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Risquer sa vie pour découvrir la vérité...
Quand Eliot Gorova accepte le poste de professeur de français à l’abbaye de Koritnik, un pensionnat pour orphelins, il est loin d’imaginer l’aventure dans laquelle sa passion pour les gargouilles va l’entraîner. Plongé dans un univers autarcique, il découvre des moines au comportement étrange, une légende inquiétante, une crypte maudite…
Un roman noir qui se consomme sans modération !
EXTRAIT
Peut-on imaginer vivre aujourd'hui sans internet ? Sans GSM ? Sans télévision ? Sans Facebook ? Et qui plus est dans une abbaye où la température des douches ne dépasse jamais vingt degrés, même au plus froid de l'hiver ? La réponse est évidemment non, du moins elle l'était pour moi. J'aurais pu à la rigueur me passer de Facebook puisque le nombre de mes amis se résumait à un (ma mère) mais pour le reste...
Et pourtant j'ai dit oui, j'ai accepté ce poste de professeur de français qui m'a exilé au bout du monde : Koritnik. La localité la plus proche de l'abbaye Sainte-Anastasia dans un rayon de quatre-vingts kilomètres. Une bourgade située sur les rives de la rivière Studenica dans le sud-est de la Serbie. Un endroit dont il y a peu de chances que je sorte vivant à présent. Qu'est-ce qui m'a pris d'accepter ce poste ? Les gargouilles. Bien sûr. Il n'y a pas que cela mais elles ont nettement fait pencher la balance.
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
- « De Pierre et de Sang s’adresse aux jeunes et aux adultes, s’inscrit dans le genre du roman noir et traite de la cupidité. Avec De Pierre et de Sang, Maribé franchit un pas de plus vers ses rêves les plus fous. » (Sud Info)
- « Dans le style roman noir, De Pierre et de Sang se dévore d’un bout à l’autre tant l’histoire est captivante. Le roman s’adresse aux jeunes lecteurs à partir de 15 ans ainsi qu’aux adultes. » (Vincent Pinton, L’avenir)
A PROPOS DE L’AUTEUR
Institutrice et musicienne, férue d’art et de voyages, Maribé a cependant depuis l’enfance une autre vraie grande passion : l’écriture. Nombre de nouvelles, histoires pour enfants et autres poésies sont déjà nés de sa plume. Elle nous livre ici un roman sombre et captivant.
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Seitenzahl: 367
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Petit mémo des Pères de l’abbaye à l’attention des lecteurs (juste au cas où)…
Le Père Benoit : directeur de l’abbaye Sainte-Anastasia
Le Père Luc : cuisinier et professeur de gym
Le Père Adrien : professeur d’histoire et géographie, s’occupe aussi de l’intendance
Le Père Rufus : infirmier
Le Père Joseph : professeur de français décédé dans d’étranges circonstances, remplacé par Eliot Gorova
Le Père Léon : ancien pensionnaire de l’orphelinat, devenu homme à tout faire
Le Père Istas : professeur de bio-chimie.
Le Père Jean : bibliothécaire, professeur de langue
Le Père Joshua : ancien directeur de l’abbaye avant le Père Benoit
Le Père Odilon : Père devenu fou dont la légende hante encore l’abbaye.
- Apprécie le cadeau ! m’a lancé le Père Istas en me poussant dans l’excavation rocheuse fermée d’une grille qu’il verrouilla à double tour.
Je n’ai pas compris tout de suite mais, tandis qu’il reprenait la lanterne et s’en allait avec son acolyte, j’ai aperçu leurs ombres. Grimaçantes, horribles à souhait. Elles m’entouraient de partout, il y en avait des dizaines. Couchées, debout, entières, en morceaux, les gargouilles me fixaient de leurs yeux sombres. Dans leurs orbites je lisais ma peur. Demain je serai sans doute mort. Ou peut-être déjà ce soir. L’espoir me semble aussi ténu que la lumière qui s’échappe du flambeau accroché à la paroi de ce souterrain. Je repense à tout ce qui s’est passé et je m’en veux. Si j’avais été moins aveugle, si j’avais été plus prudent, j’aurais peut-être pu éviter ce gâchis. Si Léo a pu téléphoner, si le Père Jean a pu parler à Eden, si Loudovick est toujours en vie, si on arrive à faire parvenir un message au monde extérieur, si…
Il ne me reste que des “ si ”. Je m’y accroche de toutes mes forces pour ne pas me laisser étouffer par l’angoisse qui enserre ma gorge.
Peut-on imaginer vivre aujourd’hui sans internet ? Sans GSM ? Sans télévision ? Sans Facebook ? Et qui plus est dans une abbaye où la température des douches ne dépasse jamais vingt degrés, même au plus froid de l’hiver ?
La réponse est évidemment non, du moins elle l’était pour moi. J’aurais pu à la rigueur me passer de Facebook puisque le nombre de mes amis se résumait à un (ma mère) mais pour le reste…
Et pourtant j’ai dit oui, j’ai accepté ce poste de professeur de français qui m’a exilé au bout du monde : Koritnik. La localité la plus proche de l’abbaye Sainte-Anastasia dans un rayon de quatre-vingts kilomètres. Une bourgade située sur les rives de la rivière Studenica dans le sud-est de la Serbie. Un endroit dont il y a peu de chances que je sorte vivant à présent. Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter ce poste ? Les gargouilles. Bien sûr. Il n’y a pas que cela mais elles ont nettement fait pencher la balance.
Si j’avais refusé…
Encore un si.
Trop tard. J’ai accepté.
À présent, je suis enterré vivant avec mes monstres de pierre et chaque souvenir qui revient me torturer alimente une colère qui me dévore comme le ver dans la pomme tombée. Ce que j’ai découvert me donne envie de vomir…
Sainte-Anastasia, nichée à proximité des monts Kapaonik qui s’étendent sur des milliers d’hectares tout autour de l’abbaye. Une seule route y mène. Étroite, mal entretenue, sans aucun garde-fou. Dès la sortie de Koritnik, elle grimpe et se perd dans une forêt de chênes rouvres. On la traverse, le jour s’enfuit, les bruits de la ville s’évanouissent, on reste seul avec ses battements de cœur et ses pensées. Après les chênes viennent les hêtres, les érables et enfin les épicéas, signe que l’on approche de l’école. Plus on monte, plus la route se rétrécit, plus le sentiment d’oppression se fait grand. Les arbres sont si hauts qu’ils effacent le ciel. Le bitume a laissé sa place aux gravillons qui martèlent la carrosserie comme une pluie d’orage. Et puis soudain, au détour d’un énième virage, les murs d’enceinte apparaissent, perpendiculaires à la route qui s’arrête net. Très hauts, rongés de lierre, ils s’étendent à l’infini, du moins je l’ai toujours pensé. Une grille en fer forgé, à mon arrivée mangée de rouille mais à présent d’un beau noir brillant, marque la séparation du monde d’aujourd’hui avec le monde d’hier. Une enseigne en bois gravée au couteau dont les lettres ont été peintes en blanc en atteste :
Une fois le portail franchi, une allée bordée de chênes, d’arbres fruitiers, de potagers, de carrés de terre cultivés conduit le visiteur jusqu’à une deuxième muraille de pierres. Plus de grille, seulement un porche. Derrière, juste en face, séparé par une sente de graviers rouges, le bâtiment central, le cœur de l’école. À droite, l’église. Le cloître aux murs épais ceinture le lieu. Sainte-Anastasia est une abbaye cistercienne du XIIe siècle, construite en pierres de taille. Pourtant, une des premières choses que l’on remarque, mis à part les massifs de fleurs qui abondent aux abords et à l’intérieur de l’enceinte, si tant est que l’on soit observateur ou amateur d’art comme moi, ce sont les gargouilles et chimères qui ornent les toits. Magnifiques, mystérieuses, envoûtantes.
9 octobre : départ pour l’école Sainte-Anastasia.
Après ma page de garde, la première phrase de mon carnet de bord. D’ordinaire, je ne suis pas un adepte du journal intime mais, quand il s’agit de mes gargouilles, je crains toujours une faiblesse de ma mémoire. Pourtant, ici, enfermé dans cette cellule, je me rends compte à quel point elle peut être fidèle et impitoyable. Il y a quelques mois à peine, je ne l’aurais jamais cru. Je ne voulais prendre aucun risque, je notais tout, persuadé à l’époque que chaque mot consigné aurait une importance primordiale plus tard, lorsque je serais devenu conférencier sur “ l’impact capital des gargouilles dans notre société contemporaine ” et que je voyagerais à travers le monde, dispensant mon savoir et le résultat de mes années de recherche. Avec le recul je trouve ce rêve quelque peu puéril mais il est vrai que, depuis, ma vision des choses a bien changé.
Nouveau carnet, nouveau stylo, réserve d’encre verte, ma préférée. J’avais glissé avec une joie enfantine mon matériel de prof et ce cahier spiralé, le dixième depuis que j’avais pris cette manie de répertorier ce qui se rapportait aux gargouilles et chimères, dans mon sac de voyage. Photos, dessins, mails, annotations personnelles, résumés divers, je rapportais chaque détail.
Ce carnet allait bien vite avoir une autre utilité que celle prévue au départ. Si tout se passe comme je l’espère, il va peut-être me sauver la vie…
- Monsieur Gorova, je suppose. Enchanté. Je suis le Père Benoit, directeur de Sainte-Anastasia.
Vêtu d’un costume trois-pièces noir, c’était un homme petit, sec et nerveux dont la voix très grave ne cadrait pas avec le physique. Tout comme ses cheveux, qui allaient à l’encontre de mes souvenirs de curé. Noirs, coupés courts, épais, ils couvraient les oreilles et ondulaient légèrement. Les miens, très fins, étaient déjà clairsemés. J’en ai ressenti une pointe de jalousie.
- Mes bagages sont prêts.
Il avait paru quelque peu étonné en voyant ma grande valise et mes deux gros coffres en bois. Je ne lui ai rien dit de la collection de gargouilles en papier mâché que j’emportais.
- On ne peut pas dire que vous voyagiez léger…
Sans voiture, avec un travail à une centaine de kilomètres de mon village, il me fallait un “ taxi ”. Mon nouvel employeur s’est proposé avant même que je le lui demande.
- Comme il est stipulé dans le contrat que vous ne rentrerez chez vous qu’aux vacances scolaires, vous véhiculer ne sera donc pas une lourde charge. Les autres professeurs sont des religieux, vous serez le premier laïc à enseigner à Sainte-Anastasia. Je compte sur vous pour apporter du sang nouveau à l’équipe, m’avait-il lancé tandis qu’il chargeait mes affaires.
Durant le trajet, il m’a expliqué la vie de l’établissement, son organisation, ce qu’il attendait de moi. Il ne m’a demandé aucune référence ni où j’avais fait mes études, il s’est contenté de me questionner sur ma famille, mes amis et mes relations diverses. Il avait semblé soulagé de constater que ma vie de célibataire était assez monacale.
Comment en étais-je arrivé là ? En répondant à une petite annonce trouvée dans le journal. J’étais diplômé depuis quatre mois mais n’avais encore décroché aucun emploi. Cette offre-là avait titillé ma curiosité :
“LE PÈRE ABBÉ PRINCIPAL, LES MEMBRES DU PERSONNEL, LES ÉLÈVES DE L’ABBAYE SAINTE-ANASTASIA ONT LA PROFONDE TRISTESSE DE VOUS FAIRE PART DU DÉCÈS DU
PÈRE JOSEPH,
SUCCESSIVEMENT CHAPELAIN, VICAIRE, AUMÔNIER PUIS PROFESSEUR DE QUALITÉ DANS LEUR ÉTABLISSEMENT.
SON POSTE D’ENSEIGNANT DE FRANÇAIS ÉTANT VACANT, APPEL EST LANCÉ AUX VOLONTAIRES COMPÉTENTS ET MOTIVÉS, CÉLIBATAIRES DE PRÉFÉRENCE. ENVOYER CURRICULUM ET SITUATION FAMILIALE COMPLÈTE.
URGENT.”
Un numéro de gsm, aucune indication du lieu et ce mot URGENT. Cela ressemblait plus à un canular qu’à une réelle opportunité mais j’avais tenté le coup. Si j’avais pu prévoir ce qui allait suivre…
Curieux de nature, je brûlais de questionner mon chauffeur sur le cas du Père Joseph. J’avais tenté une approche.
- J’arrive à un moment délicat, je suppose. Perdre un collègue…
Il avait marqué une pause. La radio diffusait une musique rythmée anglo-saxonne. Je me souviens de mon étonnement à ce sujet car je croyais que les curés n’écoutaient que radio Vatican.
- Oui… Le Père Joseph repose en paix à présent.
Aucune émotion particulière dans la voix. Cela m’a surpris. Il m’avait souri, de cette façon condescendante qu’ont certains prêtres envers leurs fidèles puis était passé à toute autre chose, plaisantant même à diverses occasions.
Après une demi-heure de voyage, nous avions quitté la nationale et emprunté une route secondaire. Bientôt les habitations étaient devenues plus rares, la forêt avait fait son apparition. Nous roulions en silence, ma nuit agitée pesait sur mes paupières, j’ai fini par m’endormir. Un coup de frein brutal m’a réveillé.
- Désolé, Koritnik est le dernier endroit habité avant l’école, je préfère m’assurer que j’aurai suffisamment de carburant.
Le pompiste, très grand, le visage émacié, les yeux enfoncés profondément dans les orbites, m’avait dévisagé un long moment sans vergogne. Quand j’avais tenté un hochement de tête en guise de salut, il avait détourné le regard.
- L’accueil des autochtones n’est guère amical, ai-je fait remarquer au Père Benoit.
- Ils n’ont pas l’habitude de croiser des étrangers, mais une fois que l’on est accepté, on peut compter sur eux, vous verrez.
L’ascension sinueuse vers l’abbaye n’en finissait pas. Je sentais le café noir du matin aux portes de mon estomac. De temps en temps, la voiture faisait une embardée pour éviter un animal qui traversait la route. Le déboulé d’un sanglier avait failli nous envoyer dans le fossé, provoquant des jurons peu catholiques du conducteur. J’avais d’ailleurs tourné la tête vers le Père Benoit.
- Pardonnez-moi, mais ces sales bêtes me rendent fou, elles ont déterré plusieurs fois nos productions maraîchères avant la construction des serres, et dernièrement nous avons dû renforcer certains grillages entourant l’abbaye pour éviter leur intrusion dans l’école. Seul Judas les effraie !
- Judas ?
- Mon chien…
- Les animaux sont donc autorisés dans l’établissement ? Je trouve cette idée très intéressante, j’ai lu dernièrement que les…
Il m’avait interrompu sans aucune élégance.
- Seulement mon rottweiler, monsieur Gorova.
Léo parviendra-t-il à lui échapper ? Ce tueur ne rate pas souvent sa proie quand on le lâche…
Au détour d’une allée d’épicéas, l’enceinte de Sainte-Anastasia était apparue. Telle une main de pierres barrant le chemin.
- La route s’arrête là ? Ce n’est pas banal.
- Les voitures ne peuvent aller plus loin en effet, mais un sentier longeant les murs la prolonge et se perd dans la montagne.
- Les grilles d’entrée auraient besoin d’une remise à neuf, vous n’avez pas de personnel de maintenance ?
Il avait ri.
- Nous fonctionnons en comité réduit, l’entretien entre dans les attributions des élèves mais le portail est trop éloigné de l’école. Si le cœur vous en dit…
Le Père Benoit roulait lentement, ce qui m’avait permis d’observer les nombreuses espèces d’arbres fruitiers plantés en rangées régulières de part et d’autre du chemin en terre rouge. La dernière variété avait une manne en osier posée au pied du tronc, des échelles étaient adossées ici et là.
- La récolte des fruits est-elle aussi prévue au planning des étudiants ?
- Tout à fait, ils s’oxygènent tous les après-midis lors des activités “ nature ”. Un esprit sain dans un corps sain. En ce moment nous récoltons les griottes de la Toussaint, moins savoureuses à mon sens que les bigarreaux que nous cultivons aussi. Notre production fruitière est une de nos ressources pour assurer le fonctionnement de notre établissement scolaire. Tout comme nos légumes, d’ailleurs. Une bonne partie se cultive à l’intérieur des serres mais vous pouvez voir plusieurs autres plantations ici à droite.
- Des potirons ? J’adore.
- Oui et là des citrouilles, quelques lignes seulement. Une idée du Père Luc. Il a instauré Halloween depuis cinq ans. Les gosses adorent. Dans trois semaines, vous la vivrez avec eux.
Plus loin, des carrés de terre avaient été bêchés récemment.
- C’est un travail considérable pour des enfants, ne trouvez-vous pas ? Ont-ils des loisirs ?
- Je suis convaincu que l’oisiveté est la mère de tous les vices mais oui, monsieur Gorova, ils en ont.
Un poids m’oppressait la poitrine, j’ignorais s’il provenait de l’attitude du Père Benoit, de cette profusion de bois, de verdure, de la peur de l’inconnu ou d’autre chose. Le ton ironique du directeur m’irritait. J’avais les mains moites, la bouche sèche. La ville, le monde moderne, la civilisation même me semblaient à des années-lumière. Je n’étais pas encore au cœur de l’école et déjà je m’interrogeais sur la pertinence de mon choix. Cependant, une fois passé le porche voûté aux ébrasements garnis de colonnettes cylindriques, mon cœur a bondi dans ma poitrine à la vue des magnifiques gargouilles trônant sur le toit. Je les guettais depuis la première entrée. J’avais poussé un cri de joie.
- Votre enthousiasme me plaît, s’était exclamé le Père Benoit en me touchant le bras. Il faut reconnaître qu’elle est belle. Sainte-Anastasia date du XIIe siècle, c’est une des plus grandes abbayes cisterciennes. Les moines, ici, ont joué un rôle important dans la lutte contre les Cathares, représentants de l’orthodoxie face aux hérétiques. De nos jours, la vie monastique est réduite et les bâtiments rénovés sont destinés à l’enseignement.
J’avais hoché la tête, tout à la fête de ces merveilles à reproduire. Dans mes souvenirs d’histoire de l’art, les abbayes cisterciennes se distinguaient par la sobriété de l’architecture et des ornements. Celle-ci semblait être une exception à la règle et j’en étais ravi. Dans la vidéo et les photos reçues peu après mon appel pour l’emploi, c’étaient elles qui m’avaient poussé à accepter le poste, je n’en avais jamais vu autant rassemblées en un seul endroit. Une aubaine pour le passionné que j’étais.
- Ce lieu, du fait de son isolement, est propice à l’étude. Attendez donc de découvrir la flore des monts Kopaonik ; elle est, par sa diversité, d’un très grand intérêt et l’on trouve de nombreuses variétés de bruyères ou de cistes en plus des traditionnelles plantes du maquis.
Le bruit du moteur avait attiré du monde, une dizaine de personnes ont surgi du bâtiment principal. La voiture à peine garée, un jeune homme, le tablier moulé sur la soutane, a ouvert ma portière.
- Bienvenue, bienvenue, bienvenue.
Il m’a littéralement expulsé de la voiture en me serrant la main.
- Du calme, Père Léon, n’effrayez pas notre jeune ami.
Cet accueil avait été pour le moins surprenant. L’intéressé, un grand échalas d’une vingtaine d’années, battait des mains, clignait des paupières, tirait la langue de façon répétée. Je lui avais souri poliment en me dirigeant vers le coffre pour prendre mes affaires.
- Laissez, le Père Léon, notre jardinier, va s’en charger. Il est costaud et a l’habitude.
Plus bas, il avait ajouté :
- Il est un peu niais, mais inoffensif. Vous pourrez compter sur lui.
Le Père Léon avait saisi ma lourde malle sans grimacer, je ne pouvais détacher mon regard de sa démarche chaloupée. J’imaginais le coffre s’ouvrant dans les escaliers…
Le directeur m’a présenté au personnel, puis confié au Père Luc, un homme chauve au visage avenant, qui m’a conduit dans ma “ cellule ”. Tout en longueur, peinte en blanc naguère, elle était meublée simplement. Le lit aux montants de métal accaparait un mur entier, à droite de l’entrée trônait une commode bancale à deux portes, à gauche un portemanteau mural avait été fixé maladroitement. Ma chambre ne comportait qu’une seule fenêtre, une ogive centrale dont le carreau avait besoin d’un solide coup de torchon. D’un côté se trouvait un évier, de l’autre un bureau et une chaise en chêne. Aucune décoration, juste un crucifix en bois noir torsadé au-dessus de la porte. Aucun miroir. Aucun interrupteur.
Une fois seul j’avais couru à la fenêtre donnant sur l’arrière des bâtiments. Des gargouilles et de nombreuses chimères trônaient sur les toits, certaines m’avaient paru très intéressantes. Je les ai observées un long moment, oubliant le Père Léon, la distance, les cours, les élèves.
Une fois installé, il me restait une heure avant le repas, moment où je ferais mon entrée officielle. Un peu stressé, j’ai décidé d’aller visiter les lieux. Le Père Luc, cumulant les postes de cuisinier et professeur de gymnastique, m’a accompagné.
L’école était immense, mais il fallait gravir le sentier long d’une centaine de mètres pour s’en apercevoir. Je l’avais découvert en longeant la construction principale, il se trouvait à gauche, pas très loin des cuisines. L’abbaye était entourée de verdure, masquée en partie par de grands chênes et des bouleaux. À l’arrière des bâtiments, un peu en hauteur, on pouvait voir le toit de dizaines de serres. Plus haut encore, sur une sorte de plateau accessible par un chemin étroit, se trouvait une immense bâtisse en pierres du pays. Entourée d’une enceinte de massifs épineux. La demeure du propriétaire de l’abbaye, monsieur Carletti. À mi-chemin sur la droite, on apercevait un point d’eau.
- Il y a de nombreuses grottes dans la rézion, celle qui se trouve ssé nous est traversée par une rivière qui alimente le bassin naturel que vous apercevez là. L’eau n’y est pas très ssaude mais en été c’est un endroit agréable. De là-haut, la vue est magnifique.
Le défaut de prononciation du Père Luc me l’a rendu sympathique immédiatement. Petit, je bégayais, cela m’avait valu des moqueries et un isolement pendant de longues années. Finalement, ma mère avait trouvé un spécialiste qui m’en a presque guéri. Au prix de beaucoup d’exercices et de volonté mais j’y étais parvenu. Il arrive néanmoins que le stress emmêle encore mes mots.
Le directeur m’a présenté au cours du repas, vantant certains mérites à mon propos que je ne me connaissais pas. Durant le trajet, il m’avait invité à prononcer un discours. Maîtriser mon angoisse m’a demandé beaucoup d’efforts mais j’ai été excellent ! L’allocution, remodelée et empruntée à mon inspecteur, a scotché l’auditoire. Par contre, mémoriser tous les noms de mes collègues m’a demandé une énergie incroyable : Père Luc, Père Istas, Père Adrien, Père Léon, Père Jean… Comment m’y retrouver ? Pour moi, vêtus de leur soutane, la tonsure identique à l’exception du Père Benoit, ils étaient tous les mêmes. Grosse erreur…
Tandis que nous mangions, j’observais les élèves. Il y en avait une cinquantaine, tous des garçons. À droite se trouvaient les cadets, des enfants de six à douze ans, à gauche, un peu moins nombreux, les aînés dont l’âge variait de treize à dix-huit ans. Enfin, non loin des cuisines, un peu à l’écart, une table de six, occupée par des adultes dont certains avaient à peine quelques années de moins que moi.
- Ceux-là devraient être partis, m’avait confié mon supérieur. Au-delà de dix-huit ans, nous ne recevons plus aucun subside. Et personne, bien sûr, ne veut plus les adopter. Mais, vu notre effectif réduit, nous en gardons toujours quelques-uns, ils travaillent à la maintenance des bâtiments, aident au four à bois pour nos porcelaines, s’occupent des potagers ou des jardins d’orchidées.
- Que deviennent les autres ?
- Certains trouvent du travail au village, nous avons bonne réputation, quelques-uns quittent la région. Nous faisons le maximum mais…
Le Père Benoit m’avait expliqué que la majorité d’entre eux n’avaient aucune ressource, qu’ils provenaient d’orphelinats, de foyers ou même parfois de maisons de redressement. Pour bénéficier de cet enseignement gratuit, ils devaient remplir certaines conditions, il ne m’avait pas précisé lesquelles. Je les connais à présent et elles me révoltent, mais si je m’en sors, je jure d’y mettre fin.
Dans le réfectoire, aucun brouhaha, juste un cliquetis de métal ponctué de coups de cloche provenant de la cuisine. Un pour le bénédicité, un pour l’entrée, la pièce principale, le dessert et un autre enfin pour signaler que l’on pouvait commencer à débarrasser. Les chandeliers à trois branches posés à intervalles réguliers au centre des tables et l’ombre de leur flamme sur les murs sombres lestaient mon estomac d’un poids inhabituel.
- Sont-ils toujours aussi silencieux ?
Cette absence de discussions communes à tous les réfectoires m’a intrigué. Le Père Benoit avait porté un vague regard vers les intéressés entre deux bouchées de brocolis.
- Non, non, c’est une habitude, le repas fait partie des moments de recueillement demandés à nos élèves. Il est bon qu’ils remercient Dieu des bienfaits qu’il leur accorde. La nourriture en est un.
Pas d’électricité ! Peut-on imaginer se passer de cette invention de nos jours ? ! Une pure hérésie à mon sens. Mais pour le Père Benoit une façon de revenir aux sources de la vie.
- De par l’abolissement de toute vie moderne, nous retrouvons le sens des vraies valeurs, nous vivons au rythme des saisons, en accord avec la nature, nous sommes plus à l’écoute de nos besoins et de nous-mêmes. Pas de violence, pas d’incitation à des désirs inutiles.
Le langage emprunté du Père Benoit m’a agacé dès le premier jour. Désir inutile ou pas, vivre sans électricité me semble stupide. L’école possédait un groupe électrogène pour alimenter, entre autres, le thermostat des douches mais c’était à peu près la seule trace “ moderne ”.
Aucun téléphone en cas de danger ? Pure folie ! Pas de réseau pour un GSM en tout cas, j’ai essayé. Le Père Jean m’a confié plus tard qu’il existait un téléphone “ rouge “ caché dans l’abbaye.
- Le Père Benoit ne l’utilise qu’en cas d’urgence.
Le Père Luc m’avait fourni une lampe à pétrole dont il a dû m’expliquer le fonctionnement. Bien que prévenu dès le départ, la recevoir en main m’a fait un drôle d’effet. Je me souviens avoir pensé à ma mère, avoir entendu son rire. J’aimais créer la nuit, je le faisais régulièrement. Parce que le silence m’inspirait, que toute forme prenait des dimensions différentes, un aspect autre et aussi, je dois l’avouer, pour éviter d’être dérangé par la mante religieuse. Maman. À Sainte-Anastasia, je n’avais plus ma mère (qui croyait dur comme fer que je ne tiendrais pas deux mois), j’aurais le silence mais… pas la lumière. Sculpter ou peindre à la lueur de cette flamme minuscule était impensable. J’ai râlé un bon moment puis me suis mis au défi d’y parvenir quand même.
Le premier soir, instinctivement, j’ai cherché l’interrupteur tandis que je pénétrais dans la pièce. La lampe dans une main, j’ai tâtonné de longues minutes avant de réaliser le ridicule de la situation.
Fatigué, j’avais décidé de me coucher tôt pour être en forme le lendemain. Ma première classe ! Un entretien avec le directeur à ce sujet m’avait rassuré ; néanmoins je savais que le stress serait au rendez-vous. J’ai relu mes cours avant d’aller me laver. Pas évident dans de telles conditions. Il était à peine huit heures trente et il n’y avait déjà plus aucun bruit dans les couloirs. Par la fenêtre, j’ai observé les chimères, de grosses masses sombres se détachant sur fond de lune. Des fourmillements couraient dans mes doigts. Je suis descendu prendre ma douche en sifflotant. “ Mission impossible “ résonnait divinement dans les escaliers, c’était la première fois que j’avais un tel retour. Une acoustique de cette qualité avait dû encourager les moines à chanter à tuetête. Rien de mieux pour ne pas se sentir seul ! Et je dois bien reconnaître que sous mon air fanfaron, je n’en menais pas large. Étais-je taillé “ dans le bon bois de prof ” ? Enseigner n’est pas une vocation, j’ai pris cette voie un peu forcé. Mon rêve à moi est ailleurs : poterie, dessin, photographie, gargouilles, voilà ce qui me fait vibrer, mais le destin en a décidé autrement.
Que me réserve-t-il à présent, dans cet endroit glacé où l’humidité et le froid commencent à embrouiller mes pensées ? Juste la mort ? Ou se joue-t-il encore de moi comme il l’a fait avec l’accident de Louise, ma sœur cadette ?
En tout cas, le premier soir à l’abbaye, j’ai demandé à Louise de m’aider à affronter les enfants, elle voulait devenir institutrice, elle n’imaginait rien d’autre. J’ignore si elle a accepté mais une chose est certaine, à partir de mon arrivée là-bas, son souvenir m’a accompagné de plus en plus souvent. Pourquoi ? Je ne sais toujours pas.
Une fois en bas, une nouvelle surprise m’attendait : aucune douche individuelle, rien que des sanitaires collectifs ! Le pire était à venir : le thermostat fixé à l’entrée indiquait vingt degrés ! Je me suis traité de fou pour avoir accepté cette offre. J’ai tenté de modifier la température mais n’y suis pas parvenu. J’ai résisté cinq minutes. Cette purification divine m’a tenu éveillé longtemps. Je commençais enfin à m’assoupir quand un bruit m’avait fait sursauter. Après m’être extirpé péniblement de mon lit, je m’étais posté à la lucarne. D’où j’étais, je ne voyais rien. J’avais entrouvert la fenêtre, l’air était glacial. Deux personnes discutaient dans la cour, elles étaient trop loin pour que je saisisse leurs propos. Au bout d’un moment une porte avait claqué puis j’ai entendu une voiture quitter l’abbaye.
J’ai l’impression que je ne suis pas seul dans cette galerie, j’entends un souffle, léger mais présent. J’ai essayé d’appeler, personne ne me répond. Est-ce mon imagination ? La peur que je refuse d’admettre et qui pourtant qui me serre le ventre ? La lumière du flambeau est de plus en plus faible, elle va bientôt s’éteindre, je le crains. Je vais me retrouver dans le noir. On ne doit pas avoir peur du noir, le noir c’est juste un autre éclairage du jour, sa face cachée, tout aussi belle et rassurante. Enfin, c’est ce que je racontais aux petits pendant mes surveillances du soir, quand ils craignaient les ombres. Surtout à Léo. Aura-t-il le courage d’affronter cela aussi ?
Je n’étais pas préparé à surveiller des enfants de l’âge de Louise, les cadets comme ils les appellent ici, je m’en rends compte aujourd’hui. La retrouver dans un de leurs sourires, dans une mimique, une phrase, une attitude m’a chamboulé. Peut-être est-ce pour cela que son image s’est si souvent imposée à moi depuis que je suis ici ? À l’intérieur de mon appartement, il n’y a aucune photo d’elle, elles ornent toutes les murs de celui de la mante religieuse. Avant je pensais à Louise, bien sûr, mais au hasard d’une chanson, à l’approche d’une date, pas chaque jour ou presque, comme ici.
En fait, j’ai peur du noir, je peux l’avouer maintenant, qui s’en souciera quand je serai mort ? Je l’ai toujours nié, même lorsque ma mère m’enfermait dans le placard sous l’escalier de notre studio pour me cacher de ses amants. Je lui hurlais que je n’en avais rien à foutre, que je crierais afin qu’ils m’entendent mais je ne le faisais pas, dès que le noir m’engloutissait, les mots fuyaient ma gorge et la musique qu’elle mettait tellement fort m’abrutissait mieux que l’alcool qu’ils buvaient.
Si je me retrouve dans l’obscurité, vais-je pouvoir crier ? Je dois garder ma voix au cas où on viendrait à mon aide, je dois la garder pour continuer à appeler ce souffle qui me parvient faiblement. Qui est-ce ? Est-ce toi, Odilon, qui reviens prendre ta revanche ? Toi, Louise, qui veux me dire quelque chose ? Est-ce un des leurs qui me surveille ? Une autre victime ?
J’ai froid et caresser mes chères gargouilles ne calme plus mes angoisses. Leur regard me condamne davantage qu’il ne me rassure. “ Tu as été plus aveugle, tu n’as rien vu, ou pire, tu n’as pas voulu comprendre ! ”, semblent-elles me dire, “ Honte à toi, faux frère ”.
- ASSEZ !
Ma voix est là, je viens de hurler, je ne supporte plus cet endroit, ces accusations silencieuses, mes pensées, ces souvenirs qui s’imposent encore et encore…
31 octobre : fête d’Halloween.
Halloween ! J’ai toujours adoré cette fête. Les masques surtout. Et ces citrouilles évidées, éclairées maladroitement, qui donnent à la nuit des éclats de soleil rouge. L’abbaye pour une telle fête, c’était du pain bénit ! On m’avait chargé de m’occuper du groupe des neuf-douze ans. Le matin du trente-et-un octobre, j’ai axé mes cours sur l’origine, les coutumes, l’histoire de cette fête. Pas de bonbons dans l’école. Interdit ! Incroyable ! Pour moi, impensable. J’ai donc décidé d’ignorer le règlement et permis à mes élèves de découvrir le bonheur des marshmallows, chocolats et lacets à gogo. J’en avais emmené une cargaison impressionnante pour parer à une mauvaise cantine. Heureusement, le Père Luc était un cuisinier hors pair.
- Et si nous prenions des gargouilles comme modèles pour vos masques ?
Devant leur enthousiasme, j’avais emmené les enfants dans mon atelier où j’avais exposé tous mes spécimens en papier mâché. Ils avaient adoré l’activité, moi aussi. L’imagination des gosses est incroyable, surtout la leur. Des monstres, plus horribles les uns que les autres, avaient vu le jour. La découverte d’une nouvelle technique avait emballé les enfants, je les ai trouvés très doués. Loudovick surtout. Ce gosse sortait du lot. Arrivé depuis peu, il souffrait de la discipline mais le Père Luc m’avait affirmé que cela ne durerait pas.
- C’est pareil pour toi et la dousse, m’avait-t-il taquiné, une question de temps. Ils passent tous par là, ne t’en fais pas.
Je l’ai écouté mais je n’aurais pas dû.
Le soir d’Halloween, dès le repas terminé, tous les treize-dix-huit ans s’étaient dispersés dans l’école et ses alentours. Munis de citrouilles éclairées, ils représentaient les âmes maudites que les plus jeunes devaient capturer pour envoyer en enfer. Ne pas sortir de la première enceinte était leur seule limite.
Au signal de la cloche, le groupe des six-huit ans et celui des neuf-douze ans se sont élancés à la recherche des aînés. Cachés derrière leurs masques, les petits pouvaient, pour cette fois seulement, crier à pleins poumons, rire, courir partout dans le désordre le plus absolu. Des éclats de lumière surgissaient à intervalles irréguliers, ici aux fenêtres, là-bas dans l’embrasure d’une porte, là-bas encore dans les massifs de roses. Le Père Luc, responsable des six-huit ans, et moi-même supervisions les courses effrénées, donnant parfois quelques indices aux moins hardis. Léo, un gamin de dix ans au visage parsemé de taches de rousseur, ne quittait pas mes pas. Je voyais la lampe trembler dans sa main.
- Là, Léo, en haut, deuxième fenêtre. Fonce, tu n’as encore aucune citrouille.
- J’en veux pas, elles portent malheur.
- Tu as peur ? Allons, ce n’est qu’un jeu. Celui qui en a le plus est sacré roi d’Halloween. Tu ne veux pas être roi ?
- Non. Et j’ai pas peur, j’ai froid !
Loudovick, quant à lui, bondissait comme un diable, je le reconnaissais à Hartos, le sosie d’une de mes chimères préférées qu’il avait choisi de copier. Il avait déjà plus de quatre citrouilles à son palmarès.
- Génial, Loudovick, continue !
- Fastoche, ils avancent comme des tortues !
Les autres Pères, de garde aux portes de l’enceinte ou dans les cuisines, repoussaient de temps à autre les âmes égarées, lasses des hurlements, qui tentaient de trouver un endroit calme. Judas, attaché pour la soirée, tirait sur sa chaîne et aboyait sans discontinuer. Après plus de deux heures de courses-poursuites et de cris, la cloche a sonné la fin des hostilités. Tous se sont rassemblés dans le réfectoire pour le traditionnel chocolat chaud.
Tandis que je sirotais un grog en compagnie du Père Jean, le responsable de la bibliothèque, Léo est venu me tirer par la manche. Il avait gardé son masque.
- Vous avez vu mon frère ?
- Christiann doit être avec ceux de sa classe.
- Non. Cherchez-le, monsieur, c’est Halloween et il a gagné beaucoup de citrouilles.
- Je ne vois pas le rapport mais oui, je vais m’en occuper. Va donc te prendre une bonne tasse de cacao.
J’allais partir à sa recherche quand le Père Jean, silencieux jusque là, m’a touché le bras.
- Laisse, Eliot, le Père Luc les a déjà sûrement tous comptés, tu serais averti s’il en manquait un.
- Les compter ? Zut, j’ai oublié de le faire.
- Ne t’en fais pas, je te le répète, le Père Luc s’occupe de tout. C’est ton premier Halloween et puisque tu aimes cela, profites-en. Encore un petit vin chaud ? Goûte-moi cette brioche, tu m’en diras des nouvelles !
Devant son regard insistant et sa pression de main sur mon bras, je m’étais rassis.
- Merci. Vous n’aimez pas cette fête ?
- Non, je la déteste, comme les autres d’ailleurs.
- Même Noël ? Vous m’étonnez, Père Jean.
- Tu ne peux pas comprendre, mon enfant. Quand tu auras mon âge, si tu es toujours ici, tu penseras peut-être différemment.
- Ce n’est pas possible, Père Istas, vous me faites marcher ?
Comme à son habitude, avant de répondre à une question qui l’embêtait, mon collègue de bio-chimie avait fait craquer ses doigts. Un tic qui me donnait la chair de poule.
- J’aimerais bien, Eliot, mais tout ceci est vrai. Je comprends ton désarroi, cependant c’est chaque année pareil. Ils courent, sautent dans tous les sens, ils n’ont plus aucun contrôle, les accidents sont inévitables. Hier nous avons eu de la chance, trois chutes sans gravité ne nécessitant qu’une petite intervention. Le cas de Christiann me préoccupe beaucoup plus, monsieur Carletti a dû le laisser à l’hôpital.
- C’était donc lui dans l’hélicoptère…
- Oui, c’est une chance qu’il en possède un, il nous a déjà tirés de pas mal de situations délicates.
- Il paraît que Léo est blessé ? Il allait pourtant très bien après la fête…
Son craquement des phalanges m’a donné la nausée. Le Père Istas avait semblé surpris.
- À quelle heure l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
- Pendant le chocolat chaud.
Nouveau craquement. J’allais lui demander de faire un effort quand il avait levé les mains au ciel.
- Je comprends ! L’accident a eu lieu en rentrant du réfectoire. Léo portait toujours son masque, il a déjoué notre surveillance pour aller retrouver son frère dans le dortoir des grands. Malheureusement il est passé par l’arrière. On avait lâché Judas pour qu’il arrête d’aboyer. Celui-ci s’est élancé à la poursuite de Léo qui a voulu franchir d’un bond la petite barrière menant au cimetière. Il a mal évalué son saut et s’est empalé dessus.
J’ai poussé un cri, la scène m’apparaissait dans sa morbide réalité, une image enfouie du passé me vitriolait le cœur. Pris de vertige, je me suis adossé au mur du cloître. Je transpirais, une buée épaisse sur mes lunettes m’empêchait de voir mon collègue. Qu’avait-il dû penser ? Une éternité plus tard, j’ai senti sa main sur mon épaule.
- Rassurez-vous, il n’est pas mort ! Mais nous avons dû l’emmener avec les autres à l’hôpital. Lui et Loudovick, blessés au cours de la fête, reviennent demain. Ils séjourneront à l’infirmerie le temps qu’ils se remettent de leurs émotions. Seul Christiann est resté aux soins intensifs.
Je m’en voulais horriblement de ne pas avoir obligé Léo à ôter son masque quand il était venu me demander de l’aide.
- C’…c’est… af..affreux. Une telle dé… déferlante de… de victimes à l’hôpital… vous n’avez pas eu… d’ennuis ?
- Des ennuis ? Enfin, Eliot, ce sont juste des accidents. Comme il en arrive dans chaque festivité un peu trop libre. Je ne suis pas partisan de cet Halloween mais je dois reconnaître que les enfants en raffolent. Le Père Luc avait vu juste.
Nouveau craquement de doigts. Cela fut au-dessus de mes forces.
- Père Istas !
- Je suis désolé. Je suis un peu nerveux en ce moment, nous attendons des nouvelles de Christiann et…
- Sera-t-il pos…possible d’aller le voir… s’il reste là-bas, je veux dire. Dans… dans quel hôpital se trouve-t-il ?
- Celui de Vladimora. Un peu loin mais le meilleur. Monsieur Carletti ne jure que par lui. Je ne sais pas, il faudra le lui demander.
Ces images ! Je les revois comme si c’était hier !
Des images surgies du passé qui voltigeaient dans ma tête telle une nuée de vers luisants. J’en avais la nausée. Les mots grinçaient dans ma gorge.
- J…j’irai rendre vi…visite aux enfants… dès leur retour. Un peu de…de réconfort leur fera sans doute… le plus grand bien.
Ce disant je pensais aux friandises dans ma valise. Il en restait peu mais suffisamment pour eux deux. J’en garderais quelques-unes pour Christiann. S’il n’y avait eu ces blessés, je pense que j’aurais englouti le reste de mes provisions ce soir-là.
Me rendre à l’infirmerie ne m’enchantait pas mais je voulais absolument parler à Léo. Le poids sur mon estomac depuis l’annonce de son accident ne cessait de s’alourdir.
Empaler : subir le supplice du pal (pieu aiguisé), embrocher, transpercer, percer, vriller, perforer, trouer, crever, pénétrer, enferrer, enfiler, éventrer.
La mort vous vole la vie sans prévenir. Demain encore, elle prendra probablement la mienne. Je ne suis pas prêt mais je l’attends. Elle a galopé dans mes nuits, le rire aux dents, pendant de longues années, piétinant mes rêves dans de grands éclats de sang. Terrorisé autant que fasciné, je l’ai maudite, je l’ai vomie, j’ai imploré sa venue, me suis offert à son appétit. Je n’ai jamais pu l’approcher, ni la vaincre. J’ai guetté le jour où je pourrais me venger d’elle, lui voler sa proie, lui dérober un peu de son pouvoir. Ce moment est-il venu ?
L’annonce de l’accident de Léo m’a percuté de plein fouet, un frontal sans airbag. L’image de ma sœur Louise, morte à huit ans de s’être empalée sur une grille, m’avait projeté loin dans le marais de mes souvenirs. Je m’y étais enfoncé jusqu’à l’âme.
Elle avait agonisé presque sous mes yeux et je n’avais rien fait. J’avais dix ans à l’époque. Nous jouions ensemble dans le cimetière de l’église près de la maison, nous adorions cet endroit. Toutes ces statues, ces mausolées abandonnés, ces pierres tombales fendues nous fascinaient. J’étais le chevalier-dragon, le roi des gargouilles volantes et ma sœur, mon assistante aspirante. Le jour de l’accident, elle tentait de réussir l’épreuve du vide qui consistait à marcher, les yeux bandés, sur un caveau de marbre. J’ignore ce qu’il s’est passé. Elle a glissé, s’est tordu le pied ou que sais-je encore ? Quoi qu’il en soit, elle est tombée. Les propriétaires avaient entouré la sépulture de belles grilles en fer forgé noir. Elle s’est empalée dessus. J’ai crié mais aucun son n’est sorti de ma gorge, j’ai tenté de courir mais mes jambes refusaient de bouger. Alors j’ai regardé le rouge envahir le noir du grillage et j’ai hurlé dans ma tête : “ Ce n’est pas ma faute, maman ! ”
À l’hôpital, on nous a affirmé qu’elle avait peu de chance de survivre sauf si on lui procurait un foie. J’ai pensé : “ C’est gagné, un foie c’est facile à trouver ”. Ma mère en achetait parfois chez le boucher. J’avais décidé qu’une fois guérie, je lui annoncerais qu’elle avait réussi l’épreuve, je voulais être grand seigneur. Mais la greffe n’a pas eu lieu. Ma sœur est morte, ma mère aussi. À l’intérieur. Je leur en ai voulu, je leur en veux encore. Elles m’ont abandonné, elles m’ont volé ma jeunesse et mes rêves. Je suis resté seul avec mes gargouilles. Fidèles. Indestructibles. Immortelles.
La veille de mon départ pour l’abbaye, je m’étais rendu sur la tombe de Louise. C’était la première fois que j’y revenais depuis des années. J’en ressentais un besoin urgent, comme un appel. Une pierre tombale avait été posée sur la sépulture de terre que j’avais connue. Je l’ignorais. Celle-ci était verte de mousse, les inscriptions à peine lisibles. J’ai passé une bonne heure à la nettoyer, à dégager les mauvaises herbes qui l’avaient envahie. Mes gestes étaient maladroits, lents, dérangés par les souvenirs. J’ai déchiré mon jean, sali mon pull mais je m’en fichais. Une question revenait sans cesse : était-ce mon père qui, pris de remords, était revenu pour cette démarche ? Depuis la séparation de mes parents, il n’avait pas cherché à me revoir. M’en voulait-il toujours ? Personne ne m’avait accusé, ni innocenté d’ailleurs. Mon entourage m’avait laissé avec cette culpabilité, un cancer tapi dans le cœur qui lançait ses métastases chaque jour un peu plus loin. Sournois. Silencieux. Sûr de lui. Était-ce la mante religieuse ? Avec quel argent ? Je n’ai pas osé le lui demander ce soir-là.
Si je sors vivant de cette histoire, je le ferai.
Je suis resté tout l’après-midi au cimetière. Seules deux personnes sont venues rendre visite à leurs morts. Les gargouilles de l’église m’avaient semblé plus petites, moins imposantes qu’autrefois.
14 octobre : arrivée de Loudovick
J’ai découvert l’infirmerie pour la première fois le quatorze octobre, le dimanche suivant mon arrivée. Seul moment de la semaine où la messe n’était pas obligatoire. Une autre innovation appréciable et appréciée du Père Benoit. Je m’en souviens très bien car c’est le jour où j’ai fait la connaissance de Loudovick.
J’avais été réveillé par la cloche de la chapelle et non par l’armée de pas qui dévalaient les escaliers quotidiennement. Elle sonnait le réveil ou annonçait le début de l’office pour certains.
Au réfectoire, bien qu’il manquât des professeurs, le calme régnait toujours. Quelques bavardages ici et là mais à peine perceptibles.
- Est-ce le sport qui les met dans cet état d’apathie ? avais-je demandé au Père Istas assis à mes côtés. C’est si tranquille ici…
- Le silence te dérange-t-il à ce point ? m’avait-il répondu, tu as vécu trop longtemps dans le bruit. Pourquoi ne pas t’entraîner avec eux ? Tu sembles tendu. Ils courent tous les matins avant le déjeuner. Je suis sûr que cela te serait profitable. Entretenir son corps, c’est important.
