Demain nous Attend - Raissa Sintcheu - E-Book

Demain nous Attend E-Book

Raissa Sintcheu

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Beschreibung

Demain nous Attend nous plonge dans les vies croisées d'Alika et Vita, deux jeunes femmes africaines aux destins divergents, mais unies par leur innocence et leurs rêves prometteurs. À travers les épreuves inévitables de la vie, ces héroïnes doivent faire face à des trahisons déchirantes, des douleurs profondes et des ruptures familiales déconcertantes. Inspiré d'histoires vraies, ce roman exposes des réalités encore trop souvent passées sous silence dans nos sociétés : l'abus, la maltraitance ou encore les relations familiales complexes. À travers les tribulations d'Alika et Vita, l'auteure Raïssa Sintcheu nous invite à réfléchir sur la résilience humaine et la quête constante du bonheur malgré les blessures infligées par la vie.

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Seitenzahl: 244

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Ce livre est dédié à toutes celles et à tous ceux qui veulent espérer à nouveau.

Sommaire

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

ALIKA

VITA

VITA

Épilogue

ALIKA

« Profite de la vie avec la femme que tu aimes, tous les jours de la courte existence que Dieu te donne sous le soleil. »

L’Ecclésiaste

« Alika, il est l’heure de passer à table ! Sortez de votre chambre tes frères et toi ! » criait Maman.

Quels bons moments nous passions avec mes petites sœurs Ama, Sadie, Inaya, Malia, mon petit frère Henri et nos parents ! J’avais 11 ans et j’étais l’aînée de cette fratrie. Nous étions une grande famille pleine de joie de vivre, habitant dans un quartier modeste d’Accra (Ghana), East Legon, à 25 minutes du centre-ville. Le bâtiment dans lequel nous résidions ne comportait que trois étages et notre appartement se trouvait au tout dernier. Cet immeuble de couleur beige comptait une épicerie au rez-de-chaussée, tenue par un couple nigérian, Idris et Aïcha, qui avait fui les émeutes de Kaduna au nord-ouest du Nigéria. Ces émeutes opposaient chrétiens et musulmans et étaient contre une loi qui avait été adoptée, la Charia. Le couple avait deux enfants : une fille, Ufuoma, 17 ans, claire de peau, mince, aux traits fins, qui fréquentait le lycée St Mary’s Senior, un établissement public situé sur la rue Nii Tackie Owuowuo, et qui aidait parfois ses parents dans leurs business; et un garçon, Tolu. Ce dernier avait été tué par un militaire pendant leur évasion. La famille n’avait pas eu l’occasion de l’enterrer convenablement, car le conflit s’intensifiait. Ils ont dû s’enfuir et laisser son corps dans un caniveau. Le couple raconta à ma mère qu’ils avaient marché pendant de longues nuits, dans la forêt, traversant des villages inhabités, manquant de nourriture et d’eau, mais se sentant finalement en sécurité parce qu’ils étaient désormais assez loin de la zone de conflit. Leur seule crainte était les attaques d’animaux. Un jour, affamés et assoiffés, alors qu’ils marchaient pour trouver un endroit où se reposer, la pluie s’était mise à tomber et ils n’avaient eu d’autre choix que de boire l’eau de la pluie. Malgré l’absence de savon, l’eau était suffisante pour rincer la poussière accumulée sur leurs corps.

Après quatre jours de marche, ils rencontrèrent des villageois dans un champ de maïs, qui les ont invités à passer la nuit dans leur village. Ils y allèrent et reçurent du savon pour se nettoyer et laver leurs vêtements. Ils partagèrent avec les villageois les informations sur le conflit qui se déroulait; et l’une des preuves de leur histoire était leur odeur corporelle. Il était impossible de contredire leur récit, car toute la famille dégageait une odeur nauséabonde et présentait des signes de personnes faméliques : ils se sont jetés sur la sauce gombo offerte par la femme du chef du village. Ils se sentirent bien accueillis cette nuit-là. Au matin, le chef leur offrit de nouveaux vêtements cousus par sa femme. L’une des petites filles du village apporta un cadeau à Ufuoma : un bracelet en raphia. Le chef rassura la famille qu’elle pouvait rester plus longtemps et qu’il serait heureux de partager sa culture avec elle. Ils restèrent finalement et se sentirent très chanceux et bénis de rencontrer ces villageois. Au moment de partir, ils quittèrent le village avec des provisions et quelques cadeaux de la part des membres de leur nouvelle famille éphémère, sans être sûrs de les revoir.

Cinq heures après avoir quitté le village, Ufuoma et ses parents rencontrèrent un homme conduisant une voiture en direction du Bénin pour quelques affaires. Ils firent leur chemin avec ce dernier et c’est ainsi qu’ils arrivèrent à Cotonou. Dans cette ville, ils entendirent parler de l’essor économique du Ghana et décidèrent de trouver un moyen de rejoindre ce qu’ils appelaient déjà leur terre promise : Accra. Ils y ont immigré à la recherche d’une vie meilleure, comme ces Européens qui s’étaient précipités vers l’Amérique à la recherche de la liberté et de la richesse. Le Ghana serait pour eux la terre où coulent le lait et le miel. Une terre où ils ne seraient pas persécutés à cause de leur religion. Une terre où ils pourraient rencontrer des Africains-Américains venus pour le grand retour. Ufuoma avait appris toute l’histoire de l’esclavage à l’école et était impatiente de rencontrer certains de ses « peut-être » parents perdus. Oui ! Accra leur ferait certainement du bien.

Au bout de deux ans, la ville leur offrit de nombreuses opportunités qui les amenèrent à ouvrir leur premier commerce : une chaîne d’épicerie. Accra était vraiment comme ils l’avaient espéré, car leurs boutiques marchaient très bien, tellement que j’ai entendu dire qu’Ufuoma était sur le point d’aller à Londres pour continuer ses études.

Ils possédaient trois épiceries, dont la plus grande, tenue par Idris, se trouvait au centre-ville, dans le centre d’affaires. La deuxième était dans un autre quartier d’Accra, tenue par un parent qui les avait rejoints à Accra, et la troisième, celle de notre immeuble, par Aïcha et sa fille. Elles étaient nos vendeuses préférées dans notre quartier. Toujours sympathiques et amicales. Notre appartement n’était pas aussi grand que notre famille, mais nous y étions à l’aise. L’un des murs du salon était rempli de photos de famille. On y trouvait nos grands-parents maternels et paternels, la photo de mariage de nos parents, moi, mon frère et mes sœurs quand nous étions bébés, quelques amis de Papa et Maman, nos vacances en famille, et les après-midis à l’église. Grâce à ce mur, n’importe quel visiteur pouvait avoir un aperçu de notre vie.

Maman disait toujours « il est important de prendre des photos pour immortaliser le moment présent. Les photos sont les seuls souvenirs que nous devrions toujours avoir, car croyez-moi, même votre cerveau peut vous faire défaut ». Et j’aimais répondre : « et le feu peut réduire tous ces souvenirs en une seconde et la seule chose qu’il te restera sera ton cerveau pour te souvenir de ces moments ». Cela faisait toujours rire mon père, même si ma mère trouvait irrespectueux de la défier. Elle n’avait pas le même sens de l’humour que Papa, était toujours trop sérieuse et n’attendait pas qu’un enfant lui réponde, même si elle avait tort.

Je partageais cette chambre peinte d’un rose fuchsia avec Ama et Inaya; Sadie et Malia étaient dans la « chambre jaune ». Henri, quant à lui, occupait seul sa chambre, car il avait l’avantage d’être l’unique garçon. Malheureusement pour moi, en tant que fille aînée, j’avais pour tâche de nettoyer sa chambre, même si je n’y vivais pas avec lui. « Henri est un garçon. Ce n’est pas à lui de faire le ménage. C’est toi la fille, Alika ! En plus, tu es l’aînée. Si tu n’apprends pas à faire le ménage maintenant, demain tu ne pourras pas te marier. Les hommes n’aiment pas les filles sales, tu sais. Tu dois donc apprendre à t’occuper d’une maison maintenant pour être une bonne épouse demain. »

Ma mère avait été élevée comme cela; elle était la seule fille de sa famille et devait cuisiner, nettoyer la maison et faire la lessive avec sa mère. « Les hommes vont travailler et les femmes restent à la maison pour s’occuper du foyer », lui disait ma grand-mère. Maman se montrait toujours impatiente de partager le fait que ma grand-mère était une femme mariée et heureuse, bien que sa place se trouvait dans la cuisine. Grand-mère était très respectée par son mari qui ne l’avait jamais trompée, jamais battue, jamais insultée, l’avait toujours couverte et protégée contre sa propre famille, qui répondait à tous les besoins familiaux, priait pour elle lorsqu’elle était malade, la complimentait sur sa nourriture et sur la beauté de son nouveau pagne. Lorsque mon grand-père fut sur le point de quitter cette terre, il bénit Maman pour qu’elle trouve un homme bon qui serait capable de prendre soin de sa seule et belle fille. Maman était une magnifique Akan, à la peau marron et aux formes arrondies. Elle veillait toujours à ce que son rouge à lèvres et son vernis à ongles, tous deux de couleur rouge, soient bien appliqués. Le rouge était sa couleur préférée et la couleur de la passion. Elle tenait cela de ma grand-mère.

Tout en aidant sa mère à la maison, Maman alla à l’école jusqu’à l’obtention d’une licence en gestion. Grand-père était conscient de l’éducation qu’il lui avait donnée et ne voulait pas qu’un homme ne la gaspille ni qu’il lui fasse perdre son temps. Il lui faisait confiance pour être une bonne épouse, mais il savait à quel point certains hommes pouvaient être horribles avec les femmes, c’est pourquoi il l’avait envoyée à l’école, et lui avait appris à reconnaître un homme bon. C’est aussi pourquoi Maman avait choisi Papa. Elle voyait en lui un homme comme grand-père, et à son tour, était-elle aussi une femme épanouie dans son mariage.

C’est en juin, dans ce quartier d’East Legon, lors d’un voyage d’affaires, que Maman a rencontré celui qui est devenu notre père. Elle travaillait pour une société immobilière et s’y rendait pour un rendez-vous avec un client, par une journée pluvieuse. Accra pouvait se retrouver sous l’eau pendant cette saison des pluies. Il lui était quasi impossible de discerner correctement les défauts du sol (trous, dos d’âne) à cause de cette pluie abondante. Perchée sur ses hauts talons, elle trébucha et mon père, qui était là, vit la scène et essaya de retenir son rire, tout en lui apportant son aide. Il était le représentant du client de Maman. Selon lui, après la visite de la maison ce jour-là, il savait qu’il l’épouserait. Il a gardé son numéro et a inventé une histoire complètement fausse pour la revoir. Cette fois, il lui a révélé ses intentions et ils ont commencé à se fréquenter. Quatre mois plus tard, il l’a demandée en mariage et six mois plus tard, ils se sont mariés. Cela s’est passé trois ans après la mort de mon père biologique, victime d’un accident vasculaire cérébral. J’avais trois ans lorsqu’il est décédé et les jumeaux, Sadie et Henri, n’avaient que cinq mois.

Nous sommes une famille recomposée. Inaya et Malia sont les enfants de leur père. Leur mère avait divorcé, car elle avait trouvé un homme plus riche qui lui promettait un style de vie luxueux, sans savoir qu’il essayait simplement de lui transmettre le VIH. Elle fut contaminée et lorsqu’elle le découvrit, il était trop tard. Dès lors, nous avions accepté cet homme et ses enfants dans notre vie. Il devint notre père et Maman devint la mère des siens. Maman et Papa ne faisaient aucune différence entre nous six. Nous avions droit aux mêmes traitements, mêmes punitions, et mêmes récompenses. Nos moments en famille étaient un pur bonheur. Donc, si je voulais être une épouse heureuse demain, comme Maman et grand-mère, je devais nettoyer la chambre d’Henri, même si je n’étais pas d’accord avec le fait qu’il ne fasse pas son propre ménage.

Chaque fois que Papa rentrait de son travail d’agent commercial, nous nous amusions avec lui. Un homme à la peau très claire, grand, avec un gros ventre plein d’akple et de ragoût, son plat préféré chez les Ewés. Nous aimions lui sauter dessus pour qu’il nous porte dans ses bras. On lui laissait à peine le temps de déposer sa mallette de couleur doré cuivré sur la table. D’ailleurs, je me demandais souvent s’il y cachait des billets de banque comme on le voyait dans les films américains, où un type demandait une rançon en liquide, faute de quoi il tuerait la personne qu’il avait kidnappée. Il travaillait pour l’une des plus grandes imprimeries du pays, Ghana Continue, une société anonyme. Son travail l’amenait à voyager souvent dans certains pays africains comme la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Nigéria, le Sénégal, et le Kenya.

Nous aimions sauter dans ses bras. Des chants, des rires, des énigmes, une note de guitare ou de piano étaient les sons qui retentissaient quotidiennement dans notre maison. Papa aimait la musique et avait pour habitude de s’asseoir sur notre balcon afin de jouer des ballades sur sa guitare après l’heure du dîner. Le week-end, c’était de la musique ivoirienne : « Sachez que dans la vie c’est le travail qui paie, il faut lutter, il faut se battre, il faut batailler pour arriver là-bas » que l’on entendait fort dans notre maison. Les paroles étaient en français; nous ne comprenions pas, mais la mélodie était suffisamment bonne pour nous faire danser. Sadie et Malia étaient la raison pour laquelle nous avions un synthétiseur à la maison. Elles voulaient devenir musiciennes et passionnées de piano. Sadie demandait souvent à être coiffée comme Alicia Keys et lorsqu’elle s’installait derrière ce piano, elle tentait de l’imiter.

Dans le quartier, on pouvait deviner qui était l’artiste préféré de tous les jeunes, filles et garçons, grâce à leur style. Ils aimaient s’habiller de la même façon que leur favori; comme notre voisin qui posait un pansement sur sa joue droite pour ressembler à Nelly.

Même si elle aimait Alicia Keys, les seules chansons que Sadie pouvait jouer étaient celles qu’elle avait apprises à l’école du dimanche. Sa chanson préférée était Because of who You are, I give You glory de Maggie Blanchard. Ma mère, elle, se dévouait à nous cuisiner nos dîners avec autant de joie que d’amour. Bien qu’on avait une femme de ménage et cuisinière à la maison, elle s’attelait à nous concocter des repas avec beaucoup d’attention et ne manquait pas de participer quelques fois à nos blagues et à nos chants.

Or, nous étions très loin de savoir que cette harmonie familiale allait vite se retrouver chamboulée.

VITA

« Le secret du bonheur ne se trouve pas dans la recherche du plus, mais en développant la capacité de jouir de moins. »

Socrate

« Tu n’as pas remarqué que Maman est de plus en plus absente depuis plusieurs mois ? Quand je lui demande ce qui se passe, elle me répond simplement qu’il n’y a rien, il faut qu’elle se batte pour nous, me confiait ma petite sœur Ashanti.

– Moi j’ai juste remarqué qu’elle avait maigri. Je ne sais pas quel est ce nouveau travail qui lui fait perdre tant de poids et la rend si absente de la maison, lui rétorquai-je durant notre conversation.

– Oui ! Même la tantine du call-box 1 m’a demandé si Maman était malade, car elle trouve qu’elle a beaucoup maigri.

– De toute façon, s’il y a un problème grave, Papa et Maman vont nous le dire. »

On conversait tout en jouant à la marelle. À l’époque, nous n’avions pas toutes ces tablettes électroniques que possèdent les enfants de nos jours.

Mes parents n’étaient pas riches et nous aimions la vie telle qu’elle nous était offerte, dans sa simplicité. Ils nous apprenaient à ne pas nous plaindre et à ne pas convoiter ce que les autres autour de nous possédaient.

Nous n’avions pas de Tamagotchi, ni de Nintendo ni de PlayStation, mais nous étions heureux et reconnaissants pour la vie et l’amour qui régnait entre nous. Cela nous suffisait.

Je me souviens d’un de ces jours au collège, quelques semaines après la rentrée scolaire, où des clans s’étaient formés : les enfants « bôbô » et les enfants « modestes et pauvres ». Malgré l’uniforme que nous portions, il était très facile de distinguer les deux clans. Les membres du premier groupe portaient les dernières paires de chaussures Nike ou Adidas à la mode, avaient à leur dos des sacs Eastpack, se baladaient avec des jeux électroniques tout droit venus de France, et les autres étaient tout simplement ceux qui ne possédaient rien de tout ça.

« Maman, il y a beaucoup d’élèves à l’école qui ont des baskets Nike, mais moi je n’en ai pas, lui dis-je avec tristesse.

– Vita, est-ce que tu vas à l’école pieds nus ? Non ! Les autres peuvent se permettre ce genre de choses, car ils ont les moyens. Tes parents, pour le moment, ont des moyens pour t’offrir ce que tu as. Tu dois rester reconnaissante, car il y en a qui n’ont même pas de chaussures neuves à la rentrée comme toi. Quand nous aurons ces moyens, nous vous les offrirons. Compris ?

– Oui Maman ! »

Nos temps de récréation consistaient à jouer au fameux Mbang 2, ou encore au Ndochi 3. Ces jeux ne nécessitaient pas beaucoup de matériel, seulement les membres de notre corps et/ou un ballon. Le Mbang était le divertissement préféré des filles du quartier. Même ma mère se joignait à nous quand elle voulait se replonger dans son enfance.

« Mama ! Mama, on lance ? Ou on ouvre et ferme ?

– On lance ! » répondit-elle avec sa douce voix faible.

Le Mbang avait deux options de jeu : soit ouvrir et fermer les pieds, soit élancer les jambes en avant ou en arrière. Ce jour-là, nous avions joué comme des enfants, mais la vigueur de Maman n’était plus au rendez-vous. Elle était pâle et se concentrait difficilement. On la voyait quelques fois tituber, mais elle essayait tant bien que mal de nous rassurer. « Ça va aller les enfants, ne vous inquiétez pas ». Bien qu’âgées de seulement 10 et 12 ans, on se doutait bien que Maman n’était pas en forme; elle nous cachait sûrement quelque chose. Dans le quartier, des rumeurs circulaient. Certains disaient que la perte de poids de Maman et sa fébrilité étaient les conséquences du VIH, d’autres affirmaient que c’était la tuberculose. On avait aussi entendu qu’elle avait un cancer du sein. Jusque-là, nous, ses enfants, ne savions pas grand-chose si ce n’est que « ça va aller ».

Nous habitions dans un appartement composé de deux chambres, un salon et une cuisine américaine. À l’époque, nous ne savions pas que ce type de cuisine deviendrait tendance. Papa avait simplement cassé le mur qui séparait le salon et la cuisine pour rendre la pièce plus spacieuse et éclairée. Le salon mesurait à peine trente-cinq mètres carrés, mais nos parents tenaient à avoir un espace privé pour nos moments de prière. Sur l’un des murs du salon étaient accrochés des portraits de famille selon les événements : mariage de Maman et Papa, baptêmes, anniversaires, portraits de nos grands-parents. Un grand tableau ayant comme inscription « Garde toujours la foi » était suspendu sur le mur, au-dessus de la télévision. Nos parents avaient aménagé un espace au salon pour nos temps de dévotion familiale.

Ils trouvaient important de garder cet héritage qui leur venait de leurs parents. Notre grand-père paternel était un homme très engagé dans sa foi. Il avait été pasteur dans une congrégation de son village et, à sa mort, il rappela à Papa que le plus bel héritage que puisse laisser un homme est la connaissance de l’Évangile. Il se sentait maintenant prêt à aller en paix, sachant qu’il avait accompli cette mission. À ce moment-là, Papa ne s’y intéressait pas plus que ça. Pour lui, c’étaient des histoires de vieux, et surtout une théorie de « blancs ». Jésus était blanc et Papa se posait des questions sur une éventuelle colonisation persistante par la religion. Il réfutait toutes sortes d’associations au christianisme, jusqu’au jour où, se retrouvant face à la mort, il s’est souvenu de toutes les paroles de mon grand-père. « Seigneur Jésus-Christ, si tu existes vraiment, sauve-moi ». Cette simple prière l’a maintenu en vie dans un accident de voiture face à un camion-citerne qui avait perdu le contrôle. Cet accident aurait pu lui coûter la vie. Quand il s’est rendu compte que sa prière avait été exaucée, il décida de s’intéresser à nouveau au Dieu qu’avait servi son père jusqu’à son dernier souffle. C’est ainsi qu’en lisant sa bible et en effectuant des recherches, il découvrit que les histoires bibliques mettaient en relief le peuple noir, et bien plus qu’il ne l’aurait pensé. D’où venait donc cette pensée d’un Dieu « des blancs » ? Certainement des films d’Hollywood et de la colonisation. Convaincu de plus en plus par l’amour de Dieu, il décida de se consacrer à la foi chrétienne. « De toute manière, le Dieu en qui je crois ne me pousse qu’à faire du bien, à aimer les autres, à pardonner, à être généreux, et à ne pas faire le mal que je ne veux pas qu’on me fasse. Alors je ne perds rien à suivre une personne qui me pousse à être meilleur chaque jour ! » nous disait-il tout le temps. Cette piété était une des qualités qu’il avait et qui faisait fondre Maman.

Cette dernière avait embrassé la foi à ses 15 ans. Elle nous raconta une fois comment elle avait sombré dans une sorte d’extrémisme qui faisait fuir toutes les personnes qui s’approchaient d’elle. Ses parents, quant à eux, avaient toujours été animistes et ne comprenaient pas le choix de leur fille. Encore moins lorsqu’elle leur rappelait tous les jours qu’ils iraient en enfer à cause de leurs cultes dédiés à un autre dieu. Elle pensait bien faire, mais aucune de ses paroles ni actions n’était assaisonnée de douceur et de compassion. « Je me croyais la plus sainte », disait-elle souvent en riant.

Puis, un jour, elle connut un relâchement dans sa foi. Elle se retrouva à faire tout ce qu’elle avait toujours condamné chez les autres : elle tomba enceinte d’un jeune homme de sa congrégation. Désemparée par la honte et la déception que pouvaient vivre ses parents et celui à qui elle dévouait sa vie, elle décida d’avorter afin de dissimuler les conséquences de sa transgression, ce qui la plongea dans une dépression sévère et un embarras profond. Elle racontait comment elle demandait pardon à Dieu tous les jours pour ce même acte, pensant qu’Il lui en voulait férocement. Ses parents, quant à eux, étaient très silencieux avec elle. Elle se sentait tellement mal que, lors d’une prière, elle supplia son Dieu de lui pardonner encore une fois, mais aussi d’enlever ce sentiment de culpabilité en elle. Après confession auprès d’une responsable de sa congrégation, elle accepta que l’assemblée prie avec elle et ressentit pour une première fois de l’amour, du pardon et de la miséricorde. Depuis ce jour-là, « j’ai arrêté de dire aux gens que l’enfer est sous leurs pieds et j’ai plutôt commencé à leur rappeler à quel point Dieu les aime et veut non seulement les sauver pour l’éternité, mais en plus, Il veut aussi les aider à expérimenter la victoire dans leurs défis quotidiens », ajouta-t-elle à la fin de son histoire.

Ce soir-là, mon père nous convoqua dans la salle de prière. Nous avons rejoint nos parents en courant, tout excitées. C’est alors que nous avons découvert Maman, là, allongée par terre.

1 Cabines téléphoniques miniatures où se pratiquent les appels sur téléphones mobiles

2 Jeu consistant à battre les mains, à sauter et à projeter un pied en avant.

3 Ranger les paires de babouches tout en évitant de se heurter au ballon en mouvement.

ALIKA

« L’hospitalité. À quel prix ? »

Tout commença une nuit de février 2001, à 22 h 40.

« Alika, Alika ! cria Maman.

– Oui Maman, j’arrive ! »

J’étais censée être au lit et endormie. Pourquoi m’appelait-elle à cette heure ?

Je sortis de ma chambre en pyjama pour me rendre au salon, face à mes parents. À peine entrée dans la pièce, mon regard croisa celui d’un monsieur assis sur le canapé. Sa peau était très foncée et il avait une silhouette élancée, de grandes oreilles et des dents jaunes. Un point marron entachait le blanc de son œil gauche. Il portait un ensemble marron clair en lin et son bras portait plusieurs bracelets, dont certains avec des têtes de mort. Il semblait avoir des mains aussi grandes que sa taille. À ses pieds se trouvaient un sac de voyage, un sac en toile ainsi que deux poulets. Intriguée, je tournai mes yeux vers ma mère qui, à son tour, détourna son regard. Je m’approchai avec crainte de cet homme pour le saluer. Et, lorsqu’il me tendit la main, un froid glacial envahit mon corps.

Il souriait de toutes ses dents, mais rien de lui ne me rassurait. Je me tournai vers mes parents dans l’espoir de comprendre ce qui se passait. Rien n’y fit ! Mon père dit seulement : « Ce Tonton s’appelle Tonton Tchor, il va te faire goûter quelque chose. N’aie pas peur, c’est pour te protéger et pour que tu réussisses dans tout ce que tu entreprendras. »

Soudain surgit une interrogation à l’intérieur de moi : Pourquoi me protéger ? Maman, Papa et Jésus ne me protègent-ils pas déjà ?

Je voulus refuser, mais par crainte de désobéir à mon père, je me tus. J’allai vers ce monsieur qui ouvrit finalement le fameux sac en toile qui se trouvait à ses pieds. Je n’avais jamais vu des pieds aussi longs et des orteils aussi charnus. Je dois avouer que sa carrure m’impressionnait. Il sortit deux petits verres à liqueur et une bouteille ornée de tissu rouge et blanc de ce sac. À l’intérieur de la bouteille, je distinguai des écorces d’arbres et des feuilles mélangées à un liquide que je ne connaissais pas. Ensuite, il se mit à prononcer des paroles dans une langue inconnue.

Apeurée, je regardai mes parents dans l’espoir qu’ils fassent quelque chose. Je ne voulais pas boire ce liquide. Toutefois, le regard ferme et inflexible de mon père m’y força. Il me dit : « Prends et bois ! ». Ma mère, sans force face à son autorité, m’encouragea, elle aussi, à boire. Ce que je fis. Du vin de palme pur d’un goût amer traversa ma gorge et enflamma mon corps. Oh, quelle sensation désagréable !

« Tu peux maintenant aller te coucher, reprit Papa, mais ne dis à personne qu’on t’a donné quelque chose, ni à tes frères ni à tes amis !

– D’accord c’est compris. Bonne nuit, Papa, bonne nuit, Maman. »

Avec hâte, je sortis de la pièce et retournai dans ma chambre où je trouvai mes sœurs paisiblement endormies. La nuit fut longue. Très longue. J’étais là, allongée, à me poser mille et une questions : Que fait ce monsieur chez nous ? Pourquoi a-t-il amené des animaux ? Que m’a-t-il donné à boire ? Quand va-t-il partir ?

J’avais trouvé Papa moins chaleureux et agréable que d’habitude, ce qui me tracassait davantage. Il avait été très rarement si dur avec moi. J’étais sa fille chérie, sa « toute première » comme il aimait bien me présenter à ses amis. Parfois, Inaya en était un peu jalouse, car selon elle, c’était son père. Mais il était devenu aussi le nôtre. Face à ces questions pour lesquelles je n’avais pas de réponses, et un peu enivrée par ce que j’avais bu, je m’endormis, pleine de peurs et d’inquiétudes.

Le lendemain à mon réveil, lorsque je me rendis à la cuisine pour prendre un croissant, je remarquai que ce monsieur était toujours là. Je conclus qu’il avait dormi à la maison et devrait peut-être rester parmi nous pendant un certain moment. Une fois mon croissant mangé, une envie d’aller aux toilettes me prit et, en marchant dans le couloir en direction des toilettes, j’entendis mes parents discuter dans leur chambre. Curieuse et intriguée, je décidai de tendre l’oreille afin de cerner l’objet de leur discussion. Je ne faisais jamais ce genre de choses, mais je cherchais des réponses à mes questions. En les écoutant attentivement, je réussis à élucider le mystère de la présence de ce monsieur qui me semblait si étrange.

Selon eux, Papa faisait face à des attaques de sorcellerie depuis quelques semaines, qui entraînaient des répercussions sur sa santé, son travail et ses finances. D’après ce que je compris, certaines personnes éprouvaient de la jalousie envers lui et ne souhaitaient ni son bonheur ni son épanouissement. En effet, après plusieurs consultations de devins et marabouts, il avait découvert que l’objectif de ces attaques était d’en finir avec sa vie, de rendre ma mère veuve et nous, orphelins. Des histoires de sorcellerie ? On en entendait tout le temps. Aucun décès dans le quartier n’était naturel, selon les dires. Il y avait toujours un oncle au village ou une grand-mère assez mystique à l’origine de ces disparitions quelques fois explicables et d’autres fois, étranges. Au collège, nous apprenions la colonisation en cours d’Histoire, et chaque session, je me demandais : pourquoi est-ce que ce même fétichisme qui semble fonctionner à merveille contre les propres membres de notre famille, amis ou ennemis n’avait jamais fonctionné lors de la colonisation de nos peuples ? J’étais peut-être trop jeune pour comprendre le fonctionnement du cerveau humain ou des choses spirituelles.

Face à ces troubles, sa nouvelle solution était donc ce fameux Tonton Tchor, confortablement allongé dans notre canapé en cuir. Papa mettait toute sa foi en lui et pensait fermement qu’il pouvait lui éviter de subir cette sorcellerie. Ce Tonton Tchor était un féticheur. Ce qui se trouvait dans son sac de toile était bien un lot de fétiches. Il avait garanti à mon père qu’il le protégerait de toute cette sorcellerie. Je me demandai alors : Depuis quand les ténèbres pouvaient-elles chasser les ténèbres ?