De la part du vengeur occulte - Alain Bagnoud - E-Book

De la part du vengeur occulte E-Book

Alain Bagnoud

0,0

Beschreibung

Alexandre est le prête-plume d’un homme politique genevois. Celui-ci reçoit des photos envoyées par un mystérieux «vengeur occulte» qui semble le suivre. Il charge Alexandre d’en retrouver l’expéditeur. L’enquête conduira ce dernier dans les milieux de l’art contemporain, des affaires et de la politique. Il sera mêlé à deux assassinats et découvrira finalement quelques petites choses sur le monde – et sur lui-même.

  • De la part du vengeur occulte a gagné le Prix du Polar romand en 2022.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Alain Bagnoud est né en 1959 à Chermignon, en Valais. Il est l’auteur d’une quinzaine de livres, romans, essais, autofictions et textes poétiques. De la part du vengeur occulte est son premier polar.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 241

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



DE LA PART DU VENGEUR OCCULTE

DE LA PART DU VENGEUR OCCULTE

Alain Bagnoud

polar

Du même auteur :

Romans

L’Amant de la déesse Lune,l’Aire, 2022

La Vie suprême,l’Aire, 2020 (Prix Édouard Rod 2020)

Rebelle,l’Aire, 2017

Le Lynx,l’Aire, 2014

Commérages autour d’une passion, l’Aire, 1993

L’Œil du crapaud,l’Aire, 1991

Les Épanchements indélicats,l’Aire, 1989 (avec Jean Winiger)

Autofictions

Le Blues des vocations éphémères,l’Aire, 2010

Le Jour du dragon,l’Aire, 2008

La Leçon de choses en un jour,l’Aire, 2006

Textes brefs

Passer,Le Miel de l’Ours, 2014

Transports,l’Aire, 2011

Biographie

Comme un bois flotté dans une baie venteuse,d’autre part, 2014

Essais

L’Affaire Giroud et le Valais,l’Aire, 2015

Saint Farinet,l’Aire, 2005

Faut-il coucher avec celle qui vous annonce la mort de son compagnon ?

Delphine est arrivée chez Alexandre un dimanche. Elle sortait des locaux de la police, boulevard Carl-Vogt, où on l’avait interrogée pendant sept heures. Désemparée, perdue, qu’est-ce qu’elle fait ? Elle va chez Alexandre.

Choix bizarre. Alors que sa maman l’aurait appelée mon bébé, l’aurait cajolée, câlinée, se serait installée à son chevet avec de la verveine odorante ou du rooibos en lui caressant la tête.

Elle adorait ça, la maman : consoler sa fille qui avait la gueule de bois, ou qu’un salaud avait larguée, ou qui avait déconné dans une soirée après qu’un type lui avait offert une ligne de coke. Delphine était du genre ingénu. Ça lui donnait toutes sortes de libertés. Elle ne se sentait jamais responsable de rien, regardait le monde avec de grands yeux étonnés. C’était bien pratique.

En apercevant sa jeune silhouette blonde dans le couloir, Alexandre a immédiatement eu un coup au cœur. Activation en lui de deux zones : celle des sentiments et celle du sexe, chacune irradiant l’autre.

Sa réaction lui apprenait qu’il en était toujours un peu amoureux. Il s’est rappelé leur dernière rencontre. Tous deux s’étaient expliqués sur leur rupture, avaient dressé un bilan et à la fin, Delphine lui avait fait une pipe.

Par avance, en y pensant, des plaisirs rapides déflagraient dans sa tête comme des pétards chinois. Admettons qu’elle vienne pour renouer, ça risque d’être aussi chaud que tous les lupanars de Babylone, s’est-il dit, plein d’espoir et de concupiscence.

Puis en voyant sa tête, il a compris qu’elle était mal et a soupçonné une dispute avec son nouveau mec. Elle voulait quoi ? Des conseils ? Qu’il la raccommode avec Marco ? Il a trouvé gonflé qu’elle l’ait choisi comme confident, après tout ce qui s’était passé. Leur relation était un épisode dans la vie d’Alexandre qu’il avait cru fini, terminé.

Pas si terminé, quand on pense à sa réaction en la voyant à sa porte.

– Alexandre, dit Delphine.

– Delphine.

– Alexandre ! répète Delphine un peu pathétique.

Elle le regarde de ses beaux yeux bleus candides. Des souvenirs remontent, il s’énerve d’avoir été choisi comme consolateur :

– D’accord, tu te souviens de mon prénom... Est-ce qu’on peut dire que tu as une bonne mémoire ? Ça fait quoi ? Quelques semaines qu’on ne s’est plus vus ? Moi aussi, je me souviens. Tu t’appelles Delphine. Et comment va Marco ?

Ça la décide. La nouvelle éclate. Une courte phrase. Il est mort, dit-elle, d’une façon assez neutre, mais en ployant comme si on l’avait chargée d’un sac à dos plein de pierres. Douché tout d’un coup, Alexandre la fait entrer au salon. Delphine se laisse aller sur le divan violet et sanglote.

– C’est terrible, terrible...

Elle se penche, les coudes sur les genoux, le visage dans ses jolies mains où il y a toujours une ou deux bagues fantaisie qu’il lui a offertes. Oscillant entre le choc et l’incrédulité, Alexandre se sent curieusement vide. Comme si rien de ce qui se passait dans la pièce depuis qu’elle est entrée ne le concernait.

Elle le regarde comme si elle voulait qu’il la prenne dans ses bras. Alexandre en face plonge jusqu’à sa petite culotte. Pas question de la câliner, pense-t-il. Il craint une réaction physique spontanée. Delphine comprend qu’il ne bougera pas et ses larmes coulent plus fort. Il demande des détails. Delphine y va :

– J’ai dormi chez ma mère. Elle veut que je retourne tous les week-ends à la maison.

Et de se remettre en larmes.

– La petite Delphine et sa maman, dit Alexandre, souriant à un souvenir.

– Quelle égoïste ! C’est sa faute, sa faute !

– C’est une bonne cuisinière… Son rôti de veau aux morilles…

– Comme je lui en veux ! Si j’étais restée avec Marco, il serait encore vivant...

Alexandre ne se fait pas de souci. Dans une heure, la fille à maman sera de retour à la maison, en train de se faire cajoler comme un poupon chéri. Ça va être un grand moment, une aubaine de consolation, un feu d’artifice.

– Et alors ? Marco ?

– Il devait venir manger avec nous à midi.

– Comme moi, avant ?

– Oui, répond Delphine sans penser à mal.

– Ses tendrons de porc au madère... dit Alexandre qui n’arrive toujours pas à maîtriser son esprit. Et les desserts. Les îles flottantes…

– On avait décidé que j’irais le prendre en voiture. Quand je suis entrée dans l’appartement...

– Tu avais la clé ?

Delphine s’offusque :

– J’habitais là...

D’accord, pense Alexandre, même pas amer, ils m’ont bien eu.

– ... Il n’y avait aucun bruit, pas de fond musical alors que Marco aimait beaucoup la musique romantique, Beethoven, Schubert...

Et puis quoi encore ? Les grands succès d’André Rieux ? Il avait plus de goût avant, pense Alexandre. Delphine recommence à pleurer.

– ... Alors, j’ai regardé dans la cuisine… Tout était rangé, impeccable. Tu sais comme il aimait que les choses soient à leur place. Même s’il accumulait. Ses objets partout...

On n’y arrivera jamais, pense Alexandre.

– ... puis dans la chambre...

Marco était sur le lit. Nu, les mains attachées derrière le dos par des menottes ornées de peluche rose, avec un collier de chien à brillants autour du cou dont la laisse était attachée à la commode, des bottes de motard aux pieds.

La mort avait été causée par asphyxie. On ne remarquait aucune trace d’effraction. La porte avait été claquée en partant. Rien n’avait été dérangé dans le bric-à-brac du marché aux puces et des œuvres d’art, cet entassement travaillé dont chaque détail était réfléchi, bohème ultra-organisée qui donnait un triple message : fantaisie, goût et aisance.

Ainsi, le drame de Delphine était double. Non seulement son mec était mort, mais en plus, les flics se trompaient, explique-t-elle. Marco ne trempait pas du tout dans le sadomasochisme. C’est impossible qu’il ait fait venir quelqu’un pour ça chez eux, dans leur nid d’amour douillet pendant qu’elle n’était pas là, profitant de son absence. Elle n’y croyait pas une seconde. Il était amoureux, s’intéressait désormais seulement à sa chérie. Combien de fois le lui avait-il susurré. Il était comblé, ses désirs complètement satisfaits, sans envie d’autre chose, avait enfin trouvé le grand amour dont il avait toujours rêvé.

Peut-être avait-il vraiment cru à toute cette guimauve, réfléchissait Alexandre en la regardant mettre sa jolie tête entre les mains. Il avait son propre exemple pour savoir comment les hommes sont complexes. Ou très simples si on possède beaucoup d’appétit, comme Marco en avait. On aurait pu croire que le cuir, la soumission et la domination étaient loin de ses fantasmes. Mais chacun révèle ses facettes à qui il le veut.

Alexandre va se préparer une infusion de tilleul. Il a envie d’un petit joint, avec du marocain jaune qu’il voulait justement tester ce soir. Mais elle lui demanderait de tirer dessus. Le moyen de refuser ? Ensuite, dans son état, il y a risque d’effondrement. Elle ne pourra plus bouger, voudra dormir dans leur ancien lit. C’est trop de dangers…

Quand il revient avec la théière, elle est toujours en train de ruminer. Les flics, explique-t-elle, sont sûrs qu’il y a eu un accident lors d’un jeu sexuel. Le partenaire a serré le cou de Marco, c’est un rituel érotique. Celui-ci perd le contrôle, se sent complètement livré, croit qu’il va mourir, suffoque et bande. En général l’autre arrête au bon moment, ils sont contents tous les deux.

Là, c’était peut-être un bleu qui se faisait la main, et qui l’a eu lourde. Du coup, la police va investiguer dans les milieux SM, rameuter ses indics, trouver le coupable qui aura quelques mois de taule pour bien s’entraîner à la soumission, à la domination, aux gifles et aux sodomies de ses codétenus, il va sortir de là très aguerri…

Mais les keufs se trompent ! affirme Delphine, soudain revendicatrice. Quelqu’un a tué Marco et maquillé le crime. Ce n’est pas possible autrement !

– D’accord, dit Alexandre. Qui ?

– Un ancien amant trahi...

Elle le fixe. Il se sent flatté. Elle n’a pas emporté une trop mauvaise opinion de lui. Puis elle se rend compte de ce qu’elle a dit, s’entoure de ses bras comme pour se protéger. Son regard devient craintif :

– Tu avais des raisons, Alexandre. Tu l’as agressé !

– Arrête ! Je lui ai à peine donné quelques gifles.

– La violence ne résout rien ! Jamais !

Alexandre glousse en entendant ce slogan d’évangéliste, hésite à répondre que ces baffes lui ont beaucoup plu. Mais elle est partie sur autre chose :

– Quand je pense que vous vous êtes battus pour moi…

Elle semble avoir oublié complètement la situation. Un sourire rêveur arrive sur ses lèvres de princesse, pour qui deux chevaliers se sont défiés en duel sur leurs beaux destriers. Il réfléchit vite.

– Tu l’as dit à la police ? Tu as parlé de cet accrochage ?

– Bien sûr ! Quand je l’ai vu, couvert de sang après votre bagarre ! Je n’aurais jamais cru ça de toi, Alexandre !

– Allez, n’exagère pas. Il saignait un peu du nez, c’est tout. En tout cas, je ne l’ai pas tué.

– Alors, dit-elle, c’est Brigitte-Anne. Elle était furieuse contre lui.

Alexandre éclate de rire. Delphine le regarde avec des yeux de chien battu :

– Est-ce que je peux rester ici ?

Surtout pas. La situation lui paraît violemment chargée d’émotions, encore plus que lorsqu’elle est arrivée. Son esprit, fragilisé par la nouvelle, a renoué avec le passé. Delphine dont il a été amoureux, Marco qui a été son ami…

Ça risque de mener trop loin, si elle reste. Le sexe est exactement le contraire de la mort, un couple aux tensions attirantes. Si Alexandre se rapproche, la serre dans ses bras, ça peut réveiller les bas-ventres. Et aimable comme il est, il n’arriverait pas à rompre le lendemain, il se connaît. Le risque qu’ils se découvrent recollés est grand, avec le fantôme de Marco mort entre eux. La situation serait impossible à vivre.

Du coup, elle rentre chez maman qui sait déjà tout. Les inspecteurs l’ont sollicitée pour qu’elle confirme l’alibi de sa fille. Elles ont regardé le Concours Eurovision de la chanson jusqu’à plus de minuit.

C’est leur passion, les concours de voix, les éliminatoires, comme c’est injuste, ce sont toujours les meilleurs qui sont sortis, ceux qui votent n’ont pas de goût, ils choisissent les cloches. Elles se sont senties artistiquement supérieures et merveilleusement luxueuses dans cet univers kitsch, avec le strass, les lumières, les danseurs, tous beaux et sensuels. Et elles aussi, spectatrices prises dans le tourbillon. Ensuite, maman a apporté un verre de lait tiède dans la chambre de Delphine. Le matin, elle s’est réveillée tôt et est allée voir dormir son petit trésor de vingt-quatre ans…

La matinée suivante, Alexandre est convoqué au poste. Il s’y attendait. Un policier en civil lui pose quelques questions un peu ennuyées. Il reconnaît qu’une bagarre a eu lieu. C’est du passé, ils ne se sont pas revus avec Marco depuis. En plus, il a passé le samedi à se pinter avec un ancien collègue journaliste, ils ont fait les bistrots, on peut trouver des témoins. Puis on le laisse tranquille.

La presse livre des détails sur le drame, décrit l’« attirail érotique », met en garde contre l’étranglement, au risque de créer des vocations. Pour s’informer mieux, Alexandre interroge Jean-Philippe Meilat, qui le rembarre :

– Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Ce sournois a trahi ma femme et a essayé en sous-main de détruire sa galerie. Je n’ai pas une seconde de regret à lui consacrer. Vous avez préparé la suite ?

– Oui, dit Alex qui pose une question ouverte. Il n’en faut pas plus, de toute façon. Meilat aime bien développer.

Après quelque temps, on autorise Delphine à aller récupérer ses affaires dans l’appartement du mort. L’épreuve lui paraît rude. Elle appelle Alexandre, le supplie de l’accompagner. Il accepte, par gentillesse et par curiosité.

Elle refuse d’entrer dans la chambre et il doit extraire ce qu’elle lui signale de loin. Puis elle l’expédie dans la cave. Celle-ci contient des quantités d’objets, des œuvres que Marco n’aimait plus ou qui n’avaient pas de valeur, des objets qu’il avait chinés.

Alexandre examine, s’attarde. Bientôt, il trouve ce qu’il cherchait. Il sait à ce moment-là que Delphine a raison.

Ce n’est pas un accident. Marco a bien été assassiné. Et Alexandre sait désormais par qui.

Peut-on kidnapper les riches oligarques dans les galeries ?

Quelques mois plus tôt.

Alexandre porte un beau veston gris sous sa parka sombre, Delphine une veste matelassée mauve, voyante mais mode. Il apprécie, ça marque leur différence d’âge. Quel intérêt y aurait-il à sortir avec une fille de dix ans plus jeune si personne ne s’apercevait que c’est un trophée ? Cette décennie d’écart veut dire que la demoiselle est avec vous malgré les rides d’expression, parce que vous avez quelque chose d’exceptionnel. Même si ça ne se voit pas. Et même si vous-même ne savez pas exactement ce que c’est.

Les grands tableaux colorés aux murs sont d’un artiste allemand qui s’est enrôlé dans le retour à la peinture. Le mouvement est cyclique. On se retrouve de nouveau là, en ce moment. Puis on déclarera ça ringard, et ce sera le tour du conceptuel, de l’hyperréalisme ou d’autre chose…

Les toiles sont pas mal du tout. Au centre de coulées vives se dessinent des petites images schématisées, sortes d’icônes historiques. Les Twin Towers en train de s’effondrer. Poutine. Le slogan de Trump, « Make America Great Again ». Un portrait de Bachar el-Assad...

La galerie Antéros appartient à la femme de Jean-Philippe Meilat. C’est une blonde élégante dans la cinquantaine, au geste déroulé, au physique entretenu. Un chevalier servant voltige autour d’elle, costume à la mode et T-shirt au col en v. C’est Marco. Alexandre l’a fréquenté il y a une dizaine d’années. Ils étaient intimes, puis se sont perdus de vue.

Delphine regarde les toiles en parlant de ses problèmes. C’est une prof de lettres débutante. Elle a envie de bien faire, mais tout le monde bavarde dans sa classe. Angut lui a éclaté de rire en pleine figure quand elle lui a demandé si elle avait terminé son exercice. Bechir et Tiago se balançaient des gommes d’un côté de la classe à l’autre. Les petites nanas sont toujours retournées, ragotant, se maquillant, consultant leur téléphone portable. Et quand elle leur fait une remarque, elles disent On n’est pas les seules, personne ne bosse, les autres font plus de bruit que nous. En même temps, une boule en papier frappe son dos, tout le monde rigole...

Qu’est-ce que je peux faire ? demande-t-elle, très mignonne dans ses jeans noirs qui la moulent. Elle a de longues jambes. Changer de métier, dit Alexandre compatissant. Oui mais qu’est-ce que je peux faire d’autre ?

Ses grands yeux sont confiants, elle voudrait vraiment qu’il l’aide. Alexandre ressent une bouffée de tendresse. Mais il n’a pas assez d’argent pour l’entretenir. D’ailleurs il est contre. Question de principe. L’égalité, la fin du système patriarcal… En fait, c’est surtout qu’il n’a pas assez d’argent.

Installé devant le buffet bien garni, il se met à attaquer sérieusement les vins tout en observant les visiteurs. Marco est resté longiligne, beau et narcissique. Il bouge son corps avec volupté. S’est déplumé depuis l’époque, sa frange brune est moins fournie. Il seconde madame Meilat, Brigitte, enfin Brigitte-Anne d’après le carton. Brigitte-Anne Meilat vous invite...

Alexandre voit que son ancien ami l’a aussi repéré et qu’il le lorgne, qu’il s’attarde sur la blonde Delphine serrée dans sa blouse pastel, la mignonne jeune Delphine qui fait la fierté de son compagnon.

Le peintre, lui, parle avec de possibles acheteuses. Il est viril et un poil arrogant, le genre : je viens de Berlin, qu’est-ce que je fous ici ? Veste en cuir, tatouages et anneaux. Homosexuel, probablement.

La plupart des clientes ressemblent à Brigitte-Anne avec leur blondeur, leur silhouette façonnée, leurs fringues de couturiers. Elles font beaucoup d’efforts pour rester la bimbo de leur riche mari encore pendant quelque temps. Empêcher les petites salopes de les détrôner, c’est une lutte pathétique et constante.

Quelques femmes jeunes portent des teintes sombres, les cheveux châtains ou noirs, parfois courts, des tailleurs sobres. Marques d’indépendance. Elles sont lookées mode, mais pas avec les accessoires de la séduction. Plutôt ceux du pouvoir.

Les messieurs sont des maris fortunés, des intellectuels mûrissants, des cadres. Quelques bohèmes liés aux Beaux-Arts occupent un angle. Ils se penchent en chuchotant. On ne comprend pas ce qu’ils disent mais leur position et leur air ne trompe pas : ils rabaissent les toiles par envie de les remplacer avec leurs œuvres. Mais quand la galeriste s’approche, rapide changement d’attitude ! Des sourires ravis, un air d’émerveillement : « Quelle superbe exposition ! » Ils ne sont pas encore aguerris. Dans quelques années, ils sauront tout discréditer en gardant un air olympien.

Marco pousse enfin une reconnaissance vers le buffet, se retrouve à côté d’Alexandre. Exprès, pense celui-ci. Son ancien ami lui sourit :

– Jolie exposition, n’est-ce pas ? Quelle surprise de te voir ! Ça m’enchante, après toutes ces années…

Alexandre a choisi son attitude. Une froideur un peu cinglante. Il désigne Brigitte-Anne de son verre.

− Je travaille avec son mari. Et toi ? Tu es le gigolo de service ? Tu as grandi comme un sapin, je vois.

Marco redresse la tête.

– Pas toi, Alexandre ! Il me semble au contraire que tu es descendu. On ne voit plus du tout ton nom dans la presse. Et ça m’étonnerait que Jean-Philippe Meilat t’ait pris dans sa boîte. Il ne choisit que des gens compétents.

– J’écris son livre.

– Ah, d’accord… Le nègre du patron ! Tu es devenu ghost writer ? Et le grand roman que je n’ai pas vu paraître ?

– Je fais d’abord croître mon expérience de la pâte humaine…

Marco prend un petit four, le croque. Est-ce que je vais continuer l’escarmouche ? se demande Alexandre, plus touché quand même par les flèches reçues qu’il le montre. Mais il n’en a pas envie. La sympathie qu’il éprouvait pour Marco est revenue avec les souvenirs, même s’ils sont teintés de rancune. L’autre sourit, une manière sans doute de proposer la paix :

– Mais tu me bats, en ce qui concerne l’accompagnement... Une nouvelle conquête de tes beaux yeux verts, j’imagine.

Il montre Delphine qui regarde un tableau plus loin, silhouette parfaite, petites bottines sexy :

– Elle me plaît beaucoup.

– Ah oui ?

– Et si on reprenait à trois. Tu te souviens ?

Marco le dit comme une plaisanterie. Pour rappeler leur ancienne relation plutôt que pour évoquer méchamment des souvenirs désagréables. Sans doute veut-il savoir si son ancien ami lui en veut encore. Alexandre se tourne vers les tableaux.

– Ce genre de choses, dit-il en désignant les grosses taches de peinture encadrées sur les murs, tu les aurais trouvés complètement ringardes, à l’époque !

Marco rit, innocent, dents très blanches :

– Tu es devenu sage ? Monogame, tout ça ? Ennuyeux ?

– J’ai toujours été ennuyeux. Ce qui est neuf, c’est que je me rappelle ce qui est arrivé avec Ingrid, il y a dix ans.

– Mais c’était ton idée. Le concept du 2 + 1…

– J’étais en couple avec elle, elle avait envie de certaines expériences, j’étais curieux aussi. Et je suis tombé, comment dire… Oui : sous ton charme. Mais tu n’étais pas censé partir avec elle.

– Ça s’est fait comme ça, on n’a pas choisi…

Alexandre veut clore cette histoire :

– De toute façon, Delphine est différente. On peut la voir comme une sorte de concept : la nouvelle génération. Elle aspire à quelque chose comme, je ne sais pas, stabilité, conjugalité.

En réalité, c’est lui qui aspire à ça. Il a trente-cinq ans. S’il gagnait plus, c’est sûr, il bafouerait tous ses principes et lui proposerait d’habiter avec lui. Mais dans son petit deux pièces-cuisine, ils s’engueuleraient après une semaine. Marco compatit :

– La jeunesse est bien décevante.

Alexandre en convient.

Quand Delphine revient vers eux, elle affiche quelque chose de neuf dans son maintien. Une sorte de respect. Elle suit l’artiste des prunelles, amoureusement, mais pas avec du désir. Ses doigts serrent une liste des tableaux. Du coup, Alexandre vérifie les prix et voit plein de zéros.

– Woaw ! Dis donc ! Qui peut se payer ces toiles ?

Marco rigole.

– Tu ne peux même pas imaginer combien d’argent des gens sont capables de mettre. Genève ville internationale. Les forfaits fiscaux. La banque. Les flux d’argent et de matière première. Les grosses fortunes du luxe, de la finance, du négoce…

– Et toi, Marco, comme le ver dans la pomme ?

– Juste un petit ver. Ça m’a pris quinze ans pour devenir l’associé de Brigitte-Anne. Je suis un peu au-dessous d’elle quand même, sur le papier.

Jean-Philippe Meilat pousse en propriétaire la porte de la galerie, se plante face aux regards dans une bouffée de froid, bienveillant et remarquable comme le politicien qu’il est. Son manteau sombre est classique, son costume bleu bien coupé, sa cravate kitsch. Une écharpe rouge le fait paraître jeune et actif. Il déploie tout son charisme, fait le tour des gens d’un regard amical et dominant, puis vient serrer la main d’Alexandre, dit que c’est gentil d’être venu.

– Venez, que je vous présente à la famille…

La charmante Brigitte-Anne, en tailleur fuchsia, s’est ménagé une touche artiste grâce à sa coiffure rétro, très années cinquante. Alexandre se dit enchanté de faire sa connaissance.

Ils ont deux filles. La première porte des habits ethno colorés, des bijoux barbares brillants, un châle africain, des pantalons mauves. L’autre est du genre allumeuse. Hyper-maquillée, les cheveux teints en blond, habillée court et serré, avec des talons. Et cette attitude, tout de suite, les deux mains sur les hanches, les seins pointés vers Alexandre, alors qu’il a le double de son âge.

Puis quelque chose d’étrange se passe. Tout le monde autour de lui se coagule et s’épanouit comme si la Vierge Marie était apparue, debout sur un croissant de lune devant le ciel violet, une auréole d’étoiles scintillantes autour de sa tête.

Il se retourne. La jeune femme qui est entrée dans la galerie peut avoir trente ans. C’est une très belle poupée grand luxe avec tout l’attirail : escarpins Louboutin, tailleur Chanel, manteau Prada.. Du coup, Alexandre devient aussi intéressant pour les autres qu’un concept kantien pour un trader de Wall Street.

Elle s’approche. On voit briller des perles et des diamants à son cou, ses oreilles et sur ses doigts. Son minois est un peu enfantin. Elle parle avec un accent, comme si elle mâchait des boules de verre. Jean-Philippe l’entoure, la cajole. Ils passent rapidement au russe.

Brigitte-Anne regarde son mari et la nouvelle arrivée, un sourire ravi aux lèvres. Quand Alexandre estime que cette posture doit lui devenir pénible, il pose une question, aligne les compliments sur l’expo, essaie des traits d’esprit. Le message qu’il donne, c’est qu’il n’est pas un parasite, quelqu’un qui vient solliciter. Sa seule envie c’est de l’amuser. Puis : Qui est cette splendide dame ?

– Vous ne l’avez pas reconnue ? La jeune épouse de Massimov, l’oligarque, un client de mon mari. Elle est installée à Genève. Ivana Massimov.

– Bien sûr. Ivana Massimov. Je sais qui c’est, je lis les journaux. Elle habite une somptueuse villa blanche au-dessus du lac Léman, à Cologny, grandes baies vitrées, vue sur la rade, les voiliers, le jet d’eau, la ville et les sommets du Jura au loin. Pourquoi Genève ?

– Elle aime la vie culturelle, les boutiques. Et surtout, le calme, la tranquillité…

Ce qui veut dire, en fait, une criminalité raisonnable, pas de risque que les enfants soient enlevés sur le chemin de l’école privée, que la dame disparaisse en faisant du shopping dans les rues basses et qu’un de ses petits doigts coupés parvienne à son mari dans un paquet discret, avec des instructions pour verser l’argent.

Un garde du corps en veston de chauffeur, balèze, les cheveux très courts, s’est installé devant la porte. On comprend à son attitude qu’il n’est pas question de kidnapper sa patronne. Il regarde ce qui pourrait venir de dehors, les passants qui se hâtent dans la nuit tombée, les fumeurs en petits groupes gelés. Sa carrure, sa froideur donnent des frissons aux filles qui s’imaginent un peu malmenées par le colosse impassible. À certains garçons aussi.

Les protestants fument-ils des joints ?

Le lendemain, Alexandre retrouve Jean-Philippe dans ses vastes bureaux de la vieille ville, où de jeunes types cravatés marchent vite entre les pièces en transportant des dossiers ou se concentrent sur leurs écrans. Costumes fashion ou tailleurs classiques pour les comptables et les juristes. Tenues plus sexy pour les secrétaires avec d’épais collants noirs, puisqu’on est en hiver.

Alexandre vient là pour écrire son livre. Enfin, c’est Jean-Philippe qui le signera. Ça fait partie de sa stratégie pour se faire réélire conseiller national. Lui, ses idées, ses réalisations, ses projets…

Ce contrat a été une aubaine pour Alexandre. Il n’avait plus que des propositions d’artisans retraités ou de directeurs de fanfare qui veulent édifier leurs enfants et leurs musiciens avec le récit de leurs vies. Et il est trop cher pour eux…

Le livre suivra la vie de Jean-Philippe. Il fait partie d’une famille ancienne dans la ville du bout du lac et veut que ça se sache. Le genre d’électeurs qui votent pour lui apprécieront.

Il faut dire qu’il ne vise pas spécialement ceux qui ont un passeport depuis moins de vingt ans. Tous ces Mohamed, Bechir et autres Mamadou. Son libéralisme à lui a une touche nationale. Ça plaît bien aux Rodriguez et aux Tapolini, dont les familles sont arrivées des bords de la Méditerranée depuis deux générations.

Lui, il sort d’une vieille tribu patricienne. Un aïeul est venu pour aider Jean Calvin à bâtir la Rome protestante. Depuis, la famille a sévi dans le commerce, la banque, la presse. Elle va au culte mais sans fanatisme, invite aux grandes occasions des pasteurs importants à sa table, cultive les traditions et garde des contacts avec les autres anciennes familles huguenotes. Tout ça, Alexandre doit le raconter. Mais avec de la légèreté.

– J’insiste, dit Meilat, pour qu’on reconnaisse mon phrasé dans le texte !

– Ne vous en faites pas. Vous n’imaginez même pas les livres que je n’ai pas signés, chacun avec son ton propre. Des chefs d’entreprises. Des grand-pères. Plus d’hommes que de femmes. Parfois à seulement dix exemplaires, pour la famille. C’est important de laisser une trace. J’approuve. Je soutiens.

– Je ne veux pas laisser une trace, je veux être réélu.

Le bureau est une pièce boisée, meublée en style Napoléon III. Trop de dorures et de torsades, selon le goût d’Alexandre. Par la fenêtre, on voit le bout de cathédrale qui dépasse des toits, la flèche verdie, les gargouilles lourdes de glaçons qui pendent, éclairés par des projecteurs. Une nuit précoce de début d’année assombrit les fenêtres.

Alexandre enregistre tout sur son téléphone et prend des notes en même temps. Ils en sont aux souvenirs d’adolescence, quand Jean-Philippe était punk rock. Le jeune garçon portait une veste en cuir graffitée, il était coiffé en pétard et très gominé. Avec ses copains, il fumait des joints. Oui, le politicien donne ce détail.

On peut le mettre dans le livre, il le fournit exprès. Ça doit rappeler sa position en faveur de la dépénalisation des drogues. Il est pour le libéralisme économique total. Son credo : libre choix, pas d’entrave au commerce.

En plus, ça va lui ramener quelques voix venues de l’extérieur de son parti. Celui-ci a trois sièges assurés au Palais fédéral. Si Jean-Philippe veut continuer de siéger à Berne, il doit être dans les premiers de sa liste. C’est-à-dire ne pas s’aliéner ses camarades et glaner des suffrages extérieurs.