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Pour fuir une carrière destructrice, la jeune policière Valérie Morin décide d’opérer un changement dans sa vie et part s’installer dans un pittoresque petit village de campagne.
Mais Rabbit Hole a ses secrets! Des voisins au passé douteux et la rencontre inattendue de Paul, son amour de jeunesse à l’Académie de police de Pikfield.
Voyageant au cœur des mensonges et de la trahison, la jeune femme devra user de ses talents de policière afin d’élucider des crimes crapuleux et des meurtres sordides perpétrés contre des résidents de son nouveau village d’adoption.
Au fil de ses découvertes, Valérie Morin se retrouvera impliquée au cœur d’un complot terroriste d’envergure internationale. Suivant son instinct, Val tentera de retrouver un certain équilibre en poursuivant son éternelle quête du bonheur, à la recherche de la justice et de la vérité!
La nouvelle vie de la jeune policière à Rabbit Hole lui confirmera alors que toute cette aventure n’est qu’une ironie du destin!
À PROPOS DE L'AUTEURE
Luce Fontaine, est une auteure québécoise, originaire des Cantons-de-l’Est. Cette fois, elle nous présente un roman policier digne de ce nom avec des intrigues et du suspense…
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Seitenzahl: 362
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Dédicace
Chapitre 1 - Les habitants
Chapitre 2 - La découverte
Chapitre 3 - La tragédie
Chapitre 4 - Fuir, vous avez dit fuir…
Chapitre 5 - Une vie nouvelle
Chapitre 6 - Le cauchemar se poursuit
Chapitre 7 - Une question ?
Chapitre 8 - Une visite au musée
Chapitre 9 - Les arts pour sauver des vies
Chapitre 10 - Nicole Laforêt
Chapitre 11 - Qui est là ?
Chapitre 12 - Les amis !
Chapitre 13 - Quelle nuit !
Chapitre 14 - Et vlan !
Chapitre 15 - Le secret de la rivière aux Roches
Chapitre 16 - L’enquête reprend
Chapitre 17 - Le danger rôde
Chapitre 18 - Earny !
Chapitre 19 - Les menaces fusent
Chapitre 20 - L’évasion
Chapitre 21 - Une fuite périlleuse
Chapitre 22 - Le prix de la vérité
Chapitre 23 - Les tunnels de la liberté
Chapitre 24 - Le plan mis en péril
Chapitre 25 - Chantal Savigny
Chapitre 26 - Goody & Cie
Chapitre 27 - Les jeux sont faits
Chapitre 28 - L’empire contre-attaque !
Chapitre 29 - La peur aux trousses
Chapitre 30 - Sauve qui peut !
Chapitre 31 - L’arrivée du « Lapin »
Chapitre 32 - Contre vents et tempêtes !
Chapitre 33 - Dans le ventre du dragon
Chapitre 34 - Joyeux Noël
Recettes de la « Maison sous les Arbres »
Biscuits aux brisures de chocolat du chef Jean-Claude
Références pour les énoncés religieux :
Un autre livre de Luce FONTAINE
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Destination funeste / Luce Fontaine.
Noms: Fontaine, Luce, 1961- auteur.
Identifiants: Canadiana 20210059850 | ISBN 9782898091469
Classification: LCC PS8611.O565 D47 2021 | CDD C843/.6—dc23
Auteure :Luce Fontaine
Titre :Destination funeste
Tous droits réservés.
Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.
©2021 Éditions du Tullinois
www.editionsdutullinois.ca
ISBN version papier : 978-2-89809-146-9
ISBN version E-Pdf : 978-2-89809-147-6
ISBN version E-Pub : 978-2-89809-148-3
Bibliothèque et Archives Nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Nationales du Canada
Dépôt légal papier : 1er trimestre 2019
Dépôt légal e-Pdf : 4e trimestre 2021
Dépôt légal e-Pub : 4e trimestre 2021
Corrections grammaticales: Éditions du Tullinois
Illustration de la couverture :Mario ARSENAULTTendance EIM
Imprimé au Canada
Première impression :Octobre 2021
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC-QUÉBEC
Pour Jean-Pierre,
le chêne sur lequel je peux m’appuyer
et pour
mes deux filles, Émilie et Geneviève,
qui sont ma plus belle réussite…
Mady se tenait sur le perron de l’église Saint-John-the-Less, au cœur du village de Rabbit Hole. Elle attendait que Rosario, le marguillier du village, daigne venir lui débarrer la porte de la sacristie. Tous les cahiers de musique s’y trouvaient et l’Adagio d’Albinoni, la pièce qu’elle devait interpréter à l’orgue n’étant pas de tout repos, Mady se devait d’y jeter un coup d’œil, même furtif, avant de s’élancer dans une quelconqueinterprétation musicale. La vieille femme se repassait en mémoire une époque, pourtant pas si lointaine, où les portes des églises n’étaient même pas barrées. Les gens pouvaient s’arrêter le temps d’une petite prière ou bien encore venir y chercher réconfort et pardon auprès du curé qui les attendait toujours les bras ouverts et le sourire aux lèvres : « Un saint homme »,disaient certains. Mady se sentait une fois de plus, prise en otage. Certains marguilliers, fiers de leur pouvoir acquishardiment auprès des élus, prenaient un malin plaisir à exaspérer la patience de l’organiste de la communauté.
— Rosario, Rosario Michaud, il va entendre parler de moi celui-là ! se surprit à dire à voix haute la septuagénaire.
Mady Leghorn, Mad pour les intimes, ne trahissait pas ses origines irlandaises. Ceux du village qui la connaissaient, ou qui avaient plutôt eu affaire à elle, savaient que cette femme déterminée était dotée d’un caractère autoritaire et bouillant qui remontait à la surface plus souvent qu’à son tour. De silhouette trapue et corpulente, Mady était une amante de la musique et une ancienne pianiste vedette du GOSM, le Grand orchestre symphonique de Montréal. Mais ce jour-là, Mad était pressée, il ne lui restait plus que deux heures avant la cérémonie. Les funérailles de monsieur Pearl devaient être célébrées à 11 heures à l’église Anglicane Saint-John-the-Less de Rabbit Hole. Mady aimait bien jouersur l’orgue Casavant de grande qualité que possédait la petite église de campagne. Cet orgue avait une valeur inestimable et la qualité sonore n’avait d’égales que les incroyables envolées musicales que se permettait la musicienne à la retraite. Chacune des fois où la femme avait eu à s’asseoir devant cette merveille, elle se rappelait, non sans un pincement au cœur, le bonheur qu’elle éprouvait lorsque, acclamée et portée aux nues, elle posait ses longs doigts sur le clavier et qu’avec une gestuelle mécanique et programmée elle ravissait les mélomanes, même les plus avertis. La musicalité exceptionnelle et l’extraordinaire sonorité du grand piano à queue de marqueBaldwindu Grand orchestre symphonique lui procurait une jouissance musicale qui l’avait ravie et lui avait permis de charmer le public venu assister à chacun de ses concerts.
Mady Leghorn savourait les moments de solitude passés assise sur le petit banc de bois d’érable de l’église de ce coin de pays perdu. Jouer sur l’orgue de cette église de campagne lui permettait de s’évader et d’oublier les problèmes d’arthrite qui la faisaient tant souffrir. Mad sentait son corps l’abandonner peu à peu. Elle qui comptait maintenant plus de soixante-quinze printemps appréhendait l’arrivée imminente de l’hiver en lui faisant craindre le pire. La vieille musicienne, comme les gens de la place l’appelaient, avait donc grandement besoin de ses instants depréparation pour réchauffer ses doigts frêles et de plus enplus déformés par la terrible maladie. Le calme et la sérénité qui se dégageaient de ces lieux inspiraient grandement l’ancienne musicienne. Elle se revoyait jouant la Sérénade pour piano en ré majeur de Mendel Son devant plus de 2 000 admirateurs auMET,le Métropolitan Opéra de New York où elle avait été invitée et acclamée, portée aux nues ! La gloire l’avait amenée à voyager dans le monde entier et elle avait fait de l’argent, beaucoup d’argent ! Mais la célébrité avait un prix et Mady Leghorn en avait payé la facture etle pourboireen plus. « La rançon de la gloire », repensait-elle parfois dans des moments de lassitude.
Seule et célibataire, elle en avait accepté les avantages et les inconvénients. Elle vieillissait retirée et abandonnée au beau milieu de Rabbit Hole, un village perdu des Cantons-de-l’Est. Même la municipalité régionale de comté en avait perdu la trace. Depuis que l’ancienne bourgade avait été annexée à la municipalité centrale d’Armanbourg. Sans compter les cartes routières du ministère du Transport qui ne représentaient plus le minuscule point noir au sud, tout en bas du Québec. Les pancartes officielles avaient également disparu, elles aussi. Les résidents s’étaient résolus à peindre eux-mêmes des affiches vertes et blanches indiquant aux passants qu’ils avaient bien atteint cette contrée oubliée aux pieds des montagnes appalachiennes. À croire qu’on assistait au retour des villes fantômes qui naissaient et disparaissaient au gré des conquêtes de l’Ouest.
Rabbit Hole était encore habité par près de cinquante âmes. Une nouvelle famille était venue s’installer le mois précédent et la jeune femme avait donné naissance à un joli petit garçon, lui avait-on dit, car Mady n’avait en fait jamais vu le bébé ; l’âme « numéro 51 » de la paroisse !
Au bout d’une interminable attente de 45 minutes sur le perron de l’église, Mad se décida enfin à partir et monta dans sa voiture, une Honda Civic du début des années 2000. Si son moteur et sa mécanique ne laissaient pas trop transparaître les signes d’usure, il en était tout autrement de la carrosserie. Les taches de rouille et les perforations dans la tôle témoignaient des durs hivers passés dans la belle province. Les abrasifs et le calcium épandus pourdéglacer les routes de campagne en hiver en étaient les grands responsables.
Il allait entendre parler d’elle, le vieux Michaud ! Suivant le chemin de la Montagne, la principale voie d’accès et de sortie du paisible hameau, Mady arriva à l’extrémité du village. Les habitations étaient construites de chaque côté de la voie. À peine stationnée et débarquée de sa voiture, Mady trouva étrange que la porte de la maison de Rosario soit restée entrouverte. En ce début d’automne, l’air commençait à devenir plus frisquet et, ce matin-là, ne faisait pas exception à la règle.
S’engouffrant dans l’escalier de bois pourri de la maison du marguillier, peinte d’un ancien vert lime, la vieille musicienne avança d’un pas discret et frêle dans le corridor qui semblait mener à la cuisine. De là, émana une odeur répugnante qui l’assaillit aussitôt.
— Rosario a dû oublier de sortir ses vidanges depuis des jours, se dit-elle en frottant ses mains ravinées l’une contre l’autre pour les réchauffer.
Elle repensa comment il était difficile pour les vieux du village de faire rouler jusqu’à la route principale l’immense et lourde poubelle verte de 250 litres, dont les roues ne cessaient de se bloquer à cause des débris de feuilles ou de branches qui s’y coinçaient. Les deux pires saisons étaient l’automne, pour ses feuilles et ses branches qui jonchaient le sol, et l’hiver, pour ses accumulations de neige qui rendaient difficile la circulation de l’encombrant bac.
Perdue dans ses pensées, Mad ne réalisa pas immédiatement la scène d’horreur qu’elle avait sous les yeux. Ou plutôt, son cerveau n’acceptait pas l’intolérable image qui lui était projetée. Plissant des yeux comme pour ajuster l’objectif d’une caméra, la vieille musicienne aperçut une marre visqueuse remplie d’un étrange liquide brunâtre. Mais le plus terrible c’est qu’au beau milieu, il y avait une masse inerte. Du sang ! comprit la vieille musicienne. Le corps de Rosario gisait là, comme s’il flottait au beau milieu d’un étang de bordeaux grenat. Ses yeux ouverts étaient sortis de leur orbite et le visage de couleur pourpre était enflé et rempli d’ecchymoses violacées et noirâtres.
Les jambes flageolantes et le cœur au bord des lèvres, Mady Leghorn chercha du regard le coupable, la menace. Mais rien ! Elle était seule avec Rosario, ou du moins ce qu’il en restait. Malgré l’énervement et la peur qui la torturaient, elle trouva le téléphone et composa le 911.
Depuis ces dernières années, la campagne avait beaucoup amélioré ses services d’urgence, d’ailleurs Mad en payait les services à tous les ans sur ses comptes de taxes et également à tous les mois sur son service de téléphonie locale. Mais ce qu’elle ne comprenait pas, c’était que lorsqu’un appel était fait à la centrale d’urgence, c’était un préposé de Longueuil, une banlieue-dortoir de la grande métropole de Montréal, qui répondait. D’ailleurs, quelques mois auparavant, la vieille dame avait déjà expérimenté la pénible situation, son cœur s’étant mis à lui jouer un tour en tambourinant frénétiquement dans sa poitrine, comme un musicien possédé. La soudaine attaque de tachycardie s’était acharnée en un mouvement saccadé sur la pauvre vieille. Puis, finalement, pour ajouter à la tragédie, le positionnement géographique de Rabbit Hole n’aidait en rien la situation. Le minuscule village n’étant plus répertoriésur les cartes routières, cela n’avait pas amélioré la rapidité du service. Cette condition avait de quoi donner la chair de poule. Mady avait l’impression que si elle avait demandé assistance pour une adresse située sur la planèteMars,la préposée aurait compris plus rapidement à quel endroit envoyer les services d’urgence !
Après une attente qui lui sembla une éternité, Mady sentit la frustration la gagner et décida de devancer la réceptionniste de la centrale d’urgence.
— Madame, je vais vous dire qui appeler, ouvrez grand vos oreilles : téléphonez à Marc Aubry, de Bedford, c’est lui qui possède la flotte d’ambulances de la région. Puis téléphonez au poste de la SQ – Sécurité du Québec – d’Abott Corner, se sont eux qui desservent notre MUNICIPALITÉ, vous avez compris ou dois-je trouver les numéros de téléphone moi-même dans le bottin ?
— Oui, Madame, oui, c’est noté, les secours sont en route, mais vous devez rester sur place jusqu’à leur arrivée, lui annonça la préposée.
— Quoi ? Mais ce n’est pas moi qui l’ai tué ! J’ai peur, vous savez, je suis âgée mais pas encore sénile, mais pour qui me prenez-vous ? Je ne reste pas ici un instant de plus. C’est dangereux. Y a un fou en liberté et, qui sait, il est peut-être encore caché dans la maison !
— Mais Madame. Allo, Madame...
Mady Leghorn avait quitté en trombe et en état de choc la maison de Rosario Michaud, oubliant même son sac à main aux pieds de la victime.
La Honda Civic noire, ou plutôt grise, depuis qu’elle sillonnait les chemins de campagne en terre boueux dès que la pluie faisait son apparition, roulait à toute vitesse. Mady ne possédait plus les réflexes de conductrice qu’elle avait eus dans sa jeunesse. La route reliant Rabbit Hole à Montréal, elle l’avait faite plus souvent qu’à son tour. Tous les week-ends, elle se faisait un devoir de venir à sa maison de campagne pour y passer ses journées de congé. Cet endroit était ressourçant et serein, avec en prime une vue du mont Pinacle à vous couper le souffle. Elle arriva dans la courbe, surMemory Lane, la route en forme de cercle avec une embouchure perpendiculaire au chemin de la Montagne et sur laquelle elle avait déniché sa coquette petite maison peinte en bleu « bord de mer ». C’est ici qu’elle se sentait en harmonie avec sa propriété, la terre environnante et sa propre vie. Pourtant, le sort,cette force surnaturelle qui décide de l’avenir des personnes,voulut qu’encette journée d’automne mouvementée, la vieille voiture de Mady dérape et aille de plein fouet percuter l’érable centenaire qui trônait sur le bord de la route qui devait la mener jusqu’à chez elle. Le gigantesque et impassible érable, aligné avec d’autres de ses semblables depuis bien pluslongtemps que les soixante-quinze printemps de la victime, assista comme unique témoin à la triste fin de la vieille musicienne.
L’impact avait été d’une telle puissance qu’il ne restait de la voiture et de son occupante qu’un amas de ferraille tordu et fumant. À l’arrivée des équipes d’urgence, une douce complainte émanait de la radio qui, comme par miracle, continuait d’émettre des airs lyriques et mélodieux. Sous la force de la collision, Mady avait senti son âme quitter son enveloppe corporelle et elle s’était envolée, flottant au-dessus de son village tant aimé, un Rabbit Hole embrumé…
Au volant de sa toute nouvelle voiture hybride d’un vert avocat très, très tendance, Valérie Morin déambulait sur l’autoroute 10 en direction de l’est. La jeune trentenaire n’était surtout pas pressée, son emploi à la ville de Montréal lui avait pris « tout son petit change »comme on dit. Guy Daoust, le directeur général du Service policier montréalais, n’avait pas été très doux envers la jeune policière. Misogyne reconnu, Daoust en avait assez de cette marée de femmes qui débarquaient de l’école de police de Pikfield avec, dans leurs bagages, un beau sourire, de l’ambition et un trop grand sens de la conciliation !
— Eh, Daoust ! Tes SPM vont bien ? disaient des collègues de la SQ avec qui il coopérerait trop souvent à son goût.
Ces derniers, pour le faire enrager, se moquaient de sa tête en faisant référence au syndrome prémenstruel de ses agentes !
Le DG à la tête du Service policier montréalais en était estomaqué, de ces petits bouts de femmes qui, du haut de leurs 5 pieds 3 pouces, tentaient du mieux qu’elles le pouvaient d’arrêter une bande de motards trois fois plus grands et plus forts qu’elles, ou encore, comment pouvaient-elles s’interposer à un gang de rue dont les membres n’hésitaient pas à avoir recours aux armes blanches et à des manières sournoises et mesquines.
À quelques reprises, ces derniers mois, lors d’interventions musclées, les policières avaient plus qu’à leur tour été victimes de divers traumatismes et d’états de choc les ayant conduites à l’hôpital. Sans oublier qu’il ne comptait plus les interminables congés de maternité qui ralentissaient le déroulement des opérations de son service. Une enquête récente d’un quotidien montréalais démontrait qu’un de ses postes de quartier figurait parmi ceux qui comptaient le plus grand nombre d’absences pour congés de maladie en Amérique du Nord ! Rien de reluisant et surtout rien pour se péter les bretelles devant les directeurs des autres services. Selon Guy Daoust, le corps policier devait revenir à un modèle plus musclé et viril ; son succès personnel et celui de son escouade en dépendaient.
Depuis des années déjà, chaque lundi matin, Valérie Morin ressentait la même tension au fond de ses tripes. Une oppressiongrandissait et rongeait son corps jusqu’à embuer sa tête et lui donner l’envie de vomir. Ce malaise faisait remonter en elle d’étranges souvenirs d’enfance. Ce sentiment trouble et violent à la fois lui projetait des images qu’elle tentait depuis longtemps d’oublier ou d’effacer, comme on nettoie une ardoise d’un simple geste de la main. Valérie pouvait prédire l’arrivée d’une tempête, juste à sentir le vent tourner et lui fouetter les joues. Ce même vent qui, quelques instants auparavant, s’amusait à faire danser les rideaux de dentelle jaune de la fenêtre de sa chambre, située du côté est de la vieille maison de ville, construite sur deux étages, qui l’avait vue naître. « La vilaine sorcière de l’Est dans Dorothée et le magicien d’Oz »ou était-ce celle de l’Ouest. Val ne s’en souvenait jamais, mais ce qu’elle ressentait ne la trompait pas. C’était imprégné en elle à tout jamais. Les frissons qui vous traversent le corps, de la racine des cheveux jusqu’au bout des orteils, le cœur qui bat à plus haute vitesse et que l’on entend résonner en écho dans ses tempes. Non, Valérie Morin connaissait mieux que quiconque les sensations que produisent les montées d’adrénaline dans l’organisme ; comme un prédateur guettant sa proie tapi derrière un arbuste, ou perché sur une branche. Impossible à repérer avant qu’il n’attaque et blesse mortellement. Quand elles se produisent trop souvent, ces hausses d’adrénaline peuvent devenir nuisibles et le corps peut subir une surchauffe, comme un moteur de voiture.
— Bravo ma belle ! Voilà que tu te compares à une voiture. J’espère au moins que c’est une Mustang et pas une Lada à laquelle tu t’identifies. Au moins un peu de respect. Se surprit-elle à penser tout haut, en ricanant joyeusement, et en faisant avec ses doigts le signe « respect »que les jeunes afro-américains du quartier à la chevelure noire comme de l’encre exécutaient pour se saluer entre eux.
Après des années – dix en fait – de vie aux ordres de Daoust, cet impitoyable tyran, Valérie Morin sentait un besoin viscéral de foutre le camp, le plus loin possible de la métropole, histoire de reprendre son souffle pour mieux affronter la prochaine semaine qui reviendrait la heurter plus vite qu’elle ne l’aurait souhaité. Ce truc infaillible lui venait d’une autre policière avec qui elle s’était liée d’amitié dès son arrivée au SPM, Nicole Laforêt.
Laforêt patrouillait à Montréal depuis plus de vingt ans maintenant. Elle en avait vu passer des machos et des escrocs, lui avait dit celle qui avait la jeune quarantaine et qui riait de toutes ses dents d’un blanc immaculé. Grande et élancée, avec une chevelure blonde comme le soleil, Nicole pouvait désamorcer les plus grands complots et remettre à sa place, avec une prise de contrôle physique, le plus costaud des truands. Elle était toute une athlète, et même le directeur général, Guy Daoust, n’hésitait pas à la citer en modèle à l’occasion. « Tout un honneur », se moquaient les deux amies, se référant au caractère misogyne du DG.
— Ne t’en fais pas, Val, c’est sa manière de materner les jolies femmes. Daoust est un tyran, mais un bon tyran, tu verras, ne cessait de l’encourager sa collègue Nicole.
Valérie ne ressentait pourtant pas le besoin de pousser à bout l’hégémonie de son impérieux officier supérieur.
— On sait ben, toi, Nicole, que le DG t’aime parce que t’es lesbienne. T’es pas une vraie femme à ses yeux, donc pas une véritable menace pour lui.
— Qu’est-ce que t’en sais, la bleue. Tu devrais mettre à jour tes infos à mon sujet.
À ses débuts, Valérie Morin avait été jumelée avec l’agente Laforêt, et les deux coéquipières patrouillaient dans la voiture 15-5, dans un secteur pas trop chaud de la ville. Morin, surprise par les avances de sa collègue, avait vite mis fin aux espoirs de la policière d’expérience. Les plus vieux du poste disaient qu’elle était « gouine », d’autres qu’elle était « bi » ; en définitive, l’agente Laforêt aimait tous les genres.
Perdue dans ses pensées, Val roulait face au soleil levant, l’air frais lui ravivait son teint pâle et faisait danser au vent les quelques mèches brunes bouclées qui s’échappaient de son chignon retenu par une pince verte assortie à la couleur de ses yeux. Ratant la sortie qui devait la mener à Magog, elle emprunta in extremis la sortie suivante et se retrouva sur une petite route de campagne sinueuse, en partie dissimulée par la voûte végétale de centaines d’arbres majestueux aux couleurs automnales flamboyantes qui laissaient à peine filtrer une douce lueur apaisante et feutrée. Valérie se sentit légère et en paix dans ce nouvel environnement tout à fait naturel.
Citadine depuis toujours, habitant la banlieue de Montréal, Val se surprit à éprouver de la joie à l’idée d’être égarée dans les bois, seule, livrée à elle-même. Petite, elle enviait l’autonomie des autres filles de son quartier qui, avec l’arrivée du soleil et des beaux jours de juin, partaient en vacances à la campagne, à la plage ou à leur chalet familial construit à l’abri des curieux dans les montagnes des Cantons-de-l’Est. La famille Morin ne se targuait guère de prendre des temps d’arrêt. C’était plutôt le contraire. Les parents de Valérie étaient d’infatigables travailleurs et ils se faisaient un devoir d’accomplir leurs tâches journalières, même les jours de congé. Val en souffrait quelque peu, mais ne le laissait jamais transparaître. Elle avait les meilleurs parents du monde et, malgré leurs défauts, les Morin s’aimaient profondément.
— Je suis perdue, tu es perdue, nous sommes perdues, se mit-elle à fredonner nerveusement. Allez, Val, tu es une grande fille indépendante, majeure et vaccinée ! Que peut-il bien t’arriver dans cette campagne perdue ? De quoi as-tu peur, ma belle ?
Les mots « autonomie » et « indépendance » lui revenaient souvent en tête, et ce, depuis sa plus tendre enfance. Son père, lui-même policier au service du SPM, lui avait inculqué très jeune la notion d’indépendance et d’autosuffisance. Il croyait fortement qu’en armant son unique enfant de ces essentielles qualités, il la protégerait des dangers de la vie. Et qu’elle échapperait à l’enfer qu’avaient été ses dernières années passées ici bas, au service de la ville de Montréal.
Une enquête interne avait laissé sous-entendre que le père de Valérie avait escroqué la justice en soutirant des pots-de-vin à plusieurs commerçants de la rue Saint-Laurier. La lumière n’avait jamais été faite complètement sur cette affaire, car le sergent Raymond Morin avait été retrouvé mort dans sa voiture personnelle. Une balle à la tête. L’enquête menée par des policiers du même poste où travaillait le sergent Morin avait conclu à une mort par suicide. La mère de Val en avait toujours douté. Et ce doute l’avait rongée jusqu’à son dernier souffle, moins de deux années plus tard.
— Méfie-toi, Val, de ceux qui sont trop gentils avec toi, et surtout, surtout, tiens-toi loin des magouilleurs, lui avait conseillé son père quelques années avant son décès.
Un soir venteux d’octobre, Val n’oublierait jamais cet instant, à jamais gravé dans sa mémoire, inscrit dans le livre de sa vie. C’était l’heure du souper, des odeurs de tomate, de basilic et de laurier émanaient du large chaudron reposant sur les ronds encore chauds de la cuisinière électrique. La jeune fille était affamée, sa mère lui avait cuisiné son plat favori : des pâtes à la sauce tomate. Mais à l’extérieur, le vent déchaîné faisait trembler les fenêtres de la cuisine où était attablée la famille Morin. Ce souvenir indélébile lui rappelait, chaque automne, cette soirée du 31 octobre 1990. Le soir de l’Halloween, une fête où tous les enfants arpentaient les rues de la ville et allaient de maison en maison, déguisés de leurs plus beaux costumes ou des plus répugnants selon le thème à la mode, empilant les sacs de friandises que les gens leur donnaient volontiers. Val devait courir l’Halloween avec Chantal, son amie d’enfance et sa voisine d’en haut. Valérie, alors âgée de dix ans, habitait avec ses parents, Raymond et Claire Morin, un duplex qui appartenait à sa grand-mère Loulou, la mère de son paternel. Mais cesoir là, le policier Morin n’avait pas voulu et encore moins permis à sa fille de passer l’Halloween seule ou accompagnée de son amie Chantal dans les rues de la grande métropole. En 1990, le Québec était en situation de crise et Montréal n’était sûre pour personne, encore moins pour deux fillettes de dix ans. C’étaitl’offensive d’octobreet la loi sur les mesures de guerre avait étédécrétée. Un couvre-feu avait été imposé, l’armée avait débarqué en renfort et la violence se manifestait à grands coups d’éclats. Enlèvements de diplomates et de personnes influentes, bombes qui explosaient dans des stations de métro. Le plus terrible, c’est qu’il y avait eu mort d’homme. Un homme politique avait été assassiné. Le Québec était à feu et à sang. Par mesure préventive, le policier Raymond Morin avait voulu éviter à sa fille toute la violence d’une nation qui désirait s’affirmer, et dont une minorité d’anarchistes avait pris des moyens extrêmes pour y arriver. Val, à son grand désarroi, s’était vue dans l’obligation de donner les sacs de friandises aux enfants costumés sonnant à sa porte. Ces enfants n’avaient pas été élevés par des parents paranoïaques, car ces derniers, contrairement à Claire et Raymond Morin, n’avaient vraisemblablement pas pris au sérieux les avertissements de la sécurité publique diffusés sur les ondes des stations radio de la province. Des menaces d’attentat proférées par des groupusculesradicaux rendaient fébriles les autorités policières. « Ces enfants chanceux »n’avaient pas eu à supporter le calvaire de la déception servie par des parents surprotecteurs, pensait Val. Puis, pour en ajouter, contrairement à elle, son amie Chantal Savigny était passée outre la mise en garde du policier Morin et avait déambulé les rues du grand Montréal vêtue, pour cette soirée d’Halloween, de sa belle robe rose de princesse.
Au-delà de cette amère déception, une fois adulte, Val réalisait l’ampleur de la menace et saluait le courage et la détermination dont avait fait preuve ses parents. La tension était palpable dans les rues de la métropole. Les gens n’hésitaient pas à dénoncer leurs voisins, même sans la moindre preuve tangible. Une visite étrange, un bruit suspect, tout éveillait la suspicion des habitants de la grande ville. Une psychose s’installait peu à peu au sein du peuple. Les forces de l’ordre étaient perçues comme des instrumentistes du pouvoir face aux manifestations populaires qui proliféraient.
Valérie n’avait pas tout de suite compris les réelles intentions de son père et avait pris cette situation comme un refus d’accepter ses besoins de préadolescente moderne. Après ces incidents, son amie Chantal, pourtant sa complice de tous les instants, n’avait plus daigné lui adresser la parole.
Au fil des ans, Valérie ne nourrissait plus vraiment de rancune à l’égard de son paternel. Les sentiments rancuniers qu’elle gardait dansun recoin de son cœur, bien à l’abri des regards, avaient évolué en une déception, puis vers une certaine résignation, pour finalement renaître, une fois la jeune fille devenue femme, en une acceptation lucide. Sans doute parce qu’à l’époque, Val n’avait pas compris toute la gravité des événements et n’avait donc pas saisi l’importance des directives délivrées par son paternel à son endroit. Raymond Morin était protecteur, sévère, mais avant tout un bon papa. C’était donc normal qu’il veuille protéger son unique fille et la mettre en garde contre les calamités de la Terre entière. Étrangement, quelques années plus tard, Valérie avait appris de la bouche de son père la vérité entourant les parents de son amie Chantal. Ces derniers étaient des militants d’un groupe d’extrême droite : « Les Frères Égalitaires ». Imaginez la controverse : des extrémistes et un policier habitant sous le même toit d’un duplex… mais malgré tout sous le même toit !
Était-ce pour mettre son unique fille à l’abri des menaces extrémistes, si Raymond Morin avait tant voulu la protéger en cette soirée d’Halloween 1990 et la mettre en garde en lui répétant : « tiens-toi loin des magouilleurs » ? Val s’était répétée des centaines – ou plutôt des milliers de fois – cette phrase dans sa tête.
Si l’adolescente ne saisissait pas réellement le sens caché de cet avertissement, l’adulte que Valérie Morin était devenue n’avait jamais baissé les bras et cherchait inlassablement à connaître l’identité de ceux contre qui son père voulait tant la prémunir. La jeune femme n’en doutait plus maintenant. Le décès prématuré du policier Raymond Morin venait de prouver à son unique fille ce que son cœur d’enfant avait toujours su : les Savigny n’étaient pas les seuls dans la mire de l’éminent policier.
En vieillissant, Valérie croyait tellement, tout comme sa mère avant elle, en l’honnêteté de son père, qu’elle avait réussi à fermer son cœur à tous les prétendants qui s’étaient risqués à s’approcher trop près de sa fragilité intérieure. Sa soif de vouloir à tout prix connaître la vérité l’avait poussée à s’inscrire à l’école de police de Pikfield, tout comme son père, bien des années auparavant. En se forgeant une carapace, Valérie Morin réussit à l’école de police, dans cette meute d’hommes et de femmes prêts à tout pour réussir. Cette force qu’elle avait emmagasinée allait lui servir dans toutes les occasions de sa vie. Elle le savait au plus profond de son cœur.
Aussi, dès l’instant où, sur la route, le tunnel d’arbres s’estompait en laissant place à un hameau peuplé d’une vingtaine de maisons aux couleurs toutes plus vives les unes que les autres, une indescriptible émotion l’envahit et son cœur s’arrêta net. Valérie Morin tomba instantanément sous le charme de cet endroit. Mais où était-elle, en fait ?La jeune femme n’en avait pas la moindre idée, car rien n’annonçait ce lieu. Si ce n’est un vieux panneau de bois peinturé de couleur vert forêt sur lequel était écrit « Rabbit Hole », traduction faite : « Le Trou du Lapin » !Malgré ce nom quelque peu saugrenu, tant de beauté, de couleurs et de chaleur se dégageaient de la bourgade.
La jeune policière continua alors sur la route principale, attirée par une force magnétique. Le chemin de la Montagne la mena directement sur celui deMemory Lane,une petite route secondairequ’elle emprunta et qui tournait vers la gauche en direction dunord ;le chemin de gravierfaisait une boucle, puis rejoignait la route principale de ce charmant petit village.
— Waouh ! C’est le plus beau rond-point que je n’ai jamais vu, s’exclama Val à voix haute.
Depuis quelques instants déjà, la magie opérait, tissant le destin de la jeune femme d’une main sûre vers ce qui deviendrait sa vie – du moins pour les prochaines années. Mais pour l’instant, la jeune policière n’en avait pas encore la moindre idée.
Il faisait terriblement noir le soir dans la ville. Valérie trouvait toujours l’effet déstabilisant. Cette ville qui de jour, pourtant, respirait aux couleurs des diversités culturelles et ethniques, où des gens volubiles et joyeux y arpentaient les trottoirs. Malheureusement, cette nouvelle réalité cosmopolite, grandement vantée par les dirigeants de la classe politique pour contrer la baisse de natalité du peuple québécois, cachait des vérités bien plus froides et perfides. Cette nouvelle réalité était souvent, bien malgré elle, l’élément déclencheur de bons nombres de conflits interraciaux. Le coût de la vie ne cessait de grimper et il devenait difficile, même pour des familles où les deux conjoints travaillaient, de joindre les deux bouts. Imaginez alors pour des immigrants qui ne connaissaient ni les coutumes ni les habitudes de leur pays d’adoption ! La triste réalité de l’intégration à une nouvelle culture, une nouvelle langue, la recherche d’emplois rémunérateurs et de logements décents frappaient de plein fouet et les fossés creusés par l’indifférence se multipliaient peu à peu.
En cette soirée de printemps froide et humide, Val patrouillait dans un secteur peu recommandable de Montréal, accompagnée de l’agent Benoît Picard. Les deux policiers du SPM, le Service policier montréalais, travaillaient depuis deux semaines dans un quartier névralgique de la métropole. Les barons de la drogue et de la prostitution y avaient trouvé refuge depuis les belles années du crime organisé. Les têtes dirigeanteschangeaient au gré des perquisitions qui s’y tenaient de temps à autre, mais le commerce illicite et la misère qui en découlaient restaient invariablement inchangés. Enzo Paras, le plus grand trafiquant d’une bande rebelledu secteur, venait à peine d’être relâché, faute de preuves dans uneaffaire de corruption et de trafic de drogue. Un nouveau gang de rue, opposé au clan Paras, avait été repéré depuis peu dans le quartier. Les policiers avaient été informés par une source anonyme que la tête d’Enzo Paras était mise à prix et que ce n’était plus qu’une question de temps.
Depuis la réception de cette information privilégiée, la tension était palpable chez les patrouilleurs de quartier, les moindres bruits inhabituels, le moindre véhicule suspect, le moindre individu louche, tout était noté, détaillé, inspecté et contrôlé. Les policiers étaient formés pour écouter leurs sens et apprendre à en décoder la moindre information. C’est ce que n’arrêtait pas de faire le cerveau de l’agente Morin depuis qu’elle s’était assise dans le siège côté passager de la voiture de patrouille numéro 5 du poste 15, conduite par son collègue Ben Picard, du SPM. Un sentiment d’anxiété habitait la jeune policière. Une émotion qu’elle pourrait attraper à mains nues, tellement elle la sentait omniprésente et menaçait de se matérialiser autour d’elle. Les rideaux de dentelle jaune aux fenêtres de son enfance venaient de se mettre en mouvement. Ils battaient au vent, une tempête se préparait, elle le savait, elle la sentait.
Valérie se souvint alors d’une expérience similaire qu’avait vécue sa collègue et amie Nicole Laforêt. Lors d’une poursuite à pied, à la suite d’un vol perpétré dans une bijouterie de luxe de l’Ouest-de-l’Île, le suspect en fuite s’était dirigé vers une ruelle mal éclairée et avait alors tiré toutes les balles de son chargeur en direction de l’agente Laforêt qui n’avait aucunement hésité à se mettre à sa poursuite. Pendant l’assaut, au lieu d’être paralysée par la peur, l’agente du SPM s’était tant bien que mal mise à l’abri derrière un conteneur à déchets rouillé et puant de détritus. La jolie blonde avait attendu la fin des déflagrations, comptant chacun des coups afin de s’assurer que le chargeur était vide, sans oublier d’y ajouter la balle montée à l’intérieur du canon, prête à servir à la moindre pression sur la gâchette. Une fois le décompte fait, l’agente du SPM n’avait laissé aucune chance au fuyard de recharger son arme. Elle avait couru en trombe en direction du suspect et l’avait désarmé sans aucune difficulté. Jamais l’agente Laforêt ne s’était vantée à d’autres qu’à sa confidente Valérie de cette audacieuse et dangereuse virée. Le rapport qu’elle avaitrédigé était complet et limpide, mais seul le commandant au poste 15 en avait savouré tous les détails.
Val trouvait parfois que sa consœur de travail usait de pratiques plus proches des méthodes entérinées par les troupes d’intervention spéciales dans les déserts d’Iraq ou d’Afghanistan que de celles préconisées dans les interventions policières des grandes métropoles urbaines. Mais de cela, elle ne s’en formalisait pas trop, car elle savait pertinemment que dans le feu de l’action il était parfois difficile de séparer les bonnes méthodes d’intervention des formules un peu moins orthodoxes. C’était bien là le plus difficile dans la tâche d’officiers dans les forces de l’ordre. Il n’était pas rare de déraper en situation d’autorité. Les policiers se voyaient confrontés presque tous les jours à des conjonctures ambiguës qui nécessitaient une impartialité et une clarté irréprochable dans l’interprétation de la situation. La population n’était pas toujours empathique au travail des policiers.
Pourtant, si les gens comprenaient que les policiers sont des humains et qu’ils ont très souvent, comme eux, une famille et des enfants, ils les jugeraient sans doute moins sévèrement, aimait à penser la jeune policière Morin.
La pression médiatique n’aidait pas à améliorer la perception du public. L’an passé, un jeune d’origine asiatique avait été abattu par un policier du SPM en service. Cette affaire avait fait les choux gras de toute la jungle des médias. Les réseaux sociaux avaient été complètement pris d’assaut. Sur le Net, des blogues militant contre la brutalité policière avaient poussé comme des champignons et les écrits sur ces sites n’avaient rien d’élogieux envers les corps de police, quels qu’ils soient. À bas les états d’âme, des vies étaient en jeu et les agents de police n’avaient pas droit à l’erreur. C’était ça, la réalité devant laquelle l’agente du SPM Valérie Morin devait se mesurer chaque fois qu’elle endossait son uniforme.
Les nuits glaciales d’hiver s’effaçaient peu à peu et laissaient place aux obscurités printanières gorgées d’humidité. Si l’air se réchauffait, il n’en restait pas moins les derniers relents de neige fondant sur l’asphalte en laissant échapper un épais brouillard qui enveloppait d’une voluptueuse couverture l’auto-patrouille 15-5 et ses deux occupants. La voiture de police venait d’emprunter la rue Bleu-Berry quand les deux patrouilleurs aperçurent un homme àl’allure douteuse discuter avec un autre, assis dans une voiture luxueuse noire ; les deux personnages avaient un comportement pour le moins louche. Un signal d’alarme s’alluma au même moment dans l’esprit des deux agents. Un des points discutés en comité au poste de quartier numéro 15, pas plus tard que le matin même, faisait mention du goût marqué d‘Enzo Paras pour les voitures de grosse cylindrée. Pour le caïd, la puissance se manifestait parl’image de prospérité et de domination qu’il dégageait au volant d’un de ses bolides.
— Appel à toutes les voitures, deux suspects localisés, rue Bleu-Berry. Un des individus est au volant d’une voiture Ferrari noire immatriculée : S3W 6Z5. L’autre se dépl…
L’agente Valérie Morin n’avait pas terminé sa demande de renfort qu’une terrible déflagration fit exploser le pare-brise de leur voiture en mille morceaux. Recouverte d’éclats de verre, couchée sur le côté, Val avait réussi à limiter les dégâts. La situation était pourtant loin d’être maîtrisée et elle sentit un liquide chaud lui couler sur les joues et les bras. La jeune femme avait un affreux mal de tête, mais ce n’est qu’après s’être doucement relevée qu’elle constata l’ampleur des dommages. Des coups de feu tirés en rafale continuèrent à percuter l’auto-patrouille.
La main sur son arme, Val tenta de la dégainer le plus rapidement possible. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et ses tempes palpitaient en laissant s’écouler un filet de sang de façon spasmodique. Dégageant la portière de la voiture, la jeune femme sortit. Elle sentit son corps chanceler et flotter, comme en état d’apesanteur. C’est alors qu’elle eut la sensation étrange de s’être extirpée du siège du spectateur et d’assister à la représentation du spectacle de sa vie. Une tragédie se jouait sous ses yeux et semblait se dérouler au ralenti. Le temps n’existait plus et la jeune policière eut l’impression qu’une éternité s’était écoulée depuis le premier coup de feu. Elle regarda droit devant et vit que la rue était maintenant déserte, puis, d’un coup d’œil rapide elle observa l’espace sur 180 degrés. Là non plus, elle ne voyait personne. Même la voiture de sport avait déguerpi à toute vitesse en laissant des marques de caoutchouc noires sur la chaussée. Leslieux maintenant désertés, il ne lui restait plus qu’à s’assurer de l’état de santé de son partenaire. Ben avait-il été touché ?
Ce qu’elle vit alors, Valérie Morin ne l’oublierait plus jamais ! Son partenaire, Benoît Picard, gisait sur le côté, appuyé contre la portière gauche de la voiture, la moitié du visage explosé sous la puissance de l’impact des coups de feu.
Du sang dégoulinait doucement sur sa vitre et des morceaux de chairs déchiquetées constellaient le plafond et le tableau de bord. La scène était horrible. Une odeur métallique de sang et d’encre se mélangeait aux émanations de poudre encore présentes dans l’air après les nombreux échanges de coups de feu. Valérie tenta un dernier appel radio et la sirène des secours lui rappela qu’elle en avait déjà fait la demande. Les bourdonnements des alarmes se rapprochaient.
Aveuglée par la luminescence des gyrophares, Valérie se sentit lasse et sans vie, sans émotion. Seule une perception de tristesse, de vide et d’incompréhension se dégageait maintenant de la scène de crime. La jeune femme resta seule allongée dans l’ambulance qui l’emmena à l’hôpital le plus proche. Après une brève auscultation, elle s’en tira avec, pour seule blessure, une éraflure à la tempe, provoquée par une balle tirée en sa direction. Le personnel médical l’avait traitée pour un léger choc nerveux. « Il s’en est fallu de peu ! », avaient dit les médecins. Encore assommée et abasourdie par les derniers événements, Val rentra chez elle et prit la douche la plus longue de sa vie. Malgré toute l’ardeur avec laquelle la jeune femme essaya de laver son corps de l’horreur qu’elle avait vécue en cette soirée, jamais elle ne parvint vraiment à chasser le goût âcre de la mort incrusté dans chacun des pores de sa peau et qui lui laissait sur le cœur un relent amer devant son impuissance à contrer la fatalité du destin. Son incapacité à intervenir pour empêcher le drame ou, du moins, à redonner vie à son partenaire, restait collée à sa peau, telle une ombre ténébreuse qui la suivrait partout où elle irait, même jusqu’au plus profond de son être.
Valérie Morin avait eu de la chance. Peu à peu, son corps se remit de sa blessure superficielle, mais son âme resta blessée, affaiblie à jamais et atteinte bien plus profondément qu’elle aurait pu l’imaginer.
Son amie et collègue de travail Nicole Laforêt l’aida du mieux qu’elle le put. Des agents du SPM ayant été impliqués, l’enquête indépendante avait été confiée à la Sécurité du Québec.
— Daoust dit que tu devrais accepter de voir le docteur Mailhot, à cause de ce qui est arrivé à ton père et puis maintenant à Ben…
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