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Essai sur la vie et l'oeuvre d'Emile Ajar, alias Romain Gary.
Si l'on vous dit Romain Gary, à qui pensez-vous ?
À l'un des écrivains français les plus brillants du XXème siècle. Auteur, cinéaste, journaliste, diplomate, grand résistant, aviateur, Gary fut aussi l'ami de Malraux, de Kessel, et un grand admirateur de de Gaulle, le général isolé du 18 juin 1940.
Surtout, Gary a reçu 2 fois le prestigieux prix Goncourt. Ce succès unique est à l'origine d'un malentendu... Gary aurait tout prémédité derrière le pseudonyme d'Émile Ajar, afin de piéger le monde des critiques et autres experts des belles lettres... Comme s'il n'avait été qu'un écrivain facétieux faisant son dernier tour, avant de quitter la scène par son suicide en décembre 1980. Pendant plus de 30 ans, certains ont réduit Ajar à un simple canular.
En revenant à la source de l’œuvre de Gary, Valéry G Coquant propose le plus simplement du monde, de dévoiler un autre regard sur Emile Ajar. Plus qu'un pseudonyme, Ajar est l'apothéose de Gary. Ajar dynamite les codes et cristallise les valeurs, pour lesquelles s'est battu toute sa vie Gary. Ce fut son grand œuvre !
Partez à la découverte de ce grand auteur !
EXTRAIT
Dans cet ouvrage nous nous proposons d’aller au-delà des apparences. Ni tout à fait une biographie, ni vraiment un essai sur l’œuvre. Gary, plus qu’un autre, mélange tout, se nourrit de (presque) tout, et cherche à tout créer, ses livres aussi bien que sa vie, ou inversement. De ce fait, Gary est sans doute l’une des très rares exceptions où l’on ne peut séparer la vie de l’œuvre.
Ce livre nous invite à comprendre comment un petit garçon juif né en Europe de l’Est en 1914, a trouvé les ressources pour devenir l’un des écrivains français les plus riches, les plus denses. L’un des plus marquants du XXè siècle. En reconstituant le contexte, en remontant le fil d’un parcours hors norme, nous allons nous affranchir des poncifs ayant cours sur Gary, notamment en ce qui concerne l’affaire Ajar. Comment l’alchimiste du roman qu’est Gary, celui qui transcende la réalité et la transforme en or littéraire, aboutit-il à sa pierre philosophale, avec Emile Ajar ? Comment Ajar concrétise-t-il le grand-œuvre de Romain Gary ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Valery Coquant est diplômé en Science Politique. Historien, écrivain, c'est un spécialiste du 20e siècle, passionné par l'oeuvre de Romain Gary. Auteur de biographies et de romans à succès, son expertise lui a valu de participer à plusieurs émissions telles Secrets de Stéphane Bern.
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Seitenzahl: 360
Veröffentlichungsjahr: 2020
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ValéryG COQUANT
De Gary à Ajar,
le voyage de Romain
Biographie
ISBN : 978-2-37873-826-6
Collection : Hors-Temps
ISSN : 2111-6512
Dépôt légal : décembre 2019
© 2019 couverture Éditions Ex Aequo
© photo de couverture : collection particulière de l’auteur
© 2019. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite
Éditions Ex Aequo
Table des matières
Avant-propos
Introduction
Première partie : De Kacew à Gary
1914 : le maelstrom de l’histoire
Chapitre 1 Les origines
Chapitre 2 Mina
Chapitre 3 France, terre promise
Chapitre 4 Le raccourci vers la gloire
1940 : Deus ex machina
Chapitre 5 Traumatisme
Chapitre 6 Les désespérés
Chapitre 7 Reconnaissance(s)
Chapitre 8 État de grâce
1960 : pour solde de tout compte
Chapitre 10 Dissident de l’ordre établi
Chapitre 11 Autoportrait
Chapitre 12 Le grand homme
Seconde partie : De Gary à Ajar, L’unité d’un homme
Chapitre 13 Un type important
Chapitre 14 Écrivain avant tout
Chapitre 15 Gary : un puriste chez les gaullistes
Chapitre 16 Mémoire et espoir
Chapitre 17 La société en panne ?
Chapitre 18 Amertume
Troisième partie Ajar : de l’apothéose à l’enfer
Chapitre 19 Libération
Chapitre 20 Le personnage se rebiffe
Chapitre 21 Final curtain
Conclusion
Bibliographie
Du même auteur,
Dans la même collection
À 30 ans, j’ai voulu être Romain Gary.
Si l’on vous dit Romain Gary, à qui pensez-vous ?
Il y a de grandes chances pour que vous citiez quelques titres de cet écrivain prolifique : La Promesse de l’aube ; Clair de femme… Vous vous souvenez peut-être du film qui en a été tiré, avec Romy Schneider et Yves Montand{1}. Ou, plus proche de nous, La Promesse de l’aube, avec Charlotte Gainsbourg et Pierre Niney. Si on approfondit dans cette direction, vous savez sans doute que Gary fut marié à Jean Seberg, l’héroïne d’À bout de souffle, de Jean-Luc Godard… Film qui a révolutionné le cinéma.
Et puis, Gary n’est-il pas le seul auteur à avoir été récompensé deux fois du prix Goncourt ? C’est extraordinaire, pour ne pas dire insolite, car cette distinction, on ne peut la recevoir qu’une seule fois. Gary ne s’encombre pas de ces détails. En 1956, il rafle la mise avec son roman Les racines du ciel, chez Gallimard. En 1975, il remet ça, avec La vie devant soi, au Mercure de France. Sauf qu’à cette occasion, il se cache derrière un pseudonyme : Emile Ajar. Un pseudo qui très vite lui glisse entre les doigts. Il devient même humain, incarné par un parent proche. Dans son ombre, Gary se cache-t-il vraiment ? Ou n’accouche-t-il pas d’un nouveau moi ?
À ce stade, vous prenez un air entendu. Il était vraiment très fort, Gary. Par cette entourloupe littéraire, il a piégé les critiques, les éditorialistes, tous ceux qui savent… Pas étonnant que les apparatchiks des belles lettres lui en aient voulu autant ! Les détracteurs ont vite fait de se rebiffer en minimisant le vrai tour de force qu’a été Ajar pour son « créateur ». Ils n’ont pas voulu reconnaître qu’Ajar était l’apothéose de la création de l’écrivain Gary. Ils n’ont pas voulu voir qu’Ajar était l’ultime personnage de l’œuvre de Gary. Pour eux, il était beaucoup plus simple de décréter une fois pour toutes que Gary est un sous-produit, une pâle copie de Malraux{2}…
Ce n’est pas l’inscription de Gary au programme du Bac français qui va pouvoir corriger ce portrait à coups de serpe. À moins de s’arrêter un moment pour s’immerger dans son œuvre, ce que ne facilite pas le bachotage. Dans de telles conditions, seule l’anecdote a une chance de laisser une trace.
On touche ici l’un des paradoxes de l’écrivain. Toute sa vie, Gary s’est appliqué à vivre en fonction de ses idées. Chemin faisant, il a puisé dans son vécu la base de son écriture. Peu à peu, vivre et écrire se sont confondus, et Gary s’est perçu de plus en plus comme un personnage. Comme il créait ses êtres de papier, il s’est forgé un nouveau Gary. Ce « double » a pris une importance croissante, figeant les grandes lignes de ce que le public crut comprendre de l’auteur. Quand l’homme a tiré sa révérence le 2 décembre 1980, il a laissé toute la place à son personnage. La légende était en marche. Celle de l’écrivain résistant, aviateur, diplomate, cinéaste, fumeur de havanes et grand séducteur devant l’éternel. Au risque de brouiller un peu plus les pistes.
Dans cet ouvrage nous nous proposons d’aller au-delà des apparences. Ni tout à fait une biographie, ni vraiment un essai sur l’œuvre. Gary, plus qu’un autre, mélange tout, se nourrit de (presque) tout, et cherche à tout créer, ses livres aussi bien que sa vie, ou inversement. De ce fait, Gary est sans doute l’une des très rares exceptions où l’on ne peut séparer la vie de l’œuvre.
Ce livre nous invite à comprendre comment un petit garçon juif né en Europe de l’Est en 1914, a trouvé les ressources pour devenir l’un des écrivains français les plus riches, les plus denses. L’un des plus marquants du XXè siècle. En reconstituant le contexte, en remontant le fil d’un parcours hors norme, nous allons nous affranchir des poncifs ayant cours sur Gary, notamment en ce qui concerne l’affaire Ajar. Comment l’alchimiste du roman qu’est Gary, celui qui transcende la réalité et la transforme en or littéraire, aboutit-il à sa pierre philosophale, avec Emile Ajar ? Comment Ajar concrétise-t-il le grand-œuvre de Romain Gary ?
L’avion vole haut dans le ciel, direction Paris. Les passagers discutent, rient ou somnolent. Quelquefois, ils se tournent vers cet homme pensif, près du hublot. Il est grand, distingué, même si son costume semble un peu fatigué après une vingtaine d’heures de voyage. Une fine moustache à la Clark Gable se détache sur son bronzage. Une quarantaine d’années tout au plus. Ses tempes commencent à grisonner. Cela ajoute à son charme… Il a quelque chose de slave, d’oriental presque. Une jeune femme blonde très élégante, assise quelques rangs derrière lui, ne peut s’empêcher de s’interroger sur ses origines. Elle néglige le magazine qu’elle tient à la main. Elle voudrait en savoir un peu plus. En montant dans l’appareil, elle a remarqué que certains ont témoigné de la déférence à son égard. Ils ont échangé quelques mots avec lui. Très courtois, l’inconnu a fait entendre une voix grave. En américain d’abord, puis en français. Il a remercié ces interlocuteurs de hasard. Ces derniers ont paru très satisfaits d’avoir croisé ce grand personnage.
Décembre 1956. Romain Gary, diplomate français en poste à La Paz, capitale de la Bolivie, rentre précipitamment en France. Il vient de recevoir le prix Goncourt pour son roman Les Racines du ciel. Ce sont d’abord les autorités de La Paz qui ont annoncé la nouvelle. Elles croyaient que Gary était lauréat du prix Nobel. Les journaux ont pris la relève. Qu’importe ! Cette joie, cette spontanéité… Ensuite, il y a eu les télégrammes de Gallimard l’éditeur, puis ceux de deux ou trois amis chers. Ils lui ont expliqué que le prix a été décerné à l’unanimité moins deux voix, dès le premier tour. C’est rare, pour ne pas dire exceptionnel. Ont suivi les félicitations, les formules consacrées du triomphe. Gary goûte ces instants. Il sait que pendant une semaine, deux peut-être, il va attirer tous les regards, toutes les sympathies de circonstance. Il y aura des photographes, des entretiens avec les journalistes. Les critiques vont s’en donner à cœur joie, pour ou contre lui et son livre. Il les voit déjà, les jaloux au sourire de glace, les commères à la plume de plomb. Et alors ? Il s’en moque. Il a gagné.
En même temps, ces réactions le chagrinent. Il aimerait que l’on reconnaisse une bonne fois sa valeur d’écrivain. Il lui arrive d’évoquer le sujet avec des intimes, comme Pierre Clostermann{3}. Il ne cesse de l’exprimer dans ses lignes. C’est sans doute ce point qui génère tant d’agressivité chez ses détracteurs. Ils ne supportent pas que Gary ridiculise leurs travers. Ils se vengent comme ils peuvent, parce qu’ils savent qu’il n’est pas comme eux. Il ne fait pas partie de leur bande, de leur caste ! Peut-être aussi que Gary leur fait peur, avec son humanisme à fleur de peau. Cela les dépasse.
Gary regarde d’un œil distrait l’aile de l’avion. Dans l’oreille lui reviennent les mots de sa mère, Mina : tu seras un héros, tu seras général, tu seras ambassadeur de France… un second Guynemer{4}. Ils n’étaient pas encore en France, perdus entre la Russie et la Pologne. C’était leur prière, comme pour passer outre les épreuves. La vieille femme en était si convaincue, que son fils se laissa gagner par cet imaginaire. Il s’appelait alors Roman. Roman Kacew.
Depuis, il a fait de son mieux. Porté par la défaite de mai 1940, il rejoint les Français Libres à Londres. Il s’engage aux côtés du général De Gaulle et devient aviateur. Officier naviguant dans une escadrille de bombardiers, il enchaîne les missions de combat. Il collectionne les blessures, doit se faire refaire le nez à plusieurs reprises. Surtout, il voit mourir un à un ses meilleurs copains. Il comprend alors la valeur des mots. Dans la douleur et le sang, il devient écrivain.
Le retour à la paix le fait diplomate pour services rendus dans la Résistance. En même temps, son premier livre est un succès énorme. Dès lors, le parcours de Gary s’accélère, rythmé par les différents postes à l’étranger, de la Bulgarie communiste, à New York, dans les travées de l’ONU. Ces expériences affinent le regard de l’homme sur ses contemporains : il perd ses illusions sur la nature humaine. Pourtant dans ses livres, il ne peut se résoudre à un pessimisme sans espoir. L’écrivain refuse de se laisser aller. C’est trop facile, il faut relever la garde. Peu à peu, ses personnages se battent face à l’absurde ambiant. Ils se lèvent contre leur condition de petits humains englués dans une société qui perd ses valeurs.
De plus en plus, l’écriture devient pour Gary un moyen de conquérir sa liberté. Il s’affranchit des codes de sa profession. Le respect de la hiérarchie, le conformisme de la Carrière lui pèsent. Il a envie de vivre en accord avec ce qu’il défend dans ses textes. Chemin faisant, il commence à se forger un personnage en décalage complet avec la norme du milieu diplomatique. Ses supérieurs ont du mal à canaliser l’indépendance de son caractère. Romain Gary commence à avoir des difficultés à supporter cette hypocrisie bien-pensante. C’est un être entier, qui ne peut séparer l’homme de l’écrivain. Pour cette raison, il n’a pas pu entrer en politique. Avec ses décorations, son allure, il aurait fait un fort beau député gaulliste. La députation aurait flatté sa vanité. Quelle connerie ! Soumettre sa liberté d’esprit à une dynamique politicienne ! Il n’en est pas question. Et puis les gaullistes ont déjà Malraux, alors…
Il faut donc écrire ! L’écrivain est un témoin, il écrit son temps, parce que chaque époque propose ses propres enjeux, sa propre réalité. Certes, un auteur dépeint toujours la nature humaine, immuable. Mais le contexte, lui, bouge. La France de Balzac n’est plus tout à fait la sienne. Il faut donc continuer à créer, encore et toujours. L’esprit en éveil et la lucidité aiguisée, il faut apporter une pierre en plus. Prendre le risque de choquer, de se mettre en question. Faire en sorte que le public réagisse. L’ouvrir à son environnement. L’art est à ce prix. Dès lors, il n’y a aucun complexe à avoir. L’attribution du Goncourt le conforte dans ses sentiments. Plus qu’une ligne supplémentaire dans son curriculum vitae, c’est une nouvelle étape. Un nouveau laurier à déposer sur la tombe de sa maman. C’est grisant.
Pour le moment, Gary se laisse porter par les événements. Il pense à sa femme, Lesley{5}. Elle doit être à Paris, en train de répondre aux sollicitations des uns et des autres. Elle les fait patienter, en attendant le retour du grand homme… Et cet avion qui n’en finit plus d’arriver !
***
Des décennies plus tard. Presque un siècle. Romain Gary n’est pas le premier écrivain à être récompensé du prestigieux prix Goncourt. Depuis 1956, d’autres ont pris la suite. Certains ne font que passer, ils ne survivent pas au battage médiatique que déclenche la décision du jury. Trois petits tours et puis s’en vont. Ils retournent à leur anonymat besogneux. Le public passe à autre chose.
Gary est l’un des rares dont on se souvienne après toutes ces années. Pourquoi ? Comment ? Tout ne s’explique pas par les seules raisons stylistiques. La personnalité de l’écrivain, sa faculté de se dédoubler, y sont pour beaucoup. Et pour l’essentiel du grand public, du simple lecteur à l’universitaire chevronné, ce dernier point surclasse les autres, au risque d’oublier que Gary est un homme de lettres… Pour les uns et les autres, il n’est plus qu’un phénomène de foire, un mystificateur pour Barnum littéraire. « Du phénomène à l’énergumène, il n’y a qu’un pas »{6} !
Depuis une dizaine d’années, les ouvrages se multiplient, décortiquant, autopsiant ce phénomène, avec plus ou moins de pertinence… Comme si l’intelligentsia cherchait à se faire pardonner sa relative indifférence passée. Comme si elle s’efforçait de rattraper le temps perdu, entraînée par une nouvelle génération de chercheurs. Des romanciers{7} s’approprient certains personnages de l’œuvre garyste, et brodent des fictions supposées retracer des épisodes de la jeunesse de Kacew. Que dire enfin de ceux qui s’emparent de Gary pour en faire un chantre de l’action à tout prix ? Dans cette optique, Gary devient une sorte de super champion capable aussi bien de gérer l’action que la réflexion{8}. Cela laisse croire à un Gary pressé d’intervenir dans la vie de la société, comme s’il souhaitait à tout prix mettre les mains dans le cambouis. Il suffit juste de lire Gary, de se pencher de façon objective sur sa trajectoire, sur ses actes, pour se rendre compte qu’il est le contraire d’un intellectuel engagé. Gary ne saute pas sur toutes les causes à sa portée. Gary ne milite pas, ne défile pas. Il n’assiège pas les ministères pour promouvoir telle ou telle révolution qui lui permettrait de se mettre en scène. Il le dit lui-même, haut et fort : j’ai derrière moi une œuvre de 20 volumes qui proteste, manifeste (…) et qui est la seule contribution valable que je puisse faire. Gary est juste un artiste ayant une certaine idée de l’Homme. C’est sans doute cette raison fondamentale qui explique que ses écrits passent le temps. Car à y regarder de plus près, ils sont nombreux, ceux qui veulent gratter ce vernis simpliste. Gary n’est pas un écrivain réservé à une élite distinguée… Ses textes ont résisté à l’oubli, et continuent à passionner les lecteurs. Gary est mort, mais il est toujours présent, d’âme et d’esprit.
Gary a intrigué, fasciné ou énervé. Les milieux intellectuels l’ont méprisé, le considérant comme un auteur mineur. Un fantasque qui s’est pris les pieds dans ses affabulations. Lui-même s’est plu à brouiller les cartes. Homme de lettres, il s’est nourri de ses expériences d’aviateur, de haut-fonctionnaire, puis de cinéaste. Observateur métissé de plusieurs cultures{9}, il a rassemblé toutes ses influences dans des livres riches en couleurs et forts en émotions conjuguant absurde et dérision. Mais l’écriture ne lui suffisait pas. Créer des personnages de papier ne pouvait absorber toute son énergie. Il a créé son propre personnage, fumeur de havanes, séducteur impénitent, ne dédaignant pas, à l’occasion, faire le coup de poing contre un critique mal embouché{10}. Multipliant les rôles comme autant de masques, Gary s’est essoufflé à poursuivre une certaine idée de lui-même, au service de grandes valeurs. À la fois grande gueule et hyper sensible, instinctif et raisonné, dissident de l’ordre établi, mais cherchant la reconnaissance de ses pairs, il s’est appliqué à fuir toute forme de classification. Son enjeu était de préserver sa liberté d’être et de penser. Il est évident que sa vie et son œuvre ne forment qu’un tout indissociable. Au-delà des apparences et des faux-semblants, l’une a nourri l’autre, et réciproquement. Il n’y a pas d’auteur en France qui, à ce point, n’ait mélangé les genres, au risque de s’y perdre. Ou du moins, de perdre ses contemporains. Ces derniers se sont arrêtés à la mise en scène du personnage Gary. Ils en ont oublié l’essence profonde.
Aimant les honneurs, recherchant la publicité, en une manière de se donner de ses nouvelles, Gary s’est offert le luxe d’être suffisamment lucide pour ne pas tomber dans le piège de cet éphémère. Il est à la fois acteur et spectateur de son existence. En dedans et en dehors. Son parcours le prédisposait à une existence échappant à la moyenne. Gary, sans le faire exprès, marche dans les pas de l’Histoire. Il est né avec le XXème siècle, en 1914. L’année où pour l’Europe, tout a basculé. À partir de là, il n’a fait que suivre les soubresauts d’une époque guère avare en dérives de toute sorte. Fascisme, communisme, racisme… Face à ces agressions perpétuelles, Romain se défend comme il peut, avec les armes à sa portée : une plume et du papier, au service du rêve. Immigré arrivé en France en 1928, à l’âge de 14 ans, il n’a d’autres alternatives. Il subit le contexte de cette période, en cherchant à s’y fondre du mieux qu’il peut. Cette ligne marque sa nature profonde. Sa révolte, ses emportements contre les injustices dont il est le témoin, il ne les gère pas en ameutant les foules du haut d’un baril d’essence. Il le fait par l’écriture. Pas pour commettre des essais ou de la théorie politique. Gary se méfie trop des papes de la vérité absolue{11}. Mais pour donner naissance à des romans qui s’affranchissent des limites et des mesquineries de son temps.
Est-ce à dire que Gary est un être passif ? Pas le moins du monde. L’image de l’écrivain enfermé dans sa tour d’ivoire et coupé du monde, ne lui va pas du tout. Au contraire. Gary a besoin d’être dans le monde. Mais… C’est davantage un contemplatif bousculé par les événements. Il aime prendre du recul. Cela lui permet de décrypter les contradictions des uns et des autres, et de cerner les excès qui en découlent. Fortement présent aux États-Unis pendant les années 1960, Gary assiste à l’engagement de plus en plus fort de son épouse en faveur du mouvement des Black Panthers. Il est aux premières loges pour voir Seberg se faire broyer par une cause dont les enjeux la dépassent. Cela alimente l’un de ses meilleurs romans, Chien blanc, publié en 1968. Mais sur le plan personnel, c’est destructeur. Gary est bouleversé par cette violence qui aboutit à l’autodestruction de Seberg. Il a bien essayé de la protéger, de la mettre en garde, en vain !
Cet échec à sauver Seberg cristallise une donnée essentielle chez Gary. Pour lui, la seule question d’importance, la seule qui puisse expliquer son engagement, c’est l’humain. Plus qu’un engagement, c’est une croisade{12}. Il n’y a pas un roman de moi qui ne soit une histoire d’amour, que ce soit pour une femme ou pour l’humanité, pour une civilisation ou pour la liberté, pour la nature ou pour la vie, ce qui revient au même{13}. C’est au nom de l’humain qu’il est capable d’agir. Il le fait par deux fois. D’abord en 1940, lorsqu’il dit merde à la France de Vichy, et s’en va rejoindre d’autres désespérés pour prendre les armes. Il le fait encore en 1980, lorsqu’il commet le geste ultime de choisir entre la vie et la mort.
Ces deux actes se rejoignent d’une certaine façon : 1940 sonne comme une nouvelle naissance. Parvenu à l’âge d’homme, Roman Kacew décide de se mesurer à l’existence, et de mettre en pratique tout ce qu’il a rêvé être. L’anonyme Kacew, obscur métèque qui cherche à s’assimiler à la grande nation française, mais qui en est toujours rejeté, devient Romain Gary, héros de la France Libre, décoré pour faits d’armes, et écrivain dont le premier ouvrage publié est un véritable triomphe. 40 ans plus tard, Gary est fatigué de courir après cette grande idée. Il le confie lui-même : à 30 ans, j’ai rêvé d’être Romain Gary, maintenant, je sais que c’est impossible. Il ne veut pas devenir l’ombre de ce qu’il voulait être. Il prend la décision la plus grave qu’un homme puisse prendre : il se suicide. Il s’agit de mettre la touche finale à son œuvre.
Paradoxalement, cette rigueur dans son choix d’existence, nous amène à dire que Gary est bigger than life. Les Américains utilisent cette expression pour qualifier les individus hors normes. Ceux qui dépassent les limites du raisonnable. Pendant que les uns regardent le monde et se demandent pourquoi, eux agissent en disant pourquoi pas. Par deux fois, Gary fonce. Il ne se pose pas de question. Il saute le pas, conscient des enjeux, mais pas trop… Audacieux juste ce qu’il faut… Mais sans véritablement mesurer jusqu’où cela peut l’emmener. De sa révolte de 1940, naît un homme neuf, plein de fougue, d’espoir, et d’ambitions. Ce passage à l’acte, plus instinctif que raisonné, amène très vite Gary à intellectualiser sa décision. Ce sera la matière première à partir de laquelle il va tirer son œuvre. Dans ses livres, il forge une éthique de l’homme. Éthique fondée avant tout sur la notion de liberté. Personne ne peut contraindre un homme à agir contre son gré. Personne ne peut amener un homme à se renier.
1980 consacre un grand créateur arrivé au bout de son parcours. Il a beaucoup vécu, il a beaucoup écrit. Il a poussé son système jusqu’à vouloir le greffer dans la vraie vie. Dans cette optique, Emile Ajar est une expérience grandeur nature. La création ne se limite plus à des êtres de papier. Gary se réinvente une nouvelle fois, parce qu’il en éprouve la nécessité, au même titre que l’on respire pour vivre. Le reste… Gary a dû goûter le succès d’Ajar. Un peu ! Mais très vite, il a dû souffrir lorsque sa plus belle création a commencé à exiger sa propre indépendance. Gary se trouve pris à son propre jeu… Sa création revendique sa propre liberté… Cette même liberté qu’il n’a eu de cesse de promouvoir, livre après livre.
Entre ces deux caps, Gary se démène, afin de dépasser ses contradictions. Il s’investit. Après sa naissance de 1914, puis celle de 1940, il essaye de s’affirmer. De prendre sa vie en mains, au-delà des imprécations de sa mère. En 1960, pour solde de tout compte, Gary publie son roman biographique : La promesse de l’aube. Il y fait le bilan de son parcours… Sa mère voulait qu’il soit ambassadeur, général, écrivain… Gary est devenu résistant, décoré des plus prestigieuses médailles. Il s’est engagé dans la diplomatie, devenant secrétaire d’ambassade, puis consul général de France à Los Angeles. Quant à sa trajectoire littéraire… Elle déborde le seul domaine du roman, pour celui du cinéma. Fort de ces titres, à partir de 1960, Gary estime qu’il a fait son devoir. Il a accompli les objectifs maternels. À présent, il peut vivre selon ses propres priorités. En quelque sorte, il peut voler de ses propres ailes.
Nous allons donc voir dans quelle mesure l’on peut dire que Gary est bigger than life. En quoi est-il plus grand que la vie ?... En quoi l’écriture l’a amené à se transcender. D’abord par le fait que Romain Gary est né 3 fois. Comment ce tour de force est-il possible ? Ensuite ces 3 naissances lui ont donné l’énergie de poursuivre une trajectoire flamboyante… Trajectoire mise entièrement au service d’une certaine idée de ce que doit être une œuvre.
La vie d’un homme est rythmée par 3 grandes étapes : il naît, il vit, il meurt. La règle est immuable, aucun subterfuge ne permet de passer outre cette trinité. Soit on la subit, fourmi parmi les fourmis, soit on s’efforce de la modeler selon ses propres aspirations, en y croyant de toutes ses forces. Mais le début et la fin de l’histoire restent indépassables : nous ne faisons que passer.
À l’âge où les enfants se laissent vivre, Gary a compris que rien ne serait facile pour lui. Il n’y a pas de place pour lui dans la société. Chaque jour, il se heurte à un quotidien aux barrières insurmontables. Tout naturellement, il décide de se défendre. Il lui faut trouver une parade : ce sera l’imaginaire.
Attaqué par le réel sur tous les fronts, refoulé de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l’habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à y vivre, à travers les personnages que j’inventais, une vie pleine de sens, de justice et de compassion, précise-t-il dans La promesse de l’aube.
Gary se donne les moyens de s’affranchir de certaines contingences. Gary ne se satisfait pas des cartes que lui a imposées sa naissance biologique. Il rebat le jeu et s’offre le luxe de naître plusieurs fois, au gré des catastrophes qu’il doit affronter. Jusqu’à cette renaissance ultime : Emile Ajar, l’homme livre !
Les débuts de Gary sont communs à tous les êtres humains. En fonction de ses interlocuteurs ou des enjeux, il a passé son temps à les remodeler, ses réponses sont tronquées ou évasives. Se faisant, il mettait en pratique un axiome qu’il développe dans La nuit sera calme : ne dis pas forcément les choses comme elles se sont passées, mais transforme-les en légendes, et trouve le ton de voix qu’il faut pour les raconter. Gary voulait-il s’affranchir d’un passé peu glorieux ? En avait-il honte ? Voulait-il faire table rase d’événements sur lesquels il n’avait pas de prise ? À moins que ce ne soit un réflexe confinant à la déformation professionnelle ? Romancier, il ne pouvait se satisfaire de la version standard d’une naissance somme toute banale. Il lui fallait polir ce point de départ, afin de le rendre plus conforme à ses attentes.
Il agit à son égard comme s’il voulait taire la vérité. S’en libérer en une façon de se réapproprier cet instant porteur de souffrances. Car sa naissance, objectivement, ne peut se résumer à une simple réalité biologique. Elle intervient dans un contexte très particulier, tant historique, que sociologique. Pendant des décennies, au fil des interviews ou de ses livres, Romain place sa naissance en Russie ou en Pologne. À Moscou ou à Varsovie. Des cités que la moyenne des Français sait, à peu près, situer sur une carte. Il ajoute au flou ambiant en expliquant que son acte de naissance a été perdu… Et pour cause, les guerres mondiales ou civiles, la révolution bolchevique et l’occupation nazie, ont eu des conséquences désastreuses pour les archives. La plupart du temps, ses interlocuteurs ne vont pas chercher plus loin. Ils se satisfont de ces réponses… Elles renforcent le côté exotique de Gary. Elles appuient sa volonté de passer pour un héritier de Gogol et des autres grands écrivains russes.
L’épopée de Gary commence vraiment le 8 mai 1914. Le petit Roman vient au monde dans une famille prospère d’artisans : les Kacew. Depuis plusieurs générations, ils sont installés à Vilnius, en Lituanie. Dans leurs veines coule un sang où se mêlent les origines tatares, peut-être même mongoles. Au fil des vicissitudes de l’histoire, ils sont polonais ou russes, la Lituanie étant un territoire très prisé par ses voisins turbulents. La capitale elle-même, dans son appellation, subit cette réalité. Elle est Wilno pour les Polonais, Vilna pour les Lettons et les Russes, ou encore Vilne pour les Juifs. Cela n’est pas pour aider les fonctionnaires étrangers, lorsque les immigrés natifs de cette contrée font des démarches pour obtenir de nouveaux papiers d’identité. De 1797 à 1917, la Lituanie est russe. À cette époque, sa principale ville a le statut de capitale provinciale du gouvernement de Vilna. En ses murs siège un gouverneur général. La cité a perdu le lustre qu’elle avait par le passé. En 1832, les nouveaux maîtres du pays ont en effet fermé son université fondée au XVIème siècle. Pour eux, l’institution est le centre du nationalisme anti-russe qui a alimenté la rébellion de la Pologne et de la Lituanie en 1831. Malgré tout et quel que soit son nom, la cité conserve un certain attrait pour les Biélorusses, qui forment la troisième communauté derrière les Polonais et les Juifs ashkénazes.
En février 1918, l’occupant allemand accorde à la Lituanie son indépendance. En décembre 1918, la Lituanie devient l’enjeu de luttes âpres entre Russes et Polonais. À l’impérialisme tsariste, succède l’impérialisme des Bolcheviks. Les Rouges cherchent à asseoir leur pouvoir sur cette zone. En 1919, un rapprochement formel a lieu entre le gouvernement de Vilnius et les Russes, mais cela s’accompagne de violentes émeutes… L’armée polonaise ne tarde pas à agir pour assurer la défense de la communauté polonaise. Pendant plus d’un an, les troupes polonaises dictent leurs conditions au pays. Puis elles se retirent au profit d’une république de Lituanie centrale. En fait, la main reste polonaise, l’indépendance est une façade. Chacun de ces actes s’accompagne de massacres contre les Juifs.
Ces derniers sont extrêmement actifs à Vilnius. Ils constituent à la fin du XIXème siècle, la première communauté ethnique de la ville. Cette présence remonte aux rois de Pologne, et a contribué à faire de Vilnius la « Jérusalem de Lituanie ». Des journaux en yiddish ou en hébreux se développent. De nombreux centres de formation talmudique y sont installés et complètent les 80 synagogues de la cité. À partir de 1896, grâce au legs d’un riche homme d’affaires Mattityahu Strashun, la communauté peut s’enorgueillir d’avoir la plus grande bibliothèque juive d’Europe. Cette effervescence est aussi intellectuelle et politique, avec l’affirmation du mouvement révolutionnaire juif qui débouche en 1897, sur la création du Bund{14}.
Si les clercs dotent Vilnius d’une aura prestigieuse, le petit peuple est à peine éclaboussé par ces lumières. Dans la société de l’époque en Europe centrale, être juif veut dire être particulièrement exposé aux colères du peuple. Si le prix du pain monte, si les récoltes sont mauvaises, c’est la faute des Juifs ! Depuis le début du règne du tsar Alexandre III, en 1881, les exactions s’intensifient. La propagande faite autour de la parution du Protocole des Sages de Sion{15}, encourage cette suspicion à l’égard du peuple élu. La menace du pogrom n’est jamais loin. Et puis, les Juifs sont relégués dans des quartiers réservés. Ils ne peuvent pas non plus s’installer à la campagne, une loi de 1882 le leur interdisant. Leurs déplacements sont soumis à des règles strictes qui limitent leur liberté de mouvement. À part les privilégiés installés le long de quelques artères pavées et bien dégagées, la majorité de la communauté survit dans des conditions précaires. La mixité sociale n’existe pas. La société semble figée selon les signes d’appartenance des uns et des autres à tel ou tel groupe.
La famille Kacew s’inscrit dans cette communauté. Arieh, le père de Roman en est même un membre en vue. Il siège au conseil d’administration de la synagogue Tohorat Hakodesh, pas loin de son domicile de la Wielka Pohulanka. Dans cette rue, les Kacew vivent dans un immeuble cossu, et ont pour voisins des représentants distingués de l’élite locale : écrivains, députés ou médecins de renom. Arieh Kacew navigue dans cet univers composite avec un certain talent. Son savoir-faire d’artisan fourreur le met un peu à part de la majorité de la communauté. Il recrute ses clients chez les notables de la ville. Ses affaires doivent être florissantes, car il est en mesure de doter son logis du téléphone, et d’autres commodités réservées à la grande bourgeoisie. C’est un homme occupé, qui soigne avec grande attention sa clientèle, surtout quand il s’agit de belles dames. Sa vie de famille semble moins heureuse. Ses relations avec son fils en souffrent. Et pour cause, il est certain qu’Arieh est absent des premières années de Roman. Quelques mois après la naissance de son fils, Arieh Kacew est mobilisé dans l’armée du Tsar. Né en 1883, il est dans les classes mobilisables. Une photo d’époque le montre, l’air martial, sans qu’il soit possible de reconnaître les insignes d’un régiment quelconque. Une chose est sûre, il n’est pas officier. Pour se faire, il aurait dû renier sa religion et se convertir au rite orthodoxe. Dans cette région du monde, la Première Guerre mondiale va avoir un impact bousculant toutes les certitudes de l’autre siècle. La révolution bolchevique, puis les luttes nationalistes pour l’indépendance du pays ne facilitent pas le rapprochement. Arieh ne réapparaît dans la vie de son fils qu’au tout début des années 1920. Roman a sept ans.
Les retrouvailles vont-elles permettre de rattraper le temps perdu ? Roman a à peine le temps de s’habituer à cette nouvelle présence, que tout s’écroule. Au début 1925, Arieh s’installe avec Frieda Bojarski. Leur relation doit déjà être consommée depuis quelque temps… En juin de la même année, Frieda donne naissance à leur premier enfant : une fille, Valentina. En 1926, un second bébé voit le jour, un garçon, Pavel. Tous les deux vont être reconnus par leur père en 1931, après le divorce d’Arieh et de Mina…
Roman et sa mère se retrouvent seuls face à eux-mêmes. Que peut-il se passer dans la tête d’un gamin de 9 ans face à cette réalité ? Force est de constater que plusieurs décennies après, Roman devenu Romain, n’a toujours pas fait son deuil. Il adopte à l’encontre d’Arieh une ambivalence complexe. Il ne cesse de l’évoquer, aussi bien dans La promesse de l’aube, que dans La nuit sera calme, ou même dans Lady L. Mais pour l’aborder par la bande et accoucher d’un nouveau mensonge : son père serait le grand acteur Ivan Mosjoukine{16}, la star du cinéma muet. Paternité d’autant plus mystérieuse, que Mosjoukine apparaît en filigrane. Dans La promesse de l’aube, Mosjoukine surveille l’éducation de ce petit garçon de loin, se contentant de lui envoyer de riches cadeaux, ou des mandats pour payer ses études. Le petit Roman pressent un secret, que l’adulte Romain va étoffer à sa façon. Et puis, Mosjoukine, rejeton vedette d’une famille de propriétaires terriens dépossédés par les bolcheviks, c’est tellement plus romantique que Kacew, le fourreur juif anonyme. Pour bien enfoncer le clou, Gary prit l’habitude d’exhiber une photographie de la vedette, afin d’entériner cette ressemblance physique frappante. Le cliché dédicacé avait été déniché aux Puces. Dans ce numéro de haute voltige, Gary oubliait simplement de dire que suite à plusieurs blessures graves, pendant la Seconde Guerre mondiale, son nez avait dû être reconstitué par des chirurgiens… Gary se faisant un peu plus exigeant à chaque fois sur le contour de son appendice nasal. Au final, la ressemblance était assez troublante. Suffisamment en tout cas pour accréditer la thèse de la filiation. Mais cette version laissait les amis proches de Romain dans l’expectative. Ils amenèrent l’écrivain à moduler cette paternité.
Lorsqu’il décide de tomber le masque, Gary revient à une version plus prosaïque. Son vrai père s’appelle Arieh Kacew. Il est fourreur de profession. Il est mort au seuil de la chambre à gaz d’un camp d’extermination allemand. Crise cardiaque ! Comment Gary l’a-t-il su ? C’est une lettre envoyée à son éditeur à Paris en 1956, qui aurait levé le voile sur les derniers instants de Kacew père. À sa lecture, Gary aurait eu un malaise, et c’est Albert Camus qui l’a retenu, avant qu’il ne tombe sur le sol. Papa Kacew n’a pas pu faire face à son destin. Il est réduit à sa plus simple expression : un petit être qui se laisse broyer par les événements. Gary expédie cela comme s’il voulait faire sentir que la mort de son père était dans la droite ligne de son existence : Kacew est mort sans faire de vague. Il aurait pu narguer ses tortionnaires. Un peu à l’image de Meier Cohn, le personnage central de La danse de Gengis Cohn{17}… Dans ce roman, Gary met en scène l’esprit d’un Juif exécuté par les Einsatzgruppen. Avant d’être abattu et de tomber dans la fosse parmi les cadavres de ses coreligionnaires, Cohn montre son postérieur à ses tortionnaires. Ultime pied de nez dérisoire, certes, mais qui a eu le mérite d’être tenté. Arieh n’en a rien fait, il s’efface par la petite porte. Dans cet exposé, la violence ne naît pas de l’inhumanité du traitement infligé par les Allemands à leurs victimes. Cette violence est dépassée par le détachement avec lequel Gary fait un sort à son géniteur. À ce stade, ce n’est plus de l’humour noir. Gary a beau se présenter comme un terroriste de l’humour, là, ça ne prend pas ! C’est un véritable règlement de compte. Le petit garçon sensible a été déçu par son père. Cette déception prend l’ampleur d’un traumatisme qui hante Gary des années après. À ses yeux, cette défaillance cardiaque prend peut-être la valeur d’une punition. Après tout, lorsqu’Arieh a rencontré Frieda, son cœur a cessé de battre pour Mina et son fils. Pour Roman c’est une faute ! Et c’est justement par le siège de cette faute que Romain, des années plus tard, le fait périr. Mais rien à faire, ces non-dits lui collent à la peau. Il a beau changer de nom, niant presque le fait qu’il est le dernier des Kacew encore en vie… Rien n’y fait ! Plus Gary se débat, et moins il s’en libère. Il aurait été tellement plus simple d’évacuer tout ceci, en le taisant. Comme ces survivants de l’horreur qui refusaient de témoigner de ce qu’ils avaient enduré… Gary se crée un père imaginaire. Mais il n’ose revenir sur un fait fondamental : son père est une victime de la Shoah. Au-delà de lui, la majeure partie de sa famille a été exterminée par les Allemands : sa belle-mère et ses demi-frère et sœur… Tous ont été massacrés. Leur seul crime : être juifs. Et Gary n’a pas attendu 1956 pour le découvrir. Dès la fin de la guerre, il sait. Dans une lettre adressée à son fidèle camarade François Bondy, en octobre 1945, Romain confie : chez moi, tout le monde est mort dans des « conditions couleur du temps » (…). Mon père et toute ma famille en Pologne. Je ne sais pas comment. Il ne connaît peut-être pas tous les détails de la mécanique{18} qui les a écrasés, qu’importe ! Ce savoir lui confère alors une mission particulière : il est dépositaire de leur mémoire. Dans leur assassinat, c’est un peu une part de lui qui est morte aussi. C’est un peu de son passé que les Allemands ont confisqué, éliminant les témoins de ses jeunes années. Ne pas en parler équivaut à les tuer une seconde fois. Gary ne peut s’y résoudre. C’est contraire aux valeurs qu’il commence à développer stylo à la main. Gary ne le fait pas d’une traite. Au sortir de la guerre, il n’en souffle mot. Ce n’est qu’auprès d’intimes, qu’il confie le fait qu’il est le dernier des Kacew. Pour le public, Gary se réfugie derrière son théâtre imaginaire dominé par l’ombre de Mosjoukine. Un public qui ignore dans sa grande majorité que Gary s’appelle en fait Kacew. À mesure que les années passent, Gary mûrit. Par petites touches, il réintroduit Arieh, dévoilant sa fin tragique. Comme si le fils se redécouvrait un nouveau rôle de gardien… Entretenant une flamme symbolique.
À l’absence du père, répond l’omniprésence de la mère. Mina Owczynska est le premier personnage du roman de Gary. Son existence laisse peu d’espace à ceux qui croisent son passage. Les uns la respectent, les autres la dénigrent. Entre les deux, Roman oscille, partagé entre amour profond et haine épidermique. Mina est surtout une femme hors normes. Alors que les femmes de sa génération sont pour la plupart soumises dans l’ombre de leur époux, écrasées par l’inertie des traditions, Mina s’impose, elle détonne.
Mina est née à Sweciany, petite ville au nord-est de Vilnius en 1879. Son père est un négociant en céréales. Avant Kacew, elle a déjà eu un mari. Mariage arrangé, dans la tradition de l’époque. Reouven Bregsztein ne lui a pas laissé de souvenirs extraordinaires. Leur union s’est achevée par un divorce prononcé par le tribunal rabbinique de Varsovie. Ont-ils eu des enfants ? Rien n’est moins sûr. Certains parlent d’un fils, Josef. Les rares archives ne permettent pas de l’affirmer. Sur ce point, Roman n’est guère loquace. Certes, il lui arrivait d’évoquer un frère, mais de qui s’agissait-il ? De Pavel, ou d’un autre ? Face à ce premier échec, la famille Owczynski avait alors arrangé en 1912, les épousailles avec Kacew… Bien que plus jeune, Arieh avait trouvé Mina fort à son goût. Il n’hésita pas à braver les usages en acceptant de s’unir à elle. Après tout, c’était une divorcée de 33 ans… Cependant, Mina ne fut pas plus heureuse. Seule la naissance de Roman vint lui mettre du baume au cœur. Très vite, le bambin devient le seul objet de ses préoccupations. Et pour cause. Là aussi, on bute sur le déclenchement de la Grande Guerre. Car si Arieh est mobilisé et quitte le logis familial, Mina va très vite être confrontée à une situation des plus difficiles. De 1915 à 1921, la mère et l’enfant sont contraints de quitter Vilnius. Dans un premier temps, il est logique de penser qu’elle se réfugie auprès de ses parents à Sweciany. Répit de courte durée. La famille doit migrer vers l’est, enfermée dans des wagons à bestiaux. Ils ne sont pas seuls dans ce cas. 600 000 coreligionnaires connaissent le même sort, accusés par les Russes d’être la cause des défaites militaires qui se succèdent. Les Juifs seraient des espions à la solde de l’ennemi allemand !
Mina finit-elle par se poser à Koursk ? Devenu adulte, Roman raconte parfois que sa famille était issue de cette ville. Son grand-père maternel y aurait exercé la profession d’horloger. Cela donne du crédit à la version de ses origines russes. Dans ses écrits, La promesse de l’aube ou La nuit sera calme
