Dédé vous salue bien ! - Dominique Perrin - E-Book

Dédé vous salue bien ! E-Book

Dominique Perrin

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Beschreibung

Ce récit de jeunesse de 1918 à 1948 montre combien les familles françaises furent marquées par les deux guerres mondiales, à l'exemple du parcours chaotique de Dédé le parisien, jeune garçon, adolescent puis jeune adulte entraîné par les évènements de l'époque. Un récit poignant et non dénué d'humour, anecdotique mais dont l'empreinte se révèle sensible et le message universel. Une histoire vraie.

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Seitenzahl: 111

Veröffentlichungsjahr: 2018

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À mon jeune papa qui ne prenait jamais rien au sérieux, ton vieux fiston à qui tout semble trop grave.

Ouvrages du même auteur :

- Un village du Languedoc au XVIIe siècle : Colombières-la-Gaillarde (1600-1700), P., 1983 (En collaboration avec Guy Bechtel)

- Boutons de livrée de fabrication française, 5 volumes, Patrice du Puy éditeur, 2008-2017 (le premier volume en collaboration avec Thierry de Bodard), préfaces de : duc de La Force (1), Bertrand Galimard Flavigny (2), Olivier Coutau Bégarie (3), duc d’Uzès (4), S.A.R. mgr le duc d’Orléans (5).

- Un long et douloureux frisson de fierté, chez l’auteur, 2017

- Histoire des Caylus, 2e édition, chez l’auteur, 2017.

Sommaire

Il y a un commencement à tout

Mon dabe et sa guerre

Maman et sa famille

Jusqu’à la mort de papa

Les voyages forment la jeunesse

Le retour aux sources

Gloire et misère du troufion de quarante

Vers l’Allemagne

Kriegsgefangener (KG)

Mes évasions

La fin de ma guerre

La fin de ma jeunesse

En guise de conclusion

I

Il y a un commencement à tout

Je m’appelle André Perrin, Dédé pour les intimes et je suis né à Paname le dimanche 25 août 1918, jour de la Saint-Louis, Léonard Bernstein aussi. Enfin lui, c’était à Lawrence dans l’État du Massachusetts. Autant vous le dire tout de suite, c’est le seul point commun que nous ayons, lui et moi, je crois.

La première guerre mondiale n’était pas terminée. Depuis le début du mois et jusqu’à la mi-septembre se déroula ce que les historiens appellent la troisième bataille de Picardie. C’est le début de la fin pour les Boches. Les Français et leurs alliés sont à l’offensive et font des masses de prisonniers.

Bon, moi, évidemment, je n’ai pas de souvenirs là dessus. C’est de l’autre guerre, celle de 3945, dont je vous farcirai quelques détails plus tard. J’y fus troufion et bien cocu, comme des centaines de milliers d’autres. Nous verrons çà plus loin.

Celle de 14-18 sous laquelle je vis le jour, faussement appelée la « der des ders », fracassa profondément mon dabe. Elle modifia son destin, pas en bien. Par voie de conséquence, la vie de ma mère fut aussi sérieusement chamboulée et celles de ses quatre gosses, dont moi le petit dernier, devaient également s’en ressentir.

Mon frère aîné, Gaston, né en 1912, avait davantage de souvenirs sur nos parents. Nous ne fûmes jamais assez proches pour qu’il m’en dise quelque chose. Il m’a toujours considéré comme un bon à rien. Quand je revins chez ma mère après un périple chaotique de quelques années, j’étais encore ado, il ne trouva rien de mieux que de me foutre son pied au cul. Je le traitais alors de « grand con », ce que son mètre quatre-vingt-cinq justifiait pleinement. Lui, ce fut le privilégié, pris en charge par notre grand-mère maternelle, Léonie Vadrot-Escampe, veuve Ménager, qui s’en servit comme substitut de son fils, Gaston Ménager, mort tragiquement au Canada en 1910. Je reviendrai sur ce tonton d’Amérique dont maman nous contait les exploits contre les Anglais dans le commerce des fourrures avec les indiens du grand nord. Quant à la mémé elle ne m’aimait guère. Elle n’aimait pas trop non plus mes deux sœurs. Nous, on le lui rendait bien. Elle habitait rue Cambronne dans un logement très sombre. Elle me disait : si tu n’es pas sage, tu iras dans le cagibi noir. Dedans il y a un éléphant. Quelle connerie ! Toute ma vie j’ai eu une trouille bleue des éléphants.

Mes deux sœurs, Louisette et Jeannette, nées respectivement en 1913 et en 1916, m’adoraient et c’était réciproque. Nous habitions alors rue Olivier-de-Serres dans le quartier Saint-Lambert du 15e arrondissement.

Je vécus là mes premières années avec mes parents et mes sœurs, rapidement installés dans la cité des jardins d’Arcueil, proche banlieue parisienne. Ce déménagement à Arcueil se fit vers 1922 je pense. Gaston resta chez la mémé rue Cambronne.

La cité des jardins, mes premiers grands souvenirs. C’était une cité encore en construction, toute proche du grand aqueduc séparant Arcueil et Cachan. Les pavillons contigus laissaient à chacun un jardin de cent à deux-cents mètres carrés, souvent sur l’arrière, où mon père faisait d’extraordinaires récoltes de légumes. Je crois que ma passion des jardins légumiers vient de là, de l’avoir vu cultiver avec tant d’ordre et de patience les haricots, pommes-de-terre, carottes et salades diverses. C’était la campagne. Je me souviens de champs de blé et des trois fermes d’Arcueil dont les terrains s’étendaient sur Cachan, alors peu urbanisé. Cette cité faisait partie des grands projets de décongestion du Paris populo menés par l’organisme des habitations à bon marché de la Seine, ancêtre des HLM. Tout était conçu avec un confort et des services de proximité assez novateurs pour l’époque et pourtant bien rudimentaires. Il y avait deux chambres, celle des parents, celle des enfants. Une salle à manger avec un coin cuisine équipé d’un évier à eau courante – mais froide - et d’une cuisinière en fonte émaillée, servant aussi bien à chauffer les aliments que cette pièce principale l’hiver. Aucun chauffage dans les autres pièces. Des toilettes, un sellier et une entrée complétaient le tout. Une sortie du sellier où s’entreposaient bois et charbon donnait sur une petite terrasse face au jardin.

Un groupe scolaire, une coopérative d’alimentation et un grand stade vinrent rapidement compléter les pavillons. Il y a une photographie de cette première installation. Mon vieux manie la bêche dans le jardin du pavillon d’angle que nous occupions alors. C’est très flou. Devant, dans la rue, des enfants. Moi je suis le petit gars qui s’appuie sur la clôture. C’est la seule photographie qui nous reste où l’on voit mon père, maigre, sans doute déjà bien tubardé. Impossible de discerner ses traits. Mais je n’ai pas besoin d’une photographie pour le revoir me fixer avec son regard bleu intense. Il est très adroit de ses mains et me fabrique divers jouets en bois vraiment merveilleux. Ma joie lui fait plaisir. Ces moments de bonheur me sont précieux. C’est mon trésor d’enfant, le seul.

II

Mon dabe et sa guerre

Je ne vais pas vous farcir ma généalogie. Ça c’est le dada de mon fils. Moi je suis un gosse qui a galéré tout seul, loin de toute la famille. Mais, au moins, je vais vous présenter mes vieux en commençant par mon dabe.

Eugène-Georges Perrin était né dans le 15e en 1883. Ses parents étaient également parisiens, ouvriers dans les métiers du Faubourg, dans la fabrication du meuble principalement, là où lui aussi commencera. Il faut remonter sous la Restauration pour voir débarquer mes Perrin de leur Morvan ancestral et leurs conjoints de Normandie ou du Velay d’après ce que me raconte le fiston. Ils sont alors marchands légumiers. Donc nous sommes de vrais parisiens, race assez rare de ceux qui ont vécu les barricades de 1830, de 1848 et de la Commune. De ceux à qui faut pas en raconter ni trop marcher sur les pieds. De ceux qui n’aiment ni les bourgeois, ni les tyrans, ni le fainéant du paillasson d’à côté et encore moins la concierge. Ouvriers mais pas illettrés. Dans la famille tous savent écrire et Eugène a la plus belle signature. C’était plutôt un artiste, doué avec ses mains mais aussi passionné d’art et de littérature. Avec cela grand sportif le dabe. Il fréquente aussi bien les ateliers de peintres que les cafés littéraires du 15e, quartier assez neuf où se mélangent toutes les classes sociales. C’est sans doute là qu’il rencontre Jules Rimet, le fondateur du Red Star.

En 1897, Rimet, futur créateur de la coupe du monde de foot, avait fondé ce club légendaire avec son frère cadet, son beau-frère Jean de Piessac, Ernest Weber, père de Jean Weber de la Comédie Française et Charles de Saint-Cyr, poète et coureur à pied.

Il s’agit d’abord d’un club omnisports où l’on pratique principalement l’athlétisme, le foot bien sûr, mais aussi le billard, la lutte et le cyclisme. Sur le plan des idées, les statuts récusent la dépendance religieuse ou une quelconque affiliation politique mais, de fait, le club est dans la mouvance du Sillon de Marc Sangnier, à l’idéal humaniste-chrétien, opposé en tous cas aux mouvements de gauche anticléricaux et matérialistes. Cela m’a épaté de l’apprendre. Je pensais, moi l’anar, que « l’étoile rouge » était archéo-coco. Il semble que le nom vienne d’une ligne de ferries anglaise, la « Red Star », qu’empruntait couramment Weber, passionné du championnat de foot d’outre-manche. Il y a d’autres légendes sur ce nom, toutes apolitiques. Les clubs sportifs de l’époque prennent des noms rosbifs. Le « Red Star Amical Club », fondé dans un bistrot de la rue de Grenelle, n’a pas failli à la règle.

Chez maman, j’ai toujours connu la grande statue de bronze représentant Pierre de Coubertin. C’est l’un des seuls souvenirs subsistants de mon père. Le reste a le plus souvent été détruit par mon beau-père, brave gars mais pas très fut-fut, et bien trop jaloux de la gloire du premier mari. Avec lui non plus je ne me suis pas très bien entendu. La question est : comment mon vieux a-t-il eu cette statue ? C’est un peu trop grand et trop beau pour être un trophée sportif. Le Pierrot tenait un javelot qui a disparu. J’ai du paumer ça en jouant avec étant gosse. Peu importe, je ne sais pas pourquoi ce grand humaniste un tantinet réac a atterri entre les pattes de mon daron. Si encore on trouvait cette statue ailleurs, mais elle semble unique et, même non signée, elle doit valoir de la tune. Bon, là encore peu importe, chez nous la tune yen avait pas mais on s’en foutait. Pis, un souvenir de mon père, ça n’a pas de prix.

Je ne suis pas certain que papa ait commencé avec le foot mais il y vient assez rapidement. Il fit du fleuret aussi et cavalait avec le rimailleur Saint-Cyr. Cela l’amusait. Mais lui restait dans l’esprit amateur de Coubertin alors que Rimet voulait surtout professionnaliser le foot.

Bon, je ne sais pas très bien où il en était là-dedans quand le service militaire lui tomba sur le râble. À vingt piges, lors du recensement militaire on le trouva bon pour le service avec son mètre-soixante-douze, son bon niveau d’instruction et de pratique sportive. Il se dit alors vernisseur sur bois et chauffeur d’auto. Il tira presque trois ans de novembre 1904 à juillet 1907 à Saint-Brieuc et sortit caporal avec un certificat de bonne conduite. Comme tous les p’tits gars de son temps, il était patriote et sans doute revanchard. Enfin, c’était avant d’en prendre plein la poire.

Je sais moins de choses sur sa formation d’artiste-peintre. Je n’ai pas même le souvenir de l’avoir vu peindre. Mais je me souviens très bien d’un tableau représentant un petit port avec des bateaux qui fut le modèle d’une grande toile réalisée pour la décoration de la salle coopérative de la cité. Il nous avait aussi tous portraituré, maman et les minots, chacun le sien, peint sur bois. Le parâtre a brûlé tout çà après avoir pris sa place. Quant à la grande toile de la coop, c’est le PC qui l’a récupérée dans les années trente pour la déco de son siège central, du moins c’est ce que racontait maman. Il me reste un tout petit rectangle d’isorel sur lequel sont peintes des roses. J’ai encadré ça dans un coin de ma bicoque normande. Je ne sais pas vraiment si c’est de lui mais je fais comme si.

En plus il était zicos. Il a appris à mes sœurs à jouer du banjo. Il les accompagnait avec un bandonéon. Moi j’étais trop jeune mais il me reste le souvenir de ces moments joyeux.

Revenons à son retour du service militaire. Son père meurt juste après, en novembre 1907. Il habita alors chez sa mère, rue Cambronne. Il devient chauffeur aux postes de Paris. Il pratique alors plus assidûment le foot. En 1908, il est remplaçant dans l’équipe première du Red Star. En 1909, il intègre l’équipe qui accède à la première division. Avec lui, un tout jeune garçon de 19 ans, Lucien Gamblin, Lulu, qui va devenir son grand copain, le futur international, multi vainqueur de la Coupe de France puis fameux journaliste après sa carrière sportive. Sur la photo de l’équipe en 1910, ils sont l’un à côté de l’autre, debout, en haut à gauche. Avec eux, les futurs grands noms de l’équipe de France. C’est d’ailleurs la seule photo où je vois le visage de mon père. Elle aussi est assez floue, un peu comme mes souvenirs. Pourtant, je me souviens bien de Lulu qui venait nous voir à Arcueil. Plus encore que lui, je me souviens de sa moto avec side-car dont les pétarades me ravissaient.

Ma mère est bien jeune quand il la rencontre en 1909. Ils habitent le même quartier, elle chez ses parents, rue de Cambronne également. Peut-être l’a-t-elle vu jouer ? L’équipe s’entraîne encore sur un ancien terrain vague du proche 7e avant, en 1910, de rejoindre Saint-Ouen et son complexe sportif tout neuf qui deviendra le fameux stade Bauer bien plus tard.