Dans l'ombre de la nuit - Dominique Muller - E-Book

Dans l'ombre de la nuit E-Book

Dominique Muller

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Beschreibung

L’inspecteur Thomas Simon et son équipe se retrouvent confrontés à deux morts mystérieuses. Un tueur en série ou une simple coïncidence ? Les indices manquent. Les témoins aussi. Un froid glacial balaie la ville de Genève, et l’enquête est au point mort. Dans ce moment de doute, l’inspecteur Simon devra mettre son égo de côté, faire abstraction d’une presse trop curieuse, et maintenir les rênes de son enquête face à une procureure exigeante, afin de percer au grand jour un secret longtemps resté enfoui. 

À PROPOS DE L'AUTEURED.G. Müller est née en 1991 à Genève. Elle est l’auteure de la nouvelle policière Sur le Quai de l’Orangerie (Ed. Ex Aequo). Cet ouvrage est son premier roman policier. Elle vit à Bantry, en Irlande.

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Seitenzahl: 331

Veröffentlichungsjahr: 2023

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D. G. Müller

Dans l’ombre de la nuit

Roman policier

ISBN : 979-10-388-0633-7

Collection : Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal : Avril 2023

© Couverture Ex Æquo

© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

1

L’inspecteur Thomas Simon salua son jeune collègue d’un signe de la main. Il venait de vivre une journée sans. Sans avancées. Sans nouveaux indices. Sans résolutions. Sans rien. Son enquête était au point mort. L’inspecteur attrapa son blouson en cuir, noua son écharpe rouge fétiche autour de son cou, et quitta l’Hôtel de Police. Un vent glacial vint lui fouetter le visage. La bise. Elle balayait la ville de toutes ses forces. Le ciel était complètement dégagé. Noir, déjà, en ce début de soirée, et pas un seul nuage. Thomas Simon marcha d’un pas décidé en direction du Café de la Presse. Il n’avait aucune envie de rentrer chez lui. Rien ni personne ne l’y attendait. Il s’installa près de la grande fenêtre. La serveuse prit sa commande (une bière ambrée en bouteille, comme d’habitude) et déposa le journal du jour sur la table. L’inspecteur Simon apprécia le geste. Il avait besoin de distraction. Il saisit le journal, Les Chroniques du Léman. Un quotidien sérieux dans le paysage médiatique romand. En Une : « Neuf sans-abri morts en trois semaines : quand est-ce que les autorités réagiront-elles ? » Simon reposa le journal. Furieux. Même si (et Simon devait bien l’admettre) ils avaient raison, ces… journaleux. Ils avaient raison, parce que le problème des sans-abri avait enflé. Raison, parce que ces deux dernières années, les politiques n’avaient rien fait pour améliorer la situation. Quelques initiatives privées existaient. Mais, elles étaient temporaires. Le problème n’était que repoussé. Simon expira bruyamment. La bière arriva, enfin.

— Vous voulez régler tout de suite ?

La serveuse lui lança un regard qui oscillait entre l’impatience et la lassitude. Thomas Simon acquiesça, puis sortit une pièce de cinq francs. La fille fit une grimace, puis dit :

— En fait, c’est huit…

Simon fronça les sourcils, certain que la semaine passée il n’avait payé que cinq. Il ne dit rien, et trouva trois francs supplémentaires parmi les pièces qu’il gardait dans la poche de son pantalon. La serveuse compta, acquiesça, puis partit. Pas de pourboire. L’inspecteur but une longue gorgée. Il observa la rue, puis les gens dans le bar. Quelques étudiants, qui voulaient changer le monde. Trois types en costard-cravates, qui ne voulaient (surtout pas) le changer. Et, un couple avec un bébé, qui, lui, l’avait changé. Le quartier des Bains était un lieu de rencontres improbables entre le monde des affaires, l’université et les bobos. Simon but une autre longue gorgée. Sa bouteille était déjà à deux tiers vide. Soudain, son portable se mit à sonner dans la poche intérieure de sa veste.

— Inspecteur Simon, j’écoute.

— Patron, c’est Killian.

Killian Jones, le jeune collègue que Simon avait salué en partant une demi-heure plus tôt. Killian était un policier remarquable. Un bosseur. La preuve, il était encore au bureau.

— Oui ?

— On vient de recevoir les nouvelles photos prises sur les lieux du crime. J’ai remarqué un truc au niveau de la porte de la véranda. On dirait que le loquet de sécurité a été fermé depuis l’intérieur…

L’inspecteur Simon visualisa la scène de crime. Il l’avait parfaitement en tête. Après tout, il s’y était rendu au moins trois fois depuis la semaine dernière. Le corps d’une vieille dame avait été retrouvé (trois jours après sa mort) dans sa véranda. Simon et Killian n’avaient fait aucune avancée depuis. La seule chose dont ils étaient certains, c’était qu’il s’agissait d’un meurtre. Le légiste avait été affirmatif : « une injection de poison, juste derrière l’oreille droite ». Les policiers avaient échangé un regard amusé en entendant la cause de la mort. On tuait des petites vieilles avec des techniques d’assassinat russes, maintenant ? On se serait cru dans un James Bond. La rigolade avait été de courte durée. Le procureur chargé du dossier n’était pas d’humeur joviale. Ils n’avaient pas tellement le sens de l’humour au Ministère public. Simon réfléchit, puis répondit à Killian :

— Ça voudrait dire que le meurtrier était à l’intérieur, quand la porte de la véranda a été ouverte, et non pas l’inverse ?

La porte de la véranda avait été retrouvée grande ouverte lorsque le corps de la vieille dame avait été découvert. L’hypothèse des enquêteurs supposait jusqu’à présent que le meurtrier s’était introduit par la porte coulissante de la véranda et était également ressorti par-là (à l’abri des regards du voisinage). Or, ce que disait Killian changeait la donne. Le meurtrier serait donc entré par la porte principale, et la victime, par conséquent, le connaissait. Simon fronça les sourcils. Ça voudrait dire qu’en activant le loquet de la véranda depuis l’intérieur, le meurtrier voulait intentionnellement brouiller les pistes. L’inspecteur se gratta le menton. Ils avaient donc affaire à un…

— C’est un professionnel, ça, non ? dit alors Killian (il venait de lire dans les pensées de Simon).

Simon acquiesça tacitement, puis il ajouta avant de raccrocher :

— On retourne à la demeure de la victime demain matin.

L’inspecteur finit sa bière, se leva d’un bond et sortit. Ce meurtrier était méticuleux, oui peut-être même professionnel. Simon ressentit un mélange d’excitation et d’appréhension. Cette enquête prenait une tournure inattendue. En effet, ce genre d’assassin ne courrait pas les rues, ici, à Genève.

2

Le lendemain matin, l’inspecteur Thomas Simon et son collègue Killian Jones retournèrent à la demeure de la victime. Une villa (plutôt standard pour la banlieue genevoise de la rive gauche) avec un vaste jardin, et la fameuse véranda. Simon et Killian enfilèrent les gants en latex et (re)passèrent chaque recoin de cette véranda au peigne fin. Simon eut un déjà-vu (un vrai, pour le coup). La défunte, Iris Lefevry, avait été retrouvée ici, il y a une semaine. Son corps gisant entre le canapé et la table basse. Simon frissonna. Le chauffage de la maison avait été coupé, et il faisait un froid de canard dans la véranda. Simon frotta ses mains gantées l’une contre l’autre, avec vigueur. Rien à faire, il faisait trop froid. Il se concentra sur l’espace autour de lui. À l’instar de son collègue, qui observait les plantes vertes mourantes, l’inspecteur ne savait pas vraiment ce qu’il cherchait.

— Il n’y a pas d’empreintes digitales sur la partie extérieure de la porte de la véranda, la police scientifique nous l’a confirmé, lâcha Killian sans enthousiasme.

Simon acquiesça, sans pour autant juger l’information utile. L’inspecteur continua de scanner la pièce à la recherche de… quelque chose… n’importe quoi… mais quelque chose… Ils n’avaient vraiment rien à se mettre sous la dent dans cette enquête. Un manque de preuves physiques, qui venait compléter un manque d’information général. La défunte avait été institutrice à l’école primaire, et avait œuvré pour une organisation caritative. Mariée, mais veuve, à présent. Un enfant (une fille partie depuis longtemps à l’étranger). Une vie solitaire, sans interactions. L’inspecteur sentait sa patience le quitter, quand soudain, son regard fut attiré par quelque chose. Il s’approcha. Non, il ne rêvait pas. Un fil. Un cheveu ?Une fibre ? Il regarda autour de lui, et en conclut que ce fil ne pouvait provenir d’aucun des objets à proximité. La police scientifique l’avait peut-être raté ? Il sortit un sachet en plastique et y glissa le fil. La texture était non-identifiable. Il secoua le sachet sous les yeux intrigués de Killian.

— Comme quoi, ça sert bien à quelque chose de revenir quatre fois sur la scène de crime !

L’inspecteur décrocha la moitié d’un sourire à Killian, qui le lui renvoya. Simon dit :

— Au moins, on a une nouvelle preuve physique. On verra bien ce que le labo nous dira.

Simon savait que c’était une maigre avancée, mais il tentait au mieux de rester positif. Cette enquête pourrait être un grand coup, mais elle pourrait également devenir une tache dans le palmarès brillant de l’inspecteur. Soit, la première enquête qu’il serait incapable de résoudre. Simon sentit son ventre se nouer. Il n’avait aucune envie de laisser place au doute, mais il ressentait une certaine frustration face à cette perte de contrôle. La semaine prochaine, il avait prévu un entretien avec la rédactrice en cheffe des Chroniques du Léman. Le journal, avait-elle dit dans son invitation, voulait raconter l’histoire de l’inspecteur Simon au grand public. Une histoire exceptionnelle (ses mots à elle). Il était le plus jeune inspecteur de police, avec un taux de réussite de 100 %, et une gueule à faire exploser les tirages de l’édition du week-end (à nouveau, ses mots à elle). La rédactrice avait même prévu un photographe pour prendre une série de portraits du Golden Boy de la police judiciaire genevoise (un surnom que lui avait donné la presse après sa dernière grosse enquête, celle qui avait attiré l’attention des médias nationaux et internationaux). Mais maintenant, son avenir d’enquêteur à succès était sérieusement sur la sellette. Il s’en foutait pas mal des louanges dans les journaux, mais pas de celles de sa hiérarchie. La mort mystérieuse d’Iris Lefevry était en train de mettre un bâton dans les roues de la carrière de Thomas Simon. L’inspecteur chassa momentanément ses démons intérieurs et enfonça le sachet en plastique dans la poche arrière de son pantalon. Les deux policiers quittèrent la demeure de Lefevry, et reprirent la direction de l’Hôtel de Police, à Plainpalais. Ils n’avaient pas roulé cent mètres, que le portable de l’inspecteur Simon se mit à sonner. Connexion Bluetooth.

— Inspecteur Simon, j’écoute ?

— Simon, c’est Berg.

Le Major Charles Berg. Le chef de la police judiciaire. Celui qui assignait les enquêtes aux différentes équipes. C’était mauvais signe. Il voulait certainement savoir où en était l’enquête. Simon se recala dans son assise. Il appuya, par la même occasion, un peu plus sur l’accélérateur. Killian à sa droite s’agrippa à la poignée au-dessus de sa tête.

— Oui, Major Berg, bonjour… Que… que puis-je faire pour vous ?

Simon détestait faire le lèche-bottes, mais là, c’était par précaution (ou désespoir). Berg dit alors :

— On a un corps.

Simon fronça les sourcils, et accéléra davantage encore. Il n’eut pas le temps de réagir verbalement. Berg reprit immédiatement :

— Rampe de la Treille. Le légiste y est déjà.

Simon pensa tout de suite à un sans-abri, puis il dit :

— Homicide confirmé ?

— Oui. C’est le légiste qui m’a demandé de vous appeler. Il pourrait y avoir un lien avec votre enquête actuelle. Ça avance, d’ailleurs ?

Le corps de Simon se raidit. Il bredouilla au mieux :

— Oui, euh… oui, oui, on avance…

Moins convaincant tu meurs, se dit Simon, mais tant pis. La grimace de Killian vint confirmer les pensées de l’inspecteur. Berg ne dit rien à ce propos, il ajouta seulement un faible « dépêchez-vous, le légiste vous attend », avant de raccrocher. Simon roulait vite, trop vite, mais ça le détendait. Killian était toujours accroché à la poignée. Berg était resté vague. Pourvu que ce nouveau cadavre livre davantage d’indices.

3

Louise Merlin se sentait bien, ce matin. Sereine. Légère. Elle avait du pain sur la planche, mais elle était confiante. Oui, elle allait réussir. Son doctorat touchait gentiment à sa fin. Et ensuite, les murs gris de l’université ne seront plus qu’un lointain souvenir. Elle s’en réjouissait, mais, en même temps, un sentiment de nostalgie s’installait en elle. Sa thèse était presque entièrement rédigée. Elle y avait consacré quatre années de sa vie. Le point culminant était si proche. Ce matin, Louise marchait dans les rues froides et sombres avec entrain. L’air glacial ne l’atteignait pas. Elle jeta un coup d’œil à l’horloge de son portable. Elle était en retard, mais peu lui importait. Elle enfonça ses écouteurs audio et accéléra la cadence. Le rythme de la musique lui donnait l’impression de marcher à vive allure. Le mercredi était de loin son jour préféré. C’était le jour où elle remplissait ses fonctions d’assistante du professeur Godin. Elle enseignait un séminaire d’histoire contemporaine à des étudiants de première année de Bachelor. Une vocation. Un privilège. Louise aimait partager son savoir. Bien entendu, ce rôle avait un aspect pragmatique : l’obtention de son doctorat en dépendait. Mais, elle le prenait très à cœur et le vivait comme une immense responsabilité envers la société. Louise traversa un passage piéton. Au loin, un clocher sonnait 9 heures. Louise décida d’écouter la radio. Elle aimait écouter les nouvelles chaque matin. Prendre la température de la ville. Le journal horaire n’annonçait rien de bien marquant, jusqu’à ce que :

« Et pour finir ce journal, nous venons de recevoir la confirmation que le corps inerte d’un homme a été retrouvé en vieille ville de Genève. D’après nos sources sur place, il s’agirait d’un sans-abri. Si cette hypothèse venait à se confirmer, le nombre de sans-abri morts, dû au manque d’infrastructures disponibles, s’élèvera à dix rien que dans ces trois dernières semaines. De plus amples détails suivront. Et maintenant, la météo. Sur le plateau… »

Louise n’écoutait plus. Son corps tout entier fut parcouru d’un frisson. Mourir de froid. Elle éteignit la radio, et sursauta lorsqu’un enfant sur son tricycle la dépassa sur le trottoir. Ces histoires de sans-abri, qui mourraient de froid, l’attristaient. Elle se demandait comment une société aussi riche pouvait rester de marbre face à ce problème. Louise Merlin arriva enfin à la rue Saint-Ours, où se trouvaient les locaux du département d’histoire générale de l’université de Genève. Lorsqu’elle arriva devant l’entrée, elle leva la tête pour contempler l’immeuble. La nostalgie. Le bâtiment ne payait pas de mine, mais Louise avait fini par le porter dans son cœur et le considérer comme un deuxième chez elle. Elle entra, puis monta au premier étage. Les doctorants y avaient leur espace assigné. Beaucoup de béton. De gris. De brun. De néons antipathiques. Mais, Louise y trouvait son compte. Aucune distraction possible. Elle s’installa à une des tables, et sortit son matériel de recherche et son ordinateur portable. L’endroit était désert. Elle retira son long manteau en cuir et son écharpe. Elle avait gardé ses écouteurs bien enfoncés dans ses oreilles pour ne pas être dérangée. Elle se mit à taper sur son clavier dans la seconde qui suivit. Elle était dans son élément. Le temps passait vite, quand on aimait ce qu’on faisait. Une heure passa. Puis, une deuxième. Les doigts de Louise dansaient sur le clavier avec entrain. Son ventre gargouilla plusieurs fois, mais elle ne se laissa pas interrompre. La faim était toujours passagère. Soudain, elle sentit une présence. Elle se retourna brusquement. C’était Alexandre Maurice. L’autre assistant du professeur Godin. Un beauf de première. Louise le trouvait arrogant. Un Monsieur « je-sais-tout ». Il était prétentieux, mais surtout (et ça, Louise l’avait très vite compris), il avait des gestes déplacés. Louise en avait fait l’expérience et préférait dorénavant garder ses distances avec le type. Les rumeurs circulaient (oui, il avait un comportement déplacé avec les filles de première année), sans que personne ne s’en préoccupât vraiment. Maurice s’assit à la table en face de celle de Louise. Il se mit à parler. Louise voyait ses lèvres remuer, mais elle n’entendait rien. Ses écouteurs toujours bien enfoncés dans ses oreilles. Elle ignora Maurice, et se reconcentra sur son écran. Soudain, son ventre gargouilla à nouveau. La fois de trop. Elle céda. Elle termina la phrase, puis referma son ordinateur portable. Enfin, elle ôta les écouteurs de ses oreilles.

— Ah bah, enfin ! s’exclama l’autre.

Louise ne leva pas les yeux, et enfila son manteau avant de ramasser ses affaires.

— Tu peux laisser tes affaires, tu sais. Personne ne va te les voler.

Louise continua à ignorer son collègue. Lorsqu’elle avait fourré toutes ses affaires dans son sac à dos, elle tourna les talons sans un mot, et s’élança d’un pas rapide dans le couloir. Avant de disparaître dans les escaliers, elle eut tout juste le temps d’entendre Alexandre Maurice dire :

— Parano, celle-là !

4

Même de loin, l’inspecteur Simon reconnut immédiatement le médecin légiste, Mario Gardini. Ses boucles grises virevoltaient sur sa tête, endiablées par les rafales de vent. La matinée devenait de plus en plus glaciale. En s’avançant, Simon vit que Gardini discutait avec une femme. L’inspecteur ne la voyait que de derrière. Petite. Brune. En tenue hivernale : bottes Gore-Tex et longue doudoune bleu marine. Emmitouflée. La silhouette de la femme ne lui était pas familière. Peut-être s’agissait-il d’une nouvelle assistante de Gardini ? Le légiste ne ratait jamais une bonne occasion pour en dénicher une nouvelle (idéalement, une plus jeune que la précédente). Gardini, c’était un beau-parleur. C’était dans ses gènes (de ses ancêtres italiens, selon ses propres dires). Mais, Gardini était un médecin légiste compétent, très compétent même, ça, il fallait le reconnaître. Simon aimait travailler avec lui. Il était clair et concis. Il n’employait jamais de jargon médical pour se sentir supérieur. Killian marchait à la droite de Simon et était resté muet pendant que les deux policiers marchèrent en direction de la tente érigée par la police scientifique. Ils affrontèrent la bise dans le silence. Simon jeta un coup d’œil à son collègue, et le vit observer la scène avec précaution. Il n’était pas le premier de la classe pour rien. Master en criminologie, attention. Killian pointa le légiste du doigt, et Simon acquiesça. À cet instant, Mario Gardini aperçut l’inspecteur et son collègue. Il leur fit signe, et afficha un sourire chaleureux :

— Ah cari colleghi !

Il n’hésitait jamais à glisser un peu d’italien, le secondo. La femme, avec qui Gardini s’entretenait, se retourna alors d’un coup. Deux yeux noirs et un visage plus âgé que ce que Simon avait anticipé firent face aux arrivants.

— Vous êtes en retard, inspecteur, dit-elle.

Une voix grave et posée sortit d’entre ses lèvres pincées. Simon fronça les sourcils. C’était une première, ça. Alors qu’on le chargeait de l’enquête, il était accusé par une inconnue de manquer de ponctualité. Il n’eut guère le temps de partager son incompréhension, qu’elle reprit en tendant sa main gantée de cuir :

— Procureure Jackie Leblond du Ministère public. C’est moi qui dirige l’enquête.

Elle avait un bon sens de l’humour celle-là, se dit Simon, une première de la part d’une proc’. Il s’apprêtait à rire, mais la femme n’esquissa aucun sourire. Elle ne plaisantait pas. Simon était persuadé que la confusion devait se lire sur son visage, et espérait donc une explication de la part de la procureure. Mais, cette dernière n’en dit pas plus. Elle se détourna du policier et dit à Gardini :

— Tu m’appelles quand tu as du nouveau, Mario.

Elle adressa un bref (vraiment très bref) sourire au médecin légiste, puis, sans se retourner vers les deux policiers, quitta la scène d’un pas pressé. Simon la suivit bêtement du regard. Devant l’expression stupéfaite de l’inspecteur, Mario Gardini sourit, puis dit :

— Jackie Leblond. Elle ne laisse personne indifférent. Croyez-moi…

Le légiste fit un clin d’œil à Simon. Ce dernier ne dit rien. Gardini reprit son sérieux et ajouta :

— C’est une ancienne procureure. Le Ministère lui a demandé de sortir de sa retraite anticipée. Enfin, je ne suis pas tout à fait certain de ce qu’elle m’a dit… peut-être que c’est elle qui a demandé de s’occuper de l’affaire… J’ai parfois du mal à me concentrer face à une créature aussi euh… comment dirais-je…

Un autre clin d’œil. Puis, Gardini finit par dire :

— Elle est carrée par contre, hein, les mecs. Disons qu’elle gère bien ses dossiers…

Simon resta muet. Abasourdi. Il ne lui manquait plus que ça, une procureure carrée, qui allait lui coller au cul. Killian dit alors :

— C’est courant ça pour une procureure de sortir de la retraite ?

Il avait posé la question un peu en l’air, sans s’adresser directement à l’un ou à l’autre. Gardini réagit en premier :

— Pas tellement, non. Mais, ils sont débordés en ce moment au Ministère public, tu sais. Si on retrouve encore un sans-abri mort, ça va être catastrophique. La presse est impitoyable. Allora, ils font avec les moyens du bord. Mais, Signori, je peux vous assurer une chose, ici, il ne s’agit pas d’un sans-abri…

Mario Gardini fit signe aux deux enquêteurs de le suivre à l’intérieur de la tente. Le vent faisait trembler les parois en plastique de l’habitacle de manière assez terrifiante. Le légiste, suivi de près par Simon et Killian, s’engouffra dans la tente. À l’intérieur, l’assistante du légiste relevait des empreintes sur le corps de la victime, allongé sur le sol.

— Allora, il s’agit d’un homme d’environ quatre-vingts ans. Il a été tué dans les premières heures du matin, je dirais aux alentours de 6h ou 6h30, ça reste à confirmer. Malgré les apparences, la rigor mortis n’a pas encore pris effet. C’est la bise qui l’a euh… comment dire… euh… un peu solidifié. D’après mes premières observations, notre victime a subi une opération rénale récente. Il est probable qu’il souffrait d’une insuffisance, et qu’il devait se rendre à la dialyse quotidiennement. C’est un passant qui a retrouvé le cadavre à 8h00. Le porte-monnaie et les clés de la victime se trouvaient dans sa poche. Mais, attenzione ! Vieni qui… Voici la raison pour laquelle, je vous ai fait venir. Là, regardez… la piqûre…

— La piqûre ?! s’exclamèrent Simon et Killian presque à l’unisson (comme dans un scénario de télénovela).

Gardini acquiesça en prenant un air sérieux que Simon ne lui connaissait pas. Il pointa en direction de l’oreille droite de la victime. Simon ne voyait rien, mais le légiste insista.

— Oui, là. Une piqûre derrière l’oreille, comme la victime de la semaine passée… j’ai oublié son nom… Madonna… je deviens vieux…

— Iris Lefevry, dit Killian en hochant la tête.

— Oui, c’est la même piqûre, confirma Gardini.

— Tu en es sûr ? demanda Simon.

— Affirmatif. Ce Monsieur a lui aussi été empoisonné. Je vais procéder à son autopsie au plus vite, mais oui, je suis confiant. Même motus operandi, et vraisemblablement même poison.

Gardini fit le tour de la victime pour échanger quelques mots avec son assistante, puis il retourna auprès des deux policiers.

— On emmène le corps à la morgue. On se les caille vraiment, ici. Ah vivement, les vacances aux Pouilles !

Et, comme toujours une petite référence à l’Italie. Simon acquiesça et sortit le premier de la tente. L’inspecteur observa la ville en contrebas. On avait une vue imprenable sur le quartier de Plainpalais et au loin sur le Salève et le Jura. La cuvette genevoise. Il était presque 10 heures. La ville vivait (même dans ce froid). L’inspecteur, lui, se retrouvait avec deux morts sur les bras. Deux circonstances mystérieuses. Deux énigmes à résoudre. Soudain, dans le coin de son œil, il vit une silhouette familière. Il plissa les yeux pour mieux voir. Il expira bruyamment. Oui, il s’agissait bien du journaliste vedette des Chroniques du Léman, Xavier Bersier. Simon secoua la tête. Il était déjà sur le coup, le vieux renard. Au diable ces journalistes !

5

Il ne s’agissait que d’une rumeur pour l’instant. Une rumeur, qui circulait depuis tôt ce matin dans les couloirs de la rédaction. Évidemment, Xavier Bersier n’allait pas se priver d’établir les faits, puis d’écrire un article dévastateur sur les politiques, la police et le Ministère public. Si la rumeur venait à se confirmer, on s’entend. Les choses ne bougeaient pas à Genève. Les sans-abri, cette année comme l’année précédente, mourraient les uns après les autres. Neuf en trois semaines. Et peut-être dix, maintenant. Xavier était d’avis qu’il fallait dénoncer ce laxisme (de surcroît, ça lui donnait le beau rôle). « Apparemment, il y a une nouvelle victime », avait lâché un de ses collègues de la rédaction. Xavier Bersier n’avait pas construit sa réputation sur du travail bâclé. Alors, il avait décidé de se rendre sur le lieu du crime pour vérifier. Xavier était un vieux loup après tout, il aimait le terrain. Après un rapide examen visuel des lieux, Xavier s’approcha de la scène de crime. Il reconnut au loin le petit con de la police judiciaire genevoise, l’inspecteur Thomas Simon. Con, parce qu’arrogant et prétentieux. Mais, assez malin pour résoudre toutes ses enquêtes, le Golden Boy. La rédactrice en cheffe des Chroniques du Léman avait même planifié une interview avec le flic. Toutes les mêmes ces gonzesses, se dit Bersier. C’était parce qu’il avait une gueule d’ange, le flic, qu’elle le trouvait intéressant. Jeune, grand, élancé, avec sa barbe de trois jours style viking moderne. Mais, c’était superficiel tout ça. Le journaliste en était persuadé. Il ne pissait pas loin, le Golden Boy. Xavier Bersier, en revanche, savait exactement ce que les nanas voulaient. Elles aimaient les mecs qui savaient parler, leur susurrer des mots doux. Un mec comme lui, en somme. Il avait beau ne plus être le plus jeune (oui, il avait soixante-trois ans), les filles le suivaient partout comme des petites chattes en chaleur. Le journaliste sourit intérieurement. Le policier trentenaire, qui manquait de personnalité et de sagesse, ne faisait évidemment pas le poids. Xavier s’approcha d’un pas lent, furtif. Soudain, une paire d’yeux rivée sur lui l’interpella. Une flic en uniforme. L’ensemble épousait parfaitement ses formes généreuses. Elle ouvrit sa bouche pour dire quelque chose à Xavier, mais le journaliste n’entendait rien. Son regard était absorbé par les lèvres charnues qui dansaient devant lui. Soudain, la policière fit un geste brusque. Xavier sursauta légèrement, et entendit enfin les paroles de la femme :

— Vous ne pouvez pas passer !

Elle avait certainement dû répéter plusieurs fois, ça se voyait à son expression faciale. Son regard noir fixait le regard hébété du journaliste. Il acquiesça, puis demanda :

— J’aimerais juste avoir la confirmation qu’il s’agit bien d’un SDF. Fact-checking, vous savez.

Xavier afficha un sourire séducteur. Celui qu’il faisait en général uniquement quand il avait l’opportunité de conclure. Il crut voir la flic hésiter, puis elle dit :

— Dégagez ! Vous aurez votre scoop plus tard !

Le ton agressif de la femme excita Xavier. Il déglutit bruyamment, puis leva les mains en guise d’excuse. Elle avait dit « scoop ». La rumeur était donc vraie. Le froid avait fait une nouvelle victime. Ou était-ce plutôt, la société ?

6

Louise Merlin s’était réfugiée dans un café non loin du bâtiment universitaire, mais suffisamment loin des commentaires inappropriés d’Alexandre Maurice. Elle avait une petite table pour elle seule. Elle étala ses affaires, enfonça ses écouteurs, et continua là où elle s’était arrêtée. Elle avait commandé un café et un pain au chocolat. Elle avait dévoré la pâtisserie, mais avait oublié la boisson. Lorsqu’elle but enfin une gorgée de café, le liquide brun avait tellement refroidi qu’elle le recracha immédiatement. C’était imbuvable. Une femme d’un certain âge assise à la table d’à côté lui lança un regard désapprobateur. Louise lui sourit, gênée, puis se remit à taper comme une furie sur son clavier. Il ne lui restait plus qu’une bonne heure avant d’endosser son rôle d’assistante dans un des auditoires du bâtiment de l’Uni Dufour. Elle avait prévu un séminaire intéressant pour les étudiants, basé sur des lectures qu’elle avait dénichées la semaine passée. Le sujet : le quotidien des Suisses dans l’entre-deux guerre. Après une heure de travail (sans café), Louise lâcha le clavier et referma son ordinateur portable. Elle rangea ses affaires et songea à commander un autre café pour le prendre à l’emporter. Au moment de se lever, cependant, elle se ravisa. La porte d’entrée du café venait de s’ouvrir, et une femme entra. Louise se rassit immédiatement, et baissa la tête. Que faisait-elle ici ? C’était impossible. Elle ? Ici ? Impossible. Louise tenta sans pour autant relever complètement la tête de voir ce que la femme faisait. Elle s’était dirigée vers le comptoir. Elle portait un manteau en laine noir, qui se confondait avec sa longue chevelure noire. Terne. Desséchée par la teinture. Soudain, la femme se tourna et regarda en direction de Louise. La jeune chercheuse baissa immédiatement la tête pour cacher son visage. À sa droite, Louise surprit le regard interrogateur de la femme qui l’avait observée recracher son café. Sourire gêné, à nouveau. Louise garda la tête baissée pendant plusieurs minutes. Il y avait trop de bruit dans le café pour entendre ce qu’il se disait au comptoir. Elle décida alors de relever un peu la tête. Mais, lorsqu’elle chercha la femme du regard, celle-ci avait disparu. Louise pivota alors sur sa chaise et regarda autour d’elle. Elle ne la vit nulle part. Avait-elle imaginé la scène ? Ce ne fut qu’à cet instant que Louise se rendit compte à quel point son cœur battait fort. Sans plus attendre, elle attrapa son sac à dos et quitta le café. Elle continua de jeter des regards autour d’elle alors qu’elle marchait en direction du bâtiment de l’Uni Dufour. Elle n’était pas certaine si elle espérait ou craignait (ou les deux ?) revoir la femme. Mais, elle ne la revit pas. Elle passa les portes coulissantes du bâtiment universitaire, qui se refermèrent d’un mouvement sec derrière elle. L’air chaud. Le corps de Louise se détendit. Son pouls décéléra. Elle s’avança vers les marches, et s’agrippa aux lanières de son sac à dos avec ses deux mains. La familiarité de l’endroit était rassurante. Louise retrouva sa sérénité.

7

L’inspecteur Simon observa le journaliste Xavier Bersier s’entretenir avec la collègue en uniforme. Elle venait à l’instant de remballer le vieux renard, dard, dard. Le journaliste s’éloigna, bredouille. Ça lui apprendra, à ce charognard. Simon sortit son calepin et s’avança vers le type qui avait retrouvé le corps de la victime deux heures plus tôt. Le bonhomme était mal en point. Il grelottait de froid, malgré la couverture que les collègues de la patrouille lui avaient refilée. Simon dit à Killian :

— Va lui chercher un thé ou un café. Il va virer au violet bientôt.

Killian s’éclipsa comme sur commande. Il était vraiment pratique ce petit jeune. Il ne faudra pas en abuser, se dit Simon. L’inspecteur, carnet en main, interpella le type tremblant comme une feuille.

— Bonjour, Monsieur, euh…

— Martin. Claude Martin.

— Monsieur Martin, merci d’avoir patienté. Je suis l’inspecteur Thomas Simon de la police judiciaire.

L’autre afficha un sourire cassé, acquiesça, puis resserra la couverture grise (modèle classique de l’armée suisse) autour de lui.

— C’est donc vous qui avez retrouvé le corps ?

— Oui.

Les lèvres du type étaient bleues. Violettes. Un mélange malsain. Il avait de la peine à les contrôler. Simon acquiesça, puis enchaîna :

— Et comment en avez-vous déduit qu’il était mort ?

Le type semblait surpris par la question, puis afficha une expression d’horreur, comme s’il avait commis une erreur impardonnable. Simon le rassura :

— La victime était déjà morte deux heures avant que vous ne la retrouviez. Peut-être même plus. Vous n’auriez rien pu faire.

Le quadragénaire aux lèvres bleues parut soulagé.

— Je euh… je lui ai parlé. Enfin, euh… j’ai dit quelque chose comme euh… « eh oh… Monsieur ». Je croyais qu’il dormait, mais comme il faisait tellement froid, je trouvais ça bizarre. Quand je l’ai appelé, il n’a pas bougé. Alors je me suis rapproché de lui. Et… euh… j’ai vu… que… que son visage était euh… bleu… gris… enfin… euh… vous voyez…

Le corps du type convulsait à présent. Les tremblements étaient devenus incontrôlables. Simon regarda rapidement autour de lui. Où était passé Killian avec la boisson chaude ?

— Hm… oui je vois, et il était donc 8 heures quand vous l’avez trouvé, c’est juste ?

Le type acquiesça vivement. Il était incapable de muer ses lèvres à présent.

— Vous étiez en chemin pour vous rendre au travail ?

Un acquiescement, plus timide cette fois. Puis, un haussement d’épaules. Simon fronça les sourcils. Il voulait que le type élaborât. Soudain, Killian apparut avec une tasse en porcelaine à la main. Où était-il allé chercher ça ? Simon leva les yeux rapidement et vit la façade du fameux Café Papon. Killian marchait d’un pas vigilant avec la tasse en main. Pas le serveur né, le Killian, mais lorsqu’il arriva à la hauteur de l’inspecteur et de Claude Martin, il restait au moins encore la moitié du liquide brun dans la tasse. Killian tendit la tasse à l’homme tremblant sous sa couverture. Les yeux de Claude Martin se remplirent de larmes. Simon trouva la réaction excessive, mais soit ; le type avait beaucoup (vraiment beaucoup) apprécié le geste. Il arrivait encore que les gens fussent reconnaissants. Claude Martin descendit le café d’une traite, puis parvint enfin à dire :

— Merci. Je… non je rentrais du travail. Je… euh… je suis le gardien de nuit des Archives d’État.

Simon et Killian eurent tous les deux une réaction qui frôlait la fascination. Claude Martin, en revanche, paraissait plutôt embarrassé de leur annoncer ce qu’il faisait pour gagner sa vie. Les locaux des Archives d’État se trouvaient non loin du lieu du crime (cinquante mètres à peine). Juste à côté des vestiges de l’Ancien arsenal de la ville. Un rappel de l’époque, où la petite République protestante devait se défendre contre les assaillants catholiques. Les canons (aujourd’hui une attraction touristique) étaient restés en signe de commémoration. Simon reconcentra son regard sur Claude Martin. L’inspecteur s’inquiétait à présent franchement de l’état de santé du témoin. Le mec était en manque de sommeil et crevait de froid.

— Une dernière question, ensuite je vous laisse partir vous réchauffer chez vous, un collègue va vous ramener. Aviez-vous déjà vu cet homme ici, je veux dire, avant aujourd’hui ?

Simon sentit le regard interrogateur de Killian à sa gauche. L’inspecteur vit ensuite une hésitation se dessiner sur le visage bleu de Claude Martin. Simon se réjouit (son mojo était de retour, hm… peut-être…). Ce que Claude Martin dit ensuite vint confirmer l’intuition de l’inspecteur : la découverte du corps à cet endroit n’était pas un hasard total. Le témoin dit :

— Pour tout vous dire, je crois que oui. J’ai déjà vu cet homme assis sur le banc. Peut-être que je me trompe… mais euh… en y réfléchissant, oui… euh… il me semble que je l’ai déjà vu ici plusieurs fois… lorsque je rentre chez moi… euh… le matin.

Simon acquiesça, satisfait. L’élément de routine. Comme chez Iris Lefevry. La voisine (un peu trop indiscrète) avait raconté qu’Iris sirotait son verre de vin rouge assise sur son canapé dans sa véranda, tous les soirs à la même heure. Lorsque le corps de la vieille dame avait été retrouvé, le verre de vin vide s’était trouvé sans surprise sur la table basse. Oui, le tueur connaissait ses victimes. Il les étudiait, peut-être même. Leurs comportements. Leurs routines. C’était méticuleux. Simon remercia Claude Martin, et fit signe à un collègue en uniforme. Ce dernier, un petit rouquin tout frêle, tira la gueule quand l’inspecteur lui demanda de ramener le témoin chez lui. Lorsque les deux hommes partirent, Simon se tourna vers Killian :

— Le meurtrier connaissait les habitudes de sa victime.

— De ses victimes, rectifia Killian avant d’ajouter, rappelle-toi, Lefevry a été tuée alors qu’elle buvait son verre de vin, comme d’habitude, dans sa véranda.

Simon salua l’esprit aiguisé de son jeune collègue. L’inspecteur dit alors :

— On a affaire à quelqu’un de patient. De très patient.

8

De retour dans les locaux des Chroniques du Léman, Xavier Bersier entama quelques recherches sur l’inspecteur Thomas Golden Boy Simon. Bersier estimait que la presse (ou plutôt la liberté d’expression) était la véritable gardienne de la démocratie. Par conséquent, quand il le fallait, c’était à la presse de dénoncer les failles du système. Et, Xavier Bersier ne ratait jamais une occasion pour y contribuer. Le journaliste se devait donc de prendre l’inspecteur « beau-gosse arrogant » sous la loupe. Il avait suivi la carrière du policier avec intérêt. Mais d’après le journaliste, la carrière « exceptionnelle » de Thomas Simon avait été complètement surévaluée dans la presse. C’était un peu comme au foot. Quand les clubs s’enflammaient pour un jeune de dix-sept ans, alors que celui-ci montrait, certes les premiers signes d’un joueur extraordinaire, mais n’avait pas encore suffisamment fait ses preuves. Il fallait bien que quelqu’un se fasse l’avocat du diable, se dit Bersier. Certes, il y avait les signes prometteurs : Simon avait été le plus jeune officier promu au rang d’inspecteur dans l’histoire de la police cantonale ; il avait un taux de résolution d’enquête de 100 % ; et, il enchaînait les grosses affaires. Mais, cela suffisait-il vraiment pour le mettre sur ce piédestal ? C’était bien beau, mais pas de quoi s’enflammer non plus. Au final, c’était surtout une enquête (la fameuse) qui avait propulsé Thomas Simon au rang de policier-star. L’enquête dite de Lavage des ONG. Son équipe avait démantelé un réseau de blanchiment d’argent, qui opérait à travers des organisations non-gouvernementales basées à Genève. Le jeune inspecteur était même passé à la télévision américaine, se rappela Bersier. Du jour au lendemain, son nom était partout. L’intérêt pour le Golden Boy était devenu colossal. À la hauteur, en fait, de l’embarras du Conseil fédéral face à la situation. Genève avait un nouveau héros, un shérif calviniste. Et, le gouvernement suisse avait un nouveau problème (ou un ancien, plutôt) : le laxisme helvétique. Après avoir relu quelques-uns des articles de presse de l’époque, Bersier se sentit réconforté dans son hypothèse de base : pas de quoi s’enflammer pour l’inspecteur Simon. Bersier sentit un mal de crâne le gagner et décida de se rendre à la kitchenette pour refaire le plein de caféine. En s’approchant de la porte en verre, il aperçut une paire de jambes. Et quelles jambes ! Parfaitement moulées dans une paire de collants noirs (pas opaques, attention). Bersier ouvrit la porte doucement pour ne pas faire fuir la gazelle. Lorsqu’il entra, il vit la propriétaire de la paire de jambes en entier. Un joli minois, un corps élancé. Il ne la reconnut pas. Une nouvelle stagiaire, certainement. Lorsque le regard de la jeune femme se posa sur le journaliste, il sentit qu’elle savait exactement qui elle avait en face d’elle (oui, ma jolie, le reporter star du journal). Elle afficha un sourire gêné, puis lâcha un faible « bonjour ». C’était timide, c’était mignon. C’était exquis. Bersier aimait ce côté intimidant qu’il avait sur les minettes. Il inspirait le respect, tout en dégageant un pouvoir d’attraction. Les filles adoraient la présence d’un mâle alpha (toutes, sans exception). Elles fondaient devant un mec qui savait comment s’y prendre. Un homme qui pouvait leur sortir les propos les plus intelligents, et les déshabiller du regard dans la même seconde. Le combo irrésistible. Bersier décrocha son plus beau sourire, puis s’avança vers la machine à café. Il appuya sur la touche « café au lait », et attrapa deux ou trois sachets de sucre (oui, sa femme lui disait d’arrêter avec les cafés trop sucrés, mais bon qu’est-ce qu’elle en savait celle-là, elle n’était pas médecin non plus). Il se retourna ensuite pour faire face à la jeune femme. Elle avait fait quelques pas en direction de la sortie, mais il l’interpella juste à temps.

— Vous êtes nouvelle ?

Elle se retourna. Le regard inquiet de la gazelle qui sent la présence du lion. Le Serengeti. Xavier Bersier savourait l’instant. L’hésitation. Le piège. La proie. Le jeu. Elle hocha la tête, timidement. Une de ses longues mèches blondes lui tomba sur le front, puis effleura ses joues. Bersier sentit un début d’érection.

— Stagiaire ?