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Je suis Bastaleck, le faucheur d'âmes, et ceci est mon Évangile. Dieu, et le Diable, après s être livré un combat acharné durent faire une trêve et instaurer le Pacte. Je naquis dans le plus grand secret d une union contre nature pour être le garant du bon déroulement de la guerre divine. Il fut décidé que je serais instruit par les deux camps afin de faire de moi un être neutre : l assassin secret des Dieux, la marionnette sanglante de leur folie... Leur Némésis ? An 250 après J.C. Bastaleck, né d un père démon vampire et d une mère angélique, arrive sur Terre. Sa mission : faire respecter le Jeu Divin mis en place par Dieu et le Diable. Selon les règles de ce jeu, 666 âmes humaines sont élues à travers les âges et les continents, afin de devenir les futurs généraux des armées angélique et démoniaque lors de l Apocalypse. Ces âmes majeures sont investies de pouvoirs surnaturels mais ne doivent pas convertir trop d âmes mineures sur Terre avant de rejoindre l Enfer ou le Paradis. De plus, ni Dieu ni Satan ne doit tricher en envoyant ses émissaires, des anges ou des démons mineurs, afin d influencer le cours du jeu. Bastaleck, en bon exécuteur, parcourt le monde pour tuer les élus et récolter les âmes : des personnages légendaires tels que Jeanne d Arc, Savonarole, Vlad Tepes et Jack l Éventreur jalonnent sa quête... Mais il rencontre également trois renégats qui deviennent ses alliés. Que se passerait-il dès lors si l exécuteur cessait de remplir son rôle et se rebellait contre l autorité de Dieu et du Diable ?
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Seitenzahl: 523
Veröffentlichungsjahr: 2018
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PROLOGUE
CHAPITRE 1 : DÉMON AU PARADIS
CHAPITRE 2 : ANGE EN ENFER
CHAPITRE 3 : PREMIERS PAS SUR TERRE
CHAPITRE 4 : LA TRAQUE
CHAPITRE 5 : LE FLÉAU DES DIEUX
CHAPITRE 6 : LA CITÉ DES DIEUX
CHAPITRE 7 : LA CHUTE DE MONTSÉGUR
CHAPITRE 8 : LA PUCELLE
CHAPITRE 9 : LE DRAGON DE SANG
CHAPITRE 10 : LA VÉNUS DE FLORENCE
CHAPITRE 11 : LA COMTESSE SANGLANTE
CHAPITRE 12 : LE CHANT DES ENFERS
CHAPITRE 13 : CAPOERISTE
CHAPITRE 14 : LE ROI ET LE MASQUE
CHAPITRE 15 : LA SORCIÈRE DE SALEM
CHAPITRE 16 : LA BÊTE DU GÉVAUDAN
CHAPITRE 17 : L'INCORRUPTIBLE
CHAPITRE 18 : L’ÉVENTREUR DE WHITECHAPEL
CHAPITRE 19 : LA QUÊTE D’OTTO
CHAPITRE 20 : NEUE SHWABENLAND
CHAPITRE 21 : NEUE SHWABENLAND
CHAPITRE 22 : NEUE SHWABENLAND
CHAPITRE 23 : NEUE SHWABENLAND
CHAPITRE 24 : DES LUCIOLES POUR TOMOKO
CHAPITRE 25 : ALLARIELLE
CHAPITRE 26 : SONGE DIVIN
CHAPITRE 27 : LE MARCHEUR DE PLUIE
CHAPITRE 28 : SONGE DÉMONIAQUE
CHAPITRE 29 : LA TISSEUSE DE TÉNÈBRES
CHAPITRE 30 : DANSEUR DE GUERRE
CHAPITRE 31 : SACRIFICE
CHAPITRE 32 : ÉCHEC AUX DIEUX
Du sang coagulé macule mon corps. J'ai froid, je grelotte, mon cœur s'emballe mais je continue de courir à perdre haleine. Engourdis par la morsure de la neige, mes pieds me font mal. Nous remontons la pente d'une caverne de glace dont les parois scintillent faiblement. Au bout du tunnel j'entrevois une lumière blanche qui me fait cligner des yeux : la liberté !
Nous sortons de la grotte et le spectacle de la désolation australe s'offre à moi. Le vent mugit à mes oreilles dans un tourbillon de flocons. Je tombe en arrêt devant cette étendue immaculée et m'effondre dans la neige. Autour de moi tout est immense et blanc.
À genoux dans la poudreuse, je pleure. Des larmes de joie ruissellent sur mes joues, mes poings se crispent. Pour la première fois de ma vie je suis enfin libre ! J'ai échappé à l'Enfer. Mon regard se perd dans la voûte céleste, étendue bleue sans fin. Je n'ai jamais vu un ciel pareil qui se reflète sur la glace.
Une main douce se pose sur mon épaule alors qu'une fragrance de lys m'enveloppe. Une voix autoritaire résonne à mon oreille. À côté de moi, un peu en retrait, vêtu d'une robe turquoise transparente en voile léger, ses ailes blanches au repos le long de son dos, se tient mon ange gardien ; une jolie femme à la longue chevelure blonde et aux yeux d'un bleu intense. La fuite de l'Enfer a laissé sa peau diaphane couverte de griffures et de suie :
— Debout Bastaleck, nous devons fuir !
Nos regards se croisent, m'arrachant à la contemplation du ciel. Je vois la détermination qui brille dans ses pupilles et me ramène soudain à la réalité. Mon corps me fait atrocement souffrir, il est encore meurtri par les flammes infernales. Dans un grognement, je me redresse avec difficulté.
Jusqu’à présent les bourrasques de vent couvraient leurs hurlements, mais la horde bestiale approche: les démons ont rampé hors de leurs sombres tanières. Leurs cris résonnent sauvagement dans le tunnel. Une odeur de chair brûlée et de pourriture me saisit à la gorge, celle de la corruption démoniaque. Maintenant que je respire l'air frais des étendues vierges de la Terre, ces miasmes pestilentiels me semblent encore plus insoutenables. Leurs griffes prêtes à nous déchiqueter raclent les parois verglacées de la grotte dans un crissement atroce. Ces monstres cauchemardesques viennent pour l'ange et pour moi. Mais ils ne me captureront pas et ne me ramèneront jamais enchaîné dans ce lieu d'horreur et de souffrance. Les démons ne règnent pas encore en ce monde où leurs pouvoirs sont limités.
Je puise dans mes dernières forces pour créer mes ailes et de mes omoplates sort une matière noire qui transperce ma chair. La douleur me submerge un instant, je serre les dents pour ne pas laisser échapper un cri. Le fluide sombre coule de mon dos, se répand, durcit et prend vie. Mes ailes se forment et se déploient, leurs plumes de jais sont l’antithèse de celles de l'ange à mes côtés.
Le temps presse. Nous nous élançons dans le vent et en quelques battements d'ailes nous montons vers le ciel. Ange de lumière et de ténèbres, nous planons un court laps de temps en cercle au-dessus de la grotte afin de nous orienter.
En contrebas, les monstrueux séides vocifèrent de frustration en agitant leurs membres tordus dans notre direction. Tout à coup un silence de mort se fait dans cette horde grouillante.
Un démon imposant vient de sortir du tunnel et aboie des ordres à son ost. Je le reconnais instantanément... c’est Bêl-Tan, mon père. Très grand, un corps aux muscles noueux vaguement humain. Sa peau rouge est couverte de plaques chitineuses qui lui font office d'armure. Soudain il déploie ses immenses ailes de chauve-souris et agite dans notre direction ses poings griffus. Le monstre pose sur moi son regard dément.
Sa horde effrayée fait demi-tour, s’engouffre dans la caverne, le laissant seul. Ces créatures ne peuvent parcourir librement ce monde interdit à leur espèce maudite. Mais mon père est d'une autre trempe, il ne rend de compte qu'à Satan lui-même et le plus souvent il ne suit que sa propre volonté sans que nul n'entrave ses décisions. Prenant son élan, le puissant démon décide qu'il ne reculera pas devant ses troupes effrayées et fendant l'air il s'élance à notre poursuite dans un hurlement rageur.
Je n'oublierai jamais ce jour, où j’ai été sauvé de l'Enfer par cet ange à qui je dois tout, Lyanna.
Anaxagore de Clazomènes : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà
existantes se combinent, puis se séparent de nouveau »
Antoine Laurent Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se
transforme »
Dans l’univers tout n'est qu’énergie: La quantité totale d’énergie ne change
jamais. L’énergie peut se transformer mais elle ne peut être ni créée, ni détruite
Je suis Bastaleck, le faucheur d'âmes, et ceci est mon Évangile.
Dieu, et le Diable, après s’être livré un combat acharné durent faire une trêve et instaurer le Pacte. Je naquis dans le plus grand secret d'une union contre nature pour être le garant du bon déroulement de la guerre divine. Il fut décidé que je serais instruit par les deux camps afin de faire de moi un être neutre : l’assassin secret des Dieux, la marionnette sanglante de leur folie...
Leur Némésis ?
Aujourd’hui, c’est mon dixième anniversaire et j’ai enfin l’autorisation d’accompagner Lyanna à la Tour avec sa garde rapprochée. C’est ma mère adoptive et mon mentor, elle s’occupe de moi depuis qu’elle m’a recueilli alors que je n’étais qu’un bébé. Mais c’est avant tout une puissante guerrière : la grande générale des armées angéliques du Chœur, la gardienne du premier commandement : « Tu n’auras d’autre Dieu que Dieu ».
Le cœur léger, je trottine à leurs cotés entre les immenses piliers de la cathédrale céleste. Les colonnes montent si haut que je n’aperçois pas le plafond. Autour de moi tout est sublime : la lumière divine resplendit sur les parois de marbre blanc et l’air est empli de musiques et de chants. Émerveillé, je passe devant des fontaines cristallines décorées de statues à la gloire d’illustres héros angéliques morts durant la guerre contre le Malin. Lyanna m’a appris que leur eau est la plus pure qu’on puisse trouver dans l’univers, elle a été bénie par Dieu lui-même, notre maître à tous. Je vais d’ailleurs écouter Sa Parole pour la première fois tout à l’heure au pied de la Tour et peut être que je verrai ma vraie mère. Ma tutrice m’a raconté que je suis né d’une vénérable prêtresse archange, la grande Ashera qui a choisi de servir Dieu pour toujours dans la Tour où il vit reclus depuis son combat contre le Satan. Je n’ai pas vraiment compris mais Lyanna a promis de tout me dire quand je serai prêt.
Pour le moment des angelots potelés et rieurs tournent autour de moi dans l’air parfumé de lys et de rose. Par jeu, ils me soufflent dans les oreilles avec leurs trompettes. Je leur fais une grimace et ils éclatent de rire tandis que je les chasse d’un revers de la main. C’est la première fois que je m’éloigne autant de la caserne du premier commandement où je vis avec Lyanna et sa troupe. Les piliers de la cathédrale sont si massifs qu’ils ont été aménagés en habitation pour les anges. Sur le chemin, tout m’éblouit et je suis ravi de rencontrer d’autres personnes.
Soudain, alors que nous arrivons à la Tour, un garde s’approche de moi d’un pas lourd. Il porte une cuirasse d’or et son visage est dissimulé sous un casque ouvragé. L’homme d’arme me barre le chemin avec sa lance dorée :
— Qui va là ? Pourquoi amenez-vous cet être impur dans cet endroit sacré ?
Autour de nous la populace angélique l’observe en silence. Lyanna s’interpose :
— Il a dix ans aujourd’hui, comme tous les anges, il a atteint l’âge pour assister au discours quotidien de Métatron, la Voix de notre Seigneur.
— Voyons Générale, il n’est pas des nôtres, nous ne pouvons le laisser souiller de sa présence l’endroit où vit Dieu
Sur ces paroles, l’homme me repousse du bout de sa lance. Décontenancé, je sens la colère monter en moi. Un fluide noir dégouline des veines de mes bras et d’étranges lames acérées se forment au bout de mes poings. Les anges, choqués, me regardent, un éclat étrange dans les yeux. Ils s’attroupent autour de moi et chuchotent en me pointant du doigt :
— Par Dieu, cette chose impie ! Dans notre cité si pure… Si proche de la Tour !
— C’est une bête… Un démon !
— Il ne sera jamais comme nous…
— Regardez moi ça ! Le mal est là, tapi en lui !
— C’est ignoble !
Je regarde mes mains et les lames noires et ne comprends rien. Je suis comme eux non ? Soudain une voix forte retentit à mes côtés :
— Bastaleck, tu vas être en retard à la Tour, ce serait dommage de rater le début de ton premier discours n’est-ce-pas ? Vas-y tout de suite avec mes gardes, je vous-y rejoins.
— D’accord Lyanna… Qu’est ce qui se passe ?
— Rien mon enfant, pars devant.
La grande générale usant de son autorité a forcé le garde à me livrer passage. La foule derrière moi parle à voix basse mais je ressens sa crainte. Soudain Lyanna s’exclame, tandis que je m’éloigne en faisant semblant de regarder les vitraux immenses et multicolores de la cathédrale :
— Comment osez-vous, souvenez-vous qui il est ! Sa mission va au-delà de la vôtre, vous devriez vous prosterner devant lui ! Il est le Hérault de Dieu ! Bien sûr que notre Seigneur veut qu’il entende sa Parole ! C’est vous qui souillez ces lieux si vous lui en refusez l’accès !
Toujours énervé contre ces êtres pétris de jalousie à mon égard, je contemple la Tour pour la première fois. Cet édifice monumental, sis au centre du Chœur est bâti dans le marbre blanc le plus pur et orné de vitraux. Il s’élève à une hauteur vertigineuse. Les archanges, les plus puissants guerriers du paradis, montent dans leur armure en écailles d'or une garde éternelle dans les étages inférieurs de la Tour. Dieu vit, dit-on, entouré de prêtresses silencieuses, que nul n'a jamais vues, et qui ont fait vœux de toujours le servir. Ashera, ma génitrice, est leur supérieure.
Bien que ma mère biologique y vive, pour moi et le commun des anges, il est interdit d’y pénétrer. Pendant le discours de Métatron, la voix de Dieu, je cherche à voir si ma mère fera une apparition sur le balcon. Mais non… Ashera se cache avec les autres prêtresses. Lyanna nous rejoint et me souffle à l’oreille :
— Bastaleck, tout va bien… Calme-toi et tes lames disparaîtront.
Sur ces paroles apaisantes, je ravale petit à petit ma colère et respire doucement. Effectivement, la matière noire rentre dans ma peau et disparaît à mon grand soulagement.
— Qu’est-ce-que c’est, Mère, cette chose qui sort de moi ?
— La preuve que tu es un être à part, Bastaleck. N’écoute pas les autres ils sont jaloux de ta puissance et de l’amour que Dieu a pour toi. Tu es exceptionnel et être ta mère adoptive est un honneur dont je suis vraiment fière…
Ce jour-là, j’ai pris conscience que je n’étais pas comme le commun des anges qui foulent le Paradis…
Beaucoup de temps a passé et j’ai presque cent ans à présent. Ma mère adoptive a continué à m’entourer de sa bienveillance bien que la plupart des anges me craignent car ils me considèrent comme un démon. Leurs regards de dégoût ne me dérangent plus, je leur pardonne car je sais qu’ ils me sont inférieurs et ne comprennent pas ce que je suis ! Je ne leur en veux pas, ils sont si limités par rapport à moi ! Le grand idéal Divin et la gloire de l’Apocalypse à venir leur échappent totalement... Seul les troupes de Lyanna m’acceptent comme leur égal, et nous vivons ensemble dans une agréable harmonie où priment l’honneur et la loyauté envers ses frères et sœurs d’armes. Ma chère mentor m’a appris à me servir des griffes en forme de faux qui jaillissent de mes mains : mes faux... Au cours des années et des combats j’ai compris comment les faire sortir et les rentrer comme je le souhaite...
Ce soir, ma tutrice doit me dévoiler tout ce qu’elle me cache depuis ma naissance. Dans peu de temps je devrai quitter cet endroit où j’ai grandi. Lyanna m’emmène sur le rebord des chapiteaux des colonnes titanesques de la cathédrale en face de la Tour. Installé sur les vastes pièces d'architecture, je peux admirer les décors splendides des voûtes. Aujourd’hui encore, je continue d’espérer voir ma mère derrière un vitrail de la Tour. En vain... Me sortant de mes tristes pensées, Lyanna profite que nous sommes loin des oreilles indiscrètes pour me conter mon histoire et celle des Dieux. Enfin après toutes ces années je vais savoir :
— Notre Seigneur et le Satan, mille fois maudit soit son nom, décidèrent pour s'affronter de créer le jeu divin. Selon les règles, ils s’engagèrent à ne plus envoyer de nouveaux anges ou de vils démons sur Terre. De plus, 666 âmes humaines seront mises en jeu pour devenir les généraux des armées angéliques et démoniaques au moment de l’Apocalypse. À chaque génération, ils choisiront une poignée d'âmes et leur susurreront tour à tour des promesses de gloire et de richesse. Selon que les élus succomberont à l'un ou l'autre des camps, ils seront dotés de pouvoirs divins ou diaboliques. Désormais leur destin sera scellé. Ainsi, devenant des âmes majeures, ils influeront sur la vie de ceux qui les suivront.
— C'est ici que j'interviens ?
— En effet, Notre Seigneur tant aimé et son perfide ennemi, ont besoin d'un moyen de contrôle fiable qui n'avantagera aucun des camps. Ils t'ont créé, toi, un être parfaitement neutre, afin de s’assurer que le pacte soit respecté. Ta tâche qui est primordiale, est de bannir les anges et les sales démons qui foulent la Terre. Mais avant tout, ton but est d'occire les âmes mises en jeu avant qu’elles ne convertissent trop d’humains à leur cause et ne déclenchent l'Apocalypse avant l'heure !
— Pourquoi ne pas provoquer la fin des Temps le plus rapidement possible ? Dieu pourrait revenir !
— Non il est trop tôt. Notre Seigneur n’est pas encore assez puissant pour affronter le Malin ! Quand il a émergé du Big Bang il y a des milliards d'années, il a insufflé une fraction de son immense puissance dans chacune de ses créations pour leur donner vie. Puis avec le Satan, ils se sont fait une guerre terrible dont tu es l'aboutissement. Notre pauvre Dieu est affaibli, désormais il lui faut se revigorer en récupérant l’énergie qu'il a instillée dans ses créations pour remporter le combat final…
— C’est la raison pour laquelle je dois faucher obligatoirement toutes ces âmes !
— Oui, les élus convertissent les humains autour d’eux, nous permettant de récupérer leurs âmes. De ton côté, tu dois accomplir ta mission avec discrétion, personne ne devra soupçonner ta présence et ton influence sur l'histoire du monde. Ton existence doit demeurer secrète pour les hommes. Tu ne pourras pas simplement massacrer les élus sans réfléchir, il te faudra user de subterfuges ! D'astuces ! Tu apprendras vite à manipuler les humains pour servir tes desseins. Crois-moi ces êtres sont primitifs, fragiles et aisément corruptibles ! Toi tu es si supérieur à eux ! Tu es l’élu de Dieu. Même nous les anges sommes moins puissants que toi !
— Que sais-tu de mes parents ?
— Ton père est le répugnant Bêl-Tan. Un démon bestial, le grand général des armées de Satan. Il sera, hélas, très certainement ton second tuteur... Ta mère est Ashera, comme tu le sais déjà. Leur union eut lieu dans le plus grand secret et je fus choisie pour te recueillir à ta naissance.
— As-tu déjà vu ma mère ?
— Je te le redis Bastaleck, non ! C'est un gardien de la Tour qui me confia le nourrisson que tu étais à l'époque pour que je veille sur toi. Je t'ai pris dans mes bras, toi, un être hybride unique, mi-ange mi-démon, avec un si fabuleux Destin ! Quel grand honneur pour moi ! Tu vas mener les anges vers la victoire lors de l’Apocalypse ! Crois-moi je le sais ! Mon cœur n’en a jamais douté ! Tu seras notre champion et ce jour-là je serai avec toi et Dieu lui-même t’accompagnera vers la victoire. Ne laisse jamais les démons qui te serviront de mentor en Enfer te persuader du contraire. Tu es des nôtres, Bastaleck et tu vas nous entraîner vers la gloire divine et le Paradis éternel !
— Et Dieu, pourquoi ne le voit-on jamais ? Pourquoi ne vient-il pas lui-même me dire tout cela ?
— Le pauvre a tellement souffert. Suite à son combat contre le fourbe Satan qui a fomenté une révolte des anges au paradis, il a décidé de vivre à l'écart du monde.
— Les anges se sont rebellés ?
— Malheureusement oui… Quelle grande honte ! Je n’étais pas née à l’époque mais ma mère qui était la grande générale du chœur m’a tout raconté… Entraînés par le répugnant Lucifer, un archange ingrat qui était le préféré de Dieu, et certains anges, qu’il aimait pourtant infiniment, l’ont trahis car ils étaient jaloux des humains... Ce traître, avec l’aide du Satan, a manipulé sournoisement des esprits faibles et ils ont voulu tuer notre Seigneur ! Dieu a dû bannir ces viles créatures dans le Shéol mais pour y parvenir, il a épuisé ses dernières forces ! Notre malheureux Seigneur blessé, brisé, n'est plus désormais que l'ombre de ce qu'il fut à l'origine. Seuls sont autorisés à lui tenir compagnie, ses prêtresses et Metatron qui transmet ses ordres aux autres anges et s'assure depuis son balcon qui surplombe le Chœur que la volonté divine soit faite sur la Terre comme au Ciel.
Quelques jours plus tard, lors de mon centième anniversaire, un peu triste, je me prépare à être envoyé aux Enfers, comme il a été convenu à ma naissance. Avec Lyanna et quelques gardes, je quitte la caserne. Le reste de la troupe me salue une dernière fois et le cœur lourd nous nous dirigeons vers la porte du Paradis. Pour me rendre en Enfer je dois passer par la Terre. L’échange doit se faire sur une île au milieu de l’océan.
Après un long périple, j’arrive enfin sur Terre par une porte cachée dans une grotte. L’endroit est un désert glacé, il fait froid et nuit : les étendues blanches sont immenses et tristes. Nous prenons notre envol, la Terre défile sous moi en une superbe mosaïque de mers, de plaines et de déserts. Je n’ai jamais vu un endroit aussi coloré avec autant de paysages différents. Le ciel est d’un bleu azur, il fait bon et le soleil réchauffe ma peau. Au bout de plusieurs heures de périple agréable, nous piquons vers une petite île au milieu de l’océan d’un bleu profond.
Sous un dais rouge carmin brodé au fil d’or de scènes érotiques, les émissaires des Enfers nous attendent. J’entends de la musique et des rires, les ambassadeurs sont en train de faire la fête. De jolies démones rousses et nues dansent lascivement devant de gros monstres rouges bestiaux. Un buffet chargé de victuailles appétissantes trône sous la tente. Lyanna, hautaine, leur jette un regard de dégoût et secoue la tête avec désapprobation. Elle me serre une dernière fois dans ses bras et me dépose un baiser sur le front. Avant que je rejoigne la joyeuse bande démoniaque, elle court vers moi et m’attrape par les épaules. Ma chère tutrice me dit d’une voix suffisamment forte pour que les autres entendent :
— N’oublie jamais qui tu es Bastaleck ! Tu seras notre guide lors de l'Apocalypse. J’ai fait de toi le guerrier parfait au cœur pur ! Ne prêtes pas attention aux persiflages des démons. J’ai foi en ton destin ! Nous nous reverrons à la fin des temps. Nous mènerons les armées angéliques pour enchaîner le Satan et faire triompher notre Père à tous !
Un grand rire éclate du côté des démons et les jolies rousses gloussent à l’attention de ma tutrice tremblante de rage :
— Promis maman, nous allons en prendre bien soin de ton petit angelot, il est joli garçon en plus…
Les aguicheuses jeunes femmes m’attrapent et m’attirent à elles. L’une des démones me saisit par le bras en se frottant contre moi tandis que l’autre me prend la main pour m’entraîner vers la tente. Je me retourne et crie à ma mère adoptive qui s’éloigne avec tristesse :
— Nous nous reverrons bientôt Lyanna ! Faucher ces âmes élues sera facile et le jour glorieux de l’Apocalypse verra nos retrouvailles !
Je lui fais un petit signe d’adieu auquel elle répond avant de s’envoler avec ses gardes qui me saluent une dernière fois. Bien sûr, j’ai le cœur lourd de les quitter, mais dans mes veines mon sang de démon s’agite : un petit rire franchit mes lèvres et je fais jaillir mes lames devant les démones qui se pâment à leur vue. L’air gourmand, elles passent un doigt dessus en ricanant et déclarent admiratives :
— Oh les grosses faux que voilà !
Aujourd’hui, je vais en Enfer et une partie de moi semble s’en réjouir.
Pendant plusieurs jours, sur l’île, la fête bat son plein avec les ambassadeurs infernaux. Les émissaires m’invitent à leur buffet et m’initient au plaisir de la gourmandise en mangeant et buvant plus que de raison. Avec les deux succubes servantes de Lilith, je découvre avec enthousiasme les joies de la chair.
Nous prenons notre envol pour le pôle sud et la Porte des Enfers. Le portail dissimulé dans une grotte de glace s’ouvre sur le flanc d’un volcan du cercle de la colère. Un paysage épouvantable s’offre à moi : une immense plaine recouverte d'os blanchis, parsemée de lacs de sang, où semblent se noyer éternellement des démons tourmentés dans des râles et des cris épouvantables... Ce monde oppressant, où règne une chaleur insupportable, est bordé à ses frontières de volcans titanesques toujours en éruption, et qui vomissent des coulées de lave en fusion le long de leurs pentes couvertes d’arêtes noires. Ils éructent des nuages de fumées jaunes, épaisses qui empuantissent l'air d'une odeur de soufre. En permanence, il tombe de fines particules cendreuses sur les ossements secs de la plaine sans fin. En traversant ce champ de bataille éternel, je croise les petits démons simiesques qui vivent là. Ils construisent des cabanes branlantes avec des fémurs, s’énervent et se battent sans cesse entre eux, élaborant des armes vicieuses avec les éclats d'os. Le spectacle pourrait sembler drôle si leurs piaillements et les tortures qu'ils s'infligent n'étaient pas aussi odieux.
Au bord d’une rivière aux flots noirs et poisseux, mon père m’attend avec sa garde d’énormes démons rouges et musculeux. Bêl-Tan arbore fièrement sur son crâne une imposante paire de cornes acérées. À ma vue, il esquisse un sourire pervers, ses lèvres noires découvrant des crocs aussi longs que des poignards. Je fixe horrifié ce visage bestial. L'incarnation du mal absolu, comment puis-je être son fils ? Il s’approche de moi et pose jovialement une patte griffue sur mon épaule :
— Ah ! Te voila enfin mon cher fils ! J’espère que mon comité d’accueil t’as plu !
— Merci Père, c’était très agréable !
Bêl-Tan jette un œil aux succubes pendues à mes bras :
— Je vois que tu t’es fait des amies, c’est bien ! Lilith t’as envoyé ses servantes les plus adorables ! À la fin de ton entraînement tu la rencontreras… petit chanceux !
Sans trop de cérémonie, il me confie à mon premier mentor, un diable couleur d’or extrêmement maigre du cercle de l’avarice. Celui-ci va m’entraîner dans son domaine pendant dix ans. Au fil du temps, j’apprends rapidement à découvrir ma nouvelle maison et son fonctionnement : l’Enfer est divisé en sept cercles, un pour chacun des péchés capitaux. Satan vit au centre dans une grotte circulaire, dans le temple de la cité de Pandémonium, où seuls ses élus, dont mon père, peuvent se rendre.
Durant mon entraînement, je me retrouve exposé aux sept péchés capitaux : dix ans pour l’avarice, l'orgueil, l'envie, la gourmandise et la paresse, vingt ans pour la colère et trente ans pour la luxure. Petit à petit, j'apprends à en connaître toutes les subtilités et les usages qu’on peut en faire pour corrompre autrui. Il le faut si je veux les utiliser sur les humains pour mener à bien ma mission sur Terre. En de rares occasions, mon père qui se préoccupe peu de moi, daigne lors de ses visites, répondre à mes questions :
— Au Paradis, on m'a demandé d'être discret et invisible dans l'histoire humaine pour protéger le pacte !
— Tu ne vas quand même pas écouter ces idiots d'anges mon fils ! Si tu anéantis tous les témoins, il n'y aura personne pour raconter ce qu'il s'est passé. N'hésite pas à les massacrer surtout s’ils sont faibles, ce sera plus divertissant pour toi en attendant l'Apocalypse ! Tu verras, ces imbéciles sont aisément corruptibles et s’adonnent aux péchés ! Mais contrairement à toi, quand ils succombent aux tentations, leur esprit plonge dans la folie. Use de leur vice pour les réduire à néant ! Sème le chaos dans leur vie et transforme la Terre en Enfer !
— Pour le moment seule ma mission m’importe.
— Vraiment ? Rien ne t’empêche cependant de l’accomplir en t’amusant aux dépens des humains sinon tu vas terriblement t’ennuyer…
Ne voulant pas irriter Bêl-Tan, je change de sujet :
— Tu as accès au temple de Satan ? À quoi ressemble-t-il ?
— C’est un être changeant qui peut prendre bien des formes, et personne ne connaît sa véritable apparence, si ce n'est peut-être Dieu. On prétend que notre Seigneur a tellement transformé son aspect, qu'il ne sait plus lui-même à quoi il ressemblait à l'origine !
— Il est donc bien perfide et trompeur comme on le dit ?
— Pas du tout ! Dieu est un être totalement incohérent tantôt amour, tantôt colère qui aime par-dessus tout que l'on flatte son ego, que l'on fasse son éloge et qu'on le vénère. Quand à l'époque, Il a créé un couple d’humains, sa dernière lubie du moment, et les a maintenus en captivité dans le jardin d’Éden, nus et stupides pour être adoré par eux, Satan dans son infinie bonté, eut pitié de l'homme et de la femme et ne supporta point qu'ils soient enfermés ainsi dans l’ignorance la plus totale. C'est lui qui sous les traits d'un serpent, les a délivrés de leur candeur, en leur apportant la connaissance et en les guidant sur le chemin qui les affranchirait de ce Dieu despotique.
— Et Lucifer ?
— Lucifer, l'étoile du matin, était l'ange préféré de Dieu, le plus sage. Il comprit grâce à Satan que son maître n'était qu'un dictateur se complaisant dans le culte de sa personnalité, gardant la masse d'anges serviles sous son joug. Tous les jours ses frères chantaient des cantiques à la gloire du guide suprême, du petit père des anges. Lucifer, le porteur de lumière, décida d'ouvrir les yeux de ses semblables et de devenir le phare qui sauverait ses frères à la dérive dans cet obscurantisme religieux. Renverser cette dictature et instaurer une démocratie pour les anges, tel était son but ! Par ses discours, il commença par rallier les moins fanatiques, à sa cause, dont je faisais partie, et nous démontra que les vérités révélées par notre Seigneur étaient fausses. Dieu eut naturellement vent de ce qui se tramait contre lui. Pressé par le temps, Lucifer n'eut plus le choix, il rêvait de liberté pour ses fidèles et nous rassembla. Notre troupe marcha sur la Tour Divine pour mettre le tyran à bas de son trône. Malheureusement nos frères endoctrinés par ce régime despotique se dressèrent contre nous. Le Paradis fut mis à feu et à sang, Lucifer combattit notre ancien maître mais échoua. Tels les hommes ayant pris connaissance de leur condition et bannis du Jardin d’Éden, une fois vaincus, nous fûmes chassés de la Cité Céleste et précipités en Enfer. Dieu dépensa une colossale quantité d'énergie pour nous faire subir son courroux. Sous l'effet de sa malédiction, nos corps se tordirent, mutèrent et se transformèrent. Sous cette nouvelle forme, nous devînmes des démons.
Je ne suis pas vraiment convaincu par ces paroles et continue à croire la version de Lyanna. Préférant taire mes pensées à ce sujet, je poursuis sérieusement mon entraînement. La colère est pour l’instant le péché qui a le plus d'emprise sur moi. Quand je m'emporte, ma force se décuple et ma manière de combattre devient brutale et sans fioritures. J'ai appris les techniques de combat des démons. Je passe ainsi de mentor en mentor pour enfin arriver dans le cercle de la luxure, mon second péché mignon.
Depuis trente ans, je vis aux côtés de Lilith. Ensemble, nous avons mené de nombreuses batailles pour unifier les tribus d’incubes et de succubes qui peuplent ce cercle et se font constamment la guerre. Il y a peu, nous y sommes parvenus, et depuis nous voyageons avec la cour nomade de la reine à la recherche d’un site pour bâtir la Babylone infernale, la capitale du cercle de la luxure.
Hier, nous avons trouvé l’emplacement parfait et monté le camp au bord de la mer de sang. C’est ma dernière soirée avec Lilith, et pour mon départ elle a organisé une orgie d’adieu sous sa tente. Le temps est doux et le clapotis des vagues me bercent agréablement tandis que je m’abandonne entre les bras de Lilith et de ses servantes. La superbe reine me regarde de ses grands yeux ophidiens jaune vert et joue avec les boucles rousses de ses longs cheveux soyeux. Mes doigts courent sur son corps nu aux galbes harmonieux, sa peau douce au bronzage doré est parfaite. Si seulement ce moment de quiétude pouvait durer une éternité, car demain je dois reprendre le chemin de la Terre. Avec nostalgie, je repense au temps passé avec ma sublime démone et combien je voudrais ne pas la quitter, mais ma mission prime sur mes sentiments et mon avis ne compte pas pour les Dieux. Surtout, j’ai promis à ma tutrice d’accomplir mon devoir et je ne faillirai pas à ma parole.
Mon séjour chez la Reine des succubes et l’amour que je lui porte m’ont conforté dans mon penchant pour les joies de la chair. À son contact, le doute s’est insidieusement installé en moi et je ne sais plus si je dois la croire, elle ou Lyanna, quand elle me dit que je suis le Héraut des démons et que je vais conquérir le Paradis. Je suis perdu et ai vraiment besoin de réfléchir à tout cela. Heureusement ma mission sur Terre me permettra d’éclaircir la situation et de faire mon choix.
Nous nous enlaçons sur des coussins de soie cramoisie, l’air tiède de la nuit parfumée de senteurs capiteuses nous enveloppe agréablement. Lilith tient mon visage serré contre sa poitrine généreuse et me chuchote à l’oreille :
— Bastaleck, as-tu réfléchi à ma proposition ?
— Quoi ? Que je laisse l’Apocalypse se déclencher dès mon arrivée sur Terre en ne fauchant pas les âmes ?
— Oui ! Ne veux-tu pas devenir celui qui fera tomber le Paradis par surprise… C’est le moment idéal, Dieu et les anges sont beaucoup plus faibles que les démons. Ne les laisse pas regagner de l’énergie ! Avec toi pour nous guider, nous les abattrons vite et ce sera la gloire pour le Satan !
— C’est tentant bien sûr, mais je suis né pour cette tâche, je ne peux pas simplement décider de tout arrêter égoïstement…
— Si ! Tu peux ! Satan sera ravi, crois moi !
— Je n’en sais rien, il est comme Dieu, il vit caché et on ne le voit jamais… Comment veux-tu dans ces conditions que je connaisse sa volonté !
— Je la connais moi !
— Lilith tu n’as jamais mis les pieds à Pandémonium, tu n’as jamais vu le Satan !
La belle succube éclate de rire :
— Bastaleck voyons, tout le monde en Enfer sait que tu es notre Hérault, que tu vas mener nos armées à la gloire et détruire le Paradis avant d’ emprisonner Dieu à jamais !
— Peut-être… Je déciderai de cela plus tard quand j’aurai mené à bien ma mission…
— Non, pour mettre mon plan à exécution, il me faut ta réponse maintenant. Pendant que tu seras sur Terre, je bâtirai la Babylone infernale et recruterai une armée. Imagine une fois Dieu détruit, Satan n’aura plus beaucoup de force non plus… mon armée de démons te suivra, tu seras notre héros… Nous n’aurons plus à obéir au Diable, nous nous retournerons contre lui, et l’enchaînerons ! Nous pourrons régner ensemble toi et moi sur l’univers…
— Tu as vraiment l’esprit tordu ma chère… Je ne sais pas...
— Comment peux-tu hésiter ? Je t’offrirai tout ce que tu peux désirer... Qu’en dis tu ? Une éternité d’orgies et de plaisirs et plus aucune mission ennuyeuse pour toi…Je deviendrai ta reine, ce sera merveilleux… Je serai à toi pour toujours et le monde nous appartiendra…
Je regarde la belle Lilith dans les yeux et embrasse ses lèvres pulpeuses à la moue boudeuse :
— Je vis pour une raison et j’entends bien accomplir ce pour quoi on m’a entraîné… Mais ne t’inquiète pas, faucher ces âmes ira vite, je serai rapidement de retour auprès de toi.
La reine, contrariée, se lève et va nous servir un verre de vin. Elle me tend une coupe et déclare l’air un peu triste :
— Très bien... trinquons à ton retour rapide !
— Bien sûr ! Ensuite, nous aurons l’éternité pour nous !
J’avale le breuvage épicé tandis que Lilith et moi nous allongeons sur les coussins en nous embrassant. Lentement je plonge dans une douce inconscience, mon corps collé à celui chaud et moelleux de ma jolie reine démone. Mon esprit commence alors à vagabonder étrangement tandis qu’un sommeil lourd me gagne.
À mon réveil sous la tente, ma tête est douloureuse. Je suis enfermé dans une cage, nu, mes mains et mes pieds sont entravés, et un collier de fer à pointes m’enserre le cou. Quel nouveau jeu érotique, ma chère Lilith a-t-elle inventé pour mon départ ? J’ai l’impression d’avoir dormi longtemps et mes muscles me font mal. Au bout d’un certain temps d’attente, je commence à m’agacer et crie :
— C’est bon Lilith, ton petit jeu a assez duré, ce n’est plus drôle du tout ! Viens me détacher ou je vais partir sur Terre en colère contre toi !
Un gros démon rouge entre sous les tentures et m’ordonne de me taire en cognant sur ma prison. Un séide de la colère ? Je reconnais un des gardes de mon père. Que fait-il dans le cercle de la luxure ? Mais pourquoi diable suis-je enchaîné ? Et d’ailleurs comment a-t-on pu m’emprisonner sans que je m’en souvienne. Le goût étrange du vin de Lilith me revient en mémoire… Je me suis endormi après en avoir bu quelques gorgées ! La garce m’a drogué ! Mais pour quelles obscures raisons ? Ma tête me fait mal et mon esprit est embrouillé. Mon sang semble battre sous mon crâne et je n’entends presque plus rien par moment. Soudain des voix familières attirent mon attention au dehors. Je distingue les bribes d’une conversation et suis à peu prés sûr qu’il s’agit de Lilith et de mon père :
— … ai tout essayé… veut pas nous rejoindre… sa mission !
— … verra bien… traitement devrait le convaincre… douceur finie… manière forte !
— ... fais pas trop de mal… en prie !
— Ne me dis pas… amoureuse… soucis pour lui !
— N’oublie pas… promesse Bêl-Tan ! ... ai trahi … pour… récompense.
— Oui ! Oui !… bien servi… quelques jours… tu seras exaucée…
— … peux le voir ?
— Non… chez toi vite !
Totalement enragé par ce que je crois comprendre, je hurle :
— Lilith qu’est-ce-que tu as fait ? Viens me voir ! Que se passe-t-il ? Père !!!
Un grand silence se fait et j’entends un long sanglot et des gémissements alors que des pas précipités s’éloignent. Un rire terrible retentit non loin et Bêl-Tan entre à son tour sous la tente. D’une main il saisit la chaîne qui pend de mon collier hors de la cage et tire violemment dessus, m’écrasant contre les barreaux de ma prison. Il approche son visage de moi et me fixe de ses yeux jaunes, un rictus haineux aux lèvres :
— Alors, la séduction n’a pas marché ? J’ai pourtant été bon pour toi ! Tu as pu jouir de ce que l’Enfer a de meilleur, et tu refuses de nous rejoindre, fils indigne !
— Je ne suis pas si facile à corrompre ! Mon âme n’est pas à vendre !
— Heureusement que ce n’est pas le cas de Lilith… Elle n’a pas eu autant de scrupules à te livrer à moi !
— Et quel a été le prix de sa trahison ?
— Je lui ai juste offert ce qu’elle désirait le plus ! Enfin, grâce à elle, tu vas rester un peu plus longtemps avec nous mon fils. Le temps que tu réfléchisses sérieusement et que tu rejoignes notre cause !
— Non, ma mission !!! Tu n’as pas le droit !
— Où crois-tu être, imbécile ? Ici on joue selon les règles de Satan ! J’espère que tu apprécieras ton séjour dans mes prisons… Tu vas goûter à ce qu’il y a de pire en Enfer !
Deux gardes de Bêl-Tan pénètrent sous la tente, passent deux barres de fer sur le dessus de la cage, puis me chargent sur leurs épaules. Guidée par mon père, son escorte quitte le camp pour m’emmener en captivité. Je pousse un hurlement de désespoir tandis que je comprends que je vais être prisonnier pour longtemps des geôles infernales du cercle de la Colère.
On accède aux prisons où planent le désespoir et la douleur par d’immondes tunnels aux cloisons de chairs membraneuses qui pulsent comme animées d'une vie propre. Le silence de mort est souvent brisé par un cri d'horreur pur. Les geôles minuscules sont remplies de sang qui monte jusqu'aux genoux des prisonniers et les empêche de se reposer. Des avortons démoniaques y nagent, dévorant les morceaux de chair putréfiée des détenus décédés ou non...
Je me retrouve seul, désemparé, trahi... attaché nu, pieds et poings liés par des fils de fer barbelés rouillés, cloué au centre d'une pièce sombre, à même un chevalet en bois incrusté de sang séché dont les échardes perforent ma peau. Tous les jours, on me traîne de ma cellule à la salle de torture où l'on me tourmente durant ce qui me semble une éternité avant de me ramener dans ma geôle. Un calvaire sans fin qui, je pense, ne s'arrêtera jamais. Je me sens abandonné. Personne ne viendra me sortir de là et même si je sais où la porte de la Terre se trouve, je ne connais pas l’incantation pour la traverser !
Tous les jours, mon père, Bêl-Tan, vient avec enthousiasme me brûler, me disséquer. Inutile d'attendre de lui la moindre compassion paternelle. Au contraire, être mon géniteur semble lui donner le droit de m'infliger ce que bon lui semble. Il m'a créé pour moitié et il aime à me tourmenter. Il me susurre à chaque fois la même chose à l'oreille :
— Rejoins-nous, mène les armées démoniaques à la victoire et aide-nous à renverser Dieu. Jure allégeance à Satan, et tes tourments prendront fin ! Je serai alors fier que tu sois mon fils ! C’est ta faute tu sais, tu n’avais qu’à accepter la proposition de Lilith ! Tu n’en serais pas là si tu avais été plus docile !
Les tortures recommencent sans cesse et la douleur atroce me fait pousser des cris déchirants qui couvrent le rire moqueur de Bêl-Tan. L'Enfer c'est la répétition. Une boucle sans fin de douleur.
Je perds la notion du temps et tombe dans une nuit qui me semble éternelle. Mon esprit s’engourdit, sombrant lentement dans la folie. Ma vie n’est plus qu'une succession de souffrances. Comment Lilith que j’aimais tant a pu me faire ça ? Si je m’en sors, je me vengerai d’elle ! Toutes ces promesses qu’elle m’a faites, ses serments d’amour, quelle menteuse ! Cette garce me dégoûte ! Lyanna avait raison, les démons sont des tricheurs et des ordures, jamais je n’aurais dû me laisser duper !
Parfois, je ne vois pas d’autre solution que d'accepter d'embrasser le Mal pour que cessent ces tortures terrifiantes qui pour moi semblent durer depuis une éternité. J’ai beau prier Dieu il ne vient pas non plus à mon secours… Tout le monde m’a trahi… Je les faucherai tous ! C’est à ce moment où je perds tout espoir et où mon esprit va définitivement basculer dans la folie que mon calvaire prend fin.
Alors que j’ai le corps brisé après une énième séance de torture, je vois pénétrer Lyanna et sa garde angélique dans ma cellule. À ma vue, ma mère adoptive lâche un cri de tristesse et de stupeur et se précipite sur moi pour me détacher. Jamais je n'ai été aussi heureux de ma vie. Pendant un instant la situation est tellement surréaliste que j'ai l'impression que tout est faux et que c'est une nouvelle torture de mon vil géniteur. Mais Lyanna me serre contre elle de toutes ses forces, tandis que je m’écroule. Son parfum paradisiaque me ramène à la réalité.
— Tout va bien mon enfant, tes souffrances sont terminées, je vais te sortir de là…
— Lyanna tu es venue… Merci, j’ai cru que tout le monde m’avait oublié…
— Mais non ! Dieu veillera toujours sur toi…
— J’ai prié, j’ai tant prié…
— Et tu vois, tu as été exaucé ! Allons-y, Bastaleck, fuyons ce lieu monstrueux ! Souviens-toi, tu as une glorieuse mission à accomplir ! Et tu as pris déjà beaucoup de retard à cause de Satan !
— Depuis combien de temps suis-je ici ?
— Plus de vingt ans mon pauvre enfant…
— Vingt ans ! Pour moi c’était des millénaires…
— Mon cher élève, tu es si faible! Bois mon sang pour te régénérer !
Des larmes de soulagement coulent sur mes joues alors que silencieusement je m'abreuve à son poignet, sentant la vie couler en moi. Avec sa garde, Lyanna m’entraîne vers la sortie. Dans le couloir de chair, les gardes démoniaques gisent éventrés. Nous sortons à la hâte après qu'on m’ait donné une tunique angélique pour couvrir mon corps meurtri. Ma disparition n'est pas passée inaperçue et les démons se sont lancés à notre poursuite pour me récupérer. Nous nous précipitons sur la plaine alors que l'alarme de la prison retentit telle une sirène angoissante qui vrille les tympans. Commence une traque implacable durant laquelle nous passons plusieurs jours à traverser la plaine d'os. La peur me serre le ventre. Je ne veux pas retourner dans cette geôle et subir encore et encore les tortures des démons. Chaque jour, nous courons pendant de longues heures. La chaleur est suffocante et notre peau se couvre de cendres et de poussière d'os. Mais ma tutrice et ses compagnons savent où nous allons. J'ai confiance, ils sont venus au cœur de l'Enfer pour me secourir. Mon sort importe donc un peu à Dieu !
Enfin, nous arrivons en vue d'un immense volcan qui crache des gerbes de lave et de fumées noires. Je le reconnais, c’est par là que je suis arrivé, plus d’un siècle auparavant. La porte de la Terre est bien dissimulée dans une anfractuosité à mi-chemin de son sommet. Sous un déluge de cendres épaisses, nous montons le long de sa pente escarpée en évitant les gigantesques rivières de lave. Des geysers de feu et d'eau bouillante jaillissent par surprise, nous forçant à dévier de notre route, alors que notre corps se couvre de cloques et de brûlures douloureuses. Au pied du volcan, les gros démons sont arrivés, armés d'arcs gigantesques. Nous sommes à découvert et nos poursuivants ne manquent pas de nous repérer et de nous cribler d'une pluie de flèches. Nous avons presque atteint notre but quand la horde démoniaque, dans un ultime élan pour nous arrêter, déploie ses ailes de chauve-souris et vole dans notre direction.
N’écoutant que leur courage, la poignée d’anges qui nous accompagnent, s’élancent à leur tour dans les airs dans un battement de plumes d'un blanc pur pour les intercepter et nous permettre de fuir. S'ensuit un combat aérien épique. Les démons gardiens des Enfers armés de fouets barbelés découpent leurs ennemis ou les incinèrent dans un souffle infernal. De leur côté, les anges les embrochent sur leurs épées de lumière. Au-dessus de nous s’entretuent anges et démons. Lyanna me saisit la main et m’entraîne vers la sortie au milieu d'un tourbillon de plumes et de sang, tandis que des corps s’écrasent au sol dans un bruit de chair disloquée.
— Viens Bastaleck, c'est le moment de fuir !
— Comment vas-tu rentrer au Paradis ?
— Ne t’inquiète pas pour ça ! Je rejoindrai le portail du pôle nord et repartirai chez moi, dès que tu seras en sécurité !
Arrivés aux portes, ma tutrice psalmodie une incantation, tandis que meurent les derniers anges. Je regarde tristement tomber ces braves guerriers qui ont été à mes côtés toute mon enfance et avec qui j’ai partagé tant de bons moments à la caserne... Les gigantesques battants de fer brûlants s'ouvrent sur une vaste salle de glace dans laquelle nous nous engouffrons. Seuls Lyanna et moi ressortons vivants des Enfers.
Mi-ange mi-démon, honni des uns et des autres, je suis l'instrument des Dieux, forgé dans les flammes de l'Enfer. Je suis là pour faire respecter le pacte. Ma mission peut commencer.
Poursuivi par Bêl-Tan, nous avons décidé de nous séparer au-dessus de l'océan. Cela fait déjà longtemps que Lyanna a disparu en filant à toute vitesse. C'est mieux ainsi, je n'aurais fait que la retarder. Mon corps meurtri me fait mal, je suis très affaibli et vole lentement.
Tournant la tête pour regarder par-dessus mon épaule, je vois une forme sombre qui me suit. Je monte me dissimuler parmi les nuages, mais il est trop tard, il m'a déjà repéré. Le démon est sur mes traces et ne me lâchera pas. Durant quelques instants, j'essaye vainement de voler plus vite, mais mes ailes sont lourdes, mon corps blessé refuse de m’obéir et mon poursuivant me rattrape petit à petit.
La nuit tombe lentement, le ciel bleu devient sombre. Il me faut prendre une décision. Si je dois combattre ce monstre, autant le faire sur la terre ferme. Je crève la couche cotonneuse de nuages et plonge en direction d'une immense forêt. J'atterris parmi les fourrés et me cache derrière le tronc d'un chêne. Quelques instants plus tard, Bêl-Tan se pose dans un fracas de branches brisées. Sous l'effet du souffle de son atterrissage, l’herbe se courbe autour de ses énormes pieds de chauve-souris. Sa voix tonne dans le calme du sous-bois :
— Te cacher ne servira à rien. Je te sens.
Les oiseaux qui jusque-là chantaient, se taisent. Les bêtes dissimulées dans les buissons se figent. Je sors de derrière l'arbre où je m’étais blotti, fais quelques pas chancelants dans sa direction et me mets en pose de combat. Pour tenter de placer un coup de pied, je lance ma jambe droite vers lui. Je le touche sur le côté du torse, mais ne suis pas assez puissant et mon père, stable comme un monolithe, vacille à peine. Il referme une patte griffue sur mon pied et de l'autre me saisit au niveau du genou. Le démon me tenant par la jambe, me soulève de terre sans effort et m'envoie m’écraser contre un arbre. Ma tête cogne violemment l'écorce et un filet de sang coule sur mon front. La douleur explose sous mon crâne. Pendant un instant je ne vois plus rien.
Complètement exténué, je n'ai plus la force de me battre et pas assez de réserves pour me régénérer. Pour pouvoir me soigner et poursuivre le combat, je devrais boire le sang d'un humain. Je gis au sol, incapable de bouger. Le monstre se rapproche de moi, la terre tremblant à chacun de ses pas. Bêl-Tan place entre mes épaules un genou hérissé de piquants acérés, me clouant au sol. D'une seule main, il saisit une de mes ailes et l'arrache d'une torsion rapide. Il la jette au loin et je la vois se désintégrer avant de toucher le sol en une envolée de cendres incandescentes. Une douleur atroce me traverse le dos qui me fait pousser un hurlement. Imperturbable, mon bourreau fait de même avec l'autre aile.
Sa patte griffue glisse le long de mon cou et tire ma tête en arrière. Il rapproche sa bouche à l'haleine pestilentielle de mon oreille et sa voix gutturale résonne dans ma tête.
— Moissonneur d’âmes, tu as réussi à t'enfuir des Enfers, le jeu peut enfin commencer. Mais si tu ne remplis pas ton rôle je t'y ramènerai pour l'éternité.
Mon tortionnaire écrase violemment ma tête contre le sol. Mon front baigne dans une flaque de sang. Riant bruyamment, il me dit :
— N’oublie pas, les Dieux ordonnent, le larbin obéit !
Sur ces paroles, mon cruel géniteur m'abandonne et s'envole dans le ciel noir.
J'ai passé une partie de la nuit, allongé dans l'herbe à contempler la lune, brisé mais heureux. Enfin libre, même si en contrepartie je dois tuer au nom des Dieux. Épuisé, le sommeil m'a finalement saisi.
Tôt le matin, torse nu et couvert d'un voile de rosée, je me réveille en grelottant dans l'air frais. La nuit a été courte mais réparatrice pour mon corps torturé. Mes blessures ont presque guéri, il n'en reste que quelques traces sur ma peau pâle. Cependant, c'est une priorité absolue de trouver quelque chose à me mettre sous la dent pour me reconstituer : il me faut du sang d'humain ! Je me lève et pars en quête d’un de ces « gibiers ». Pendant mon périple, le soleil chaud qui filtre à travers la canopée des hauts arbres centenaires et une douce brise caressent agréablement mon épiderme. Le calme est apaisant, il est juste brisé parfois par le doux bruissement des feuilles et le chant des oiseaux. La Terre est si belle !
Mes pérégrinations dans les bois ont été longues depuis mon départ à l'aube : à présent le soleil est bien haut dans le ciel bleu azur et il fait une chaleur qui me fait apprécier d'être à moitié nu. À l'orée de la forêt apparaît au loin une construction humaine. C'est une villa blanche et ocre dont j'apprendrai plus tard qu'elle est romaine. La demeure est assez grande et semble être habitée par de nombreuses personnes. Je vais donc trouver un gibier rapidement ! Tapis dans un buisson, j'observe la maisonnée qui s'agite et grouille dans une cour extérieure. C'est la première fois que je rencontre cet animal que l'on appelle humain. Soudain sortent de la maison principale un homme habillé d'une tunique rouge vif accompagné d'une femme à la coiffure compliquée et vêtue d'une délicate robe rose. Le maître au port altier aboie des ordres aux hommes, femmes et enfants qui s'activent autour de lui, soudain il gifle une domestique qui fait tomber au sol un panier de grains. Tous les esclaves baissent la tête, aucun ne veut défendre la femme qui s'est fait battre.
Les humains semblent vivre selon une hiérarchie stricte : il y a les maîtres et les serviteurs. Après tout, nous devons tous obéir à des puissances supérieures...
Je détourne les yeux de la villa et vois soudain celle qui sera ma proie : une enfant qui joue non loin. La petite doit à peine être sortie de ses langes, des boucles brunes tombent mollement sur ses épaules recouvertes d'une tunique d'un grossier tissu beige. La fille d'un serviteur sûrement. Elle court dans la poussière et dans les herbes jaunies sans ses sandales. Ses petits pieds nus et ronds sont recouverts du sable légèrement ocre du chemin qui part vers le bois. Elle poursuit une grosse abeille, tendant ses mains potelées, sales, vers l'insecte qui fuit cette gamine pataude qui pourrait la blesser. Soudain, elle se saisit de la bête et la garde emprisonnée entre ses doigts. La fillette s'assoit sur une souche en chantonnant et entreprend dans un éclat de rire de lui arracher une aile. Je regarde la scène, un peu interloqué, ainsi sur Terre même les petits enfants, comme les maîtres, peuvent se montrer sadiques avec ceux qui sont plus faibles ? Décidément les humains sont une race bizarre. Je me demande presque pourquoi les Dieux s'y intéressent tant. Mais, pour un jeu cruel ils semblent en effet avoir du potentiel depuis la naissance...
La bête qui est en moi se réveille. Mes canines poussent. Je vais pouvoir étancher ma soif. Je me précipite vers la fillette, qui sur son tronc, est dans l'ombre des grands arbres. Elle hurle en me voyant, un cri strident, insupportable qui me vrille les tympans. Pour la faire taire, mes mains la tiennent fermement par les épaules et je la plaque au sol derrière un arbre, dans l'herbe sèche. La petite chose rose et dodue qui se débat frénétiquement, crie dans une langue que je ne comprends pas, une langue qui un jour sera aussi morte qu'elle. Je plonge ma tête vers son cou. Mes canines acérées perforent sa jugulaire, le liquide carmin gicle, chaud, aussi délicieux qu'un alcool infernal capiteux et riche. Il coule dans ma bouche, quel délice ! La merveilleuse odeur de sang comme une liqueur épicée me fait perdre la raison.
Les cris de la petite ont alerté un homme, son père ? Je ne l'ai pas entendu venir, trop occupé que j'étais à savourer ma première proie humaine. L'homme est courtaud, vêtu d'une tunique marron de tissu aussi grossier que celle de l'enfant. Il me plante son glaive dans le flanc où la lame acérée reste enfoncée. Je relâche enfin la fillette et me retourne vers lui, la bouche couverte de sang chaud. Je retire l'épée comme s'il s'agissait d'un simple aiguillon qui me gêne à peine et la jette au loin. En voyant cela, il prend peur et recule en tremblant. Sa bouche bégaie ce qui semble être des prières inutiles. Je lui bondis dessus. Dans notre chute sa tête va taper lourdement sur un rocher. Je plaque ma main droite sur sa face, saisis fermement sa tête et la cogne sur la pierre tranchante jusqu'à ce qu'il crève. L'homme hurle, l’arrière de son crâne cède dans un bruit d'os brisés et de chairs éclatées. Des morceaux de cervelle rosée, de sang et d'os maculent la roche. Ses yeux bruns se voilent. Je lèche le trou béant à l’arrière de sa tête pour goûter ce sang nouveau plus fort que celui de la petite.
La fillette en a profité pour essayer de fuir et titube vers la villa. Heurtant les cailloux et manquant de tomber à chaque pas, elle tend sa main vers l'habitation alors que des sons inarticulés sortent de sa gorge meurtrie. Je fais jaillir mes faux, la rattrape aisément et l'égorge. Je vole les habits de l'homme. Vêtu ainsi je me fondrai davantage dans la masse. À la vue de ce carnage, une sensation de frustration m’étreint. Rapidement je quitte cet endroit avant qu'on me repère.
Ce jour-là, c’était la première fois que je tuais des humains. Ça été un massacre qui n’était vraiment pas professionnel ! Une vraie boucherie. Je devrais faire mieux à l'avenir !
Parcourant le monde, je vis dans des grottes au milieu des bois et apprends à connaître mon nouveau terrain de chasse. Bien que je puisse me nourrir, je n'en ressens pas le besoin. Le sang ne me sert qu'à régénérer plus vite mes blessures. J'ai longtemps vécu à l’écart des hommes et les ai observés de loin pour en apprendre plus sur eux. Les tuant juste pour récupérer ce dont j'avais besoin.
Je n'avais jamais vu d'humain avant de fouler la Terre. J'ai donc disséqué un mâle et une femelle afin de voir comment ils étaient constitués. Bien que je leur ressemble beaucoup et que mon apparence me permette de me fondre parmi eux, je me sens mal à l’aise en leur compagnie et ne parviens pas à y trouver ma place.
Ensuite j'ai étudié leur langue, me faisant violence pour passer du temps avec eux. À force de les écouter, j'ai commencé à retenir certains mots qui revenaient plus fréquemment que d'autres, et un jour, j'ai compris des phrases entières.
Leur société est régie par des lois, car l'homme ne semble pas parvenir à suivre une ligne de conduite. Ils vouent un culte à l’argent et au commerce : des pièces de différentes formes, poids et couleurs qu'ils s’échangent contre des objets. Ils vénèrent également Dieu et certains parmi eux adorent de façon assez inexplicable son fils Jésus mort sur la croix. Comme les animaux, ils se rassemblent en troupeaux pour vivre ensemble.
Les humains sont aussi capables des pires atrocités, d’ailleurs l'un de leur passe-temps favori est de s'entretuer en faisant la guerre et je dois reconnaître qu'ils font preuve de beaucoup d’ingéniosité pour inventer de nouveaux moyens d'exterminer leurs semblables.
Tous les jours, sans relâche je m’entraîne. Je forge mon corps pour en faire un instrument de mort. J'ai commencé à développer ma propre technique de combat. Je m’exerce à tuer, à exécuter la frappe parfaite. Je n'ai pas encore trouvé d’âme majeure, mais je dois me tenir prêt car, je le pressens, le jeu va bientôt commencer.
La solitude ne me pèse pas, je n'ai pas d'ami et n'en éprouve pas le besoin. Selon les critères humains, je suis un monstre sadique, sans cœur et vindicatif. Qu'importe qu'ils ne m'aiment pas pourvu qu'ils me craignent. Je suis là pour tuer et accomplir ma mission ! Le menu fretin ne m’intéresse pas, mais s'ils se mettent en travers de ma route, je n’hésiterai pas à les éliminer.
J’ai hâte d’achever ma mission pour retrouver Lyanna et me venger de Lilith et du Diable ! À plusieurs reprises j’ai essayé de repérer une âme majeure afin de les renvoyer en Enfer ou au Paradis mais sans succès. Pour ce faire, une troisième paupière se referme devant mes yeux, sorte de membrane nictitante qui me permet d'observer l’âme des êtres vivants. Ainsi je vois une sorte de petite flamme danser au-dessus de leur tête. Si leur âme est lumineuse : elle est pure, si elle est sombre : elle est corrompue.
