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Inspirée de faits réels, "De Mémoire d'Hommes" est une saga familiale dont le fil rouge est le coffret confié à mes grands-parents, témoin muet des grands bouleversements qui ont marqué l'Europe et le Moyen-Orient de la fin du XIXe siècle jusqu'au début du XXIe siècle. De l'émergence du sionisme à la création d'Israël, des exploits sportifs des nageurs de l'Hakoah à l'Anschluss, de l'exil à la guerre, du questionnement identitaire à la réhabilitation, Yakov, Alma, Karl et enfin Manu vous emmèneront dans les méandres de l'Histoire à travers leurs quêtes respectives. En quête d'appartenance à une terre, à une communauté ou à une famille disparue, ils vivent des déchirements, des exils et des errances. Gardien de la mémoire d'une famille, garant de la pérennité d'un peuple, instrument de la rédemption, le coffret transcende sa simple matérialité pour devenir l'incarnation même de la conscience universelle de l'humanité.
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Seitenzahl: 401
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Cette histoire est inspirée de personnes et de faits réels.
A la mémoire de Charles et d’Esther,
qu’ils ne soient jamais oubliés.
A mes enfants, Samuel, Lise et Ronan,
sans lesquels cette histoire n’existerait pas.
A mes grands-parents, Maria et Guillaume,
A mes parents, Aline et Yvan,
Aux arrière-grands-parents de mes enfants,
Rachel et Salomon.
Nos vies sont façonnées par nos choix.
D’abord, nous définissons nos choix.
Ensuite, ce sont nos choix qui nous définissent.
Anne Frank
Préambule
Partie 1
Partie 2
Partie 3
EPILOGUE
Remerciements
Sources :
Jérusalem, 1877
Zihad Aboussouan avait beau scruter l’œuvre de son regard le plus critique, il ne parvenait pas à déceler la moindre imperfection.
Ce coffret était à proprement parler extraordinaire.
Le rapport des dimensions, impeccable, avait été calculé sur la proportion transmise en grand secret par les artisans de génération en génération, le nombre d’or, celui-là même qui, d’après certains croyants, imprime la marque de Dieu dans l’Œuvre de l’homme.
Imposant, il n’était pourtant pas massif.
Avec une face arrière plus haute que la face avant, l’ébéniste avait créé une déclivité permettant à la marqueterie de s’offrir d’emblée au regard.
Exigeant à l’extrême, il avait pris son temps pour mettre la main sur un morceau de loupe d’olivier assez grand pour en extraire les panneaux dont il avait besoin.
Bien qu’il exerçât son métier depuis des dizaines d’années, la loupe n’en finissait pas de l’émerveiller, maladie ou altération du bois à l’origine de formes sublimes en son cœur. Il était persuadé qu’il en allait parfois de même avec les hommes : certains, malades, abîmés, transcendent leur source de souffrances, et la métamorphosent en chef-d’œuvre.
L’artisan avait longuement réfléchi à la façon de découper et de disposer les pans de manière à composer un dessin symétrique et harmonieux. Il avait formé un cadre d’un liseré de marqueterie sur le couvercle de l’objet. En son milieu, un minutieux entrelacs figurait l’étoile de David, encerclée d’une incrustation de minuscules cubes d’un bois légèrement coloré. Pour finir, il avait calligraphié le nom de la ville trois fois sainte en français dans le coin supérieur gauche, en hébreu à droite.
Zihad œuvrait depuis l’enfance dans cet atelier du quartier arabe de Jérusalem, où il avait débuté son apprentissage du métier du bois.
Les coffrets étaient sa spécialité. Il en avait fabriqué une multitude, la plupart destinés à y ranger des bijoux, mais celui qu’il venait de terminer le rendait particulièrement fier. Certes, son gabarit était plus important que d’ordinaire, mais il avait en plus quelque chose de magique : il semblait presque doté de vie.
C’était son chef-d’œuvre, l’aboutissement de ses années de créations.
Il savait qu’il ne fabriquerait plus rien d’aussi beau.
Le vieil artisan l’avait conçu et fabriqué pour l’offrir à son fils de cœur, son apprenti, Yakov Avidan. Il connaissait le garçon depuis des années, époque à laquelle sa tête dépassait à peine l’établi.
Le souvenir de l’enfant essoufflé tenait encore une bonne place dans l’esprit du vieil homme, qui avait pourtant tendance à oublier pas mal de choses, ces derniers temps. Mais jamais ne s’effacerait de sa mémoire la scène qui s’était déroulée quand le jeune Avidan avait déboulé dans sa vie.
C’était un après-midi du mois de mai de l’année 1869, alors qu’il était concentré sur un travail de rabotage. Il avait été dérangé par le bruit d’une cavalcade dans la rue, qui brisait la quiétude habituelle à cette heure de la journée où beaucoup faisaient la sieste. Un petit garçon rouge et échevelé était apparu dans l’encadrement de la porte grande ouverte de l’atelier.
A bout de souffle, il semblait effaré de se trouver là. L’ébéniste avait déduit qu’il venait du voisinage israélite à la manière dont il était vêtu.
Il avait souri pour le rassurer.
Le gamin, prêt à repartir lorsque son cœur eut repris un rythme à peu près normal, s’était ravisé, invité d’un geste à entrer et prendre place sur un siège sommaire de l’atelier.
Hésitant, raide, il s’était assis sur le bord du tabouret. L’air apeuré, il jetait de petits coups d’œil en direction de Zihad. Ce dernier avait appelé l’une de ses filles pour lui demander d’apporter du thé, avant de reprendre tranquillement son ouvrage.
Toujours muet, le gosse s’était mis à regarder autour de lui.
L’atelier lui avait paru vaste, les trois établis qui l’équipaient étaient garnis de plusieurs objets inconnus, et par là hautement mystérieux, dont il allait rapidement apprendre les noms : ciseaux à bois, serre-joints, rabots, équerres… Plusieurs panneaux de bois, d’essences et de dimensions différentes, étaient rangés contre un mur. Des meubles et des objets
à divers stades de fabrication étaient posés sur les étagères et les établis, en attente du traitement suivant ou de l’acquéreur.
L’enfant avait timidement demandé à l’artisan s’il pouvait s’approcher afin d’examiner son travail. Ce dernier l’avait invité d’un signe de tête.
Fasciné, le visiteur avait alors observé les gestes précis des mains passant le rabot sur la tranche d’un pan de bois clair.
Pour sûr, il assistait à un spectacle de magie : l’outil avait le pouvoir de délivrer les fines boucles qui se trouvaient enfermées dans le morceau de bois. Les délicates volutes tombaient dans la poussière. Il ne comprenait pas le manque de considération du magicien pour son œuvre. Il mourait d’envie de prendre un copeau pour l’emporter chez lui, comme un trésor qu’on rapporte d’un voyage, mais il n’avait pas osé en demander la permission… Son odorat était en alerte, intrigué et charmé par les parfums inconnus de vernis et de sciure.
Absorbé par le spectacle et par les sensations nouvelles, il laissait refroidir son thé.
Zihad l’avait engagé à le boire.
Rappelé à la réalité, le garçonnet avait mis quelques instants à sortir de son engouement. Il avait bu d’une traite et remercié poliment son hôte.
L’aplanissement terminé, l’artisan s’était redressé, avait fait le constat de la détente de son invité et lui avait dit :
- « Je pense qu’il est temps de retourner chez toi, mon petit, tes parents doivent s’inquiéter de ton absence. »
Penaud, le jeunot avait avoué :
- « Je ne sais pas comment rentrer chez moi, Monsieur. »
Zihad l’avait regardé avec bienveillance.
- « Je vais t’aider à retrouver ta maison. »
A partir de ce jour, et pendant dix ans, l’ébéniste reçut presque quotidiennement la visite du jeune Yakov Avidan.
Cette évocation fit sourire Zihad ; la nostalgie n’était pas loin, le temps était passé si vite !
Il se sentait vieux ces derniers temps, son dos le faisait souffrir, il se sentait fatigué, dès le matin. Pourtant les soixante-sept années pesant sur ses épaules ne parvenaient pas à éteindre l’étincelle de son regard, qui s’obstinait à éclairer son visage d’une joie tranquille.
Le destin avait été plutôt clément à son égard.
Tout jeune encore, il avait appris son métier de son père, qui lui-même le tenait de son père, ainsi depuis plusieurs générations.
Ce travail qu’il aimait lui permettait de faire vivre sa famille décemment. Il avait même économisé de quoi constituer une petite dot à chacune de ses cinq filles.
Aujourd’hui ses cheveux étaient devenus blancs, sa force déclinait, mais son savoir-faire s’était accru admirablement, jusqu’à la création de ce coffret, qu’il ne se lassait pas de contempler.
Cela faisait des semaines qu’il y travaillait en cachette pour en ménager la surprise à son destinataire. En cette matinée de juillet 1879, cohabitaient dans le cœur du vieil homme des sentiments et des émotions aussi disparates que la fierté, la joie et la tristesse.
Il était fier de sa réalisation, et se réjouissait de l’offrir à celui qu’il considérait depuis longtemps comme le fils qu’il n’avait jamais eu. Zihad avait même fantasmé un temps sur un mariage de son protégé avec l’une de ses filles, union qui aurait officiellement ancré le garçon dans sa famille.
Il n’avait pas tardé à abandonner cette idée irréaliste : si les Arabes et les Israélites vivaient en bon voisinage, il était inconcevable de les unir dans un mariage qui n’apporterait que problèmes identitaires aux mariés et à leur descendance. Il s’était rabattu sur un projet moins insensé : léguer l’atelier à son disciple qui avait toutes les qualités requises pour reprendre son flambeau.
Mais le jeune impétueux en avait décidé autrement. Aujourd’hui il était adulte et ses projets étaient tout différents : il voulait partir. Aussi la tristesse alourdissait-elle le cœur de Zihad, car s’il avait réalisé ce coffret pour Yakov, c’était comme cadeau d’adieu.
Le jeune homme partait vivre au loin, en France.
Passant pour la millième fois un chiffon sur la surface du coffret qui ne pouvait être plus brillant, il attendait patiemment l’arrivée de son ami.
Yakov Avidan se hâtait dans les ruelles de sa ville natale. Il détestait les adieux, mais il ne pouvait s’épargner une dernière visite à son vieux maître, auquel il vouait une grande reconnaissance pour ses enseignements, mais surtout une immense affection.
Ses traits, enfantins il y a peu encore, s’étaient affinés et précisés en un visage remarquablement beau. Ses cheveux, noirs et ondulés, ses yeux bruns éclairés de nuances d’or, sa taille, exceptionnelle pour l’époque - un mètre quatre-vingt-six - concouraient à faire de lui un jeune homme dont rêvaient plus d’une demoiselle.
Malgré l’heure matinale, le soleil pesait déjà, colorant le ciel d’un bleu luminescent. Absorbé par ses pensées, Yakov n’avait pas conscience de la vie autour de lui, cette vie qui se déployait comme tous les matins dans ce quartier et ailleurs, celle des hommes préparant leur journée de labeur.
Indifférents à l’individu dont le pas pressé contrastait avec les mouvements mesurés, appropriés à la température déjà incommodante, les marchands installaient leurs étals, les artisans sortaient leurs outils, quelques hommes de foi se dirigeaient vers leur lieu de culte respectif, mosquée, synagogue ou église.
L’air lourd, chargé d’odeurs mêlées, charmait les narines devant les boulangeries, les heurtait à proximité d’impasses où se soulageaient des individus insouciants de leur pollution.
Yakov ralentit soudain, sous le coup d’une vive émotion.
Fut-ce la combinaison des senteurs, des éclats de lumière et du brouhaha des langages mélangés qui raviva une vision dans son cerveau ? Sans doute.
Cette concomitance s’était déjà présentée, toute pareille, dix années auparavant, lorsque Yakov n’était encore qu’un petit garçon de neuf ans et qu’il courait de toutes ses forces dans ces ruelles qui lui étaient alors inconnues.
Il se revit, courant, fuyant, de toute l’énergie de sa révolte.
A l’époque, et du haut de sa petite taille, les ruelles lui semblaient interminables, les maisons, énormes, les échoppes des boutiques, comme des gueules prêtes à l’avaler tout entier.
L’adulte d’aujourd’hui ricana nerveusement, secoua la tête pour chasser ce souvenir déplaisant. Reprenant sa marche rapide, il constata que le quartier avait repris des proportions normales : un dédale d’étroites et courtes ruelles arpentées par de petits hommes.
Aujourd’hui, c’était lui le géant.
Il songea avec satisfaction que d’ici quelques jours il n’aurait plus à vivre cette vie étriquée, ni à côtoyer ces gens généralement rustres et sans éducation, encore moins à subir ces effluves vulgaires.
Il partait pour le centre mondial de la culture et du raffinement.
Dans moins d’un mois, il serait en France, dans la plus belle ville du monde, Paris.
Empli de la naïveté et de la morgue communes à son âge, il se voyait déjà fréquenter les salons parisiens les plus huppés, paradant au centre d’une cour pendue à ses lèvres, avide d’informations concernant sa vie à Jérusalem.
On se bousculerait pour faire sa connaissance.
- « Voici Yakov Avidan, arrivé tout droit de la Ville sainte ! »
Il désirait plus que tout faire partie de ce qu’il pensait être la vraie vie, la vie moderne, celle des sciences et de la culture.
Il voulait se frotter à des écrivains, des poètes, des compositeurs, des savants, des peintres.
Il voulait s’enivrer du parfum des femmes de Paris.
Il voulait s’aveugler de la Ville lumière… Yakov sourit. Il arrivait en vue de l’atelier de Monsieur Zihad.
Jetant un regard dédaigneux sur les hommes et les femmes qu’il croisait, il pressa encore le pas, laissant l’enfant qu’il fut continuer seul sa course désespérée et se perdre une fois de plus dans les méandres de sa mémoire.
Nazareth, Kibboutz Ramat Yossef, 1927
Aujourd’hui était jour de fête, on célébrait Soukkot1.
Assis en plein air en bordure de la petite place servant de lieu de réunion, Yakov Avidan contemplait les branchages assemblés figurant les cabanes qui avaient servi d’abris aux ancêtres, à leur sortie d’Egypte.
Les enfants avaient fabriqué des lampions qui n’éclairaient que faiblement la place, mais la lune compensait le manque de bougies pour illuminer la fête.
Tous les prétextes étaient bons, à Ramat Yossef, pour célébrer : les fêtes religieuses, les mariages, les naissances, les Barmitzvah2.
Yakov aurait aimé se joindre aux danseurs, mais son rhumatisme l’empêchait de s’élancer sur la piste avec les jeunes.
Contraint de se contenter du spectacle, il se tenait tranquillement en compagnie de personnes de son âge. Les fêtards étaient pleins d’entrain. Formant la hora3 ramenée d’Europe de l’Est, ils tournaient et chantaient de tout leur cœur, galvanisés par le rythme soutenu de la musique roumaine jouée par deux violonistes. La fatigue physique de leurs travaux journaliers n’entamait en rien leur énergie à danser, que du contraire. Oubliées, les heures passées à creuser la terre, les écorchures des mains, les douleurs au dos, c’était le moment des réjouissances.
Détendu, Yakov laissait son esprit gambader.
- « Alors, tu rêves ? »
Son ami Reuven Greenberg l’apostrophait ainsi. Les deux hommes étaient à peu près du même âge, mais contrairement
à Yakov resté plutôt svelte, Reuven était devenu bedonnant.
Ses traits, accusés par le temps, son expression, durcie par les revers de la vie, n’incitaient pas à le mener en bateau. Des cicatrices avaient marqué son caractère.
Malgré tout, il était resté attachant et apprécié pour son intégrité morale et son sens de la justice.
Il était, comme Yakov, l’un des fondateurs du kibboutz, en charge de l’organisation du travail depuis plus de dix ans.
Entre autres responsabilités, lui incombait l’attribution des différentes tâches aux nouveaux arrivants.
C’était une mission qui pouvait se révéler délicate. La plupart des immigrants arrivaient au sein de la collectivité sans la moindre idée du travail de la terre, mais ils étaient de bonne volonté, habités de cet idéal sioniste qui leur conférait force et assurance en leur réussite, et la plupart du temps, ils apprenaient vite.
Il y avait donc des exceptions. Reuven voulait parler à Yakov de l’une d’entre elles.
- « Regarde la fille, là-bas. », dit-il en pointant l’index.
Yakov avisa une jeune femme à la mine renfrognée, assise un peu à l’écart des danseurs. Il l’avait déjà remarquée à la fête des nouveaux arrivants.
- « Je ne sais pas quoi en faire, elle ne sait rien faire. Une vraie princesse. »
Yakov sourit. Il était habitué au style télégraphique de son ami, qui bombardait ses interlocuteurs de propos brefs et précis.
Reuven Greenberg n’avait pas de temps à perdre avec les circonvolutions du langage de société.
- « Je ne me rappelle plus son nom. »
- « Alma Vilner. Une Viennoise. Arrivée il y a deux mois avec son mari, Natek Vilner.
Reuven pointa un homme se tenant non loin de ladite Alma.
- « Lui vient de Varsovie. »
- « Il s’occupe de l’approvisionnement et de la vente de nos récoltes il me semble ? »
- « C’est ça. Il a suivi une solide formation auprès de Ha-Haloutz4.
Un bon gars. Mais sa femme… »
Yakov l’interrompit.
- « Bon, je vais voir ce que je peux faire pour ta princesse. »
La psychologie ne faisait pas vraiment partie des multiples mérites de Reuven. Pour cette question, il pouvait compter sur les qualités d’empathie de son vieux camarade.
Il hocha la tête pour le remercier.
- « Je vais me coucher. Shalom Yakov. »
- « Shalom mon ami. »
Yakov le suivit des yeux jusqu’à ce que la nuit l’eût avalé.
Il dirigea ensuite son regard vers la femme signalée. Elle lui apparaissait plutôt comme une poupée, cette princesse. Il ne pouvait estimer sa taille car elle était assise, mais elle semblait menue, manifestement pas charpentée pour assécher des marais ou défricher des terres.
Elle s’approcha de son mari pour lui parler à l’oreille. Il fit un geste de refus. Elle se leva alors, toujours morose, et se dirigea à grands pas vers le bâtiment qui abritait les chambres, à la suite de Reuven.
Quand elle passa à sa hauteur, Yakov put détailler les traits de la jeune personne. Excepté son expression fermée et maussade, elle était jolie.
Le dépassant, elle lança un « Shalom » impersonnel. Il lui répondit par un « Bonne nuit, Alma Vilner » empreint de douceur. La fille, presque une enfant encore, lui faisait un peu pitié.
Derrière ses traits peu amènes, il devinait son désarroi.
Surprise, elle réagit à son nom.
- « Vous savez qui je suis ? »
Yakov sourit malicieusement.
- « On dirait. »
Elle parut sur le point d’ajouter quelque chose mais se ravisa.
Reprenant sa route, elle lui renvoya sa formule :
- « Bonne nuit. », et disparut dans la pénombre.
Yakov resta songeur.
Allait-il parvenir à sortir quelque chose de cette demoiselle renfrognée ?
Une cinquantaine d’années s’étaient écoulées depuis le départ de Yakov pour la capitale française. Il y avait vécu quatre ans. Il était revenu enrichi de plusieurs expériences formatives, mais aussi d’épreuves qui avaient éteint en lui toute forme de romantisme naïf.
De retour d’Europe, il avait consacré une bonne partie de son temps à voyager, en Palestine et alentour. Il avait combattu aux côtés des Britanniques pendant la Grande Guerre.
Au bout de plusieurs années de cette existence de nomade, il avait fondé Ramat Yossef avec une dizaine de sionistes et s’y était établi définitivement.
Situé à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de la ville de Nazareth, le kibboutz s’étendait sur plus d’une cinquantaine d’hectares. Il était composé d’une centaine de membres, nombre que les naissances et l’arrivée régulière de nouveaux immigrants faisait croître continuellement.
Yakov y menait une existence tranquille, heureux de pouvoir enfin exercer le métier qu’il aimait par-dessus tout : celui d’ébéniste. Il travaillait en solitaire. Une bonne partie des meubles de la communauté avaient été fabriqués de ses mains.
Au lendemain de la fête de Soukkot, le vieil homme était, comme à son habitude, fidèle à son poste, dès six heures du matin.
Comme partout, c’est le soleil qui imposait leurs horaires aux travailleurs : de six à douze heures, pour reprendre de quinze à vingt heures.
En dehors de ces moments, on se restaurait, on se reposait, on vaquait à ses occupations personnelles et on célébrait.
Les pensées de Yakov étaient encore occupées par la femme dont Reuven avait parlé.
Il connaissait le milieu dont elle était issue. Les quelques minutes d’observation de la veille lui avaient permis de la situer. Il faut dire qu’il en avait observé, de ces jeunes filles de bonne famille, dans sa jeunesse. Leur port trahissait leur éducation stricte, leur façon de se mouvoir reflétait souvent des heures de leçons de maintien et de danse classique.
Et puis leur élégance… Yakov avait aimé observer les élégantes Parisiennes, leur coquetterie, leur recherche de la meilleure frontière entre l’originalité et la bienséance. Mais ici, en Palestine5, le style était un luxe que très peu de femmes pouvaient se permettre.
Bien que dissimulée sous le vêtement grossier et pratique de la travailleuse, il avait senti que la petite Vilner était de cette racelà. Sa façon de nouer son foulard pour se protéger du soleil, de laisser le col de sa chemise légèrement entrouvert sur son cou délicat. Elle était sans aucun doute sensible à son apparence.
La veille, pour la fête, elle avait orné sa chevelure blonde de quelques petites fleurs sauvages.
Absorbé par ses réflexions, Yakov travaillait à la fabrication d’une chaise pour enfant.
Les plus jeunes résidents du kibboutz étaient élevés par des femmes trop âgées pour la pénibilité des travaux agricoles.
Cette organisation laissait aux parents tout loisir de mettre leurs forces à la transformation de la terre.
Le menuisier était occupé à poncer le bois trop rugueux pour les peaux délicates quand le sujet de ses pensées frappa à la porte de l’atelier. Il leva la tête de son ouvrage, accueillit Alma Vilner d’un regard engageant. Elle reconnut l’homme qui l’avait saluée la nuit précédente et parut à nouveau surprise. Il l’invita à entrer.
- « Je suis Yakov Avidan. Appelle-moi Abaya, comme tout le monde. »
Il lui tendit la petite chaise sur laquelle il travaillait, ainsi que le papier abrasif.
Hésitant à les prendre, elle justifia sa présence :
- « C’est Reuven qui m’envoie. »
- « Je sais, il m’avait prévenu, Alma Vilner » dit Yakov en lui lançant un regard amusé.
Il vit à son expression qu’elle venait de comprendre comment il connaissait son identité. Comme elle ne réagissait pas, il lui parla plus vivement.
- « Jeune dame, si Reuven t’a envoyée ici ce n’est pas pour que tu restes plantée comme une potiche. Prends cette chaise et ponce. »
Elle obéit en se pinçant les lèvres.
- « Tu n’aimes pas poncer ? »
Le ton ironique de Yakov ne lui plut pas, mais elle s’assit et se mit au travail en silence.
Yakov observa la jeune femme. Il lui dit d’un ton encourageant :
- « Eh bien voilà, tu peux faire quelque chose ! »
Piquée au vif, elle répliqua sèchement.
- « Que vous a dit Reuven à mon sujet ? » 6 Yakov sourit largement, taquin.
- « Que tu ne pouvais rien faire. C’est faux, tu peux poncer du bois. »
Vexée, elle lança :
- « Je peux travailler la terre. Mais on ne veut pas de moi aux champs, ni au marais. »
Yakov se leva alors, s’approcha d’elle et lui saisit les mains pour les observer. Elles étaient pleines d’ampoules formées ou déchirées. Ces blessures devaient la faire souffrir.
- « Va voir Ruth, elle va te soigner. »
- « Ce n’est pas nécessaire. Je m’en occupe. »
- « Oh, je vois, tu n’as besoin de personne, n’est-ce pas ? Espèce d’orgueilleuse ! »
Les paroles de Yakov contrastaient avec son expression, toujours bienveillante, mais Alma protesta.
- « Je ne vous permets pas… »
Elle s’interrompit brusquement et s’enferma dans un mutisme dont l’ébéniste ne tenta pas de la faire sortir. Ils travaillèrent en silence le reste de la journée. Le soir venu, elle lui tendit la chaise poncée avec soin, d’un air de défi.
Le vieil expert éprouva de la main la surface du petit meuble et sourit.
- « C’est du bon travail. Je t’attends demain. »
Le lendemain, Alma fut exacte au rendez-vous. Un semblant de sourire flottait même sur ses lèvres. Yakov commença par lui indiquer les outils du menuisier, leur destination et leur utilisation. Elle était très attentive. Il lui montra la façon de préparer un vernis et lui demanda d’en enduire la petite chaise. Il retourna ensuite à son travail. Il lançait de petits coups d’œil pour s’assurer de son application, l’encourageait parfois d’un regard. A la fin de la journée, son apprentie le gratifia même d’un timide sourire.
Il l’avait amadouée.
Les jours suivants se poursuivirent de la même façon, à travailler ensemble en silence, excepté pour les instructions et les indications indispensables. L’ambiance était plutôt calme, à l’atelier, mais Alma s’impatientait lorsqu’elle ne parvenait pas à exécuter son travail comme elle le voulait. Elle était exigeante.
Son instructeur restait calme pendant ces moments d’énervement et lui montrait les bonnes méthodes, plusieurs fois de suite s’il le fallait. Au bout de quelque temps d’apprentissage, un vrai sourire illuminait son visage quand elle était satisfaite de ses réalisations.
Elle était alors ravissante.
Yakov voyait peu son élève en dehors de l’atelier. Lorsqu’il l’apercevait, c’était le plus souvent à la cantine ; elle y prenait ses repas seule ou accompagnée de son mari, mais toujours à l’écart des autres.
Natek Vilner semblait assez taiseux et le couple qu’ils formaient contrastait avec les autres jeunes gens, animés, parlant fort, mangeant leur nourriture sans façon.
Alma était raide, guindée, mangeait du bout de sa fourchette comme si elle déjeunait à la cour d’Autriche. Yakov remarqua plus d’une fois qu’on se moquait d’elle. On singeait ses manières, on l’avait affublée du sobriquet de « Duchesse ».
Dédaigneuse, elle feignait d’ignorer ces mauvaises plaisanteries, mais au fil du temps elles tournèrent presque à l’ostracisme.
Yakov en référa à Reuven un soir, dans son bureau. Il alla droit au but :
- « Il va falloir faire quelque chose pour la petite Vilner. »
Reuven leva la tête, surpris.
- « Tu m’as dit que ça se passait bien, à l’atelier, non ? »
Yakov prit une chaise et s’installa face à son interlocuteur, qui fronça les sourcils. Reuven avait beaucoup de boulot et n’aimait pas discuter. Mais son ami ne se laissa pas démonter.
- « Cela se passe très bien. Elle est pleine de bonne volonté, cette petite. C’est avec les autres que ça pose un problème. »
Reuven répliqua d’une voix dure.
- « Elle doit apprendre. C’est à elle de s’intégrer. »
- « Elle ne s’adaptera pas comme ça. Il faut l’aider. »
Reuven s’énerva.
- « Bon sang, tu rigoles, tu crois que je n’ai que ça à faire, m’occuper d’une gamine gâtée ? »
Yakov répondit posément.
- « Non, je sais que tu as beaucoup de travail sans avoir à t’occuper de l’adaptation d’une gamine gâtée, comme tu dis, mais il faut y réfléchir. Ce n’est pas la première fois que nous rencontrons ce problème. Il nous faut une politique d’intégration.
Aujourd’hui c’est une petite bourgeoise de Vienne, demain nous accueillerons une multitude de nationalités, des gens issus de classes sociales très différentes. A part le sionisme, tout nous séparera ! »
- « Ils n’auront qu’à s’adapter. Les autres l’ont fait. »
- « On peut les y aider. Je vais en parler à la prochaine assemblée. »
- « Fais comme tu veux. Moi je ne perdrai pas de temps avec
ça. »
- « Très bien. Je m’en occupe. »
Yakov marqua une courte pause puis reprit.
- « J’ai besoin de savoir comment se sont passés les premiers jours de son arrivée. »
- « Mais pourquoi t’intéresses-tu ainsi à cette fille ? »
Yakov n’avait ni le temps ni l’envie de revenir sur sa jeunesse, mais il se vit, plusieurs dizaines d’années de cela, débarquant à Paris, gare de Lyon. Ses premières sensations avaient été l’emprise d’une humidité glaciale et un sentiment de solitude absolue, au sein d’une foule qui lui était complètement étrangère.
Mais ce n’était pas tout.
Malgré ses efforts pour la chasser de ses pensées, une image fugace, celle du visage d’Hélène Hirschman, lui apparut. Yakov réalisa brutalement que les années qui le séparaient de son voyage à Paris et des événements qu’il y avait vécus n’avaient pas effacé le sentiment de rejet qui vibrait encore en lui.
Ce sentiment entrait en résonnance avec celui de Alma.
Yakov ne tenait pas à partager cette explication avec son ami. Il lui donna une autre raison, sensée.
- « Elle est malheureuse ici, Reuven. Elle ne tiendra pas comme ça. Et moi j’ai besoin d’elle à l’atelier, elle travaille bien. »
- « Tu n’as qu’à demander à Chaïm, à Youri et à Myriam. »
Le lendemain Yakov donna des instructions à son apprentie avant de partir à la découverte des problèmes qu’elle avait rencontrés - ou provoqués. Il décida de procéder par ordre des tâches qui lui avaient été imparties. Il commença donc son enquête auprès de Chaïm, qui dirigeait le chantier d’assèchement.
Cela faisait plusieurs semaines que Yakov ne s’y était pas rendu.
Il se dit que c’était l’occasion d’aller encourager les travailleurs.
La portion de terrain actuellement drainée se situait au nord du kibboutz, à environ trois kilomètres. Le vieil homme les parcourut à pied, sans peine. Il aimait marcher sur cette terre, immergé dans les rayons du soleil levant. La nature était desséchée, le paysage monotone mais l’endroit lui était cher.
Il appartenait à cette terre.
Il constata avec satisfaction que le chantier avait bien avancé depuis sa dernière visite.
Beaucoup de terres marécageuses du domaine devaient encore être transformées en terres arables, au prix d’un travail dangereux et épuisant. Les moustiques régnaient en maîtres sur les marais, harcelant les travailleurs à longueur de journée.
La malaria était endémique.
Face à cette maladie les moyens manquaient. L’éradication des moustiques passait par l’assèchement des marais, or ce travail exposait les ouvriers aux insectes infectants.
Les kibboutzniks n’avaient aucun moyen de sortir de ce cercle vicieux.
Les malades subissaient des poussées de fièvre parfois fatales.
Ceux qui échappaient à la mort enduraient, de manière récurrente, d’impressionnantes hausses de température qui les terrassaient durant plusieurs jours.
Malgré tout, les travailleurs de la terre persévéraient et se constituaient petit à petit des champs à cultiver et suffisamment de pâturages pour leur permettre de vivre quasiment en autarcie.
Yakov connaissait la galère, pieds et chevilles enfoncés dans la boue visqueuse, à creuser des tranchées pour drainer une eau stagnante et putride. Il y avait collaboré, des années durant, au sein de plusieurs implantations, mais cela faisait longtemps qu’il n’avait plus l’âge ni la condition pour ce genre d’activité.
Il fut salué joyeusement par les travailleurs. Yakov était très apprécié. On l’appelait affectueusement « Aba*7 Ya », pour
« Papa Ya-(kov) ». Il prit le temps d’échanger quelques mots avec les ouvriers, sans se soucier de la boue qui maculait ses bottines. Il demanda où trouver Chaïm, qu’il rejoignit rapidement.
Chaïm Yehuda, cinquante-six ans, était un homme sec, petit de taille, à la peau tannée et au regard foncé. Il connaissait bien son boulot, son expérience était presque aussi longue que sa vie active. Des hectares de terrains avaient déjà été drainés sous ses directives.
Il salua Yakov. Les deux hommes se connaissaient depuis plusieurs années. Après un bref échange de civilités, Yakov lui exposa la raison de sa visite. Chaïm raconta alors comment Alma, à son premier jour de travail, avait très mal vécu l’expérience d’une lourde chute dans la boue. C’était une épreuve commune à tous les débutants de ce genre de chantier. La jeune Viennoise avait été, comme tant d’autres, incapable de maintenir son équilibre, ses pieds ne trouvant aucune accroche sur le fond visqueux du marais. Il fallait impérativement trouver la balance délicate entre la poussée exercée sur la pelle et celle de la prise des pieds sur la surface glissante pour parvenir à creuser les tranchées de drainage. La pratique était indispensable.
La chute d’un novice était saluée de « Mazal Tov 8» tonitruants et d’éclats de rire. D’habitude, cette sorte d’initiation provoquait chez la victime une amusante alternance de flots de jurons et de rires.
Mais Alma n’avait pas supporté que l’on raille sa maladresse.
Elle s’était relevée avec rage et, sans un mot ni un regard pour les autres, elle s’en était allée se laver et se changer, avant de se remettre à creuser, avec le même résultat. Ses compagnons de travail, agacés par sa réaction, n’avaient rien fait pour l’aider ou la conseiller.
- « Et toi, tu ne lui as pas montré comment s’y prendre ? »
Chaïm sourit, narquois.
- « Evidemment. Mais tu sais comme il faut de la patience. Cette fille en est dépourvue. Elle s’est énervée, a exaspéré les autres et au bout de deux jours, je l’ai renvoyée. »
- « Je vois… »
Yakov était pensif. Il reprit.
- « C’est bien ce que je pensais. »
- « Elle se met les autres à dos, il faut qu’elle change d’attitude. »
- « Je sais, Chaïm, merci. »
Le rapport de Youri, le benjamin des responsables, était un peu différent.
Tout proche de la quarantaine, blond et trapu, Youri était la coqueluche des femmes sensibles à son magnétisme slave.
Il avait le don de motiver les travailleurs, ce qui, ajouté à ses précieuses compétences en agriculture -il prétendait être né dans un champ de patates en Ukraine- concourait aux résultats exceptionnels des cultures du kibboutz. Les rendements des plantations, potagers et vergers étaient presque miraculeux, et contribuaient pour une bonne part à la prospérité de la communauté. Le gros de la production était destiné à la vente sur les marchés locaux. Les kibboutzniks se contentaient des fruits et légumes trop abîmés pour attirer l’acheteur. Pain, fromage, œufs et volaille, produits sur place, rationnés au plus juste, complétaient leur régime alimentaire, mais cette relative frugalité ne bridait pas l’entrain des travailleurs.
Sous les ordres de Youri, il s’agissait d’irriguer, de bêcher, de biner, de planter, de cueillir.
Il avait proposé à Alma la cueillette des fruits, plus adaptée, d’après son expérience, au gabarit de la jeune femme. Mais elle lui avait répondu qu’elle était capable de bêcher la terre. Il l’avait laissée faire.
Youri eut un petit sourire condescendant.
- « Tu connais les enfants, ils doivent tomber pour apprendre à marcher. »
Yakov acquiesça.
Madame Vilner s’était acharnée des jours durant, elle était même parvenue à un certain résultat. Cependant elle ne se mêlait pas aux autres, ne riait pas à leurs plaisanteries, ne chantait pas leurs chansons. Elle travaillait dans son coin, comme isolée du monde.
- « Tu sais l’importance de l’esprit d’équipe. Nous avons besoin de nous sentir liés par l’envie d’atteindre nos buts, tous ensemble. Cela ne peut pas marcher si quelqu’un fait bande à part. De plus… ses mains, elles étaient salement écorchées. »
Yakov soupira à nouveau, désolé.
- « Je sais, j’ai vu. »
- « Elle tenait mal la bêche et n’en démordait pas. J’ai fini par l’envoyer à la cueillette. Là elle a attrapé une insolation. »
Yakov fronça les sourcils.
- « Une insolation ? Elle ne s’est pas couvert la tête ? »
- « Mais non ! Elle a travaillé tête nue, prétendant être à l’abri du soleil sous les branches des fruitiers. Je pense que la Duchesse ne voulait pas avoir l’air d’une paysanne, avec son fichu. C’est une mule, cette fille. »
Yakov murmura :
- « C’est pire que ce que je croyais. »
Youri reprit le récit des malheurs de Alma.
- « Elle a dû rester au lit pendant deux jours, elle était vraiment mal en point. Je suis allé voir Reuven pour lui dire que je ne pouvais pas la garder. Il l’a alors mise à la cuisine. Le problème, c’est que sa réputation de chochotte l’avait précédée et que les filles lui avaient préparé un sale tour… »
Le récit de l’expérience de Myriam était, lui aussi, édifiant.
La cuisinière, la quarantaine bien avancée, s’occupait des repas depuis plus de cinq années. Elle était bâtie pour la cuisine de collectivité. Ses bras musclés lui permettaient de soulever aisément d’énormes marmites. C’était une femme autoritaire et efficace, et elle attendait la fameuse Alma d’un pied ferme. Elle en avait entendu parler. Une gamine qui n’en faisait qu’à sa tête, qui prenait les autres de haut ! Elle allait lui montrer, elle, qui était le chef ! Elle lui réservait une tâche qu’elle n’allait pas oublier.
Arrivée dans la cuisine, Alma ne vit pas Myriam tout de suite.
Celle-ci eut le loisir de l’observer sans que la jeune femme s’en aperçoive. La petite Autrichienne avait l’air fragile. Son hésitation à entrer, ses coups d’œil furtifs et inquiets trahissaient son manque d’assurance.
La cuisinière s’attendrit. Après tout, elle n’était qu’une jeune déracinée.
Myriam s’avança vers Alma, toute prête à la prendre sous son aile mais celle-ci la salua du bout des dents, le visage fermé.
Cette attitude édifia Myriam. Sa compassion céda le pas à l’envie de lui donner une leçon.
Elle lui parla sèchement.
- « Il me faut une volaille pour le bouillon. Mets de l’eau à chauffer et va tuer une poule. Tu prends la plus vieille, elle ne pond plus. C’est celle qui n’a plus de plumes sur la tête. »
Alma regarda Myriam avec effroi.
- « Une… une poule ? Mais je ne sais pas comment il faut faire… »
Le ton de Myriam se fit perfide.
- « Oh, moi qui croyais que tu pouvais tout faire ! Décapiter une petite bête, la belle affaire ! C’est bon, je vais te montrer. »
Myriam saisit Alma par le poignet et la traîna jusqu’au poulailler. Elle attrapa le vieux volatile par le cou et le tordit d’un geste précis. Alma encaissa le choc. Elle n’avait, bien évidemment, jamais assisté à ce genre de spectacle. Myriam lui tendit la carcasse.
- « Tu la plumes, tu la vides et tu l’ébouillantes. »
Effarée, la jeune femme restait immobile. Myriam haussa les épaules, et lui fit la démonstration du délicat arrachage des plumes, sans déchirer la peau, avant de lui tendre l’animal à nouveau.
La jeune femme se mit au travail, maladroitement. Les plumes volaient partout, entraient dans sa bouche et dans son nez. Elle se mit à éternuer.
Myriam eut un petit sourire de connivence avec sa commise de cuisine arrivée entre-temps.
- « Aviva, veux-tu faire voir à cette demoiselle comment on plume une volaille ? Je lui ai montré mais elle n’a pas bien regardé, manifestement. »
Les gestes d’Aviva étaient précis et rapides. Dans ses mains, ce travail semblait d’une facilité enfantine. L’oiseau fut rapidement mis à nu.
- « Montre-lui comment l’évider. »
L’aide-cuisinière invita Alma à la suivre au billot. Là elle trancha la tête et éventra la volaille avant d’y plonger la main pour la vider. Alma eut un malaise à la vue de la main ensanglan
tée remplie de tripes. L’odeur douceâtre et écœurante qui s’en dégagea finit par avoir raison de sa résistance. Elle s’arc-bouta et vomit son petit déjeuner dans une poubelle. Myriam et Aviva éclatèrent de rire.
Humiliée, Alma partit en courant.
Yakov secouait doucement la tête. Ce récit le désolait. Il murmura.
- « Un peu de commisération, juste un peu de commisération, ce n’est pas beaucoup demander… »
Myriam l’entendit.
- « Tu sais bien que ce n’est pas de la méchanceté. C’est une façon de lui apprendre. Un peu dure, peut-être, mais ce n’est rien en comparaison de ce que la plupart d’entre nous avons vécu avant d’arriver au kibboutz. Nous n’en sommes pas morts. »
Yakov répliqua, ironique.
- « Oui je sais, ce qui ne tue pas fait grandir. Je ne partage pas cette vision de l’apprentissage, Myriam. »
- « Ce n’est pas un endroit pour les filles trop fières. Elle doit apprendre l’humilité. »
- « Je vois. Je vais m’en occuper. » Il avait déjà une petite idée en tête pour aider sa protégée. Il lui fallait juste attendre le moment propice.
Alma se sentait bien seule dans l’atelier pendant que Yakov menait ses investigations. La présence bienveillante du vieil homme l’apaisait. Même s’ils ne parlaient pas beaucoup, leur proximité et la communion dans leur travail tissaient des liens subtils et rassurants pour la jeune femme. Privé de ce réconfort, son esprit vagabondait vers des temps heureux ; il l’entraînait immanquablement à Vienne.
La nuit suivante l’y transporta en rêves.
Elle avait parcouru son quartier des centaines de fois déjà, sans
y prêter attention, mais aujourd’hui, elle le voyait vraiment.
Les trottoirs, les façades, les passants, les véhicules lui apparaissaient dans un réalisme éclatant, qu’elle n’avait encore jamais perçu. Elle entendit et identifia les sons de sa rue, cacophonie familière composée de bruits disparates comme le claquement des sabots des chevaux sur les pavés, le ronronnement des moteurs des premières automobiles et la ponctuation du temps par les cloches de l’église voisine.
Arrivée devant sa maison, elle fut surprise par sa majesté ; elle la connaissait pourtant depuis son enfance. La construction s’imposait par sa taille et son élégance. Elle présentait une façade artistiquement décorée de festons et de volutes de pierre de la plus belle qualité.
Empressée, elle gravit les quelques marches du perron et se retrouva devant la grande porte de bois massif, ornée d’une ferronnerie d’art.
En une fois, elle fut dans les bras de sa mère…
Sa mère, son parfum, la tendre douceur de son étreinte, la caresse de ses cheveux et de la soie de sa robe, réveillèrent délicieusement les sens de la petite fille qu’elle redevint à ce contact.
Elle aurait voulu rester des heures ainsi embrassée mais le reste de sa famille l’attendait avec impatience et elle fut joyeusement entraînée dans la maison par sa sœur et son frère.
Dans le salon, elle tomba dans les bras de son père. Lui, c’était la bonne odeur du tabac blond, le chatouillement de sa moustache et une étreinte plus réservée, qui n’occultait que partiellement l’immense tendresse qu’il vouait à sa fille aînée.
Avec sa fratrie, les retrouvailles furent ponctuées de cris de joie, de rires et de sautillements, tous trois enlacés.
Les domestiques vinrent lui souhaiter la bienvenue, heureux, eux aussi, de son retour.
Elle considéra son cadre de vie comme si c’était la première fois, la beauté des meubles, leurs formes et leurs couleurs, la qualité des matières, la fragrance d’un foyer bien tenu, potpourri de senteurs de cire et de pain sortant du four.
Cet intérieur lui apparut vaste et mœlleux de coussins, de tentures, de tapisseries.
Ils passèrent à table. Les couverts en argent et les assiettes en porcelaine, peintes à la main, étaient disposés en ordre précis sur la nappe de dentelle blanche.
Elle se délecta, comme jamais, de ses mets préférés, ces plats dont elle avait été nourrie depuis l’enfance mais qu’elle dégustait aujourd’hui avec un plaisir à la mesure de leur privation.
Elle ne rencontrait que des regards heureux, aimants, bienveillants.
Elle était l’enfant prodige, rentrée au bercail.
Elle savoura ensuite son immersion dans un bain d’eau chaude et parfumée.
Se laver, à fond et confortablement !
Se sécher avec une serviette souple et épaisse, à l’odeur de rose ! S’asperger d’eau de Cologne !
Se sentir parfaitement propre et fraîche ! Passer une jolie chemise brodée !
Se glisser entre les draps frais et soyeux de son lit, prendre toute sa place, apprécier le soutien idéal de son matelas ! S’endormir sous le toit familial, entourée des siens, sous le regard rassurant des poupées de porcelaine qui l’avaient vue grandir…
Le retour à la réalité fut rude.
Alma se réveilla dans un lit étroit aux draps rêches, aux côtés d’un homme qu’elle connaissait à peine, qui était son époux pourtant, l’homme avec lequel elle allait passer le reste de sa vie.
Elle mit du temps à admettre la réalité : elle se trouvait bel et bien en Palestine, dans un kibboutz dépourvu de tout confort, au sein d’une communauté qui lui était hostile…
A des milliers de kilomètres du paradis dont elle venait de rêver et qui avait été son terreau, la sensation de déracinement qu’elle ressentait avait le goût du désespoir. Elle se leva et s’habilla le cœur lourd, la tête encore pleine des images du bonheur perdu.
Elle toucha à peine au petit déjeuner, une sorte de porridge insipide qui prenait la consistance de la colle en refroidissant.
Elle regrettait amèrement les plateaux chargés de viennoiseries et de chocolat chaud, servis au lit, qui avaient été le quotidien de son ancienne vie.
Au moins trouvait-elle quelque consolation à travailler à l’atelier de menuiserie.
C’est là que Yakov la trouva. Il vit tout de suite que quelque chose n’allait pas ce matin, elle semblait profondément abattue.
Il était informé des expériences désastreuses de la jeune femme depuis son arrivée au kibboutz mais il n’avait aucune idée de la raison de ce nouvel état d’accablement.
Yakov chercha le regard de son apprentie mais elle l’évita. Il s’approcha d’elle et lui saisit le menton pour l’obliger à le regarder. La tristesse de son regard s’abîmait dans des profondeurs abyssales. Le vieux menuisier s’en émut.
- « Oy, gevalt 9! »
Alma s’étonna :
- « Tu parles le yiddish10? »
Yakov expliqua qu’il avait appris la langue des Ashkénazes11 grâce aux visiteurs européens de son père.
Il tira une chaise et s’assit à son côté. Il attira doucement la tête de Alma contre son épaule et lui caressa les cheveux.
- « Mein schein meidele 12! »
La volonté de Alma ne résista pas à ces douces paroles prononcées dans sa langue natale.
Le barrage de sa tristesse céda et libéra un flot de larmes.
Yakov dit doucement :
- « Il y a un proverbe qui dit que les larmes sont à l’âme ce que le savon est au corps. C’est bien, ma fille, pleure, mein yungling, du bist sehr Muttig13. »
Il la berça de petits mots jusqu’à ce qu’elle se calme.
Alors il se détacha d’elle, prit un mouchoir dans sa poche, le lui tendit. Alma ne parvenait pas à garder les yeux secs, alors Yakov reprit, dans l’espoir de la faire sourire :
- « En voilà un grand nettoyage ! Mon épaule est trempée ! Avec toi à l’arrosage, plus de problème de sécheresse en Palestine. »
Il était parvenu à ses fins. Une expression d’amusement éclaira un bref instant son visage, mais le chagrin retomba très vite sur ses épaules, qui s’affaissèrent à nouveau, et avec elles l’esquisse de son sourire.
- « Alma, mon enfant, je voudrais te raconter une histoire qui m’est arrivée. Mais il y a une condition. »
Il avait réussi à susciter sa curiosité. Elle le regarda interrogativement.
- « Toi aussi, tu me raconteras une histoire qui t’est arrivée. C’est un échange, donnant, donnant. Tu es d’accord ? »
Elle acquiesça.
Il sourit.
- « Tu veux commencer ? Tu me parles de ce gros chagrin ? »
Toujours muette, elle fit un signe de dénégation. Yakov n’insista pas.
- « Bien. A moi alors. Cela s’est passé il y a des années. J’ai été jeune, il y a bien longtemps de cela… »
Il sourit à l’évocation du temps de sa jeunesse.
- « J’étais encore un petit garçon, je vivais à Jérusalem, où je suis
né. Je devais avoir une dizaine d’années lorsque je fis la connaissance de Monsieur Zihad. Je suis arrivé chez lui, on pourrait dire par hasard, mais moi je sais que ce ne fut pas le hasard qui dirigea mes pas, plutôt le destin. Non seulement trouvai-je chez lui un refuge, mais aussi le ciment dont j’avais besoin pour me construire, ou plutôt, pour me reconstruire. Il m’offrit tout cela, et plus encore. Un merveilleux savoir-faire. »
Poussée par la curiosité, Alma sortit de son mutisme :
- « Pourquoi un refuge ? »
- « Une petite règle à notre jeu, jeune impatiente : pas de question, on laisse parler sans interrompre. Cela vaut aussi pour moi, bien évidemment. »
Il lui sourit.
- « Crois-tu que tu pourras y arriver ? »
Sérieuse, elle plaça son index sur la bouche.
- « Bien. Donc je me retrouvai chez cet homme. Il était menuisier et ébéniste. C’était un Maître. C’est lui qui m’a tout appris du travail du bois. Il ne parlait pas beaucoup, mais il avait des yeux qui en disaient long. Tu sais qu’un gamin ne parle pas beaucoup non plus. Il n’avait pas besoin de mes mots pour me comprendre. Au début, je venais m’asseoir dans son atelier et je le regardais, fasciné. Ses mains étaient magiques. Elles donnaient naissance aux objets les plus beaux, les plus fins. Il fabriquait des meubles, bien sûr, mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était fabriquer des coffrets à bijoux. Il les décorait d’incrustations de toutes sortes : nacre, argent, bois précieux. Il recherchait les plus belles loupes pour la marqueterie. Souvent, car c’était un homme très généreux, il les offrait, à son épouse,
à ses filles, à des voisines… Il en vendait aussi, bien sûr ; les femmes raffolaient de ses magnifiques écrins. »
Le regard de Yakov se perdit un instant sur les images des souvenirs qu’il évoquait, puis il reprit le cours de son récit.
- « Mais je m’égare. Un jour il m’a invité à poncer une chaise d’enfant… »
Alma le regarda d’un air entendu. Yakov lui fit un clin d’œil.
- « Eh oui, jeune Vilner, ce n’est pas un hasard si je t’ai donné une chaise à poncer pour tes débuts à l’atelier. Comme toi, de fil en aiguille, j’ai appris les outils et les techniques, en suivant ses instructions. J’ai acquis les bonnes façons de faire. »
Il rit.
- « Pourtant, comme toi, je m’énervais lorsque la matière me résistait. Monsieur Zihad, lui, était toujours calme. Il m’aidait, me montrait les gestes techniques. C’est à ses côtés que j’ai appris la patience. Le temps est un ingrédient indispensable à un travail bien fait. Le calme en est un autre. Mais j’étais une jeune brute. Un jour je laissai ma colère éclater si fort que je démolis le morceau de bois que je n’arrivais pas à plier à ma volonté. Je tapai dessus, rageusement, jusqu’à ce que les coups l’eussent réduit en miettes. J’étais en nage. Au bout de quelques secondes, un peu calmé, je jetai un coup d’œil à Monsieur Zihad, avec crainte, tu penses ! Sûrement, il allait me demander de partir et ne voudrait plus jamais entendre parler de moi. Au lieu d’un regard furieux, il m’adressa un sourire. Ce jour-là je compris qu’il était aussi un Sage. Il me parla gentiment :
- Ça va mieux ? Honteux, je n’osais pas bouger. Il me montra le balai.
Son attitude était bienveillante, comme d’ordinaire. Il me dit :
-Allez, nettoie-moi ça et viens t’asseoir. On va prendre le thé. Je vais te raconter une petite histoire.
Je lui obéis.
- As-tu déjà vu un collier de perles ? Sais-tu comment se forment les perles ? J’en avais déjà vu mais j’ignorais d’où venaient ces petites boules blanchâtres.
- Un mollusque marin, l’huître, fabrique ces bijoux. Lorsqu’un grain de sable pénètre sa coquille et blesse sa chair, elle fabrique la nacre qui enrobe le grain jusqu’à ce qu’il ne lui cause plus d’inconfort. C’est la perle. C’est sa défense.
