Déclic et des claques - Valérie Reynier - E-Book

Déclic et des claques E-Book

Valérie Reynier

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Beschreibung

Neuf nouvelles, aux genres différents, sur le thème de la rupture et de la reconstruction. Où il est question d'hommes, de femmes, s’étant perdus, se retrouvant après cette bascule dans leur vie.

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Seitenzahl: 58

Veröffentlichungsjahr: 2016

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À tous les inconnus qui m’ont inspiré ces histoires,

Aux hommes que j’ai aimés.

Sommaire

Un minuscule phare

Mon ami de toujours

Un massage - Élucubrations d’une femme meurtrie

Pas de deux

Rencontre express

Il astiquait l’évier

La bouillotte et le polar

Errements roses

Un simple clic

Un minuscule phare

Yrène courait presque chaque jour, sur les pistes forestières. Elle aimait la douceur du sol sablonneux sous ses pas. Elle savait qu’elle pouvait y venir même dans la pleine chaleur des mois d’été. L’ombre des pins, parasol végétal, lui permettait sa course même le soleil à son zénith.

Elle savait qu’ils pouvaient devenir parapluie aussi et la protéger des intempéries.

Yrène courait.

Un pas puis un autre dans le silence de la forêt, rythmé seulement par ses battements cardiaques, encore et encore, une heure durant.

Après quoi courait-elle ?

Dans ce quadrillage tracé au fil des années par les gemmeurs, les chasseurs ou les bûcherons, elle aimait s’y perdre pour mieux se retrouver, oubliant son corps dans l’effort. Son esprit seul avançait. Ses pensées prenaient le pas. Son histoire s’égrenait pas à pas.

Elle avait perdu d’ailleurs toute preuve de sa vitalité. Seule la course solitaire lui rappelait que son cœur battait encore.

Alors, Yrène grimpait sur une colline, ancienne dune arborée, vers une clairière pour apercevoir le soleil et se repérer.

Combien de fois elle avait craint l’approche de la nuit qui l’engloutirait dans la forêt devenue effrayante et ténébreuse. Combien de fois elle avait sursauté à l’écoute d’un vrombissement. Un camion qui approche ? La peur des hommes qui pourraient la surprendre, solitaire dans sa course.

Elle se comparait à une laie sans ses marcassins, sans sanglier non plus.

Elle aimait parfois franchir la dune ! Grimper pas à pas dans le sol de plus en plus mouvant. Et terminer sa course sur la plage.

Enlever ses chaussures, calmer la brûlure de ses pieds dans l’eau salée de l’océan. Se rafraîchir des embruns. Observer les surfeurs, petits scarabées sur leurs frêles esquifs.

Yrène courait.

Et ce matin-là, au beau milieu de cette dune qu’elle avait gravie si souvent.

Elle aperçut un miroitement. Elle s’approcha de ce minuscule phare.

À demi enfoui dans le sable, elle n’eut pas à creuser bien longtemps pour découvrir son trésor. Elle déterra un miroir circulaire, piqué par les embruns.

Qui l’avait perdu là ? Une promeneuse coquette retouchant son maquillage avant un rendez-vous galant sur la plage ? Un enfant s’amusant à faire des signaux lumineux ? Un pyromane ayant laissé cet objet compromettant après le départ du feu ?

Elle observa son étrange découverte et se mira un instant.

Pourquoi s’était-elle laissée ensabler dans le confort d’une vie lénifiante ?

Était-ce le reflet du soleil dans ce disque, le flou de l’image piquetée de vert-de-gris ou la transpiration de sa course qui brouillèrent sa vision ?

Yrène ne se reconnut pas dans l’instant, éclairée d’un rayon lumineux. Quelle preuve lui fallait-il pour être certaine de ce qu’elle découvrait ?

Elle s’était cherchée si longtemps et là, au fond de ce petit disque, elle s’apercevait et se retrouvait enfin. Elle fit une pause pour s’admirer, surprise. Était-ce bien elle ? Ou une image déformée par un miroir aux alouettes ?

Cette image insolite, si parfaitement identique à ce qu’elle était, il y a encore si peu et si parfaitement différente la captiva.

Oui, c’était bien elle, Yrène, qui se découvrait vivante.

Ses tempes battaient au rythme de sa respiration encore haletante, la sueur perlait de son front, le vert tacheté d’or de ses yeux brillait d’un éclat neuf.

Insolite rencontre avec un soi-même qu’elle avait cru englouti et qui là, au milieu du sentier sablonneux surgissait dans l’éclat du miroir.

Pourtant, ces sentiers, elle les avait empruntés chaque jour et croyait en connaître chaque détour, chaque fourré, chaque virage. Elle les avait arpentés croyait-elle, dans leurs méandres les plus obscurs.

Yrène courait après sa journée de travail ou avant parfois. Un pas après l’autre oubliant, s’oubliant dans le silence rythmé seulement par ses battements cardiaques.

Elle aimait ces sentiers, entre ombre et lumière, si loin du brouhaha de la ville, observant les imperceptibles modifications des saisons, épiant le moindre bruit suspect qui la ramènerait un instant dans la réalité.

Après quoi courait-elle ?

Au milieu du sentier de sa vie qu’elle croyait connaître si intimement, si parfaitement.

Dans ce cadre verdoyant, elle avait essayé d’évacuer ses tracas, tentant de s’accorder un instant avec l’univers tout entier, de communier avec les quatre éléments.

Elle était passée et repassée maintes et maintes fois sur ces sentiers. Elle avait arpenté cette dune le soir, le matin, dans la froidure de l’hiver ou la douce chaleur d’une fin de journée d’été, relevant les empreintes sur le sable d’un chevreuil, d’un garenne ou d’un sanglier, espérant apercevoir une palombe s’enfuyant à l’approche de ses pas, le tapis jaune de quelques chanterelles en tube, qu’elle pourrait venir cueillir un peu plus tard ou un pot de terre avec quelques traces de résine, vestige de l’époque où les gemmeurs entaillaient encore les pins pour leur tirer leur substantifique moelle.

Après quoi courait-elle ?

Fuite en avant ou effacement dans l’effort d’un passé encore trop douloureux ?

Yrène courait.

Un pas puis un autre dans le silence de ces sentiers bucoliques, encore et encore, une heure durant.

Courant, suant, ahanant, allant au bout de l’effort.

Elle était passée à côté aveuglée, épuisée, à bout de souffle. Elle n’avait pas su observer les traces de son enlisement dans ce quotidien asphyxiant.

Pourquoi avait-elle perdu les empreintes pour retrouver la piste qui la ramènerait à elle ?

Comment avait-elle pu laisser ce trésor ensablé ? Pourquoi n’avait-elle pas su entendre les indices annonciateurs de sa mort imminente ?

Elle courait, passant et repassant pas à pas sur le sentier de sa vie. Elle avait suivi le chemin tout tracé du mariage, des enfants, de la vie de famille. Oh ! Non ! Il n’avait pas toujours été bucolique ce cadre familial ! Ce fut un agréable jardin au début qu’il avait fallu régulièrement débroussailler, entretenir pour éviter les épineux et les ronces. À quel moment ce sentier avait-il perdu son aspect bucolique ? À quel moment s’était-elle perdue dans ce cadre verdoyant ? À quel moment n’avait-elle plus assumé l’entretien de ce jardin d’Éden ? Elle s’y était appliquée au début puis peu à peu s’y était enlisée, ensablée et l’avait laissé à l’abandon. Misérable friche !

Puis Yrène avait suivi sa propre piste.

Elle courait jusqu’à l’épuisement, expurgeant sa peine. Sur son chemin de croix, elle courait, expiant sa faute. Elle avait abandonné la route toute tracée, la voie commune. Pour emprunter les chemins de traverse, les pistes forestières. Une laie solitaire.

Par tous ses pores, son passé avait suinté, dégouliné, visqueux comme la résine des pins.

Un pas puis un autre, rythmé par ses battements cardiaques.