Dans le jardin de mon père - Hugues Moreau - E-Book

Dans le jardin de mon père E-Book

Hugues Moreau

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Beschreibung

Revendiquant une approche spirituelle et chrétienne de l'histoire, l'auteur propose une biographie cernant le personnage de Jeanne d'Arc à rebours des biographies universitaires à tendance matérialiste. Il postule que le personnage de la Pucelle, son épopée et son univers théocentré ne peuvent se comprendre qu'au prisme de la théologie et du spirituel.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Historien médiéviste et journaliste de formation, archiviste de profession, Hugues Moreau (né en 1967) a d’abord travaillé sur la guerre de Cent Ans, en particulier sur l’épopée du Prince Noir, avant d’aborder la figure de Jeanne d’Arc. Ses travaux l’ont amené à développer une approche originale de l’histoire fondée sur une vision intérieure et métaphysique des phénomènes historiques. Loin du matérialisme et du néo-scientisme qui agite les milieux universitaires, rompant avec la pensée objectivante propre à la modernité, il s’efforce d’éclairer les manifestations de l’être dans les grands épisodes de l’histoire à travers un discours renouant, dans l’esprit de la pensée médiévale, avec une vision spiritualiste et chrétienne de la vie des hommes. Hugues Moreau a par ailleurs dirigé un ouvrage collectif paru chez Pierre-Guillaume de Roux, Le Paradis français d’Éric Rohmer (2017).

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Seitenzahl: 209

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Hugues Moreau

Dans le jardin de mon père

Jeanne d’Arc mystique et théologienne

Et cette voix vint quasi à l’heure de midi,

en été, dans le jardin de son père.

Interrogatoire de Jeanne, Rouen, 22 février 1431.

En demeurant dans ses commandements,

nous devenons organiquement pareils au Christ.

Sa vie devient notre vie, sa conscience

notre conscience, sa pensée notre pensée.

Saint Grégoire Palamas.

Introduction

Le conflit opposant les partisans de la couronne anglaise à l’héritier des Valois au début du XVe siècle connut un basculement en 1429, alors que la situation semblait échapper au camp français. Une jeune fille présentée comme prophétesse, prénommée Jeanne et que l’on appelait la Pucelle, exhorta Charles, dauphin de France, à l’offensive. Son intervention permit de repousser les troupes anglaises qui assiégeaient Orléans, de reprendre position sur la Loire et en Champagne, de sacrer à Reims l’héritier des Capétiens, puis de poursuivre les opérations en Île-de-France. Cette contre-offensive, sans précédent depuis la signature du traité de Troyes (1420), annonça la reconquête complète du royaume par Charles VII quelques années plus tard et l’abandon des ambitions anglaises sur la couronne de France.

Outre sa soudaineté, ce renversement de situation prit un caractère extraordinaire en raison de la personnalité même de Jeanne, que rien ne disposait à ces exploits politiques et guerriers. Des messages intérieurs, des voix et des visions, expliqua-t-elle, l’incitèrent à rejoindre Charles pour la sauvegarde du royaume et guidèrent son action. Le procès de Rouen montra, avant de la condamner pour hérésie, qu’elle les attribuait à des êtres célestes, saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite.

De l’aventure singulière de cette combattante obstinée, et de son procès retentissant, naquit une historiographie abondante et érudite décrivant l’alternance de conquêtes et de défaites, et le jeu incessant de la guerre et de la diplomatie. Cependant, on ne peut voir dans l’épopée johannique qu’un enchaînement d’événements politiques et guerriers. Une vocation spirituelle traduite en action, l’expression d’une sensibilité aux reflets multiples révélée par le procès de Rouen, une vision métapolitique du conflit à contre-courant des enjeux terrestres enfin, apparaissent dans la figure de Jeanne. Son aventure véhicule donc un message intérieur, un enseignement lié aux ramifications d’une expérience personnelle d’où émergent les questions essentielles liées à sa venue. Quelle est la nature de son expérience ? Quelles dimensions son attachement au sacre de Charles implique-t-il ? Que signifie l’obstination qu’elle montra lors du procès au prix de sa vie ?

C’est l’erreur des historiens et la cause de leur embarras à l’égard de l’épopée de Jeanne d’Arc que d’aborder celle-ci uniquement par le prisme factuel d’une pensée discursive qui se révèle finalement inadaptée au sujet traité. Écoles historiques, discours universitaires et interprétations idéologiques de tout type témoignent des limites de cette lecture extérieure ne reconnaissant comme origine de l’histoire que des contingences socio-politiques. Si les biographes, à l’instant de se pencher sur la question des voix, admettent se heurter à un mystère, ce mystère-là n’est pas celui de Jeanne, plutôt celui de la désorientation de leur propre regard.

L’aventure johannique n’est pas un sous-produit de conditions matérielles, ni un monde réductible à des catégories intellectuelles. Non seulement elle rappelle l’effusion de sainteté que l’on observe à travers d’autres figures du Moyen Âge, comme sainte Geneviève (Geneviève de Paris), mystique au rôle important dans l’installation des Francs en Gaule, ou saint Louis (Louis IX), souverain justicier attaché à la bénédiction de son royaume ; mais surtout, elle échappe au-delà de tout exemple à la logique ordinaire des causalités terrestres.

Par son caractère impérieux et surnaturel, la geste de Jeanne correspond au processus même de l’action vitale ; l’action non pas par choix ou par volonté d’engagement, mais comme expression d’un Absolu étranger aux caractères des phénomènes. Réceptacle d’une motion de l’Empyrée dans le champ de l’histoire, son axiologie spirituelle s’inscrit dans les réalités subjectives de l’immanence. Cette rencontre de l’univers humain et de l’expérience de la transcendance constitue la clé de compréhension de l’épopée johannique. Il s’agit donc d’appréhender la figure de Jeanne à travers ce déterminisme supranaturel, cet envers insaisissable de son aventure où se rompt la chaîne des volontés humaines forgeant l’histoire.

L’objet de ce livre est d’aborder cette contre-histoire, d’en discerner les lignes en faisant ressortir non pas une série de faits aléatoires, mais un ensemble cohérent d’événements fondé sur une structure interne, orientée dans une direction propre. Cette démarche véhicule une lecture métaphysique permettant d’aborder la question du sens de l’aventure de Jeanne, d’en comprendre le message et l’enseignement à la lumière de l’intelligence du sacré, et de faire entrevoir la force vitale, l’élan spirituel, qui s’y épanchent.

Ce travail d’exploration s’intéressera surtout au procès de condamnation. Sommet de l’histoire johannique par lequel tout s’explique et se dévoile, ce procès est aussi le volet auquel l’historiographie s’est le moins intéressée, l’épisode pour lequel elle a le moins cherché à comprendre ce qui s’y produisit réellement. Déniant le message et la possibilité même de la mission de Jeanne, les historiens n’ont vu dans la prophétesse de Charles VII qu’un insolite objet d’étude. Arc-boutés sur leurs certitudes, ils n’ont fait qu’adopter la position des juges de Rouen, comme eux ils ont oublié l’enjeu principal de cette histoire : entendre la parole de Jeanne.

Chapitre I

Chapelles d’infortune

Chacun des camps belligérants élabora sa conception des faits, tandis que se propageait dans toute l’Europe la rumeur des exploits de la Pucelle d’Orléans. Jeanne inspirée fut l’envoyée de Dieu pour les auteurs ou propagandistes du parti français, une sorcière pour les pro-anglais et les promoteurs du procès de Rouen. Dans les milieux bourguignons enfin, elle n’était qu’une fille de ferme victime des manigances politiques de l’entourage de Charles VII1, thèse dont témoigna le premier le chroniqueur bourguignon Jean de Wavrin dans son Recueil des chroniques et anciennes histoires de la Grande-Bretagne2.

À ces prémisses des débats johanniques succédèrent à la fin du XVe siècle les premiers germes d’une historiographie dominée par la certitude d’une intervention divine en faveur du parti royal. Cette tradition valorisa le rôle du roi, mais limita celui de Jeanne. François de Belleforest, historiographe d’Henri III, en exposa en 1579 la dimension patriotique et politique, montrant Jeanne d’Arc en serviteur de la monarchie, et laissant de côté sa vocation prophétique3. Cette acception étatique et royaliste fut durablement reprise à partir des années 1640, sous l’égide de François Eudes de Mézeray4. Avec ce dernier, la figure méritante par le service qu’elle rendit au roi devint aussi la figure responsable du dévoiement de sa propre mission après le sacre. Mézeray insista sur cette idée déjà latente chez ses prédécesseurs et du temps même de Jeanne. Pour le siècle de Louis XIV, ce qui advint à l’initiative de la Pucelle après l’épisode de Reims n’aurait été qu’une dérive condamnable.

Jeanne d’Arc dans le siècle

Cet héritage constitua le socle d’une production historiographique fertile tout au long du XIXe siècle. Les travaux d’un L’Averdy5, reprenant avant tout le monde les documents du procès, ou plus tard ceux d’un Barthélémy6 évoquant pour la première fois un lien entre la politique royale et le sort tragique de Jeanne, ébranlèrent les premiers l’ancienne approche royaliste issue d’un passé désormais révolu. Au début du Second Empire, les travaux historiques du député monarchiste Henri Wallon7 allèrent plus loin en insistant directement sur l’idée d’une trahison de la part du roi et d’une partie du camp français, lesquels par cette traîtrise auraient empêché Jeanne d’achever sa mission. Proche d’Henri Wallon, l’évêque d’Orléans Mgr Dupanloup, figure du catholicisme politique, diffusa cette conception de l’épopée, dont il fit la matière de ses panégyriques en sa cathédrale.

La grande particularité de la démarche du député Wallon et de l’évêque d’Orléans fut de reprendre à son compte l’interprétation du camp adverse, celle de l’école des historiens libéraux et anticléricaux, notamment de l’historien libre penseur et républicain Jules Quicherat. Ce dernier s’était vu confier dans les années 1840 la mission de publier les sources manuscrites de l’histoire de Jeanne, en particulier les pièces du procès, celles de la procédure de réhabilitation, puis les chroniques du temps. Avec lui, fut redécouvert Perceval de Cagny, auteur proche de la maison d’Orléans, resté un temps dans l’entourage de Jeanne, et dont la chronique insistait sur les atermoiements et les divisions du camp français8. Aux yeux de Quicherat, ce document remettait radicalement en cause les autres chroniqueurs, plus attachés à promouvoir la politique royale.

L’orientation d’Henri Wallon et le renversement idéologique qu’elle provoqua ne furent pas sans susciter des réactions ; en témoignèrent les publications d’historiens catholiques comme Gaston Du Fresne de Beaucourt, avec sa réponse à Henri Wallon sur « La mission de Jeanne d’Arc », ou encore celle du chanoine Ravailhe dénonçant les distorsions infligées à la figure de Jeanne : « Il ne faut ni affubler Jeanne des défroques de la légende dorée, ni la déguiser sous le masque de la légende moderne »9.

La ligne de Wallon et de Mgr Dupanloup s’imposa néanmoins, et fut reprise par des historiens catholiques à succès, dont Marius Sépet10 et le chanoine Dunand11. Ces derniers conjuguèrent un regard critique et analytique sur les sources, une certaine expression dévotionnelle, et parfois un discours patriotique ou nationaliste dans la continuité de celui d’Henri Wallon. Dès lors se dessina dans l’esprit des catholiques qui suivirent ce renouveau, non plus l’image royaliste d’une jeune bergère dévouée à la cause du roi, mais celle d’une jeune femme romantique et nationaliste, inspirée par des libéraux et des libres penseurs, proche aussi de l’imagerie de l’historien républicain Jules Michelet.

Les premières décennies de la IIIe République virent l’accentuation de ces débats autour de Jeanne, parallèlement à un accroissement de la production érudite. Le nouveau régime se renforçant, les catholiques conservateurs peu disposés à s’inscrire dans les pas du député Wallon durcirent le ton. Le jésuite Jean-Baptiste Ayroles, hostile aux francs-maçons et positivistes de tout poil, ardent défenseur de la cause de Jeanne en vue de sa canonisation, apparut alors comme le chef de file d’une longue liste d’historiographes anti-républicains opposés au Ralliement et aux catholiques libéraux favorables à celui-ci12. Il s’attacha notamment à supplanter Quicherat en publiant de nouvelles sources, en particulier des mémoires théologiques de la procédure de réhabilitation, pensant ainsi mettre l’Église hors de cause dans la condamnation de Rouen. À sa Vraie Jeanne d’Arc en cinq volumes (1890-1901) succédèrent les ouvrages de l’abbé Victor Mourot, du jésuite Stéphen Coubé ou de l’abbé Marie-Léon Vial13.

Un enjeu intellectuel majeur se révéla dans ces tensions opposant les partisans de conceptions positivistes ou scientistes aux tenants d’une vision spiritualiste de l’histoire. En promoteurs d’un monde nouveau, les historiens acquis au laïcisme et au matérialisme entendirent relever à leur manière le défi lancé à la raison par le cas de la Pucelle, face aux Catholiques pour lesquels l’action de Jeanne démontrait l’importance du regard de l’Éternel dans les affaires terrestres. Centrés sur une démarche analytique factuelle et détaillée, associés au camp républicain, les premiers marquèrent l’historiographie johannique d’un discours érudit mais âpre et sans vision. Notons surtout, pour leurs contributions significatives sous la forme d’articles publiés par les sociétés savantes entre 1860 et 1900, ces personnalités d’une époque clé de l’histoire de l’érudition que furent Auguste Vallet de Viriville, Léopold Delisle, Germain Lefèvre-Pontalis, Henri Denifle ou Siméon Luce14. Leurs rivaux catholiques témoignèrent, eux, d’une approcheplus sensible de l’histoire de Jeanne, marquée par une inflexion religieuse, mais manquant de profondeur théologique et d’intérêt pour les dimensions mystique et prophétique liées à sa venue.

Dépassés par les ambiguïtés d’une aventure dont l’héroïne se montra dévote mais guerrière transgressive, où les clercs et théologiens en première ligne apparurent en anti-héros, les auteurs catholiques réduisirent alors la figure de Jeanne aux conceptions d’un catholicisme de combat plus social et politique que spirituel. Pris au piège tendu par leurs adversaires, ils donnèrent de l’épopée une lecture à la fois patriotique – ou nationaliste – et confessionnelle, entachée d’un anachronisme dont on trouva l’illustration dans de nombreuses déclarations ; tel l’abbé Rouquette affirmant dans son panégyrique du 8 mai 1878 en la cathédrale d’Orléans une volonté d’opérer une véritable sacralisation du patriotisme, le chanoine Dunand estimant qu’en fin de compte « les voix de Jeanne telles qu’elle les dépeint, ont eu à son égard un rôle essentiellement impulsif et national », ou Pierre Lanéry d’Arc qui vit dans la guerrière « […] la vierge martyre […] cette personnification sublime à la fois de l’amour patriotique et de l’esprit religieux qui honorerait l’autel »15. Ce faisant, ces auteurs laissèrent en suspens les aspects les plus originaux et les plus profonds de l’aventure johannique.

Le « fait Jeanne d’Arc »

Très en vogue, la figure de Jeanne d’Arc atteignit le faîte de sa notoriété à l’époque de sa canonisation intervenue en 1920. Par la suite, les mouvements concomitants de l’érudition et du succès populaire s’atténuèrent, et Jeanne disparut peu à peu de la vie publique.

Rejetée par l’Université, elle subit dans les années qui suivirent la Seconde guerre mondiale les effets délétères de l’évolution libérale et séculière de la culture catholique. De cette période ne ressort de l’historiographie johannique que le nom de Régine Pernoud, dont les travaux permirent le maintien d’une production historique sérieuse sur l’épopée16. Cette médiéviste concéda en outre à la figure de Jeanne une certaine dimension spirituelle, ce qui lui valut quelques déconvenues, bien qu’en la matière, elle en soit restée à un discours timoré et peu conséquent17.

La page catholique de l’érudition johannique définitivement tournée, la Pucelle commença, à partir des années 1970, à intéresser une histoire sociale et contextuelle en plein épanouissement. Inscrits dans ce mouvement, les travaux d’André Vauchez mirent alors en avant la question non pas méconnue mais insuffisamment considérée du prophétisme médiéval18. Désormais admis comme un trait majeur de l’histoire de Jeanne19, cet apport eut le mérite de la replacer dans une lignée de figures de renom propres au contexte du XIVe et du XVe siècle, époque où l’on vit parfois des mystiques ou des prophétesses influer sur la politique des princes. Catherine de Sienne et Brigitte de Suède furent les premières d’entre elles20.

Mystique dominicaine du XIVe siècle, Catherine de Sienne contribua au retour de la papauté à Rome et joua un grand rôle dans le soutien apporté au pape Urbain V lors du Grand Schisme. Contemporaine de Catherine, Brigitte de Suède témoigna d’apparitions et de révélations, et marqua elle aussi la politique de la papauté d’Avignon à travers ses exhortations au pape en faveur de son retour à Rome. Au témoignage de ces deux saintes21, s’ajoutèrent ceux de simples prophétesses, libres de tout engagement religieux, dont la propagation au moment du Grand Schisme inquiéta les autorités ecclésiastiques. Ce prophétisme sauvage débuta en France avec Constance de Rabastens – préfiguration de Jeanne d’Arc dans les années 1380 du fait de son soutien apporté au camp français –, et se poursuivit avec Marie Robine à laquelle on attribua une prophétie annonçant la venue d’une pucelle – prophétie invoquée à Poitiers en 1429 en faveur de Jeanne –, puis du temps de Jeanne avec Piéronne la Bretonne (Périnaïk de Bretagne), combattante auprès des Armagnacs, brûlée à Paris par les Anglais en 1430. Le rapprochement de Jeanne et de ces figures corrobora par ailleurs l’image que l’on se fit d’elle dès son époque, telle que l’explicita le premier Jean Gerson22.

Parallèlement à la relance d’une recherche plutôt factuelle23, l’approche contextuelle de l’épopée s’affirma plus encore avec l’ouvrage de Colette Beaune paru au début des années 200024. Suivant une ligne propre à l’histoire des mentalités et à l’héritage de l’école des Annales, les observations de l’auteur laissèrent dans l’ombre la narration des événements et se concentrèrent sur l’environnement de Jeanne – ses mentalités, son imagerie ou ses objets –, dans le prolongement d’une histoire culturelle et de la vie quotidienne.

En dépit de leurs qualités respectives, les travaux que nous venons de citer sont entachés d’une critique fondamentale : s’ils évoquent bien la dimension religieuse de la figure de Jeanne d’Arc, ils n’en proposent en réalité qu’une approche extérieure et réductrice. Ceux d’André Vauchez ne prennent pas en compte l’expérience du prophétisme en tant que tel, mais n’en retiennent que l’expression dans le temps et dans l’espace, ainsi que l’on en observe les traces parmi les autres activités humaines. Ce discours archéologique est aussi celui de Colette Beaune, dont l’étude thématique de l’univers de Jeanne se résume à une énumération de données atomisées et banalisées. De sa position d’observateur, l’historienne décrit un jeu de relations entre des objets distincts n’ayant a priori de réalité que sociale. L’appréhension de l’environnement au sens large se révèle dans cette visée sociologique comme l’unique facteur de compréhension du monde. Tout paraît irréel dans cette horizontalité, dénaturé et atone, vidé d’intelligence propre – « ce livre est une étude du non-vrai et du non-réel » reconnaît d’ailleurs l’auteur25.

Qu’en est-il, dès lors, de la nature des événements ? « La seule chose qui importe est de déterminer ce qui aux yeux de Jeanne d’Arc et de ses contemporains était réel et efficace, ce à quoi ils croyaient, et quelles représentations sous-tendaient leurs actes. Le devoir d’une présentation historique est de reconstituer ce monde-là » explique l’historien Gerd Krumeich, auteur d’ouvrages récents sur la Pucelle26. « Jeanne ramène l’origine et la légitimité de sa mission à Dieu » constate de son côté avec justesse Philippe Contamine, « Dieu est son souverain dans une perspective conforme à la mentalité médiévale »27 ajoute-t-il cependant, comme si, n’offrant aucune épaisseur, cette souveraineté manifestée à travers l’action de Jeanne d’Arc n’était que l’expression d’une mentalité, une dimension contextuelle et contingente. Peu importe, si l’on suit ces discours, ce que furent les « voix » de Jeanne et ce qu’elles pourraient nous apprendre, seule compte ici leur fonction dans le cadre de cette histoire et de son déroulement.

Ainsi, les chercheurs ne font-ils de Jeanne qu’un objet observable, nourrissant cette propension à vouloir « prendre en compte l’environnement religieux »28, à discerner « les croyances des gens du XVe siècle »29. Le « fait Jeanne d’Arc » pourrait qualifier leur objet d’étude, en écho au « fait religieux », expression ethnocentrée, phare de la sociologie et de la sémiologie, naïvement ou complaisamment reprise par les historiens. Philippe Contamine reconnaît, certes, qu’il peut y avoir réductionnisme et banalisation à vouloir faire entrer dans un système trop étroit un « personnage hors cadre », mais craint, hélas, d’outrepasser ses compétences30. « L’aventure s’inscrit dès le départ dans le champ du mythique et du prophétique » relève, quant à elle, Colette Beaune31, mais défions-nous de cet usage du mythe si répandu chez les historiens des mentalités qui voient des mythes partout et finissent par entretenir la confusion quant à la nature des phénomènes concernés. Cette obsession est devenue une tarte à la crème s’agissant de Jeanne d’Arc, figure que le discours historique sur les mentalités ne sait que « mythifier » pour mieux prétendre à la moindre occasion la « démythifier ». Mythes et prophéties n’apparaissent ici qu’en tant que vagues données sociales liées à un système de croyances, jamais en tant qu’éléments propres dotés d’une raison supérieure.

Pourtant, les êtres et les choses existent d’abord en eux-mêmes, comme impulsion vitale et créatrice, porteuse d’une profondeur, d’un mystère qui s’épaissit au fil du temps. Ils ne sont que secondairement le fruit d’un environnement. Le contexte situe les faits, il en décrit les aspects extérieurs, il révèle la forme dans laquelle se moule l’action, mais il ne dit pas la raison, la nature de l’événement. « Il faut laisser de côté la métaphysique » prétend Gerd Krumeich32 quand, précisément, le rapprochement de la métaphysique et de l’histoire apporte la clé de toute manifestation de l’être dans la création et dans la temporalité. « La création continue d’opérer. C’est ce que nous appelons le temps » explique Claude Tresmontant33. Oublier cela, c’est ignorer la nature de l’existence, c’est effacer toute leçon de l’histoire, tout ce que celle-ci cherche à nous dire, pour ne faire d’elle qu’une matière morte, et ainsi interdire toute réelle compréhension supérieure de notre présence au monde.

L’histoire génère du sens, elle n’est donc pas uniquement une mécanique horizontale. Qu’il s’agisse d’évoquer la vie des groupes sociaux au fil des siècles, l’histoire politique des territoires, celle des transformations artistiques ou institutionnelles, ou bien encore celle d’une personnalité, l’objet sur lequel se porte le regard de l’historien renvoie toujours à la liberté fondamentale d’une énergie créatrice, à la manifestation de l’être, à son interrogation, à son essence. C’est pourquoi l’historien doit s’efforcer de comprendre un événement ou une histoire dans leur intériorité, selon leur réalité ontologique, dans la mesure où ceux-ci représentent une part de lui-même et forment un sujet accepté en tant que tel, plutôt que d’en reconstituer l’environnement selon un discours mécaniciste, tel un milieu indéfini et sans qualités. Le regard de l’historien dans la position du sujet observateur restant immanquablement conditionné, l’observation distancée des phénomènes en tant que relation de sujet à objet n’est en réalité que l’agent illusoire d’une dénaturation du regard à travers un processus d’objectivation. C’est seulement considéré a contrario en tant qu’être créé, ou en tant que manifestation de l’être ayant une existence et une nature propres, que l’objet devient sujet mû par une dynamique intrinsèque, et que s’établit avec luiune nouvelle relation de réciprocité porteuse de sens.

Une histoire sainte

En abordant l’histoire de Jeanne d’Arc, l’historien n’étudie pas seulement un monument de l’histoire événementielle réductible aux critères étriqués d’une lecture socio-historique, mais porte le regard sur une aventure née d’un élan vital, à travers laquelle se posent les véritables enjeux épistémologiques de la démarche historique. La venue de Jeanne montra le jaillissement d’une impulsion de l’âme, elle s’inscrivit dans une dynamique de l’être. Dans la détermination de la jeune femme s’exprimèrent une forme d’unité intérieure, la manifestation d’une vocation, le témoignage d’une expérience de l’intention de Dieu et de la souveraineté du Christ à travers un processus de révélation, de dévoilement de la Parole céleste. L’enseignement de cette histoire ne réside donc pas dans l’écume des phénomènes, mais se révèle dans la nature des événements, dans la radicalité du discours et dans le retour aux origines fondatrices du royaume.

Toutes les données disponibles s’accordent sur ce schéma et s’opposent, dès lors, à l’acception, nécessairement contingente et multiforme, d’une figure animée par des motivations contextuelles et égotiques. La figure de Jeanne d’Arc concentre toute la distance anthropologique séparant le monde théologique et sacralisé de l’homme médiéval de la vision unidimensionnelle qui gravite autour du matérialisme contemporain.Il s’agit donc de situer cette existence sur son véritable plan. Jeanne fut bien la jeune femme engagée dans un conflit politique et guerrier mêlé de prophétisme et d’enjeux sociaux décrite dans les ouvrages récents, mais son aventure releva d’abord de son inspiration et de l’élan spirituel qui y présida34. Fort peu de travaux tiennent compte de cette hiérarchisation et de l’étendue des problèmes auxquels elle renvoie.

L’épopée johannique montre ainsi la nécessité d’une réflexion historique élargie et approfondie conduisant à s’affranchir des limites inhérentes aux constructions habituelles. Son étude invite à recourir aux domaines de la vie spirituelle, de l’exégèse, de l’ecclésiologie, de la mystique et du prophétisme, aux théologies de l’histoire, des anges, des saints, de la royauté divine, et à redécouvrir à travers ces croisements une voie conduisant non pas à la marge de la connaissance historique, mais au cœur de son enseignement et de ses articulations métaphysiques.

La ressemblance de Jeanne avec de grandes figures spirituelles confère en effet à son histoire les critères d’une histoire sainte. Qu’est-ce que l’histoire sainte ? Le terme prête à confusion et pourrait laisser penser à une démarche hagiographique, voire sulpicienne. Nous ne désignons pas non plus par histoire sainte l’Écriture Sainte elle-même, bien qu’elle en soit l’archétype, mais plus largement la révélation de l’influx spirituel dans l’histoire, là où apparaît l’histoire « dans sa substance la plus réelle et la plus cachée »35. L’histoire sainte dans cette acception relève d’une lecture intérioriséedes faits, d’une perception de l’histoire à travers le prisme de la Parole de Dieu. Lire l’histoire sainte, c’est distinguer la subjectivité du monde, c’est percevoir les signes de la Vie divine, l’expression du Verbe créateur dans la perspective de son interaction avec l’action humaine. Il s’agit donc d’identifier un langage caché dans l’empire des phénomènes. En se détournant du modèle de la narration historique vue à l’aune d’une conscience objectivante, cette démarche cherche à distinguer ces épisodes de la vie des hommes où le sacré exsude.

Ainsi faut-il intimement envisager la figure de Jeanne ; par une lecture qui libère la raison de ses liens avec le matérialisme et échappe au règne des causes apparentes, par une approche qui ouvre aux modes opératoires du symbolisme et de l’analogie et met au jour la structure sous-jacente des événements. Le symbole exprime la réalité profonde et non conceptuelle des choses par le rapprochement d’une image et d’une idée. Il dévoile l’intériorité du réel : « L’activité symbolique s’appuie sur l’axiome de la correspondance entre la perception sensible et ce que nous pourrions considérer comme la substance spirituelle au-delà du monde et déjà présente en lui » nous dit le théologien Charles-André Bernard36. Le principe analogique cherche, lui, àmettre en évidence une similitude ou un rapport entre des données différentes, factuelles ou mythologiques, proches ou lointaines, pour faire surgir une réalité supérieure transcendant l’espace et le temps. Attachée à une vision de la globalité, la perception structurelle des événements permet enfin de saisir la présence du Verbe dans l’organisation d’un champ historique donné, de discerner la Parole créatrice inscrite dans l’harmonie et dans le secret de son architecture.