De Haute lutte - Evelyne Charles - E-Book

De Haute lutte E-Book

Evelyne Charles

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Beschreibung

Quand elle entre au quotidien La République, au début des années 1990, Marie se forme au métier de journaliste avec enthousiasme. Au fil du temps la notion de rendement prévalant, le management se fait de plus en plus autoritaire. Un jour de 2012, Marie voit son poste de journaliste supprimé, sans préavis ni explications. Bien que la direction lui ait promis un nouveau poste, les semaines et les mois passent sans que rien ne bouge. Isolement, silence et mise au placard s'éternisent jusqu'à ce que, Marie, au bout du rouleau, avale une boite d'anxiolytiques. Elle comprend alors que pour sortir de ce cauchemar, elle doit se battre. C'est ainsi qu'elle décide d'attaquer son employeur en justice. Elle a maintenant un objectif : obtenir reconnaissance et réparation de sa maltraitance. La justice la déboute en première instance, mais, soutenue par son indéfectible avocate elle fait appel. Pendant quatre ans, s'engage une bataille juridique acharnée, ponctuée d'attente, de souffrances, de solitude, lutte qui laissera Marie épuisée, sa santé très détériorée. Mais sa patiente et sa détermination seront les plus fortes, Marie l'emporte la justice lui rend raison. Finalement, au delà de sa propre histoire, Marie va aussi gagner pour tous ceux et toutes celles qui, comme elle, subissent la même violence

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Seitenzahl: 328

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Notre vie vaut ce qu'elle nous a coûté d'efforts.

François Mauriac

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Epilogue

Chapitre I

« Dépêche-toi Marie, il est bientôt midi, lui cria sa mère, ils ne vont pas tarder, ils seront tous là dans une demi-heure ! »

Tous les dimanches ou presque, le même rituel s’accomplissait : les parents de Marie recevaient pour le déjeuner. Leurs invités, souvent les mêmes, étaient des collègues de travail de son père qui, au fil des ans, étaient devenus des amis. Des camarades, comme il aimait les appeler.

Si elle préférait rester dans sa chambre à écouter en boucle les Pink Floyd ou les Beatles, Marie, néanmoins, se dépêcha de lui répondre : « J’arrive ! » Pour elle, ces déjeuners du dimanche relevaient à la fois du pensum et du plaisir. Elle ne pouvait s’empêcher de les comparer à ceux de son amie Noëlle qui regardait la télévision en compagnie de sa mère, en se demandant si elle aurait préféré ces journées-là. Elle n’en savait rien, car hormis les vacances tranquilles chez ses grandsparents, ses dimanches à elles étaient plutôt animés.

Mais elle appréciait infiniment ces déjeuners. Grâce à eux, elle échappait au gris uniforme de sa banlieue qui lui pesait.

Elle parvenait même à l’oublier cette banlieue. Comme toutes les adolescentes, elle rêvait de prendre le large. De partir. Loin…

Son père et ses amis du dimanche, eux, rêvaient plutôt de construire un monde meilleur. « Changer le monde », « Des lendemains qui chantent »… ils pouvaient en parler pendant des heures. Ils étaient sûrs qu’une nouvelle ère s’annonçait, pleine de promesses. Ils attendaient des jours meilleurs. Syndicalistes, communistes, ouvriers… ils étaient fiers de l’être ! Et cette France de gauche débarquait tous les dimanches midi dans la maison de Marie. Dans la salle-à-manger, pas très grande, on sortait les chaises pliantes, on se serrait un peu. La semaine avait été dure. Aussi, les sourires, les rires, les blagues, les verres de l’amitié aidaient à oublier, à lâcher prise, et on trinquait aux idéaux qui rassemblaient. Marie regardait ses parents, heureux de se retrouver au milieu des leurs. Sa mère mettait les petits plats dans les grands, et le vin faisait pétiller les yeux des convives. Il y avait là André le contremaître, Pierre, Yves, Charles le lettré et l’ami de toujours. Leurs épouses, jamais les dernières pour monter au créneau quand cela s’avérait nécessaire, étaient, elles aussi, ardemment engagées dans le syndicalisme.

Enfant, assise au milieu des invités, Marie gardait les yeux et les oreilles grandes ouvertes. Elle les écoutait, ne comprenait pas vraiment ce dont il était question, mais elle sentait qu’il y avait là quelque chose de fort, un partage, une union. Elle ne savait pas alors que ces dimanches allaient tant marquer sa vie.

Un jour, Charles est arrivé les bras chargés de livres. Comme souvent, il y en avait naturellement pour son père, mais ce jour-là, il s’est approché d’elle : « Tiens, Marie, c’est pour toi. Tu verras, je suis certain que cela va te plaire. C’est Victor Hugo qui a écrit ces livres, c’était un immense écrivain. Tu vas aimer, c’est sûr. » Elle prit les deux volumes dans ses mains et fut frappée par la petite fille qui portait un lourd fardeau sur la couverture du premier tome.

« Mais Charles, voyons, elle n’a que douze ans, Les Misérables, ce n’est pas pour une enfant si jeune, protesta sa mère.

- Mais si ! Justement, rétorqua-t-il. C’est à cet âge-là que la conscience au monde s’éveille. Et puis Marie est une gamine intelligente, elle s’intéresse à tout. Laisse-la voir et découvrir par elle-même. »

Charles avait raison. Malgré son jeune âge, et même si elle ne comprenait pas tout, elle dévora les ouvrages avec passion. Ces déjeuners du dimanche lui offraient un monde qui l’émerveillait et l’inquiétait à la fois tant elle pressentait sa dureté et sa violence. Mais des portes s’ouvraient pour elle sur ce monde-là.

À l’adolescence, elle commença peu à peu à participer aux discussions du dimanche. Les mots, cependant, lui manquaient, ils sortaient difficilement. Et elle se sentait bien petite. Les luttes, les actions, les manifestations, les meetings ou congrès auxquels tous ces camarades participaient d’une manière ou d’une autre l’impressionnaient. Elle aurait bien voulu en faire partie, être présente parmi eux. Elle aurait bien voulu ressentir cette unité, cette volonté ou cette force qui émanaient d’eux.

S’ils avaient le partage en commun, leurs échanges n’étaient cependant pas dénués d’engueulades, souvent pour des divergences minimes. La discussion s’enflammait, partait dans tous les sens. En fin de soirée, le vin aidant, la fatigue se faisant sentir, les émotions étaient à fleur de peau. Il n’était pas rare que jaillissent des noms d’oiseaux au milieu de la salle-à-manger. C’est alors que sa mère, tout en se dirigeant vers le tourne-disque, intervenait : « Baissez d’un ton, les garçons. Le monde ne s’est pas fait en un jour, et la révolution non plus ! » Et la musique retentissait dans le petit salon enfumé. Les verres continuaient à se remplir. Georges Brassens, Léo Ferré, Moustaki et, bien sûr, Jean Ferrat résonnaient dans tout l’appartement, réchauffant, eux aussi, les cœurs. On trinquait, on se regardait étonnés de s’être emportés pour des broutilles, on souriait à nouveau et on chantait souvent… Le Temps des cerises repris par tous les convives la fait encore chavirer aujourd’hui, lorsqu’elle y repense.

La semaine de Marie était généralement terne, monotone. Ses parents sortaient tôt le matin et rentraient tard le soir. Sa mère travaillait au sein d’une administration implantée au centre de Paris. Depuis sa banlieue du sud de Paris mal desservie par les transports publics, elle mettait plus d’une heure à rejoindre son bureau. L’autobus et le métro qu’elle devait prendre chaque jour de la semaine pour s’y rendre finissaient par l’épuiser.

Son père, lui, avait opté pour le vélo. Et c’est à bicyclette qu’il se rendait sur son lieu de travail situé aussi en plein centre de Paris, sur les bords de la Seine – presque dans la Seine, tant il devait œuvrer dans l’humidité et le froid, au milieu de bêtes - les rats, bien sûr, les énormes blattes par milliers, les araignées…- et sans voir pratiquement la lumière du jour. En tant qu’égoutiers, lui et son équipe devaient nettoyer, curer, gratter afin que les déchets ne fassent pas barrage au bon écoulement des eaux. Le père de Marie s’absentait les nuits de fortes pluies qui, si elles n’étaient pas contenues, menaçaient d’inonder les rues avoisinantes. Dans la journée, il passait de longues heures sous terre, souvent les pieds dans l’eau, une eau grise, parfois noire, lestée d’objets hétéroclites que charriait la Seine, des armes surtout, jetés dans ses eaux. Les galeries sombres, l’odeur, la saleté, les gaz toxiques faisaient de ce métier pénible et dangereux « un sale boulot ». Sans compter le plus éprouvant : les corps ou les morceaux de corps accrochés aux grilles après avoir séjourné parfois des jours ou des semaines dans les eaux souillées.

Lors des déjeuners dominicaux, les « gars des égouts » aimaient à raconter ces histoires terrifiantes. Ils évoquaient ces bras ou ces jambes, parfois même une tête, qu’ils devaient repêcher car ils représentaient un réel danger sanitaire et qu’ils gênaient l’écoulement des eaux. Ils disaient aussi combien il leur était pénible de trouver ces fœtus que des femmes épuisées, à bout de force, abandonnaient dans la Seine, par désespoir, se sachant incapables d’assurer une vie décente à leur enfant. Les égoutiers rapportaient ces restes humains à l’Institut médico-légal situé juste au-dessus de leur atelier, boulevard Saint-Marcel – morceaux de chair humaine, morceaux de souffrance que les légistes se chargeaient de faire parler pour leur rendre une identité. Dans les sous-sols sombres et glacés, les égoutiers composaient avec la vie et la mort, ils apprenaient à faire avec elles.

Mais si dans cet environnement hostile la mort était présente à tout moment dans la vie de ces hommes, ils n’en demeuraient pas moins fiers de leur travail qu’ils savaient important, sinon essentiel. Une fraternité évidente les liait parce que leur travail s’effectuant en équipe, chacun devait veiller sur ses coéquipiers lors des longues heures passées dans une pénombre humide.

Marie avait souvent l’occasion de passer ses jeudis après-midi avec son père et ses copains de travail. De temps à autre, ils l’emmenaient avec eux pour une sortie sans danger pour elle. Elle enfilait alors de grandes bottes, qui, au vu de sa taille, lui arrivaient en haut des cuisses, un gilet de sauvetage, un casque. Encadrée par deux égoutiers, elle longeait des couloirs étroits. Elle appréciait particulièrement les plaques des rues et les numéros des immeubles, imaginant la vie des gens qui vivaient juste au-dessus d’eux. Invisible aux yeux des passants, elle s’inventait des histoires. Elle avait l’impression d’être dans la peau d’un espion, en mission secrète. Elle allait jusqu’à voir Jean Valjean errant dans ces dédales sombres et froids ! Elle avait peur, bien sûr, mais elle aimait cette émotion qui la faisait frissonner et qui était bien plus réelle que dans les livres qu’elle lisait le soir avant de s’endormir. Cette peur, elle pouvait presque la toucher du doigt tant elle sentait son cœur battre et son dos se glacer.

Un jour cependant, Marie éprouva une frayeur plus forte que les autres. Elle sonna la fin de ses promenades souterraines. Les égoutiers marchaient trop vite devant elle et elle dut s’arrêter quelques instants pour se reposer. Seule, à une dizaine de mètres derrière eux, soudain, elle hurla :

« Papa, papa ! Vite, viens ! J’ai peur ! »

Son père se précipita.

« Papa, il y avait deux gros lapins, ils étaient tout noirs et ils sont passés tout près. Là, juste à côté de mes pieds.

- Marie, voyons, tu sais bien qu’il n’y a pas de lapins dans les égouts.

- Mais, papa, je les ai vus. Je te jure, ils étaient énormes !

- Je te répète, c’étaient des rats. Tu as l’habitude, ce n’est pas comme si tu n’en avais jamais vu ! Ceux-là, c’est juste qu’ils étaient un peu plus gros. Ne t’inquiète pas, je te dis que ce n’était rien. Tu ne peux pas te mettre à hurler à chaque fois que tu vois un rat, sinon, tu n’as pas fini, il y en a des centaines et des milliers, par ici. »

Des rats aussi gros que des lapins… l’évocation de cette image la faisait encore frissonner aujourd’hui. À dater de ce jour, Marie cessa de descendre dans ce monde qui, tout à coup, pour elle, se révélait sinistre et terrifiant. Les monstres de son enfance étaient revenus, bien trop réels pour la jeune fille en devenir qu’elle était. Pour autant, elle ne reniait pas son père et ses compagnons, ces hommes que personne ne remarquait. Ces hommes, accompagnés souvent par les ouvriers de l’assainissement et de l’épuration, passaient leurs vies dans de sombres galeries à récurer les égouts pour dégager les déchets d’une société sans scrupules. Ces hommes grâce à qui les rues et les maisons étaient épargnées des maladies, des virus, des microbes, des animaux de toutes sortes. Ces hommes grâce à qui la vie dans une grande ville ne pourrait exister sans leur travail indispensable. Ces hommes, enfin, grâce à qui cette grande ville pouvait vivre dans un environnement propre et aseptisé, en oubliant la noirceur qui coulait là juste sous ses pieds, sous les chaussures bien cirées de ses passants.

Cette pénibilité avait un prix, et ce prix se révélait fort élevé. La fatigue de ce travail usant creusait, au fil des années, les traits des égoutiers. Parfois l’un d’entre eux tombait dans l’eau contaminée, cette eau noire, épaisse, qui s’apparentait à la mort. Il était arrivé à André de chuter dans ces eaux glaciales. Comme il avait bu la tasse, on avait craint pour ses jours tant les égouts charriaient de bactéries dangereuses pour la santé. Et la noirceur de ces eaux finissait par envahir non seulement les poumons de ces hommes, mais aussi leurs cerveaux. La terreur et l’angoisse emplissaient leurs vies et nombre d’entre eux tombaient malades ou souffraient de terribles dépressions pleines de cauchemars et de nuits sans sommeil.

Le temps passait lentement pour Marie. Elle rentra enfin au lycée où elle entama un nouveau pan de sa vie avec de nouveaux compagnons. Et, surtout, elle rencontra celle qui, trente années plus tard, serait encore là pour elle : sa professeure de français, Christine qui allait lui ouvrir les portes d’un nouveau monde, celui des Lettres, des mots, des grands écrivains, des philosophes. Le monde des Lumières, en somme. Cette professeure savait déceler en elle des dispositions qu’elle ne soupçonnait pas, des dispositions qui avaient trait à une jeune fille vive et intelligente alors qu’elle-même se pensait gauche et timide. D’ailleurs, plutôt introvertie, elle était le plus souvent saisie d’angoisse au moment de parler en classe ou de faire un exposé. Christine lui demandait de conjurer sa peur :

« Ce que tu écris est très bien. Mais, à l’oral, tu perds tous tes moyens, et ça, c’est vraiment dommage.

- Je n’y arrive pas et je n’y arriverai pas. Le regard des autres m’embarrasse. J’ai trop peur », se défendait-elle. Ce à quoi, désavouant ses paroles, Christine répondait par un simple revers de main.

Marie avait tellement l’habitude d’écouter les autres ou de les lire, qu’elle en finissait par s’oublier elle-même. « Les Autres », à ses yeux, étaient tellement plus intéressants qu’elle, plus intelligents, ils savaient si bien manier les mots, les idées, les concepts que, par comparaison, elle s’en trouvait diminuée. Et puis, si son père et ses amis lui avaient ouvert un monde, les portes, pour elle, ne s’étaient finalement qu’entrouvertes. Elle se méjugeait, ne s’estimant pas à la hauteur de leurs idéaux et ne partageant pas leurs forces pour se jeter dans des batailles aussi difficiles que celles qu’ils avaient menées. L’admiration presque inconditionnelle qu’elle leur portait lui avait, en quelque sorte, coupé les ailes.

Décidément, les mots ne voulaient pas sortir de sa bouche, ou alors ils sortaient de travers et elle s’en trouvait encore plus amoindrie. Christine ne perdait pas patience, elle avait confiance : « Tu ne peux pas rester dans l’ombre, tu as mille choses en toi qui ne demandent qu’à émerger. » Marie l’écoutait, ébahie d’entendre à son sujet des propos à peine concevables pour elle.

Au lycée, comme au temps de sa jeunesse, elle se réfugiait dans la lecture, et les livres suffisaient à son bonheur. Elle se plongeait avec délice dans Émile Zola, Paul Vaillant-Couturier, Louis Aragon, André Malraux, Jean-Paul Sartre, et, bien sûr, Victor Hugo. Avec ces auteurs, elle pensait avoir rencontré des compagnons de route pour la vie. Elle vivait avec eux, s’indignait à leurs côtés. Elle était forte avec eux, leur courage et leur ténacité l’inspiraient et l’enthousiasmaient. Mais ses habitudes de lectrice la coupaient de ses camarades et elle souffrait de son isolement. Elle en souffrait d’autant plus qu’elle aurait volontiers partagé ce tourbillon de pensées, de révoltes, de sentiments qui se bousculaient dans sa tête et dans son cœur.

Marie cependant mesurait la chance qu’elle avait de fréquenter ce lycée car ses parents ayant dû travailler très tôt pour aider leurs propres parents, ils n’avaient pas eu la possibilité, eux, de poursuivre des études. Dans les familles modestes où l’on manquait de tout, les études relevaient du domaine du rêve. Leur Brevet des écoles obtenu, ils avaient dû chercher un emploi car, au début des années 1950, les temps étaient rudes, la guerre terminée depuis peu ayant laissé, pour longtemps, des traces profondes.

Entre les livres et le lycée, elle commençait à s’éveiller aux autres, à s’ouvrir à eux, ce qui ne lui était pas arrivé jusqu’alors. Elle observait ses camarades de classe. Elle constatait avec envie que nombre d’entre eux s’exprimaient avec aisance et spontanéité. Elle aurait aimé les rejoindre, leur ressembler. Elle aurait aimé faire partie de ces groupes de jeunes gens qui s’engageaient et avançaient ensemble pour faire bouger les lignes. Même s’ils n’avaient pas vécu les événements de Mai 68, ces jeunes des années 1970 fourmillaient d’idéaux, d’idées neuves, de combats, de désirs de changement. Il restait beaucoup à faire et les combats ne manquaient pas durant ces premières années de la décennie : contraception, droit à l’avortement, occupation du Larzac, expérience autogestionnaire des montres Lip à Besançon, conditions de travail, refus de l’implantation nucléaire de Creys-Malville. Autant de sujets graves dont les jeunes s’emparaient avec toute l’énergie, toute la vitalité du bel âge. Marie voulait en être, elle voulait participer à ces mouvements.

Son père, qui assistait de temps en temps à des réunions de l’organisation Greenpeace, avait proposé à Marie, un soir, de l’accompagner pour une opération « collage d’affiches » – jour important s’il en fut pour elle, fière qu’elle était d’intégrer le monde des adultes, fière aussi de ce père qui se battait sans relâche pour un monde meilleur. Ce fut, de fait, une soirée mémorable où « le commando » placarda des affiches sur les murs du côté de la Porte d’Orléans. Cette affiche, d’un soleil jaune vif et qui refusait l’énergie nucléaire, a marqué ses premières années d’engagement associatif.

Coller des affiches en pleine nuit constitua, pour Marie, son premier acte de rébellion et elle le vécut dans la joie, dans l’échange et la solidarité. Sa jeunesse, elle avait alors quinze ans, faisait d’elle une militante audacieuse et sans peur. Elle placardait allègrement les murs des banques, c’était même devenu sa spécialité ! Elle savait s’y prendre : repérer une banque avec ses murs chromés – courants dans ces années là –, courir dans les rues avec son pot de colle et sa brosse, se cacher des passants, et hop, bondir avec sa belle affiche sous le bras ! Elle s’amusait beaucoup, elle vivait tout cela comme un « jeu ». Mais les militants plus âgés et plus expérimentés eurent vite fait de la mettre en garde et de lui expliquer qu’il y avait des limites à ne pas franchir : ces actions, pour ludiques qu’elles lui apparaissaient, avaient en réalité du sens, un contenu politique fort. Elle ne pouvait se laisser aller ainsi à des enthousiasmes qu’ils considéraient comme puérils ou outranciers. Même si militer ou prendre position présentait des risques, pouvait même s’avérer dangereux tant la société rejetait les esprits frondeurs, Marie appris énormément, progressa considérablement au cours de cette année passée aux côtés de formidables militants et sympathisants de l’environnement.

Le jour où ses parents décidèrent de l’emmener à sa première grande manifestation parisienne fut un autre événement important qui compta beaucoup pour elle. Derrière une bannière qui parlait d’égalité, de justice, de conditions de travail plus justes, défilaient des dizaines de milliers de personnes de Denfert-Rochereau à la Nation. Aux yeux de Marie, ses parents avaient l’air si différent, comme électrisés par cette foule qui scandait les mots si souvent prononcés à la maison, lors de leurs déjeuners du dimanche, qu’elle avait l’impression de les voir pour la première fois. Elle les découvrait sous un nouveau jour. Elle-même ressentait une immense émotion au sein de cette foule qui avançait d’un pas tranquille.

Mais la colère n’était pas loin, elle jaillissait par fulgurances. Ces colères si longtemps contenues explosaient parfois. Les ouvriers, au cours de ces années 1970, croyaient fermement à la lutte des classes. L’Internationale était alors entonnée avec ferveur. Un monde meilleur était encore possible, même si pour l’atteindre, il fallait en passer par la violence. Et les affrontements étaient rudes, les mots pleins de fureur et, souvent, les coups pleuvaient.

Marie, dans ces années-là, était impressionnée par la violence des manifestations et, longtemps, elle conserva la douleur de ce coup de matraque reçu à l’épaule lors d’une manifestation de lycéens contre la loi Debré. Elle réalisa que la révolte, la rébellion, loin d’être un jeu, représentaient des dangers bien réels et que la simple expression de ses opinions ou de son désaccord pouvait avoir de graves conséquences.

Trente ans plus tard, elle se souviendrait de ce coup de matraque, de cette douleur brûlante. Elle se souviendrait de la violence subie par la toute jeune fille en jupe bleue et en chaussettes beiges. Jamais elle ne l’oublierait.

« Baisse un peu ta musique, on ne s’entend plus », lui cria sa mère. Elle baissa un peu le son de son tourne-disque en faisant la moue. Parce que les Stones ne pouvaient s’écouter qu’à fond, et c’est à fond qu’elle les écoutait lorsqu’elle était seule à la maison.

Si les livres avaient une grande place dans sa vie, la musique aussi. Marie ne passait pas une journée sans écouter ses disques préférés : les Rolling Stones, les Doors, Pink Floyd, Neil Young, Janis Joplin, Bob Dylan… et la liste est loin d’être exhaustive. Pour elle, comme pour nombre de jeunes de sa génération, le rock américain des années 1960 et, surtout, celui des années 1970 équivalaient pratiquement au Saint Graal, à un espace de liberté, de rêve d’ailleurs. Ces groupes américains ainsi que les groupes anglais tels les Beatles ou Van Morrison, faisaient littéralement partie de leur vie. À l’adolescence, elle délaissa quelque peu les livres pour se plonger dans la musique et le cinéma américain. Son nouvel univers traversé de Coppola, Scorsese, De Palma, Altman, Kubrick lui fit désormais passer ses dimanches dans les cinémas du Quartier latin.

Du coup, avec la permission de ses parents de « sécher » de temps en temps les fameux déjeuners du dimanche, elle s’immergeait, avec son amie d’enfance Noëlle, dans les salles obscures. Taxi Driver, Vol au-dessus d’un nid de coucous, Easy Rider, Soleil vert, 2001 Odyssée de l’espace… furent autant de films qui, dans leurs vies de jeunes banlieusardes bien tranquilles, leur firent l’effet d’une bombe. Sans compter que, si Paris était proche de leur ville de Châtillon, traverser le périphérique et se diriger vers Odéon ou Saint-Michel, pour elles, c’était comme changer de pays !

Le gris des cités laissa peu à peu la place aux couleurs chamarrées dont se paraient les jeunes des Seventies – le mouvement hippie était passé par là. Tuniques, jupes longues, vestes en velours éclataient ainsi de couleurs : de violet, de rose, de rouge vif. Marie appréciait le vent de liberté qui soufflait sur le Quartier latin. Bientôt, sa garde-robe se modifia, le beige et le bleu de ses jupes de lycéenne virant au violet et au fuchsia, le tout dans une débauche de colliers orange et jaunes. Un samedi soir qu’elle débarquait chez ses parents vêtue d’une tunique indienne de couleur violette, sa mère, interloquée, s’écria : « Tu ne vas quand même pas te promener dans cet accoutrement ! On dirait un perroquet ! ». Son père, jusque-là silencieux, soupira en hochant la tête.

Des couleurs aussi pétantes étaient effectivement inimaginables dans le cadre de vie de son père : les noirs et gris sales de son travail si pénible avaient déteint, d’une certaine façon, sur son allure où les couleurs sombres ou neutres se disputaient avec le bleu de travail, encore d’usage chez les ouvriers, même à la maison. Pour les ouvriers, les vêtements étaient essentiellement fonctionnels et sobres. Aussi, ses parents furent gênés de voir leur fille toute vêtue de couleurs vives, elle devenait en quelque sorte quelqu’un d’autre, un peu comme ces jeunes à la télévision ou au cinéma – des êtres irréels qui n’appartenaient pas à leur univers ou que, de toute façon, ils ne croisaient pas à Châtillon.

Entre les ouvriers de banlieue et la jeunesse estudiantine du quartier Latin, existait un gouffre que les événements de Mai 68 n’avaient pas comblé. Il y eut bien des tentatives de rapprochement, des rencontres, des amorces de dialogue mais, au bout du compte, il n’y eut ni cause commune ni combat commun.

Son père argumentait : « Non, mais qu’est-ce que tu t’imagines ? Ces étudiants qui défilent dans les rues aujourd’hui, un jour ils seront au pouvoir. Ils seront nos futurs patrons, nos futurs contremaîtres ou les ingénieurs qui nous commanderont. » Marie, furieuse, éclatait : « Mais non, papa. Les jeunes, eux aussi veulent que les choses changent, ils veulent aussi un monde meilleur pour nous tous !

- Que tu crois, lui répondait son père. Mais bon, admettons : ils veulent peut-être un monde meilleur, mais pas pour tous… pour eux. Et nous, on n’est pas de leur monde. »

Leurs discussions s’enflammaient, chacun s’échauffait et campait sur ses positions. Elle comprenait son père et, même si elle refusait de l’admettre, dans son for intérieur, elle pressentait qu’il avait raison ou, en tout cas, qu’il n’avait pas tort – elle eut, bien plus tard, confirmation qu’il était dans le vrai.

Et, de fait, ils vivaient dans deux mondes séparés : les réalités des uns et des autres auront beau se frôler dans les rues de ce beau printemps, au fond, elles resteront toujours éloignées, sinon opposées. Marie avait en quelque sorte un pied dans chaque monde. Son père et sa mère, ainsi que toute sa famille, appartenaient au monde des ouvriers, et le revendiquaient crânement. Dans le sillage de ses parents, Marie était de ce monde qui travaillait dur. De ce monde qui se battait pour améliorer ses conditions de travail et vaincre les injustices. Ces genslà étaient sa famille.

Par la suite, elle regrettera longtemps ce sens du collectif et cette fraternité qui unissait ces ouvriers sans lesquels ils n’auraient pu traverser les moments les plus difficiles : les grèves qui n’en finissaient pas, les mises à pied, les mois sans salaires, les nuits à tenir les piquets de grèves. La solidarité, à cette époque, n’était vraiment pas un vain mot. Des années plus tard, elle aura souvent l’occasion de se demander : « Que reste-t-il de tout cela ? »

À dix-sept ans, Marie éprouva le besoin irrésistible de s’échapper. Elle eut le même besoin irrésistible de s’opposer. Elle le fit en empruntant des chemins qui l’éloignèrent de ses parents et, surtout, de leur monde qui, pour elle, respirait le passé. Comme elle rêvait de lumière, de grands espaces, à dixhuit ans, elle n’hésita pas, le baccalauréat en poche, à s’engager dans l’utopie communautaire.

La gare routière d’Aubenas, un jour de printemps. Elle n’avait jamais entendu parler de cette petite ville d’Ardèche avant d’y retrouver Marc, son petit ami de l’époque, et ses copains. Une vingtaine de kilomètres plus loin, elle atteignait, dans une vielle 4L toute cabossée, une grande ferme où depuis quelques mois vivaient une quinzaine de jeunes. Ensemble, ils partageaient l’entretien de la maison, de l’étable et des terres y attenant, nourrissaient les animaux – les moutons, la biquette, les poules, les canards, les lapins –, s’occupaient du grand potager et des arbres fruitiers qui leur fournissait le nécessaire dès les beaux jours. Un travail énorme, surtout pour des urbains qui, pour la plupart, n’y entendaient rien aux travaux de la ferme.

Cette vie en communauté plut immédiatement à Marie qui appréciait infiniment la petite chambre près de la grange qu’elle partageait avec Marc. Un lit, une table, pas d’eau, pas de toilettes. Mais Marc et Marie s’en moquaient. Ils étaient « chez eux », et le petit lit posé à même le sol où ils se serraient chaque soir pour se réchauffer fut le témoin de leur lune de miel.

Elle apprit à s’occuper des animaux. Les poules, les canards et les lapins devinrent ses compagnons, tout comme la biquette Blanchette à la barbichette blanche qui la suivait partout où elle allait. Tous les matins, à son réveil, Blanchette était là. Elle attendait. Marie en était toute attendrie.

Les jeunes de la ferme se réunissaient le soir dans l’immense salle-à-manger pour dîner et discuter de leur journée, sans qu’il y ait de responsables à proprement parler. Un garçon dont les parents étaient agriculteurs dans le nord de l’Ardèche les conseillait néanmoins et leur enseignait les rudiments de ce travail qu’ils découvraient depuis peu. Chacun prenait son rôle au sérieux. Ils effectuaient leur travail dans l’enthousiasme, les multiples tâches également se répartissant entre tous. Ils construisaient leur monde, ils refaisaient le monde… non plus en paroles mais en actes. Vivre dans cette communauté convenait parfaitement à Marie, elle retrouvait dans cette nouvelle atmosphère des valeurs qui l’avaient accompagnée durant son enfance et son adolescence : le travail bien fait, le partage, le sens du collectif et le respect de l’autre. Car, s’ils vivaient en communauté, ils n’en conservaient pas moins, tous, leur intimité. Beaucoup de couples vivaient là et la vie privée de chacun était respectée.

De ces six mois enchantés, du travail effectué dans la bonne humeur, des soirées partagées autour d’une bonne bouteille ou d’un joint, de leurs rêves, de leurs échanges passionnés et enthousiastes, de leurs espoirs dans l’avenir… Marie en conservera toujours un souvenir lumineux.

Tous se rejoignaient aussi sur le rejet de la société individualiste ou celui de la consommation frénétique. L’idée de propriété les révoltait. Pour eux, la transformation de leurs vies passait d’abord par une transformation individuelle. Les garçons s’étaient laissé pousser la barbe et les cheveux, les filles, loin des diktats des magazines et autres publicités débilitantes pour jeunes femmes qu’elles étaient devenues, ne se maquillaient plus, oubliaient les parfums, ne portaient plus de bijoux sinon quelques colliers qu’elles fabriquaient elles-mêmes. Un rien leur suffisait. Ils étaient jeunes, ils étaient libres. Le monde extérieur et ses cahots les touchaient bien peu. Les utopies de leurs vingt ans fleurissaient comme les roses sauvages qui entouraient leur vieille bâtisse. À eux quinze, ils pensaient réussir ce que leurs aînés avaient eu tant de mal à construire.

Mais l’été et la belle saison ne durèrent qu’un temps. La bonne humeur du groupe se mit à faiblir lorsque vinrent les pluies et le brouillard : les travaux de la ferme devenaient de plus en plus pénibles, il fallait se lever tôt dans la nuit du petit matin pour nourrir les animaux. Ce qui, aux beaux jours, passait aisément ne passait plus en ce triste mois de novembre. Certains traînaient au lit, fumaient de l’herbe dès le matin, se levaient à midi. Les mêmes commençaient à rechigner à la tâche alors que les travaux de la ferme exigeaient de la rigueur : les animaux devaient être nourris, les pommes de terre arrachées, les derniers fruits ramassés avant qu’ils ne pourrissent. Bientôt, seuls, quelques-uns affrontèrent ces tâches. Là aussi, toujours les mêmes : Marc et Marie, Jacques, Olivier et François. Leurs amis, en revanche, se laissaient vivre sans participer, quotidiennement, à l’impérieux travail de la ferme. Des disputes éclatèrent. Comme éclatait le groupe dont les membres s’isolaient de plus en plus. Chacun dans sa chambre. Leur belle entente prit l’eau et cette belle équipe, lorsque la neige recouvrit les hauts-plateaux à l’arrivée de l’hiver, se disloqua définitivement.

Ce fut le moment où Sébastien, à l’étrange beauté avec ses longs cheveux bruns et ses habits trop légers pour les froidures ardéchoises, débarqua dans le groupe. Il venait de passer une année dans le Nord de l’Inde et à Katmandou et savait raconter à merveille des histoires captivantes de balades himalayennes, de rencontres extraordinaires, de nuits à gratter la guitare sous les étoiles et à prendre des substances hallucinogènes qui faisaient passer les petits joints en usage à la ferme pour de douces sucreries enfantines.

Plusieurs, parmi eux, prirent l’habitude de s’absenter. Avec Sébastien, ils partaient dans la vieille 4L sur la route d’Aubenas. À leur retour, le soir, leur démarche nonchalante et leurs visages visiblement embrumés ne laissaient aucun doute sur la nature de leur balade. Naturellement, la bonne volonté de ceux qui restaient à la ferme était mise à rude épreuve et s’émoussait chaque jour un peu plus car ils effectuaient tous les travaux à leur place. Le charme des mois d’été se perdait de plus en plus et l’harmonie parfaite des premiers temps n’était plus qu’un souvenir. La scission du groupe provoqua, chez Marie, une énorme tristesse et beaucoup de déception.

Elle s’interrogeait : si les drogues dures n’avaient pas fait leur apparition dans leur petite communauté, aurait-elle perduré ? Aurait-elle passé le cap difficile de l’hiver rigoureux des plateaux ardéchois ? Y avait-il une chance que les jeunes de la ferme aient pu retrouver l’élan et la joie qui les animaient au début du printemps ?

Marie n’aura jamais la réponse à ses questions car, au début de l’année suivante, la mort dans l’âme, elle regagna la capitale avec Marc. En quittant cet endroit où elle avait été si heureuse, où elle avait cru avoir trouvé une deuxième famille avec qui elle aurait pu vivre et partager ses valeurs et son désir de collectif, Marie était en larmes. Quel gâchis !

Elle s’en retourna chez ses parents et leur sut gré de s’abstenir de tout commentaire à propos de son aventure. Car elle savait pertinemment qu’ils n’avaient jamais compris qu’elle laisse tomber ses études pour aller vivre dans une ferme et nourrir des poules et des lapins. Ils ne pouvaient concevoir qu’elle ne saisisse pas la chance qu’elle avait de pouvoir étudier.

En toute logique, la langue anglaise étant, pour elle, associée à l’ailleurs dont elle rêvait tant, à ses héros de salles obscures, au rock américain qu’elle écoutait en boucle, elle décida d’intégrer la faculté de Lettres modernes à la Sorbonne afin de préparer une licence d’anglais. Elle aimait les paroles, les sons qui émanaient de cette langue. Ne passait-elle pas de longues heures à déchiffrer les paroles de ses groupes préférés, à les apprendre par cœur, à les réciter dans sa chambre ? Ces paroles, ces sons lui donnaient envie de se lever et de partir elle aussi sur les routes, ils évoquaient les grands espaces, les routes sans limite qui traversaient les déserts rouges ou les bayous verdoyants. Même si elle appréciait la vie à la maison, ses vingt ans réclamaient plus de lumière, plus de liberté.

Ses parents, eux, travaillaient toujours beaucoup et elle mesurait leur fatigue plus lourde chaque jour, une fatigue qui était probablement en rapport avec de l’usure – l’usure du temps, du quotidien, de l’âge, qui ne pouvait être compensée par la réalité des années 1980 qui était loin d’être celle qu’ils avaient espérée. L’espoir d’un monde meilleur qui avait bercé leur jeunesse et leurs idéaux de justice sociale, de partage, d’égalité les avaient en effet peu à peu quittés.

Cependant, une explosion d’allégresse et d’exultation éclaira le printemps de l’année 1981. Car ce fut une bien belle journée que celle du 10 mai 1981. La famille s’était retrouvée, avant vingt

heures, autour de la table ronde de la salle-à-manger. Dans un suspense intenable, Marie avait vu apparaître lentement un crâne dégarni à l’écran. L’espace d’une seconde, elle retint sa respiration : s’agissait-il de celui de Giscard d’Estaing ? Et puis, peu à peu s’était dessiné le visage de François Mitterrand. Il remplissait tout l’écran. Incrédule, la famille entendit alors : « François Mitterrand, Président de la République française ! » Soudain, quel choc, quel bonheur ! Des larmes coulèrent pour ce jour tant espéré… Très vite, ils virent, dans tous les alentours, des lumières s’allumer, des fenêtres s’ouvrir en grand avec des gens qui faisaient de grands signes. La joie et la ferveur du peuple de gauche se manifestèrent, à Chatillon, dans un grand vacarme de casseroles. Et aux casseroles, se mêlèrent les cris, les chants et les rires. La clameur enfla dans la ville. Le père de Marie était descendu dans le petit jardin qui entourait leur immeuble et, avec son sécateur, avait coupé trois roses rouges. En les embrassant, sa mère et elle, il les leur avait offertes en proposant : « On prend la voiture et on y va ! J’attends ce jour depuis trop longtemps ! » Comme des milliers d’autres Parisiens, ils se rendirent place de la

Bastille. Et là, comme dans tout Paris, la foule, dense, baignait dans une immense ferveur, sourires aux lèvres, les yeux embués. Les gens se regardaient en riant, se parlaient, se congratulaient, chantaient L’Internationale, le poing levé. Marie dansa avec son père sur une chanson du groupe Téléphone Ça c’est vraiment toi, hurlait le chanteur Jean-Louis Aubert… et tous répétaient avec lui ces mots car oui… ça c’était vraiment eux ! Marie savait qu’elle ne revivrait sûrement jamais une si merveilleuse soirée, qu’elle n’éprouverait certainement plus jamais une telle émotion politique. Mais, au moins, elle avait vécu ces moments là – moments où l’on redevient enfant, où l’on croit en ses rêves, où l’on s’imagine des lendemains qui chantent.

Même si, plus tard, le gouvernement l’a déçu, le peuple de gauche reste à jamais redevable envers François Mitterrand. Grâce à lui, à son élection, ce peuple a connu des jours merveilleux, des jours de joie et de liesse. Durant ces quelques jours et quelques semaines, il y a cru. Le visage des anciens s’illuminait, ces anciens qui voyaient enfin arriver au pouvoir leurs aspirations, l’aboutissement de leurs luttes et de leurs combats. Après plus de quarante ans d’absence, la gauche était enfin de retour, alors que beaucoup n’y croyaient plus, tant ces décennies avaient été longues et difficiles. Alors, l’espace d’une année, la gauche fut heureuse, mais la réalité n’avait que faire de ses espérances. Il fallut redescendre du nuage.

Les années qui suivirent entamèrent le moral de beaucoup. Marie constatait la déception de ses parents et de leurs amis, une vraie déception et, pour certains, une souffrance. Quelque chose s’était cassée. Si les luttes continuaient, si les combats reprenaient, au fond de chacun, il y avait de la rancune, de la colère. Il y avait même une pointe de désespoir. L’année 1983, restée dans les mémoires comme celle du « tournant de la rigueur », porta un coup d’arrêt à l’euphorie des premières années de la gouvernance socialiste. La réalité politique et économique avait repris ses droits. Les rêveurs pouvaient aller se recoucher. Même à la maison, l’humeur s’assombrissait… La vie, avec son lot de mauvaises nouvelles… Le quotidien, en somme, reprenait.

L’année 1983 fut aussi celle du départ de Marie, de sa fuite. Elle s’ennuyait ferme à l’Université, elle s’y sentait à l’étroit. À vingt-trois ans, elle désirait prendre son envol, elle voulait aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte ou plus douce. Elle quitta la faculté sans regret et décida de travailler pour réunir l’argent nécessaire à ses projets.

Chapitre II

If you’re going to San Francisco, be sure to wear some flowers in your hair, if you’re going to San Francisco, summertime will be a love-in there…, lui chantait, à elle Marie, Scott McKenzie, chaque soir alors qu’elle était allongée sur son lit. Elle avait tellement écouté ce 45 tours que, maintenant, il grésillait. C’est avec cette musique en tête qu’elle annonça à ses parents son désir de quitter l’Université et de travailler pour partir voyager. Son père s’énerva : « Tu ne vas pas recommencer avec tes conneries ! Ça ne t’a pas suffi comme ça ta communauté en Ardèche ? Quand est-ce que tu vas enfin grandir ?

- Mais, papa, j’ai tout le temps pour devenir une adulte. Et puis adulte, pourquoi faire ? Vivre dans un monde de fous où l’argent a plus d’importance que les idées, où le travail n’est plus une valeur reconnue, où les plus pauvres sont laissés sur le bas-côté ? Je n’en veux pas de ce monde-là. Et tu le sais très bien…

- Et tu crois que c’est en Amérique que tu vas le réaliser ton rêve ? Un pays assez fou pour élire un cow-boy à la présidence. Tu crois vraiment que c’est mieux là-bas ? Ne compte surtout pas sur nous, on ne te donnera jamais un centime pour partir dans ce pays de dingues ! »