Dans l'orgueil du rêve - Jeff Lo-Arnoult - E-Book

Dans l'orgueil du rêve E-Book

Jeff Lo-Arnoult

0,0

Beschreibung

« C’est un petit pas pour l’homme, un pas de géant pour l’imaginaire. »
Que se passe-t-il réellement, après la mort ? Sera-t-il possible pour Justin de percer le secret des rêves ; univers immuable où tout est possible ? Comme porté par une force insondable, ce jeune homme se verra arpenter un impardonnable sentier dessiné par un escargot qui le mènera à la vérité, à la présomption et au tourment. C’est en suivant un chemin parallèle à un homme antique qu’il surprendra son propre destin, abdiquant ce qu’il y a de plus précieux en faveur d’un pouvoir fantastique. Là où les mondes se recoupent, va-t-il pouvoir se défaire de cette fatalité ?


À PROPOS DE L'AUTEUR

J. L. Arnoult est né à Châtillon-sur-Seine en l’an 2000. Ayant suivi un parcours scientifique visible à travers ses écrits, il regretta, très vite, le manque de liberté artistique et se lança dans l’écriture romanesque en parallèle de sa formation d’ingénieur. Il se passionne pour la philosophie, la nature et la psychologie humaine. Féru de dessin, il met un point d’honneur participer à la réalisation ses propres couvertures.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 125

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Jeff Lo-Arnoult

DANS L’ORGUEIL DU RÊVE

1 - ADONIS

Je me redresse à la troisième sonnerie de mon    réveil ; une de moins que d'habitude. La journée est belle, je peux le voir à travers les rideaux. La lueur du soleil perce le tissu orangé et redonne des couleurs festives à mon teint blafard. Non sans difficulté, je m'assoie sur le bord de mon lit. C'est un lit simple en bois de hêtre ayant appartenu à mon grand-père. Avant sa mort, il y a treize ans, je dormais encore dans mon lit à barreaux. J'ai vingt ans maintenant. J'y étais attaché et ne voulais pas le quitter en dépit de ma fulgurante croissance ; ô, véritable malédiction m’ayant très vite fait m’y sentir à l’étroit. J'aimais déjà ma routine, enfant. Changer ses habitudes fréquemment est une bien éprouvante manière d'appréhender la vie.

J'aime bien être tranquille, même si je m’adapte aisément. Au fond, ce qui s’avère difficile n’est que la séparation ; la fuite, elle, est aisée. Fatalement, mes parents jetèrent mon lit trop étroit et le remplacèrent par le lit où grand-père est décédé. Avec du recul, cela ne m'a jamais vraiment posé de problème ; au contraire, c’était une bénédiction. J’étais en présence du catalyseur m’ayant permis de mettre de côté le matérialisme en faveur du spiritualisme.

L’étonnement anime cette singulière matinée. En effet, gisant sur le sol, devant mon lit, se trouve une fleur. J'aime bien les plantes, mais je ne m'y connais pas trop. Mes facultés de botaniste s’arrêtent à l’élaboration d’un diagramme floral maladroitement dessiné. Ses pétales sont rouge écarlate, et au nombre de huit. Ce chiffre me frustre un peu. Il est celui qui n'a pas droit à son jour de la semaine. Le sept à voulu clôturer la cérémonie et en retirer tous les mérites ; il s'est même proclamé jour du Seigneur, ce qui est bien arrogant. Il est riche de sa vanité. C'est une jolie fleur, me dis-je. Je la ramasse pour la mettre dans un pot, afin d'éviter qu'elle ne perde de sa superbe. J'aimerais au moins qu'elle survive jusqu'à la tombée de la nuit. Quand je rentrerai des cours, je la regarderai de nouveau. Enfin, je ne sais pas ce qu'elle faisait sur mon sol. Il est plein de poussières et d'ongles coupés, ce n'est pas un endroit pour une fleur. Je ne m'y connais pas trop en plantes, mais je sais être raffiné.

Je vais finir par être en retard avec toutes ces histoires ; j'entends déjà mon père hurler. Il m’arrive de rêver qu’il ait la lucidité d’esprit de remarquer que j'ai dorénavant vingt ans et que son comportement ne m'atteint plus. En tout cas, cela m'énerve un peu. La crainte qu'un haussement de ton nous fait éprouver lorsque nous sommes enfants se transforme en haine lorsque l'on grandit, ou peut-être que cela m'est spécifique.

Je descends et prépare des tartines de beurre de cacahuètes. Trois pour moi, une pour mon père. Il n'a plus beaucoup d'appétit depuis la mort de ma mère. En conséquence, je lui en prépare une en moins, qui me revient naturellement. Si je surinterprète, peut-être que son comportement aigri m'énerve et je ne veux pas qu'il recouvre ses forces. Je ne sais pas trop. Après les avoir ingérées, je bois un grand verre d'eau. Cela m'amuse d'imaginer les morceaux de tartine dans mon estomac, arrosés par une trombe d'eau soudaine. Votre navigateur n'est pas très doué, il vous a dirigés vers une chute d'eau. Désolé. Peut-être qu'on est nous aussi dans un énorme estomac, et la pluie est la résultante de l'hydratation de l'entité qui nous contient.

Je plaisante, je ne suis pas idiot.

Je retrouve mes amis Judith et Simon. Ils sont un peu étranges, mais je les aime bien. En fait, c’est cet aspect de leur personnalité qui me plaît. Lorsque j’ai rencontré Judith, les cases dans lesquelles je rangeais les individus ont été bousculées. J’ai dû rentrer dans mon cerveau, ouvrir la porte de l’hippocampe et réorganiser ma bibliothèque. Ses tendances extraverties m’avaient en premier lieu repoussé, puis j’ai appris qu’elle collectionnait les laques japonaises. Elle m’avait même accordé le droit de poser les yeux sur la plus belle de ses pièces : un porte-encens à la laque maki-e, à motifs d’éventails et de grues. Ma mère, avant sa mort, m’avait toujours répété que les artistes étaient des gens épris de solitude, souffrant du contact humain. C’est en rencontrant Judith que ces paroles m’ont semblé surannées. En effet, son goût pour l’art et sa sensibilité pour le beau faisaient d’elle une artiste à part entière. Pourtant, elle n’hésitait jamais à réclamer une révision de sa commande lorsqu’on lui donnait de l’eau plate au lieu de pétillante. M’ayant d’abord inspiré la crainte, son extraversion me fascinait désormais.

Simon, lui, cherche un endroit pour mourir. En grand passionné de mythologie et de sport, il est convaincu que son âme est assez noble pour ne serait-ce qu’envisager dîner aux côtés d’Odin et d’Heimdall au Valhalla. Il faut dire qu’il a déjà battu un lycéen, lorsqu’il était au collège. Il me rabâche sans cesse l’habileté avec laquelle il a évité le crochet du droit de son adversaire, afin d’y répondre avec une balayette mesquine ayant mis au tapis le jötunn qui menaçait Midgard.

Je les salue. Leur mine déconfite me redonne du baume au cœur. Il est toujours réconfortant de savoir que l’on n’est pas le seul à désirer être ailleurs. Heureusement, on a toujours un train à prendre vers des perspectives chimériques. On a toujours nos pensées.

Le professeur arrive. Trapu et dégarni, son physique dessine son propre portrait au vitriol. Qu’une matière aussi distinguée que la biologie, répondant spécifiquement aux désirs des curieux philosophes et du ce que c’est, puisse être enseignée par une personne si rustre me laisse pantois. Je soupire. On s’intéresse aux angiospermes, aujourd’hui. Enfin, ils s’intéressent. De mon côté, je m’assoupis déjà. Le temps passe inéluctablement avant que Simon me sorte de ma torpeur. Ses manières d’enfant s’agitant frénétiquement me font regarder le tableau. Le projecteur diffuse l’image d’une fleur. Une fleur rouge. Une fleur qui m’est familière.

⸺ C’est un adonis, dit-il.

Je le regarde attentivement, levant un sourcil pour lui signifier mon intérêt. Heureux de pouvoir étendre sa culture, il continue :

⸺ Dans la mythologie grecque, Adonis était un homme dont s’était éprise Aphrodite. Quand il est mort, elle lui a rendu la vie sous la forme de cette même fleur : l’adonis goutte-de-sang. On l’utilise pour honorer les morts.

Je me sens mal. Un vertige me secoue. Serait-ce un syndrome de Stendhal, devant la beauté des évènements ? Coïncidence, ou causalité ? J’opte plutôt pour le second. Que la fleur de ce matin trouve une épithète ainsi, quelques heures après, me fait chanceler. Je me mets à penser que les êtres humains ne peuvent échapper au principe de déterminisme. Est-ce que, pour autant, tout le charme de l’existence s’estomperait à l’horizon ? Pour certains, peut-être.

Ce matin-là, j’ai perdu connaissance.

2 - UZUMAKI

L’adonis flétrit. M’en serais-je mal occupé ? J’éprouve un pincement au cœur, à l’image de celui que l’on ressent lorsque l’on perd un poisson rouge. Bien que, en réalité, je n’aie jamais eu d’animal de compagnie. C’est le week-end. Les gens sortent, criant à pleins poumons leur joie de profiter du soleil. En ce sens, ils ne sont pas différents des anciens hommes, pour lesquels la venue du printemps et de son soleil rimait avec nourriture en abondance. La distinction est que, de nos jours, l’aspect essentiel et primaire de chaque chose est chassé par des banalités moroses. Plutôt qu’envisager la lumière pour sa capacité à faire croître les plantes autotrophes, on l’utilise pour flâner sur du sable chaud, un magazine pop star à la main. J’ai retrouvé des forces. Lorsque l’on y est étranger, s’évanouir est une chose surprenante. Pendant un bref instant, notre corps ne nous appartient plus. Mais que possédons-nous réellement, si notre chair nous échappe ? M’imaginer que je n’avais plus rien, donc que je n’étais plus rien, me rend blême. Je chasse cette idée de mon esprit.

J’entends un son fracassant. C’est celui de mon téléphone, me signalant qu’on cherche à me joindre. C’est Judith.

⸺ Justin ! S’exclame-t-elle.

⸺ C’est mon nom, rétorqué-je. Que se passe-t- il ?

⸺ Il fait si beau ! Simon dirait qu’Amaterasu est enfin sortie de sa grotte. Bref ! Je voulais te prévenir que j’arrivais, j’ai ce que tu attendais !

En effet, j’avais commandé une achatine foulque il y a deux semaines de cela. Je suis contraint à faire livrer mes colis chez Judith, mon père ne me laissant mettre la main sur aucune missive. J’ai dit n’avoir jamais eu d’animal de compagnie, mais il m’est très souvent arrivé de faire des élevages d’escargots de Bourgogne, dans une boîte en plastique. J’aime beaucoup méditer en les observant. Ces créatures vivent à un rythme que nous avons oublié, nous, humains. Chacun de leur mouvement semble bercé par une harmonie et une plénitude bouddhique. Notre époque a oublié le culte de l’instant. On ne vit qu’en se limitant aux perspectives, en ne regardant que le futur. J’aimerais être un escargot.

On frappe à la porte. Elle a fait vite, me dis-je. Je lui ouvre. Elle est vêtue d’une robe bleue au tissu léger, doublée parcimonieusement d’une dentelle en soie. La matière grivoise s’effondre au niveau des épaules, les laissant dénudées. Un collier doré fend ses élégantes clavicules et porte en son extrémité un lapis-lazuli. Mon cerveau s’arrête un instant. J’oublie parfois la manière dont sa beauté Renaissance tranche la ligne moderne et inanimée du paysage urbain. Sa peau pâle laissant entrevoir des yeux d’une couleur semblable à sa pierre de prédilection et arborant une chevelure d’un brun profond ne m’a jamais laissé indifférent. Sa présence est l’équivalent d’une intrication onirique dans une époque prosaïque. Je reprends mes esprits.

⸺ C’est toujours aussi sobre, chez toi, annonce-t-elle avec taquinerie.

⸺ Je fais l’éloge du rien. Au moins, je n’ai rien à perdre, répondis-je. Elle me dévisage.

⸺ Tu m’as moi et Simon. Enfin, surtout moi. Et ton père, même s’il est spécial, chuchote-t-elle. D’ailleurs, il est là ?

⸺ Oui, il dort dans le salon. Il n’est pas allé travailler, comme d’habitude. Bref, ce n’est pas mon problème, montons. J’ai hâte de voir mon dû, convié-je.

⸺ Il est adorable, tu verras ! Tu as une idée de nom à lui donner ?

⸺ Uzumaki, affirmé-je. En hommage à Junji Itō.

Nous montons les escaliers. J’avais déjà préparé la future demeure de mon destiné mollusque en début de semaine. Elle prend la forme d’une bouteille d’eau en polytéréphtalate d'éthylène de six litres, couchée à l’horizontale, dans laquelle figurent mousses, terre argileuse, pierres en granite rose et petites pousses de pissenlit. J’y ai coupé un cockpit refermable qui servira de porte d’entrée afin d’accueillir le locataire africain et les vaporisations d’eau dont il aura besoin. Si le milieu est trop sec, il se cachera de toute perturbation derrière un épiphragme et me fera la moue. Cela me chagrinerait. Judith le sort de son moyen de transport. Il est énorme. La vision de cette créature majestueuse, semblant tout connaître du monde et douée de sagesse absolue m’émeut. Un sourire de compassion se dessine sur le visage nacré de Judith.

⸺ Vous allez très bien ensemble, balbutie-t-elle.

⸺ C’est vrai, on a presque les mêmes yeux, répondis-je avec ironie. Il est toutefois un peu moins humide que moi.

⸺ C’est ma présence qui te met dans cet état ?

On se met à rire. La sincérité d’un tel moment de gaieté me serre la poitrine. Si j’avais été seul, j’aurais sûrement pleuré. Mais si je l’avais été, de telles émotions n’auraient pas fait surface.

Quelle chance d’être humain.

La réalité étriquée coupe court au rêve. Mon père se met à hurler, stipulant que Judith et moi faisons trop de bruit. Une chaleur glacée me parcourt l’échine. La présence de cette fille le dérange ; elle lui rappelle les temps guillerets qu’il passait avec ma défunte mère. Il n’est dorénavant que l’ombre de lui-même. Il est un navire ne pouvant plus profiter de la lueur du phare salvateur, emporté par des vagues tumultueuses. Il est l’entéléchie de ce dernier. Il est une épave. Lorsque je croise son regard stérile de vie, l’empathie m’est impossible. Décontenancés, Judith et moi nous regardons silencieusement, avant d’entendre des pas gravir les marches de manière décousue.

Je le sens au fond de moi. Lorsque sa dégradante silhouette va apparaître, souillant l’environnement féérique instauré par la douceur de Judith, je vais perdre la raison.

Ce jour-là, j’ai tué mon père.

3 - FUITE

J’aperçois la forêt. Je cours depuis une heure, ou bien deux ; je n’en ai pas la certitude. Pourquoi m’être spontanément dirigé vers ce lieu ? Mon corps et mon esprit me disent que, dorénavant, seul lui pourra m’accepter. Seule la terre, ayant soutenu l’humanité et ses vices des millénaires durant, pourra se faire miséricordieuse. Seule la forêt et son couvert végétal sauront s’affranchir de mes actions, voyant au-delà. La réalisation d’un acte jugé comme odieux dans une société humaine basée sur l’éthique absolue n’a, ici, aucune valeur. Les végétaux sont en constante compétition. Si la canopée centralise toute l’énergie lumineuse au détriment d’un frêle arbuste, nul ne viendra s’en plaindre. Malheureusement, je ne peux me comporter comme tel.

C’était un accident, n’est-ce pas ? Judith avait raison, je n’avais pas rien. Et, maintenant, j’ai tout laissé derrière. Mon père n’est plus. Judith est inconsciente, mais ne va sûrement pas tarder à émerger. J’ai penché la tête, ai retenu ma respiration pour mieux observer la sienne. Elle allait bien, j’en suis convaincu. Je m’en veux de l’avoir laissée ainsi, gésir aux côtés d’un amas de cellules sans propriétaire. Plus je le ressasse, et plus le lugubre de la scène me monte au nez. Je n’aurais jamais pensé être capable de fuir avec une telle couardise. Je me rassure en me disant que personne ne m’a vu. Je serai sûrement le principal suspect, mais mon père avait déjà frappé Judith jusqu’au sommeil avant que l’incident n’arrive. Pourquoi la certitude de n’échauder aucun témoin direct me rassure-t-elle, moi, meurtrier, alors que la graine morale que l’on a plantée en moi depuis ma plus tendre enfance devrait suffire à me culpabiliser ? L’ignominie de mes pensées me donne la nausée.