Déambulation - Richard Salicru - E-Book

Déambulation E-Book

Richard Salicru

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Beschreibung

Olivier est un jeune homme de 30 ans récemment enrichi par une start-up qu'il a créé il y a une dizaine d'années. Il brûle sa vie entre nuits et fêtes ennuyeuses, voyages et rencontres sans lendemain. Un jour, il sort sa Cadillac sur les routes de Saint-Tropez et trouve Berthe, un auto-stoppeuse pas tout à fait comme les autres sur le bord de la route. Olivier va la suivre, en compagnie de Matthieu, son majordome. Ils vont tout faire pour satisfaire ses désirs jusqu'à la rencontre d'Aminata, jeune et belle africaine que Berthe adoptera finalement... Ce roman est un voyage au chevet d'une vieille dame qui a perdu sa raison mais pas ses émotions.

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Seitenzahl: 390

Veröffentlichungsjahr: 2017

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À Berthe A., inspiratrice de cette histoire.

REMERCIEMENTS

Je remercie Sylvie HECQUET pour sa précieuse aide dans la finalisation de l’écriture de cet ouvrage, et Abel VERGES-VILARO pour son soutien.

Sommaire

Avant-Propos

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

AVANT-PROPOS

J’aime les vieux fous…

Un jour Berthe A., 88 ans, entrée au Cantou1 de l’établissement où j’exerce mon métier de psychologue, me fut adressée parce qu’elle souhaitait coûte que coûte quitter le service. Je rencontrais alors cette vieille dame. Elle était très autoritaire et parlait de façon directe, sans aucune hésitation avec un ton très revendicatif. Dès qu’elle se trouva devant moi, elle commença à me raconter qu’elle était bien trop vieille pour continuer à travailler dans cette usine et qu’il était donc temps pour elle de rentrer chez elle… chez ses parents, bien sûr ! Elle m’expliqua alors où se trouvait sa maison, à une bonne centaine de kilomètres, dans un département limitrophe au notre. Je savais déjà que la maison familiale dont elle parlait avait été vendue depuis de nombreuses années. Mais cela ne m’empêcha pas, après l’avoir longuement laissée s’exprimer sur son désir de sortie, de m’abandonner à la fantaisie suivante : et si là, tout de suite, je lui proposais de l’accompagner, en suivant ses instructions, en me soumettant à son autorité, où irions-nous ? Jusqu’où me mènerait-elle avant de s’apercevoir que cette maison n’existait plus que dans sa mémoire perturbée ? S’en apercevrait-elle où inventerait-elle autre chose, tout comme elle avait inventé cette usine dans laquelle elle croyait être retenue pour travailler ?

Puis il y eut Colette, Simone, Alice, Suzanne, Marguerite, Jeanne, Yvonne et tant d’autres que j’oublie ici. Toutes se sont incarnées en Berthe Marchand. Toutes lui ont prêté main forte pour se modeler dans mon imaginaire. Elles se sont fondues en un unique personnage. Et c’est au cœur de mon imaginaire que j’ai suivi Berthe, que je l’ai laissée me mener au tréfonds de sa mémoire, me raconter sa vie au moyen d’un voyage « pathologique2 » de quelques jours.

J’aime la folie. J’aime la folie de Berthe, son dérangement, son dérèglement, ses oublis, ses incohérences, ses exigences incongrues et permanentes. J’aime les vieux qui ont perdus la tête, car ils n’ont plus de limites, plus rien ne les retient pour être ce qu’ils sont en vérité, au fond d’eux-mêmes. L’inconscient à fleur de peau, débridés, désinhibés, ils errent dans notre monde en quête d’une clé qui pourrait ouvrir toutes les portes qu’ils tentent à longueur de temps de passer en secouant rageusement les poignées. J’aime écouter leur génie. J’admire leur capacité à lancer la petite phrase qui cloue tous les interlocuteurs… juste le temps pour ces derniers de constater avec soulagement qu’ils sont fous, « Alzheimer », et que donc cette parole n’a pas de valeur…

La maladie d’Alzheimer déstructure les gens. Elle les écosse et les laisse nus. Et il est presque impudique de les écouter vivre. Ils n’ont plus de défenses. Ils sont à vif, et quelquefois leur agressivité est à la hauteur de l’angoisse que leur confère leur nudité psychique. Écouter un vieux fou, une vieille folle, c’est écouter du désir brut, de la colère sans distance, de la violence pure, mais aussi de l’amour sans contention, exalté, furieux, déchainé…

C’est ce que j’aime, même si je peux être dérangé par leurs propos immodérés. C’est cet amour-là et le trou béant que laisse leur mort qui m’a fait dessiner Berthe, par des coups de crayons sauvages, à l’arrachée, sans plan, sans programme, sans dessein particulier. Tout comme ils font, eux. Tout comme font et faisaient Berthe, Colette, Edmond, Simone, Alice, Suzanne, Marguerite, Guy, Jeanne, et Yvonne à qui je dédie ce livre…

1 Service spécialisé pour l’hébergement des personnes âgées touchées par une maladie d’Alzheimer.

2 Terme consacrée pour les fugues menant à de longs voyages en psychiatrie.

1

Il était six heures du matin. Vautré sur un grand sofa blanc, Olivier écoutait les clapotis de l’eau de la piscine contre le carrelage bleu. La brise fraiche de ce mois de juin 2011 soufflait dans ses oreilles des murmures d’évasion. Une bouteille de champagne vide flottait encore. Elle faisait entendre son tintement triste et régulier sur la céramique.

Chaque seconde qui passait était envahie par ce rythme d’une régularité agaçante. La grande maison était encore ouverte, éventrée par la fête qui venait de s’y dérouler. Les puissants spots halogènes illuminaient la terrasse et la piscine. Cela donnait à la lumière du soleil montant une tonalité blafarde qui convergeait avec le teint du visage du jeune homme. Il venait de renverser sa tête et de fermer les yeux. Contre son gré, Olivier subissait cette soudaine solitude. Sa quête d’intensité sombrait depuis que le dernier convive était parti en titubant.

L’attention d’Olivier gravitait autour de la cadence des vaguelettes, il en perdait le peu d’équilibre qui lui restait. Une seule chose pouvait neutraliser cette nausée soudaine : du bruit. Il lui fallait encore du bruit, surtout pas de ce calme intolérable qui le ramenait vers une exaspérante solitude.

Olivier finit par réussir à relever la tête. Il ouvrit les yeux. Il chercha du regard une présence. Sur la terrasse de la villa, le jeune Dj rangeait son matériel. Olivier se redressa alors péniblement et cria dans un dernier souffle : « Musique ! ». Puis il s’effondra à nouveau sur le canapé. Comme réponse à ce braillement désespéré, les énormes enceintes noires se mirent à vrombir de leurs coups de boutoir agressifs, asphyxiant les cliquetis de l’eau et de la bouteille vide. Olivier leva juste sa main vers le ciel, index érigé en direction du soleil levant. Il fit tournoyer son bras autour de son coude. Il n’y avait plus que cette partie de lui-même qui paraissait en mesure de se mouvoir. Celle-ci balança ainsi jusqu’à la fin du morceau. Après quelques instants de silence, retentit un claquement électrique qui vint signer irrémédiablement le terme de la soirée. Le Dj venait de débrancher les baffles.

Olivier tenta de se lever. Mais son corps ne décollait pas du canapé blanc. Il ne parvint, dans un premier temps, qu’à redresser son buste et à se tenir assis sur le sofa. Il se balança pour prendre l’élan nécessaire à propulser son corps d’un coup sec vers l’eau de la piscine sans même avoir à se redresser. Il plongea et disparut sous l’eau quelques instants, puis émergea avec une grande inspiration de soulagement. Il ouvrit les yeux, se secoua pour éjecter l’eau qui coulait le long de ses paupières.

Droit comme un i au bord de la piscine, Matthieu, l’attendait. Une serviette à la main. Il était avant tout venu s’assurer qu’Olivier ne risquait pas de rester au fond de l’eau. Le majordome d’Olivier était un homme toujours si attentionné, qu’il en devenait quelque fois suffocant. Mais malgré cela le jeune homme n’aurait pu se passer de ce substitut de père et de la sécurité qu’il lui apportait. Olivier avait su démontrer depuis des années ses exceptionnelles capacités d’entrepreneur, mais restait perdu face aux réalités quotidiennes.

Il venait de fêter ses trente ans. Sa vie s’écrivait à partir d’une page blanche et d’une toute petite idée, bienvenue, et applicable sur un tout autre type de vague que celles de la piscine. Cette toute petite idée lui était venue en surfant, un coup de génie qui avait transformé son existence.

Surfer était son sport préféré. Il était même devenu un vrai champion. Il avait à peu près tout obtenu de ces exploits. Il avait fait trois ou quatre fois le tour du monde des meilleures déferlantes. Une nuit comme une autre, il avait été inspiré à la lumière glauque d’un ordinateur portable au fond d’un petit bungalow d’un hôtel de luxe de la côte basque.

Et cette toute petite idée l’avait porté là, en dix ans. Elle l’avait expulsé de l’adolescence, le projetant brutalement dans le monde des grandes personnes, l’enrichissant à outrance, mettant le monde à ses pieds, lui permettant finalement d’acquérir à peu près tout ce qu’il voulait. Elle l’avait transformé en un être en vue, courtisé par la société des riches et par tous ceux qui gravitent autour. Il vivait de ses rentes depuis plus de trois ans. Il dépensait sans limite, organisant des fêtes dans cette grande villa de Saint-Tropez, vivant la nuit, fréquentant tous les endroits qu’un jeune homme comme lui se devait de fréquenter. Sa vie était devenue intense mais encombrée, bruyante, saturée. Il en rajoutait chaque fois un peu plus pour ne pas se retrouver seul comme ce matin-là, au bord de la piscine.

Matthieu lui tendit la main pour l’aider à s’extraire de l’eau. Il entoura son corps tremblant d’une grande sortie de bain et frotta son dos avec un tendre respect dont il était seul à connaître les secrets. Matthieu était au service du jeune homme depuis plus de cinq ans. Il s’occupait de tout avec patience et assiduité. Olivier l’avait employé parce qu’il savait qu’il le séduirait sans difficulté et qu’il deviendrait du coup son meilleur atout pour affronter le monde. Matthieu était partout dans la vie d’Olivier. Il s’employait à ce que rien ne lui manque, à tout instant, tous les jours. La solitude d’Olivier était donc trompée en permanence. Elle n’était que relative, même si ce dernier pensait tout le contraire. Mais, quand il parlait de son isolement durant des heures en buvant des gins-tonic les uns après les autres, c’était en face de Matthieu qui l’écoutait sans sourciller, jusqu’au petit matin, au moins une nuit sur deux. En général, l’autre nuit était une nuit de fête. Route, suite de bars de nuit, lieux très branchés où l’on dépensait sans compter des sommes astronomiques. Cela finissait toujours par des vomissements terribles. Matthieu, toujours là, tenait le front d’Olivier au-dessus de la cuve des toilettes.

Olivier bouffait de la vie, à une vitesse obsédante. Toujours plus obsédante. Il dormait assez peu. Il bougeait tout le temps, d’un bout à l’autre du monde. Il possédait un appartement à New York, et un à Londres. Il avait acquis un yacht qu’il laissait amarré au port de Saint-Tropez. Il voyageait sans étape. Il avait donné à Matthieu carte blanche pour embaucher le personnel nécessaire à l’organisation de sa vie. Il ignorait jusqu’au nombre des personnes qui travaillaient à son confort dans ses divers lieux de séjour. Matthieu était à la tête d’une véritable entreprise, une sorte d’agence d’intendance. L’unique objectif était le confort d’Olivier. Et pour cela il ne le quittait jamais. Il l’accompagnait dans tous ses voyages comme pour préserver le cœur même de toutes les ressources de son agence. Une bonne vingtaine de personnes travaillaient en permanence pour ce seigneur d’un nouveau type. Olivier n’en fréquentait réellement qu’une.

Matthieu connaissait à peu près tous les désirs, toutes les habitudes et toutes les lubies de son patron et savait les prévenir. Il le traitait toujours avec une même distance affectueuse. Il le vouvoyait, lorsqu’Olivier le tutoyait même si Matthieu avait largement dépassé la cinquantaine. Entre ménagements et attentions, le majordome faisait de la vie d’Olivier une suite d’accomplissements, de réalisations, de voyages et de tous les divertissements possibles.

L’impudicité de l’enrichissement récent d’Olivier le menait parfois à être très désobligeant à l’égard de Matthieu, car ce dernier représentait l’unique limite qu’il y avait dans son existence. Il passait tout son temps à rendre ce destin supportable. Même si quelquefois, Olivier aurait voulu s’évader dans l’inaccessible. Matthieu pouvait tout faire en un tour de main. Il suffisait de lui demander. Il générait les bornes de la vie d’Olivier. Et il concrétisait ses désirs de façon illimitée. Dans ce paradoxe et à cause de ce paradoxe Olivier détestait le pouvoir de son majordome. Pourtant, il savait qu’il serait perdu sans lui, incapable de faire quoi que ce soit d’une simple carte bleue. Olivier dépendait entièrement de Matthieu pendant que celui-ci supportait tous ses assauts, acceptait tous ses caprices, mettait en œuvre toutes ses inventions.

- Vous allez prendre froid, Monsieur, vous devriez vous changer maintenant, glissa calmement Matthieu à l’oreille d’Olivier.

- Oui Mam, j’y vais.

Olivier interpelait régulièrement son majordome par ce curieux sobriquet. Dans ce cas, cela signifiait qu’il était en accord avec ses recommandations. Matthieu savait alors qu’il fallait qu’il s’active et qu’il accomplisse sa tâche dans les meilleurs délais au risque de mettre son patron en fureur. Olivier pouvait se montrer docile autant que capricieux. La limite entre les deux était mince et fragile comme une feuille de papier mouillée dont on ne prévenait jamais le déchirement. Mais ce dernier survenait à la moindre erreur, à la plus indécelable maladresse. Durant ses colères, Olivier pouvait devenir blessant, dénigrant et d’un rare dédain. Matthieu y était rodé. Cependant, il préférait les éviter chaque fois que cela était possible. Il avait souvent pensé rendre son tablier, mais il était incapable de mettre à exécution un tel ultimatum, et ce, plus pour des raisons affectives que financières.

Le majordome avait déjà préparé le pyjama d’Olivier, correctement plié sur son lit, depuis un bon moment. Il soutint son patron qui titubait jusqu’à sa chambre et l’aida à se déshabiller. Il n’était pas insensible à la beauté de son corps nu. Il l’assistait pour passer sous la douche avec un ravissement qu’il espérait toujours imperceptible. Son plus grand souci était de ne laisser passer aucune once de désir, aucun regard chargé d’une quelconque délectation.

Olivier avait un corps de surfeur, maltraité depuis des années, mais qui restait malgré tout d’une parfaite plastique et d’une rare sensualité. Il n’était pas particulièrement musclé, malgré les heures de sports quotidiennes qu’il pratiquait. Mais il était dur, puissant, laissant saillir chaque masse musculaire de façon très marquée. Il était d’une taille moyenne mais paraissait très allongé. Lorsque Matthieu était à ses pieds, Olivier était systématiquement extrêmement insolent. Il savourait alors sa confusion, ses œillades fuyantes et ses envies réprimées. Il affirmait alors outrageusement sa puissance et son dédain. Matthieu devait alors payer lourdement le fait qu’il tenait son patron sous une totale dépendance pour les choses matérielles. C’était précisément dans ces moments-là, et ils étaient quotidiens, que le seigneur possédait le serf auquel même il se savait définitivement pieds et poings liés pour seulement trouver un simple maillot dans son dressing.

Matthieu accompagna finalement Olivier jusqu’à son lit et l’aida à se coucher. Puis il quitta la pièce, en ayant pris soin de fermer les persiennes. À partir de cet instant, son travail était de veiller à ce que le silence se fasse dans toute la maison. Il fallait donc que le rangement et le ménage s’accomplisse sans aucun bruit. Déjà, sur l’énorme pin parasol qui dominait la villa, quelques cigales commençaient à chanter. Mais elles berceraient le sommeil d’Olivier jusqu’à son réveil.

2

Olivier émergea de son sommeil et jeta un coup d’œil furtif sur le réveil. Quatorze heures. La maison était calme. Dans sa tête, il entendait encore résonner les décibels de la nuit. Il s’étira longuement et jeta le drap qui le couvrait sur le bas du lit. Il se leva, se dirigea vers la salle de bain, ouvrit le robinet de la douche et se mit sous l’eau avant même qu’elle ait eu le temps de se réchauffer. Il resta un long moment sous la douche.

Malgré le bruit de l’eau, il entendit un léger froissement dans la salle de bain. Il savait que Matthieu venait d’entrer. Il ignorait comment son majordome faisait pour savoir qu’il était réveillé. Matthieu était déjà à l’œuvre, sûrement en train de ranger quelque serviette ou de préparer son matériel de rasage. Olivier savait aussi qu’il disparaitrait discrètement avant même qu’il ne soit sorti de la douche. Puis, qu’il réapparaitrait un peu plus tard, quand il aurait fini de se raser.

Il sortit de la douche. Une serviette sèche l’attendait, posée sur le meuble du lavabo. Après s’être essuyé, il commença à se raser en sifflotant quelques notes du dernier titre qu’avait mis le DJ. Celles-ci tournoyaient en boucle dans sa tête comme la marque indélébile de la nuit abrutissante qu’il venait de passer.

Il revint dans la chambre. L’odeur du café avait envahi la pièce. Sur une table qui trônait devant la fenêtre, un plateau était posé avec une tasse fumante. Autour, il y avait quelques sandwiches et un grand verre de jus d’orange. Il déjeuna nu, devant la fenêtre, regardant la mer au loin. La piscine avait été nettoyée, tout était en état. La nuit était effacée. Il vit Matthieu traverser le jardin avec trois citrons dans les mains. Alors qu’il passait sous la fenêtre de son patron, il leva les yeux et l’aperçu. Il lui lança un sourire et le salua de la tête. Olivier le regarda fixement circuler, sans sourciller. Il ne lui rendit pas son salut. Il ne bougea pas de l’endroit où il se trouvait. Nu, sans complexe.

Sous un arbre du jardin, une jeune femme de ménage passa à son tour. Elle ramassait les derniers mégots de cigarettes qui trainaient sur le pavé autour de la piscine. Elle leva les yeux vers la fenêtre de la chambre d’Olivier. Instantanément, elle les baissa. Elle se plia en deux comme pour demander pardon et poursuivit sa tâche sans plus oser lever son regard. Olivier rayonnait maintenant sur son balcon, toujours aussi nu devant ses gens. Il arborait son corps comme un roi arbore son sceptre, avec une fierté exacerbée. À ce moment, rompant le charme de son exhibition matinale, Matthieu se présenta à la porte-fenêtre, juste derrière lui. Il tenait des vêtements sur son bras. Il se racla discrètement la gorge pour faire savoir à Olivier qu’il était là. Sans rien dire, Olivier se tourna et entra dans la chambre. Matthieu lui tendit un boxer. Puis ses habits.

- Pas ce polo, fit Olivier en le jetant sur le lit, je n’ai pas envie de bleu aujourd’hui…

- Il vous va bien pourtant, réagit Matthieu.

- C’est vrai ? Tu me trouves beau en bleu ?

- Pour ainsi dire, Monsieur, cette couleur vous avantage, sans doute.

- Ok, je le mets…

Docile, il enfila le polo et le reste de ses vêtements. Olivier connaissait le goût de Matthieu. Il lui faisait une confiance sans limite sur la façon dont il devait s’habiller pour être séduisant. Lorsqu’il eut fini de se vêtir, il regarda son majordome dans les yeux quelques instants sans rien dire comme s’il était devant un miroir. Matthieu le toisa de haut en bas, puis poussa un grognement de satisfaction. Olivier s’en contenta. Il alla se mettre de l’eau de toilette et quitta sa chambre.

Il trouva la Cadillac Eldorado ronronnant au garage, prête à partir. Il ne s’en étonna aucunement. Cela faisait partie de sa vie quotidienne. Pourtant il n’avait donné aucun ordre. Tout était toujours prêt, à chacun de ses mouvements. Il entra dans la voiture et referma la lourde portière derrière lui. La porte du garage était ouverte. Il resta un petit instant à admirer le tableau de bord en cuir rouge de sa voiture. Il l’avait acquise peu de temps auparavant. Il restait encore contemplatif quelques minutes, chaque fois qu’il pénétrait dans cet extraordinaire véhicule. Olivier était passionné de voitures américaines des années 70. En particulier, il avait un grand faible pour la Cadillac Eldorado décapotable. Il en avait trois, de différentes couleurs. Mais, le plus souvent, il sortait dans la blanche. Elle était entièrement restaurée et tournait comme une horloge. Juan, le jardinier, était aussi mécano. C’était lui qui la bichonnait. Il partageait le même amour des américaines.

Olivier appuya délicatement sur l’accélérateur. Le moteur fit un bruit parfait. La Cadillac commença à avancer. L’avant du véhicule s’éleva vers le ciel. Les chromes rutilants envoyèrent leurs feux de toutes parts en rencontrant les rayons du soleil de l’après-midi.

La voiture se déplaçait comme ces patineuses en robe à crinoline qui donnent l’impression de glisser sur le sol sans que l’on puisse distinguer le moindre mouvement de leurs pieds. Olivier conduisait lentement pour profiter de chaque mouvement de cet incroyable engin. Il s’engagea sur la petite route qui reliait sa maison au village. Il accéléra. Le cabriolet nécessitait une bonne inertie pour donner enfin la sensation de flotter dans les airs.

En passant la barrière, Olivier salua le gardien qui surveillait l’accès au quartier VIP qu’il habitait. Il se dirigea instinctivement sur une petite route qui s’orientait vers l’intérieur des terres. Progressivement, la Cadillac accéléra jusqu’à atteindre une vitesse de croisière de 90km/h. La petite aiguille du compteur tremblotait pour signaler qu’elle avait tout de même largement fait son temps. C’était une des rares pièces du véhicule à ne pas avoir été remplacée ou restaurée. Après avoir fait une bonne vingtaine de kilomètres, Olivier fit ralentir la voiture. Il la serra sur le bas-côté de la route entre deux arbres. Il coupa le moteur. Silence. Il écouta. Bruits du vent dans les feuilles et chant des cigales. Son américaine l’avait bercé. Il était prêt à supporter le vide. Il s’allongea sur la grande banquette en cuir blanc qui sentait encore l’odeur de l’atelier de sellier dans lequel elle avait été entièrement refaite. Elle était à la fois dure et confortable, d’un confort d’un autre âge et d’un autre monde, un monde où l’on ne comptait pas. Ni les heures de travail, ni la qualité des produits utilisés.

Le jeune homme adorait rester de longues minutes au soleil, étendu sur cette banquette, au bord de la route, juste en dessous des vieux platanes. Les cigales venaient parfaire la sensation qu’il éprouvait. Olivier était né dans le début des années 80. Pourtant, il était là, sous le charme d’une nostalgie qui aurait pu envahir un homme beaucoup plus âgé. Il ne connaissait pas la chaleur éprouvante qui pouvait régner dans un véhicule des années 60, vitres baissées à grands efforts de manivelles grinçantes, sur ces longues tirées d’asphalte tout juste protégées par deux rangées d’arbres parfaitement alignées. Alors que ressentait-il là, au bord d’une de ces vieilles routes préservées, dans une voiture légèrement penchée dans le fossé, allongé sur la banquette, regardant les feuilles des grands arbres gigoter au gré du vent chaud ? Un bonheur venu d’ailleurs ? D’une parole de son père lâchée alors qu’il n’avait que cinq ans ? Qui lui avait soufflé ce plaisir ? Il l’ignorait bien. Il l’éprouvait. C’était la seule certitude qu’il avait sur ce point.

Olivier savait provoquer ces moments d’extase, dès qu’il en avait l’envie et le temps. Il pensait alors à son père. Un homme rare, mi-artiste, mi-toxicomane, squatteur de la première heure, marginal, toujours défoncé, quelle que soit l’heure de la journée. Olivier n’avait jamais connu Jacky, « à jeun ». Ce dernier l’avait largué dans le ventre de sa mère une nuit où miraculeusement l’héroïne lui avait laissé suffisamment de capacité sexuelle pour être fécondant. Au-delà de ce miracle, Jacky n’avait jamais fait un quelconque autre effort pour son fils, pas même une proposition pour le choix de son prénom. Olivier avait croisé son géniteur une bonne dizaine de fois dans sa vie, par hasard, lorsque celui-ci avait encore assez de culot pour venir voir s’il pouvait cultiver quelque espoir de renouer avec son ancienne compagne. Nathalie, mère d’Olivier, le renvoyait toujours assez sèchement. Le jeune homme se souvenait de l’allure de son père qui remontait le petit chemin de galets qui menait jusqu’au portillon du jardin. Les bras pendouillant le long de son corps maigre, les cheveux gras qui descendaient suivant les courbes de son dos vouté, le pantalon trop large retenu par une cordelette ramassée à l’occasion, il refermait la grille. Alors Jacky se retournait. Il lui lançait un petit clin d’œil complice. Comme s’il pouvait y avoir une quelconque complicité entre ces deux êtres qui ne s’étaient jamais connus. Et pourtant ! Même si elle était inconcevable, cette complicité existait bien. Elle avait dû se matérialiser en quelques quatre ou cinq clins d’œil en trente années. Cela suffisait à Olivier. Il passait beaucoup de temps à imaginer que ce qu’il ressentait était à l’image de ce que pouvait ou avait pu éprouver Jacky, son père.

L’absence avait été si forte… Il s’était donc imaginé un personnage haut en couleur. Il invoquait jusqu’au moindre de ses sentiments, et ce, malgré la déplorable description que Nathalie lui avait toujours ressassée. Sa mère cultivait à l’égard de cet homme une immense rancœur. Mais Olivier n’y prenait pas garde. Il aimait à se raconter son père, ses excentricités, ses délires. Ce personnage de looser était pour lui ce qui en faisait toute la valeur. Il imaginait son père à Katmandou ou à San Francisco, vautré sur un trottoir après une nuit de totale débauche, sans un sou en poche, mais dans une plénitude inconsciente, dans une totale ignorance d’une quelconque responsabilité, d’une quelconque valeur sociale, d’une quelconque position paternelle. Cette perdition, curieusement, excitait Olivier. Il y avait là quelque chose de particulièrement fascinant. Ne rien assumer. Ne jamais se saisir d’une place d’homme dans la société. Rester dans le dénuement le plus complet, abandonné de tous, abandonnant le monde entier à sa propre jouissance, la nuit, infiltré des pires produits chimiques, uniques dieux de son immense délaissement.

Olivier se plaisait à imaginer cet exil permanent, cette errance. Lui-même savait s’abandonner et perdre la maîtrise de tout, à l’occasion. Mais, en même temps, il y avait toujours quelque chose qui le ramenait à être un responsable d’entreprise créatif et compétent, autodidacte et volontaire. C’était ce qui avait fait sa fortune. C’était aussi ce qui faisait son incapacité à se fixer dans une quelconque relation amoureuse et à construire sa vie autrement que dans cette alternance outrancière entre débauche et gravité. L’excitation, qu’elle fut sexuelle ou boursière ne se résumait qu’à la même production libidinale. Olivier était sculpté dans ce curieux mélange de paradoxes.

Les rayons de soleil qui traversaient les feuilles des platanes et venaient frapper le visage d’Olivier étaient très ardents. Il ne put y résister trop longtemps. Il se releva sur la banquette et redémarra le moteur. Il passa la vitesse automatique et réengagea le véhicule sur la route. Il conduisait à très lentement pour profiter de la légère brise chaude. Celle-ci venait tourbillonner dans l’habitacle faisant virevolter le petit ours en peluche qui pendait au rétroviseur, souvenir d’une délirante virée dans une grande foire de Marseille, une quinzaine de jours auparavant.

En ce dimanche après-midi, il n’y avait pas grand monde sur cette petite route alors que la saison avait commencé depuis quelques semaines. C’était une petite route de l’intérieur des terres, sans intérêt pour les estivants. La grosse américaine vaillante et radieuse glissait sur le goudron brulant. Les platanes défilaient inlassablement de chaque côté de la voiture. Olivier alluma l’autoradio d’époque, qui après quelques secondes de préchauffage se mit à beugler les délires musicaux d’un DJ, éructant des sons électroniques qui perturbaient ses capacités réceptrices. Le vieux poste traitait, comme il pouvait, ces sonorités démesurément contemporaines. Cet effroyable choc des technologies et des âges concourait au plaisir des oreilles d’Olivier.

C’était d’ailleurs là-dessus qu’il avait fondé son royaume et sa fortune. Il avait tout simplement réinventé une jouissance du passé au travers du modernisme le plus absolu. C’était plus que dans l’air du temps. Son invention avait eu un succès immédiat dix ans auparavant et il avait pu profiter d’une incroyable opportunité.

Le cabriolet avait maintenant atteint sa vitesse de croisière. Le volant vibrait un peu. Le moteur ronronnait joyeusement comme un gros chat sous les caresses de son maître. Rien ne pouvait arrêter le véhicule. Olivier était en train de se laisser hypnotiser par la scansion incessante des arbres. Entre la chaleur, le bruit du moteur, le vent et le balancement régulier de la voiture, sans compter la fatigue de la nuit qui se faisait ressentir, Olivier était grisé. Presque saoul.

Au loin, une silhouette apparut.

3

En se rapprochant, Olivier se rendit compte qu’il s’agissait d’une personne d’une assez petite taille. C’était une vieille femme. Elle regardait dans la direction de la Cadillac, comme si elle l’attendait. Elle avait un sac à main qui pendait à son bras gauche. À quelques dizaines de mètres d’elle, Olivier ralentit son véhicule. Il vit alors que, de sa main droite, elle lui faisait signe. Elle ne hélait pas un taxi. Plus exactement, elle lui indiquait sa présence. Olivier stoppa la voiture à son niveau. Sans aucune forme d’hésitation, la vieille dame ouvrit la portière du passager et s’installa. Elle regarda Olivier dans les yeux avec un air de colère. Elle souffla puis posa son sac à main sur ses genoux avec fermeté.

- Il était temps, fit-elle d’un ton de reproche, j’ai bien cru que nous allions rater l’avion ! Allez, dépêchez-vous maintenant ! Nous n’avons pas de temps à perdre en excuses ou autres explications ! Vite ! lança-t-elle enfin, avec un ton presque méprisant.

Olivier resta stupéfait. Il était paralysé. Quoi faire devant cette inconnue autoritaire qui lui ordonnait de l’accompagner à l’aéroport ? Il hésita un instant. Un instant de trop sans doute, car la vieille dame se mit à le presser à nouveau avec la même inflexion impérieuse.

- Alors, qu’est-ce que vous attendez maintenant ? Allons, allons, en route ! fit-elle en montrant la direction avec sa main. Nous n’allons pas moisir ici, non !?

- Non, Madame, non, nous y allons et n’ayez pas peur, vous ne raterez pas votre avion, répondit le jeune homme sans même réfléchir à ce qu’il disait.

Il appuya sur l’accélérateur. Dans un vrombissement la Cadillac s’élança sur la route. La vieille dame tenait le petit chapeau qu’elle portait sur sa tête pour que le vent ne le lui emporte pas. C’était un chapeau d’une autre époque, mais il lui allait à merveille. Son visage était extrêmement ridé, marqué par un caractère sans doute peu commode. Olivier la regarda un instant. Il lui lança un sourire qu’elle fit mine de ne pas remarquer. Puis dans la seconde qui suivit, elle s’exclama :

- Oh ! Et puis n’essayez pas de m’amadouer avec vos sourires en coin ! Avec Berthe, vous savez fort bien que ça ne marchera pas ! Vu ?

Olivier se tut. Il se mit à réfléchir quelques secondes. Puis il freina soudain et se gara sur le bas-côté. Il regarda la vieille dame qui tentait déjà de lancer une réprimande pour cet arrêt inattendu. Il la coupa net et lui dit calmement :

- Vous avez votre billet d’avion ?

- Mais enfin ! répondit-elle, cette fois très agacée, vous me prenez pour une imbécile ? Vous n’allez pas tout de même croire que je vous demande de m’accompagner à l’aéroport sans avoir le moindre billet d’avion ? Il est dans mon sac, ne craignez rien. Allez, foncez !

- Mais, Madame Berthe, vers quel aéroport dois-je me diriger ?

- Ah, mon Dieu, Doux Jésus, Sainte Marie et tous les Saints, mais quel idiot on m’a foutu là. Comment pouvez-vous poser une question aussi stupide !? Voulez-vous que nous allions à Barcelone en passant par Orly ? Imbécile ! Nous allons à Roissy ! Bien sûr !

- À Roissy ? Mais…

- Mais quoi ? Allez-vous enfin vous décider à vous bouger un peu ? Faut-il que je prenne le volant ?

- Non, Madame, non, j’y vais, j’y vais…

La voiture redémarra. Mais Olivier roulait plus lentement. Il lui fallait gagner du temps, trouver une stratégie pour satisfaire aux exigences de la situation ahurissante dans laquelle il se trouvait. Ce surréalisme excitait sa curiosité. Il se demanda furtivement si cette étrange femme avait toute sa tête. Puis il chassa ces questions de son esprit, décidant par le même coup, plus ou moins consciemment, de l’accompagner sans réfléchir.

Discrètement, il ramassa son téléphone mobile qu’il avait posé sur le tableau de bord et le mit dans sa poche de pantalon. Il jeta un œil à la vieille femme qui paraissait goûter au plaisir de rouler dans une telle voiture, car elle s’était calmée et avait fermé les yeux.

- Madame Berthe ?

- Eh bien ? Qu’avez-vous mon garçon ? répondit-elle d’un ton plus agréable.

- Je m’excuse de vous demander cela, et je suis sûr, bien évidemment, que vous me répondrez par l’affirmative, mais c’est juste pour m’assurer que nous n’ayons pas à revenir en arrière au dernier moment…

- Bon, soyez direct, mon petit, que voulez-vous savoir ? Si je n’ai pas oublié mon passeport ?

- Euh, oui justement… fit Olivier complètement décontenancé devant une telle perspicacité. Elle plongea la main dans son sac et en sorti un passeport en ruine qu’elle tendit au jeune homme.

- Voilà, contrôlez-moi, si cela vous chante !

Olivier ouvrit le passeport devant lui, tout en continuant à conduire lentement. Curieusement le document était encore valide pour quelques semaines. Il nota mentalement l’identité de Berthe. Plié entre deux pages il aperçut un vieux billet d’Air France d’une autre époque : Paris-Barcelone, 12 juillet 1983. Il sourit intérieurement. Il replia le tout et le rendit à la dame. Elle rangea son passeport avec une mine délibérément exagérée de femme vexée. Elle referma son sac à grand bruit, le serra contre son ventre et leva le menton en signe de bouderie. Tout en tentant de cacher son geste, Olivier envoya un message à Matthieu avec son téléphone : « Réserve-moi deux allers-retours pour Barcelone ce soir, par Nice, prépare-moi une valise pour quelques jours et mes papiers d’identité que j’ai oubliés. Le deuxième billet au nom de Berthe Marchand. On se retrouve à l’aéroport. Merci ». Au bout de quelques minutes, son téléphone vibra. Matthieu était habitué de ce type de challenge. « Très bien, Monsieur. À toute à l’heure… ». Olivier appuya sur l’accélérateur et la voiture se mit à foncer sur la petite route. Rapidement, elle rejoignit l’autoroute pour Nice. Berthe, bercée par le ronronnement et le balancement du cabriolet, s’était endormie sur la banquette.

4

La voiture pénétra dans le parking de l’aéroport de Nice. Olivier appela Matthieu pour savoir où il était. Ce dernier avait mis beaucoup moins de temps pour rejoindre le lieu de rendez-vous. Il l’attendait près du guichet d’enregistrement du dernier vol pour Barcelone. À côté de lui se trouvait un chariot à bagages avec deux valises. Matthieu n’ignorait pas que son patron pourrait être furieux, mais il voulait tenter de faire partie du voyage. Il faisait toujours de la sorte lorsque le projet était impromptu. Si Olivier voyageait pour ses affaires, il prévoyait à l’avance le programme et tout était bien organisé pour que rien de manque. Par contre, lorsqu’il s’échappait de cette manière, souvent avec une jeune femme dont il venait de tomber fou amoureux, Matthieu savait que tout était possible et qu’Olivier était capable de prendre les pires risques. Il le suivait donc jusqu’aux limites de son intimité et tout au long du périple.

Mais surprise… Il le vit arriver d’un pas très retenu, avec, à son bras, une vieille femme qui paraissait avoir plus de quatre-vingt ans. Elle avançait tout de même assez fièrement pour son âge. Légèrement courbée vers l’avant, elle regardait fixement devant elle. Elle montrait une ferme détermination. De toute évidence, elle savait où elle allait. Lorsqu’Olivier s’arrêta à la hauteur de Matthieu, Berthe le regarda d’un drôle d’air et lança sans attendre :

- Qui c’est, celui-là ? toujours sur un ton à la fois autoritaire et méprisant.

Matthieu resta de glace. Olivier lui fit signe de se diriger vers l’hôtesse d’enregistrement sans lui laisser le loisir de poser la moindre question. Matthieu s’exécuta.

- Madame n’a pas de bagage ? fit-il discrètement à Olivier.

- Mais enfin ! s’exclama Berthe qui l’avait entendu, vous voyez bien que mes valises sont là ! dit-elle en désignant le chariot de Matthieu. Mais je me demande vraiment si vous n’êtes pas stupide, jeune homme !

- Ah ! Pardon Madame, je n’avais pas fait attention, en effet ! répondit le majordome un peu décontenancé, mais toujours très poli.

Matthieu avait appris lors de ses multiples formations professionnelles qu’il ne fallait jamais, même au prix d’accepter les pires absurdités, contrarier en quoi que ce soit les employeurs. Il en allait de même pour ceux qui les accompagnaient. Il lança tout de même un air interrogatif à Olivier qui à son tour resta de marbre. Le majordome comprit alors que moins il poserait de questions, mieux il tiendrait sa place. Il se tourna vers l’hôtesse qui les attendait. Il présenta les trois billets. Olivier ne réagit pas, comme si son départ avec eux ne le gênait en rien. Matthieu s’en étonna. Il se dit que la situation devait être suffisamment scabreuse et périlleuse pour que son patron accepte aussi facilement d’être accompagné dans son voyage. Il déposa les bagages sur le tapis roulant. L’hôtesse leur annonça qu’ils pouvaient rejoindre les salons d’attente. Leur embarquement aurait lieu dans une heure et quinze minutes.

Berthe s’exclama alors :

- Eh bien ! Cela nous laisse un peu de temps pour prendre un café et aller faire quelques emplettes, non ?

Olivier la regarda fixement quelques secondes. Il lui donna le bras, puis se dirigèrent tous les trois vers les escaliers mécaniques. La vieille dame s’orienta directement vers une cafétéria et s’assit à une table. D’un geste précis, elle appela la serveuse et se commanda un café sans faire la moindre attention à ses deux accompagnateurs qui se regardèrent abasourdis. Ils passèrent commande à leur tour, mais elle n’y prêta aucune attention. Lorsqu’elle fut servie, elle but son café en toute hâte, sans prendre la peine de le sucrer.

- Il est bon ! fit-elle.

Elle s’enfonça quelques secondes dans sa chaise, regarda autour d’elle, puis brusquement se leva. Elle ramassa son sac à main qu’elle avait posé sur le sol près de sa chaise et partit droit devant elle vers un magasin de parfums.

Olivier lui emboita le pas, laissant le soin à Matthieu de régler la note à la serveuse. Berthe entra dans la boutique. Elle commença à renifler une bonne partie des bouteilles de démonstration qui jonchaient les étalages. Elle s’arrêta soudain devant le flacon de Chanel N°5, resta comme en admiration quelques secondes, le sentit, puis le reposa à côté des autres.

- C’est vraiment ce qu’il y a de mieux. Je crois que je n’en ai plus. Je vais en prendre ! fit-elle en lançant à Olivier un regard coquin.

Olivier fut surpris. Il ne l’avait pas encore vue sous un tel angle depuis qu’il l’avait ramassée sur le bord de la route.

- Vous avez besoin d’autre chose ? répondit-il courtoisement.

- Non ! Comme disait Marilyn, je dors seulement avec une goutte de N°5, lança-t-elle, en accentuant l’émoi charnel qui traversait son regard à ce moment précis.

Olivier se mit à rougir. Il lâcha un large sourire qui le détendit. Depuis quelques heures la présence dans sa vie de cette vieille femme au caractère bien trempé l’avait autant fasciné que mis sous une tension insupportable. Il se rendit compte qu’il souhaitait la séduire, lui faire plaisir. Peut-être pour apaiser cette sorte d’irritation permanente qui paraissait pouvoir éclater en colère à tout instant sans prévenir. Cela ne ressemblait en rien à du caprice, pas plus qu’à de l’impatience. Cela ne ressemblait d’ailleurs à rien d’autre. La tension psychique de Berthe était authentique, mais ne donnait pas l’impression d’avoir une origine précise, ni même un sens cohérent. Il lui restait juste le sentiment de marcher sur le fil du rasoir. Ce n’était pourtant pas dans les habitudes d’Olivier que de venir au secours des nécessités des autres. Bien que souvent très généreux, il n’était en rien altruiste. Il n’éprouvait pas de compassion. Et pour Berthe, il n’éprouvait aucune compassion. Mais il n’aurait pas su expliquer ce qui lui arrivait. Tout au plus une forme de fascination aux limites de l’hypnose.

Matthieu venait tout juste de les rejoindre. Berthe quitta le magasin avec son sac à main sur le bras d’un côté et le petit sac de papier contenant le parfum de l’autre. Sa façon de le tenir était extrêmement étudiée. On pouvait voir le nom du magasin à dix mètres à la ronde. Mais elle ne donnait pas l’impression de l’arborer de façon déplacée.

Si, à ce moment précis, Olivier avait dû qualifier Berthe en deux mots, cela aurait été décence et tenue. Elle savait parfaitement se conduire au milieu des autres personnes. Elle n’était tyrannique qu’avec lui. Et Matthieu, depuis peu. Ils faisaient dès lors brusquement partie de ses proches. Elle allait et venait de boutique en boutique, achetant des chocolats d’un côté, des magazines de l’autre, portant chaque fois plus de paquets dans ses bras, comme si elle faisait ses courses sur les Champs-Elysées accompagnée de son chauffeur et de son majordome, pour le plus grand plaisir d’Olivier.

Il n’avait pas le premier rôle, pour une fois. Berthe l’ignorait, ne lui prêtait aucune attention particulière. Pas même quand il passait aux caisses derrière elle pour régler ce qu’elle venait de prendre sur les étalages. Elle revenait parfois dans le même commerce et paraissait le redécouvrir. Vite ! Racheter quelque chose, sans compter, sans hésiter ! Elle aurait pu passer ici le reste de la nuit, allant d’un espace à l’autre sans arrêter, parlant toute seule devant les articles. Commentant, prétextant une nécessité soudaine. Et achetant sans s’apercevoir qu’elle ne payait rien de ce qu’elle prenait.

5

L’appel pour l’embarquement sur le vol de Barcelone retentit dans l’aéroport. Elle stoppa net, regarda ses compagnons de route et leur dit :

- Allez, ça c’est pour nous les enfants ! On y va ! Quelle porte a-t-elle dit ?

Les trois voyageurs se dirigèrent vers la porte d’embarquement. Berthe allait devant, chargée d’une dizaine de petits paquets. Olivier et Matthieu suivaient derrière, perplexes mais totalement soumis au charme autoritaire de la vieille dame. Une fois dans l’avion, Berthe s’installa sur un fauteuil. Elle s’endormit rapidement, peu de temps après le décollage de l’avion. Comme deux gardes du corps, Olivier et Matthieu s’étaient mis de part et d’autre de celle-ci pour pouvoir s’assoupir à leur tour. Après la nuit qu’il venait de passer, Olivier ne résista pas très longtemps. Matthieu feuilleta un magazine qu’il venait de trouver à l’entrée de l’avion, puis s’assoupit à son tour au bout d’un petit quart d’heure.

Il fut réveillé en sursaut au moment où Berthe lui poussa brutalement le genou droit, s’agaçant déjà par la gêne qu’occasionnait cet obstacle sur son passage.

- Bon sang ! Mais poussez-vous un peu, je ne peux pas passer ! se mit à crier la vieille femme, réveillant une partie de la cabine.

Olivier sursauta à son tour. Matthieu retira son genou pour la laisser rejoindre le couloir central de l’avion. Elle partit d’un pas décidé vers l’arrière de l’appareil. Le majordome regarda son patron qui ne lâchait pas Berthe des yeux.

- Je suppose qu’elle va aux toilettes… fit ce dernier.

- Je suppose aussi, Madame Marchand n’a rien dit à part que je la dérangeais… lui répondit Matthieu.

Olivier était droit sur son siège pour tenter de repérer Berthe qui avait disparue derrière les rideaux de la partie arrière de la cabine.

Les haut-parleurs de l’avion retentirent soudain. Alors que tout le monde pensait recevoir des nouvelles du vol 7825 pour Barcelone, on entendit la voix gouailleuse de Berthe :

- Allo ? Allo ? Simon ? Allo ? Mon petit ! Réponds-moi ! Simon ? C’est toi ?

Tout à coup, toujours au travers de la sonorisation de la cabine, des cris suraigus se firent entendre. D’un même élan, les deux hommes se levèrent et se précipitèrent vers l’endroit où se trouvait la vieille dame. Ils parvinrent rapidement dans l’office du personnel de bord. Ils découvrirent une hôtesse tentant d’arracher à Berthe un combiné de téléphone raccordé à la paroi.

- Mais enfin, Madame, vous ne pouvez pas ! s’exclamait l’hôtesse de l’air.

- Mais vous allez me laisser téléphoner tranquillement, oui ou non !? Lâchez cet appareil, petite garce ! faisait Berthe en s’agrippant fortement au téléphone.

- Madame Marchand, fit alors Olivier d’un ton un peu autoritaire, s’il vous plait, ce n’est pas un téléphone mais le micro pour faire des annonces dans la cabine de l’avion !

- Un micro ça !? Vous n’y connaissez rien mon petit, c’est un téléphone !

- Non, Berthe, c’est vraiment le micro pour les annonces.

- Oh, et puis vous m’enquiquinez avec vos histoires ! finit par crier la vieille dame.

Elle lâcha le combiné qui tomba au sol. Puis, elle bouscula Olivier et Matthieu. Elle retourna vers la cabine. Matthieu ramassa le téléphone et le remit à l’hôtesse, rouge de colère. Les deux hommes étaient à peine sortis de l’office qu’ils aperçurent Berthe en train de s’agiter quelques rangs de fauteuils plus loin.

- Je vous dis que c’est ma place, vieille noix ! Levez-vous de là ! Allez ! Zou ! criait-elle à une pauvre passagère qui la regardait ébahie.

- Madame Marchand ! Attendez ! fit le majordome, ce n’est pas votre place, elle est un peu plus loin !

- Quoi ? lui lança-t-elle en le regardant avec des yeux enragés, qu’est-ce que vous me voulez, vous ? Mêlez-vous donc de vos affaires ! Je sais bien quand même où je suis placée, non ? Pour qui me prenez-vous ?

Soudain, Matthieu attrapa délicatement Berthe par les épaules et lui souffla quelque chose à l’oreille. Elle le regarda alors stupéfaite. Elle se retourna alors vers la pauvre femme qui paraissait ne rien comprendre à la scène. Bizarrement, elle lui lança un regard infiltré d’une certaine compassion. Puis, flegmatique, elle se dirigea vers la place que lui indiquait le majordome. Berthe s’assit et ne dit plus rien. Elle resta interloquée un bon moment, puis se calma, dévora quelques chocolats et finit par s’assoupir à nouveau. Olivier avait rejoint sa propre place. Il brulait d’impatience de pouvoir demander à Matthieu comment il avait réussi ce miracle. Lorsque Berthe s’était finalement endormie profondément, il le regarda d’un air interrogatif et lui chuchota :

- Qu’est-ce que tu as bien pu lui dire pour la calmer ?

- Simplement que la dame qu’elle essayait de déloger avait la maladie d’Alzheimer et qu’elle s’était par erreur mise à sa place, mais qu’il ne fallait pas lui en vouloir, qu’elle n’y était pour rien !

Olivier sourit, satisfait. Puis, à demi hilare, il regarda à nouveau Matthieu qui lui lança une œillade complice. Ils se sentaient comme deux compères qui venaient de tromper une vieille dame pour lui voler la pomme qu’elle transportait dans son panier d’osier.

6

Berthe paraissait éreintée. Pourtant, elle les avait suivis sans poser de problème à la descente de l’avion. Elle avait même été souriante. Ils avaient tous trois pris le temps de diner dans un fast-food de l’aéroport. La vieille dame avait goulument dévoré un énorme sandwich.