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Rose a dix ans quand un évènement tragique fait voler en éclats l'équilibre fragile de sa famille. Sa mère sombre dans une profonde dépression qu'elle soigne à l'alcool et Rose devient la mère qui devient l'enfant. Le cercle vicieux de cette relation toxique entraînera Rose vers ses propres profondeurs et celles de sa famille. Sommes-nous condamnés à reproduire les schémas familiaux ? Sommes-nous responsables des choix de nos parents et de leurs parents avant eux ? Sort-on indemnes d'un passé aussi lourd ? De ses confessions d'enfant à ses confessions d'adulte, Rose nous livre ses réponses ainsi que les grandes lignes qui ont marqué sa vie et ses choix.
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Seitenzahl: 253
Veröffentlichungsjahr: 2023
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« Les personnes les plus formidables que j’ai jamais rencontrées sont celles qui ont connu l’échec, la souffrance, le combat intérieur, la perte et qui ont su surmonter leur détresse. Ces personnes ont une appréciation, une sensibilité, une compréhension de la vie qui les remplit de compassion, de douceur, et d’amour. La bonté ne vient jamais de nulle part ».
Élisabeth Kübler-Ross
CHOC
DECOR
RETROSPECTIVE
BOUM
FICTION
MAJORITE
QUÊTE
CONSCIENCE
ACTION ET VERITE
EPREUVES
SEUIL
RUPTURE
FUITE
REALITE
CONFIDENCES
DEUIL
RETOUR
2020
Août 1990
—Rose, va chercher ta sœur.
Cette petite avait le don de se tirer n’importe où quand ça lui prenait et revenait quand bon lui semblait. Aventurière dans l’âme, du haut de ses six ans, elle crapahutait, construisait des cabanes, bricolait des sarbacanes, jurait comme un charretier et avait son idée précise de l’hygiène. Sa mère essayait comme elle pouvait de faire rentrer dans le moule sa petite dernière, mais le moule, Lila n’aimait pas ça. Les grandes vacances d’été amplifiaient ce désir d’indépendance et la mère, bien dépassée, finissait par laisser-faire.
Rose obéit et alla chercher sa sœur, une énième fois. Elle connaissait ses habitudes et était certaine de la trouver dans la cheminée désaffectée de l’ancienne briqueterie. Elle se dirigea d’un pas lourd, sans entrain, accablée par la chaleur de ce début du mois d’août. Elle passa sa tête dans l’antre, la tourna vers le haut et vit Lila sur un des barreaux de l’échelle rouillée qui menait au sommet. Elle hallucinait, à vingt-six kilos à peine, Lila avait grimpé l’équivalent d’un immeuble de quatre étages. Elle prit peur et cria.
— Lila ! Descends de là ! Je vais le dire à maman.
Rose eut conscience que cette phrase était lâche, mais rien d’autre n’était sorti.
Lila sursauta et lâcha un bras pour mieux voir sa sœur. Elle la fusilla du regard, la traita de connasse et reprit son ascension. Dans l’énervement, elle rata le barreau suivant et son pied glissa.
La chute, ne dura qu’un court instant, qui sembla à Rose une éternité. La gravité ramenait Lila sur terre à une vitesse folle, impressionnante. Elle voulut ouvrir les bras, pensant ridiculement qu’elle pourrait amortir sa chute, mais avant même d’y arriver, Lila lui percuta une partie du corps. Le souffle coupé, elle mit quelques secondes avant de reprendre sa respiration. Elle se releva sur un coude, s’approcha du tout petit corps étendu là, à côté d’elle, le poussant presque, pour qu’il se relève. Lila la regardait, les yeux grands ouverts, un filet de sang coulait de sa tempe droite, une mèche de ses longs cheveux noir était plaquée sur sa joue moite, sa bouche légèrement entrouverte. Rose hurla, un son qu’elle ne se connaissait pas. Son corps trembla, ses oreilles bourdonnèrent et son cœur s’affola. Un tsunami l’envahissait et la paralysait. Seul ce cri continuait de sortir de sa gorge, animal.
Jacques arriva le premier, tira Rose hors de la cheminée lui demandant de courir le plus vite possible pour appeler les secours. Elle ne réagit pas, Jacques dû la gifler, une secousse pour la ramener sur terre, qui la fit courrir comme jamais.
Rose rêvera longtemps de sa petite sœur étendue à côté d‘elle et de ses moindres détails. Les odeurs, les sensations, elle garderait tout. Pour le reste, les souvenirs de cet évènement sont de brefs flashs, le visage de sa mère, ses yeux en particulier, puis les pompiers, les gendarmes, les cris. Tout le reste fut comme un rêve, une sensation d’apesanteur, de ralenti, de bruits sourds. Et puis des faits marquants comme Jacques qui hurle à l’arrivée des pompiers. Son cri à lui aussi n’était pas humain. Une plainte irréelle, à vous glaçer le sang. Sa mère n’a pas crié, le choc l’a fait s’évanouir. Elles sont parties toutes les deux, l’une à l’hôpital, l’autre à la morgue, laissant Rose seule pour la première fois de sa vie, la première d’une longue série.
Des maisons identiques, alignées les unes aux autres, collées, déclinables à l’infini. De la brique rouge, le nord de la France. C’est l’été et la chaleur pourrait me faire mourir. Je m’appelle Rose, j’ai dix ans et mon principal problème dans la vie, c’est l’ennui. Je m’ennuie comme ces maisons collées. Ici, il se passe tout, mais il ne se passe surtout rien. Je vis avec ma mère et ma petite sœur Lila qui a six ans. Mon père est parti un jour, je ne sais pas où, mais depuis trois ans, je ne l’ai jamais revu. En rentrant de l’école ce soir-là, maman nous a dit d’une manière aussi expéditive qu’un « dépêchez-vous les filles, vous allez être en retard à l’école » : « votre père a dû partir et il ne reviendra pas », puis s’était tournée rapidement pour passer l’aspirateur, nous laissant dans l’impossibilité de poser la moindre question avec tout ce barouf.
« A dû partir ». Quelle raison avait bien pu pousser mon père à « devoir » partir ? Et puis cette fin de phrase négative qui mettait un terme à tout espoir « il ne reviendra pas ». Je me suis longtemps demandé s’il n’était pas mort et qu’elle avait simplement voulu nous épargner. Après tout, la mort, elle connaissait bien, à trente-cinq ans, elle avait déjà perdu son père, sa mère et deux de ses trois frères.
Il en reste un, tonton, qui habite en face de chez nous. Il est comme une bernique accrochée à son rocher. Le rocher, c’est ma mère et si elle partait en Australie, il la suivrait. Tonton n’a pas d’enfant, pas de femme, juste un chien qui subit ses soûleries, le pauvre. Je parle du chien. Maman ne nous a jamais parlé de son passé, elle doit estimer qu’on est encore trop petites, mais d’une manière générale maman ne parle pas beaucoup d’elle. Pour mes oncles, c’est tonton qui m’a raconté. L’un est mort d’une maladie avec un drôle de nom et l’autre dans une bagarre. Celui-là, je l’ai connu apparemment, mais je ne m’en souviens plus. Et puis il s’est énervé en disant que ça ne servait à rien de remuer le passé, alors je n’en sais pas beaucoup plus.
L’été, ici c’est l’horreur. Il n’y a rien à faire. Lila arrive à s’occuper, elle a une imagination débordante et s’ennuie rarement. Je la vois rentrer et sortir, je ne sais jamais ce qu’elle bricole, mais elle est toujours sur des projets de grande envergure qui me dépassent. Construction d’une autoroute pour les fourmis, jeux de dressage avec notre chien Dalton, un petit caniche pêche abricot, devenu officiellement acrobate du cirque Lilala, nom qu’elle a donné à cette arène dont elle fait payer l’entrée aux autres gamins du quartier pour y assister. Là, dans son cirque, elle fait sauter Dalton sur des caisses, lui fait faire le beau, tourner sur lui-même sous les regards envieux de ceux qui ont le privilège d’y assister. Elle se fait payer en boissons, gâteaux et bonbons divers qu’elle cache dans une boîte dans la chambre, dans l’armoire, sous une pile de pulls. Son trésor de guerre.
Ce qu’elle préfère surtout, c’est jouer les exploratrices. Elle a vu récemment Indiana Jones à la télé et s’est persuadée depuis que la ville cachait des reliques aux pouvoirs magiques. D’ailleurs, il faut l’entendre aussi raconter des histoires aux plus petits, je ne sais pas si cela relève de la maladie mentale ou si elle a vraiment conscience des couleuvres qu’elle leur fait avaler. Je l’ai surprise l’autre jour à expliquer à Vanessa, notre voisine du même âge qu’elle, qu’il existait dans notre cagibi, une porte secrète qui menait dans un autre monde où le temps était différent, que parfois elle y allait pendant une semaine et lorsqu’elle revenait, il ne s’était passé qu’une seule minute. Elle disait que beaucoup de gens comptaient sur elle pour régler quelques conflits et qu’elle était devenue indispensable là-bas. Les gens en question n’étaient pas des humains comme ici, mais des animaux, des oiseaux et autres mixages, comme par exemple leur chef qui avait le corps d’un éléphant et la tête de Jacques, notre voisin. Vanessa riait et s’impatientait de pouvoir visiter ce pays fabuleux, mais Lila expliquait alors que ça n’était pas si simple, qu’il fallait passer des épreuves pour voir si elle était apte et ensuite attendre de savoir si elle serait vraiment « élue ». Résultat, cela coûtait beaucoup de Barbie à Vanessa cette histoire. Parfois, le soir, dans notre lit superposé, elle en haut, moi en bas, je la provoque :
— T’es vraiment qu’une sale menteuse, je t’ai entendue raconter tes conneries à Vanessa, je vais dire à maman que t’es folle et que tu lui voles ses poupées !
— C’est pas vrai, c’est elle qui me les donne parce que je suis sa copine et qu’elle m’aime bien ! Toi t’es jalouse parce que t’as pas de copine et que t’es moche !
— Ah ouais ? Et les animaux qui parlent et le monde magique, tu veux que je raconte à tout le monde ça aussi ? On va t’enfermer chez les fous et on te fera des piqûres tous les jours pour que t’arrêtes de mentir !
—C’est toi qu’es folle, connasse !
Ça finit toujours en hurlements, parce que je la jette du lit en soulevant son matelas avec mes jambes à travers les lattes. Je la tyrannise, lui rackette ses revenus du cirque et me recouche ravie. Je ne sais pas pourquoi je fais ça, surtout que je ne l’ai jamais balancée, pas même la fois où je l’ai trouvée en train d’essayer de fumer les clopes de tonton.
Je crois que je suis jalouse. Pour deux raisons, la première, c’est qu’elle s’amuse et n’a besoin de personne, la seconde parce que ma maman l’aime plus que moi. Elle m’a d’ailleurs déjà demandé, maman, pourquoi je n’étais pas normale. Je n’ai pas su quoi répondre, je n’ai même pas compris le sens de sa question. On ne se comprend pas, elle et moi, depuis toujours. Je me souviens, lorsqu’à trois ans elle avait découvert que je savais lire, toute seule, elle avait été horrifiée. Puis quand on lui avait suggéré de me faire sauter une classe, puis deux, là elle avait carrément hurlé et m’avait punie. J’avais quand même sauté ces deux classes parce qu’elle ne voulait pas passer pour une mauvaise mère, mais elle était totalement dépassée. Son regard sur moi le prouve. Elle me regarde comme une bête curieuse et si j’ai le malheur de la reprendre sur un mot ou une expression, elle se met immédiatement sur la défensive avec un c’est bon Rose, on sait, t’as tout vu et t’as tout chié.
Je n’ai jamais su comment j’avais fait pour lire, c’était venu comme ça, les mots, les lettres avaient une logique, comme des notes de musique avec des couleurs. Je ne saurais pas vraiment l’expliquer. C’est surtout ça qui énerve maman, que j’ai les solutions, sans les explications. Maitenant, j’apprends à me taire et à faire mes déductions toute seule. Je lis beaucoup, et cela aussi ça l’exaspère, c’est dans ces moments-là qu’elle me demande pourquoi je ne suis pas normale. Normale, pour ma mère, ça veut dire comme Lila. Les livres sont pour moi un moyen de m’échapper, d’être ailleurs et cela me permet d’être avec des gens de mon niveau, les auteurs. Pas tous, mais certains. Je lis des revues scientifiques, de la philosophie et des articles de médecine. C’est une conversation à sens unique où j’apprends beaucoup sauf que plus j’apprends, plus je deviens une étrangère dans ma propre famille. Parfois, à table, je n’arrive même pas à entamer une vraie conversation. Quand maman me demande comment s’est passée ma journée et que je réponds que la maîtresse a clairement un problème de confiance en elle sûrement lié à des blessures d’enfance mal soignées, je n’ai clairement pas les bons codes. Mon regard la trouble beaucoup parce que j’ai tendance à fixer les gens dans les yeux et qu’à priori, ça n’est pas poli. Pour moi, regarder les gens m’aide à mieux les comprendre, mais dans la vie ça ne se fait pas, à priori. Voilà pourquoi je préfère les livres, ils ne jugent pas, eux. Maman aurait clairement préféré avoir deux Lila. Quelle déception. Même Lila sent cette différence et en profite, elle me balance sans aucune pitié quand je fais les choses qu’il ne faut pas. Comme fixer les gens notamment. Cela arrive peu, heureusement. J’ai su devenir discrète, voire transparente et en général on finit par m’oublier.
Quand je ne lis pas j’aime être dehors, à ne rien faire, juste observer. Je reste là, assise devant la porte de la maison sur ma petite caisse. Ce sont des petites caisses en plastique où l’on met des bouteilles et quand elles sont vides, on les retourne et ça fait un petit tabouret. Il y en a devant chaque maison, parce qu’ici les bouteilles, on les consomme par caisses entières et qu’on est champions de la seconde vie. Pour les objets du moins. Dans tous les cas, c’est confortable pour regarder et pour apprendre, par mimétisme, à reproduire ce que font les uns et les autres. Je copie pour pouvoir faire comme tout le monde. Je donne au monde ce qu’il a envie de voir. C’est beaucoup plus simple, mais au fond de moi je me sens souvent triste et seule. Seule dans cette agitation, quel paradoxe. Personne ici ne sait contempler, voir et sentir. Ici, les gens sont cons et bêtes et mes pensées sont toutes tournées vers le jour où je pourrais enfin partir de là. Je sais que ma vie sera extraordinaire et que ce moment, c’est juste un mauvais moment. Dans les livres, ça finit toujours bien alors je patiente, tranquillement.
Mon quartier, vu du ciel, c’est comme une cicatrice parfaite. Un trait au milieu et quatre lignes de chaque côté, parfaitement parallèles. Deux d’un côté et deux de l’autre, identiques, avec au bout, des murs. Quatre impasses, et une rue principale pour entrer et sortir. Tu nais, tu vis dans une impasse, tu meurs. Fin de l’histoire.
Mon impasse comprend tous les gens qu’on n’a pas su où ranger. Il y a des Gitans, des Arabes, des Polonais, des Français, mais des versions pas très exotiques, de celles qui ne donnent pas très envie. Parce que c’est un fait, dans les autres impasses, les gens sont différents, je ne préfère pas utiliser le mot normal, il me fait trop de peine. À l’école, on rigole quand je dis que j’habite impasse de la paix.
Dans notre cour des Miracles, il y a d’abord nous, les Gitans, enfin les romanos, c’est comme cela qu’on nous appelle à l’école. Ils disent cela parce que ma mère et mon oncle ont grandi dans un wagon de la SNCF. Sans eau ni électricité, dans un camp de wagons. C’était aux abords de la gare, sur un grand terrain vague, la SNCF avait déposé des wagons qui ne servaient plus et la mairie avait autorisé les gens comme eux à s’y installer. Les gens comme eux, je ne savais pas ce que cela signifiait, c’est mon oncle qui m’avait aussi raconté cette partie-là de leur vie et les gens comme eux étaient encore aujourd’hui, pour moi, un mystère. Mais pour les autres et notamment à l’école, nous étions des romanos. Soit. Même si cela enrageait Lila, à moi, cela ne me faisait ni chaud ni froid. De toute façon, je n’étais pas comme eux, maman me le répétait assez souvent.
Dans la maison en face de chez nous, c’est mon oncle. Je préfère ne pas dire trop de mal de lui, c’est quand même quelqu’un de ma famille même s’il nous fait souvent honte quand il est bourré et qu’il s’énerve sur son chien. Ça exaspère maman qui dit souvent le pauvre, il a pas eu une vie facile. Avec elle, tout le monde est le pauvre il a pas eu une vie facile. C’est son explication logique à tous les mauvais comportements. Elle a beaucoup de compassion pour les autres, sauf pour elle. Et pour moi.
À côté de chez tonton, c’est Irina et Nikola, des Polonais. Nikola parle bien le français, mais Irina a un accent, j’adore l’écouter et faire des fautes, c’est beau. Je pourrais l’écouter des heures et d’ailleurs pour la faire parler, il suffit de lui poser des questions sur la Pologne et on est quitte pour quelques heures de monologue. Je connais son histoire par cœur. Fille unique d’une famille bourgeoise, elle est pressentie pour être danseuse étoile. Ses parents lui paient des cours depuis qu’elle a trois ans. La grâce, c’est assez inné chez elle, même dans sa façon de se tromper dans les mots il y a de la grâce. Elle est belle à écouter. La seule chose que je déteste chez elle, c’est les bleus. L’artiste responsable c’est Niko qui la prend pour une toile sur laquelle il crée, à sa guise, les couleurs et les reliefs qu’il veut. Je déteste ces bleus, ces verts et ces jaune marron qui lui vont mal. Elle a le teint pâle Irina, le teint précieux, alors les couleurs chatoyantes ce n’est pas tellement harmonieux. Ce que je déteste surtout, c’est qu’elle ne dise rien et qu’elle reste avec un con dans un trou paumé du nord de la France, dans une impasse, en plus. Elle, la danseuse qui devait devenir une étoile. Quel gâchis incompréhensible. Comprendre l’Univers me paraît d’ailleurs beaucoup plus simple que de comprendre les humains. Des mathématiques, une opération, un calcul, un résultat. Point. Avec l’humain, il y a des questions auxquelles on n’aura jamais les réponses.
Neneuille par exemple. C’est la maison qui touche la nôtre sur la droite. On l’appelle comme ça parce qu’il ne bouge plus que ses yeux, il est tétraplégique. Neneuille est Italien et chez les Italiens, on ne plaisante pas avec l’honneur. Ça, c’est Neneuille qui le disait avant de ne plus pouvoir bouger. Un jour, il a découvert que sa femme le trompait, parce qu’aussi, Neneuille n’était jamais chez lui, et le lendemain, il est venu à la sortie de l’école avec son fusil de chasse et a tiré sur sa femme, Sophie, qui venait chercher la seule copine que j’avais, Lidia. Il a tiré à bout portant comme on dit. Sur le coup, personne n’a compris, cela a fait un grand bruit, Sophie a regardé son mari, surprise, elle est restée debout, comme ça, pendant longtemps avant de tomber. Le premier qui a compris, c’est le bébé dans son landau que sa mère gardait parce qu’il s’est mis à pousser des hurlements pas possibles. C’est ça qui m’a le plus choquée, les cris du bébé. J’en fais encore des cauchemars. Après ça, Neneuille a retourné l’arme contre lui, mais comme il est complètement con, il s’est loupé. Depuis, il est dans un fauteuil roulant et ne bouge plus que les yeux. La prison n’en a pas voulu, les instituts spécialisés non plus, résultat il est toujours là, comme si rien ne s’était passé, à nous rappeler en permanence son geste avec sa bouche qui bave. C’est sa sœur, Elena, qui s’occupe de lui. Elle a dû abandonner sa vie en Italie pour venir s’occuper de son assassin de frère dans une impasse où tout le monde le déteste. Je n’ai pas revu ma copine Lidia, elle a été placée dans un foyer quelque part, on n’a jamais su. Après ça, personne n’a rien dit, les adultes en ont parlé entre eux, mais à nous, rien. La violence ici, c’est aussi la banalité des non-dits et pour ça, il n’y a aucune cérémonie.
Pour continuer, la maison qui colle la nôtre de l’autre côté, c’est Jacky et Patou avec leurs deux enfants, Kévin et Vanessa. Jacky, pour rester en forme et s’entretenir, il fait de la boxe. Sur Patou et ses enfants. Il a dû prendre la même licence que Niko. Je déteste Jacky parce que devant tout le monde, il fait comme si c’était un mec super sympa alors que c’est faux et moi, je l’entends, ma chambre colle celle de Kévin et les murs ne sont pas épais chez nous. Je déteste entendre Kévin pleurer et le voir comme si de rien n’était le lendemain à l’école. Il a deux ans de plus que moi, mais comme j’ai sauté deux classes, on est dans la même, en 5ème B, depuis cette année. C’est bizarre d’être en 5ème à dix ans, mais Kévin veille sur moi un peu comme un grand frère et dans la classe, il est assis à côté de moi. C’est une sorte de solidarité de quartier, il n’y a pas toujours que des inconvénients. Aussi, pour le remercier de sa protection, je le laisse copier sur moi. C’est un contrat donnant-donnant entre nous qui s’est mis en place naturellement sans avoir besoin d’échanger avec les termes précis. Et puis je le laisse copier parce que le pauvre il a pas une vie facile. Grâce à ça, il passe en 4ème et moi, je n’ai plus envie de sauter de classe. J’espère qu’il s’assiéra encore à côté de moi en septembre.
Pour être tout à fait honnête, je dois avouer que j’aime bien Kévin… Quand il vient coller sa petite caisse à côté de la mienne pour observer le monde lui aussi et discuter, parfois, mes poils de bras et les siens entrent en contact et c’est comme un courant électrique qui me traverse tout le corps. Après cela, je me sens toute bizarre. Ça me fait légèrement trembler. Kévin sourit, je ne sais pas si c’est pour la même chose ou juste parce qu’il sourit comme ça, pour être gentil, mais moi, dans ces moments-là, je suis au bord du court-circuit.
Pour finir, il faut aussi que je vous parle de Jacques. Il habite la maison qui colle celle de tonton, la première maison de l’impasse. Jacques c’est un Arabe à qui on a donné un prénom français, pour faire français alors qu’il a franchement une tête d’Arabe. Il est vieux, mais il est vieux depuis que je suis toute petite, en fait, je crois que Jacques a toujours été vieux. Mais c’est un genre de vieux qui fait plein de trucs et qui n’a besoin de personne, un peu comme Lila. Tonton dit qu’il est bien conservé parce qu’on vit dans des boîtes comme des sardines, ça conserve. Mon oncle parfois, il est loin d’être con. Jacques n’a pas de femme, juste un berger allemand qui est aussi vieux que lui. Irina a une théorie sur le chien, elle est persuadée qu’il change de chien de temps en temps et comme il est causant avec personne, alors personne ne s’en rend compte. C’est vrai que Jacques ne parle pas beaucoup, uniquement pour dire des choses nécessaires et le nécessaire, c’est lui qui juge. C’est aussi un réparateur. Il répare tout ce qui peut être réparé, machines à laver, voitures, téléviseurs. Si on a quelque chose qui ne marche plus, on lui donne et il le répare. Toujours. Je ne connais personne qui lui ait donné une chose qu’il n’a jamais pu réparer. Contrairement à Irina, Lila dit que le chien de Jacques ne meurt jamais parce que Jacques le répare toujours. Et puis elle voit mal Jacques aller dans un magasin de chien pour acheter un chien tout neuf alors qu’il déteste les trucs neufs. Ça se tient mieux que la théorie d’Irina. Lila et moi avons le droit de rentrer chez lui, parce que Jacques, c’est le meilleur copain de maman, ils se connaissent depuis qu’ils sont petits. Dans sa maison, c’est un peu sombre parce qu’il a beaucoup d’objets qui n’ont pas grand-chose en commun. Par exemple, dans le salon, il y a un grille-pain à côté d’un petit moteur de bateau et sa télé est posée sur un tas de palettes en bois. Même si visuellement ça ne veut rien dire, c’est propre. Quand il rend un appareil qu’il a réparé, c’est toujours comme s’il sortait de l’emballage. Et chez lui, c’est pareil, c’est carrément le bordel, mais tout est propre. C’est bizarre cette opposition. Dans sa tête, ça doit être pareil, c’est pour ça qu’il communique peu. Je crois que je suis un peu comme Jacques. D’ailleurs, les autres me disent souvent d’arrêter de faire mon Jacquot quand je suis là sur ma caisse à les regarder sans rien dire. Jacques les a déjà entendus me traiter de Jacquot et a vu aussi que je ne me défendais pas, que je m’en foutais qu’on me traite de Jacquot. Un jour, il m’a dit, t’as des problèmes gamine ? J’ai dit non, il a m’a fait un signe de tête et il est rentré. Il devait être fier que je m’en foute qu’on me traite de Jacquot. Lila arrive à avoir de grandes conversations avec lui. Parfois, je lui demande comment elle sait certaines choses et elle me dit que c’est parce que c’est Jacques qui lui a dit, comme une évidence de leur relation privilégiée. C’est vrai que Jacques aime beaucoup Lila, cela se voit. Lila sait créer des liens avec les gens, c’est tellement naturel pour elle. Ma petite sœur, ma douce petite sœur, n’empêche que si elle n’était pas là, le monde serait différent et même sûrement pas normal.
Août 2010
La canicule m’empêche de dormir. Une semaine que cela dure, la chaleur en permanence, la nuit comme le jour. La chambre, dans laquelle je dors chez mon oncle, est mal isolée, c’est une vraie fournaise. Le manque de sommeil me met sur les nerfs. Le décès de ma mère aussi. Une semaine déjà. J’ai l’impression que le temps s’est arrêté. Elle était malade, depuis longtemps, peut-être même depuis toujours. Elle est partie dans son sommeil, grâce à la morphine, elle n’a pas souffert. Elle est en paix maintenant. Et nous autres qui restons, souffrons. Les albums photos de mon enfance sont sur le sol, il a fallu en trouver des jolies pour l’enterrement. Je défile ces pages, comme une spectatrice, l’impression que cette vie, ces images ne m’appartiennent pas. Des bouts de sourires, des regards.
Une photo attire mon attention, j’ai huit ans à en croire ce qui est écrit au dos « Rose, huit ans, déjà ce regard… » J’observe ce fameux regard, je ne vois pas ce qu’elle lui trouvait de particulier, mais cela avait dû évoquer quelque chose de fort pour qu’elle l’écrive. Et puis cette manie des trois petits points, elle pensait à quelque chose, je ne saurais jamais, il est trop tard pour lui demander…
Je souris parce que je sais maintenant à quel point je la fascinais. J’ai longtemps cru que ma mère ne m’aimait pas. Son regard sur moi, son manque d’affection et puis Lila. Lila était tout son monde et ça se voyait. Je ne me suis jamais sentie à ma place. Lila était drôle et spontanée quand j’étais froide et rigide. Quand elle est morte, ce qui restait du monde de ma mère s’est écroulé. Je lui en ai voulu de ne pas avoir lutté pour moi, c’est dur quand on a dix ans. Et pourtant moi, je l’aimais, au point d’inventer des histoires, de tout faire pour qu’elle me remarque, en vain. Je me suis essoufflée, j’ai perdu du temps, des bouts de ma vie à essayer de la sauver alors qu’elle ne voulait pas. J’ai fait renaître ma petite sœur pour elle, jusqu’à me perdre moi.
Juin 1991
Aujourd’hui, j’ai onze ans. Cet après-midi, j’ai invité les copains du quartier et de ma classe à la maison, on va faire une boum. Ce n’est pas vraiment des copains, plutôt des camarades à qui j’ai promis qu’il y aurait des bonbons, des chips et du coca. Et puis juin, c’est aussi la fin de l’année scolaire et l’excitation des grandes vacances. C’est un avantage du calendrier pour moi. Je fais aussi cet effort pour montrer à maman comme je suis une petite fille normale qui a beaucoup d’amis. Jacques a bricolé des lumières pour que ça fasse des spots et tonton a accroché une guirlande sur laquelle il a écrit « joyeux anivercère Rose ». J’ai laissé, car ça ne se fait pas de reprendre les adultes, d’autant plus quand c’est un oncle et qu’il est content de lui. Dalton aussi est content, il saute partout. Patou m’a prêté une robe, je me trouve horrible dans cet accoutrement censé être remarquable, mais elle et Irina me trouve teeeeellement jolie que là encore, je laisse faire. Irina m’a fait un maquillage Kim Wilde, parce que je l’aime bien, Kim Wilde. Et ça, c’est vrai. Je regarde ses clips à la télé et j’adore. Et puis regarder des clips, c’est être normale.
Je suis allée dans la chambre de maman pour ouvrir les volets, mais elle a hurlé qu’il y avait trop de soleil. Je n’ai jamais entendu personne se plaindre de ça, surtout là où on vit. Je lui ai demandé si aujourd’hui elle ne voulait pas se faire belle, pour mon anniversaire, mais elle a dit qu’elle était trop fatiguée. Depuis un moment, elle prend beaucoup de médicaments et à cause de cela, elle a fini par perdre son travail. C’est tonton qui s’occupe de nous, mais comme il a aussi du mal à s’occuper de lui…
Mes invités arrivent, je suis très excitée, même si je n’ose pas me l’avouer, la trivialité, c’est parfois grisant. J’ai lu quelque part « heureux qu’il est le simplet » alors allons y gaiement. Aujourd’hui, je vais faire quelque chose qui sort de l’ordinaire, on va mettre de la musique fort, dans le noir et on va danser. Ce qui est bien, c’est que tout le monde arrive en même temps comme ça, on peut tout de suite commencer la boum.
