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Prenez un écrivain français, faites le tomber amoureux d’une danseuse beaucoup plus jeune afin de lui enlever toute son inspiration. Faites le reposer autour d’une bonne bière belge en compagnie d’un joyeux wallon. Saupoudrez d’un mesclun de considérations politiques, religieuses et philosophiques. Versez une cuillère à soupe d’Alcohelo de Paolo et déshabillez la danseuse. Incorporez doucement une deuxième danseuse, des voyages, des ballets russes, une paella, un dictateur, une Lada, un poète espagnol et des artistes disjonctés. Chauffez le wallon jusqu’à obtention d’un lutin priapique et faites mariner dans du vin de cerise. Versez le tout sur un plateau télé et portez à ébullition. Jetez les œufs à la poubelle et servez dans un chapeau mexicain. Débarrassez-vous du sombrero et mangez l’ananas.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Passionné de littérature russe, de philosophie et de voyages,
Yvan Daumont a travaillé de nombreuses années à l’international pour des banques américaines, des start-up et des maisons d’édition. En 2012, la perte de son travail et sa participation comme figurant dans un ballet le rendent un peu fou. Depuis il se soigne en se consacrant à l’écriture et à l’enseignement.
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Seitenzahl: 568
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Yvan Daumont
Des œufs aux ananas
(Roman indigeste)
Chapitre 1
Michel s’éveille sur un lit cerné par la brume. Il tente de garder le contact avec la sensation de son rêve. Les bouddhistes du Tibet disent que quand nous dormons, l’âme se libère du corps pour voyager vers d’autres mondes, retenue à notre incarnation présente par un fin fil d’argent. Il s’assied et fixe la fenêtre perlée de froid. Au loin, sur une mer grise, les îles Blasket s’éveillent, une brume argentée flotte sur leurs rivages.
Son reflet lui apparait dans la glace putain que je suis vieux. Mal rasé, des poches en dessous des yeux dues aux cinq Guinness bues la veille au pub. Son embonpoint qui lui donne d’habitude un air plus jovial et plus jeune, n’a aucun effet le matin. Il se rassure, après une bonne douche, ça ira mieux.
Il a encore rêvé d’elle. Toujours le même rêve stupide. Sur un champ de course anglais près de Paris. Une autre époque, style 1900 mais en même temps maintenant. Tout est possible dans un rêve. Puis Amélie qui s’approche. Du blanc, beaucoup de blanc, tempête d’une neige pâle et invisible. Puis sa main dans la sienne et cette chaleur ! Elle l’a embrassé, le temps aussi est paradoxal dans le rêve. Le baiser est au présent antérieur. Il en ressent la douce morsure tandis qu’elle lui parle déjà dans cet après baiser furtif. Jusque-là, tout va bien, tout est compréhensible : une jolie fille, il rêve qu’elle l’embrasse. Les chevaux sont omniprésents mais il n’en voit aucun. Le champ de course était-il en Inde ? Il ne sait pas… Puis elle lui demande de lui faire des œufs aux ananas. Il se gratte la tête. Des œufs aux ananas ? C’est ce qui le perturbe le plus. Il y voit comme un message d’un autre monde, une formule magique qu’il n’arrivera pas à décoder. Un proverbe de la tradition juive dit qu’un rêve dont on ne se souvient pas est comme une lettre jetée avant d’avoir été lue. Michel a lu la lettre, mais pour lui, c’est de l’hébreu. Il ferme les yeux et vogue encore un peu dans le souvenir d’Amélie. Il voudrait flotter dans son rêve comme dans un parfum laissé sur un oreiller.
Mais il est déjà dans du temps, dans du souvenir. La brume limpide se cache. Il pense, les pensées sont là, et avec elles, le temps qui passe. Sans savoir pourquoi, la phrase de Morrison « the instant is blessed, the rest remembered » s’impose à sa mémoire.
Il prend son carnet Moleskine sur sa table de nuit et écrit rapidement sans s’arrêter…
Il parait que quand on meurt, notre vie défile en quelques secondes devant nos yeux. Ces quelques secondes sont décrites par ceux qui se réveillent dans le monde du temps qui s’écoule. Qui sait, cela se passe peut-être comme dans un rêve : hors du temps. Ces soi-disant quelques secondes, si ça tombe, chacune d’entre elles dure une éternité. Chaque seconde de notre vie qui défile se confond peut-être dans une brume éclatante, cohérente et logique, comme dans un rêve. L’éternité est-elle un rêve conscient de sa fin se déroulant hors du temps ? Je suis en Irlande, j’ai conscience que ça va se terminer, que cette réalité va finir et du coup, je ressens tout infiniment plus fort. Amélie, les deux dernières minutes à lui tenir la main avec la conscience que c’était sans doute la dernière fois. Chaque cellule de mon pauvre corps vieilli a ressenti cette vague tiède. La conscience de la fin dilate nos pupilles. Qu’est-ce que ça doit être au moment de la mort ! Et si le paradis c’était ça ? Cette conscience absolue de la fin, de la mort, se développant à l’infini dans un cadre hors du temps ? Juste derrière nos paupières : nos meilleurs souvenirs, quelques secondes, pour l’éternité.
Il se voit dans la glace, soupèse sa panse, puis se lève et rentre le ventre. De face, je suis encore vraiment pas mal. Assez grand, massif, des épaules larges et un torse de guerrier biblique buvant l’eau dans ses mains, à 48 ans il a encore belle allure, et tous ses cheveux. Ses rares amis lui trouvent un petit air de ressemblance avec Bill Pullman ou Gérard Depardieu avant qu’il ne devienne un Belgo-russe gras et alcoolisé. Il se sourit puis s’observe de côté. Le torse puissant s’élançant à l’assaut du ventre tel l’océan recouvrant la plage lui apparait soudain comme des pis de vaches s’avachissant sur une botte de foin flasque. Il passe un T-shirt noir serré qui lui redonne une allure musclée et son sourire puis il sort sur la terrasse. Il respire profondément. Une odeur d’herbe, de tourbe cuite, de sel marin et de pierres noires lui envahit la plante des pieds. Les îles Blasket soupirent, chat gris tapi dans l’ombre d’une mer lisse. « Tout ça pour le ciel » murmure-t-il, il faudra que je le note.
Il sait qu’il lui faudrait des heures pour décrire cette alchimie entre le vert, le noir de la tourbe, le roux ocre des sommets. Les ruisseaux, sang noir s’écoulant dans une plaie verte et spongieuse. Ce réceptacle vivant, douloureux, blessé à vif, tourné vers la beauté du ciel. La tourbe d’Irlande pleure vers un ciel ouvert. Mort grise. La Terre blessée dévale vers son agonie marine sous un ciel éternel, beau et changeant.
Il reste immobile de longues minutes à s’imprégner de la beauté douloureuse. Il doit bientôt partir, il regarde pour la première fois. Puis il soupire et allume une cigarette. Il ferme les yeux et porte ses doigts jaunis à ses narines. Voilà, il est maintenant à Paris, sur une terrasse, entouré du bruit et du bavardage des serveurs… mouvement incessant de voitures et d’humains. Sous un ciel fixe, une Seine molle longe des bâtiments fermés.
La physique quantique est derrière mes yeux, je suis à Paris. Je ne suis seulement pas capable d’y croire encore quand je vais les rouvrir. Il les ouvre pourtant. La plaie verte baignant dans le sang noir du torrent est là, dévalant vers une mer et un ciel unis. Il remarque alors que les hautes collines rondes participent déjà un peu de cet infini du ciel. Il aime ces collines, il s’attend à tout moment à voir se dessiner sur la ligne de crête une armée de cavaliers mongols portant des casques brillants et des étendards aux mille couleurs. Les nuages gris galopent si vite dans le ciel d’Irlande qu’il est possible de croire qu’ils déposent sur les collines des cavaliers envolés en Mongolie, cette Irlande sans mer. Et si Gengis Kahn était allé jusqu’à Paris ? Ça ferait un bon bouquin ça ! Mwai, non déjà lu. Quoique, je suis sûr que ça se vendrait. Faut juste que j’ajoute une scène où Gengis se fait sucer la queue par Jeanne d’Arc ou Sainte Geneviève et tout le monde va crier au génie français irrévérencieux et libre… Ouais, ça pourrait le faire. Il sourit amèrement pourtant. La douleur au côté droit est revenue je pense à la France et mon foie me lance… faudra que j’en fasse un poème, tiens. Quand je pense à la France, mon foie me lance, quand je pense à Paris, ça me lance aussi… ils vont trouver ça génial, pour sûr.
Il lève les yeux, il s’en veut d’être amer, il n’aurait pas dû fumer, en tout cas pas sentir ses doigts. Tout autour est sublime, un lieu à vous laver de toutes vos angoisses, à faire oublier le temps. Une vision de l’intuition d’éternité. Tous les éléments de l’univers réunis à l’état brut. Il marche vers la prairie. Quelques moutons s’enfuient brusquement, comme frappés par une décharge électrique, reliés entre eux par l’invisible fil de la peur.
Chapitre 2
Il rentre dans la villa. Le plancher en chêne clair à larges bandes mène vers une baie vitrée offrant une vue unique en Irlande. Il loue cette maison depuis bientôt deux ans. Son éditeur lui a conseillé l’endroit pour qu’il puisse écrire au calme et retrouver l’inspiration. Des touristes belges ont eu la brillante idée de contacter Le Routard… Le monde de l’édition étant tout petit, l’info est parvenue à son éditrice. Décidément, ils ne sont pas rancuniers au Guide. La famille belge a perdu une destination de vacances unique mais en échange, ils ont reçu un guide Champagne-Ardenne gratuit.
Retrouver l’inspiration… Mais comment écrire quand tout danse ? Comment décrire le tourbillon ? Les critiques croient que son nihilisme l’a rattrapé et l’empêche d’écrire. Par souci de marketing, son éditrice fait semblant de ne pas savoir où il se trouve. Sans écrire, il réussit encore à faire parler de lui. Ce que personne ne sait, ce que Michel lui-même tente d’oublier, c’est que non seulement il ne produit plus une seule ligne, mais il a même arrêté de lire… Pourquoi s’arrêter et écrire quand tout danse devant mes yeux ? Les mots dansent, le vent danse, les vagues dansent, tout est danse.
Les lecteurs attendent pourtant son prochain roman avec impatience. Sa dernière œuvre « l’annuaire téléphonique et la population » a été unanimement reconnue comme fondatrice de la littérature française du ٢١ème siècle. Il passe la journée à se promener sur la colline bordant sa villa. Un path remarquablement visible pour l’Irlande permet d’atteindre le sommet en quelques minutes et d’admirer un vaste panorama sur toute la baie de Dunquin dans la péninsule de Dingle.
Il déjeune avec une Guinness en regardant le « Jeremy Kyle show », un reality show animé par un présentateur diaboliquement séduisant et moralisateur. Belle émission où des jeunes femmes annoncent en direct à leur mari édenté qu’il est cocu et où des menteurs éhontés acceptent de passer au détecteur de mensonges, le tout saupoudré de sentences morales Belzebutiennes du style « il vaut toujours mieux savoir la vérité ». Décidément, la maîtresse de Robert d’Artois dans les rois maudits avait raison : le diable ne sait pas qu’il est le diable. Ce Jeremy n’est pas un monstre. Il est pavé de bonnes intentions. Son seul et infini tord est de jouer à Dieu, pense Michel en éteignant la télé. Ce type, c’est l’apocalypse, il montre ce qui devrait être caché… il s’adresse à Dieu avec son beau costume et sa chemise rose et il lui dit : « Ecce homo ? Vraiment ? ! C’est toi qui as créé cette merde ? Et t’en es fier ? Really ? It’s not a joke ? »
Chapitre 3
Le soir tombe. Il s’approche de la bibliothèque un verre de whisky à la main. Tous les auteurs russes y sont, endormis dans la couverture rouge d’une collection de prestige. Il passe un doigt sur la tranche de chaque livre « L’idiot » « Les frères Karamazov » « Crime et châtiment », « Résurrection ». Les histoires, les héros viennent à sa conscience au fur et à mesure que sa main avance, se mélangeant un peu. Raskalnikov rencontre Rogojine et Aliocha brandit une hache au-dessus de la Maslova. Il prend au hasard « L’idiot » et commence à le feuilleter tout en sirotant son verre de whisky. Rogojine, Mushkine, Nastasia Philipovna, Aglaya… il tourne les pages cherchant les extraits qui l’avaient marqué à la première lecture, comme on revient sur les lieux de ses premières amours avec le secret et vain espoir de remonter le temps et de retrouver une trace de sensation intacte, oubliée sur le chemin. Il relit le passage sur la peine capitale, torture inhumaine de la certitude de la mort imminente, puis celui où le prince Mushkine ose demander à Anastasia pourquoi elle se ment à elle-même. Il avait eu les larmes aux yeux en lisant ces pages. Ou le pendant de « Crime et châtiment » quand Sonia parle à Raskalnikov. Retrouver une première fois, quitter le cynisme, devenir idiot ou « beau beau beau et con à la fois » comme dirait Brel. Le bruit du livre tombant sur le parquet le réveille. Je croyais lire et je dormais. Il aime ces moments d’entre deux, entre la conscience et le rêve. Le whisky l’y aide beaucoup. Il se lève, il a froid et décide d’allumer un feu de tourbe. Il suit le rituel du feu irlandais avec joie. Empiler des briquettes de tourbe séchées pour fabriquer une sorte de tour avant d’y mettre le feu. Il y trouve un condensé de l’enfance. L’enfant qui joue à construire, l’enfant qui joue avec les allumettes. Parfois, la tourbe dégage une odeur de viande fumée ou de pot-au-feu. Le premier feu de bois avec les parents le soir en hiver et le pot-au-feu d’une cuisine un matin d’automne.
Les huit briquettes bien empilées, il place un allume-feu au milieu, contemple quelques instants l’épaisse fumée grise qui s’élève, puis va se servir un whisky.
Il se sent bien, beaucoup plus calme que lorsqu’il observait les collines, un peu comme si tout devait s’apaiser après coup, à regret. Le confort du « maintenant » n’étant rendu possible que par le souvenir du paysage infini et de l’effort de la marche. Dehors, les moutons dorment.
Son verre dans une main, il ramasse le livre…
Je me demande ce qui se serait passé si Anastasia Philipova s’était laissé prendre en double pénétration par l’idiot et Rogojine. L’idée le fait marrer. Et après, ils iraient s’engueuler en direct à la télé au Jeremy Kyle show pour savoir qui est le père ! Le rire fait déborder un peu de whisky de son verre.
Le téléphone sonne.
Chapitre 4
J’en étais sûr, je le sentais ! Je parie que c’est elle. Vraiment pas le moment !
Il décroche et lâche un « Allô ! » maussade.
– Ah Michel ! Contente de t’avoir enfin !
La voix au bout du fil se veut dynamique, enjouée et amicale, intime presque. Il porte instinctivement ses doigts jaunis à ses narines… Paris est revenu, plus subtil et pourtant plus distinct. Il perçoit maintenant le bruit des petites cuillères qui tintent contre les sous-tasses. La tourbe semble si loin et la plaie verte… Le pouvoir d’une voix collée à son oreille. Sa voix sent le métro.
– Bonjour Clothilde, comment vas-tu ?
– Super !! Il fait enfin beau sur Paris.
–…
– Ceci dit, tout irait encore mieux s’il n’y avait pas ce putain de planning éditorial ! On est complètement à la bourre.
– Ah wai, embêtant ça…
Il voit exactement où elle veut en venir avec ses gros sabots vernis… Si tu crois que je vais te faciliter la tâche… vas-y, crache tonvenin. Il ferme les yeux et essaye de penser à Amélie… Mais il ne parvient pas à se concentrer assez.
– À propos, ton projet de livre, ça avance ?
On y est ! pense Michel. Comment ose-t-elle lui parler de projet ?! Sartre avait des projets. Lui et elle n’ont qu’un planning. Il doit fournir ses 200 pages minimum pour atteindre un prix de vente publique de 25 EUR en grand format, couverture souple entourée par un ruban avec son nom écrit en blanc sur fond rouge… Bio’ pour la viande, ‘élevé en plein air’ pour les œufs, ‘médaille d’or’ pour le vin et le nom de l’auteur pour les livres (imprimés sur du papier issu d’une gestion responsable et écologique des forêts et ayant obtenu un prix littéraire, mais ça va sans dire). À chacun son label.
Au bout du fil, Clothilde continue sa versation… Michel ne converse déjà plus. De temps à autre, il laisse échapper un « Ah bon ? » ou un « hum, hum » histoire de montrer qu’il est là… un peu comme quand on bouge la souris de l’ordinateur pour qu’il ne se mette pas en mode « veille ».
Au fond, il aime assez l’écouter parler, il n’en apprécie que mieux le silence par après… puis c’est un bruit de fond plus agréable que la télé irlandaise.
Il finit son verre quand il capte la question :
– Ton livre, il parle de quoi ? C’est quoi ta nouvelle thèse ?
Fait comme un rat ! Il ne peut quand même pas, à moitié bourré, inventer une histoire au téléphone. Il pourrait l’envoyer se faire foutre et lui répondre « ma thèse, c’est cultiver son feu de tourbe et se taire » mais c’est son éditrice tout de même. Il trouve l’illumination dans un reflet cuivré du whisky.
– J’ai mieux qu’un livre.
– Aha ! Chouette ça ! Mieux qu’un livre ? ! Ça va être un bel objet pour la rentrée ça !
« Bel objet » est l’expression favorite de Clothilde.
– Et il parle de quoi ton « mieux qu’un livre » ?
– Tu ne comprends pas, j’écris un recueil de poèmes
–…
Grand blanc à l’autre bout du fil. Il a envie de rire. Tu ne t’y attendais pas à celle-là hein ?! Il l’imagine déjà s’arrachant les cheveux devant son tableau Excel à essayer de modifier tout son planning éditorial et son budget !
Il imagine aussi en riant quelle serait sa réaction s’il n’était qu’un petit écrivain travaillant sur son deuxième livre. Il aurait sûrement eu droit à un « non mais, pour qui tu te prends, petit con ? On a dit un livre, pas un prospectus ! Ce n’est pas écrit Stéphane Hessel ici !! Si tu ne veux pas te retrouver à vendre ton torchon à la sortie des super-U avec les poètes africains, je te conseille de t’y remettre vite fait à ton roman ! »
Il avale une grande gorgée de Whisky pour que la brûlure de l’alcool étouffe le rire dans sa gorge puis, la voix grave et posée, il dit :
– Tu verras, ce sera une révolution littéraire.
–… Ah, bien si c’est un bel objet, c’est effectivement une idée intéressante… hem, et tu révolutionnes le style ?
Il pouffe dans son verre. À fond ! Écoute : ‘ quand je pense à Paris, je vomis ‘.
Chapitre 5
Il regarde par la fenêtre. La nuit est tombée. La lune se lève, bougie posée sur une mer silencieuse. Son feu de tourbe s’éteint doucement. Il faut que je le rallume. J’aurai au moins un projet pour ce soir. Il se sent triste et seul tout à coup. Les secondes blanches au téléphone sont des éternités. Quelqu’un lui parle et il se sent seul. Il jette un regard vers la bibliothèque. Les romans russes dorment toujours dans leur couverture rouge. Il pense la mère de Gorki vit toujours, de même que le père d’Ivan Karamazov. Clothilde continue de lui débiter la vie parisienne, il continue ses « hum hum, ah bon ? » mais ses yeux ne quittent plus la bibliothèque. Il se laisse bercer par le défilé des tranches rouges, toutes identiques mais frontières de tant d’univers différents. Son regard passe d’un titre à l’autre tel un pendule d’hypnotiseur. Anna Karenine se mélange au premier amour de Tourgueniev. L’alcool aidant, Michel délire un peu. Ça aussi, c’est de la physique quantique, tant que je n’ai pas ouvert le livre, l’univers n’existe pas. Si je croyais vraiment que je vais lire « crime et châtiment », je pourrais ouvrir n’importe quel livre et ce serait « crime et châtiment » « tant que la boîte n’a pas été ouverte, le chat n’est pas mort »… d’un autre côté, ils n’existent que parce que je veux bien m’en souvenir. Qui crée le livre ? L’auteur ou le lecteur ? Les deux ?…faudrait que je relise « qu’est-ce que la littérature » de Sartre… d’ailleurs, j’y pense, les frères Karamazov… non Bogdanov… Putain le lapsus… dans leur livre sur le visage de dieu, ils concluent que le premier moment de l’univers serait une information, un peu comme un CD avant qu’il ne tourne… mwai, ou un peu comme un livre avant qu’on ne l’ouvre. Il faut donc les deux dans l’univers, l’auteur, Dieu je suppose, et le lecteur, indissociables. L’un ne pouvant pas créer sans l’autre… Faire un parallèle entre Sartre et les frères Bogdanov ! Je ne pourrai jamais écrire ça, ils vont m’accuser d’avoir tourné new age ou pire, d’être devenu al-Cohelo-ique.
Clothilde s’interrompt je rêve ou il ronfle ??? !!
–… Heu… Tu es toujours là Michel ?
Il sursaute. Décidément, le temps n’a pas la même dimension en Irlande. Il a dû s’assoupir, le téléphone est tombé sur ses cuisses.
– Excuse-moi, j’étais perdu dans mes poèmes.
– Ils sont finis ?
– Très bientôt.
– Ecoute, essaye d’être prêt le plus vite possible. Je vais avoir besoin de plus de temps pour assurer la promo. Tout le monde attend un roman, tu comprends ?
Michel traduit mentalement : Chers clients, la caisse 2 est à votre disposition. Il voudrait pouvoir lui dire combien il hait le dogme du chiffre… Fini le dogme de l’égalité ou de la résurrection de la chair… le dogme maintenant, c’est le chiffre… tout est nombre, suffit de voir le poids des profs de math dans un conseil de classe. Si Heidegger avait écrit « über die Linie » maintenant, son éditeur aurait sûrement cru qu’il voulait parler de la dernière ligne du budget prévisionnel – actu2.
Il respire lentement, puis reprend son rôle et sa voix posée :
– Clothilde, tes chiffres de vente vont exploser. Depuis quand la France n’a plus eu un grand auteur de romans qui soit aussi poète ? Depuis Hugo, je ne vois pas !
Plus c’est gros, plus ça passe… Hugo, c’est tellement énorme. Ça va prendre.
– Waou ! super ! Je suis enthousiaste ! Tu as déjà un titre ?
Il est pris de court… La première chose qui lui vient à l’esprit est « des œufs aux ananas » mais il se ravise, ce n’est pas assez ‘Porte d’Italie’. On dirait le menu du petit-déjeuner d’un All inclusive de République dominicaine…
– Les Finitudes électives.
Ouf ! pense-t-il, ça va le faire… c’est bien mon cerveau ça !… je regarde des romans russes et c’est un allemand qui m’inspire…
– C’est beau. Rien que le titre évoque déjà beaucoup. J’ai hâte de lire la suite. Tu rentres quand sur Paris ?
Putain qu’est-ce qu’elle m’énerve… mais je dois lui reconnaitre une qualité ; c’est un pit-bull, elle ne va pas me lâcher… il faudra bien que je rentre à Paris.
Amélie, le cou d’Amélie. Sa nuque offerte quand elle pose sa tête sur ses bras au bord d’une table.
– La semaine prochaine si tu veux.
– Super !! Je te book un flight pour mardi prochain ! Pas d’soucis !
Ils discutent encore cinq bonnes minutes. En raccrochant, Michel se dit : Que nous sommes bavards, nous autres les Français. En Russie, quand on a fini de donner l’info pour laquelle on téléphone, on dit « vsio, paka » et on raccroche. Les Américains et les Anglais font pareil d’ailleurs. Nous autres Français, ça doit encore durer… toujours cet avantage donné à la forme ; cette putain de forme ! Dostoïevski n’aurait jamais été publié en France, la forme est nulle. Par contre Flaubert, qui crie ses phrases au fond de son jardin pour en vérifier la forme, ça oui ! Ça, c’est de la littérature ! De la vraie ! Et tant pis si au fond ça ne raconte rien d’autre que l’histoire d’une pétasse qui s’ennuie, s’envoie en l’air puis se suicide. Par contre, Raskalnikov, Rogiojine et l’idiot, en France ? Aucune chance !
Il sort pieds nus sur la terrasse. Maintenant qu’il sait avec certitude qu’il part dans moins d’une semaine, tout lui parait encore plus beau et plus intense, même la pluie qui se met brusquement à tomber et qu’il accueille avec joie. Les pierres noires et froides sous la plante des pieds, la mer calme dans la nuit, la lune vacillante entre deux nuages il murmure : « Amélie ». Invocation mystérieuse d’un être fantastique. Les yeux d’Amélie, cette nuit d’Irlande. Les yeux d’Amélie, ce grand feu de tourbe. Les yeux d’Amélie, noirs comme l’inconscient lumineux, conscience d’avant la conscience. Noirs de tous les possibles de toutes les chaleurs, noir du big bang, noir du soleil regardé de face.
Ok pour Paris, mais je passe d’abord en Belgique. Je veux voir Amélie. Je veux revoir mon cygne noir.
Un peu alcoolisé, seul, la nuit, face au silencieux univers, tout paraît si simple, comme un désir d’enfant. Et les décisions les plus folles (aux yeux des habitants des villes éclairées) peuvent se prendre avec la sérénité des infinis : Amélie, l’Irlande, la nuit.
Chapitre 6
Clothilde est un peu inquiète, et elle le fait savoir à tout le monde. D’ailleurs c’est le secret de sa réussite : tout faire savoir, surtout les bourdes de ses collaborateurs, qui, très vite, deviennent ses subordonnés. Toujours présente, incontournable. Elle passe dans les couloirs en émettant un Tchiitchitchitchitchi angoissé. Ses collègues la surnomment « la locomotive infernale ».
Certains fans d’Harry Potter prétendent même qu’elle serait un détraqueur, mais ils ne sont pas nombreux. Il faut dire qu’il ne fait pas bon afficher son goût pour ce fascinant best-seller. Dans cette maison d’édition sérieuse, les livres à succès sont considérés comme de l’anti-littérature. Les employés, pardon, les éditeurs, font partie de l’élite. Leurs enfants ne lisent pas « Martine à la plage » mais « Madame Bovary » et leurs ados ne lisent pas Harry Potter mais Roland Barthes. Alors oui, Clothilde énerve, mais elle, elle ose aller voir le patron et aborder un problème de front.
Ses collègues n’ont que le courage de la critiquer dans son dos. Elle est détestable, mais elle ose tout, tout le temps, à s’en rendre indispensable et effrayante. Les autres ont peur du conflit et préfèrent toujours composer. Elle n’a peur de rien.
– Tu as une minute Damien ?
– Oh Clothilde ? Entre ! Alors, quelles sont les nouvelles ?
Elle laisse passer un long silence suivi d’un soupir Tchitchitchitchitchi avant de répondre.
– J’ai un gros problème sur un format roman qui risque de plomber tout mon budget.
Direct, cash et appel à la compassion. Cocktail idéal. L’inconscient de Damien lui souffle qu’il va pouvoir faire le grand seigneur et éviter une confrontation trop directe avec la locomotive.
Chapitre 7
J’ai encore rêvé d’elle1…Michel sourit et pose son Moleskine. Je ne vais quand même pas écrire ça, ça va se voir. Pourtant, il a encore rêvé d’elle, la nuit d’Irlande l’a visité. J’ai encore rêvé d’elle, elle n’a rien fait pour ça. Il a envie de rire. Il a entendu la chanson à la radio et il a adoré. C’est tout de même vachement mieux qu’un roman ! C’est beaucoup plus court pour dire tellement plus ! Il sait que le Michel « normal » trouve cette chanson ridicule, mais il n’est pas dans son état normal. Et après tout, qui a raison ? Le drogué de travail, neurasthénique enfermé dans ses livres ouverts, ou l’amoureux qui sourit bêtement à la moindre évocation de coquelicots sur un jupon blanc ?
Quel rêve bizarre. Elle m’embrassait sur le coin des lèvres, en passant, et me demandait encore de lui faire des œufs aux ananas ! Putain, on dirait un défi Top-chef. Qu’est-ce que c’était bon ce baiser. Comme j’étais ado ! J’espère qu’elle danse bientôt.
Il ferme les yeux et immédiatement, Amélie tournoie devant lui, cygne noir, fragile, délicat et insondable.
Il vérifie quand même ses draps, au cas où.
Chapitre 8
– Ah tout de même !!
Damien s’attendait à un problème simple : un éditeur étranger mécontent, un imprimeur qui râle sur les ozalids, un collègue de Clothilde à recadrer etc. Mais que la pièce centrale, la pierre angulaire de son catalogue littérature budgétée depuis deux ans à deux cent mille exemplaires en flux aller dès le premier tirage avec un taux de retour estimé de moins de cinq pourcents ; que le best-seller annoncé, la star du catalogue, celui grâce à qui on peut fourguer d’office d’autres auteurs… bref que trente pourcents du budget de la saison décide de faire des poèmes, là il n’en croit pas ses oreilles… Oreilles qui commencent à bourdonner et pas seulement à cause des tchitchitchitchi de Clothilde.
– On ne pourra jamais tirer à deux cent mille exemplaires un recueil de poèmes.
Sa réaction est une capitulation. Clothilde sait qu’elle a gagné. Damien aurait pu rugir « Non mais putain Clothilde ! On est presque à l’actu 3 et c’est maintenant que tu nous annonces ça ? ! On te paye pour quoi ? ! Ton seul job est de suivre notre plus grand auteur, tout ton chiffre est réalisé avec lui, tu as réussi à refourguer tous les petits auteurs à Frédéric qui doit se démerder à gérer seul le reste du catalogue et tout ça pour ça ? ! Range tes affaires, dégage et appelle-moi Frédéric ! » Voilà ce qu’il aurait pu dire, mais il n’a pas osé. Il craint un peu Clothilde. Il l’admire aussi, elle est la seule qu’il ne terrorise pas, ça lui fait des vacances.
– Tu pourrais le faire changer d’avis ?
– J’ai essayé. Mais il est trop enthousiaste pour son recueil. Il pense être le nouveau Hugo.
– Un recueil, ça nous donne un PVP de combien tu crois ?
– Au-delà de dix euros ça me semble compliqué.
– Il va falloir remonter l’info au groupe. Ils ne vont jamais accepter l’actu 3 révisé.
– Il est certain de révolutionner le genre poétique. Il a peut-être raison… Avec une bonne campagne marketing.
Damien réfléchit tout haut.
– Le livre se serait vendu 25 Euros. Le diffuseur acceptait une remise hyper faible de 70 pc pour la première mise en place. Pour atteindre le même CA, il faudrait en vendre cinq cent mille au bas mot !
– Et pourquoi pas Damien ? Regarde Hessel. Les gens achètent d’abord une couve, un titre et le buzz qu’on fait autour, le contenu, ils le découvrent après l’achat, pour autant qu’ils ouvrent le livre.
– Va vraiment falloir soigner notre com.
– Tchitchitchitchitchi Je ne vais pas m’en sortir seule. Je suis débordée de travail et explosée de fatigue. Déjà que je dois me taper tous les états d’âme des auteurs
Etc.
Elle continue sa complainte de longues minutes, des sanglots longs et des violons dans la voix. Cœur blessé, tellement vulnérable. Pourtant jamais profil bas, toujours à l’attaque, tout le temps. Cette fille est un oxymore.
– Ecoute Clothilde, concentre-toi sur Michel. Essaye d’avoir le plus de contenu le plus vite possible. Pour le reste, ne t’inquiète pas. S’il faut t’aider, Frédéric doit pouvoir dégager du temps facilement.
Chapitre 9
J’ai fait voler Amélie
Au-dessus d’un lac endormi
Noir
Ses beaux yeux ébahis
Je les ai sentis
Voir
Mes mains, ailes à ses hanches
Lancent
Aveugle qui voit
Par les bras
Qu’élève une danseuse
Rieuse
Michel pose son Bic et chantonne « Are we humans or are we dancers2 ? »
Puis il continue à écrire dans son carnet :
Je l’ai portée et c’est moi qui me suis envolé. Elle a pris son élan et j’ai été projeté dans l’espace. Étoile noire qui, depuis lors, tourne devant mes yeux, m’éblouit. Soleil aveugle, je veux passer une nuit blanche au fond de tes yeux noirs. Je suis maudit, Albatros cloué au sol après un bref envol. J’aime la nuit tiède de ton tutu, je veux une nuit au bord d’un lac. Peut-on rêver de quelqu’un sans qu’il ne le sache ? Est-on vraiment seul quand on rêve ? Une flamme noire, rouge comme le charbon brûlant roule sur mon cœur. Tour piqué, dégagé tourne et enroule sa corde autour d’un prisonnier. Je veux démêler ce fil. Il s’arrête d’écrire. C’est nul, mais au moins j’essaye pense-t-il. Il a quitté le village de Dunquin en voiture après s’être retourné cent fois, posé sa main sur la barrière de métal qui donne accès à la colline, senti une dernière fois la fraicheur de la pierre. Toute cette année concentrée en cet instant, comme si le reste du temps n’avait été qu’un échauffement. Il est triste. Il est heureux d’être triste. Il va regretter ce coin d’extrême ouest de l’Irlande. Il en aura la nostalgie, rêvera d’y revenir un jour. Il part avec un projet. La tristesse du partir tisse un lien.
Chapitre 10
« Déséquilibrée, la Pontiac chassa de l’arrière, fauchant au passage un Vopo qui courait vers elle. Dans un affreux bruit de ferraille, la lourde voiture écrasa sa calandre sur la deuxième chicane en béton. L’aile avant gauche se déchiqueta complètement, coinçant la roue. Malko passa la marche arrière et donna un furieux coup d’accélérateur. La vieille Pontiac trembla mais ne bougea pas. De toutes parts, les Vopos accouraient. Cette fois, ils étaient perdus. »
Michel est dans l’avion pour Charleroi. Il lit ‘SAS Check point Charlie’, la couverture cachée par la jaquette d’un roman d’Amélie Nothomb. Il ne peut pas prendre le risque d’être reconnu, plongé dans les frasques de la Comtesse Alexandra. Par contre, être surpris en train de lire une apologie de la pochtronerie mondaine, ça il peut. Il soupire et se dit qu’est-ce que c’est bien écrit quand même ! Ce type arrive à nous présenter Kurt Waldheim sous son vrai jour avant tout le monde ! Il se contorsionne un peu pour tenter d’étendre une jambe dans le couloir. Il a très peu de place mais son vol dure moins de deux heures et ne lui a coûté que cinquante euros. Il entend déjà les remarques que ses amis parisiens de la rue François Ier ne manqueront pas de lui faire : « Tu voles avec Ryan air ? Tu prends des risques pour ta sécurité, ils ne mettent pas assez d’essence dans le réservoir, en plus le service est nul et au final, quand on fait les comptes, ça revient plus cher. » Il a bien essayé de leur expliquer qu’à ce prix, il serait prêt à rester debout. Quant à la sécurité, quand on voit le ramdam qu’on fait autour de cette compagnie au moindre incident, il n’ose pas imaginer ce qui se passerait s’il y avait un crash dû au fait qu’ils mettent moins d’essence… d’ailleurs, soit le minimum de carburant légal est trop faible et c’est la loi qu’il faut changer, soit Ryan air ne respecte pas la loi et alors il semble surprenant qu’il puisse bénéficier d’un passe-droit vu que précisément on ne leur passe rien… mais bon, inutile d’essayer d’être logique avec des amis qui vantent la qualité du champagne en Business sur air France et qui ne comprennent pas comment on peut aller en camping quand il existe de si charmants agritourismo italiens à 250 EUR la nuit.
Il se replonge dans son SAS. De toute façon, pas moyen de dormir. Toutes les cinq minutes un message radio criard annonce quelque chose à vendre… Il sourit, ça lui rappelle ses voyages en Russie. Dans les trains de banlieue russes aussi il était « dérangé » toutes les trois minutes par des vendeurs ambulants de chaussettes ou de jouets, suivis de Tziganes chantants pour de l’argent. Il se dit que décidément, le capitalisme est bruyant. Il faut payer pour retrouver le silence. Je suis sûr que Coelho n’a pas dû être trop dérangé par des vendeurs de chaussettes dans son train en première classe avec cabine privée en route vers la Sibérie ironise-t-il à part lui. Il préfère son SAS, cette littérature le fait vraiment voyager et un peu bander. Tous les ingrédients d’un bon livre.
Chapitre 11
Ce n’est pas un aéroport, c’est une mine de charbon ! s’exclame mentalement Michel en buvant son café chez « Paul », une boulangerie française du hall d’arrivée de l’aéroport de la fédération Wallonie-Bruxelles. Toutes les boutiques sont disposées le long d’un long couloir noir anthracite aux plafonds également noirs et bas.
S’il y a un coup de grisou, on est tous mort. Déjà à la sortie de l’avion, il a été frappé par le labyrinthe de couloirs à plafonds bas. Sa sœur est mariée à un Wallon et vit en Belgique. C’est d’ailleurs grâce à elle qu’il a rencontré Amélie. Il a souvent entendu son beau-frère critiquer le manque de fierté des Wallons. L’aéroport apparait à ses yeux comme la métaphore vivante de cette critique. C’est quand même incroyable ! pense-t-il faire un aéroport neuf aussi nul… ils ne devraient pas l’appeler Brussels-South airport mais « Idées noires Airport ! » Il est énervé, décidément son beauf a raison, les Wallons n’ont aucun sens du faire-valoir. La première image qu’a le touriste en arrivant est un dédale de couloirs et des publicités invitant à découvrir l’arboretum de Charleroi et un zoo. Il se souvient que Charleroi a été une ville minière, mais que c’est aussi la ville de Spirou, du marsupilami, de Gaston Lagaffe, des schtroumfs, Lucky Luke, les tuniques bleues… L’aéroport vitrine de la fédération Wallonie-Bruxelles, berceau aussi de Tintin, du chocolat, de la bière, de Simenon, de Clovis le Tournaisien, de Godefroid de Bouillon, de Charlemagne même selon certains historiens. Il s’étonne de cette extraordinaire capacité à rapetisser tout. Il s’attendait à un aéroport BD et il se retrouve dans un long boyau à boire du café dans une chaine de boulangerie française. Il grommelle entre ses dents : « Ils avaient le choix entre la BD, l’histoire, la gastronomie ou la mine désaffectée, ils ont choisi la mine, et après, ils s’étonnent d’avoir du mal à sortir du trou. » Il repense à la vidéo de l’humoriste François Pirette que sa sœur lui a montrée sur YouTube3. On y voyait un faux premier ministre flamand s’énerver devant une fausse équipe de télévision wallonne et déclarer que si Bruxelles était le cœur de l’Europe, la Wallonie était son gros intestin. Coincé dans ce grand couloir sombre, il se dit qu’il y a toujours un fond de vrai même dans les blagues.
Il termine son café et respire un grand coup. Il n’a pas prévenu sa sœur de son passage. Il veut rester discret. Il doit prendre un taxi, et dehors, c’est Bengazi. Tous les taxis sont des Vans aux vitres teintées. Autour de ces camionnettes, une nuée de femmes voilées et d’hommes barbus poussent des valises. Tous ces gens lui font une impression de « prêt-à-porter… un coup de poignard dans le dos » qui le terrifie secrètement. Déjà, quand on monte dans un taxi normal, on a toujours une petite appréhension : va-t-il nous conduire à la bonne adresse ou va-t-il nous emmener sur un terrain vague pour nous dépouiller avant de nous couler sous une plaque de béton ? Quand, en plus, le taximan est arabe, le stress augmente. S’il est arabe ET barbu, c’est la panique. À la sortie de la mine de Charleroi-Brussels-south, l’effet anxiogène est à son maximum. Michel observe les chauffeurs, il suffirait qu’ils passent la main par la fenêtre en faisant le V de la victoire pour passer illico du statut de Taxi à celui de Djihadistes. Ils ne peuvent pas ne pas le savoir.
Quelques Polonaises fraichement arrivées et prises de court s’engouffrent parfois dans un de ces fourgons, le regard effrayé, perdues dans leurs prières « Sainte Vierge noire de Katowice, faites que ça ne soit pas un enlèvement. »
Prenant son courage à deux mains il s’approche d’un groupe de salafistes
– Taxi M’sieur ?
– Il n’a pas eu le temps de répondre que déjà on a pris ses bagages et que s’ouvre la porte coulissante du véhicule. Il sait qu’il ne peut plus reculer. Ils sont trop nombreux autour. Même s’il se débattait, personne n’oserait venir à son secours. Il s’assied, rassuré de ne pas avoir encore une cagoule noire sur la tête.
Le barbu auquel il s’est adressé prend son temps et parle à ses copains en arabe. Sûr qu’ils sont en train de lui rappeler les règles de l’égorgement rituel d’un touriste dans la baignoire de son appartement à Châtelineau, juste au-dessus du snack de son cousin qui pourra faire disparaitre le corps dans les pitas Allal à l’ail. Enfin, le barbu daigne démarrer.
– Dzien Dobry Panni ! Tchééss ? Dokad isc ?
–… Heu excusez-moi mais je ne parle pas polonais
– Oh Pardon M’sieur ! je t’ai pris pour un Polonais ! Vous êtes français ?
– Oui
– Bienvenue en Belgique !
Son chauffeur a la même barbe que le capitaine Haddock et un accent Carolo à égorger au couteau. Du coup, Michel se détend un peu. En bon Français, il n’arrive pas à imaginer qu’on puisse se faire assassiner par un type qui a l’accent belge, même après le treize novembre. Un type avec l’accent belge, ça nous fait marrer sur les marchés de Provence en juillet quand ça prétend tout connaitre mieux que nous sur le vin et l’huile d’olive, ça nous agace en août à squatter la bande du milieu sur l’autoroute, mais ça ne peut pas être associé au terrorisme.
– On va où chef ?
– À Louvain-la-Neuve s’il vous plaît.
– Zêtes prof d’unif ?
Pour éviter de devoir partir dans de longues explications, Michel répond que oui. Louvain-la-Neuve est une ville universitaire, il est logique qu’il soit un prof invité. Il ne voudrait surtout pas que son chauffeur reconnaisse l’écrivain qui critique les Arabes à longueur de livre.
– Vous êtes prof de quoi ?
– Heu… Littérature.
– Oh ! J’adore lire, j’ai lu tous les romans russes.
– Ah bon sans blague ?
Il a failli dire « ah bon ? Vous êtes autorisé à lire autre chose que le Coran ? »
– Oui, pour l’instant je relis « les frères Karamazov » pour la troisième fois !
Michel est estomaqué, il n’en revient pas, d’une part qu’on puisse conduire en regardant si peu la route, mais aussi que ce type vienne à lui parler spontanément de Dostoïevski.
– Trois fois le même roman ? ! Pourquoi ?
– C’est hyper fort comme livre, sur la foi et tout ça, sur les hommes, la violence. Allez, rien que la scène entre Ivan et Aliocha sur Dieu, quand Ivan explique ce que font les Turcs avec un bébé et un revolver.
Michel voit très bien le passage du livre auquel il fait allusion.
– Oui c’est une scène forte.
– Bon ok, c’est exprimé d’un point de vue chrétien, mais on pourrait réécrire cette scène au vingtième siècle dans les années nonante. À la place des méchants Turcs musulmans on mettrait des méchants Serbes chrétiens qui jettent des bébés Bosniaques dans des bétonneuses devant leur mère… mais au fond, le propos sur Dieu serait le même. J’adore Dostoïevski, il a été une révélation pour moi… et je ne vous parle pas de Raskalnikov ou du prince Mushkin !
Michel n’en croit pas ses oreilles ! Décidément, ils trouvent toujours le moyen de vous faire chier ces Arabes ! On est installé bien au chaud dans une vision du monde claire et limpide et il faut qu’on tombe sur un emmerdeur qui se montre sympa, qui a l’accent belge et qui vous parle avec passion de Dostoïevski, votre auteur préféré. Il regarde les nuages par la fenêtre et pense Putain, si Dieu existe il a vraiment un drôle de sens de l’humour.
– Vous avez lu les frères Karamazov vous M’sieur ?
– Quand j’étais jeune.
Une douleur au côté droit l’empêche soudainement de sourire. Quand j’étais jeune, il repense à ce qu’il vient de dire. Jeune. J’ai déjà presque cinquante ans, et qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai écrit… le métier dont rêve une majorité de français d’après le Figaro… autant dire rêver de gagner plein de pognon en glandant et en se sentant supérieur aux autres… mais qu’est-ce que j’ai fait au fond ? Et je vais dire quoi maintenant à Amélie ? Je n’ai même pas su écrire sur elle… Écrire sur Paris, la Pub, le routard, les Arabes c’est facile, mais écrire sur une danseuse… la cible émouvante… Il réalise qu’il a peur. Amélie, l’Irlande, la nuit, tout était si simple. Maintenant il voudrait vraiment être à Bengazi.
Chapitre 12
Une jambe en extension contre le mur de briques jaunes de son « KOT », sa chambre d’étudiante à Louvain la Neuve, appuyée sur les avant-bras, Amélie est au téléphone.
– Tu es à Louvain La Neuve ? !! Ben ça alors ! Ça doit te changer de l’Irlande !
Elle ne sait pas trop quoi dire, ni trop quoi penser. Elle tend ses pointes contre le mur pour sentir ses mollets durcir. Sentir son corps en effort lui donne de l’assurance, elle se retrouve danseuse. C’est drôle, j’avais pressenti qu’il m’appellerait bientôt. Elle regarde machinalement vers le pêle-mêle de photos qui décore sa chambre. Elle est au milieu, tutu noir, jambe droite à horizontale, la gauche pointée vers le bas. Le buste fier, les bras en arc de cercle, et un sourire de déesse de la nuit survolant un monde créé par elle. On ne distingue que le haut des cheveux de Michel sur la photo. Ce n’est qu’une scène parmi d’autres, un simple spectacle d’école de danse à l’intention des parents. Mais elle y tient à cette photo. Elle sait qu’elle est particulièrement belle dessus. Elle voit les mains de Michel autour de sa taille. Elle se souvient de la sensation de saut dans le vide quand il l’a soulevée face au trou noir du public, dans la lumière des projecteurs. Il l’avait projetée plus haut que pendant les répétitions à moins que ce ne soit l’effet de la scène ? En tout cas, ils avaient été synchrones, à la seconde près. Tout en parlant, elle s’approche de la photo. Une danseuse rieuse la regarde de haut et semble lui dire « dis ce que tu veux, mais j’ai quand même plus de classe entre ses mains que toi maintenant dans ton jogging gris, tendue entre deux murs de brique ». Elle ne sait pas au fond ce qu’elle ressent pour Michel, mais l’Amélie de la photo, avec son assurance radieuse de bébé princesse présentée au peuple, la trouble.
Michel n’entend pas ses paroles, concentré qu’il est à écouter la mélodie que produit sa voix. Le pouvoir d’une voix au téléphone. La voix d’Amélie est un mouvement, un rond dans l’eau, un battement d’ailes à l’aube, une rosée glissant sur un brin d’herbe. Le taxi l’a déposé dans une sorte de tunnel à un arrêt de bus. Il a traversé et s’est retrouvé dans une vaste galerie commerçante également souterraine. Il a rejoint la surface et retrouvé l’air libre après s’être débattu, tel un noyé remontant le courant des escalateurs. De la brique, des bâtiments sans forme d’où dépassent de nombreuses grues. Amélie l’avait prévenu « Si un jour tu viens à Louvain-la-Neuve, ne t’attend pas à trouver ça joli, c’est une ville où il fait bon vivre, pas une ville à visiter ».
Vivre à Louvain-la-Neuve, avec Amélie. Maintenant qu’il est là à l’attendre, tout lui parait beau, même les grues. Il sourit en pensant qu’il est fou, qu’il devrait être à Paris à donner des interviews. J’ai presque 50 ans et je suis à l’entrée d’un centre commercial d’une ville nouvelle universitaire en Belgique à attendre une étudiante danseuse… Elle dit :
– Je suis à mon kot, mais je dois aller à mon cours de danse maintenant. Tu es en voiture ?
– Non je suis venu en taxi.
– T’es drôle, pourquoi n’as-tu pas appelé avant ? Maintenant je dois prendre un train pour Bruxelles.
Il ressent une vieille angoisse et une vieille douleur au côté droit. Il se dit qu’il ne veut pas aller à Paris sans la voir, sans se baigner une fois dans son sourire doux. Il a peur.
Puis la petite voix résonne
– Tu ne veux pas venir en train avec moi ? Ce serait chouette !
– Ah oui ! Bien sûr, pourquoi pas ?!
– Reste devant l’entrée du shopping, j’arrive dans dix-quinze minutes ok ?
– Je ne bouge pas, à tout de suite !
Il passe de la peur à l’exultation : elle veut que je prenne le train avec elle ! Il sourit, des femmes se retournent sur lui, amusées. Puis son cynisme contre-attaque et lui souffle tu ne vas pas prendre l’orient express en couchette de nuit non plus, c’est seulement un omnibus pourri pour Bruxelles, à 20 kilomètres d’ici… et sois réaliste, elle veut que tu viennes la voir danser dans son école ou elle veut t’éloigner vite de l’endroit où est son lit ? Elle est gentille, elle ne va pas te dire tout de go « dégage de ma ville vieux pervers » elle est plus subtile. Il se dit alors oh mon Dieu ! J’aurais dû la prévenir de ma visite ! Elle va croire que je veux lui sauter dessus ! Mais il respire le ciel bleu, clair et frais du matin et son sourire revient. Il sait juste que dans quelques minutes, il va la voir et prendre un train avec elle… Prendre un train, même pour Bruxelles, ce n’est pas rien. Il se souvient qu’à douze ans, il était amoureux fou d’une de ses cousines. Il s’était retrouvé avec elle dans un tram touristique, lent, bruyant, étouffant et bondé, sa mère et sa sœur, sans doute averties par un sixième sens, faisant la conversation sans lui laisser une seule seconde la parole ou le loisir de la regarder… et pourtant, quel souvenir ! À l’époque il avait appris par cœur un poème de Rimbaud se déroulant dans un train…
« Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux. »
Tiens, je devrais écrire un roman qui se déroulerait dans un train. Il respire à fond. C’est fou, j’ai mal, j’ai peur. J’ai mal d’avoir envie de la voir, c’est génial, j’ai mal comme à quinze ans ! Peur de souffrir… pourtant que cette souffrance m’a manqué ! Aurais-je donc encore un peu de chaos en moi ? Assez que pour mettre au monde une étoile qui danse comme dirait l’autre moustachu ? Et si je lui demandais, là, maintenant de monter dans un train jusqu’au lac Baïkal ? Je pourrais peut-être même demander à mon éditeur de payer le voyage ! Après tout, c’est tendance les trains, la Russie, la Sibérie, tout ça… Les Belges et l’érotisme aussi, c’est tendance en ce moment… Et une histoire d’amour entre un vieux et une jeune ça plaît toujours aux lecteurs… ça y est, je tiens le concept ! Dans un train, vers la Russie, un roman sexe entre un vieil intello français et une jeune danseusebelge… la totale !Faut juste faire en sorte que le lecteur ne visualise pas la danseuse en Amélie Nothomb, sinon c’est mort ! » Michel se marre, mais il sait qu’il ne saurait pas écrire sur Amélie. Il veut seulement sentir sa toute petite main se diffuser dans la sienne jusqu’aux pieds, jusqu’aux pointes. Le « SO-Aham » indou4de la main d’une femme dans la vôtre. On comprend pourquoi les femmes musulmanes ne peuvent pas serrer la main. Cette sensation de se dissoudre suivi du douloureux sentiment de perte de l’unité.
Il secoue la tête et tente de se raisonner je ne l’ai plus vue depuis plus d’un an ! Elle n’a sans doute plus de dents et est grosse comme un loukoum !
Chapitre 13
« Can’t stop a fire even if we are dancers in the dark ». Il chantonne en attendant Amélie. Il a très peu écrit en Irlande, mais beaucoup surfé sur le net. Tous les pornos bien entendu. Mais on se lasse vite. De plus, il y a le problème des pages d’accueil et des menus. On souhaite se branler en regardant deux belles nanas se bouffer délicatement le minou, ou encore une baigneuse prise en sandwich par deux grands noirs au bord d’une piscine, quelque chose de délicat quoi, mais on n’est jamais à l’abri de tomber sur les images de la page d’accueil… Vous savez, la mosaïque qui présente un échantillon de toutes les catégories de sexe possible. Avec un peu de malchance, votre regard va être attiré par l’icône d’une grosse dégoulinante de graisse, enceinte et exposant son trou de balle plein de merde. Ça gâche assez vite le plaisir. Mais sur YouTube, il a aussi vu des vidéos du Boss en concert life à Barcelone, chanter « dancers in the dark » sa chemise noire trempée, sa guitare électrique brandie comme une mitraillette, son sourire éclatant.
J’aurais voulu être une rock star rêve Michel avoir une foule en délire qui saute en l’air sur place devant moi. Voir des filles sur les épaules de leurs mecs me montrer leurs seins. Savoir que pendant que je chante, des couples baisent discretos… Au lieu des filles, j’ai des files de lecteurs dans des salons du livre à la con et des dédicaces pourries pour des cadeaux de fête des mères. Il se remémore les réflexions de ses fans « J’adore l’impertinence libératrice de votre écriture. Vous m’avez touchée, je me suis sentie comprise en vous lisant. » Il chantonne « Can’t stop a fire » et se dit qu’il aimerait tant être un danseur in the dark dans les yeux d’Amélie.
– Je pourrais avoir une dédicace s’il vous plaît ?
Une toute petite voix ironique l’a fait sursauter. Elle se tient devant lui, son sourire d’enfant timide et ses yeux moqueurs en surface, insondables dès qu’on s’y attarde. Ses yeux en amandes tirés vers le haut, attirant le regard vers son chignon tourné vers le ciel. Son regard légèrement asymétrique, juste assez que pour en souligner la beauté. Avant de réagir, il pense qu’est-ce qu’elle est petite pour ses 25 ans mais aussi comment ses yeux peuvent-ils paraître aussi noirs en plein jour ?
Elle se tient devant lui, avec son sourire en voie lactée et une joie d’enfant sur le visage, ne serait-ce le fond des yeux. Une petite fille qui part à Disneyland avec son grand-père souffle le côté cynique du cerveau de Michel.
– Viens, on va rater le train.
Avant d’avoir pu dire le moindre mot, elle l’entraîne et lui prend la main. Le grand-père est mort, il a 15 ans, le monde est dans sa main. Quand il reprend conscience, il est assis sur une banquette de plastique gris d’un train tache de vin aux plafonds nicotineux, entouré d’une nuée d’étudiants. Il ne se souvient pas avoir plongé dans le ventre de la gare. Il n’a pas vu les reproductions des tableaux de Paul Delvaux. Il n’a plus de notions d’espace ou de temps. Il est dans la main d’Amélie, pour toujours. Elle a gardé sa main dans la sienne jusqu’au moment de s’asseoir en face de lui, avec un sourire heureux et des yeux candides. Mais au fond de ce regard, au bout du noir, une aube déjà, une lueur, presque une douleur.
– Tu as fini ton roman sur la danse ?
– Je ne l’ai pas commencé.
Elle éclate de rire. Cette idée la rend joyeuse, comme une libération.
Il n’a pas écrit son roman sur la danse, elle n’est pas encore enfermée dans un livre, une autre histoire est possible, tout est à écrire. Elle regarde Michel, comme on regarde une page blanche.
– Ce n’est pas bien ça ! Tu vas te faire engueuler par ton éditeur parisien !
– Merde mon éditeur !!
– Quoi ?
– Il m’attend à Paris !
Michel et Amélie se regardent et parlent. Tous les deux se disent à peu près la même chose. Ils sont surpris d’être naturel. Amélie fascine Michel, mais maintenant il parle à une vieille amie qu’il n’a plus vue depuis une heure. Dans le même temps, il essaye de comprendre ce rêve éveillé d’une femme qu’il aime et qui semble le comprendre. Il se dit qu’il a, par la danse, d’abord voulu comprendre Amélie, et il se souvient de la phrase de Marguerite Duras : « Aimer c’est comprendre ». Amélie lui pose des questions sur ses livres, lui sur sa danse. Ils ne sont pas de la même langue, mais ils cherchent à la comprendre.
N’empêche, se dit Michel, Clothilde va me passer un savon pour ce lapin.
Chapitre 14
L’avion est arrivé depuis plus de deux heures et toujours pas de Michel !
M’enfin, ce n’est pas possible maugrée Frédéric, tous les passagers sont sortis… il fait chier bordel !! Comme si j’avais que ça à foutre, faire le larbin pour les auteurs de Clothilde !
Frédéric, Fredo pour les intimes, a un peu la haine. Damien, le patron, lui a subtilement annoncé qu’il devait assister Clothilde. Pour être plus précis, il a été convié à une réunion de réflexion sur la situation. Il ne savait même pas qu’il y avait une « situation ». Gisèle, la secrétaire du service « édition et droits internationaux » l’avait pourtant mis en garde.
– Je ne veux pas t’inquiéter Fredo, mais Clothilde est de très bonne humeur ce matin. En plus, cela fait quelques jours qu’elle est très gentille avec toi. Ça ne sent pas bon !
Gisèle est censée assister Clothilde ET Frédéric. Dans les faits, elle assure la quasi-totalité du travail de Clothilde. Elle doit même organiser ses rendez-vous de la foire de Francfort, pendant que Frédéric envoie lui-même ses invitations et organise son planning. Le temps qu’elle gagne en accaparant Gisèle, Clothilde le récupère en imposant des idées du genre « et si on faisait un mailing à tous les clients pour présenter notre programme Noël ? » Mailing que Gisèle devra envoyer pour les quelques clients de Clothilde, pendant que Frédéric râlera en silence et enverra lui-même le mailing aux siens. Il a osé émettre l’idée que ça ne sert à rien, il le sait (Clothilde aussi) la maison existe depuis 60 ans et aucun mailing n’a jamais apporté la moindre commande. Mais Clothilde est, aux yeux de la direction, une proactive impliquée dans son travail et Frédéric un glandu qui fait le minimum syndical.
À la mise en garde de Gisèle, il a répondu :
– Ah qu’elle ne vienne pas encore me refiler un de ses marchés pourris ! Je ne me laisserai pas faire ce coup-ci ! S’il faut gueuler, je peux gueuler aussi !
Frédéric est originaire des Ardennes belges. Il se demande encore parfois par quelle ironie cosmique il a atterri à Paris tel un petit prince éwaré tombé de sa planète « Jupiler »…autour de lui, personne ne sait pourquoi.
Chapitre 15
Le train a émis un soupir de satisfaction avant de démarrer. Un bruit similaire à un chien qui vous ayant senti renifle derrière la porte et espère que vous venez pour la promenade. Reniflement inversé par les narines, juste avant de glapir et enfin d’aboyer de joie. Le train fait pareil, un soupir, un coup de sifflet et une promenade.
Je suis content comme un chien qui part en balade, et du coup, même le train est content de partir avec Amélie pense Michel.
Il regarde le paysage. La forêt de Soignes en ce début d’automne… Des colonnes de hêtres défilent et passent des soleils aux filtres de leurs feuilles formant un immense vitrail de cathédrale. Il se demande pourquoi créer des vitraux quand il suffit de voir le reflet du soleil d’automne au travers d’une forêt de hêtres. Cette étrange volonté humaine de se couper de la nature de la façon la plus vulgaire qui soit : en l’imitant.
Une forêt ouvre sur l’infini du ciel. Un vitrail ferme une fenêtre, ne peut-il s’empêcher de penser.
Chapitre 16
Fredo n’a pas fini de parler avec Gisèle que son téléphone sonne et qu’il est convoqué « séance tenante » dans la salle de réunion. Il est 16 h 50, sa journée devant normalement se terminer à 17 heures sans compter les deux heures de transport en commun pour rejoindre son domicile. Clothilde habite à quelques minutes à pied.
– Ils le font exprès de convoquer des réunions si tard Gisèle ?
– Que veux-tu Frédéric ? On dirait qu’il faut qu’ils montrent qu’ils font des heures sup. Moi, ces gens-là, y m’dégoûtent !
– S’ils travaillaient vraiment, à 17 heures ils seraient fatigués comme tout le monde !
– Allez sois zen, hein Frédéric ! Ne va pas en plus te détruire la santé.
– T’inquiète, mais en tout cas, je ne vais pas me laisser faire. Ça va gueuler !
Il est accueilli par un Damien d’excellente humeur. Il entend le « Tchitchitchitchitchi » de Clothilde avant de la voir, humblement assise en bout de table.
– Alors Frédéric, et ton auteur turc, ça avance la traduction ?
– Bonjour Damien. C’est presque fini, on devrait être prêts dans les temps pour le catalogue. L’avantage avec les Turcs, c’est qu’ils travaillent bien, ils bossent fort ! ah ah !
Personne ne relève ou ne comprend son jeu de mots. Lui est obligé de rire bruyamment aux soi-disant traits d’humour de son boss, mais dans l’autre sens, jamais ! Il se demande s’il faut avoir un statut, un grade particulier pour être autorisé à faire de l’humour dans cette boîte.
Puis, pendant une grosse heure, Damien parle. Tout y passe. La situation du groupe, les collaborateurs, les valeurs de la maison, l’édition en France, en Europe et dans le monde, hier, aujourd’hui et demain, le numérique, internet, une nouvelle couche sur les valeurs etc..
Impossible d’en placer une et pire, impossible de ne pas écouter ou d’essayer de dormir les yeux ouverts. En effet, Damien ponctue son discours d’exclamations tonitruantes, de silences inattendus et lourds de sens, de grands mouvements de la tête et de grands coups de doigts et de mains sur la table… mains qui colonisent une grande partie de l’espace naturel-table de Frédéric. La logorrhée de Damien résonne comme un tambour de guerre japonais. Impossible de penser, impossible de se souvenir de ses arguments, impossible d’anticiper le sujet de l’attaque. Frédéric se sent devenir tout petit. La seule chose qu’il arrive à formuler mentalement est que décidément, ces gens n’ont pas de vie en dehors du travail et que pour marquer son territoire, Damien aurait plus vite fait de se lever et d’aller pisser autour de la table.
– Wai wai wai wai wai Frédéric, Il va falloir que tu te donnes à fond cette fois. Tu n’as plus le droit à l’erreur.
Il se réveille de sa torpeur. Il a l’impression de sortir d’une séance d’hypnose quand le praticien vous annonce qu’il vous a endormi, puis enculé pour nettoyer le canal de vos chakras et que ça fera 450 EUR en espèces s’il vous plaît, merci beaucoup.
Il a été réveillé par la voix mielleuse, ferme et plaintive de Clothilde. Il a vaguement entendu « explosée de fatigue » et « débordée de travail ». Il est ratatiné dans son siège, il n’a plus du tout envie de gueuler. Ses yeux sont rougis de fatigue, il voudrait dormir, dormir, dormir. Il se gratte nerveusement le haut du crâne des deux mains. Il sait qu’il est trop tard. On accepte le combat au début. À la fin, on ne peut qu’accepter les termes de la défaite. Il est fatigué, il est déjà 19 heures, il devrait être chez lui depuis longtemps à regarder sur YouTube un bon l’Embrouille.
La seule chose qu’il arrive encore à se dire est qu’on en finisse, que je puisse boire une bière fraîche.
À quelques centimètres du sien, le visage de Damien. Ses gros traits souriants, bienveillants. Il ne voit plus que ça. Il ne saurait voir que ça. Damien lui fait souvent penser à l’image qu’il se fait d’O’Brien dans le roman ١٩٨٤ d’Orwell. Qu’est-ce que je peux faire ? se demande-t-il à part lui planter mon stylo dans la main en criant NIKITAAAHHH !!?
