Demandons l'impossible - Hervé Hamon - E-Book

Demandons l'impossible E-Book

Hervé Hamon

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Beschreibung

Portrait d'une famille de la classe moyenne prise dans la tourmente de mai 68.

Mai 1968, Hamon, co-auteur avec son ami Rotman du célèbre Génération (Le Seuil), ça le connaît. Mais là, en choisissant le roman-feuilleton (et l’humour), il décide de nous raconter tout autrement les « événements ».
Le joli mois de mai, on le vit par le biais d’une famille, une famille moyenne, trois enfants, comme tout le monde, la province pas très loin, la guerre pas oubliée, le tremplin des Trente Glorieuses. L’héroïne, c’est la mère, une jeune femme au foyer qui, au fil des jours, va se vouloir une autre femme s’évadant de sa condition seconde.
Au fond, 68, c’est ça : une crise, une mise à jour qui atteint chacun dans l’intimité, qui bouscule tout le monde – révolutionnaire ou pas.

La chronique émouvante et jouissive d'une époque mythique !

EXTRAIT

Le coach, il me prend pour une débile, il est persuadé que mes derniers neurones sont morts. Pendant les séances du mercredi, il nous regarde, les vieilles, de manière soupçonneuse, comme un juge, comme nous regardait mon institutrice de neuvième, Mme Balanan, qui relevait les dictées avec répugnance avant même d’avoir compté nos fautes. Bien sûr que les gâteuses ne manquent pas, à l’Escale sereine (c’est le nom de la maison, une maison de la SNCF, j’y ai droit puisque je suis veuve de cheminot). Mais je ne suis pas gâteuse, pas du tout. Et je le prouve. C’est plutôt la somme de ce que je retiens qui m’effraie, toutes ces petites choses inutiles, ces détails, ces nuances dont tout le monde se fiche, moi la première. Je n’ai pas fait beaucoup d’études quand j’étais jeune, mais assez pour savoir que j’apprends vite. Je suis montée à Paris dès mes dix-sept ans, ça n’a pas plu à mon père, j’habitais Montparnasse, comme tous les Bretons, j’étais dactylo chez un notaire du boulevard Edgar-Quinet et je n’avais pas besoin de relire le brouillon pour frapper une lettre. C’était gravé là-dedans et ça y est toujours.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Hervé Hamon est un auteur farouchement éclectique.
Après de longues enquêtes historiques ou de société, il nous a donné une trentaine d’ouvrages où transparaît souvent son amour de la mer, et où la passion littéraire ne néglige aucun registre.

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Seitenzahl: 240

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Pour Murielle et Sylvain

La mémoire des « événements » ici évoqués ayant été complètement perdue, les pages qui suivent sont, évidemment, pure affabulation.Qui plus est, la chronologie est traitée avec une absolue désinvolture. Chacun aura deviné que ces approximations doivent être inscrites au compte du grand âge de l’auteur.H. H.

Le monde entier est un cactusIl est impossible de s’asseoir

Jacques Lanzmann, Jacques Dutronc

CHAPITRE 1

LE COACH, il me prend pour une débile, il est persuadé que mes derniers neurones sont morts. Pendant les séances du mercredi, il nous regarde, les vieilles, de manière soupçonneuse, comme un juge, comme nous regardait mon institutrice de neuvième, Mme Balanan, qui relevait les dictées avec répugnance avant même d’avoir compté nos fautes.

Bien sûr que les gâteuses ne manquent pas, à l’Escale sereine (c’est le nom de la maison, une maison de la SNCF, j’y ai droit puisque je suis veuve de cheminot). Mais je ne suis pas gâteuse, pas du tout. Et je le prouve. C’est plutôt la somme de ce que je retiens qui m’effraie, toutes ces petites choses inutiles, ces détails, ces nuances dont tout le monde se fiche, moi la première. Je n’ai pas fait beaucoup d’études quand j’étais jeune, mais assez pour savoir que j’apprends vite. Je suis montée à Paris dès mes dix-sept ans, ça n’a pas plus à mon père, j’habitais Montparnasse, comme tous les Bretons, j’étais dactylo chez un notaire du boulevard Edgar-Quinet et je n’avais pas besoin de relire le brouillon pour frapper une lettre. C’était gravé là-dedans et ça y est toujours.

Alors le coach, il m’amuse avec ses airs magnanimes, cette façon qu’il a de se pencher sur nous en parlant trop fort, de nous appeler ma belle comme s’il nous draguait à la plage, de vouloir tant nous stimuler. C’est son mot fétiche, stimuler, il est payé pour nous stimuler.

Je ne lui ai pourtant rien dit d’extraordinaire. Je lui ai dit la vérité. Je lui ai dit que, pour moi, la révolution a commencé un dimanche d’avril 1968, juste avant la grand-messe que devait célébrer mon beau-frère Pierrot. La scène du début, je la situerais là, très exactement. J’étais dans notre chambre en combinaison mauve, avec Bernard, mon mari. Vous vous rappelez les combinaisons ? On portait ça sous la robe, c’était quelquefois brillant, quelquefois en nylon transparent, avec un liseré de dentelle. Quand ça dépassait un peu, les gens se moquaient, la formule consacrée était que la fille cherchait une belle-mère.

Eh bien, moi, j’affirme que ce dimanche d’avril, entre 10 et 11 heures, dans ma vie, la révolution a commencé. Je l’ignorais, naturellement. Je connaissais le nom de Karl Marx parce que Bernard avait eu sa carte du Parti, mais je ne connaissais pas encore la phrase célèbre de Karl Marx :

« Les hommes font leur histoire et ne savent pas qu’ils la font. » Ce qui est rudement vrai, la suite l’a montré.

Le coach m’a regardée avec indulgence, avec lassitude. J’ai vu fonctionner sa cervelle mieux qu’au scanner. Ça y est, Madame Duvergnon a perdu la boule. Elle aura tenu longtemps. J’ai imaginé la fiche qu’il était en train de rédiger mentalement. Mélina Duvergnon, 2 25 08 22 278 052, début de ramollissement cérébral, pas d’Alzheimer mais signes avant-coureurs de démence sénile avec léger délire assorti de confusion, cite Karl Marx et se croit révolutionnaire.

D’habitude, Bernard aimait observer sa femme en combinaison. Le côté dentelle, le côté « dessous », secret, la transparence peut-être, la phase intermédiaire entre l’habillage et le déshabillage. Ils s’étaient connus très jeunes, elle, c’était son premier amour, ils avaient aussitôt vécu ensemble, elle avait tout de suite été enceinte, ils s’étaient mariés vite fait, dès que possible, et maintenant, ils avaient déjà derrière eux vingt-cinq ans de vie commune. Un quart de siècle. Il n’empêche, quart de siècle ou pas, Bernard continuait de la trouver attirante, vivante, Mélina. Ce qui est également vrai, c’est qu’au fil du temps il le lui disait moins, il oubliait de le lui dire.

Mais ce matin, l’ambiance n’était pas aux câlins. L’électricité, dans l’air, vibrait comme un essaim de guêpes. C’était ainsi, entre eux. Il suffisait d’un rien pour que l’exaspération flambe. Leurs tempéraments étaient pourtant fort différents. Elle, toute fine, toute brune, les yeux brillants, mordait vite et sec mais se reprochait ensuite ce premier mouvement. Lui tardait plus à démarrer, affichait d’abord une maîtrise dont il était peut-être dupe, puis cédait d’un seul coup, sans transition, et poussait sa gueulante. Ce matin-là, ce matin révolutionnaire, on frôla constamment l’incident. Pour rien. Parce que Mélina, avant de passer la robe à fleurs étendue sur le lit, fourrageait dans les tiroirs de la commode sans trouver ce qu’elle cherchait. Parce que Bernard, chemise blanche pendante, s’apercevait qu’il commençait à boutonner de travers, un cran trop haut.

La fenêtre était ouverte. On se serait cru à l’été si le cerisier n’était en fleur. La 403 grise, dans l’allée du pavillon de meulière, brillait au soleil. Bernard l’avait préalablement astiquée, comme chaque dimanche, et même un peu plus car ce dimanche-là était exceptionnel.

– Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour avoir un frangin curé ! Je n’ai plus l’âge d’aller pointer à la messe, quand même !

La moustache en bataille, il ressemblait à Yves Robert dans La Jument verte.

– Tu sais très bien que ce n’est pas une messe comme les autres. Vingt ans de prêtrise, ça s’appelle un jubilé.

Tout en parlant, Mélina faisait claquer les tiroirs.

– Eh bien je jubile, amen, je jubile ! T’es contente, toi qui crois au paradis ?

Mélina ne prit pas la peine de répondre. Le temps filait. Bernard, lui, se battait avec la cravate, une cravate noire tricotée.

– Et qu’est-ce que tu cherches, d’abord, qu’est-ce que tu cherches comme ça ?

– Mon collant fumé. J’aurais juré…

– Si t’avais gardé tes porte-jarretelles…

Terrain miné, les porte-jarretelles. La maison Dim avait, cinq années plus tôt, ourdi un complot contre l’érotisme conjugal, inventant le collant mousse. Les mâles étaient en deuil. Mélina choisit l’échappée banale.

– C’est un calvaire, le porte-jarretelles, ça tourne tout le temps, tu sais bien.

– Un calvaire…

Bernard poussa un soupir désabusé. Mélina ne l’écoutait guère, elle surveillait sa montre, cédait à la panique.

– On va être en retard, tu vas voir qu’on va être en retard ! La voix s’étranglait, elle s’affolait pour de bon.

– Tu resteras toujours une fille d’adjudant, hein ? C’est plus fort que toi, la trouille de manquer le rassemblement.

Là, c’était risqué, et Bernard ne pouvait l’ignorer. L’adjudant-chef était mort en Indochine, la mère de Mélina était morte en couches. Côté famille, chez elle, c’était le cimetière des braves, un désert douloureux qu’il était imprudent de violer au coin d’un bon mot. Bernard vit sa femme se hérisser comme un chat qui va être jeté à l’eau. C’est le collant qui évita la guerre, le collant niché en boule derrière une pile de lingerie.

– Bien sûr qu’il était là !

Elle l’enfila prestement sous la combinaison mauve, empoigna la robe.

– Laisse-le tranquille, l’adjudant. T’es vraiment injuste. Je suis devenue bougnate pour l’amour de toi, et ça ne te suffit pas encore ? Je vais te dire, moi : si on est en retard, je ne me pardonnerai pas de faire un coup pareil à Pierrot.

La guerre couvait à nouveau. Cette fois, ce sont les boutons de manchette qui sauvèrent la situation. Bernard fourrageait dans les poches de son costume.

– … Tiroir de la table de nuit, voyons !

– Merci, Maman.

Le ton était ironique et l’atmosphère se détendit, réchauffée par un souffle complice. Tous deux se moquaient des couples qui ont oublié leurs prénoms respectifs et ne paraissent plus unis que par le statut parental.

– De rien, mon grand.

Mélina poursuivit sur le même mode. Elle lissait maintenant sa robe à deux mains, s’assurant que la combinaison était invisible, et Bernard fut troublé par le geste. Il l’aimait ainsi, petit pruneau jamais sec, il aimait qu’elle lui arrive sous le menton, que sa nuque vienne naturellement s’inscrire au creux de son épaule. Soudain, elle parut vaciller, chanceler un peu. Elle prit appui sur l’accoudoir d’un fauteuil, respira fortement. Il bondit, l’enserra de ses bras.

– Qu’est-ce qu’il se passe ? Ça va, ma puce ? Ça va ? Elle se ressaisit, amorça un sourire.

– Ça va, bien sûr que ça va. C’est rien. Maman va toujours bien, non ?

Ils arrivèrent en retard, c’était écrit.

La paroisse Saint-Joseph-le-Charpentier était pourtant voisine de Malakoff où ils habitaient rue Gagarine. Le bâtiment n’était ni gothique, ni roman, ni même saint-sulpicien, tant s’en faut. Tout de béton gris, tout en angles vifs et verrières dépolies, il incarnait la volonté récente manifestée par les catholiques d’aller vers le peuple, vers les masses laborieuses en rupture de foi, d’arracher la ferveur religieuse aux seuls quartiers bourgeois et clochers ruraux, d’offrir aux damnés de la Terre le spectacle, non des ors romains, mais d’une Église « servante et pauvre ».

La tribu Duvergnon avait rudement encaissé le choc quand Pierrot, le plus jeune des trois frères (échelonnés tous les deux ans), avait annoncé qu’il se verrait bien prêtre, et pire, prêtre-ouvrier. La religion, on n’était pas contre, même si Bernard se proclamait libre penseur. On n’était pas contre mais à dose pondérée, baptêmes, mariages, Pâques et autres étapes rituelles. Et puis c’était rageant : pour une fois qu’on avait engendré un intellectuel, voici qu’il retournait au cambouis.

Traditionnellement, l’aîné reprenait le bistrot familial, orgueil et unique patrimoine du clan. À l’origine, en 1917, ce n’était qu’un petit dépôt de charbon et une minuscule cave à vin acquis par Maurice Duvergnon, le pionnier, monté de Pierrefort avec rien en poche ou si peu, et qui avait repéré l’affaire, située près des Halles, dans L’Auvergnat de Paris. Gégé, quarante ans plus tard, avait donc hérité du bistrot qui, aujourd’hui, se donnait des allures de brasserie. Les autres enfants, eux, n’avaient rien à reprendre ni à prendre, sinon leur courage à deux mains. Bernard était entré chez les cheminots par la petite porte, puis avait taillé sa route. Et le cadet, Pierrot, sacré Pierrot si l’on ose dire, s’était mis conjointement à parler latin et à chanter L’Internationale. Ses père et mère, aujourd’hui défunts, ne savaient s’ils devaient se féliciter de compter un notable dans leurs rangs ou s’alarmer qu’un loup pénètre dans la bergerie. On n’avait pas entendu pareille histoire depuis Camille, la petite cousine qui, en 52, était devenue danseuse dans un cabaret du dix-huitième, et quand on dit danseuse, on se comprend.

En tout cas, l’église était bondée. De paroissiens. D’amis. De camarades. Pierrot était peut-être un drôle de citoyen mais il faisait le plein.

Honte sur eux. Le rose aux joues, ce qui lui allait fort bien, Mélina fut contrainte, avec son mari, de remonter lentement la nef, ses talons claquant sur le ciment postconciliaire (le bruit fâcheux était amplifié par l’écho propre aux maisons du Seigneur). Tac tac tac, la honte, la honte, la honte. Les visages qui pivotent, les regards qui convergent, les bouches qui chuchotent, le recueillement profané. J’ai l’impression d’être nue en public, songeait Mélina, et elle songeait aussi que cette pensée n’était guère convenable à la messe. Elle apercevait, très loin, les places qui leur étaient réservées, au deuxième rang, à côté de leurs trois enfants, eux-mêmes flanqués de l’oncle Gégé, de son épouse Catherine et des jumelles dont Dieu les avait dotés. Catherine, la punaise, devait se régaler comme elle se régalait toujours en pareille circonstance.

– Le Seigneur soit avec vous, dit Pierrot, bras écartés, paré d’une simple aube blanche : il récusait les chasubles et autres tenues pompeuses.

Il venait de se retourner vers l’assistance et de découvrir les arrivants. Il sourit d’une oreille à l’autre car il était de nature débonnaire et soutenait que Dieu, qui a toutes les vertus, possède nécessairement le sens de l’humour.

– Soyez les bienvenus, poursuivit-il. Notre Seigneur avait un faible pour les fils prodigues et les ouvriers de la dernière heure. Vous nous êtes d’autant plus chers.

Mélina, raide et gauche, s’assit près de sa fille Nadine qui l’observait avec malice. Elle lui retourna un coup d’œil sombre. Jupe courte, corsage vert pomme et couettes nouées par de simples élastiques. Jupe très très courte et corsage échancré. Elle exagère, se dit Mélina, elle se croit tout permis, la petite, depuis qu’elle est en terminale. Elle ne rentre plus le samedi soir. Qu’est-ce qu’elle fiche le samedi soir au juste ? Je suis chez des copains, je suis chez des copains… Quels copains ? Qu’est-ce que ça veut dire, exactement, un copain – elle n’a que ce mot-là à la bouche ? Dix-sept ans. Il faut que je m’en mêle, c’est rien qu’une gosse. Nadine ne bronchait pas. Et l’autre, plus loin, Catherine, la femme à Gégé (il disait « ma femme » trente fois par heure, Gégé), qui se fendait d’un sourire faux cul…

Le prêtre commenta l’Évangile selon saint Luc. C’était l’histoire d’un homme très pieux qui interrogeait le Christ. Un homme qui appliquait les règles, observait les commandements depuis sa jeunesse. Que lui restait-il à faire pour connaître la vie éternelle ? « Une seule chose te manque, répondit Jésus. Va, vends ce que tu as, donnes-en le prix aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. » L’autre, entendant cela, devint maussade et s’éloigna. Car il possédait beaucoup de propriétés.

Pierrot ne souriait plus. Il s’exprimait avec fougue.

– Demandons-nous, frères et sœurs, qui nous aurions suivi : ce singulier prophète qui prêchait le dépouillement, ou bien notre appétit de consommation égoïste…

Et il resta silencieux, face aux fidèles, tête baissée et bras croisés, laissant chacun réfléchir, laissant l’harmonium jouer pensivement.

Nadine donna un coup de coude à sa mère.

– Antoine (elle désignait son frère, lequel observait la cérémonie d’un œil narquois) voudrait savoir si tu penses que l’oncle Gégé vendrait son bistrot pour suivre le petit Jésus.

Antoine se pencha et souffla :

– Évidemment, ça ne fait pas un pli, c’est un saint, l’oncle Gégé.

– Chttt… protestèrent en chœur Bernard et Catherine. Gégé, lui, semblait indifférent à la scène. Les yeux mi-clos, il arborait « sa gueule d’apôtre » selon l’expression favorite de Bernard.

Mélina sourit tandis que prières et répons s’enchaînaient. Elle aimait bien le folklore de la tribu Duvergnon, les querelles recuites entre Gégé l’éternel gaulliste et Bernard le cégétiste de toujours, la manière que tous avaient de s’étriper puis de se réconcilier en partageant des tripoux.

Comme toutes les familles, celle-ci abritait maintes aigreurs et contentieux. Mais au bout du compte, le lien ne se perdait pas. Les Duvergnon, elle qui n’était, suivant la formule usuelle, qu’une « pièce rapportée », elle les aimait bien, elle les appelait « ses Gaulois » et les prenait en bloc – même Catherine.

Après la consécration et l’Agnus Dei, Pierrot se rapprocha du micro, un robuste micro à pied devant lequel il se planta comme un rockeur yéyé.

– Nous allons maintenant chanter ensemble le chant de Moïse, chant d’espérance en des jours meilleurs, chant de tous les opprimés qui prennent le risque d’affronter l’injustice et de traverser le désert. Et nous aurons une pensée particulière pour nos frères vietnamiens qui courent sous le napalm, pour nos frères africains ou d’Amérique latine humiliés sans vergogne, pour nos frères espagnols, portugais, grecs, privés de leurs droits démocratiques avec parfois, hélas ! la bénédiction d’un certain clergé.

– Pas mal, grommela Bernard, pas mal du tout… Gégé, lui, se dandinait d’un pied sur l’autre.

– T’es pas d’accord ? l’interpella Bernard par-dessus l’épaule de sa femme.

– J’ai pas dit ça, mais c’est pas l’endroit. Et il se figea, muet, visage fermé.

« Vers toi, terre promise, psalmodiait le prêtre, le peuple de Dieu tend les bras, Vers toi, terre promise, il marche malgré les combats… »

Mélina croyait au ciel, même si sa pratique était discontinue, et elle aimait chanter. En d’autres circonstances, elle se serait jointe au chœur des paroissiens qui ricochait contre les murs nus et finissait par se fondre en un magma de sons brouillés. Mais une boule à l’estomac l’en empêchait. Lèvres closes, elle tenta une diversion pour tenir à distance le malaise insidieux, observa ses fils, ses fils dont elle était si fière. Serge, l’aîné, venait de réussir le concours de l’internat en médecine, Antoine préparait celui de l’École normale supérieure, rue d’Ulm. Peu de mères peuvent se gargariser d’un tel palmarès. D’autant que ça n’était pas gagné d’avance, que ça ne leur était pas tombé tout cuit dans le bec, à ces deux-là. Il fallait qu’ils s’accrochent, qu’ils grimpent à mains nues, tandis que les autres, les fils d’évêques, se contentaient de monter dans l’ascenseur doré. Oui, elle était fière d’eux. L’espèce progressait. Elle aurait tant voulu s’élever elle-même, s’instruire.

La diversion s’arrêta net. Elle allait vomir, nom de Dieu (oh pardon !), elle allait vomir tout de suite sur les genoux de son mari. Tac tac tac, elle fonça vers la sortie, toute honte bue, trop saisie par l’urgence pour s’en préoccuper. Bernard avait esquissé le geste de se lever pour la suivre, mais, d’une pression sur l’épaule, elle l’en avait dissuadé. Dehors, pas un arbre, pas un jardin. Juste un parking saturé et des herbes folles. Sans savoir pourquoi, elle mit le cap sur la 403 grise et, parvenue à sa hauteur, expédia vers le capot deux giclées acides et jaunâtres.

Elle hoqueta, respira. N’était le goût détestable qui lui ravageait la bouche, ça allait mieux, une vraie libération. Elle sortit un mouchoir de son sac, s’essuya les lèvres. Puis regarda la voiture maculée, la belle voiture de Bernard, le symbole de sa promotion récente – il n’était plus ouvrier, à présent, il était passé technicien de maintenance et la 403 en était le symbole. Mélina arracha quelques poignées d’herbe pour laver l’affront, fit briller la carrosserie avec son mouchoir qu’elle jeta dans une poubelle et revint vers l’église. Qu’ai-je donc mangé pour me trouver si patraque ? se demandait-elle.

Nul ne prit garde à son retour. Nul ne remarqua, cette fois, le tac tac tac de ses talons. La configuration de l’assistance avait changé. La messe devait être terminée, Pierrot avait ôté son aube. En simple polo bleu, il invitait le public à se rapprocher de l’autel, par demi-cercles concentriques. Quand la foule fut à portée, compacte, il repoussa le micro et força la voix, sans intermédiaire.

– Mes amis, mes amis, puisque ce jour est celui de mon jubilé, je vous dois une sorte de confidence, ou de confession…

Mélina joua des coudes pour retrouver son mari qui l’interrogea de l’œil. Elle lui sourit, rassurante. Pierrot, maintenant, appelait une femme à ses côtés. Dix ans de moins que lui, peut-être, les cheveux longs, la jupe plus ou moins indienne, elle souriait aux anges.

– Vous aurez sans doute reconnu celle que vous avez côtoyée sous l’appellation de sœur Cécile et qui a repris son premier nom : Marie-Jo. Nous ne voulons pas vivre notre amour dans la clandestinité ni dans l’hypocrisie. Les interdits sexuels de Rome ne sont que des coutumes ou des phobies, pas des articles de foi. Et je profite donc de ce bel anniversaire pour vous inviter à partager notre joie. Il est grand temps que le clergé soit moins éloigné des hommes…

Un brouhaha d’exclamations enflait, accompagnant son propos.

– Alors là… Alors là, c’est le pompon ! lâcha Catherine, abasourdie.

Bernard, sous le coup de l’émotion, s’avança vers le chœur.

– Mais enfin, t’es curé, quand même !

Mélina, pâle, stoppa son élan en lui étreignant fortement le bras.

– Laisse tomber, dit Gégé. Celui-là, il a toujours voulu le beurre et l’argent du beurre.

Pierrot et Marie-Jo avaient-ils prévu qu’ils déclencheraient pareil charivari ? Toujours est-il qu’ils patientaient assez tranquillement, attendant que la première vague d’émotion retombe. Ils éclatèrent même de rire en apercevant Nadine qui sautillait sur place, apparemment de joie, et scandait « Vive Tonton, vive Pierrot ! » avec la même ardeur qu’elle avait déployée pour applaudir Antoine à l’Olympia.

– Mais tu vas te taire, toi !

La main de Bernard était menaçante.

– Pas dans une église, voyons, objecta la petite sur le ton du bon sens.

La salle à manger ne servait que rarement. Le territoire de Mélina, son principal lieu de vie, son auditorium, sa piste de danse, son atelier, son laboratoire, c’était la cuisine. Ta cuisine, disait son mari. Une belle cuisine intégrée, moderne, avec tout ce qu’il faut, comme dans la chanson où Boris Vian célèbre les mérites de la tourniquette à vinaigrette. Moulinex libère la femme : le slogan avait été peint en lettres d’or par Bernard au-dessus du frigo et Mélina elle-même avait trouvé ça drôle. D’ailleurs, chaque année, pour la fête des Mères, Maman recevait un nouvel ustensile ingénieux et motorisé. Sa cuisine possédait une autre particularité : surplombant la grande table de bois où l’on mangeait d’ordinaire, une petite bibliothèque que Mélina avait construite de ses mains. Pour les livres de recettes et de bricolage, mais aussi pour les romans qui la faisaient rêver, et même pour quelques manuels de droit achetés avant, à l’époque où elle travaillait dans une étude notariale ; Bernard, que ces livres-là mettaient mal à l’aise, moquait ses ambitions « intellectuelles » – l’épithète n’était pas un compliment.

La salle à manger ne servait que rarement, mais, quand elle servait, elle débordait. La tribu avait coutume de se rassembler lors d’un dîner rituel le deuxième vendredi de chaque mois. Ce dimanche-ci était plus solennel. Mélina avait opté pour un confit de canard. Ça se prépare à l’avance et ça n’est pas auvergnat. Quand elle servait un plat « du pays », les choses se déroulaient en deux temps. D’abord, on la congratulait pour ses qualités culinaires, pour l’excellence de la sauce, la tendreté des viandes. Ensuite, et ensuite seulement, venait une interrogation légère mais insistante sur tel ingrédient qui aurait peut-être gagné à être souligné, tel autre à être masqué – comme le faisait la tante Jeanne, celle de Lavastrie, à ne pas confondre avec la tante Jeanne de Brioude, celle qui salait trop. La polémique s’engageait, nourrie, argumentée. Et, finalement, les plaideurs s’accordaient sur un point : le délicieux plat de Mélina était délicieux, mais pas vraiment… comment dire ? pas vraiment celui de la tante Jeanne.

Mélina, quelque peu agacée, servait désormais une choucroute, ou un cassoulet. Et ruminait même une bouillabaisse.

Pour l’heure, elle achevait de récurer sa grande marmite de cuivre. À côté, on parlait fort, on parle toujours plus fort après le dessert. Les jeunes, eux, s’étaient isolés, le temps d’une cigarette, en haut de l’escalier descendant au jardin. Et Mélina les entendait converser.

– Il est génial, Pierrot, disait Nadine. Papa était tellement secoué qu’il a failli me flanquer une baffe parce que j’applaudissais, à l’église.

– Il a gardé la morale du Parti, ça vous colle toujours à la peau…

Cela, c’était la voix basse et lente de Serge, le médecin.

– Molle comme le reste, la morale des révisos.

Antoine affichait une pointe de mépris et d’arrogance qui avait le don d’exaspérer sa sœur.

– Toi, répliqua Nadine, t’étais plus rigolo quand t’étais fan de Jerry Lewis. Essaie le jerk, ça détend…

Antoine ne daigna pas répondre. Il observait les trois voitures qui encombraient l’allée, la DS de Gégé, la 403 paternelle et la Dauphine cabossée de Pierrot.

– Voilà, dit-il avec un ricanement amer. La France en trois bagnoles.

Nadine n’avait pas l’intention de capituler.

– Tu vois la lutte des classes partout depuis cinq ou six mois.

– Elle est partout, c’est tout.

Le ton était plus que sérieux. Docte. Le ton de qui a eu accès à des informations majeures, à des sources incontestables.

Mélina, jusqu’ici, voyait Antoine sous un autre jour. Le plus sensible, le plus littéraire, avec une dégaine de chat écorché et un visage mobile et pâle, où les yeux – les yeux de sa mère – mangeaient tout. Elle se rappelait qu’il avait lu d’un seul trait Les Frères Karamazov, un jour et une nuit, sans même se coucher, immobile, passionné. Elle avait envié cette passion, cette capacité de s’investir tout entier, et lui avait emprunté le livre. Mais elle, il lui avait fallu beaucoup de temps pour en venir à bout, de patience aussi, avec tous ces noms russes compliqués.

Des cris, des protestations l’arrachèrent à ses pensées. Le café ! Elle oubliait le café. Il allait tiédir, et un café tiède, c’est comme un vin éventé, irréparable. Elle accourut, appela les enfants (les grands, du moins ; les jumelles que Catherine et Gégé avaient eues sur le tard s’amusaient au jardin, se balançant sous le cerisier, comme tous les gosses de dix ans). Dans la salle à manger, Pierrot tenait la dragée haute à Bernard.

– … Et moi je te dis que les pires curés, c’est au Parti qu’on les trouve ! Fais pas ci, fais pas ça, pense comme nous sinon t’es bon pour la purge.

Pierrot avait la tête ronde, la mâchoire forte, obstinée. Mais une bedaine douillette et des yeux d’un bleu très léger, des yeux dont les rides en éventail, de part et d’autre, trahissaient une bonne humeur constitutive, arrondissaient sa silhouette de fonceur. Quand il titillait son frère, il ne courait aucun risque, il jouait sur du velours, car Bernard lui-même n’avait pas repris la carte du parti communiste. Son changement de statut à la SNCF n’y était pas étranger. Il se défendit sans conviction.

– Ça bouge, tu ne peux pas dire que ça ne bouge pas. Regarde Prague, regarde Dubcek, ils se dégèlent, c’est positif…

Au fond, ils étaient presque d’accord. Un petit café et la querelle n’en était plus une. C’est Marie-Jo, la nouvelle compagne de Pierrot, qui remit de l’huile sur le feu avec une énergie qu’on ne lui soupçonnait pas.

– Ça bouge, ça bouge, je demande à voir. C’est quand même les dirigeantes communistes qui ont lancé une croisade anticontraception. Que le Vatican traîne les pieds, on peut comprendre, c’est rien que des mecs, des vieux mecs plus ou moins célibataires. Mais des femmes communistes issues du monde ouvrier, là, ça me dépasse.

Contre toute attente, Catherine se chargea de donner la réplique. Catherine allait tous les mardis chez le coiffeur (elle disait que quand on travaille en salle, c’est comme au théâtre, il faut être impeccable) et ses cheveux blonds, façonnés par les permanentes, formaient une sorte de casque rigide qu’elle agitait présentement sous le coup de l’indignation.

– Non mais écoutez-la, de quoi je me mêle ! De quoi je me mêle !

– Quand on est bonne sœur, répliqua l’interpellée, on voit plus de misère que dans les concours de crochet. Je me mêle de ce que je connais, moi !

– T’as vu comment elle me parle ?

Catherine sollicitait Gégé, qui, selon son habitude, devenait transparent quand les histoires de bonne femme venaient sur le tapis. Il s’affairait à déboucher une bouteille d’eau-de-vie de châtaigne, avec une excessive concentration. Pierrot le devança et il s’en réjouit.

– Elle te parle comme une femme victime de l’intolérance de ses proches.

Gégé soupira tandis que le bouchon lâchait un pop de bon augure.

– Les grands mots, chez vous, c’est une maladie, hein ? Sors pas les grands mots, Pierrot. On est sous le coup. On n’a rien vu venir. Pourquoi tu te sens obligé de raconter tes affaires de cul à la terre entière ?

– Élégant, intervint Marie-Jo. Tout en nuances… Pierrot bouillait.

– T’as rien compris, Gégé, c’est normal, on n’est pas du même monde.

Gégé se leva.

– T’as raison, on n’est pas du même monde. J’ai pas appris l’hébreu, moi, et je comprends rien au baratin de ton PSU. Je suis que de la raclure de comptoir. Et je t’emmerde, t’entends ? Je t’emmerde !

Bernard esquissait, lui aussi, le geste de se lever. Mais Pierrot le devança, posa la main sur l’épaule de son frère aîné, l’incitant à se rasseoir.

– Emmerde-moi tant que tu veux mais donne-moi une clope. Gégé lui tendit son paquet de Gitanes.

– T’as du feu ? demanda Pierrot à Bernard.

Ce dernier poussa vers lui son briquet, un briquet à essence, en acier brossé, et tenta de calmer le jeu.

– Si j’ai bien compris ton sermon, être pauvre comme Jésus, ça consiste à taper les copains.

Le rire de Pierrot entraîna les autres. Gégé servait le pousse-café aux hommes. Seul Antoine ne riait pas, il regardait par la fenêtre, l’œil terne, et attendait manifestement que le temps passe. Gégé emplit son verre, puis reboucha la bouteille.

– Et nous, les enfants de Marie, on n’a droit qu’à la limonade ?

Marie-Jo, décidément, n’était pas de tout repos. Mais elle sourit, choisissant le registre de la plaisanterie. Les rires redoublèrent. Et Gégé servit une lichette à l’ex-sœur Cécile, non sans avoir, d’un mouvement de sourcil, consulté Pierrot sur l’autorisation qu’il accordait ou non à sa compagne de fréquenter les alcools forts – Pierrot fit semblant de ne pas comprendre le message.

– Ah ! commenta Catherine avec une légèreté de rhinocéros embourbé, ça fait du bien que la famille Duvergnon retrouve sa bonne humeur. C’est vrai, quoi. On peut quand même parler d’autre chose que de ce qui fâche. Et vous les jeunes, pourquoi on ne vous entend pas ? (Elle braqua sur Nadine ses yeux marron, de vrais yeux de génisse, disait Gégé avec orgueil.) Toi, ma grande, tu as bientôt l’âge d’être fiancée…

Nadine parut se réveiller brutalement. Elle jeta sur sa tante un regard consterné, sincèrement consterné. Sa voix, ordinairement acide et joyeuse, chuta d’une octave.

– Si tu veux qu’on se fâche pas, vaudrait mieux parler d’autre chose.