Demain dans mon reflet - Léa Bruneau - E-Book

Demain dans mon reflet E-Book

Léa Bruneau

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Beschreibung

Et si le monde de demain reflétait les blessures d’hier ?

En 2270, la Terre n’est plus qu’un souvenir de ce qu’elle fut. Ravagée par le dérèglement climatique, l’humanité s’accroche aux derniers territoires habitables et à une technologie verte révolutionnaire qui pourrait tout changer.

Mais Éva, jeune ingénieure parisienne, n’attend plus rien de ce monde. Depuis la disparition inexpliquée de sa sœur dix-sept ans plus tôt, elle s’est réfugiée dans une routine glacée. Jusqu’au jour où un étrange phénomène vient fissurer ses certitudes.

  • -Dystopie climatique au réalisme troublant
  • -Enquête intime entre passé douloureux et futur incertain
  • -Une héroïne forte face à l’inexplicable

Demain dans mon reflet est une fresque d’anticipation sensible et haletante, portée par une plume lucide et immersive, mêlant mystère familial, émotions profondes et tension climatique.

À PROPOS DE L'AUTRICE
Ingénieure chimiste de formation, Léa Bruneau signe ici son premier roman. Passionnée de lecture et d’écriture, elle explore dans Demain dans mon reflet les thèmes de l’écologie, de la mémoire et du deuil à travers une dystopie intimiste et visionnaire.

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Seitenzahl: 477

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Léa Bruneau

Demaindans mon reflet

La Lucarne indécente

Table des matières
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Remerciements

Chapitre 1

An 2270.

Éva détacha ses yeux de l’ordinateur pour écouter brièvement les nouvelles qui passaient sur la vitre connectée. Les élections de l’Europe approchaient et les journalistes créaient l’effervescence autour de l’évènement. La jeune femme devait admettre que la découverte d’une nouvelle matière de substitution aux énergies fossiles était pour le moins insolite. Et clairement un avantage pour le candidat en tête de liste : Matthieu Weber, le PDG d’Energix – le plus gros distributeur d’énergie à l’échelle mondiale –, venait d’annoncer la découverte d’une matière hautement énergétique pouvant générer de l’électricité verte sans aucun souci de stockage. Cette nouvelle était arrivée comme une bombe dans le monde complètement soumis aux ravages du dérèglement climatique.

Un peu moins de deux cents ans plus tôt, l’exode de la région intertropicale avait concentré la population dans les régions nord et sud du globe. La conséquence immédiate fut une pression démographique plongeant les États dans une situation chaotique durant les années qui suivirent. Avant cet exode, le réchauffement global avait réduit de moitié les espaces disponibles pour les cultures. La population terrestre était déjà trop conséquente et l’époque était marquée par une diminution considérable des ressources naturelles.

En 2080, quelques États avaient tenté d’imposer la politique de l’enfant unique, mais la rébellion qui s’en était suivie les avait contraints à abandonner cette mesure. La population n’était pas encore prête pour ce sacrifice. Dans sa bêtise, l’humain crut que tout rentrerait dans l’ordre par un soi-disant effort collectif, dont lui-même ne ferait pas partie. Le bouleversement climatique, quant à lui, continuait sa course folle. Les températures avaient globalement continué à augmenter et la zone intertropicale s’était transformée petit à petit en zone aride. L’eau s’était faite encore plus rare qu’elle ne l’était déjà, la végétation avait disparu et la faune s’était éteinte au fil des années. Y vivre devint quasiment impossible.

Dix années plus tard, l’exode intertropical commença, le flux migratoire devint exponentiel et les différents États de l’hémisphère nord – principalement – eurent bien du mal à gérer cette crise. Tout le système socio-économique fut repensé et une fusion des différents États s’opéra pour favoriser le rassemblement des moyens. Cinq années plus tard, la population dut se rendre à l’évidence que la situation démographique devait être contrôlée. Cinquante pour cent du globe avait migré hors des régions intertropicales : il n’y avait plus de place. L’impôt sur les naissances fut donc instauré. Ces taxes, imposées à chaque naissance, avaient fait grincer certaines dents au début, mais la majorité avait à présent conscience qu’il s’agissait d’un effort collectif nécessaire pour éviter de vivre définitivement dans des boîtes à sardines. C’était exactement ce que pensait Éva en regardant son appartement. Tout était très bien pensé et optimisé – la pression démographique avait clairement modifié les standards de construction et d’aménagement –, mais cela n’en restait pas moins un logement d’à peine vingt mètres carrés.

Elle soupira et continua d’écouter distraitement le journaliste annoncer une énième fois la « découverte du siècle ». Son rapport était bientôt fini et elle allait enfin pouvoir sortir de sa « cage à oiseaux » comme elle avait l’habitude de l’appeler. Sa meilleure amie, Juliette, l’avait forcée à s’inscrire sur un site de rencontre afin de la sortir de son métro-boulot-dodo. Ce fut ainsi qu’Éva se retrouva trente minutes plus tard dans le métro aérien en direction des quartiers les plus huppés du nouveau Paris. Un certain Quentin devait l’attendre au café Les Trois Saints pour un premier verre.

L’établissement avait conservé son charme d’antan typiquement parisien. Rien à voir avec les boîtes étriquées mais fonctionnelles dans lesquelles la majorité de la population vivait à présent. L’endroit était spacieux, c’était le moins que l’on pût dire. Avoir de l’espace… Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas joui d’un tel luxe. Elle avait pourtant l’opportunité de se rendre régulièrement dans la maison familiale en banlieue, mais cela lui rappelait de trop mauvais souvenirs.

Une fois installée près de la grande baie vitrée, Éva savoura ce moment qui la sortait de son quotidien maussade. Elle avait fait l’effort de relever ses longs cheveux bruns en chignon pour une touche un peu plus glamour. Elle entendait encore Juliette la rabrouer : « Nan, mais Éva, sérieusement, tout ce potentiel gâché par simple négligence. » Son amie l’avait vexée plus qu’elle n’aurait osé l’admettre, car elle n’avait jamais eu l’impression de s’être laissé aller. Il faut dire que, si on la comparait avec Juliette, il y avait bien évidemment un décalage certain. Les deux amies étaient les deux extrêmes d’une même entité. Elles se comprenaient sans se parler, de vraies âmes sœurs. Des sœurs, oui. Comme pour compenser sa perte. Éva se rappela qu’elle n’avait pas vu Juliette depuis longtemps. Elle sortit son téléphone, cette petite vitre connectée qui se faufilait dans les moindres recoins, et lui envoya un texto avec une photo de l’établissement dans lequel elle se trouvait.

Le gars est déjà en retard, heureusement que l’établissement est plutôt sympa, sinon je t’aurais fait regretter de m’avoir fait accepter ce fichu rendez-vous… Bon, on se voit quand ?

Toujours connectée, son amie lui répondit sans tarder.

Je ne t’ai techniquement pas forcée, puisque tu as toi-même répondu à ce mec. Demain soir après le taf ? Pour me raconter ta nuit de folie ?

Éva leva les yeux au ciel, mais ne put s’empêcher de sourire.

C’est ça, bien sûr. RDV 19 h 30 aux Toiles de jute, alors !

Nickel ! Maintenant, pose ton portable et proooofite !

Éva était tentée de regarder ses mails, elle savait que son supérieur avait déjà parcouru en diagonale le rapport qu’elle lui avait envoyé avant de partir. Il ne manquait jamais de lui donner une première impression de son travail. Elle se ravisa au dernier moment. Juliette avait raison, il fallait qu’elle arrêtât de se réfugier dans le travail. Elle appela le serveur et commanda une margarita. Son rendez-vous lui pardonnerait bien ça pour le retard qu’il avait déjà. Elle aimait beaucoup le côté chic de l’endroit avec son marbre blanc au sol qui illuminait naturellement la pièce. L’alliance de la pierre et du verre, au-delà du cachet qu’il apportait au lieu, contribuait à agrandir l’espace. Tout le mobilier laissait à penser que l’établissement n’accueillait qu’une clientèle aisée. Tout en caressant distraitement le fauteuil moelleux en velours, Éva se demanda à combien allait lui revenir cette soirée dont elle n’avait même pas envie.

Après avoir attendu une demi-heure, elle s’apprêtait à quitter le lieu plus qu’énervée quand ce fut à ce moment que le dénommé Quentin entra. Au moins n’avait-il pas menti sur ses photos. L’homme était aussi charismatique qu’il l’avait laissé transparaître sur cette application de rencontre. Il savait qu’il plaisait et il savait en jouer. La moitié des femmes sur son chemin tentèrent d’accrocher son regard. Il parcourut la salle des yeux et sembla remarquer Éva. Il sourit instantanément et révéla sa dentition parfaite digne d’une publicité pour dentifrice. Qu’est-ce que je fais ici ? se lamenta la jeune femme. Elle tenta d’esquisser un sourire qui devait davantage ressembler à une grimace agacée. Lorsqu’il arriva à sa hauteur, il s’excusa :

– Vraiment désolé pour le retard, la réunion a fini plus tard que prévu, on était sur un gros dossier. Éva, c’est bien ça ?

L’archétype même du mec vantant son poste à responsabilité. Sa montre onéreuse au poignet semblait crier : « Je suis riche chérie, t’as vu ? » Éva hocha néanmoins la tête et tenta de dépasser tous ses préjugés. Après tout, on ne pouvait pas s’arrêter à une première impression.

– C’est bien ça. T’as de la chance, je m’apprêtais à partir. Quentin ?

– Il faut croire que ma bonne étoile veille sur moi, dit-il avec un sourire en coin en s’asseyant.

Au secours, pensa Éva. Est-ce que cela marchait sérieusement avec tous ses rencards ? Après avoir commandé un whisky hors de prix, il parla de lui pendant un temps interminable sans lui donner l’occasion d’en placer une. Il fait son show, songea Éva. Il finit par lui demander ce qu’elle faisait dans la vie. Lorsqu’elle lui répondit qu’elle était ingénieure en acoustique, son regard se fit un peu plus perçant. Comme s’il était surpris que quelqu’un portant une jupe et des talons fût un tant soit peu cultivé et intelligent. Il l’interrogea ensuite sur sa famille.

– Des frères et sœurs ?

– Non. Enfin… Ma sœur a disparu quand j’étais petite, répondit-elle.

– Ah… Au moins tes parents ont payé moins d’impôts...

Éva haussa les sourcils, choquée. Avait-il vraiment osé dire ça ? C’était un fils unique à n’en pas douter, mais de là à dire une chose pareille, c’en était trop.

– Pardon ? Tu compares la présence d’un être cher à une somme d’argent ?

Quentin parut désarçonné par l’emportement d’Éva. Il avait visiblement l’habitude qu’on le brosse dans le sens du poil. Qu’une fille ose reprendre ses propos ne devait pas lui arriver bien souvent, malgré le nombre de conneries qui lui sortaient de la bouche.

– J’essayais simplement de trouver un point positif, tenta-t-il de se rattraper.

– Il n’y a pas un seul point positif possible, répondit Éva d’un ton acerbe tout en se levant.

– Attends, s’exclama-t-il en lui attrapant le poignet. J’ai été maladroit. Mais il faut admettre que tout le monde devrait participer à l’effort collectif et n’avoir qu’un seul enfant. C’est presque un juste retour des choses.

Ce fut la phrase de trop. Un extrémiste. J’ai affaire à un extrémiste, pensa-t-elle, horrifiée.

– Tu devrais lâcher rapidement mon poignet, grinça Éva.

Surpris par le ton de la jeune femme, Quentin retira brusquement sa main.

– Merci. T’inquiète pas, j’ai déjà réglé mon cocktail.

Sans plus attendre, elle s’empara de son sac à main et furieuse, partit de l’établissement. Le chef de rang s’écarta de son chemin probablement attentif à l’aura de colère qu’elle dégageait. Elle ne voulait pas côtoyer ce type de personne. Ni repenser à cette nuit-là. Surtout ne pas penser à cette nuit-là. Elle n’avait rien fait, tellement la petite fille qu’elle était à l’époque était terrorisée. Elle ne savait plus démêler le vrai du faux dix-sept années plus tard. Était-elle simplement folle ? Avait-elle tout inventé ? C’était apparemment le cas selon la psychologue qu’on lui avait attribuée les jours qui avaient suivi la disparition de sa sœur. Officiellement, Clara avait simplement fugué, car personne ne croyait les divagations d’une enfant de huit ans affirmant que des créatures avaient traversé le grand miroir de leur chambre pour s’emparer de sa petite sœur. Le choc de la disparition de Clara avait eu un impact psychologique important sur Éva, avait expliqué la psychologue à ses parents effondrés pour tenter de rationaliser ses propos incohérents. Elle l’entendait encore leur expliquer que ces hallucinations lui permettaient de donner un sens à son traumatisme. Un moyen comme un autre de devenir résilient. Elle avait tenté de convaincre ses parents des mois durant et malgré son âge, Éva avait vu poindre une trace de pitié dans leurs regards compatissants. Elle avait alors cessé d’en parler, comprenant finalement que son statut d’enfant ne lui offrait aucune crédibilité aux yeux des adultes. Il lui fallait se mentir à elle-même ou à tout le moins, il fallait nier. La petite fille avait compris que c’était le seul moyen pour mettre fin aux séances interminables avec sa psychologue. Cette belle femme au visage creux dont les longs cheveux blonds étaient tirés en arrière en un chignon strict. Éva ne voulait plus entendre sa voix bienveillante, dissonant avec son attitude qui laissait à penser qu’elle ne croyait pas un traître mot de l’enfant face à elle. Alors, du jour au lendemain, elle s’était tue. Il en fallut plus à la psychologue pour cesser ces fichues séances. Elle s’était donc résignée à dire qu’elle ne se souvenait plus de cette nuit, qu’elle avait probablement tout inventé. Et au fil des années, les souvenirs s’amenuisaient, rendant cette version d’autant plus probable. Comment ces hommes auraient-ils pu surgir comme par magie dans leur chambre de toute façon ? C’était irrationnel.

Perdue dans ses pensées autodestructrices, Éva ne s’était pas rendu compte qu’elle était presque arrivée chez elle, mais ne voulait pas retourner dans sa cage à oiseaux. Elle était déjà sur le point d’étouffer à l’air libre. Un air complètement saturé par la pollution. Surtout dans son quartier. Elle aurait pu s’autoriser un cadre bien plus agréable à vivre, mais cela l’aurait considérablement éloignée de son lieu de travail. Éva bifurqua à droite en sortant du métro aérien en direction du bar de son ami Lukas, qui, à n’en pas douter, lui offrirait un verre quand il verrait sa mine. Lorsqu’elle entra, plusieurs regards se posèrent sur elle et elle se rappela soudain pourquoi elle ne portait jamais ni de jupes ni de talons. Pas en même temps en tout cas. Elle s’installa au comptoir en évitant de croiser ne serait-ce qu’un regard, puis elle tenta de repérer son ami. Lukas remontait des réserves, les bras chargés de bouteilles. Quand il la vit, son visage s’illumina. Il lui sourit et après avoir posé ce qui l’encombrait, il vint la saluer.

– Eh bien Ev’, qu’est ce qui t’amène ici ? C’est plutôt rare de te voir en semaine.

Il vit enfin sa tenue et éclata de rire. Un rire chaleureux, vrai et réconfortant.

– Mmmmm, je vois que le gars n’a pas eu de chance ce soir. Tu es vraiment sans pitié Ev’.

Elle rétorqua en souriant malgré elle :

– Sans pitié ? Je t’assure que ce connard ne méritait pas une minute de plus. Je remercierai Juliette pour cette sortie sans intérêt.

– Elle essaie toujours de te caser ? rigola-t-il.

– Tu la connais... Elle ne s’arrêtera pas tant que je n’aurai pas la bague au doigt.

– Eh bien, moi, je la remercierai de t’avoir donné l’occasion de passer ici. Depuis ta promotion, on ne te voit plus Ev’. Il serait temps que tu relâches un peu la pression. Sur ce point, elle n’a pas tort.

– Je ne suis pas venue pour que tu me fasses la morale. Sers-moi donc ta création du jour.

– Soit ! À vos ordres, madame, lui répondit Lukas en s’activant derrière le bar.

Pendant qu’il maniait les bouteilles et différents ustensiles avec brio, Éva balaya la salle du regard. Un groupe de jeunes hommes la regardait avec insistance. Elle croisa le regard de l’un deux, et cela sembla lui donner l’autorisation de venir l’accoster. Elle soupira. Fichue tenue, songea-t-elle. Lukas sembla étouffer un rire et elle le fusilla du regard. Après avoir échangé quelques mots avec l’inconnu dénommé Grégoire, elle dut admettre que faire de nouvelles rencontres n’était pas forcément désagréable. Il était journaliste et, bien que cela ne jouât pas en sa faveur avec le ramassis d’âneries que la plupart de ses collègues sortaient à la télévision, il avait su susciter son intérêt.

– J’imagine que tu as entendu parler de la découverte du siècle, demanda-t-il d’un ton neutre comme s’il voulait avoir son avis sans qu’elle puisse être influencée par son opinion à lui.

– Oui, j’ai vu ça et je ne sais pas trop quoi en penser. Les informations sont plutôt floues, je croirai tout ça lorsque je l’aurai sous les yeux.

– Il te faut des preuves, interpréta-t-il.

Éva hocha la tête.

– Oui, de bien belles paroles, mais rien de tangible pour le moment, confirma Grégoire.

Sur ce point, elle ne pouvait qu’acquiescer. Éva n’avait pas eu de preuves pour sa sœur et personne ne l’avait crue. Elle avait appris à ses dépens que personne n’accordait le bénéfice du doute et elle n’allait pas faire ce cadeau à quiconque, tout futur président qu’il fût.

– Je suis tout à fait d’accord. J’aimerais que mon boss me mette sur le coup, mais malheureusement, je suis le petit nouveau. Il est fort probable qu’on me fasse rédiger un énième article sur la corrélation entre l’augmentation des particules fines dans l’air et l’augmentation des cancers du poumon.

Après son troisième cocktail, Éva sembla remarquer que son voisin en plus d’avoir une conversation intéressante était plutôt mignon. Carrément mignon, se corrigea-t-elle. À moins que l’alcool ne faussât son jugement, ce qui ne serait pas totalement inconcevable. Dans ce cas, il passerait de « carrément mignon » à simplement « mignon » ce qui serait largement acceptable. Éva décida de prendre congé avant que la raison ne la quittât définitivement. Grégoire lui proposa de la raccompagner chez elle et cela ne sembla pas mettre en joie Lukas. Elle tenta de le rassurer.

– Ne t’inquiète pas, je ne suis pas ivre morte, tout va bien.

Il hocha la tête, dubitatif, en jetant un coup d’œil à Grégoire.

– Envoie-moi un message quand tu arrives chez toi, hein.

Éva le lui promit avant de lui plaquer un bisou sur la joue en guise d’au revoir. Elle enfila sa veste et ils partirent dans la nuit à présent fraîche. Elle n’habitait pas très loin et ils étaient en plein débat lorsqu’elle arriva au pied de son immeuble. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas passé une aussi bonne soirée. L’alcool aidant bien évidemment. C’était plus simple de mettre ça sur le dos de l’alcool plutôt que d’admettre qu’elle appréciait la compagnie de l’homme devant elle. Sans se donner l’occasion d’hésiter davantage, elle se hissa sur la pointe des pieds et l’embrassa. Il répondit à son baiser sans hésiter, sa paume se calant au creux de sa taille pour l’attirer plus près de lui. Éva sentit un déferlement de désir parcourir son corps. Elle n’avait pas ressenti cela depuis longtemps. Son abstinence forcée, ou plutôt qu’elle s’imposait, comme l’aurait corrigée Juliette, eut raison de ses dernières hésitations. Elle passa les bras autour du cou de Grégoire pour répondre à son étreinte. Lorsque leurs lèvres se détachèrent, leurs regards brillants d’excitation ne laissaient aucun doute sur leurs envies respectives. Éva composa le code de son immeuble et entraîna Grégoire à sa suite.

Elle le prévint que son appartement ressemblait à une boîte étriquée, mais elle vit qu’en cet instant, il s’en contrefichait totalement. Il n’avait qu’une envie : faire glisser cette jupe sur les jambes lisses d’Éva. Elle surprit son regard et commença à déboutonner la chemise de Grégoire dans l’ascenseur pour glisser sa main sur son torse et parsemer son cou de doux baisers lascifs. Il gémit et cela l’excita davantage. À cet instant, elle se félicita d’avoir accepté ce date avec ce type arrogant en début de soirée, car elle ne serait pas à déshabiller un presque inconnu dans l’ascenseur de son immeuble. Éva déverrouilla sa porte d’entrée avec la puce magnétique enfouie dans son épiderme et attira le jeune homme, qui la plaqua contre le mur dès que la porte se fut refermée. Elle sentit les lèvres de Grégoire descendre le long de son cou tandis que ses mains s’affairaient à défaire son chemisier. Et, s’étonnant elle-même, elle réussit à s’abandonner aux plaisirs charnels.

Chapitre 2

Le réveil sonna beaucoup trop tôt. Éva gémit de fatigue en essayant d’éteindre la sonnerie qui lui paraissait assourdissante. Cela n’avait visiblement pas dérangé Grégoire dont le torse se soulevait au rythme lent de sa respiration. Elle constata qu’il était toujours aussi charmant au réveil qu’après les trois cocktails de la veille. Bon point pour lui. Elle se leva pour se préparer un café dans la petite kitchenette qui lui tenait lieu de cuisine.

Après avoir ingurgité le contenu de sa tasse, Éva passa un jean noir, un petit pull ajusté et des baskets pour être à l’aise en toutes circonstances. Elle lui laissa un petit mot, lui expliquant comment verrouiller son appartement en partant. Après avoir longuement hésité à laisser son numéro, elle se résigna. Elle n’avait pas le temps pour entretenir une relation, quelle qu’elle fût. Et pourtant, vu l’état de bien-être dans lequel elle se trouvait ce matin-là, il aurait été plus qu’intéressant de peser le pour et le contre. Elle chassa toute pensée concupiscente et attrapa sa veste avant de quitter son appartement en silence. Éva sortit ses écouteurs qu’elle posa sur le bas de ses tempes afin de s’isoler de l’effervescence matinale. Après avoir énuméré les dernières actualités, annoncé qu’elle avait soixante-dix-huit nouveaux mails et que les éclaircies se feraient rares au cours de la journée, sa playlist préférée s’activa. Enfin, elle se retrouvait avec elle-même. Éva se concentra sur la mélodie et dut empêcher son corps de suivre naturellement le rythme de la musique. Le monde s’était plongé dans le conformisme au fil des années. Il n’y avait plus de place pour l’originalité et l’excentricité. Se mettre à danser en pleine rue aurait été totalement déplacé. Efficacité, ordre et pragmatisme étaient les mots d’ordre dans la société d’aujourd’hui.

L’utilitarisme était tel que la volonté de contrôler les naissances avait imposé la stérilisation obligatoire des femmes dès l’âge de trente-cinq ans. C’était déjà assez compliqué de faire face à une pression démographique exponentielle ! Si en plus « ces pièces rapportées avaient plus de risques d’être handicapées et donc d’être un fardeau pour la société, cela était inconcevable, avait avancé Théodore Krawëgg, membre du parti conservateur dont faisait également partie Matthieu Weber. » Il avait par la suite émis la volonté d’avancer encore l’âge de stérilisation des femmes. À aucun moment, celle des hommes n’avait été mentionnée. S’il souhaitait simplement faire un coup de publicité, il avait réussi. Ses propos avaient choqué la moitié de la population et pour Éva, c’était un problème. Car cela signifiait que l’autre moitié supportait ces idées. Son téléphone sonna et elle décrocha en pressant instinctivement son écouteur. Elle s’attendait à ce que ce fût Boris, son patron. Il était le seul à l’appeler à une heure si matinale. Éva fut donc surprise d’entendre la voix de sa mère à l’autre bout du fil.

– Bonjour ma puce, ça va ? Je ne te dérange pas ? commença sa mère d’une voix enjouée.

– Salut M’man. Nan, je suis sur le trajet. Il y a un problème ?

– Ah… Non aucun, je voulais être sûre de ne pas tomber sur ta boîte vocale. On aimerait que tu passes dîner à la maison ce soir, si tu n’as rien de prévu.

Éva fronça les sourcils. Ses parents n’appelaient jamais pour le jour même. Ils savaient que la jeune femme avait besoin d’anticiper un passage dans la maison de son enfance. Les crises d’angoisses n’avaient jamais totalement disparu, bien qu’elle se fût appliquée à réaliser les exercices quotidiens de gestion de stress post-traumatique pendant des années. Ne pas être prise au dépourvu faisait partie des meilleures façons d’éviter les crises et ses parents s’appliquaient à toujours lui demander une visite au moins quelques jours à l’avance. Le contrôle. Éva excellait dans le contrôle de soi. La nuit dernière avait été un écart.

– Ce soir ? répéta Éva surprise.

– Oui, ce soir. Nous sommes désolés ma puce de te prévenir si tard. Ton père et moi savons que ce n’est pas simple, mais nous aimerions t’annoncer quelque chose et ça serait plus sympa autour d’une table. Et puis, hésita sa mère, ça fait vraiment longtemps qu’on t’a pas vue.

Éva remarqua que les battements de son cœur s’étaient accélérés et que sa main gauche s’était serrée de crispation. Sa mère n’avait pas tort, cela faisait plus de quatre mois qu’elle n’était pas allée leur rendre visite. Chaque fois, elle leur expliquait qu’elle croulait sous le travail. Ce n’était qu’à moitié vrai, puisque la seule raison pour laquelle elle passait sa vie au travail, c’était qu’elle en redemandait. Travailler pour ne pas penser.

– Ça va être compliqué ce soir, répondit Éva prise au dépourvu.

Elle put presque entendre la déception de sa mère.

– Tu as quelque chose de prévu ? insista-t-elle.

Éva ne savait pas mentir, encore moins à sa mère.

– Ce n’est pas que j’ai quelque chose de prévu, mais…

– Parfait, la coupa-t-elle, on t’attendra pour dix-neuf heures dans ce cas.

Éva leva les yeux au ciel, vaincue. Le ton de sa mère ne souffrait d’aucune contestation possible.

– Dix-neuf heures me paraît un peu juste… Le temps que je repasse chez moi après le travail, puis le temps du trajet en train…

– Je suis sûre qu’avec toutes tes heures sup’, ton patron te permettra de partir un peu plus tôt, ne serait-ce qu’une fois dans l’année, lui rétorqua sa mère.

Elle l’imaginait clairement en train de hausser un sourcil la mettant au défi de la contredire.

– Je le lui demanderai, répondit Éva à contrecœur.

– Super ma puce ! À ce soir, alors.

Elle n’eut pas le temps de répondre que sa mère avait déjà raccroché. Qu’y avait-il de si important qu’elle ne pût pas lui dire au téléphone ? Apparemment rien de grave – heureusement – vu son ton réjoui. C’était peut-être simplement un prétexte pour la voir. Lorsqu’elle passa la grande porte vitrée d’Akost, elle se dirigea vers le bureau de Boris en vue de l’informer qu’elle partirait tôt aujourd’hui. Sa mère avait raison, en aucun cas il ne lui refuserait sa demande. Il lui avait déjà dit maintes fois de cesser de passer sa vie au travail.

Elle entra dans l’ascenseur tout en verre qui s’éleva en silence. Elle détecta un léger grincement lorsqu’il s’immobilisa. Légère anomalie. Elle le signalerait. Akost était spécialisé dans le développement de nouveaux matériaux à forte isolation acoustique ainsi que dans leur intégration dans les espaces et objets du quotidien.

À l’époque du grand flux migratoire, l’isolation acoustique de la plupart des habitations construites à la hâte laissait clairement à désirer. La pression démographique avait concentré la population dans de petits espaces. Les constructeurs en étaient arrivés à réduire l’épaisseur des murs pour augmenter l’espace habitable. À première vue, cela semblait dérisoire, mais le mètre carré économisé dans un habitat devenait des millions au sein d’une ville. Les isolants classiques, qu’ils fussent thermiques ou acoustiques, avaient donc été relégués au second plan. L’intimité avait ainsi disparu : la plupart des habitants pouvaient simplement discuter à travers leurs murs. Inutile de préciser que cela devenait plus que gênant lorsqu’on pouvait pratiquement assister aux ébats de son voisin de palier. Éva – qui avait, semble-t-il, l’oreille absolue – en avait fait les frais dans son précédent appartement. Ses études en physique et acoustique n’avaient clairement pas arrangé le problème. Elle était sensible à tous les sons et les analysait sans même s'en rendre compte. Peu des employés de la boîte auraient détecté ce léger grincement à l’arrêt de l’ascenseur ou ils n’y auraient simplement pas prêté attention.

La jeune physicienne travaillait en relation directe avec Boris, le directeur de recherche et d’innovation. En tant que cheffe de projet, Éva s’évertuait à mettre au point de nouveaux matériaux composites et à les tester pour satisfaire le respect des normes acoustiques. C’était un marché qui avait littéralement explosé depuis une dizaine d’années. Après la migration massive, avoir une isolation acoustique de qualité et en conséquence directe, avoir une intimité, étaient des luxes que très peu pouvaient se permettre. Aujourd’hui, le défi était de rendre cela accessible au plus grand nombre en réduisant les coûts. Les constructions et réhabilitations n’étaient pas près de cesser, c’était un métier d’avenir.

Boris était en train de consulter son ordinateur lorsqu’Éva arriva à son bureau. Elle toqua et entra au moment où il leva les yeux vers elle.

– Bonjour Éva, comment vas-tu ?

– Il y a une anomalie au niveau de l’ascenseur sud, répondit-elle de but en blanc.

– Super ! Merci, moi aussi ça va, ironisa-t-il.

Elle sourit.

– Je disais ça simplement pour ne pas oublier de t’en informer.

– Je n’en doute pas une seule seconde, rigola-t-il. Sinon ton rapport est très intéressant, cette nouvelle formule pourrait bien être la prochaine que nous proposerons. Il faudrait cependant encore diminuer les coûts des matières premières.

– Il va falloir choisir entre efficacité et coût… J’ai déjà réduit le coût de revient de treize pour cent par rapport à la gamme précédente.

– Aurais-tu oublié notre slogan ? répondit-il en arquant un sourcil.

– « Efficacité ou économies ? Vous n’aurez plus à choisir... », marmonna-t-elle en levant les yeux au ciel.

– Je suis sûr que tu trouveras une solution, affirma-t-il avec un grand sourire.

– Eh bien, ça ne sera pas pour aujourd’hui. Je dois partir plus tôt cette après-midi.

Il leva des yeux surpris.

– Exceptionnellement, ajouta-t-elle précipitamment.

Il secoua la main comme pour chasser sa dernière précision.

– Ça peut être bien plus qu’exceptionnellement Éva, tu le sais bien. Tout juste si la femme de ménage ne m’accuse pas d’esclavagisme lorsqu’elle te voit tous les soirs veiller à ton bureau.

– Maria ne pense pas un traître mot de ce que tu viens de dire, dit Éva, amusée.

– Soit. Tu n’as pas tort… Et je suis ravi que tu penses enfin à avoir une vie sociale.

Éva lui adressa un regard sombre et il leva les mains en signe de reddition.

– Ça ne me regarde pas, toutes mes excuses.

– Si tu veux tout savoir, c’est réunion familiale ce soir... J’ai vraiment hâte, maugréa-t-elle.

– Eh bien, écoute, profite de ce temps de travail avant cette horrible épreuve, ironisa-t-il en lui tendant son rapport annoté.

Éva prit congé de son supérieur et fila à son bureau pour s’affairer à la relecture de son rapport. Elle se demandait comment elle pourrait encore réduire les coûts. Son esprit avait du mal à se concentrer sur cette nouvelle problématique tant elle appréhendait le dîner du soir. Elle devait aussi annuler sa soirée avec Juliette. Une soirée qu’elle aurait davantage préférée d’autant plus que les deux amies ne s’étaient plus vues depuis longtemps. Juliette lui proposa de reporter la soirée au lendemain.

Éva quitta Akost un peu avant dix-sept heures. Elle voulait prendre le temps de se doucher et passer acheter quelques chocolats pour ses parents. Elle tenta de chasser son anxiété en avalant un petit verre de vin rouge avant de se glisser sous l’eau chaude. Éva ne comprenait pas comment elle pouvait encore être si affectée à l’idée de retourner sur le lieu du kidnapping de sa sœur. De disparition, se reprit-elle en silence. Disparition. Fugue. En aucun cas un kidnapping. Et encore moins par des hommes ayant traversé le miroir de leur petite chambre. Elle secoua la tête. Elle n’aurait pas dû accepter. Lorsque Éva sortit de la douche, elle aperçut un petit papier plié en deux sur sa table de nuit.

J’ai passé une très bonne soirée… J’aimerais vraiment te revoir. Autour d’un verre ? Pour finir le débat que tu as stoppé en me sautant dessus ? Bonne journée ! Greg

Éva sourit malgré elle. En effet, ça avait été une très bonne soirée, mais elle ne voulait pas s’impliquer dans une quelconque relation. Elle considéra longuement la carte de visite qu’il y avait glissée. Sa décision n’avait pas à être immédiate, elle choisit donc de ranger la carte dans le tiroir de sa table de nuit. À chaque jour suffit sa peine et elle avait des choses autrement plus importantes à gérer.

Après être passée à la chocolaterie préférée de sa mère, elle se rendit à la gare souterraine pour prendre le métro à grande vitesse en direction de la banlieue ouest. La demi-heure de trajet passa beaucoup trop vite à son goût, cependant elle apprécia le calme et l’air frais lorsqu’elle sortit de la gare. Ses parents vivaient dans un quartier résidentiel dans lequel la végétation avait été relativement épargnée. Compte tenu des standards actuels et du besoin de logements en constante augmentation, il était plus qu’incroyable que ce quartier existât encore. Les prix des biens immobiliers dépassaient l’entendement. La maison avait été achetée par l’arrière-arrière-arrière-grand-père de sa mère et elle était restée dans la famille depuis lors. C’était bien la seule raison pour laquelle ses parents habitaient dans ce quartier huppé.

Le portail était grand ouvert en prévision de son arrivée. Les feuilles couleur rouille parsemaient la pelouse taillée au cordeau. Éva savoura l’odeur de l’herbe humide et le bruissement des feuilles qui persistaient à s’accrocher aux branches des arbres. Elle dut avouer que cela lui manquait énormément. En regardant tout autour, elle comprit qu’elle se sentait enfermée dans la ville et qu’elle s’en rendait particulièrement compte à présent. Une cage dans une cage, pensa-t-elle.

Éva n’eut même pas le temps de toquer que sa mère ouvrit brusquement la porte avec un grand sourire. Clara et Éva avaient hérité de ses beaux cheveux noirs. Bien que Clara eût disparu alors qu’elle ne fût qu’une enfant, Éva la voyait dans le portrait de sa mère. Les mêmes yeux gris acier. Les mêmes pommettes hautes. Le même petit nez en trompette. Cette pensée lui serra la poitrine, mais la bonne humeur de sa mère était contagieuse et elle ne put s’empêcher de lui rendre son sourire. En prenant sa mère dans ses bras, Éva sentit les effluves de son parfum floral et poudré dont les notes de jasmin et de chèvrefeuille lui rappelèrent son enfance. Clara avait l’habitude de piquer en douce le flacon de leur mère pour s’en asperger les poignets et le sentir à longueur de journée.

– Cela fait bien trop longtemps que tu n’es pas venue voir tes vieux parents, commença sa mère.

– Vous n’êtes pas vieux, la contredit Éva dans un sourire.

– Là n’est pas le propos, n’essaie pas de changer de sujet, toi ! la réprimanda-t-elle gentiment.

Elle l’invita à se mettre au chaud et Éva sentit une odeur de pommes caramélisées qui lui mit l’eau à la bouche. Sa mère avait forcément fait la tarte Tatin dont elle raffolait. Son père était dans le salon. Il tentait visiblement de réparer la table basse bancale. Il leva les yeux vers elle et abandonna aussitôt sa tâche pour venir la prendre dans ses bras. La scientifique n’avait de sa mère que ses épais cheveux noirs ; elle était le portrait craché de son père. Leurs grands yeux verts surmontés d’épais cils bruns illuminaient leur teint pourtant hâlé. Éva avait aussi hérité de sa mâchoire légèrement carrée qui lui conférait des traits anguleux. Grande et mince comme son père, elle avait renforcé sa musculature à coup de séances intensives de danse et de sport de combat. Selon elle, ces pratiques étaient parfaites pour entretenir son corps et son esprit. C’était le seul moment où elle relâchait le contrôle permanent qu’elle avait sur elle-même. Qu’elle laissait son corps s’exprimer sans filtre ! Comme si son père lisait dans ses pensées, il lui dit :

– Il faudra que tu nous donnes les dates de tes prochaines représentations.

– La coach ne les a pas encore, mais dès que je le sais, vous serez les premiers au courant, lui répondit-elle.

– Installe-toi, lui cria sa mère depuis la cuisine, j’arrive tout de suite avec des petits amuse-bouches.

– Maman a passé la journée dans la cuisine, c’est ça ? demanda Éva.

– Je crois que tu connais déjà la réponse, rigola son père.

Éva posa son manteau dans le vestibule et alla aux toilettes. En revenant, elle s’arrêta devant la chambre qu’elle occupait avec Clara lorsqu’elles étaient petites. Sa poitrine se serra à nouveau en regardant le petit lit superposé, la grande commode en chêne et le bureau sur lequel Clara avait l’habitude de dessiner. Elle n’avait que six ans, mais il était évident qu’elle avait un don pour le dessin. Rien n’avait changé. La pièce était telle qu’elle était dix-sept années plus tôt. Éva y pénétra et elle entendit le petit tic-tac caractéristique du réveil qu’elle rangeait dans le tiroir du bureau. Déjà à l’époque, les sons étaient exacerbés à ses oreilles. Éva eut soudain l’impression de revivre la scène. Cette légère sensation de froid s’empara d’elle et une sorte de froissement particulier parvint à ses oreilles. Elle eut l’impression d’entrapercevoir une ombre furtive à côté de la fenêtre. Après avoir cligné des yeux, il n’y avait plus rien. La pièce était vide, silencieuse – hormis ce tic-tac insupportable – et tempérée. Éva secoua la tête pour chasser ses souvenirs angoissants. La psychologue avait raison : elle avait probablement tout imaginé pour avoir des flashs incohérents encore adulte. Elle sortit de la pièce et rejoignit ses parents tous les deux assis dans le salon. Il y avait une myriade d’amuse-bouches, ce qui fit tiquer Éva. C’était synonyme d’appréhension chez sa mère.

– À quoi doit-on ce buffet digne d’un banquet ? demanda Éva en désignant la table.

Le rire nerveux de sa mère lui confirma ses soupçons.

– Pour une fois que tu es là, ça me donne l’occasion de vraiment cuisiner, lui répondit sa mère, innocente.

– Cuisiner pour dix ?

– Bon, c’est vrai que j’ai peut-être un peu exagéré. Mais au moins, tu pourras en emporter chez toi pour ce week-end. Même pour Juliette si tu veux.

– Ma puce, intervint son père, on voulait t’annoncer quelque chose.

– Oui, je sais bien, c’est pour ça que maman voulait absolument que je vienne ce soir, commença Éva prudente. Est-ce que l’un de vous a un problème de santé ?

Sa mère ouvrit de grands yeux et s’empressa de dire :

– Aaah non non non, absolument pas, il n’y a rien de grave. Tout va bien.

Éva soupira de soulagement. Inconsciemment, l’insistance de ses parents pour la voir l’avait légèrement inquiétée.

– Nous allons vendre la maison, ajouta son père de but en blanc, nous signons le compromis de vente lundi.

Éva entrouvrit la bouche, surprise. Elle fixa tour à tour ses parents en silence pour tenter de déterminer si c’était une blague ou non. Visiblement pas, puisqu’ils semblaient attendre sa réaction.

– Comment ça ? Vous voulez déménager ?

– Oui, nous déménageons. Nous avons trouvé une petite maison en Bretagne. Je crois qu’il est temps de laisser le passé derrière nous, continua son père avec douceur.

Il faisait référence à sa sœur à n’en pas douter. Elle n’avait jamais pensé que la maison leur rappelait à eux aussi la vie sans Clara. Sinon, ils auraient déménagé immédiatement, s’était-elle dit. Alors pourquoi maintenant ? Pourquoi si soudainement ? Sans même l’avoir évoqué plus tôt.

– Vous avez trouvé une autre maison ? Mais, vous n’avez jamais émis l’envie de quitter celle-ci.

– Si tu venais plus souvent, tu aurais su que nous avions ce projet en tête, expliqua la mère d’Éva dans un léger reproche. Quoi qu’il en soit, ton père et moi ne voulons pas vivre ici davantage. Ça nous a trop longtemps empêchés d’avancer.

Éva resta interdite. Bien qu’elle eût déguerpi dès qu’elle eût pu, elle n’avait jamais envisagé une seule seconde qu’ils vendraient cette maison. Une maison qui était dans la famille depuis des générations. Elle avait été si égoïste en abandonnant ses parents à son tour, en fuyant vers la capitale pour les études. Il lui semblait toutefois inconcevable de perdre le dernier lien qui la rattachait à sa sœur.

– Mais… vous ne pouvez pas vendre cette maison. Elle est dans la famille depuis tant de générations… murmura Éva comme pour elle-même.

– Ma puce, commença sa mère d’un ton radouci, je sais que ça peut te paraître inattendu, mais nous signons le compromis de vente de notre future maison en fin de semaine prochaine. Quoi qu’il en soit, il faut que cette maison soit vendue maintenant.

– Et si je la rachetais ? s’exclama soudain Éva.

Elle fut la première surprise de sa propre proposition. Ses parents la regardèrent ahuris l’espace de quelques secondes, avant que son père ne se reprît :

– Éva, ne dis pas n’importe quoi. Tu es partie dès que tu as pu, tu fais des crises d’angoisses depuis la disparition de Clara dès que tu es dans cette maison. Sans compter que tu n’as sûrement pas les moyens de l’acheter… même si on diminue le prix.

Plus Éva y réfléchissait et plus cela lui semblait une idée intéressante. Elle ne supportait plus sa cage à oiseaux ni la pollution permanente de son quartier. Elle n’était qu’à quarante minutes de trajet de son lieu de travail. Par ailleurs, Boris lui avait proposé plusieurs fois de faire du télétravail, chose qu’elle avait catégoriquement refusée pour ne pas rester enfermée dans son minuscule appartement. Elle leva les yeux et put presque s’imaginer travailler sur la grande table en teck.

– Combien ? demanda Éva sans détour.

– Ma puce, arrête ! s’exclama sa mère en secouant la tête.

– Combien ? répéta Éva en fixant son père, têtue.

Il leva les yeux au ciel avant de répondre :

– Nous la vendons au prix de neuf cent quatre-vingt mille euros.

Éva calcula rapidement : soit environ quatorze mille euros le mètre carré. Elle aurait pu s’attendre à plus, bien que le prix fût déjà conséquent. Ça imposait un crédit sur au moins trente-cinq ans. Si elle ne voulait pas manger des pâtes tous les jours en tout cas.

– Très bien. Je vous l’achète.

Son père se leva d’un bond, en colère.

– Arrête de dire n’importe quoi ! Tu ne peux pas agir sur un coup de tête, comme ça !

– Est-ce que j’ai l’habitude d’agir sur des coups de tête ? répliqua Éva en se levant à son tour.

– Tu sais bien que quand il s’agit de Clara, tu n’as pas les idées claires.

Éva le fusilla du regard.

– Il est hors de question que cette maison ne fasse plus partie de la famille. Je viens de vous le dire, je vous l’achète.

– Ce n’est pas à toi de décider, rétorqua son père, il est hors de question qu’on te laisse foutre tout cet argent dans cette maison complètement surcotée.

– Comme tu l’as si bien dit, ce n’est pas à toi de décider. Je suis majeure, je gagne très bien ma vie et j’ai déjà mis pas mal d’argent de côté. La manière dont je gère mon compte en banque ne vous regarde plus.

– Nous t’avons déjà répondu. La réponse est non, conclut son père.

Éva les regarda tour à tour avant de se diriger vers le vestibule en leur lançant, en colère et frustrée :

– Très bien, nous n’avons rien de plus à nous dire ce soir. Merci pour l’invitation, mais je vais rentrer.

– Attends ma puce, s’exclama sa mère au bord de la panique. Ce n’est pas contre toi… S’il te plaît, reste manger avec nous.

Éva était déjà en train d’enfiler ses chaussures quand sa mère la rejoignit dans l’entrée. Elle l’ignora et attrapa sa veste et son sac à main. Elle entendit son père crier de l’autre pièce :

– Encore une preuve que tu agis de manière impulsive quand il s’agit de ta sœur !

Éva grinça des dents. Il n’avait qu’à moitié tort.

– Je n’ai plus de sœur et bientôt, vous détruirez complètement son souvenir en vendant cette maison, lâcha-t-elle froidement.

Elle sortit en claquant la porte sans demander son reste.

Chapitre 3

Les deux heures de danse intensive au réveil permirent à Éva de chasser sa colère. Elle n’avait pratiquement pas dormi tellement la nouvelle l’avait ébranlée. Elle en avait donc profité pour avancer sur la nouvelle problématique que Boris avait relevée jusqu’à ce qu’elle tombât de fatigue sur son petit bureau. Elle se rendait compte de l’absurdité de sa réaction, elle qui avait fui la maison de famille et qui à présent ne voulait la céder sous aucun prétexte. Pourtant, Éva restait persuadée que les souvenirs déjà lointains de Clara finiraient par disparaître totalement avec la vente de la maison. De retour chez elle, elle sortit la boîte de Clara, comme elle avait l’habitude de l’appeler. Pleine de quelques photos, affaires et jouets qui lui tenaient tant à cœur depuis que sa sœur avait disparu. Éva avait mis son collier, qui complétait celui de Clara, dans cette même boîte. Elles le portaient toutes les deux ce soir-là. Elle regarda longuement sa photo préférée. Celle prise lors du réveillon de Noël enneigé, quelques semaines avant sa disparition.

Il ne neigeait plus depuis des décennies sous cette latitude, l’évènement avait fait la une de toutes les chaînes télévisées. De la neige. Incroyable. Le soir du Réveillon qui plus est. Comme un bon augure pour l’année à suivre. Ce fut tout le contraire. Les deux enfants étaient emmitouflés dans d’épais manteaux, de la neige plein les cheveux, le sourire jusqu’aux oreilles. Un pur moment de bonheur pour deux petites filles qui découvraient la neige pour la première fois. Éva fixait l’appareil tout sourire tandis que sa petite sœur la regardait, elle. Ses grands yeux gris, brillants d’amour et de joie. Une larme solitaire roula sur la joue d’Éva. Elle s’empressa de l’essuyer avec le dos de sa main. Qu’était-elle devenue ? Était-elle morte ? Avait-elle été retrouvée quelque part sur un coin du globe ? Tout portait à croire qu’elle n’était plus de ce monde. Dix-sept années plus tard, il n’y avait plus grand-chose à espérer. Éva prit le collier et l’attacha à son cou. Elle sursauta lorsque son portable sonna. Après un rapide coup d’œil à son écran, elle décrocha, tendue.

– Allô, dit-elle simplement.

– Salut ma puce, je voulais savoir comment tu allais. Nous sommes désolés que le repas se soit terminé ainsi.

– Tout va bien, répondit-elle, la gorge serrée en regardant la photo qu’elle tenait dans la main.

– Nous avons discuté avec ton père après ton départ. Je ne pensais pas que tu tenais tant à cette maison. Je comprends parfaitement que tu ne veuilles pas perdre le dernier lien qui te rattache à Clara, mais nous avons besoin de cet argent pour notre maison en Bretagne. Si vraiment tu souhaites l’acheter, nous te la vendrons.

Éva resta muette quelques instants, le temps d’assimiler ce que sa mère venait de lui annoncer. Avait-elle bien entendu ? Avait-elle vraiment le choix ?

– Ev’, tu m’as entendue ?

– Oui, pardon maman. Oui, j’ai entendu, lui répondit-elle.

– Tu as jusqu’à lundi midi pour faire ton choix, l’informa-t-elle. Ne fais rien que tu regretteras.

– Merci maman, souffla-t-elle. Je vais appeler immédiatement ma banque. Mon choix est déjà fait.

Elle entendit sa mère soupirer, comme à contrecœur. Elle avait sûrement espéré que sa fille eût changé d’avis après une bonne nuit de sommeil.

– Soit. Pas la peine de demander un prêt de neuf cent quatre-vingt mille euros. Nous te la vendrons au prix de notre maison en Bretagne, soit cinq cent quinze mille euros.

– Vous n’êtes pas obligés de la brader, commença Éva, je peux très bien…

– Ne dis pas de bêtises, s’insurgea sa mère. Nous souhaitons juste prendre un nouveau départ, pas se faire de l’argent sur le dos de notre fille.

– Très bien, comme vous voudrez, dit Éva, légèrement gênée.

– Rappelle-nous quand tu auras fait les démarches. L’idéal étant que nous puissions signer le compromis avant dix jours.

– D’accord, je comprends, je m’en occupe le plus rapidement possible.

Éva fit une pause avant d’ajouter timidement :

– Merci maman… Merci à tous les deux.

L’appel ne s’éternisa pas et Éva entreprit de se rendre chez son conseiller financier dans la matinée. Elle devait également faire quelques courses avant d’aller voir Juliette dans la soirée.

Sa meilleure amie avait visiblement fait des folies. Même si elle gagnait bien sa vie en tant que responsable marketing dans une boîte de mode, Juliette était un vrai panier percé et ses fins de mois étaient toujours tendues. Le pantalon en cuir prune qu’elle portait devait bien valoir la totalité de ce qu’Éva avait sur elle. C’était sans compter le petit top en soie noire qui laissait transparaître plus que suggérer les formes pulpeuses de son amie. Ses longs cheveux caramel étaient remontés en un chignon savamment travaillé. Ses talons aiguilles noirs – instrument de torture tout au mieux – accentuaient le balancement de ses hanches lorsqu’elle marchait. Son pantalon moulant, quant à lui, avait une fâcheuse tendance à mettre ses fesses en valeur. Comme en écho à ses propres pensées, Juliette lança en arrivant à sa hauteur :

– Regarde : ce pantalon me fait un cul d’enfer ! Une merveille...

Éva rigola, avant d’ajouter :

– On sait toutes les deux que c’est davantage le résultat des heures que tu passes à la salle... Mais je dois avouer qu’il te met à ton avantage !

– Tu devrais t’en acheter un Ev’, lui dit-elle en la jaugeant de haut en bas.

Éva secoua la tête.

– Je n’ai pas envie de mettre la moitié de mon salaire dans des fringues, Ju’.

– Si tu ne mettais ne serait-ce que le dixième, ce serait déjà bien, répondit-elle en soupirant exagérément.

– J’ai d’autres priorités en ce moment, d’ailleurs il faut que je t’annonce quelque chose.

Juliette haussa un sourcil.

– J’imagine que les mots « mec », « sexe » et « fantasmes » ne vont pas faire partie de ton discours.

– Pas vraiment non, admit Éva.

– OK très bien, prenons à boire avant que tu ne m’annonces la grande nouvelle. Je sens que je vais en avoir besoin !

Éva s’apprêta à ajouter quelque chose, mais son amie la coupa avant qu’elle n’eût le temps de prononcer quoi que ce soit.

– Je te connais, Ev’, tu es nerveuse. C’est donc que tu crains ma réaction vis-à-vis de la décision potentiellement débile que tu as prise.

– Je ne suis pas nerveuse, répliqua la jeune femme.

– Tu ne cesses de te toucher les cheveux et de faire tourner ta bague au doigt, contra-t-elle en plissant les yeux.

Éva avait oublié que sous son allure superficielle, son amie était une femme très intelligente et surtout très observatrice. Elle savait décrypter les gens. Cela faisait d’elle une excellente responsable marketing. Elle savait ce que les individus souhaitaient et comment les séduire avant qu’eux-mêmes ne le sussent. Éva laissa retomber rapidement sa main et arrêta de triturer inconsciemment sa bague.

– N’essaie pas de me faire mentir, Ev’, dit-elle en levant les yeux au ciel.

Les deux amies s’installèrent en terrasse et commandèrent deux verres de vin. Hors de prix, comme tous les autres dorénavant. Le vignoble était devenu rare avec le réchauffement climatique : la majorité des terres agricoles était à présent destinée aux cultures indispensables pour nourrir la population. Contrairement aux plants de café, l’Homme n’avait pas réussi à développer une nouvelle espèce de vigne résistant à la sécheresse. Les cépages ne pouvaient plus s’épanouir dans la partie sud de la France. Bien que l’Hexagone fût à présent le premier producteur au monde – l’Italie ayant cédé sa place, davantage touchée par la hausse des températures et ses conséquences de par sa position géographique –, la Norvège commençait à le concurrencer. Éva profita de la sensation du soleil sur sa peau tandis qu’elles attendaient leur verre sous la chaleur du mois de novembre. Les vingt-sept degrés leur permettaient de flâner à l’extérieur en débardeur à l’approche de l’hiver. Si ce mot avait encore un sens… Lorsqu’elles furent servies, Juliette avala une longue gorgée.

– Au prix de ce verre, tu devrais davantage le savourer, fit remarquer Éva.

– Je me mets en condition pour ton annonce, répliqua Juliette en reprenant une rasade.

Éva leva les yeux au ciel, but légèrement et commença :

– Mes parents ont décidé de vendre la maison.

– Votre maison familiale ? s’étonna Juliette en ouvrant de grands yeux.

Éva hocha la tête.

– Pour aller où ?

– Ils ont acheté une maison en Bretagne pour s’éloigner de la capitale. Enfin, ils signent le compromis de vente à la fin de la semaine prochaine.

– Je n’aurais jamais cru que tes parents quitteraient Paris. Elle doit vraiment valoir une fortune leur maison, en plus. C’est dommage, sa valeur va continuer à augmenter dans les années à venir…

– Je ne pensais pas non plus. Apparemment, c’est pour passer à autre chose. La maison leur rappelle trop la disparition de Clara.

– Tu ne peux pas leur jeter la pierre sur ce point-là. Tu t’es barrée de la maison dès que tu as pu, argua Juliette.

– C’est pas faux, admit Éva à contrecœur.

Elle se pinça les lèvres en hésitant à annoncer la suite. Sa meilleure amie la fixait, quand d’un coup, cette dernière posa brusquement son verre sur la table en levant les yeux au ciel.

– Ne me dis pas que tu as racheté la maison !

Éva ne dit rien et son amie renchérit :

– J’en étais sûre ! Putain Ev’, qu’est-ce que tu branles ? Tu as fui cette baraque pendant dix-sept ans et tout à coup, tu décides de la racheter ? Et à quel prix ? Dans tous les sens du terme... Tu vas t’endetter pour un endroit qui va te rappeler constamment la disparition de Clara. Est-ce que ça vaut vraiment le coup ?

– C’est le dernier lien qu’il me reste avec elle, tenta d’expliquer Éva.

Elle fut interrompue par Juliette qui héla le serveur pour lui demander deux verres de vin supplémentaires.

– Alors Ev’, racheter la maison de tes parents ne ramènera pas ta sœur. Dois-je te rappeler les mois, si ce n’est les années de psychanalyse qui ont suivi sa disparition ? Sans compter le fait que tu es incapable de ne pas développer d’angoisses quand tu repenses à cet évènement ou quand tu vas dans cette maison ? Que tu te réfugies dans le travail comme une grande malade, car tu ne veux pas t’autoriser à être heureuse par simple culpabilité ?

– Il est peut-être temps que j’affronte mes angoisses ? suggéra Éva comme pour elle-même.

– J’ai l’impression que tu cherches déjà à t’en convaincre… Ça ressemble à un coup de tête, Ev’.

– Ça sera un nouveau départ, se ressaisit-elle. Tu as raison, je me réfugie dans le travail. Ce sera l’occasion de sortir de l’effervescence de la ville, de me recentrer sur moi-même. Je vais enfin quitter ma cage à oiseaux et profiter d’un environnement plus agréable.

– Et pour le travail ? Tu y as pensé ? Ce n’est pas la porte à côté.

– Trois quarts d’heure de trajet. Ça se fait, dit-elle en haussant les épaules. Je ferai quelques jours de télétravail et je raccourcirai mes journées. Vous ne pourrez plus me dire que je bosse trop dorénavant.

– Si c’est pour broyer du noir dans cette maison, ça n’en vaut clairement pas la peine, rétorqua Juliette avant de commencer son second verre de vin.

– Merci de ton soutien, maugréa Éva.

– Nan, mais meuf, je dis ça pour ton bien... Je ne pense clairement pas que ce soit une bonne idée, mais je te soutiendrai quand même. Au moins, y’aura de la place. Y’a intérêt qu’on fasse de sacrées soirées dans cette baraque !

Éva esquissa un sourire en voyant que son amie acceptait – bien qu’à contrecœur – sa décision.

– Évidemment, puis tu sais que tu pourras venir n’importe quand.

– En voilà une bonne nouvelle. Quand je serai lasse de dormir dans les boîtes à sardines des mecs que je rencontre.

– Je te signale que ton loft est plutôt spacieux, si tu dormais un peu plus souvent chez toi, tu t’en rendrais compte, s’esclaffa Éva.

– Je préfère être en bonne compagnie, répliqua Juliette en haussant les épaules avec un sourire entendu.

– Tu pourrais être en bonne compagnie chez toi, tu sais...

– Je n’aime pas que des inconnus sachent où j’habite. Bref, là n’est pas la question... Il me semble que tu as un petit date à me raconter. Ce fameux BG de Quentin !

Éva avait complètement oublié cet épisode.

– Ah, tu veux dire ce connard d’extrémiste arrogant ?

– Aaah… Bon, j’imagine que tu n’as rien de croustillant à me raconter alors ? Moi qui croyais t’avoir enfin dégoté un mec pour te décoincer…

– Je ne suis pas coincée, répliqua Éva du tac au tac.

Juliette attendit un argument irréfutable.

– Et figure-toi que si, j’ai des informations croustillantes à te communiquer, enchaîna-t-elle avec un sourire énigmatique.

– Alors là, tu m’en vois ravie ! Mais vas-y déballe, qu’est-ce que t’attends ?

Éva lui raconta sa soirée au bar de Lukas, puis chez elle. Juliette jubila tout le long de son récit.

– Halléluiaaaaa, s’exclama-t-elle, ta libido est enfin de retour !

– Ju’ !!! grinça Éva horrifiée en jetant des coups d’œil autour d’elle, tu ne peux pas être un peu plus discrète ?

– On s’en fiche des gens... On ne les connaît pas, répliqua-t-elle en balayant ses propos d’un revers de la main. Soooo, vous allez vous revoir quand ? Car bon, ce n’est pas un seul coup d’un soir depuis des mois qui va te dérouiller.

Éva secoua la tête exaspérée par son amie.

– Tu me fatigues Ju’, rigola-t-elle. Pour l’instant, on n’a pas prévu de se revoir.

– C’est toi qui me fatigues Éva. Quand décideras-tu d’enfin lâcher prise ? D’arrêter de tout contrôler et de profiter un tant soit peu ?

– Ce n’est pas demain la veille, mais tu peux constater ce petit progrès.

– Ce n’est pas un progrès, tu l’as dit toi-même... C’est un « écart ». Tu sais, tous les mecs ne sont pas des connards comme ton ex. Ce Grégoire m’a tout l’air d’être un mec bien, fréquentable tout du moins.

– David n’est pas un connard… On a eu nos différends certes, mais…

– Arrête de chercher des excuses à ce trou du cul et oublie-le ! Je ne compte pas te ramasser à la petite cuillère une seconde fois. Et arrête de penser que tu ne mérites pas le bonheur. Tu crois sincèrement que Clara aurait aimé que tu te morfondes comme ça ?

Ça faisait beaucoup trop de sujets sensibles d’un coup. Éva avala le reste de son verre d’une traite.

– Laisse-moi répondre à ta place. Clara voudrait que tu t’amuses et que tu sois heureuse. Elle sera toujours dans ton cœur, rends-lui hommage en profitant de la vie qu’elle n’a pas eue.