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Eloge au hasard et à la spontanéité des voyages
Chaque journée est une vie entière quand on voyage un peu au hasard, mais ouvert au monde, fut-ce non loin des touristes qui fréquentent parfois les mêmes lieux. Cette alchimie de l'émerveillement est vouée au succès dans ce Myanmar qui reste - mais pour combien de temps ? -, l'un des pays les plus exotiques du monde. Bien loin des récits conventionnels de voyageurs,
Dépêches du Myanmar est une promesse de désir ou de nostalgie, pour ceux qui n'ont pas encore - ou qui ont déjà -, découvert cette civilisation millénaire fascinante.
Un récit empreint de nostalgie et de désir d’ailleurs
EXTRAIT
Rien n’est lisible, pas même le visage de mister Soe à l’aéroport de Yangon. Pour mille dollars, il m’ouvrirait les routes, les temples, les nuits et les jours. Comment me passer de lui ? L’hôtelier du lac Inya m’a remis un billet pour miss Lwin, un autre pour le taxi, qui ne parle pas anglais. L’écriture est ronde comme le point mousse de ma grand-mère. Mais à qui appartient cette agence de voyages, enclave climatisée ? Miss Lwin est belle. Elle veut que j’aille à Naypyidaw, la nouvelle capitale, celle des généraux. Je préfère l’ancien, je veux aller à Taungoo. Elle rit. Comment me passer de miss Lwin ? Me trouvera-t-elle un hôtel à Taungoo, puis un à Mandalay ? Je dors 17 heures. Je suis maintenant à l’heure locale…
A PROPOS DE L’AUTEUR
Jean-Pierre Poinas s’est engagé à 65 ans dans une nouvelle vie d’écrivain-voyageur après avoir dirigé pendant trente ans une agence de presse institutionnelle.
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Seitenzahl: 157
Veröffentlichungsjahr: 2016
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CE LIVRE RÉSULTE d’une manière déraisonnable de voyager : sans préparation. À l’horreur du domicile dont parlait Baudelaire, je me permets d’ajouter, pour lutter contre le nomadisme marchand, l’horreur des “destinations”, au sens que donnent à ce mot les “voyagistes” : un ensemble de “clichés” spectaculaires pour stériliser notre capacité d’émerveillement – et une liste à cocher.
Lorsque j’ai posé le pied à Yangon en février 2013, je n’avais jamais vu, pas même sur Internet, les images convenues des pêcheurs inthas dans les brumes du lac Inle, ni celles des pagodes roses et des couchers de soleil sur Bagan, ni celles des familles costumées de la paya Shwedagon les jours de shinbyu. Et quand mister Aung Aung m’a déposé au bord du lac de Taungthaman, j’étais sans doute le seul, parmi les étrangers qui fréquentaient ce lieu, à ignorer que je parcourais “le plus long pont en teck du monde”, ce dont je me moque autant que du nombre de cathédrales gothiques que peut contenir l’Aven d’Orgnac.
La Birmanie a fait la gloire facile de photographes qui n’hésitent pas à faire rugir des voitures dans des villages sans bitume pour envelopper dans des nuages de poussière des porteurs de palanche recrutés par leurs assistants. On retrouvera sans peine dans cette suffocation infligée aux villageois la vision des artistes, forcément nimbée de compassion bouddhique, comme ils le disent eux-mêmes dans des vidéos d’autoglorification.
Personne n’est parfait : il m’est arrivé de sortir de ma poche un petit appareil. La plupart de mes clichés ont été pris quelques dixièmes de secondes trop tard : j’aurais dû dépenser plus, me dit-on, pour que le déclencheur fût plus rapide. Il n’empêche : en examinant certaines de ces photos “ratées”, j’ai découvert des choses que j’avais ratées moi-même sur le moment. D’où les chapitres que j’ai ajoutés à ce livre, sous le titre de “retours sur image”, dans lesquels j’ai pris le risque du contre-courant en substituant les mots aux images, attentif aux moindres détails, surtout ceux que le hasard a captés à la faveur des cadrages imprécis.
Le lecteur pourra ainsi mesurer l’écart entre l’émotion du moment, rapportée dans les séances d’écriture quotidiennes de ces Dépêches du Myanmar, envoyées chaque soir à un petit groupe de lecteurs, et l’examen de ces mêmes instantanés, transformé par le recul et enrichi de connaissances nouvelles.
L’émotion birmane, en ce début 2013, doit beaucoup, je crois, à la précarité dans laquelle se laisse voir ce singulier pays dans sa double transition de la dictature à la démocratie, mais aussi de la civilisation religieuse à la civilisation marchande. Chaque fois qu’apparaissent les signes de la liberté publique se signalent, comme une maladie mortelle avançant à bas bruit, les symptômes d’un capitalisme prêt à bondir au moment opportun. Comment ne pas pressentir les dégâts spirituels que provoqueront à court terme les opérateurs de tourisme auprès des sculpteurs, peintres, artisans, potiers, tisserands ou fabricants de marionnettes qui perpétuent dans l’ombre de leurs ateliers des savoir-faire séculaires, dont la valeur marchande sera décuplée du jour au lendemain, en même temps que se répandront les copies industrielles exigées par l’hystérie des consommateurs ? Déjà, des autocars climatisés déversent chaque jour dans les monastères des centaines de voyeurs braquant leurs objectifs sous le nez des enfants, à l’heure où ils lisent les textes sacrés, sous le regard des bonzes apparemment résignés. “Une éclosion qui permet de découvrir un pays d’une beauté extraordinaire, une terre où désormais tout est possible”, proclame une chaîne française publique de télévision pour annoncer une série de reportages. Oui, tout est, hélas, possible. L’une de ces émissions se terminera sur l’image d’un avion emmenant à Los Angeles les cinq jeunes filles aux cheveux teints d’un groupe de rock incarnant la libération tant attendue de la République de l’Union du Myanmar. Quant aux généraux de “l’ex-junte”, transformés en hommes d’affaires après avoir fait main basse sur les richesses minières et hôtelières du pays, ils ont tôt fait de comprendre leur intérêt dans le rapprochement avec les “grandes puissances démocratiques”. Il suffira de quelques prête-noms et de quelques années d’oubli pour que se développe, dans ce pays “à fort potentiel”, un business as usual.
Bien entendu, rien ne nous autorise à regretter la mégalomanie sanguinaire des dictateurs birmans. Rien ne nous autorise, non plus, à oublier que des bouddhistes “libérés” de l’État oriental d’Arakan perpétuent par des massacres la haine des musulmans Rohingyas érigée jadis par les généraux en politique nationale. On devra même se réjouir lorsque l’ONU et les “grandes puissances démocratiques” auront imposé comme ultime condition au business le respect des droits universels de la personne humaine.
Mais ce sera aussi le signal de la grande orgie libérale, un choc frontal aux conséquences imprévisibles, d’une civilisation religieuse, multiethnique et archaïque avec une post-modernité livrant “clés en main” sa technologie, sa violence commerciale et ses logiques financières. Parcourant le Myanmar au début de l’année 2013, sans rien connaître ni préjuger de ce coin du monde visité comme au hasard, j’ai découvert ce pays avant que fonde l’or de ses pagodes, au risque d’un émerveillement soudain transi d’effroi. À l’heure où je boucle ce livre, je me demande si je n’ai pas rêvé et, surtout… si elle existe encore, cette grâce birmane si proche de disparaître.
JEAN-PIERRE POINAS
A mes amis, qui me lisaient.
A Carol Duheyon, enthousiaste et pertinente.
Rien n’est lisible, pas même le visage de mister Soe à l’aéroport de Yangon. Pour mille dollars, il m’ouvrirait les routes, les temples, les nuits et les jours. Comment me passer de lui ? L’hôtelier du lac Inya m’a remis un billet pour miss Lwin, un autre pour le taxi, qui ne parle pas anglais. L’écriture est ronde comme le point mousse de ma grand-mère. Mais à qui appartient cette agence de voyages, enclave climatisée ? Miss Lwin est belle. Elle veut que j’aille à Naypyidaw, la nouvelle capitale, celle des généraux. Je préfère l’ancien, je veux aller à Taungoo. Elle rit. Comment me passer de miss Lwin ? Me trouvera-t-elle un hôtel à Taungoo, puis un à Mandalay ? Je dors 17 heures. Je suis maintenant à l’heure locale…
Perplexe, au terme du second jour, qui m’a donné à voir la pagode Sule, très vieille affaire bouddhique, où j’ai fait grimper mon ex-voto, déposé dans une nacelle d’or comme un navire céleste, au sommet du stûpa. Il m’a fallu pour cela actionner la manivelle d’un téléphérique, sous la direction d’une bonzesse joviale, avec laquelle j’ai prononcé quelques prières en m’inclinant comme un autiste.
Tout en haut, entre deux toits d’or, veille la tour d’une banque et l’œil de qui l’on sait. On remet ses chaussures pour consulter les astrologues, car ils sont, quant à eux, sur le trottoir. Puis c’est la rue indienne où l’on épluche, cuit, frit et mange tout ce qui nourrit l’Asie, poissons et crevettes, papaye et goyaves qu’on dévore avec les dents noires de bétel, dont les chauffeurs de taxi tirent de longs jets ensanglantés par la fenêtre droite de leurs voitures, qu’ils conduisent à droite, klaxonnant pertinemment – doublant à droite, également, mais c’est la seule chose logique dans le trafic birman. Essayez, vous verrez.
Sur le marchepied des autobus, des crieurs de destination préfigurent nos afficheurs à diode, hurlant avec une étonnante conviction, comme s’ils croyaient pouvoir ajouter de nouveaux voyageurs à ceux dont on aperçoit les mains en grappe à travers les vitres hautes, esclaves aux galères ornées de nymphes occidentales mini-jupées véhiculant leurs extases informatiques dans la poussière des gaz, que respirent à pleins poumons les pilotes de rickshaws, en danseuse, leurs longyis parfois retroussés.
Perplexe, car mon avenir immédiat s’annonce incertain dans un pays submergé par l’arrivée de milliers de touristes, et dont tous les hôtels semblent devoir afficher “occupé” jusqu’à… la prochaine mousson.
On peut dormir dans les temples, paraît-il. Mais le sol est dur – et comment se doucher ?
On verra demain, si miss Lwin m’a trouvé des places. Sinon, il me faudra rappeler mister Soe, mon énigmatique chauffeur, qui s’est laissé congédier avec le sourire et la visible assurance d’être rappelé bien vite par son ami “Jean”, qu’il prononce comme une marque de pantalon. Mister Soe en saurait-il plus que miss Lwin ?
Pour un euro et demi et des tonnes de gaz d’échappement, un taxi me pose au cybercafé où de jeunes Birmans m’assistent en riant de mon incompétence. Miss Lwin m’a trouvé un lit à Yangon et un autre à Mandalay où doivent rôder les âmes perdues des conquérants alcooliques de 1885. Congédié mister Soe, donc, et saved a lot of money. À moi désormais les bus, les trains, les bateaux… Doucement, tout doucement je me dissous dans le métabolisme du continent, par un abandon progressif de mon vieux principe européen d’individuation.
De la ronde pagode Sule au bouddhisme dévot et bon enfant, je descends comme d’une station spatiale sur le trottoir circulaire jalonné de cabinets d’astrologues dont les patentés consultent, sérieux et débonnaires comme les médecins généralistes français avant leur disparition. Tout autour, les bâtiments officiels se nappent de bleu et de rose comme des puddings, dominés par la tour d’une banque. Ainsi l’argent, la politique, la religion et la superstition sont à leur juste place dans les fumigènes du théâtre urbain.
Puis c’est Maha Bandoola Road qui conduit au marché couvert, construit jadis par le colonisateur et donc, pavé de bonnes intentions. Sur le trottoir tout se pèle, se triture, se malaxe et se touille avant d’être aussitôt bouilli ou frit pour être consommé sur place, debout ou assis sur des boîtes en plastique, même le sein des mères donné aux bébés au ras du sol dans la plus forte densité de gaz de combustion qu’un humain puisse imposer à ses poumons. Pour un piéton la traversée d’un carrefour relève du pari stupide. Il n’y a quasiment aucun feu rouge et chaque véhicule essaie de rouler à droite avec un volant placé à l’anglaise. Aussi le moindre changement de file exige une centaine de tentatives, avortées sous la semonce des klaxons. C’est dans cet univers hostile à la vie d’un mammifère, fût-il bipède et bouddhiste, que s’effectue sous mes yeux le métabolisme social le plus indéchiffrable. Des millions de kyats (il en faut mille pour faire un euro) s’échangent pour des morceaux de mangue, d’ananas, de légumes endémiques crus ou cuits, de papayes, de goyaves, de pomelos, oranges, bananes, mandarines, galettes de poissons ou de crevettes, ainsi que les nobles et obscènes durians, fruits de Singapour dont deux coups de machette permettent d’exhiber les organes. Des groupes de moniales en robes roses et écharpes mauves psalmodient en tendant leurs sébiles en fer blanc. Leurs crânes rasés ressemblent aux joues des hommes occidentaux, le soir dans le métro. Elles n’ont pas toujours fini leur croissance et les plus vieilles ont la tête piquetée de points noirs comme des oursins dont on aurait arraché les épines. Quant à leur sexe, seule la couleur de la robe permet de le reconnaître, tant il est difficile, les cheveux ayant disparu, de distinguer la rondeur cuivrée de leurs épaules de celles des moines dodus qui négocient sans état d’âme de petites gâteries sur le trottoir, bien après qu’ait sonné l’heure méridienne où devrait commencer un jeûne qui ne finit qu’au matin. On peut voir des sébiles recueillir des billets de 100 kyats (10 centimes d’euro), mais aussi des poignées de riz glissant dans l’eau qu’elles contiennent. Aucune joie intérieure ne se devine sur le visage des enfants moines.
On peut améliorer son prochain karma, conformément à l’injonction du Bouddha, en rachetant des animaux pour les sauver de la boucherie ou de la servitude. Aussi peut-on réaliser un petit bénéfice eschatologique en acquérant un moineau saturé de microbes et déjà mille fois capturé, qui croupit dans une cage avec ses congénères. On en trouve notamment sur ces étranges passerelles qui enjambent les carrefours infranchissables et sur lesquelles se réfugient des vendeurs à la sauvette et des mères allaitant de minuscules nourrissons.
Je rentre à mon hôtel, Insein Road, en songeant aux amoureux qu’un mystérieux office du tourisme semble avoir déposés, couple après couple, sur chaque banc de l’immense parc entourant le lac Kandawgyi. Me reviennent aussi, comme d’encore une autre vie de cette seule journée, les dévotions sincères et consensuelles qui animent du matin au soir la pagode Shwedagon, parcourue cent fois en me brûlant les pieds, après avoir acheté 100 kyats un petit sac pour transporter mes sandales.
Demain à l’aube, je devrai trouver une station de bus dans cette ville illisible, où chaque panneau semble avoir été dessiné par un peintre en lettres ne connaissant que l’ “O” et mille manières de l’écrire.
C’est à Aung San Suu Kyi que l’on doit ces Maisons de la démocratie, petites constructions de bambous sur pilotis fièrement signalées par un panneau écarlate au milieu des villages que nous traversons. Des dizaines d’enfants et de femmes y travaillent, sans autres outils que leurs mains, pour ouvrir une liaison directe entre Taungoo et Pyay. Ils cassent, transportent et implantent les cailloux du bas-côté sous un ciel sans nuage, gagnant respectivement 1,50 et 2 euros par jour.
Ces panneaux de la Ligue nationale pour la démocratie sont autant de signes visibles de ce qui se prépare ici, dans la perspective des élections libres de 2014. Et c’est à la même date que l’on annonce la fin de l’exploitation des forêts de teck dahat, objet de mon périple. Je suis avec Theingi, l’un des jeunes et intelligents assistants du docteur Chan Aye – médecin des pauvres, hôtelier et grand connaisseur de la jungle.
Les “dahats” sont les tecks endémiques de Birmanie. Depuis un siècle, ces arbres mythiques, auxquels nous avons dû, pendant si longtemps, les margelles de nos piscines, n’ont cessé de décroître sur les hauteurs de la jungle où ils trouvent la sécheresse propice à leur développement. Ceux qui restent – mais c’est normal en cette saison –, laissent tomber sur la route des feuilles immenses et découpées comme des oiseaux préhistoriques qui auraient attendu le XXIe siècle pour mourir à nos pieds.
Les 56 éléphants, dont celui que je cornaque sous l’œil vigilant de son “oozie”, servent depuis le début de l’hécatombe à charrier les grumes et à les aligner d’un habile coup de trompe. Je filme leur savoir-faire, qui sera sans doute un jour reconverti, quand les efforts conjoints des démocrates, des écologistes et des hommes d’affaires auront transformé la jungle en jardin public, chaque arbre portant un nom latin visible depuis une passerelle, comme je l’ai vu dans le Scenic world du bush australien, dans les Blue Mountains… (Personne ne se souviendra que le macadam sur lequel rugiront les autobus climatisés aura été fondu par des femmes et des enfants, dans de grands bidons de fer blanc…)
Je charrie donc aujourd’hui quelques-uns des derniers tecks arrachés à la forêt birmane, ne boudant pas le plaisir bêta de glisser mes genoux derrière les oreilles de l’animal, avec la consigne de lui chatouiller la gauche pour aller à droite.
Maintenant, je me bats avec le clavier rétif du cybercafé de Taungoo pour communiquer les émotions de cette journée, que j’ai appelée my first time day.
First time dans la jungle birmane : après la pollution de Yangon, j’ai ressenti la satisfaction de respirer et la tristesse de passer du mythe à la réalité. First time sur la tête d’un pachyderme, first time pour mâchonner du bétel : bien plus intéressant, comme si cette civilisation des dents rouges était dans ce mélange de douceurs, d’épices et d’amertume. Enfin, première séance de maquillage rituel avec cette pâte blanche dont on brosse ici tous les visages des femmes et des enfants – plus rarement ceux des hommes – et que nous avons confectionnée en frottant un morceau de bois de thanaka sur un couvercle mouillé en fer blanc, dans une paillote bordant la route. Tandis que nous échangions avec Theingi un petit miroir rose, trace incongrue de la poupée Barbie, circulaient sous nos pieds poules, cochons, chiens et chats efflanqués, récriminant…
Puis ce fut sur la route du retour ma première rencontre avec les chars à bœufs, cohorte fumante, galopante et glorieuse dans la lumière du soir, regagnant les villages avec les provisions de bois de cuisine : action judicieuse entre la mousson et les chaleurs de l’été.
Qu’il est terrible, ce clavier birman… car j’aurais voulu dire encore l’émotion des visages, la surprise que provoque ici la trombine d’un blanc, le sourire des femmes sous leurs chapeaux de paille ou de feuilles de bambou, le sérieux des enfants sous l’auvent de l’école, apprenant à lire l’heure dans les pages d’un cahier, la lassitude des moinillons de dix ans brandissant leurs sébiles pour financer les pagodes…
La nuit est tombée d’un coup comme hier. Mon bus pour Mandalay part demain, une heure avant le jour et le groupe électrogène de l’hôtel va rugir dans le couloir pour alimenter je ne sais quel frigo…
Heureusement, pour retraverser le centre-ville et braver les motos sans lumières, j’ai pris ce soir ma lampe frontale.
En regardant la photo, j’ai noté le double geste de la patte arrière gauche de l’éléphant et du bras de son maître, au moment où l’animal pousse les troncs de teck. Le pachyderme penche la tête, arrondit sa trompe comme on ferme le poing, pour exercer sur les fûts une poussée calculée de plus de deux tonnes. L’effort semble mesuré, comme tout ce que font les éléphants. L’image montre comment le jeune oozie maintient sa position à cru sur la nuque inclinée de sa monture en tenant de la main gauche la selle de bois qui se trouve assez loin derrière lui, sur le dos même de l’animal. Son geste large semble démontrer que l’aisance du maître vaut celle de l’animal. Son corps, à demi vêtu, ses jambes nues, dont la gauche est logée derrière l’oreille fine et veinée, forment avec la tête de l’éléphant, prolongée vers le bas par la trompe, une plastique puissante, spectaculairement charnelle, dont Giambologna aurait peut-être fait un chef-d’œuvre de la Renaissance italienne.
Je songe à la sensualité du contact chair à chair du jeune Birman et de la femelle séduite et consentante, depuis les soins qu’il lui a prodigués, quelques minutes après mon arrivée, dans la rivière en aval du campement. J’avais d’abord observé le rituel du départ au bain, les cris rauques de l’oozie dégainant son dah, pointant la peau de l’auguste front, comme le fait avec son épée le toréador au moment fatal, mais seulement pour inviter l’animal à mettre à terre son genou gauche, à se prêter aux petits coups qu’il lui donne sur la tête, du plat de sa lame, pour le dépoussiérer comme un tapis. J’avais surpris l’un des cornacs se relevant brusquement devant la trompe et les défenses d’un mâle pour vaincre une soudaine résistance.
J’avais enfin compris à quoi devait servir la petite gamelle en fer blanc avec laquelle chaque oozie
