. Ma brusque entrée le sortit de sa lecture : il releva son visage vers moi, et son expression changea du tout au tout. Choqué, il se mit à m’observer de haut en bas, s’attendant visiblement à ce que je ne me présente devant lui qu’une fois habillée.
Je détournai la tête, embarrassée au plus haut point. Lui, en revanche, ne me quitta pas des yeux. Il se redressa sur le matelas, ferma le livre de manière précipitée, et bégaya :
— Euh... Rachel, je...
— J’ai oublié ça, le coupai-je en me saisissant des habits pliés à côté de lui.
Morgan suivait attentivement le moindre de mes mouvements, à tel point que je sentais ses prunelles brûlantes sur chaque parcelle de ma peau. Je frissonnai soudain, en proie à une chair de poule tout à fait inhabituelle.
Quand je me fus redressée, je me forçai à croiser son regard intense et à le soutenir malgré la chaleur de mes joues et de mes oreilles. La bouche entrouverte, il déglutit avec difficulté avant de recouvrer la parole :
— Ta mère m’a dit de venir t’attendre ici, alors...
— T’inquiète, l’interrompis-je de nouveau. Tu peux rester. Je retourne à la salle de bains de toute façon.
Je m’éclipsai de la pièce sans un mot de plus. Arrivée dans la salle d’eau, je claquai la porte en prenant soin de la refermer à clef, puis m’appuyai contre le mur, les membres tremblants et le cœur affolé. Pourquoi d’ailleurs ce dernier battait-il aussi vite et aussi fort ? La situation n’avait rien eu de...
Je me raisonnai en secouant la tête.
Non, laisse tomber, Rachel, tu dois te préparer pour ta soirée !
Toutefois, au moment de me maquiller et de me coiffer, je ne pus empêcher mon esprit de dériver vers ce qui venait de se dérouler. Nous nous étions déjà vus en maillots de bain, alors nous n’avions pas de raison de réagir ainsi. Je ne comprenais pas la gêne qui nous avait envahis tous les deux, et encore moins tout ce remue-ménage au creux de ma poitrine...
Trois coups à la porte me firent sursauter, m’extirpant de mes réflexions.
— Rachel, il est déjà dix-huit heures quarante-cinq, me sermonna ma mère. Donc si vous ne voulez pas être en retard, tu as intérêt à te dépêcher pour que Morgan puisse aussi passer chez lui !
— Oui, Maman ! J’ai fini de toute façon, dis-je en ouvrant le battant à la volée.
Je filai dans ma chambre et empoignai ma veste ainsi que mon sac à main, ne pensant pas que Morgan m’attendait encore là.
— Alors, ça y est ? me questionna-t-il avec humour, comme si rien ne s’était passé. Mademoiselle a fini ?
— Ouaip ! Et si Monsieur a terminé sa lecture, on peut y aller, lui répondis-je sur le même ton
Un petit sourire en coin étirait ses jolies lèvres fines, tandis qu’il me contemplait d’un œil nouveau. On aurait dit qu’il voyait quelque chose en moi que je ne saisissais pas. Je baissai la tête, mal à l’aise, et sortis à grandes enjambées. Morgan me héla alors que je descendais les escaliers :
— J’en fais quoi ?
J’en déduisis qu’il parlait de la BD qu’il m’avait empruntée :
— Bah... tu la remets où tu l’as prise ! Quelle question...
Je chaussai mes bottes, enfilai ma veste et mis mon sac sur l’épaule. J’informai ma mère de notre départ pendant que Morgan dévalait les marches comme une tornade. Il salua mes parents, qui nous souhaitèrent une bonne soirée, puis nous prîmes la direction de l’arrêt de bus pour grimper dans celui qui nous déposerait devant chez lui.
— Ce serait plus marrant si vous mettiez un truc en jeu, s’interposa innocemment Lucas.
Cela faisait cinq bonnes minutes que Morgan me taquinait sur les résultats d’une partie à peine entamée, affirmant que quoi que je fasse, mon score final serait inférieur au sien. Alors, pour lui clouer le bec, j’avais pris le pari d’être meilleure que lui.
— Il a raison, confirma-t-il, l’air triomphant. Le gagnant payera le verre du perdant à la prochaine sortie.
— Ça marche, capitulai-je presque aussitôt. Prépare déjà ta monnaie, parce que je vais te dépouiller...
— Vu ce que tu bois, j’ai hâte de voir ça, rit-il.
Sarah attendit qu’il se soit éloigné pour se pencher vers moi et me glisser :
— Tu es bien consciente qu’il t’a provoquée exprès pour obtenir tes faveurs ?
Euh... non, pas vraiment.
Mais à vrai dire, ça ne m’aurait pas étonnée que Sarah ait raison : Morgan était bien du genre à me titiller dans le seul but que je lui réponde, et ce n’était pas la première fois que je tombais dans l’un de ses pièges. Ni la dernière, d’ailleurs. Et à ce jour, même si je savais très bien que je ne possédais pas son talent et que mon audace l’avait emportée, je ne regrettais pas mon impulsivité.
— Oh, Seigneur, Marie, Joseph..., jura-t-elle en se replaçant sur son assise avec un grand sourire. Ce que vous êtes fatigants !
Du coin de l’œil, je vis Kevin, Lucas et Ryan confirmer sa remarque dans un rire. Refusant de réfléchir à ce qu’elle sous-entendait, je me contentai de hausser les épaules à leur attention et de leur exposer mes deux objectifs de la soirée : d’abord, travailler ma précision et ma force afin de m’améliorer à ce jeu ; et ensuite, mettre une rouste à mon meilleur ami. Après tout, il l’avait pour ainsi dire réclamée, et j’étais désormais bien décidée à lui prouver qu’il n’était pas invincible.
De ce fait, pour la énième fois en moins d’une demi-heure, je suivis consciencieusement le chemin de la boule que Morgan avait lancée sur la piste. Je me crispai quand elle arriva au bout de celle-ci.
Bong !
— And it’s a strike ! annonça Morgan avec fierté.
— Certes, confirmai-je de mon siège. Mais la partie n’est pas finie, donc je peux toujours te mettre la pâtée !
Il darda sur moi ses pupilles farouches et me provoqua avec un sourire espiègle :
— Parce que tu t’en crois capable ?
Je me levai, me rapprochai de lui d’une manière féline et plantai mes iris dans les siens.
— Oh, que oui !
Nos visages ne se trouvaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre, et Morgan me fixait de manière si profonde que mon cœur fit une embardée. Depuis quand sa malice agissait sur moi comme une caresse pleine de tendresse ?
Perturbée, je m’écartai de lui sans un mot, allai choisir une boule, et l’envoyai sur le parquet avec toute la force et la concentration dont j’étais capable. Une fois que je l’eus lâché, il me fut impossible de détacher mes yeux de l’objet, qui dévia un peu avant de s’emplafonner dans les quilles. J’évitai néanmoins tout pronostic car, de là où je me situais, j’aurais facilement confondu deux quilles placées l’une derrière l’autre. En revanche, quand l’écran de contrôle afficha l’image de celles encore debout, je constatai qu’il n’en restait que quatre. J’en avais donc abattu six sur les dix, ce qui n’était pas si mal.
Tâchant de me concentrer uniquement sur le jeu, et non pas sur ce que disaient mes amis à côté de moi, je me saisis d’une autre boule et la jetai sur la piste. Je grimaçai en la voyant se diriger vers les gouttières.
Non, non, non... redresse !
Et là, comme si elle m’avait entendue...
Bong !
Oui ! Les dernières quilles étaient par terre !
Je compris que j’avais fait un spare avant que l’ordinateur ne l’annonce. Ce n’était pas aussi grandiose qu’un strike en termes de spectacle, mais les points obtenus en valaient la peine quand même.
Je fis volte-face, le sourire aux lèvres, et avançai vers Morgan, gonflée de fierté.
— Tu vois : je suis capable de faire aussi bien que toi !
— Pas aussi bien, non, répliqua-t-il, piqué au vif. Tu as fait un spare ; j’ai fait un strike. Et si tu veux me battre, il va falloir en faire souvent, des spares.
— Méfie-toi, Morgan, intervint Ryan, amusé, alors qu’il allait jouer à son tour. Même si tu n’as pas tout à fait tort, ce n’est pas une bonne idée de te laisser guider par ton orgueil mal placé, tu le sais...
— Surtout que là, tu es bien parti pour battre ton record à la journée, se moqua gentiment Kevin.
Je tournai la tête vers mon meilleur ami et lui adressai un « et toc ! » silencieux, qui le fit rire.
— Très bien, je me tais... pour l’instant, acheva-t-il avec un clin d’œil.
Morgan ne boudait pas, non ; son truc à lui, c’était les répliques motivées par la mauvaise foi. Fort heureusement, comme il savait très bien que nous ne nous gênerions pas pour lui répondre ou carrément lui ruer dans les brancards s’il allait trop loin, il n’en abusait pas.
Me focalisant à nouveau sur le jeu, j’observai mes amis. À part une fois où il se loupa en beauté à cause des âneries de Lucas, Kévin enchaînait les strikes et les spares. Il expliquait ses performances par le fait que sa famille et lui se retrouvaient de manière régulière pour des parties, mais ce qui jouait surtout en sa faveur, c’était qu’il visait très bien et disposait d’une certaine puissance dans les bras.
Lucas, en revanche... Soit il loupait des quilles, soit sa boule déviait dans les gouttières. Nous n’arrêtions pas de lui dire qu’il ne se concentrait pas assez, qu’il devait arrêter de parler et viser avant d’envoyer, mais rien à faire : il continuait à s’entêter. Il semblerait que le dessein de Lucas ce soir était plus d’amuser la galerie que de pulvériser les scores... et sa méthode fonctionnait du tonnerre, puisque plus il râlait, plus nous riions.
Sarah, elle, ne se débrouillait pas trop mal. Lorsque nous avions commandé nos chaussures, mon amie réunionnaise m’avait raconté qu’elle s’était plus souvent opposée à son cousin sur le jeu de la Wii qu’elle n’avait expérimenté le bowling en salle. Toutefois, à ce moment précis, elle avait déjà fait deux strikes et autant de spares, ce qui était plutôt pas mal pour une novice ! Ses autres envois étaient hésitants, mais touchaient toujours au minimum une quille. Je voyais bien que cela la rassurait, car au fond, elle n’aimait pas perdre.
Ryan, quant à lui, jouait plus pour le plaisir que pour gagner, à l’instar de Lucas. À croire qu’ils s’étaient donné le mot, tous les deux ! Il enchaînait les bons et le mauvais lancés, et cela se révélait assez drôle à voir, car malgré sa force, notre doyen gérait mal ses envois.
Une fois que chacun eut joué son dernier tour, Lucas se dirigea vers l’ordinateur de bord et appuya sur différents boutons pour que les résultats s’affichent en haut de l’écran de contrôle.
— Alors, qui de Morgan ou Rachel remporte ce verre ? lança-t-il, tel un présentateur télé.
Sans vraiment m’en rendre compte, je me rapprochai de mon meilleur ami juste assez pour percevoir son souffle court et distinguer une lueur inquiète au fond de ses prunelles. Moi aussi, j’avais un peu de mal à respirer. Ce pari nous tenait en haleine presque malgré nous.
Lorsque les scores se mirent à défiler, je restai un instant sans voix. Je dus cligner plusieurs fois des paupières tant l’issue de cette partie me paraissait surréaliste.
Kevin occupait la première place du classement et nous devançait même allègrement, mais ça, nous nous en étions doutés au vu de sa performance. Lucas se retrouvait dernier, précédé de Ryan, puis de Sarah. Quant à Morgan et moi...
— J’hallucine..., murmura celui-ci, impressionné.
Et moi donc ! Parce que mon prénom se situant juste à la suite de celui de Kevin, cela signifiait que j’étais deuxième, et Morgan... troisième. Ça ne tenait pour ainsi dire à rien, mais je remportais notre pari !
Je souris de toutes mes dents et soufflai un grand coup, soulagée et ravie, puis poussai un cri de victoire qui résonna dans l’entièreté de la salle. Surpris, tous les autres joueurs tournèrent la tête vers nous, mais la plupart se détournèrent bien vite de moi. Pour une fois, je me fichais d’être le centre d’attention, car je savourais ma victoire, autant sur Morgan que sur mon objectif personnel. J’avais réussi ! Comme quoi, avec une bonne motivation...
Je m’approchai de Morgan, encore figé, et le narguai :
— Tu vois que j’étais tout à fait capable de te battre ! De deux points seulement, mais je suis quand même devant toi !
Mon intervention lui permit de reprendre ses esprits et il se positionna face à moi.
— C’est vrai, mais... un tour de plus et tu perdais.
— Alors ça, ce n’est pas dit ! Allez, Morgan, reconnais ta défaite..., susurrai-je en me dandinant.
J’avais toujours pensé que sa mauvaise foi finirait par le damner, et il nous prouvait encore ce soir qu’il n’était pas prêt à y renoncer. Sauf que...
— Bon, d’accord, soupira-t-il. Oui, Rachel, j’avoue que tu as été incroyablement phénoménale ce soir !
— Hum... n’en fais pas trop, tout de même, lâcha Lucas derrière nous.
À l’instar de Sarah, Kevin et Ryan, lui non plus ne manquait pas une miette de la scène. Et même si, comme Lucas, j’estimais que le compliment de Morgan contenait un qualificatif de trop, je ne pus empêcher mon sourire de s’agrandir encore. Nos prunelles s’accrochèrent, et la façon dont il me fixa alors me procura une décharge électrique dans tout le corps.
— Mais j’exige une revanche, reprit-il, l’index en l’air.
Je le lui saisis dans un réflexe et acceptai sans réfléchir.
— Mais cette fois, on pariera plus gros, insista-t-il sans retirer son doigt des miens.
— Comme quoi ?
— Un repas au restaurant.
— Marché conclu.
Les exclamations enthousiastes de nos amis me parvinrent distinctement mais, à cet instant précis, j’étais incapable de me concentrer sur autre chose que les magnifiques iris bicolores de Morgan. Ceux-ci me fascinaient depuis la première fois que je les avais croisés, et bien que je ne puisse l’expliquer, leur attraction sur moi semblait augmenter de jour en jour.
Comme si ça ne suffisait pas, il m’observait avec une telle intensité que mon cœur en rata un battement. Alors je restai là, le visage à quelques centimètres du sien, tandis qu’un agréable frisson me parcourait l’échine.
— Bien, et si on allait régler, maintenant ?
La proposition de Ryan me fit violemment redescendre sur Terre. Je détachai enfin mes yeux de Morgan et, pour une raison inconnue, l’embarras rosit mes joues. Sans un mot de plus, je m’écartai de lui et me dirigeai vers Sarah, qui fit signe aux autres de passer devant nous afin de pouvoir me parler seule à seule. Ses sourcils levés et sa bouche ouverte me laissait deviner sans peine ce qu’elle allait me sortir.
— Oui, je sais, la devançai-je. J’ai encore foncé droit dans son piège sans me poser la moindre question.
Mon amie confirma d’un lent hochement de tête avant d’éclater de rire.
— Ce n’est rien de le dire : tu as carrément saisi la main qu’il te tendait avec un plaisir non dissimulé ! Au sens figuré aussi bien qu’au sens propre, d’ailleurs..., ajouta-t-elle plus bas, comme si cette révélation lui traversait l’esprit seulement à présent.
Sa réflexion trouva un écho en moi, mais je ne relevai pas, préférant plaisanter :
— Et c’est grave, Docteur ?
— Rachel, Rachel, Rachel..., soupira Sarah en passant son bras sous le mien avant de nous entraîner vers les garçons. Lucas a dit tout à l’heure que vous ressembliez à un couple de petits vieux qui se chamaillaient.
Je voulus protester, mais elle ne m’en laissa pas le temps :
— Eh bien, permets-moi de te dire que quand Morgan et toi vous mettez à agir de la sorte, il a tout à fait raison !
Robin, le second frère aîné de Lucas, vint récupérer ce dernier environ une quinzaine de minutes plus tard, et Ryan nous pria alors de monter en voiture. Le trajet de retour se déroula dans la joie et la bonne humeur, comme à notre habitude.
Avant qu’ils ne sortent du véhicule, Kevin suggéra à Sarah de le laisser l’escorter jusque chez elle, et celle-ci accepta timidement. Ryan, Morgan et moi ne pipâmes mot, nous limitant à un sourire malicieux. Puis, ce fut à mon tour d’arriver à la maison.
Je saluai Morgan et Ryan tout en remerciant notre doyen pour avoir été mon chauffeur, puis m’extirpai de l’auto. À peine une poignée de secondes plus tard, j’entendis une porte claquer et une voix me héler :
— Je te raccompagne jusqu’en haut.
Je fis demi-tour et me retrouvai face à mon meilleur ami. J’allais lui répondre que tout irait bien et que je ne craignais pas pour ma vie, mais quelque chose me retint. Profiter de sa compagnie encore quelques instants était une idée qui me plaisait, alors je lui souris et continuai mon chemin.
Une fois devant la porte d’entrée, je me contentai de jouer avec mon trousseau de clés, pas vraiment décidée à mettre fin à cette agréable soirée.
— Il y a un problème, Rachel ?
Le souffle chaud de Morgan sur ma nuque me fit frissonner. Je me retournai lentement, sans savoir comment justifier mon attitude.
— Non, c’est juste que...
La proximité de nos visages me coupa le souffle. Ses cheveux brillaient sous le clair de lune, tandis que ses yeux me contemplaient avec une affection qui ne lui était pas coutumière. Mon cœur fit une embardée à ce constat.
— C’est juste que quoi ? me relança-t-il dans un chuchotis, ses prunelles rivées aux miennes.
Impulsivement, je comblai la distance qui nous séparait et, sans lui demander la permission, posai mes lèvres sur sa joue avec une infinie douceur. Il se crispa de manière quasi imperceptible sous mon contact, mais ne se retirera pas.
Quand je m’écartai de lui au bout de longues secondes, presque à regret, son regard reflétait tout un tas d’émotions intenses que je n’étais pas sûre de comprendre. Cela me troubla, et son sourire en coin acheva de me faire craquer. Bon sang, mais comment avaisje pu ne pas m’apercevoir jusque-là que mon meilleur ami s’était transformé en un si beau jeune homme ?
Cependant, je n’eus pas le loisir d’y réfléchir plus longtemps. Il saisit mon bras et m’attira contre son torse dans une tendre étreinte.
— Tu sais que je tiens à toi, m’avoua-t-il tout bas. Même si je ne te le dis jamais, n’en doute surtout pas...
Et pour donner raison à ces paroles, il embrassa ma tempe dans une caresse pleine de promesses. Son geste accéléra mon rythme cardiaque et provoqua une nuée de papillons dans mon ventre. De ce fait, je n’osai pas poser les pupilles sur Morgan lorsqu’il se détacha de moi et que ses doigts effleurèrent ma pommette.
— Bonne nuit, Rachel, murmura-t-il.
Sa voix grave chatouilla mon âme, accentuant ma confusion. Il était déjà à mi-chemin vers la voiture quand je relevai la tête pour l’interpeller :
— Morgan !
Il se retourna d’un seul tenant, l’air interrogateur.
— Bonne nuit à toi aussi, dis-je simplement.
Nous échangeâmes un sourire, puis Morgan s’installa aux côtés de Ryan. Celui-ci démarra alors que la portière venait à peine de claquer, pendant que moi je restai là, devant ma porte d’entrée, jusqu’à ce que les phares arrière du véhicule disparaissent de mon champ de vision. Je ne m’en rendis compte qu’au moment de servir de mes doigts, mais je tremblais. De froid ou d’émotions, je n’aurais su le dire...
Je fis donc tourner les clés dans la serrure une première fois pour ouvrir la porte, et une seconde fois pour la refermer derrière moi. M’adossant à cette dernière, je savourai la chaleur de mon intérieur tout en repensant à cette très chouette soirée, que je n’étais pas prête d’oublier...
« Jingle bell, jingle bell, jingle bell rock, Jingle bells swing and jingle bells ring. » 1
Un air de fête résonnait dans la maison grâce à une compilation de chants de Noël, qui passait en ce moment même dans le lecteur CD de la chaîne Hi-fi. La soirée débutait seulement, mais les guirlandes clignotaient déjà depuis un bon bout de temps.
— Rachel ! m’interpella ma mère depuis la salle à manger. Tu peux venir m’aider à dresser la table, s’il te plaît ?
— J’arrive ! m’écriai-je en m’empressant de la rejoindre.
Parvenue dans la pièce, je la trouvai la tête dans le vaisselier, occupée à sortir le service entier de son mariage, qui ne servait qu’en de rares occasions. Tandis qu’elle se chargeait des différents verres, je m’emparai de la pile d’assiettes à côté d’elle ainsi que des couverts, et allai déposer le tout sur la table. Là, je remarquai que l’habituelle nappe taupe avait été troquée pour une nappe rouge uni avec des fleurs en relief transparent. Un chemin de table doré la traversait, rendant l’ensemble simple mais harmonieux.
Une fois les assiettes et les couverts bien agencés, je mis des serviettes en papier dorées à chaque emplacement et entrepris de décorer la table. Je choisis quelque chose de relativement simple : de petites pierres en plastique ressemblant à des diamants, ainsi que des boules de Noël miniatures de couleurs or, argent, vert et rouge, le tout disposé sur l’entière surface de la nappe. Pendant ce temps, Maman installa des bougies sur tous les recoins de fenêtres. C’était sa façon à elle d’allumer l’esprit de Noël, et cette tradition lui venait de sa mère, qui elle-même la tenait de sa mère, et ainsi de suite.
D’ailleurs, si mes grands-parents maternels venaient ce soir, ce n’était pas le cas de mes grands-parents paternels, qui avaient péri lors d’un accident de la route quelques années plus tôt. Je les avais très peu connus, car ils habitaient en Allemagne et que je ne les voyais qu’une à deux fois par an de leur vivant. Mon père ne s’étalait d’ailleurs jamais là-dessus, silencieux quant à sa famille. J’étais au courant qu’il avait un frère parce que je les avais déjà vus ensemble sur de vieilles photos, mais j’ignorais ce qu’il était devenu, ou même s’il était encore en vie...
— Maman, Papa ! hurlai-je à travers la maison quand j’eus terminé ma tâche. Je vais me préparer !
La sonnette de l’entrée me fit sursauter au moment où je bouclais la ceinture de ma robe. J’enfilai mes escarpins sans traîner, puis jetai un rapide coup d’œil dans le miroir pour voir si des mèches de mes longs cheveux blonds ne s’étaient pas échappées de mon chignon léger. Nos premiers convives arrivaient et j’étais fin prête : perfect timing, comme disaient nos voisins anglo-saxons.
— J’y vais ! lançai-je à la volée dans le couloir.
Mes talons firent un bruit d’enfer quand je dévalai les marches, mais je perçus tout de même le carillon retentir une seconde fois.
— Oui, j’arrive, j’arrive ! criai-je tout en allumant le hall et l’extérieur de la maison, histoire que personne ne reste dans le noir de la nuit trop longtemps.
J’ouvris la porte et fis face à mes deux jeunes cousins et leurs parents. Après les avoir salués, je m’écartai pour leur permettre de passer le seuil, et les invitai à poser leurs paquets sous le sapin pendant que je les débarrassais de leurs manteaux.
— Si vous en avez besoin, ils seront dans ma chambre, les prévins-je avant de m’éclipser à l’étage.
J’allais redescendre lorsque la sonnerie de mon portable m’interrompit dans mon élan. Je l’avais laissé sur ma table de nuit, dans la précipitation de toute évidence. Je souris à la lecture de l’expéditeur et ouvris le sms, le cœur battant.
Je te souhaite un très bon Noël de Cannes. Je pense à toi. Je t’embrasse... Morgan.
Tandis que mes doigts pianotaient déjà pour lui répondre, le bruit caractéristique de la sonnette d’entrée s’éleva à nouveau. Je fis celle qui n’avait rien entendu et continuai de rédiger mon message.
Toutefois, il aurait fallu que je sois sourde pour ne pas percevoir les voix enjouées de la deuxième partie de nos invités à peine eurent-ils passé la porte. Leur accordant une seconde d’attention, je reconnus les intonations enjouées de Kateline et celles plus douces de Johanna, mes cousines, ainsi que les rires de leurs parents. Alors, profitant du court moment d’isolement qui m’était accordé, je relus mon texto.
De même, je te souhaite un joyeux Noël d’Annecy, que les températures font frissonner. J’aimerais être dans le Sud avec toi pour ne plus avoir froid... Gros bisous.
Je ne pris pas la peine de signer et l’envoyai. Je soupirai, le cœur serré : les vacances avaient débuté quelques jours auparavant seulement, mais il me manquait déjà...
— Ah, te voilà, cousine ! m’interpella-t-on joyeusement.
Kateline.
Je me retournai d’un seul coup vers l’entrée de ma chambre pour confirmer ce que je savais déjà. Johanna était derrière elle, tout sourire. Je ne les avais pas entendues me rejoindre à l’étage.
— Ta mère nous a dit qu’on pouvait venir te chercher, expliqua Johanna avec toute la gentillesse qui la caractérisait.
Sortant définitivement de mes pensées, je posai mon téléphone à côté de moi, me levai et les pris dans mes bras chacune à leur tour. Nous ne nous étions pas vues depuis plusieurs semaines et nous étions assez proches toutes les trois, alors cette étreinte nous fit du bien. Quand je la desserrai, je détaillai leurs tenues de haut en bas.
— Vous êtes magnifiques, les filles ! m’exclamai-je.
Et c’était sincère : Kateline portait une robe dos nu couleur saphir qui mettait ses formes en valeur, ainsi que des chaussures à talons noires. Pour une fois, elle avait lâché ses cheveux brun foncé qui lui descendaient jusque sous la poitrine. Ils étaient ondulés avec soin, faisant irrémédiablement penser à Kate Middleton. Ses yeux, d’un chocolat profond, étaient ornés d’un maquillage charbonneux qui donnait de l’intensité à son regard. Un gloss rose pâle complétait la mise en beauté de son visage. Elle était vraiment élégante dans cette tenue.
Quant à Johanna, elle arborait un jean très clair, d’un bleu délavé qui virait au blanc. Son habillage était agrémenté d’un débardeur parme, et de bottes à talons avec de la fourrure. Le tout faisait ressortir sa haute taille et sa minceur. Ses cheveux châtains étaient coiffés de manière professionnelle, et elle avait opté pour un fard à paupières léger, préférant mettre en avant ses superbes cils grâce à son mascara. Johanna ressemblait beaucoup à sa sœur, à part que cette dernière avait plus de formes et adorait porter des robes. Elles n’avaient que dix-huit mois d’écart : Kateline venait d’avoir vingt ans alors que Johanna s’approchait des dix-neuf.
— Toi aussi, me répondirent-elles en chœur.
Je les remerciai, puis enchaînai :
— Alors, quoi de neuf depuis tout ce temps ?
— Ma relation avec Will avance bien..., annonça Kateline, malicieuse.
— Elle n’arrête pas de me bassiner avec ça ! s’exaspéra sa sœur. Pitié, Rachel, sors-moi de là !
Son rire léger et dénué de malveillance m’entraîna avec elle, bien que je fasse signe à Kate de continuer.
— Deux mois déjà, ça passe vite..., soupira-t-elle. Je peux tout lui confier, il m’écoute et me conseille, mais ne me juge jamais. J’ai l’impression de le connaître depuis toujours, c’est tellement agréable comme sensation !
Kate se trouvait sur un petit nuage, aucun doute là-dessus. À l’époque de leur rencontre, William, son petit ami, possédait quelques admiratrices et ne faisait rien pour les décourager. Ce comportement avait d’ailleurs méchamment titillé la jalousie de Kateline les premiers temps où ils se fréquentaient, car elle s’était longtemps demandé si elle ne représentait qu’une fille parmi tant d’autres, ou si elle l’intéressait de manière sincère. Après une soirée bien arrosée, elle avait fini par lui dire ses quatre vérités, à la fois dirigée par la colère, la frustration et l’amour. William en avait été autant sidéré qu’amusé et il n’avait réussi à la faire taire qu’en l’embrassant, confirmant ainsi des sentiments réciproques.
— Le grand amour..., se moqua Johanna sans méchanceté.
Je me tournai vers Kateline, l’air interrogateur :
— Elle exagère, ou...
Je laissai ma phrase en suspens de manière volontaire, l’incitant à poursuivre elle-même.
— Non, je crois que je suis vraiment amoureuse, avoua-t-elle avec un sourire timide.
Mon sourire s’élargit et je lui transmis tous mes vœux de bonheur, heureuse pour elle.
— Johanna, par contre, est de nouveau célibataire, enchaîna Kate une fois l’euphorie passée.
Le copain de Johanna s’étant révélé capricieux, possessif et jaloux, Kate et moi lui avions conseillé de nombreuses fois de le quitter avant que les choses ne dégénèrent. Refusant de voir sa relation comme malheureuse et vouée à l’échec, Johanna s’y était accrochée un moment... mais ça n’avait fait qu’empirer. Aussi, loin d’être triste, je félicitai ma cousine d’être enfin redevenue une femme libre.
— Et toi, Rachel ? interrogea Kateline avec malice. Toujours pas de copain ?
Je m’empourprai légèrement malgré moi :
— Euh... non. Toujours pas.
— Pourtant, je me souviens d’un jeune homme...
Elle me dévisagea de ses yeux espiègles, me faisant bien comprendre que si je ne crachais pas le morceau de moi-même, elle poserait des questions jusqu’à ce que je sois assez embarrassée pour vider mon sac. Autant avouer qu’avec moi, sa méthode fonctionnait souvent.
— Mince, c’était quoi son nom déjà..., continua-t-elle, les paupières plissées, signe qu’elle fouillait dans sa mémoire. Ah, oui ! Morgan ! Tu...
Mon cœur eut un soubresaut à l’évocation de ce prénom.
— Non, la coupai-je, devinant ce qu’elle allait dire. C’est mon meilleur ami. Rien de plus.
— Et alors ? s’indigna-t-elle. Beaucoup de relations amoureuses naissent suite à des amitiés.
— Oui, mais... ce n’est pas notre cas, bredouillai-je, mal à l’aise.
La sonnerie de mon téléphone interrompit notre discussion, et j’eus le pressentiment que ça n’intercèderait pas en ma faveur...
Avant que j’aie pu esquisser un geste, Kate se saisit de mon portable dans le but évident de lire le message qui venait d’arriver. Sauf que je ne tenais pas à ce que quiconque s’introduise dans mes échanges avec Morgan. Alors, quand une bouffée de gêne mêlée à de la colère m’envahit, je me penchai brusquement vers elle pour récupérer mon bien.
— Hum... intéressant, on parlait justement de lui, tiens ! lança-t-elle tout en m’évitant, taquine. « Je t’aurais accueillie les bras ouverts, soisen certaine... Mais il me semblait que tu passais Noël en famille ? »
Johanna haussa un sourcil, interpellée :
— Wow, ça ressemble plus à une déclaration d’amour qu’à un ami qui s’inquiète de toi...
— C’est ce que je me disais aussi, confirma sa sœur.
Puis, mes cousines se mirent à déblatérer entre elles, comme si je n’étais plus là. Ne désirant pas qu’elles en voient plus, j’en profitai pour reprendre mon téléphone des mains de Kate dans un geste sec. Ma réaction ne leur échappa pas : elles stoppèrent tout de suite leurs suppositions et s’excusèrent de leur comportement.
— Mais... tu nous tiendras au courant s’il se passe quelque chose entre vous, hein ? réclama Johanna avec sa douceur habituelle.
Je hochai la tête, les joues brûlantes et le cœur pulsant un peu trop vite.
La sonnette d’entrée retentit pour la troisième fois de la soirée, interrompant notre discussion. Nous étions désormais au complet. Mes cousines m’annoncèrent qu’elles descendaient, m’accordant ainsi quelques minutes de répit pour répondre au message de mon ami.
Oui, et justement, mes cousines viennent de jouer avec mes nerfs ! Je te laisse, tout le monde est là. Tu me manques... Je t’embrasse.
Entendant mes cousins m’appeler depuis l’étage inférieur, je posai mon portable sur la table de nuit, descendis et saluai les invités que je n’avais pas encore vus. Après avoir conversé quelques minutes avec chacun, mes parents apportèrent toasts et boissons apéritives, donnant ainsi le signal : notre Réveillon de Noël avait officiellement débuté.
Les rires fusaient de toutes parts, donnant à la soirée une gaieté presque irréelle. Qu’il était bon de se retrouver en famille !
Minuit venait tout juste de passer. Comme à son habitude, le plus jeune de mes cousins se jeta sur les cadeaux à peine le repas terminé. Il s’empara de ceux qui portaient son nom, et s’installa sur le canapé afin de les ouvrir à la fois tranquillement et à la vue de tous. Quand il eut terminé, nous l’imitâmes chacun notre tour.
Soudain, la porte du garage s’ouvrit dans un bruit sourd, tandis que le silence s’abattait dans la pièce. Mon père et mon grand-père en émergèrent avec un grand carton, qu’ils déposèrent au pied du sapin. Si tout le monde souriait avec malice, je restai bouche-bée : c’était quoi, ce truc ?
— Rachel ? m’interpella ma mère.
Je sursautai, puis la fixai avec incompréhension et curiosité. Elle désigna l’énorme paquet sans se départir de son sourire.
— Ceci est pour toi, compléta-t-elle.
Quoi ?
Je clignai des paupières, les sourcils froncés, n’arrivant pas à le croire. J’avais sans doute mal compris...
— Si, si, c’est bien vrai, ajouta ma grand-mère dans un rire mélodieux.
— C’est de notre part à tous, expliqua l’un de mes oncles. Enfin, pour ma part, j’ai surtout aidé pour le transport, parce que...
— C’est moi qui l’ai trouvé et qui l’ai choisi, termina ma mère.
Son expression bienveillante ne la quittait pas, tout comme cet éclat particulier dans ses prunelles. Si tout le monde avait participé un minimum, cela devait être un superbe cadeau. J’en restai coite, ne sachant pas trop quoi en penser, et ce fut la voix joyeuse de Johanna qui me réveilla :
— Allez, ouvre-le, m’incita-t-elle.
