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Tu as épargné le prix d’une course. De quoi t’offrir une pute. Choisis la mignonne et gamine. Ou encore mieux un servant de messe, tout frais sorti de sa première communion. Maurice-Guillaume Boniek est un curieux amalgame de Pologne, d’Espagne et de Valais. Garagiste appliqué, il forme avec Brigitte le plus étrange des couples. Pour échapper à sa famille – véritable gynécée oppressant – et reconquérir sa belle, Maurice-Guillaume tente un voyage de noces en solitaire. Commence alors un périple halluciné dans un Cuba crépusculaire à l’extrême fin des années 90. La libido longtemps brimée de Maurice-Guillaume survivra-t-elle aux explorations de ce faux touriste dans cette singulière île des tentations ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Sociologue et historien,
Gabriel Bender (1962) ausculte avec attention le décor et les hommes qui l’entourent. S’il a publié de nombreux essais, il ne craint pas la fiction.
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Seitenzahl: 311
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Cuba Libre
Gabriel Bender
Roman
Éditions Faim de Siècle
Ce livre a bénéficié du soutien du
Service de la culture du canton du Valais
TABLE DES MATIèRES
Prologue
Domingo
Lunes
Martes
Miercoles
Jueves
Viernes
Sabado
A Christian,
Voyageur infatigable
et compagnon de route.
«Et voilà tout, mes amis. J’ai tout fait, j’ai tout vécu. Si j’avais des forces, je me mettrais à pleurer.»
Roberto Bolaño
«Does anybody here remember Vera Lynn?
Remember how she said that
We would meet again
Some sunny day?…»
Roger Waters, Pink Floyd
Prologue
J’ai connu Maurice-Guillaume Boniek au collège. J’avais 16ans et lui 18. Maurice-Guillaume, c’est l’altérité. J’étais le dernier enfant d’une famille de six. Il était fils unique. Dans ma famille, ils sont agriculteurs depuis des générations. Son père était patron d’un garage. J’étais l’archétype de l’enraciné, il était deux fois étranger: Polonais par son père, Espagnol par sa mère. Je vivais sur la rive droite, il était d’en face, de l’autre côté du fleuve. Il avait un tourne-disque, moi pas. J’étais encore piéton, il avait déjà le permis de conduire. L’adret et l’ubac des géographes allaient pourtant se rencontrer.
Malgré, ou à cause, de nos différences, nous étions plus qu’amis, presque des frères. Durant trois ans, nous avons passé des centaines d’heures chez lui, à fumer des Camel et boire des bières en écoutant Pink Floyd, Electric Light Orchestra, Jimi Hendrix. On copiait les vinyles sur des cassettes. Et on parlait, on parlait, on parlait. Maurice-Guillaume avait, comme saint François d’Assise, le don de la parole. Il avait un bagout extraordinaire et un humour complètement désespéré.
Puis j’ai quitté le Valais. Nous nous sommes perdus de vue malgré les promesses. Puis son père est mort et Maurice-Guillaume est devenu père le même jour. Je ne suis pas allé à l’enterrement parce que je devais passer un examen ce jour-là. Je lui ai écrit un mot de condoléances et un autre de félicitations, deux enveloppes, deux timbres. J’ai promis de passer tout prochainement pour le serrer dans mes bras, embrasser sa petite fille et faire connaissance de sa femme. Les jours, les semaines, les mois ont passé. Le proche est devenu de plus en plus lointain, comme des continents qui partent à la dérive.
En 1998, j’ai rejoint la rédaction d’Auto & Tourisme. L’année suivante, la revue fêtait son centième anniversaire. On m’a confié la mission de récolter les témoignages de personnes actives dans le domaine. Le matériel récolté a servi à la rédaction d’un livre souvenir et à une exposition qui a circulé dans tout le pays. J’ai interrogé des chauffeurs de cars, de taxi, un pilote d’hélicoptère, un conducteur de locomotives, des policiers, des hôteliers et des garagistes. J’ai profité de l’occasion pour reprendre contact avec Maurice-Guillaume Boniek. Ça faisait vingt ans que je n’étais plus allé chez lui. Je vous laisse deviner la fête.
Maurice-Guillaume avait eu des ennuis de santé et il rentrait de Cuba. Il était complètement bouleversé. Il se mit à me parler de son voyage. Son récit était une saga des transports et une critique du tourisme, mais pas seulement. J’avais une vingtaine d’heures d’enregistrements. J’ai consacré de nombreuses soirées et week-end à retranscrire le tout.
Je remercie Désirée qui a accepté que le témoignage de son père soit rendu public, même s’il n’est pas à son avantage et qu’il est le plus souvent sévère avec elle. Elle sait que Maurice-Guillaume débordait d’humanité. Il y en avait beaucoup trop pour un homme seul. Boniek laisse également entendre la voix du désir contrarié, d’une sexualité malheureuse qu’il a noyée dans l’alcool. On peut lire son histoire comme un cri désespéré. Une ode à la femme qu’il n’a su ni aimer ni comprendre.
D’entente avec S. R., éditeur et historien, nous avons choisi une mise en récit qui respecte l’ordre chronologique du voyage. Nous avons maintenu les retours, les flash-backs, les incohérences historiques ou géographiques, sauf lorsqu’elles sont trop improbables et rendent la lecture impossible.
C’est foutraque, drôle, délirant. C’est du Boniek. Ça se passe à Cuba, mais tout a commencé ici. De l’autre côté du fleuve.
L. L.
Domingo
Maurice-Guillaume n’avait encore jamais vu de regard si perçant, ni une telle tignasse indécente d’absurdité dans un béret militaire, une étoile rouge en épingle. Il pensait que de telles beautés félines dans des uniformes kaki se trouvaient uniquement dans les pages glacées des magazines pour garçons achetés à voix basse aux kiosques des gares.
Elle scruta son passeport. Elle le feuilleta. Elle s’attarda sur une photo d’une mère et d’un enfant laissée entre deux pages. Elle lui demanda si l’enfant était le sien, il répondit oui, si la femme était la sienne, oui encore. Elle voulait savoir pourquoi il était venu seul sur l’île. Réponse: voyage d’affaires. Elle sourit, un rictus complice. Elle tamponna son visa de trois sceaux: Mentira… Mentira… Mentira… Trois sceaux, pour trois demi-vérités qu’elle avait débusquées.
Elle lui rendit le passeport, elle avait des étincelles dans les yeux: «Bienvenue menteur! Bienvenue à Cuba.»
Il venait de passer neuf heures collé à un siège de classe économique comme un paralytique. Tantôt à se dire que c’était une erreur de venir ici sans elle, qu’il signait le début de la fin de l’ultime chapitre. Tantôt, au contraire, il était pris d’une étrange douceur, il se sentait naître à la vie. Libre. Il s’imagine que l’avion est une cigogne géante et qu’il sera lâché dans un berceau suspendu à un parachute où il pousserait son premier cri d’homme. Cette image le fit sourire. Sourire mélancolique qui n’avait pas échappé à l’hôtesse de l’air. Elle en avait été attendrie.
Là, il n’était plus dans l’avion, mais dans le hall de l’aéroport José Marti, de La Havane, à la main un passeport suisse fraîchement tamponné par une beauté sauvage. Il se sentit incapable de faire un pas de plus, pris d’un sentiment étrange de rigidité alors que ses jambes fourmillaient, douloureuses d’envie de courir. Sa liberté de mouvement retrouvée le figeait au sol, il commençait déjà par la craindre, tant il l’avait attendue. Les dimensions de l’aérogare le surprirent, ainsi que l’architecture lumineuse et le vaste hall. Il s’assit sur une chaise en plastique, fixée au dallage par un socle de métal pour décourager les touristes qui auraient eu la tentation de l’emporter. Il était rivé à cette chaise, ses membres semblaient ne plus obéir. Il eut l’idée de prendre le premier vol pour l’Europe, mais comme il s’était lui-même arrimé à la chaise fixée dans le béton… Il ne pouvait pas emporter l’aéroport avec lui. La cigogne avait débarqué un mort-né incapable de hurler. Les inaptes à la vie n’ont pas le droit d’abdiquer, de retourner au ventre maternel. Le plus souvent, ils restent silencieux.
Il se sentait complètement perdu, pourtant le lieu n’est pas plus sinistre, ni plus accueillant, qu’un autre. C’est un aéroport sans âme où les regards qui ne vont nulle part ne se croisent pas. Il se mit à penser que le lieu était envahi de figurants qui y passaient la journée pour donner du courage à ceux dont la destinée leur demandait de s’arracher.
Il fouillait sa mémoire à la recherche des paroles d’Orly de Brel où il est question d’un aéroport et d’un dimanche triste. Il fut incapable de fredonner plus qu’«ils sont plus de deux mille et je ne vois qu’eux deux». Sa montre suisse, qu’il portait fièrement, pointait trois heures de l’après-midi. Une horloge, qui mangeait la moitié d’une paroi, lui rappela qu’il venait de changer de fuseau horaire. Il se mit à l’heure de Cuba, du moins le croyait-il. Il commanda une bière à un petit bar en forme de canette et retourna s’asseoir.
Les voyageurs étaient réunis en grappes multicolores. Retour organisé de ceux dont l’ambition consiste à voir ce qui doit être vu pour dire à un auditoire captif ce qui doit être raconté à un retour de vacances. Dans les têtes, les commentaires s’organisaient: l’hôtellerie locale, la nourriture, la météo et les gens, si différents, mais gentils. Il regardait autour de lui. Personne ne voyageait seul ou alors avaient-ils déjà disparu comme cet Italien qui avait fait le trajet à ses côtés.
Il resta immobile, silencieux, faisant corps avec l’assise en plastique, les pieds semblablement vissés au dallage. Son cerveau fonctionnait au ralenti et par intermittence. Il en eut la conviction lorsqu’il constata la progression des aiguilles. Dix heures. Déjà! Dix heures trente. Bizarre! Midi. Mais comment est-ce possible, je viens d’arriver? Il alla se chercher une nouvelle bière, la siffla d’un trait, en commanda une troisième, puis une quatrième. Les bières lui avaient un peu débué le cerveau, il commençait à y voir clair. Il devenait presque audacieux. Il fit le tour de l’aérogare et s’aventura dans les commerces achalandés de produits sélectionnés par Cubatour, l’office national de tourisme: rhum, cigares, objets de l’artisanat local, quelques livres avec de belles images de sourires cubains tout en couleurs, disques et posters du Che.
Il feuilleta un album de photographies historiques aux légendes apocryphes: Christ de l’apocalypse révolutionnaire crucifié par des miliciens boliviens à la solde de la CIA d’une balle dans chaque main, déposé encore chaud sur le pupitre d’un régent dans une salle de classe d’une petite école d’un village des montagnes boliviennes ou Barbus du triomphe photographiés au matin de gloire dans leur jeep déboulant de la Sierra Madre le moteur à bout de souffle. Celle-ci n’est pas mal non plus: Héros de la révolution couvert de poussière serrant dans ses bras une fillette du peuple tenant un œillet libéré de la dictature le jour même; ou celle-là encore: Enfants des rues faisant des sauts de cabris dans la cour d’une école réservée à la bourgeoisie qui les affamait. Elles étaient toutes du même acabit: Grand-père embrassant le fils de son fils mort dans les prisons obscures de la nuit du régime de Baptista; Sans-abri sans feu ni lieu s’abritant dans la maison abandonnée par un capitaliste sans foi ni loi qui a fui sans demander son reste à Miami sous les coups de feu.
Il retourna s’asseoir. Il tira de sa valise un petit cahier d’écolier. Il s’était décidé à tenir un carnet de route.
«Je viens d’arriver, ça fait juste un petit moment. Je ne me sentais pas bien dans l’aéroport. Sûrement parce que j’avais faim. Dans l’avion, ils ont servi une dînette. Mon voisin de fauteuil, un professeur italien, rageait en voyant les petits pois lui filer dans le col de la chemise. Il m’a dit: «Servir des petits pois dans oune avionne, faut en avoir oune à la place dou cerveau pour y songer!» On a ri, puis on a fait santé. Moi je trouve drôle de lutter contre l’apesanteur.»
À la première difficulté, il eut une panne d’inspiration, il n’était pas certain que le mot apesanteur fut bien choisi. Il avait raison, il voulait parler de l’espace étriqué, de la promiscuité. Apesanteur n’était pas correct. Il se mit à orner la page du cahier d’une frise de petits pois, avec méthode et obstination. À la cinquième bière, il ajouta la date du jour, dimanche premier avril. Il lui vint l’envie de dessiner un poisson, qui prendrait toute une page. Il sortit des crayons de couleur. Sa femme avait suggéré d’en prendre pour les offrir à des pauvres gosses. Il coloriait les écailles avec soin. La tâche l’absorba complètement. Cela faisait bien trente ans! Il avait oublié la magie. Les crayons couraient sur le papier sans direction précise.
Il fit un signe à la serveuse qui lui livra sa sixième bière. Il composa sur une page blanche un «trois fois menteur» du plus bel effet. Il relut son texte et ajouta:
Les dînettes en classe économique occupent sans passer la faim, comme les branlettes.
Cette sentence mit fin à sa carrière d’écrivain. Les bières lui avaient calé l’estomac et endormi les angoisses. Il se détendit enfin.
S’était-il assoupi? Il voulut un verre de rhum pour se teinter de couleur locale. Un peu de courage. Diable! Une horloge indiquait dix heures. Il réfléchit mollement: «Quand je suis arrivé, il était trois heures à ma montre, j’ai déplacé les aiguilles de six. Est-ce que je les ai déplacées dans le bon sens? Faut-il avancer ou reculer les aiguilles? Trois plus six font neuf heures tandis que si je retire six heures, ça donne… Ça donne? Il fit l’opération en deux fois. Trois heures moins trois heures, minuit. Minuit moins trois heures, neuf heures. Tiens, aussi neuf heures? Dans un sens ou dans l’autre, c’est pareil! Bizarre, pourtant, sur un cadran, il y a douze heures et pas six.» Il se rapprocha du bar:
–Vous me donnez l’heure et un rhum, s’il vous plaît, Mademoiselle.
–Il est dix heures, Monsieur.
–Du soir ou du matin?
Elle éclata de rire.
–Il est bien dix heures du matin?
–Demandez à la lune si elle est du matin.
–Pas possible! Il fait encore nuit à dix heures du matin!
Cette découverte l’inquiéta. Il était dans l’aérogare depuis le matin. Le temps se dilatait. Il alla s’asseoir aux côtés des voyageurs en partance, à moins que ce ne fussent des figurants ou des personnages en latex. La serveuse s’amusait de son manège. Elle lui demanda s’il souhaitait passer ses vacances à l’Aéroport José Marti. Il hochait la tête. Tantôt oui. Tantôt non. Résolu. Il savait qu’elle savait. Les Cubaines lisaient dans ses pensées. C’est déjà la deuxième. Il devait affronter la ville, mais il était aussi bien là qu’ailleurs. Il ne devait rien à personne. Ce voyage n’engageait que lui. Il passerait une semaine à l’aéroport. Il ne dirait rien à son retour. Ou mieux, il inventerait. Cette idée le fit se dresser tel Zébulon sur son ressort.
Il était ivre et devant l’aéroport. Il faisait nuit dans sa tête. Il présenta une adresse à un taxi et se mit à négocier le prix. «Dix dollars, pas un sou de plus.» Le chauffeur demandait le triple. Il gueulait, il s’énervait. Il menaça. Un flic s’approcha. «Le tarif c’est vingt dollars.» Le chauffeur ouvrit la portière. Il se laissa tomber à l’arrière d’une Lada au confort spartiate. À cette heure-ci, il n’y avait que des voitures soviétiques. Il attendait une grosse américaine des années cinquante, une Dodge ou une Buick. La vieille Cadillac de la chanson de Springsteen.
Le chauffeur répondait à ses questions par des borborygmes. Il était fâché, inutile d’insister. Maurice-Guillaume insistait quand même, tant il était fier de parler espagnol, un cadeau de sa mère, le seul qui lui soit utile aujourd’hui. La voiture était arrivée aux abords de la ville, elle roulait sur de larges avenues, dans une zone très arborée. Il n’avait pas l’impression d’être dans une capitale. La rue était peu éclairée. Il ne distinguait pas grand-chose si ce n’était l’absence. La Lada s’engagea dans des voies de traverse aux nids-de-poule assassins. Il se cognait au plafond de l’auto comme si le chauffeur y prenait du plaisir. Il le faisait exprès. Il en fut convaincu en interceptant un sourire à l’angle du rétroviseur d’où pendait une médaille de saint Christophe, la plume d’un coq de combat et un Fidel Castro en latex fixé à un ressort. Il se mit à insulter le chauffeur d’une litanie de jurons désuets. Ce chapelet d’obscénités frappées d’obsolescence devait se retourner contre lui.
Le chauffeur s’arrêta. Il baissa la vitre, alluma un Cohiba acheté au marché gris, tourna le bouton de la radio qui diffusait un match de base-ball. Changement de stratégie. Il roulait au pas désormais. Il voulait lui faire passer la nuit dans sa voiture, à moins qu’il n’ait décidé de l’abandonner dans un terrain vague, après l’avoir vidé de son sang.
Au moment où il eut la certitude de rencontrer sa dernière minute, la voiture s’immobilisa.
–Diego Riviera 2465.
–Voilà, dit-il en lui tendant un billet de cent dollars
–Vous n’avez pas plus petit? Un billet de vingt? Deux de dix.
–Non.
–Je vais aller faire de la monnaie. Attendez-moi là.
–Pas question! Faudrait pas me prendre pour un naïf Américain tombé de la pleine lune. Je ne suis pas un touriste, moi. Je ne suis pas un poulet qu’on plume.
–Ça fait quarante ans qu’on n’a plus vu de touristes américains se faire plumer dans ce quartier. Donnez-moi ce billet, dans cinq minutes je suis de retour. Vous m’attendez sagement ici. Vous serez mieux installé sur ce muret plutôt qu’à sautiller à chaque nid-de-poule.
–Faut pas me prendre pour un imbécile. Je ne quitte pas la voiture.
–Oh, putain! Toi. Tu commences vraiment, vraiment à me faire chier sévère.
Le regard, confié au rétroviseur, hésitait entre exaspération glaciale et colère brûlante. Une longue fumée arrachée du cigare cogna, déterminée, contre le pare-brise avant de draper la scène d’une mélancolie bleutée. Le chauffeur ouvrit la portière avant, sans se départir de son calme, ni de son cigare tendu bien en face, comme le canon d’un Colt. Il ouvrit la portière arrière. Il l’attrapa et l’éjecta de la voiture. Il fit valser le bagage sur le trottoir: «J’en veux pas de ton fric. Charognard.»
Le chauffeur remonta dans l’auto, roula une dizaine de mètres, s’arrêta. Il vida sa vessie contre un tronc d’arbre. Les éclaboussures de l’urine dessinaient des arabesques dorées. «Tu as épargné le prix d’une course. De quoi t’offrir une pute ou deux. Choisis la mignonne et gamine. Ou encore mieux un servant de messe, tout frais sorti de sa première communion. Vieux connard! Porc, pédéraste. Va au diable. Saloperie de touriste.» Puis la Lada disparut en sautillant dans un chant de ressorts.
Il était sonné par le discours. Honteux de donner cette image de lui mais très content d’avoir épargné vingt dollars. De toute façon, il était trop tard, donc le regret inutile. L’avarice chez Maurice-Guillaume n’était pas une vilaine manie mais un art de vivre qui allait être mis à rude épreuve. Personne n’a réussi à lui faire comprendre que pour recevoir, il fallait être généreux.
Le quartier était pacifique. Ormes gigantesques, trottoirs défoncés, alignement de bâtiments de style colonial en ruine ou en piteux état, parmi lesquels s’étaient égarés quelques édifices récents, protégés par les caméras de sécurité. Il s’assit sur le muret qui était au corps à corps avec la racine protubérante d’un manguier. Il était à fouiller ses poches à la recherche de la carte de visite qui était encore en main du chauffeur lorsqu’elle apparut, dans son tailleur élimé, sandalettes en plastique, jambes usées autour desquelles s’enroulaient les varices comme des serpents. «Boniek, je suppose?» dit-elle dans un délicieux accent russe, qui donnait à son phrasé le souffle des vents qui balaient les plaines.
–Oui, c’est moi.
–Je vous attendais à 11 heures du matin, pas à 11 heures du soir. Il est minuit, je pensais que vous n’alliez pas venir.
Il la dévisagea de bas en haut: les ongles des orteils peints, l’ourlet élimé de la jupe, les hanches pleines, la taille assoupie, le ventre plat, l’absence de poitrine. Elle portait une chemise de coton qu’elle devait amidonner autrefois. Un médaillon d’or ou doré – il n’a jamais bien fait la différence – comme punaisé sur son cou, étrangement long. Il ne savait pas si elle était rassurée. Elle avait l’expression aigre-douce. Il se leva, tendit une main molle et moite. Elle ne sourit pas. Fit signe de la suivre. À sa démarche lente, à son air las, à son dos voûté sur lequel la lune et les feuilles de manguier produisaient des commentaires, il comprit qu’il n’était pas le bienvenu. On lui avait dit le plus grand bien d’elle. On! Un client russe lui avait donné son adresse et mille recommandations. «Une grande dame, une compatriote qui a fait sa vie entre Saint-Pétersbourg et La Havane, professeure de littérature et spécialiste du cinéma.» Le client russe avait bourré la valise de Maurice-Guillaume de magazines et d’illustrés à lui remettre.
L’appartement de la vieille était disproportionné, décoré et meublé avec le goût d’un apparatchik de province. Les convictions communistes avaient résisté aux tropiques. Elle le fit asseoir sur une chaise en simili cuir vert. Tous les meubles étaient verts. Il remarqua une pendule neuchâteloise. Que peut bien faire une pendule neuchâteloise dans ce décor? Ce qu’elle doit s’emmerder à sonner les heures suisses dans ce pays où le temps s’est arrêté! Sur les murs, des affiches de cinéma, des portraits de Brejnev et de Castro, et des diplômes en cyrillique. Il déposa sa liasse de revues sur la table.
–Pas fâché de me débarrasser de tout ce papier qui pesait dans ma valise. Il doit bien y en avoir pour cent dollars.
–Oh, dit-elle d’un air navré.
Il s’attendait à des remerciements, des embrassades, des accolades, mais pas à ce soupir résigné. Elle replaça le peigne de son chignon.
–Comment vous dire? J’adore recevoir des Européens. L’appartement est spacieux et idéal. Il est très fonctionnel. J’ai de grosses citernes sur le toit. Il y a de l’eau à la douche. C’est un luxe. J’aime cuisiner aussi. Mais…
–Mais?
Elle n’avait pas besoin d’en dire plus. Son air fatigué fit le reste. Elle lui dit d’attendre. Elle sortit sur le palier. Puis elle revint d’un pas décidé.
–Monsieur Boniek, dit-elle d’une voix qui le surprit. Vous parlez russe?
–Non
–Polonais?
–Non plus.
–Boniek, c’est polonais.
–Je sais. Mon père est né à Bydgoszcz.
–Je connais bien la Pologne. La Suisse aussi. Je voyageais beaucoup avec mon mari. Il était diplomate. Je suis allé plusieurs fois en Suisse. Mon mari a été en poste à Genève, plusieurs années à Berne aussi. J’ai gardé quelques amis en Suisse. Des compatriotes à Zürich à Crans Montana. C’est beau la Suisse, les gens sont propres, bien éduqués. J’ai aussi connu quelques Polonais en Suisse… Oh, le Suisse! Vous dormez?
–Excusez-moi. Qu’est-ce que vous disiez?
–Je suis déjà allé en Suisse.
–Moi aussi. En ce moment, je ne suis pas suisse, je suisse si fatigué. J’ai sans doute un peu trop bu. Je suis désolé du retard. C’est à cause des aiguilles de la montre. Elles tournent dans le mauvais sens. Où est ma chambre?
–Vous ne pouvez pas dormir ici. La loi a changé. Le gouvernement exige deux cent cinquante dollars par mois par chambre. Montant forfaitaire à payer d’avance, même s’il n’y a personne. Ici, il ne vient jamais personne. Et pourtant, j’ai l’eau à la douche et la vue sur le large.
–S’il vous plaît. Juste une nuit. Je suis très fatigué.
–Je vois.
–Dites que je suis votre invité, un membre de votre famille.
–Il faut annoncer les visites au Comité de défense de la révolution du quartier, quarante-huit heures d’avance.
–Dites que je suis votre amant, juste pour une nuit, personne ne le saura.
–Tout le quartier vous a vu descendre du taxi, en provenance de l’aéroport. Vous avez refusé de payer la course. C’est moche…
–Je vous demande pardon.
–Je ne suis pas chauffeur de taxi.
–Je vous demande pardon quand même.
Elle haussa les épaules. Elle sortit sur le palier. Quelques minutes plus tard, elle revint, flanquée d’un gosse, pieds et torse nus, le poil luisant, l’œil vif. Il se tenait en retrait. Il avait un short de foot noir et un t-shirt usé sur lequel figuraient les sourires complices de Fidel et de Camilo Cienfuegos, l’autre héros de la révolution cubaine.
–L’enfant peut vous trouver une chambre dans le quartier, pour deux dollars. À payer d’avance.
–Deux dollars la chambre, je suis preneur.
–On ne s’est pas compris. Pour deux dollars, le gamin vous trouve une chambre. Deux dollars une chambre. Quand même!
Elle sourit. Elle était encore belle. Elle lui servit un verre d’eau pour le faire patienter et parce qu’elle n’avait rien d’autre à boire. Dix minutes plus tard, l’enfant était de retour. Cienfuegos avait disparu de son t-shirt. Il ne restait plus que Castro, mais il avait vieilli et il ne souriait plus. L’enfant empocha la monnaie et lui fit signe de le suivre. Au moment de quitter l’appartement, alors qu’il s’apprêtait à saluer la vieille Russe, le téléphone sonna.
–C’est Margerita votre logeuse. Elle veut savoir si vous préférez la chambre matrimoniale avec la salle de bains et l’accès à la terrasse pour trente-deux dollars ou la petite, pour dix-huit dollars.
–Je n’ai pas besoin de la… et je n’aime pas le luxe. Je prends la petite chambre.
–Il prend la chambre de bonne. Je te l’envoie. Dans trois minutes, il est chez toi. Je t’embrasse… Non, non… Ne te fais pas de soucis… Oui. J’ai tout ce qu’il faut. Ne t’inquiète pas… oui. Je t’embrasse. Oui, pas de problème. Bonne nuit. Je t’embrasse…
–Vous avez le téléphone?
–Évidemment. Cuba ce n’est pas le tiers-monde. Vous pensiez que nous communiquions par signaux de fumée.
–Et la logeuse où je vais, elle a aussi le téléphone?
–Tout le monde a le téléphone à La Havane. Même les morts au cimetière. C’est pratique pour prendre des nouvelles.
–Alors pourquoi envoyer le gosse pour la chambre. Vous auriez pu téléphoner. C’est combien le téléphone?
–Deux pesos.
–Et ça vaut quoi deux pesos?
–Ça ne vaut rien, les banques ne le changent pas.
–Il doit bien y avoir un taux de change. On donne combien de pesos au marché noir pour un dollar?
–Je ne sais pas, quarante, cinquante, quatre-vingts, par là. Je n’en sais rien. Faudra vous renseigner. Je ne convertis pas les dollars en pesos. Je n’en ai pas besoin. Jamais, disons, pas depuis longtemps, en tout cas. De toute façon deux dollars, ce n’est pas grand-chose, pour vous. Moins que deux pesos pour moi.
–Pourquoi vous n’avez pas téléphoné à la logeuse? Pourquoi avoir envoyé le gosse?
–Ça fait deux dollars de plus dans le quartier et deux pesos en moins pour le gouvernement. Au revoir Monsieur Boniek. Bon séjour à Cuba.
Le gamin l’accompagna quarante mètres, au maximum. Il aurait pu se rendre sans guide puisque la maison de Margerita se voyait du balcon de la Russe. Les deux vieilles se faisaient signe de la main. La bâtisse avait été blanche et lumineuse, autrefois, avant que le sel et le vent marin ne lui filent la lèpre. Les escaliers se développaient en coquille, des colonnes, un perron et une terrasse ombragée par des plantes grimpantes auxquelles étaient suspendues toute une série de cages à oiseaux. D’autres cages étaient posées sur des tables de métal qui furent sans doute blanches, il y a fort longtemps. Il y en avait aussi sur le sol, semblablement mangées par la rouille et la mousse.
La maison sentait l’eau de Javel. Le jeune garçon le conduisit à la chambre, minuscule, carrelage chiné, un petit lit blanc. Le vent marin faisait danser les voiles de coton. Boniek se pencha à l’extérieur et se cogna le front contre les grilles de fer forgé. Le gamin éclata de rire. Boniek jeta sa chemise sur le fauteuil à bascule. Une coiffeuse géante surmontée d’un miroir provoqua son narcissisme. Il tenta quelques grimaces, fit sauter un comédon caché parmi les quelques poils qu’il portait en étendard sur sa poitrine. Il se regarda de profil, tâta sa panse. L’enfant était assis sur le lit et l’observait. Boniek entra dans la salle de bains pour inspecter les faïences, la mosaïque au sol, le carrelage, la batterie de bain en laiton. Serviettes en suffisance, aucune odeur suspecte! Il testa le robinet, un filet d’eau tiède s’écoula. Il eut envie de prendre une douche.
L’enfant se tenait au seuil de la porte.
«Ça va, merci, bonne nuit, tu peux me laisser maintenant. Mais tu fais quoi pendu là à m’observer comme un lézard? Allez, bouge!» L’enfant ne bougeait pas. «Allez, hop, débarrasse!» L’enfant restait immobile et ouvrait des yeux étonnés. «Quoi encore? Tu ne veux pas passer la nuit ici, je ne marche pas sur ces chemins, allez, dégage. J’ai dit!…» Le gosse pencha la tête, pointa un œil sur lui alors que l’autre restait dans l’ombre du cadre de la porte. Il leva sa main droite à hauteur de ses narines, en frottant pouce et index
–Vous me devez deux dollars.
–Comment cela? Je t’ai payé tout à l’heure. Espèce de voleur.
–C’est deux pour vous avoir guidé et deux pour avoir porté le bagage.
Il régla la transaction, résigné, sans tenter la moindre discussion. Deux dollars de plus dans le quartier. Deux dollars de moins pour Boniek.
On frappait. Il découvrit le visage ridé de Margerita et ses yeux bons et son sourire tendre et son souffle lent.
–Il me faut votre passeport pour les fiches de la police.
Puis, à mi-voix:
–Il faut régler la première nuit. Les nuits se paient toujours d’avance. Vous allez rester combien de temps?
–Je ne sais pas encore. J’ai faim.
Elle haussa les épaules et laissa filer le sourire.
–Je n’ai rien à manger.
–Pas même un œuf ou une tomate?
–Pas un oignon, je suis désolée. Je vous aurais volontiers préparé un repas si vous aviez prévenu. Demain, si vous voulez. Oui, demain, même du poisson, si vous voulez, pour le déjeuner ou le soir, mais là, il n’y a rien. Je ne savais pas que j’aurais un hôte. Mes armoires sont vides.
Il avait de la peine à croire que ces yeux puissent mentir. Il lui semblait plus difficile d’accepter qu’une maison aux dimensions d’un palace ait le grenier et la cave vides. Il insista. Elle niait de la tête.
–Un peu de riz avec de l’huile et de l’ail. C’est bon du riz, rôti dans l’huile.
–Pour cela, sûr que c’est bon, le riz rôti.
–Y a rien à bouffer nulle part?
–Il faut rejoindre la grande avenue. Remonter la rue, sur la droite, le snack de la station-service est toujours ouvert. Toujours, oui. Il est toujours ouvert, oui, sauf quand il est fermé. Mais, il me semble qu’il ne ferme jamais, puisqu’il est toujours ouvert, sauf la dernière fois que j’y suis allée, il était fermé. Il me semble, oui. Ou alors pas souvent. Il doit être ouvert. Oui, il me semble bien qu’il doit être ouvert, il ne ferme jamais, ou pas bien souvent, juste quand il est fermé, pas plus. Quand il est fermé, il est fermé. Pour ça c’est sûr.
–Et ils vendent à manger?
–Il me semble que oui, qu’ils vendent à manger quand ils en ont. Oui, il me semble bien qu’ils vendent même des pizzas, quand il y en a, ou des tamales, quand ils ont des tamales, ou des bananes frites lorsqu’ils ont des bananes et de la matière grasse.
Elle tenait son passeport contre son sein pour l’empêcher de fuir. Il remit sa douche à plus tard. Il emporta une poignée de dollars, son cahier d’écolier et les crayons de couleur. À cette heure, le quartier était irréel, quelques petits immeubles indéfinissables et des villas de maître, certaines clôturées, barricadées, propriétés d’ambassades, domaines consulaires, mais la plupart en très mauvais état, voire en ruine ou squattés et réaménagés pour recevoir des poulaillers à l’étage et des porcs dans les livings. On avait ajouté des demi-étages en mezzanine. Il se réjouissait de pouvoir vérifier cela à la lumière du jour.
Dans l’immédiat, il marchait sur la station-service, flanquée d’un snack qui vendait parfois de la nourriture, lorsqu’ils en avaient à vendre. Surprise! Il recelait de quoi le satisfaire: des pizzas, de la bière et des clopes. Une oasis gastronomique sous les néons et dans les gaz d’essence. En partant, il emporta une bouteille de rhum.
Au retour, il choisit de passer par la plage. Il titubait au hasard des vents, s’arrêtant pour téter sa bouteille. Il découvrait des maisons les pieds dans l’eau, flanquées de piscines remplies de gravats. Beaucoup ont été comblées par leurs maîtres et sont à l’abandon depuis trente ans. Les propriétaires les ont saccagées à la révolution avant d’abandonner l’île pour éviter que des guérilleros viennent y tremper leur revanche. Elles attendent encore que quelqu’un veuille bien les réparer.
Le rhum l’agitait dans la nonchalance du sable fin. Les arbres oscillaient, ballet muet sur fond de plage déserte. L’avancée était aléatoire. Alors qu’il marchait calmement, apaisé, la lune lui demanda de retirer son chemisier. D’abord, il refusa… Mais comme la lune insistait, il offrit le spectacle de son torse blanc. Le vent, habile et chaud, le caressait partout. Il se sentait bien. Le rhum le chauffait de l’intérieur. Qu’il est bon le rhum de la nuit. La lune voyeuse, elle en voulait plus, elle ne se satisfaisait pas du spectacle d’un torse et de jambes nues. Laisse le vent glisser dans ton pantalon. Il souriait. Sacré morceau de lumière qui rend l’homme fou.
–À poil.
–Tu n’y songes pas, si on me surprend. Tout nu dans le sable. Tu peux imaginer? Tu veux que je me fasse arrêter pour outrage aux bonnes mœurs. Tu veux me voir dans une cellule?
–Sombre, forcément humide, froide et surpeuplée. Des mois à attendre ton expulsion. Personne ne vient ici. Idiot. Je connais les lieux. Rien ne peut t’arriver.
Il la crut, il finissait toujours par se fier à la lune parce qu’il préférait le mensonge. Il s’installa au pied d’un bosquet de buissons face à la mer, quelques herbes fanées. On aurait dit le velours d’une espèce de gazon. Son sexe se dressait, comme les mâts des petits voiliers qui se devinaient à l’horizon. Le vent le pénétrait de partout. La lune souriait tendrement. Ses mains couraient au rythme des vagues. Elles vagabondaient, prenaient leur temps, faisaient durer le plaisir. Il est terrible d’amour solitaire, le vent.
–Tu aimes?
–J’aime.
–Aussi le rhum?
–Beaucoup le rhum.
Ensuite, il s’endormit. Il y serait encore sans l’obstination agressive de quelques moustiques. Il émergea, la tête vide et lourde. Il se remit en chemin et avançait tel un robot. La marée avait emporté son cahier d’écolier libérant le poisson d’avril. Les crayons de couleur avaient pris la direction de Miami.
Après une demi-heure d’errance, il retrouva la maison. La porte était fermée. Évidemment. Les portes sont toujours fermées lorsque la dose d’alcool est dépassée. Il cogna et eut une apparition. Un miracle. La vieille Margerita, le vieux bout de pomme ratatinée, avait été transformée en une princesse de vingt ans, belle à croquer. Ses yeux se rivaient dans les siens pétillants de désir. Un visage splendide, souligné avec grâce par un maquillage en discrètes touches… «Et dire qu’elle m’attendait ici pendant que j’étais seul sur la plage!…» Elle tenait encore son passeport sur le cœur. Elle avait un stylo à la main. Elle s’assit. La faible intensité de la lampe électrique donnait au tableau une lumière surnaturelle. Il s’attendait à une déclaration d’amour. Ce fut le questionnaire de police.
–Votre âge c’est bien quarante ans?
–Oui.
–Vous êtes marié?
–Oui, je le suis. En fait, plus ou moins.
–Plus ou moins marié, on ne peut pas noter ainsi. Il y a quatre cases. Il faut en cocher une: célibataire, marié, divorcé ou veuf.
–Cochez les quatre.
–Si vous le voulez. C’est vous qui signez les documents pour la police. Vous expliquerez s’ils vous interrogent. Une dernière chose, votre profession? On n’indique pas la profession dans les passeports de votre pays?
–Je suis photographe.
–Photographe!
Elle était impressionnée. Ça ne devait pas courir les rues, les photographes, à La Havane. Il comprit à son sourire qu’elle souhaitait poser pour lui, elle s’était fait belle pour lui. Ce maquillage, ces shorts, ce chemisier jaune qui mettait en valeur ses seins. Tout cela sentait la mise en scène. Elle l’attendait comme on se prépare à un casting. Elle se réjouissait de le retrouver dans sa chambre tout à l’heure à prendre des attitudes de plus en plus équivoques devant son objectif tendu vers elle, alors que s’agiteraient les voilages sous le vent du large. Elle proposerait de se faire mitrailler nue, sur le lit arborant des poses délicieusement lascives. Après évidemment, ils feraient l’amour. D’abord tout en douceur, avant de se laisser aller à la furie. Elle rugirait comme une lionne, il la prendrait par-devant, par-derrière. Il la chevaucherait, se cramponnant à sa crinière. Elle hurlerait: «Plus fort, plus vite, encore, encore». Dans les films pornographiques, les photographes baisent toujours leur modèle. L’ennui c’est qu’il n’était pas photographe. Il était juste un menteur pathologique qui rêvait sa vie plutôt que de la vivre. Il n’avait même pas un appareil jetable pour l’illusion et elle était assise à une table un stylo à la main face à un formulaire de police.
–Je peux vous poser une question, Monsieur?
–Oui, faites.
Elle sourit une seconde fois. Il sentait qu’il la tenait.
–L’image dans votre passeport, c’est votre femme?
Merde, l’image!… Il marmonna en français:
–Putain de photo, mais pourquoi diable je l’ai remise dans ce foutu passeport. Police cubaine de merde, vous commencez déjà à me les hacher menues avec vos formulaires…
–Qu’est-ce que vous dites?
–Oui, c’est ma femme. Si on veut. Elle est à moi.
–Elle est belle.
–Merci.
–Elle est jeune.
–Comme vous, je pense, vingt-deux ans.
–J’ai vingt-cinq. Dites-moi, ça arrive souvent dans votre pays que des hommes de quarante ans marient des femmes de vingt ans?
–Ça arrive oui. Pas souvent, mais ça arrive.
–Pas chez nous. Sauf les riches. C’est dégoûtant. Et le bébé?
–Le bébé? Quel bébé?
–Celui qu’elle tient dans ses bras, pardi.
–Ah oui, c’est notre enfant. C’est ma petite fille. Bienvenue. Elle est chou. Dites qu’elle est la plus belle petite fille du monde. Dites-le, je ne serais pas vexé.
–Vous l’avez adoptée?
–Adoptée? Non, non c’est la mienne de petite fille, tout ce qu’il y a de plus naturel.
–Bizarre.
–Qu’est-ce qui est bizarre?
–Vous êtes blanc, votre femme aussi. Votre enfant est café au lait, presque noir.
–C’est vrai ça, je n’avais pas remarqué. Blanc plus blanc fait blanc. Plus par plus, plus. Vous êtes très perspicace. Elle devrait être blanche. Comment ne se peut-il pas? Noire, vous dites… Donnez-moi cette image que je vérifie.
