Dans l'eau, les petits noeuds se défont - Fabienne Perrot - E-Book

Dans l'eau, les petits noeuds se défont E-Book

Fabienne Perrot

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Beschreibung

À la fin des années quatre-vingt, une jeune femme naïve, complexée, maladroite et malchanceuse passe un été inoubliable dans une résidence de vacances dirigée par des religieuses hautes en couleur. Là-bas, elle retrouve des habitués loufoques mais attachants et tisse de nouvelles amitiés qui viendront bouleverser son manque de confiance en elle. Ce qu’elle ignore encore, c’est qu'une rencontre inattendue pourrait bien changer sa vie à tout jamais.

À propos de l'autrice :

Fabienne Perrot a découvert la magie des livres dès son plus jeune âge, dévorant des romans sans relâche tout en cachant son désir d'écrire. Maman de deux grands garçons et Cadre de Santé en milieu hospitalier, sa vie est bouleversée par un AVC, un événement qui l’incite à poursuivre son rêve d’écriture. Elle signe ici son premier roman, une œuvre empreinte d'humour, de tendresse et d’amour, destinée à faire sourire, rire et rêver les lecteurs.

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Seitenzahl: 400

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Dans l’eau,

les petitsnœuds

se défont

Fabienne Perrot

Feel-good

Illustration graphique : Graph’L

Images : Adobe Stock

Éditions Art en Mots

Certains passages de cette histoire rocambolesque s’inspirent de faits réels. Certains personnages s’inspirent également de personnes qui ont réellement existé.

Les dates et les nomsontétéchangés.Certainslieuxontétémodifiés.

Néanmoins, il s’agit d’une œuvre de fiction, et les personnages principauxsontentièrementnésdel’imaginationde l’auteur.

Prologue

J’avais huit ans la première fois que j’ai passé mes vacances à la Villa SaintePhilomène. Vous vous demandez sans doute comment il est possible d’appeler une villa Philomène. Franchement, moi aussi. Alors j’ai effectué quelques recherches, et j’ai découvert qu’elle était la Sainte patronne protectrice des petits enfants. Je cherche toujours le rapport. Mais je ne suis que la narratrice, je me contente de vous livrer scrupuleusement les faits, qu’importe s’ils frisent parfois le ridicule.

J’y suis ensuite retournée treize étés. La dernière fois remonte à près de trente ans. Je n’ai pas l’intention de vous dire mon âge. Vous pouvez faire le calcul si ça vous chante, mais j’aimerais assez que cette histoire reste entre nous.

La villa Sainte Philomène, c’est un peu comme une maison de famille. Une grande résidence de vacances, pension complète, pour des congés sans prise de tête. Elle a quelque chose de la maison d’hôtes en version XXL, à ceci près qu’elle est tenue par des sœurs. Pas des frangines. Des nonnes si vous préférez.

Les deux premières pourraient passer pour des clones. Mêmes vêtements démodés et stricts, même silhouette ossue, même allure un peu revêche, même enfermement dans leur carcan de principes rigides. Seule leur coiffure les distingue. L’une semble avoir placé un bol sur sa tête pour guider la coupe approximative de ses cheveux gris et raides comme des baguettes. L’autre tient plutôt du mouton blanc qui frisotte à la repousse de sa laine. Toutes deux régentent la pension avec poigne, et tiennent les cordons de la bourse avec fermeté. Vacanciers et voyageurs de passage tolèrent cet aspect légèrement austère pour la majesté du site et le prix défiant toute concurrence. Mais ne vous y trompez pas, sans les sœurs rigides, Philomène ne serait pas Philomène.

Ce sont elles qui distribuent les bons points. Je ne vais pas vous mentir, l’existence de ce système est top secret, ce qui explique sûrement que tous les anciens soient au courant. Il est de notoriété absolument pas publique qu’il existe au sein de Sainte Philomène un registre confidentiel tenu par nos sœurs puritaines. Il recense tous les vacanciers qui y ont un jour fait un séjour. En face du nom de chacun, une croix en couleur. La verte pour les bons élèves, parmi lesquels il existe des chouchous, mais ne nous égarons pas. Ils sont bons payeurs, respectueux, aimables, investis dans la vie de la pension, éventuellement assidus le dimanche à la messe, mais ça n’est qu’une option. Pour eux, il y aura toujours de la place. Et puis il y a la croix rouge. Vous connaissez le carton rouge ? La croix rouge, c’est la même chose en pire. J’explique pour les deux ou trois pour qui le foot est resté un mystère aussi insondable que les théories qui régentent la physique quantique. Avec le carton rouge, vous écopez de l’exclusion jusqu’à la fin du match. Tandis qu’avec la croix rouge, c’est l’exclusion à vie. Vous pourrez toujours multiplier les demandes ou modifier vos dates, tant que les sœurs rigides seront là, la villa sera complète. Comment écope-t-on de pareilles sanctions, vous demandez-vous ? Pour être franche, je ne sais pas trop. Je n’ai le souvenir que de gens heureux comme on peut l’être en vacances. De quelques anecdotes cocasses, parfois de petites embrouilles, chez les jeunes comme les moins jeunes. Mais je n’ai jamais vu personne se comporter si mal qu’il mériterait de ne plus revenir. Tout bien réfléchi, et maintenant que je vous en parle, il s’agit probablement d’une légende. Ou alors j’aurais fort mal compris le chapitre sur la fameuse charité chrétienne abordée durant mes laborieuses années de catéchisme.

La troisième sœur fut autrefois missionnaire dans les endroits les plus reculés et désolés de la planète. Elle rencontra des peuples affamés, des enfants illettrés, des tribus isolées. Ses récits ont la couleur de l’exotisme, la richesse de l’authenticité. L’écouter est un privilège. Elle ne ressemble pas à l’idée que l’on se fait d’une nonne. Sa vision n’est pas étriquée. Ses valeurs n’ont pas de frontière. Elle raconte parfois les mauvais sorts et les malédictions dont elle a été témoin, et qui auraient sans doute pu ébranler sa Foi. Mais sa rencontre avec l’étrange, l’extraordinaire parfois, n’a fait que lui ouvrir davantage l’esprit à toute la complexité magnifique du monde. Lorsqu’elle voyage, elle n’a pour seul bagage que sa bienveillance, un petit sac en plastique avec quelques vêtements de rechange et un minuscule crucifix autour de son cou frêle. À Sainte Philomène, elle s’occupe souvent des tâches un peu ingrates. La réfection des chambres, l’entretien du linge. Elle se lie avec les vacanciers, partage avec eux, les accompagne volontiers pour une virée à Cannes ou à Saint-Raphaël. Si vous avez eu la chance de la rencontrer, vous savez à quel point sa générosité est désintéressée et son amitié précieuse. C’est notre sœur baroudeuse.

La dernière religieuse est pétillante et pleine de vie. Son intelligence et sa culture n’ont rien à envier aux plus érudits. Parfaitement bilingue français/anglais, une connaissance botanique encyclopédique, photographe à ses heures, musicienne émérite maîtrisant le solfège et complètement à l’aise aussi bien en chant qu’à la guitare, à la harpe ou au piano. On la surnomme sœur musique. Elle est petite, toujours en pantalon, souriante, sautillante et gaie comme une petite mésange. Elle porte en elle une énergie incroyable, un bonheur permanent. Elle aime les enfants, les gens, les fleurs, la vie, et Dieu. Elle donne sans compter. Son temps, sa joie. Elle partage ses passions, enseigne ses connaissances à ceux qui en veulent. Elle guide aussi. Je ne parle pas de guidance spirituelle, mais bien des chemins de randonnée qu’elle connaît comme sa poche. Toujours prête à s’amuser, dotée d’une bonne humeur contagieuse, elle possède également un côté rebelle, téméraire même, à la limite de l’anticonformisme, qu’on n’irait sûrement pas imaginer chez une nonne. Son humour et sa vivacité d’esprit pimentent nos vacances. Elle a ce don très rare de rendre heureux ceux qui la croisent.

Dans cette pension de vacances, certains viennent pour la première fois et découvrent la simplicité rassurante du concept. D’autres se retrouvent, année après année. Des familles, des amis de vacances, des jeunes et des moins jeunes. Des célibataires, des personnes séparées, des couples avec ou sans enfants. Des croyants et des non-croyants. Des agnostiques et des sceptiques. Au fil des étés, les enfants grandissent, découvrent les joies et les peines de l’adolescence, puis deviennent adultes. Souvent ils reviennent, parfois avec conjoint et enfants. Les anciens vieillissent. Parfois, on en voit revenir certains en solo, parce que la vie leur a repris quelqu’un, et Sainte Philomène leur apporte alors sa chaleur réconfortante, faisant revivre pour quelques jours les souvenirs heureux.

On distingue les habitués du mois de juillet et ceux du mois d’août. Les visiteurs du printemps et de l’automne aussi. Je ne connais que ceux de juillet. Mes parents, mon frangin et moi avions pour habitude de partir pour quatre semaines de détente absolue au premier jour des vacances scolaires, et je n’ai jamais dérogé à ce rituel.

Pour y aller, j’avoue qu’il faut connaître un peu. Les bonnes sœurs ne font pas vraiment de pub, ça n’a jamais été nécessaire. La résidence fonctionne surtout par le ouï-dire, à moins que vous ne tombiez dessus par hasard. Et vu qu’elle est perchée à la cime d’une montagne du massif de l’Estérel, en dehors d’une chute de parapente, je ne vois pas.

Les locaux de Sainte Philomène sont longtemps restés figés dans un confort un peu rustique, merci, sœurs économes. Mais l’ambiance familiale et chaleureuse compense largement les douches aux rideaux usés, les toilettes sur le pallier, le pain de la veille au petit déjeuner et les paniers pique-nique rudimentaires. Dans cette résidence, pas de piscine. Deux simples tables de ping-pong, quelques jeux de société, un piano droit dans la salle de vie pour les cafés à thèmes, un distributeur de boissons lyophilisées, et un petit bar avec le strict minimum. Pas de club avec animateurs professionnels hors de prix, uniquement la bonne humeur et l’imagination de notre petite sœur musique et des vacanciers.

Pas de télévision dans les chambres non plus. Juste une salle commune avec un vieux poste. Un programme démocratiquement choisi à la majorité, puis fermeture à vingt-deux heures trente pétantes. Bien souvent, les chaises inconfortables restent vides. Les pensionnaires préfèrent siroter leur café en devisant au son des cigales, au milieu des attaques en règle de moustiques, ou profiter des quelques animations Philoméniales.

À Sainte Philomène, petits et grands mettent leurs talents au service des soirées. Ils s’improvisent magiciens devant un public indulgent qui applaudit chaudement du petit tour de cartes maladroit à la disparition du foulard ratée, comédiens dans des pièces de théâtre vaudevillesques improvisées, musiciens ou chanteurs au talent plus ou moins discutable, mais accompagnés par une sœur musique qui les a fait répéter aussi sérieusement que pour un grand récital.

Et chaque année, une soirée photo retrace les moments les plus forts, cimentant le lien qui unit les habitués. Les enfants se voient grandir au fil des clichés, les parents se remémorent les étés passés avec un peu de nostalgie et beaucoup de rires. Les solitaires redécouvrent qu’ils n’ont jamais été seuls. Les anciens racontent aux nouveaux.

Et puis surtout, Sainte Philomène a pour elle la magnificence du massif de l’Estérel, la splendeur de la Méditerranée, la générosité du soleil du sud, et, la nuit, au loin, les lumières de la Croisette à portée de rêve.

N’allez pas imaginer que Sainte Philomène est un genre d’abbaye où l’on passe son temps à se recueillir et à réciter des prières. La plupart des vacanciers ne sont même pas croyants. Il existe bien une petite chapelle dans le domaine, mais elle est essentiellement utilisée par nos petites sœurs pour leurs prières pluriquotidiennes, ainsi que pour la facultative messe du dimanche, et parfois pour les célébrations exceptionnelles. Pour ces occasions, un curé est détaché à Philomène. Depuis tant d’années, elle en a vu passer beaucoup. Mais l’un d’eux a marqué les mémoires. Le Père valeureux. Un ancien missionnaire, passionnant, disponible, généreux, d’une intelligence rare, et dont les récits pourraient faire de l’ombre à ceux de notre sœur baroudeuse.

Aufait,moic’estJustine.

I

Sans la guêpe qui s’était tapie sur le chambranle de la baie vitrée où j’ai malencontreusement posé la main, j’aurais probablement pu tromper mon monde plus de quelques malheureuses minutes. Je me dis toujours que dans un nouvel environnement, entourée de gens qui ne me connaissent pas, je pourrais peut-être faire illusion. Renvoyer l’image d’une femme bien dans sa peau, à la démarche classe et assurée. Ou au moins, à défaut de réussir à me démarquer pour mon élégance, mon raffinement et ma maîtrise de moi-même, j’aimerais simplement parvenir un jour à me fondre dans la masse.

Malheureusement, la vive douleur qui brûle soudainement l’index de ma main gauche me fait pousser un cri strident, auquel se joignent des gestes hystériques lorsque je repère l’insecte bourdonnant agonisant. Par bonheur, en ce milieu de matinée, seuls quelques rares estivants sont présents dans l’immense salle de vie. Je suis vaguement reconnaissante de voir qu’il s’agit de Ginette et Hector, avec un autre couple d’un certain âge que je ne connais pas. Jusqu’à mon arrivée bruyante, ils buvaient tranquillement leur petit café. Ils se précipitent maintenant à mon secours, tandis que les larmes menacent de jaillir tant le venin de la fichue bestiole est agressif. Chacun y va de son conseil. Il faut enlever le dard (oui, je sais que les guêpes ne laissent pas de dard, mais ce n’est de toute évidence pas le cas de Ginette), mettre des glaçons et bien désinfecter.

Je n’ai même pas encore enregistré mon arrivée, contrairement à mes parents qui sont déjà en train de s’installer. Je voudrais bien me soustraire à toute cette attention. J’envisage un instant de mettre ma tête dans le sable à la manière des autruches, mais le sol est en carrelage, et je ne suis pas un oiseau. Sans compter que ça fait vraiment un mal de chien. Les sœurs rigides – qui sont dévolues à l’accueil les jours de départs et d’arrivées – s’improvisent infirmières et arrosent généreusement mon index à l’aide d’une bouteille de vinaigre censée faire office d’antiseptique. Ce qui fait qu’en plus d’avoir un doigt qui est en train de doubler gentiment de volume, je vais probablement sentir la vinaigrette pendant plusieurs jours.

Je finis par récupérer ma clef et attrape sac et valise. La tête baissée et le doigt toujours douloureux, je m’empresse de gagner l’étage en laissant sur mon sillage des effluves d’assaisonnement. Comme à chacune de mes boulettes, j’ai la très désagréable impression d’être observée tout au long de ma progression, et c’est avec soulagement que je prends enfin possession de ma petite chambre au numéro 12.

Une literie sommaire, mais impeccable, du lino propre au sol. Un modeste lavabo et une douche de dimension correcte avec un simple rideau pour faire office de séparation. Une petite table et une chaise, et le luxe d’un balcon face à la grande bleue.

À la villa, les chambres simples sont assez rares. Elles sont le plus souvent au premier. Mes parents sont au troisième. Les chambres doubles, comme les familiales, sont en revanche nombreuses. Mais toutes se ressemblent. Seuls la surface et le nombre de couchages diffèrent.

Les vacanciers ont la charge de l’entretien de leur chambre pendant la durée de leur séjour. Des produits de nettoyage sont à leur disposition. Personnellement, je n’ai jamais été une acharnée du ménage, alors je ne les emprunte que le jour du départ.

Il ne me reste maintenant plus qu’à espérer que la suite des vacances soit plus cool que mon arrivée. Parce que franchement, question ridicule, au niveau timing je pense avoir battu tous mes records.

II

— Joujou !

J’ai le temps d’entrevoir d’immenses yeux de chouette au-dessus d’un plumage chatoyant avant d’avoir l’impression d’être un petit moineau happé par les ailes d’un flamant rose.

J’avais oublié que Paulina était si grande. Pas loin d’un mètre soixante-dix-sept. Remarquez que son père est un géant de deux mètres. C’est peut-être une curiosité génétique slave, allez savoir.

— Tou m’as manqué !

Son accent transforme systématiquement les u en ou.

Lorsqu’elle me libère, je constate qu’elle porte des lunettes de soleil hyper tendance à la monture oversize et aux verres opaques. Son tee-shirt framboise effet froissé aux reflets poudrés porté sur une jupe en jean fuchsia explique ma confusion. Il n’y a pas à dire, elle soigne ses entrées bien plus que je n’y parviendrai jamais.

— Toi aussi tu m’as manqué ! Quelle chance que nos dates se soient si bien goupillées ! Un mois entier ensemble, c’est le paradis.

— Tou es arrivée hier ?

— Oui, mais moi je n’avais pas mille huit cents kilomètres à faire.

Varsovie, ce n’est pas vraiment la porte à côté.

— C’était interminable. Heureusement que nous nous sommes relayés pour conduire. Et nous avons fait deux étapes. Mais je souis bien contente d’être arrivée. Qu’est-ce que tou as au doigt ?

Je baisse les yeux sur mon index empaqueté dans un mouchoir – c’est encore douloureux – et hausse les épaules.

— La routine habituelle. Tu as récupéré ta clef ?

— Oui, j’ai la 19.

— Je suis au même étage. Je te laisse t’installer, et on se retrouve après ?

— Le temps de poser mes sacs et de me rafraîchir et je reviens.

J’ai connu Paulina l’été dernier. Drôle, gentille, extravertie et à l’aise partout, elle peut vous parler pendant des heures des tensions politiques et économiques de son pays, des efforts de Lech Walesa pour défendre les droits et la dignité de l’homme, de son combat pour les ouvriers, vous citant, date à l’appui, des accords au nom imprononçable, tout comme elle est capable de vous assommer avec sa géométrie algébrique, ou encore de discuter des plus grands compositeurs des cinq derniers siècles. Rien que de vous raconter ça, je me fais l’impression d’avoir un cerveau de mollusque, moi qui poursuis péniblement des études de droit à Caen. Elle excelle en tout : études, musique, langues. Elle est actuellement en cursus universitaire Sciences Po ou un truc du genre. Elle parle évidemment polonais, mais aussi anglais et français couramment, si l’on excepte ses arrangements très personnels pour certains mots et expressions qui, à la sauce Linaesque, prennent parfois un caractère dont elle ne mesure absolument pas le burlesque.

Elle arbore une longue chevelure désordonnée blond foncé. Lorsqu’elle enfile ses lunettes, elle a tout d’un top model. Partout où elle passe, son sens de la mode et sa silhouette lui attirent les regards. Elle a des formes comme il faut là où il faut. Fesses galbées, poitrine généreuse. Tout mon contraire. Moi dont les petits seins remplissent à peine un 85B, alors que le sommet de ma tête culmine péniblement à un mètre soixante-quatre, et que ma tignasse brune à la coupe un peu trop garçonne est trop souvent rendue fantaisiste par mes boucles indomptables.

Elle est également en permanence décontractée, tandis que le stress me paralyse pour un oui ou pour un non.

L’été dernier, nous nous sommes pourtant découvert une magnifique complicité. Nous avons piqué des fous rires mémorables. Développé une de ces amitiés qui vous donnent le sentiment d’être plus forte. Son exubérance a fait du bien à ma ribambelle de complexes et à mon insupportable maladresse qui me définissent habituellement comme une empotée pathologique. Moi qui passe traditionnellement des vacances sages et sans excès – comprenez coincées –, j’ai découvert des distractions dont je ne soupçonnais pas l’existence. Me trouvant trop réservée, Paulina a eu l’idée saugrenue de m’enseigner l’art subtil de la séduction. Elle s’est mise en tête de m’apprendre des stratégies toutes plus folles les unes que les autres afin d’approcher les hommes de manière très naturelle, sans doute pas toujours avec le plus grand des discernements, mais c’est un autre débat. Vous pensez sûrement que c’est une activité facile, eh bien j’ai personnellement été surprise par toute l’énergie et l’ingéniosité qu’elle requiert. S’il est évident que je ne suis des plus douées dans ce domaine qui demeure pour moi assez ténébreux, au moins me suis-je amusée en regardant faire Lina.

En dehors de ces divertissements pour lesquels je n’ai assurément pas déployé la meilleure des volontés, nous partagions notre temps entre grandes discussions existentielles, animations, activités musicales, pétanque, dames chinoises, douloureuses parties de pouilleux massacreur — où je découvrais d’ailleurs avec curiosité que se faire charcuter la main par un gars à la plastique redoutable pouvait presque être agréable (j’ai dit « presque », ne commencez pas à avoir l’esprit tordu) et bien sûr plage et excursions.

Présentées comme ça, les vacances précédentes semblent avoir été idylliques. Mais avec moi, rien ne l’est jamais. Je vais commencer par vous confier un secret. L’entrée dans l’âge adulte, ce n’est pas toujours aussi simple que dans les livres. Et pour être franche, parfois, même après, ça ne s’arrange pas. Il arrive même que ça empire. Déjà, oui, je l’affirme, il est tout à fait possible d’être maladroite de naissance, avec une tendance à la méga gaffe dans toutes les situations qui demandent sérieux et retenue. Pour ne citerqu’unexemple,j’aivécul’étédernieruneexpériencedebikiniextrêmementtraumatisante, quinécessiteraitsansdoutedesannéesdepsychothérapie.

Paulina et moi barbotions dans l’eau avec des amies. Je me prenais pour la petite sirène, évoluant avec aisance et grâce dans mon élément, lorsque je me suis aperçue que j’étais soudain étrangement plus à l’aise de mes mouvements. J’ai eu la présence d’esprit de remonter mon maillot… qui n’était plus là. Avouez qu’il faut vraiment être complètement crétin pour fabriquer des slips de bain qui s’attachent avec des petits nœuds sur les côtés. Parce que dans l’eau, les petits nœuds, figurez-vous qu’ils se défont. Bref, j’ai activé mon hyper vision pour repérer mon précieux bout de tissu qui dérivait dangereusement vers la berge. Suis parvenue à le repêcher tout en maintenant dignement mon intimité sous le niveau de l’eau – ce qui dans cinquante centimètres de flotte relève de l’exploit – et ai ensuite passé dix bonnes minutes à me battre avec les ficelles avant de pouvoir regagner la plage. Et ce n’est qu’une fois de retour sur le sable brûlant que j’ai remarqué le type avec son tuba qui sortait de l’eau tel un lapin d’un chapeau de magicien, l’œil lubrique et un sourire moqueur vissé sur les lèvres. Les filles ont eu le plus beau fou rire de leurs vacances, et moi ma plus grande honte. Depuis, j’ai changé de maillot, et j’envisage d’acheter une combinaison de surf. À la Méditerranée. Oui. Parfaitement.

Ce genre de bourde, c’est l’histoire de ma vie. Si je devais vous raconter ici mes pires expériences du ridicule, nous y passerions la nuit. La seule chose que je peux vous dire, c’est que je n’ai jamais trouvé d’antidote à ce handicap, et qu’il m’a donc bien fallu faire avec.

Moins de quarante minutes après l’arrivée de Paulina, nous voici déjà en reconnaissance dans le jardin enchanteur de la pension, histoire de cancaner sans oreilles indiscrètes. La lavande et le chèvrefeuille embaument l’air. Les bougainvilliers, chargés de fleurs aux couleurs vives, rivalisent de beauté avec les hibiscus. Les immortelles sont partout, indifférentes à la chaleur de l’été. Les cigales n’en finissent pas de chanter le Sud.

— Tout va bien avec Marek ?

— Je l’ai évacoué il y a deux mois.

— Tu as rompu ? je m’étonne.

— Sans regret.

— Je croyais pourtant que c’était sérieux ?

— Il passait plous de temps avec sa clique de motards qu’avec moi. Et quand on se voyait, j’avais l’impression qu’il me sortait comme on exhibe un trophée alors que j’espérais un peu de romantisme. On n’était vraiment pas sour la même largeur de radio.

— Sur la même longueur d’onde.

— Si tou veux.

— Si je comprends bien, tu es à nouveau célibataire ?

— Et je peux donc officiellement déclarer la pêche ouverte !

— La pêche ?

— La pêche aux mâles.

Voilà qu’elle recommence.

— J’imagine que ce serait plutôt la chasse.

— C’est dou pareil au même. L’important, c’est la qualité des poissons.

— La qualité des poissons ?

La capacité métaphorique de Lina a tendance à m’égarer rapidement.

— Il est essentiel de fixer leurs caractéristiques. Ils doivent être disponibles, avoir plous de vingt ans et moins de trente, ne pas être trop crétins, et être ploutôt agréables à regarder. Sinon, mieux vaut les rejeter à l’eau.

Vous voyez ? on se croirait sur un chalutier d’un genre étrange.

— Tu n’as pas l’impression que c’est un tantinet ambitieux ?

En tout cas me concernant.

— Tou ne voudrait tout de même pas débousquer tous les losers de la côte ? s’offusque-t-elle.

Eh bien j’ai personnellement une aptitude innée pour le débusquage inopiné des poissons-loups avec ascendant maquereau. Mais je suis toute prête à bénéficier du savoir-faire incontestable de Lina dans la recherche d’espèces rares. J’ai toujours été avide de culture. Bien qu’honnêtement, la pêche ne soit pas ma tasse de thé.

Cela dit, il est possible que cela vous étonne, mais ce type de spécimen ne court pas les couloirs de la villa. À cet âge, la plupart des jeunes viennent en couple, parfois même avec enfant, ou bien ne viennent pas du tout, car rares sont ceux qui partent encore en vacances avec leurs parents. Eh ! N’allez pas en déduire que je n’ai pas coupé le cordon. Je vous signale que je vis seule – enfin, pour être tout à fait honnête, en colocation avec une amie qui étudie l’anglais sur le même campus que moi – depuis trois ans. Je tire simplement parti de la possibilité de revenir à Philomène sans avoir à m’acquitter de frais d’essence ou de train, tout en profitant de mes parents que je vois beaucoup moins depuis que j’ai quitté le nid. Quant à Paulina, sa mère est décédée alors qu’elle était enfant. Son père avait refait sa vie quelques années plus tôt, mais la dulcinée l’a quitté assez récemment, au grand soulagement de Lina qui n’avait jamais pu l’encadrer. Le père et la fille adorent la France, où ils organisent régulièrement leurs vacances. Lina profite du soleil du midi et de son paternel qu’elle a retrouvé pour elle toute seule tout en perfectionnant son français.

Le soleil est déjà haut dans le ciel, et après une heure de potins, nous décidons de ne pas nous attarder davantage sur les chemins sans ombre. La salle commune ne devrait pas tarder à se remplir, l’heure du déjeuner approchant. Excellent moyen pour Lina, vous l’aurez compris, d’entrer dans le vif de son sujet de prédilection.

Mais avant même qu’elle n’entame sa discrète prospection, une petite bonne femme se précipite sur nous. Sa chemise blanche impeccable, son costume gris perle strict et masculin contrastent avec ses yeux azur pétillants, son large sourire et sa démarche sautillante.

— Hello les filles ! Je vous cherchais. Paulina, as-tu fait bon voyage ? questionne sœur musique avec fougue.

— Bonjour ma sœur. C’était un peu long, mais tout s’est bien passé, je vous remercie.

— Justine, en forme ?

— Toujours, ma sœur.

— Perfect1 ! So, girls, I’ll meet you in the TV room just after lunch2.

Si nous en sommes déjà à l’english3, ça sent l’enthousiasme bouillant de sœur passionnée. Il y aurait anguille sous roche, voire pibale sous caillou que cela ne me surprendrait guère.

À Sainte Philomène, je vous l’ai dit, pas d’équipe d’animation. Juste des vacanciers de bonne volonté et plein d’imagination que sœur musique n’a pas son pareil pour recruter de gré ou… de gré, avec son enthousiasme, sa bonne humeur et son regard spécial tupeuxpasrefuser.

Intriguées, mais pas vraiment dupes, nous patientons depuis deux minutes à peine dans la salle de télévision déserte à cette heure-ci, lorsque notre religieuse nous rejoint, excitée comme une puce. Je reconnais là les signes annonciateurs de danger.

Grâce à sa force de persuasion toute personnelle, elle nous ramène Bérengère, une adolescente un peu taciturne de dix-sept ans. Excepté le look tendance gothique, c’est une gamine plutôt mignonne. De longs cheveux bruns, une frimousse encore juvénile au maquillage malheureusement trop sombre qui tranche sur la blancheur d’une peau probablement rarement exposée au soleil. Elle est intégralement vêtue de noir, et semble avoir emprunté le collier de son berger allemand pour en parer son cou. Sœur musique nous indique qu’elle vient de Metz.

Le regard de Lina s’allume soudain, lorsque deux individus masculins font leur entrée. Elle me gratifie même d’un très peu discret coup de coude dans les côtes, histoire d’être sûre que j’ai bien percuté sur notre bonne étoile. À cet instant, il me semble repérer comme une lueur de satisfaction amusée dans les yeux de notre pétulante petite nonne.

— Je vous présente Nicolas. C’est l’un de nos habitués, mais c’est la première fois qu’il vient en juillet.

Nous apprenons que Nicolas a vingt et un ans, qu’il travaille depuis quelques mois dans une boîte de fabrique de tuiles ou un truc du genre qui ferme en juillet. Alors, pour cet été, toute sa famille s’est calée sur lui. Honnêtement, j’ignorais qu’il était possible de croiser un tel prototype ici. On m’aurait dit que ce gars posait pour un magazine de mode que je l’aurais cru sans hésiter. Un mètre quatre-vingt-dix au bas mot, cheveux blonds mi longs qui lui donnent un petit air rebelle, des yeux couleur d’océan en colère, aussi bronzé que s’il rentrait des Antilles. Un Dieu grec égaré sur le sol Philoménien. Cerise sur le gâteau, un Dieu grec probablement célibataire, sinon il passerait ses vacances avec sa copine. Vous apprécierez ma remarquable capacité de déduction. D’autant qu’il n’est pas facile de conserver ses compétences en raisonnement devant un tel sujet. La pauvre Lina en a les yeux sur le point de sortir de leurs orbites.

— Philippe a également accepté de se joindre à nous.

Je détache à regret mon regard de Nicolas et découvre des iris sombres qui me dévisagent avec curiosité et un soupçon d’autre chose que je ne parviens pas à identifier. Philippe, vingt-quatre ans, est venu de Lille avec ses grands-parents de cœur, Henri et Simone. Il nous explique qu’il les accompagne en vacances chaque année depuis qu’il est môme. Cet été, Henri se remettant doucement d’une petite alerte cardiaque, Philippe a pris sa voiture pour conduire tout le monde à bon port. La première chose que je remarque, c’est qu’il est aussi plutôt grand. Un peu moins que le Dieu grec, mais tout de même. Je me fais ensuite la réflexion que ses cheveux châtains sont un peu trop courts pour la mode actuellement en vogue. Mais les choses s’expliquent lorsque sœur musique nous informe que nous avons affaire à un militaire d’un régiment de je ne sais trop quoi.

Les présentations faites, les ennuis se précisent lorsque notre mentor nous fait part de sa riche idée.

— J’ai pensé vous confier le premier café-concert de la saison. Introduire ce mois de juillet avec de vrais musiciens donnera du peps et de la bonne humeur, annonce-t-elle avec conviction.

— De vrais musiciens ? s’horrifie Nicolas. Mais je n’ai jamais touché un instrument de musique de ma vie !

Cemecparvient àêtrecraquant même enbougonnant.

— Parfait ! Tu prendras la guitare !

Poursœurmusique, l’impossible n’existe pas.

Elle enchaîne avant même qu’il n’ait le temps de protester.

— Philippe, tu seras parfait au xylo. Je suis certaine que tu as la musique dans la peau.

Philippe, qui semble avoir déjà compris qu’il est inutile de discuter avec ce petit bout de femme en pantalon, esquisse un petit salut militaire. Nous n’allons pas nous ennuyer, c’est certain.

— Bérengère, je te confie les percussions.

Bérengère hoche à peine la tête pour marquer qu’elle a entendu. Je suppose qu’elle travaille son attitude pour coller au look.

— Paulina, tu seras évidemment à la flûte traversière, et Justine au sax.

Quoi ? vous ne m’imaginiez pas saxophoniste ? Je joue pourtant depuis que j’ai huit ans. Je ne suis pas un prodige, mais je me défends. Je plaide néanmoins coupable pour un quota de canards ennuyeux en concert, mais uniquement parce que j’ai un peu de mal à gérer le stress. Faites-moi faire une représentation sans le public, et ce sera presque nickel.

— Relax les jeunes ! poursuit sœur maestro. Je serai au piano pour vous accompagner. Que dites-vous de partir sur le thème des vacances ?

Nicolas s’apprête à balancer franchement ce qu’il pense de cette idée saugrenue de vouloir le transformer en Jimmy Page, mais comprend au léger mouvement de main impatient de notre énergique nonne que la question n’était que rhétorique.

— Je vous ai trouvé les partoches de Méditerranée4, des Jolies colonies de vacances5, et d’Une belle histoire6, jubile-t-elle, telle une mère Noël sortant de sa hotte un trésor. Les filles, vous pouvez vous mettre dans un coin pour déchiffrer. Les garçons, nous allons travailler quelques accords et la mélodie. Bérengère, as-tu déjà joué du tambourin ?

Notre chef d’orchestre est à son affaire, et, tant bien que mal (parfois plutôt mal que bien), tout ce petit monde commence à s’organiser. Nous sommes dimanche. Sur l’ardoise animation, sœur musique a annoncé le spectacle pour mercredi. Ce qui nous laisse trois jours.

Le matin, chacun vaque à ses occupations. Pour moi, c’est en général plage, baignade, bronzette, et pause beignet à la framboise. Chaque année, avec maman, c’est notre petit rituel (pas la baignade – ma mère a toujours refusé d’apprendre à nager –, juste la bronzette et le délice gras et sucré à souhait). Oh, je vous vois venir avec vos conseils diététiques et vos remarques désagréables. Eh bien sachez que j’ai hérité du métabolisme de ma mère qui, à cinquante ans, est toujours aussi filiforme. Et toc.

Après le déjeuner, notre troupe de musiciens en herbe se retrouve dans la salle d’animation du sous-sol, qui sert uniquement le matin pour le club loustic animé par Marie-Charlotte.

Paulina et moi avons nos propres instruments. Pour le reste, la pension est bien équipée. Outre le piano droit, on trouve deux guitares sèches, un magnifique xylophone sur pied, quantité de tambourins, triangles, flûtes à bec et compagnie, et même une grosse caisse.

Avec patience, bonne humeur et enthousiasme, sœur musique débute le difficile enseignement des rudiments de la guitare auprès de Nico le grincheux : comment s’asseoir et tenir la guitare, comment faire vibrer les cordes, comment pondre un accord qui n’oblige personne à se boucher les oreilles. Celui-ci s’agace un peu, ronchonne abondamment, mais persiste néanmoins.

Sœur bouillonnante présente ensuite le xylophone à Philippe. Ses vagues notions de solfège datent de l’école primaire. Mais il a tôt fait de comprendre que le xylo n’est rien d’autre qu’un curieux piano à lames sur lesquelles il devra frapper à l’aide de maillets. Le jeu consistant évidemment à frapper au bon endroit, et si possible au bon moment.

— Putain j’y arrive !

Paulina foudroie Nicolas du regard.

— Pardon, ma sœur, je voulais dire avez-vous entendu ça ?

— Nicolas, m’aurais-tu parlé ? J’ai eu un soudain accès de surdité. Ce symptôme à tendance à se produire de temps en temps. Sûrement l’âge.

Nicolas a le bon ton de rougir légèrement, et je capte la lueur d’amusement dans le regard de sœur musique. Depuis toutes ces années, je commence à la connaître. Et je sais qu’elle n’aime rien tant que la compagnie exubérante de la jeunesse.

— Va savoir pourquoi, mes accès de surdité sont souvent sélectifs. Ce qui m’a permis d’entendre un accord frôlant la perfection. Toutes mes félicitations ! Tu viens de te trouver un talent pour la musique.

Il est évident que ce mec a déjà un don pour le mannequinat, alors s’il se met à excellerenmusique, il seraitbiencapablede déplacerdesfoulesendélire. Il ne manquerait plus qu’il sache chanter et il pourrait faire l’Olympia à guichet fermé.

— La musique, c’est un don du ciel, énonce sœur musique avec passion. Avec elle, personne n’est jamais complètement seul. Elle accompagne les joies et les peines, permet des rencontres partout. C’est une langue universelle, capable d’unir les gens par-delà leurs différences.

Je suis plutôt d’accord. Et pour ne rien vous cacher, entre notre petite sœur et moi, la musique est une grande histoire. Pendant mes étés d’enfance à Sainte Philomène, nous nous retrouvions chaque jour à l’heure de la sieste, un peu à l’écart du bâtiment principal. Elle prenait sa harpe, moi mon sax, et nous improvisions des duos. Elle m’enrichissait de milliers d’anecdotes cocasses et nous partions dans d’incontrôlables fous rires. J’admirais son immense culture. Elle me faisait grandir, musicalement et humainement. Ces tête-à-tête musicaux resteront toute ma vie comme des privilèges dont je lui suis infiniment reconnaissante. Des décennies plus tard, je les chéris encore comme des cadeaux inestimables qu’elle m’a offerts.

Après deux jours de fausses notes et de labeur, Nicolas a assimilé les quelques accords indispensables, Philippe l’essentiel de sa mélodie. Lina et moi avons eu le temps de peaufiner nos parties, tout en aidant Bérengère à répéter son tempo. Mais je sens Lina qui s’agace à plusieurs reprises lorsque notre ado percussionniste se retrouve à contretemps. Mature et pro, je reste concentrée sur ma partition lorsque je sens soudain mon espace vital envahi.

— J’aimerais revoir quelques passages avec toi, me sollicite Philippe.

— Tu devrais plutôt demander à Paulina. Elle est bien meilleure. Et je ne connais rien au xylophone.

— Tu maîtrises toujours mieux la musique que moi. De toute façon Paulina est occupée.

Occupée ? Parce que moi je me tourne les pouces ?

— Regarde par toi-même.

Je sors un instant de ma bulle et… j’en reste comme deux ronds de flan. Lina a la figure congestionnée de contrariété. Son regard est fixé sur les yeux de biche de la sombre Bérengère qui papillonnent régulièrement sur Nicolas tandis qu’elle tripote ostentatoirement sa chevelure. Celle-là, je ne l’avais pas vue venir. C’est à peine sorti des jupes de sa mère que ça veut déjà jouer dans la cour des grands. À la tête de Lina, je devine qu’elle lutte pour retenir une remarque acerbe.

— Bérengère, si tou as fini de jouer les Madonna, tou pourrais peut-être te concentrer ? Je souis soûre que ça t’aiderait à rester en rythme.

Ah ben non, elle n’a pas lutté. Je pouffe tandis que Bérengère ne feint même pas d’avoir l’air déconfite. Nicolas n’a heureusement rien remarqué. Il s’applique sur ses accords, et franchement, je me dis que le regarder faire devrait être interdit aux moins de dix-huit ans.

— On se met un peu à l’écart pour ne pas déranger les autres ?

— Hein ? Ah, si tu veux.

Jel’avaiscomplètementoublié.

— Tu joues du sax depuis longtemps ?

— Quelque chose comme douze ans.

— Tu dois être une bonne musicienne.

— Pas exactement. Je ne joue pas dans un philharmonique ! J’apporte juste ma contribution dans un petit orchestre pour le plaisir de partager la musique. J’aime la sentir qui m’envahit, j’aime l’ambiance des répétitions et l’euphorie des concerts. Ça me sort un peu de ma routine.

Et de ma vie déprimante d’étudiante trop sage, mais tout n’est pas toujours bon à dire. Mais d’abord qu’est-ce qui me prend de lui raconter ma vie ?

— Je comprends. Certaines émotions donnent parfois l’impression que quelque chose nous transcende. Pour toi c’est la musique. Pour certains c’est la peinture, pour d’autres le sport, la nature, ou même la religion. Parfois c’est tout simplement l’amour.

Ce type devait être plutôt bon en philo. Je suppose que la politesse veut qu’à mon tour, je donne l’impression d’être sociable.

— Et toi, quels sont tes passe-temps ?

— J’en ai quelques-uns. La course, le squash, le tir, les sports extrêmes.

Un sportif. Merveilleux. Enfin, il faut de tout pour faire un monde.

— Tout ce que je déteste.

Oui, question sociabilité, j’ai une petite marge de progression.

— J’ai toujours pensé que les contraires s’attirent.

— Hein ?

— On s’y met ? coupe-t-il.

Comme si j’avais le choix.

Bon gré mal gré, les répétitions se poursuivent.

Lorsque chacun de nous maîtrise autant que faire se peut sa partie respective, sœur concerto s’attelle alors à la difficile tâche de nous harmoniser. Au top du départ, chacun se met à cracher ses petites notes dans son coin. C’est une joyeuse cacophonie.

— STOP !

Sœur maestro fait péter les gallons.

— Bérengère c’est toi qui donnes le tempo, impose-toi et reste concentrée !

— Nicolas tu joues sur le 2 et le 4, pas quand tu trouves ça joli !

— Philippe, tu démarres à 3, et tu restes en rythme !

— Allez les jeunes, on y retourne et on s’écoute !

Qu’à cela ne tienne, il suffit à sœur musique d’un peu de persévérance, d’un simulacre d’autorité, de beaucoup d’abnégation et de son indéfectible bonne humeur pour réussir à faire de notre groupe musical improbable un quintet presque écoutable.

Après le déjeuner du mercredi les hommes enfilent rapidement chemises et nœuds papillon, et nous tenue blanche et étoles à paillettes. Bérengère a sorti la mini-jupe, exposant ses longues jambes pâlichonnes. Le blanc lui donne un air inhabituel, presque éthéré. D’autant qu’elle a forcé sur le maquillage. J’ai un peu de mal à comprendre la tolérance des parents, mais ce ne sont pas mes affaires. Elle s’installe avec aplomb tout près de Nicolas, lequel semble toujours parfaitement indifférent à ses pitoyables manœuvres de rentre-dedans. Je me sens néanmoins un tantinet agacée et surprends Lina qui lève les yeux au ciel.

Philippe est en place derrière son xylophone. Paulina sort sa flûte traversière. Je monte mon sax. Coup d’œil à Bérengère qui souffle un truc à l’oreille de Nicolas. Franchement, elle commence à m’échauffer. Je démonte mon sax. Lina installe nos partitions sur le pupitre commun. Je remonte mon sax, sans lâcher la chipie des yeux.

La quasi-totalité des vacanciers est déjà installée autour des tables rondes. Comme à l’accoutumée, les larges baies vitrées baignent la pièce de leur lumière traversante. Les sœurs rigides ont abandonné leur bar pour se mêler au public. Assise au piano, face à la splendide montée d’escaliers, sœur musique est fin prête.

Sa main se lève pour donner le signe du départ lorsque Bérengère – que la présence d’un public semble décidément désinhiber – effleure l’épaule de Nicolas dans un geste qui pourrait peut-être passer pour un signe d’encouragement si son manège n’était pas aussi clair. Mon saxophone fait une embardée, décanillant le pupitre qui s’écrase avec fracas, non sans avoir au passage heurté la table la plus proche où les cafés se renversent, répandant leur contenu sur les partitions éparpillées en désordre sur le sol. Les portées se retrouvent rapidement trempées de liquide brunâtre, tandis que les malheureux de la table maudite sautillent de douleur sous les éclaboussures brûlantes du breuvage perdu. Morte de honte, je bafouille des excuses. Je dois être rouge cerise.

— Tout va bien, murmure une voix grave à mon oreille.

Philippe s’est précipité le premier pour ramasser les partitions que nous épongeons tant bien que mal avec des serviettes, espérant qu’elles redeviennent un chouia lisible. Très vite, la table est nettoyée, les blessés refroidis et les cafés remplacés. Je suis néanmoins contrite et meurs d’envie de trouver un trou de souris pour m’y cacher tout le reste des vacances, mais impossible pour le moment de monter me terrer dans ma chambre. En revanche, un coup d’œil à sœur musique me laisse à penser qu’elle – pour une raison qui m’échappe vu les dégâts que je viens de faire subir à ses partitions et à notre honneur – s’amuse comme une folle.

Tout en donnant l’impression de lutter pour ne pas exploser de rire, elle explique au public que « ce sont les aléas du direct ». Nous nous remettons en place. Bérengère se tient pour le moment tranquille.

Nous entamons les premières notes des colonies de Pierre Perret sans trop de casse. À la quatrième mesure, un mouvement secoue le public, et je perçois des rires. Cette fois, je le jure, je n’y suis pour rien. Du regard, je cherche la cause du tumulte quand, au fond de la salle, j’aperçois des silhouettes grimées qui entrent sur une danse saugrenue. Plus elles se rapprochent et plus le profil de tête me semble familier. Je suis en pleine hallucination visuelle post-traumatique suite à mon accident de pupitre. Parce que, sous un rouge à lèvres rouge vif, des yeux et des joues généreusement fardés, attifé d’un drap de bain en guise de pagne, je reconnais mon père. Le strict et autoritaire expert-comptable, que je crois n’avoir vu se lâcher qu’une unique fois dans ma vie, lorsqu’il déambulait dans notre jardin nu comme un ver sous un simple châle ajouré, à débiter des insanités et à rire comme un bossu. Des amis étaient venus nous rendre visite pour quelques jours, je devais avoir sept ans, et il était beurré comme un petit Lu.

Hector le suit de près, portant perruque jaune canari en sus d’un maquillage tout aussi criard, et d’un drap de bain ridiculement drapé sur son corps menu. Sa Ginette est aussi de la fête, accompagnée de la mère de Nicolas. Elles sont toutes deux affublées de nattes artificielles et outrageusement fardées. Elles entonnent le refrain, bientôt rejointes par la salle. Les rires fusent. Les applaudissements aussi. Ils sont impayables de ridicule, et je dois dire que nous sommes assez fiers de parvenir à continuer de jouer en dépit du spectacle cocasse. Certains estivants pleurent de rire. Dans le public, ma mère s’esclaffe. À côté d’elle, sœur baroudeuse est secouée par le fou rire. Les sœurs rigides ont pour une fois perdu leur masque d’impassibilité. Mon père rayonne. Du coin de l’œil, je repère sœur musique qui jubile. Elle est parvenue à tous nous surprendre. Encore un cadeau.

À vous, je peux bien le confier. Autrefois, mon père a fait un peu de théâtre comique. C’est une légende très connue dans la famille, à laquelle je n’aurais probablement jamais cru s’il n’existait pas de vieilles photos pour le prouver. J’ai toujours personnellement regretté de ne connaître de lui que le père rigide dans ses principes et son autoritarisme. Difficile d’imaginer le jeune homme drôle et ne se prenant pas au sérieux devant la personnalité soupe au lait de l’expert-comptable. Alors, le voir exceptionnellement avec un grain de folie, retrouvant le plaisir de se divertir comme un gamin, c’est un vrai moment de bonheur. Et c’est l’un des souvenirs de lui que je chérirai à jamais.

III

Une fois n’est pas coutume, j’ai accepté dans un incroyable et inhabituel élan de sacrifice de me lever tôt. Lina a eu la lubie de vouloir se rendre à la plage pour ainsi dire aux aurores, sans doute pour expérimenter les bénéfices du soleil du matin sur sa peau de blonde.

Il est vrai qu’elle passe habituellement davantage de temps à se tartiner de crème à ultra haut indice protecteur qu’à farnienter. Échaudée par une précédente expérience façon homard bien cuit, elle ne passe pas dix minutes sans s’enduire de son précieux onguent.

Moi qui dore comme une petite biscotte jusqu’à devenir chocolat au lait, je n’avais peut-être pas été des plus compatissantes. Pour une fois que ça n’était pas à moi qu’une mésaventure arrivait, je n’avais pas pu m’empêcher de rire devant son pif tomate trop mûre. À ma décharge, la brûlure avait entraîné un œdème qui, outre la teinte écarlate, lui donnait l’air d’avoir enfilé l’accessoire proéminent de Bozo le clown. Très glamour. Et je ne vous parle pas de la mue qui avait suivi pendant plusieurs jours, quand la peau de son nez avait commencé à partir par plaques écœurantes malgré toute la vaseline dont elle le badigeonnait.

La salle à manger vient à peine d’ouvrir, et je bâille à qui mieux mieux alors qu’elle me presse d’avaler mon café au lait. Je ne vois aucune raison de me dépêcher autant, mais il lui semble de toute évidence urgent de profiter au plus vite des joies de la mer sur une plage probablement encore déserte à cette heure bien trop matinale.

Il est à peine 8 heures 40 que nous étalons déjà nos serviettes sur le sable doré. Je suis tout de même surprise que la plage ne soit pas complètement dépeuplée. S’il n’est pas nécessaire de jouer des coudes pour se frayer un passage au milieu d’un débordement de parasols et de serviettes, plusieurs lève-tôt sont déjà installés sur le sable blond. Certains se baignent même. Il faut savoir que dans ce coin de la côte méditerranéenne, les minuscules plages sont souvent prises d’assaut. L’après-midi, c’est tout bonnement infernal. Entre la chaleur insupportable et les centaines de touristes, j’ai toujours pensé qu’il s’agissait davantage de torture que de plaisir. Raison pour laquelle je privilégie la baignade le matin. Mais à une heure un peu plus raisonnable. Malgré tout, je dois reconnaître que l’atmosphère matinale du rivage est agréable.

Enfin bon, si j’ai émergé avec un irréfutable héroïsme d’aussi bon matin, c’est tout de même parce que Lina m’a promis que je pourrai finir ma nuit au son du doux clapotis de l’eau.