Détourner les Hirondelles - Mélanie Brugger - E-Book

Détourner les Hirondelles E-Book

Mélanie Brugger

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Beschreibung

Il y a, dans la montagne, une multitude de rêves accrochés. Ces rêves, pour les approcher, certains doivent surmonter des obstacles que d’autres ne peuvent imaginer...

« Au fond de moi se trouve toujours un petit ‘je-ne-sais-quoi’ qui me remue l’estomac en me susurrant à l’oreille qu’il faut écouter mes peurs. Mais à l’approche de cette étendue austère, ce matin-là, je fais mieux que ça, j’écoute mon cœur. Ce dernier me crie de savourer chaque instant, car ils sont aussi chers que l’éternité. Suivez-nous, mon guide et moi-même ! Partons en randonnée sur le chemin de ma vie de traumatisée crânienne. »

À PROPOS DE L'AUTEURE

À 19 ans, Mélanie Brugger est victime d’un grave accident d’équitation dont elle subit, 13ans plus tard, encore les séquelles : hémiparésie, problèmes d’équilibre, vision dédoublée, ataxie (tremblements). Cependant, comme Mélanie souhaite vivre et pas uniquement exister, elle reprend l’équitation et se lance dans de nouveaux défis sportifs pour lui permettre de retracer les contours de ce corps dont elle ne connait plus les limites. C’est ainsi que naît sa passion pour la montagne. Au fil des différentes sorties éprouvantes, entre roches et glaces, agrémentées d’expériences à jamais gravées dans sa mémoire, Mélanie éprouve son corps et son esprit. Aller côtoyer les cimes pour détourner les hirondelles, en tirer des enseignements et s’en servir afin d’apporter, qui sait, de la lumière dans l’obscurité de certain.

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Seitenzahl: 193

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

La liberté, c’est de savoir danser avec ses chaînes.

F. Nietzsche

PROLOGUE

CE jour, je m’en suis allée cueillir la rose, je m’en suis allée chanter aux arbres, je m’en suis allée baigner dans le vent, je m’en suis allée étinceler dans les rayons d’un soleil tellement enivrant. Ce jour, j’ai oublié à quel point la vie était compliquée, à quel point JE me la rendais compliquée. Ô belles âmes sur ma route, ô moments de partage, de folie, de tendresse parfois aussi, je vous chéris.

Ce jour, je te regardais, je t’admirais, puissant, mais plein de douceur, te balançant dans les remous du vent, les racines ancrées dans cette terre nourricière et les bras levés vers le ciel, comme pour lui dire que tu me protégeais des aléas de l’existence. C’est contre ton écorce que fut mon refuge, tes douces feuilles s’ébattant joyeusement loin au-dessus de ma tête, comme pour balayer mes pesées, emportant avec elles les notes de ma voix.

Assise contre l’arbre, j’ai fouillé dans mes poches. J’y ai trouvé de l’amour, des sourires par milliers et des éclats de rire enchantés. Je les ai laissés s’envoler dans les bourrasques colorées de ce ciel printanier et je les ai vus grandir pour appartenir à l’univers tout entier.

Au fond d’une poche, tout au fond, j’ai aperçu les larmes. Elles retenaient prisonniers la noirceur et le malheur. Elles cachaient la douleur. Et grâce à un souffle de vent irisé, la poche s’est refermée. Jusqu’à la prochaine fois.

Je n’avance pas contre le vent, je n’avance pas avec le vent, je suis le vent…

CHAPITRE I

Façonné comme dans du marbre,

Pourtant cette étincelle si envoûtante,

Si vivante

Dans ses yeux,

Rappelant toute la noblesse,

La délicatesse,

De ce cadeau de la vie :

Cet étalon couleur de nuit.

L’ÉCURIE est plongée dans une pénombre ; celle qui laisse percevoir tous les plus menus bruits : du craquement des mâchoires de l’équidé sur la paille, au petit bruissement de la patte veloutée féline, qui vient caresser les pavés maintes fois battus par des sabots nerveux.

Je m’avance, presque timidement. Et soudain, devant moi, la courbe gracieuse de son encolure anthracite, les crins ondulés suivant le méandre de ses muscles.

« Jo »… Tel est le nom de celui qui allait bientôt devenir mon plus fidèle allié ; celui avec lequel j’allais fondre mon corps ; celui pour lequel j’allais oublier ma simple humanité, afin de rejoindre le mythe des centaures.

Pourtant ce n’était pas gagné d’avance. Lui, fier destrier, me dominait de toute sa hauteur et de toute sa puissance d’étalon frison, et moi, frêle petite humaine d’à peine 14 ans, je me sentais perdue, naviguant entre le rêve d’une danse empruntée à Nuno Oliveira1 et le cauchemar d’un galop endiablé à l’image du Palio de Sienne2.

C’est avec le ventre quelque peu noué par la peur que j’appris par mon père que cet animal allait devenir mon compagnon de tous les jours et que j’allais devoir lui faire une place dans mon cœur.

Pourtant, après avoir rencontré ce cheval en France, je me voyais dans l’obligation d’attendre sa venue en Suisse, faute à des douanes récalcitrantes. Le simple fait de savoir que l’ébène de son pelage n’allait pas m’être amené le jour prévu, une once de déception et d’impatience naissait déjà dans mon jeune esprit. Le pégase que j’avais rencontré, avec ses ailes démesurées, avait déjà su embarquer une partie de moi dans de folles chevauchées.

Danseur de l’univers,

Tu fais tomber toutes les barrières.

J’imagine qu’avec toi,

Ombre fière et solitaire,

Une fois nos destins unis,

Nous nous envolerons jusqu’à l’infini.

Malgré mon rêve, dans lequel se dessinent des milliers de chevaux galopant de concert et m’emmenant par-delà les collines et les vallées pour faire valser mon quotidien, ma vie reste assombrie par une réalité plus pénible : l’humain est bien terrible. Quel est ce besoin de marcher sur l’autre pour se sentir exister ?

Heureusement, une fois la journée d’école terminée, je cours me réfugier dans les crins soyeux de mon cheval, qui est devenu ma bouée de sauvetage, depuis qu’il est entré dans ma vie. Avec lui, je me sens enfin exister ; je peux vivre. Je n’ai pas besoin de justifier qui je suis. Ensemble, nous partons fouler les chemins faits de rêves et de projets. Je sens bouillonner le sang du magnifique animal, qui n’attend que le souffle du vent pour prendre son envol. Je tâcherai de le suivre, les jambes serrées contre ses flancs haletants et les bras agrippés autour de son encolure s’il le faut, pour qu’il ne me laisse pas à ma dure réalité d’adolescente qui ne sait maîtriser l’art de la communauté.

À l’heure où les questions des demoiselles s’orientent de préférence vers le choix de la peinture dont elles vont se décorer pour partir à la chasse aux garçons, mes questions sont plus pratiques. Je me demande plutôt si je dois penser à prendre une sixième couche de vêtements pour ne pas avoir froid aux écuries ou si mes chaussures (à défaut d’être jolies) seront efficaces sur la glace. C’est un fossé qui me sépare du reste de la communauté et, à l’inverse de ceux que l’on peut franchir à cheval, celui-ci ne me donne pas envie d’aller voir de l’autre côté. Les quolibets se font d’ailleurs bien insistants à mon égard : ils ne cessent de me rappeler que je ne fais pas partie de cette société, trop formatée à mon goût, sur une vie à laquelle je ne trouve pas grand intérêt.

Le mégot de cigarette tentera bien de se frayer un chemin jusqu’à mes poumons d’asthmatique, mais par dégoût pour cette vie embrumée, je le toiserai d’un regard ne laissant souffrir aucune plainte, aussi dédaigneux que possible. Et pourtant, cela aurait pu m’aider à « rentrer dans la norme » peut-être. Mais de quelle norme s’agit-il au fait ? Celle que je méprise pour sa fâcheuse tendance à faire se ressembler ses adeptes à un troupeau d’ovidés ? Ou celle qui me méprise pour mon éternelle habitude à me perdre dans les copeaux humides plutôt qu’à me fondre dans une peau de mouton ?

Il m’est devenu habituel de subir les mauvaises railleries, les réprimandes, les jugements donnés sans avoir consulté les règles de bienséance au préalable. Le seul moyen que j’ai trouvé pour supporter mon quotidien est de me cacher. Bien sûr, il m’est impossible de le faire correctement, car avec quatre jambes et cinq cents kilos, je bouscule tout le monde. Ici m’apparaît un point commun entre mon meilleur ami « Jo » et moi. Si quelque chose l’effraie, il va le fuir. C’est dans son instinct le plus trivial. Nous allons donc prendre la clé des champs, abandonnant pour un temps cette réalité épuisante, cette réalité déchirante, qui me fait peur.

Mais quoi que les interminables semaines d’écoles puissent me faire endurer, je m’accroche. À ce destrier… Car c’est entre les oreilles de mon cheval que je vois le mieux mon horizon. Tel Xanthe ou Balios, les montures d’Achille, mon bel étalon à l’encolure arquée et noble, me dérobe à la certitude d’un quotidien malmené et il m’emmène rêver de liberté. Nous découvrons le monde, de notre carrure de centaure, avec pour seule envie celle de battre la mesure de la vie au son des sabots frappant le sol avec détermination. Ensemble, nous allons gravir des montagnes. J’en suis certaine. Alors que lorsque je suis seule, à cette hauteur tellement… humaine, la moindre bosse me fait perdre pied et me renvoie à la nécessité de réapprendre à ramper.

Pourquoi me suis-je engagée sur ce chemin ? Pourquoi n’ai-je pas choisi de faire virevolter mes doigts sur les touches d’un clavier de piano, ou sur les cordes d’un Stradivarius accordé avec tous les soins possibles d’un luthier ? La réponse est simple : petite, alors que mon père et moi marchions sur une route non loin de notre domicile, notre chemin avait croisé celui d’un imposant cheval et de son gentil propriétaire. Ce dernier m’avait offert la joie de grimper sur sa monture et cela avait marqué le début de l’histoire d’amour avec ces fascinantes créatures à quatre jambes.

Avec eux, j’appris à vivre, à grandir, à échanger et au travers d’eux, j’acquis ma meilleure compétence : la transparence. Quitte à m’exercer à me fondre dans un animal, autant me fondre dans l’humanité. Il me semblait tellement plus évident de vivre sans avoir à justifier mes actes, sans avoir à rendre des comptes perpétuels, mais juste en me plaçant et en me faisant oublier. A cheval, nul n’a besoin de prêcher la bonne parole pour se faire comprendre, pour se faire accepter. Il nous est juste demandé de nous éclipser, afin de ne pas déranger notre monture. Ne faire qu’un avec elle. Voilà le leitmotiv de n’importe quel cavalier : se placer et se faire oublier.

Mieux je progressais dans ce monde des ongulés, moins j’étais adaptée à la vie en société ; plus occupée à m’éclipser et disparaître qu’à m’adapter et à affronter. Ou peut-être avais-je trouvé la seule astuce possible : l’ignorance face à cette bêtise.

Dans mes yeux l’étincelle,

Un soleil,

Lumineux qui réveille.

Dans ses yeux la confiance,

Le velours,

Une promesse d’ivresse,

De bonheur et de tendresse.

Nous n’écoutons plus le temps,

Nous n’écoutons plus le vent,

Nous n’écoutons plus le sang,

Ensemble nous vivons,

Et c’est comme cela que je l’entends.

Bien souvent il m’arrive de me demander pourquoi je ne fais pas partie de leurs bandes. Quelques années passent et je ne me familiarise pas avec cette communauté d’adolescents boutonneux et éraillés pour qui les attraits de la chair sont plus importants que la solidité d’un quotidien bien organisé autour d’un couple déterminé. Or je ne comprends pas cet engouement inconditionnel pour le changement. En ce qui me concerne, mon étalon noir ne peut être remplacé par un autre équidé. Encore moins par un humain, vu ce que les garçons de mon âge me font endurer. Et rien ne me ferait dévier de ma route pavée, aussi glissante soit-elle, dans cette société pleine de vanité.

Mon animal est comme un aimant, une boussole, il est mon nord, mais aussi mon sud, grâce à ses jambes, je me permets de rêver que j’ai mille pieds. À quoi donc cela servirait-il de m’encombrer d’un passager ? De plus qu’en guise d’échange avec les êtres à deux pattes, cela se résume à des combats perpétuels, laissant des ecchymoses tant au corps qu’à l’âme. Pourquoi donc irais-je me frotter au hérisson si la seule chose à en retirer n’est autre qu’une épine de plus dans ma chair ? Un crachat, une insulte ; la pratique est devenue une coutume, que même les enseignants ne remarquent plus. C’est une lente agonie, qui ne me laisse pas de répit et qui lentement me détruit. Insidieusement… Les mots s’impriment dans ma chair et, ainsi qu’une couture qui aurait trop frotté, la peau s’en voit abîmée et les ampoules se développent. Jusqu’au jour où celles-ci ne suffisent plus à ces vautours et qu’il leur faille me prendre plus que ces quelques mètres carrés d’épiderme abîmé. Cette fois, ce sont les muscles et un os qui vont se faire malmener par un lâche personnage. Il aura même l’audace d’affirmer que c’est mon statut de karatéka qui l’aura effrayé, le motivant à frapper le premier. Et comme l’injustice ne peut être complète sans que les adultes prennent part au débat, seule moi me verrai réprimandée. Voyez-vous ça ? La petite chose qui ne s’intègre pas, celle qui s’habille comme un garçon, qui en plus pratique le karaté, cela ne peut être que de sa faute.

Apprendre cet art de la lutte m’aide, car la douleur qui m’habite a besoin d’être vidée. Pendant les entraînements, je peux m’imaginer chacune des têtes de mes compatriotes que je frappe sans aucune retenue. Cela me permet d’extérioriser ma haine, ma rage, mon désespoir aussi. Mais il est vrai que cela ne me rend ni plus féminine, ni plus désirable pour autant. De toute façon… Pourquoi devrais-je être désirable envers une population qui ne m’a amené que du malheur ? Cette vérité est inscrite au plus profond de moi, maintenant.

Heureusement, en dehors de cette école et de cet art martial qui ne cesse toujours de me ramener à ma triste réalité, j’ai mon ange aux teintes de ténèbres, qui ne demande rien d’autre que de la spontanéité. J’ai trouvé un professeur qui nous comprend et qui nous fait travailler d’une manière que je n’avais jamais réellement approchée : c’est un bonheur de nous sentir progresser, mon fidèle ami à quatre jambes et moi, sur le dur chemin du dressage.

Cet animal me permet de revivre, d’oser imaginer un futur bordé de plus de pétales de roses que de chardons. Je trouve, dans ce partage, un deuxième souffle qui me lie intimement avec la vie et sans lequel j’aurais perdu pied.

Mais toutes ces belles paroles prennent l’allure d’une bonne billevesée, lorsqu’à l’orée d’une journée et d’une ruade bien sentie, mon ange noir se transforme en démon prêt à m’arracher la vie. Celle-ci, qui ne m’avait déjà pas épargnée, part voyager vers d’autres contrées, sans s’embarrasser d’une enveloppe charnelle devenue plus un fardeau qu’un récipient protecteur. Et cette traîtresse de ne cesser de me répéter :

« Tu ne sais pas voler… Tes ailes sont brisées… Tu ne peux m’attraper… »

Mon tendre ami,

Mon bonheur,

Ma joie,

Ma douleur aussi.

Mon tendre ami,

Derrière ta carapace couleur d’ébène,

J’avais cru déceler le joyau de ma vie,

À la place, j’y aurai trouvé une grande peine.

Mon tendre ami,

J’aurais tant voulu croire à l’infini,

Mais aujourd’hui tout est brisé,

Et je ne sais comment continuer ma vie.

Une… Deux… Cinq… Dix minutes, et toujours pas d’oxygène pour venir alimenter les cellules de mon corps, abandonné comme un pantin sur le sable, dans une position quelque peu grotesque. Mon cheval est là, à côté de mon être inerte, comme s’il savait… Comme s’il savait que, cette fois, la chute m’avait fait voyager plus loin que sur le sol au-devant de ses sabots, dans une autre contrée, tellement éloignée qu’il ne pouvait y accéder pour m’y rejoindre et que je ne pouvais en revenir pour le caresser, le rassurer et lui dire que je ne lui en voulais pas.

« Ange noir, s’il te plaît, entends mon cri. Ange noir, entends ma vie. La plénitude que tu m’as envoyé trouver, je ne demande qu’à te la faire partager. Doux compagnon, Seigneur de mon empire, je suis si bien que j’ai envie de rire : prends donc part à ce joyeux son. Viens avec moi, dans ces nouveaux horizons, partons galoper et voyager, unis à l’image d’un Chiron3. »

Pourtant, cette supplication à mon cheval reste sans réponse et, à cet instant, l’utopie de rejoindre l’éden libérateur n’est qu’un fantasme : je me vois renvoyée dans un quotidien que je méprise, qui me méprise. Sauf que cette fois, je reviens sur terre, non comme une sylphide, mais plus comme une diablesse, les traits déchirés par de nombreuses balafres au corps et au cœur.

C’est une nouvelle vie, un recommencement, pourtant chargé de tout ce que le passé avait eu l’audace de laisser : je m’en vais donc sur une route, sinueuse au possible, avec un bagage déjà bien approvisionné.

En effet, après 27 jours de coma, je me réveille dans un corps abîmé, dont une moitié est inerte, alors que l’autre est animée de tremblements intempestifs. J’ai aussi la désagréable surprise de contempler ce nouveau monde en deux exemplaires, mes yeux n’étant plus coordonnés.

Les brumes opaques du coma enserrant toujours mon cerveau, je m’engage pourtant dans ce combat avec une détermination féroce. La route qui s’offre à moi me paraît tortueuse à souhait et rien ne me prédit ce que je vais découvrir tout au long de ma rééducation4. Mais je pars en éclaireuse, à l’aveugle, sur un chemin parsemé d’embûches qu’il me faut défricher seule, ne sachant jamais quelle nouvelle difficulté m’attendra au prochain tournant. La chaise roulante est devenue mon moyen de locomotion (ma prothèse à roulettes), et les pronostics médicaux concernant ma possibilité à me réériger, un jour, sur mes deux pieds sont des plus pessimistes. Les questions sur mon existence se font insistantes : vaut-il réellement la peine que je me démène pour retrouver un semblant de vie ? N’existe-t-il pas, sur cette terre, un endroit dans lequel je n’aie pas à me battre ? Grandes interrogations auxquelles je ne trouve aucune réponse… Avec acharnement pourtant, je m’en vais découvrir une autre essence, assombrie par les différents handicaps que je porte.

Quelque chose que je ne sais exprimer me tient alors en vie. C’est là, cela se trouve au fond de moi, mais je ne peux encore comprendre cet élan me menant vers la lumière, tant ce que le quotidien m’impose est sombre et lourd à porter. Ma mission à l’instant est déjà de prendre pied fermement sur ce nouveau chemin, chose peu aisée, vu les deux roues qui me servent à me déplacer.

Heureusement, cette épopée, je ne la vis pas seule. Outre la présence indispensable des membres de mon entourage (une famille et des amis unis dans l’adversité, mais aussi d’une équipe soignante très investie au sein d’une clinique de réadaptation), l’animal m’ayant fait plonger dans la nuit la plus totale me permet aussi de me renvoler jusqu’au soleil, le temps de quelques heures autorisées hors des murs de l’hôpital. Ses muscles déployant toute leur force et ses sabots martelant le présent, comme pour dire que la fatalité ne peut me faire prisonnière. Heureusement, n’ayant souvenir de la chute, je ne peux en vouloir à cet animal, qui m’aide à recouvrer ma mobilité. Il me paraît éminemment normal de retrouver un statut de centaure, même si ce dernier est moins gracieux qu’auparavant.

Ainsi, je récupère avec un certain soulagement des capacités que personne n’aurait soupçonnées. Jour après jour, ma dextérité s’affine et des muscles valides prennent le relais de ceux ne fonctionnant plus. Bientôt, le rollator qui a pris la place de la chaise roulante pour m’aider dans mes déplacements est à son tour remplacé par un bâton de marche. Et les semaines, puis les mois défilent, dans une clinique de réadaptation qui me permet de réapprendre à être une humaine à part (approximativement) entière.

C’est à ce moment, alors que je recouvre presque l’usage de mes jambes, qu’un nouveau besoin se fait sentir : une envie de liberté, une envie d’aller fouler autre chose que ces éternels sols bitumés. Il me faut une évasion différente de ce que je connais déjà. Oui, j’ai récupéré un corps, mais celui-ci n’est pas complètement fonctionnel et mon impression persiste à croire qu’il me manque une dimension pour m’épanouir. Je n’ai pas encore retrouvé une âme ; comme si cette dernière était restée de l’autre côté, alors que je côtoyais la mort durant les arrêts cardiaques subis lors du coma, et qu’elle n’était pas revenue avec moi dans ce monde. Et cette dimension en question, je la sens appartenir à un univers qui m’est étranger, mais qui, pourtant, m’inspire ardemment : la montagne. Alors que j’étais encore dans l’impossibilité de me mouvoir autrement qu’en chaise roulante, mon père m’avait effectivement partagé un peu de son ivresse des sommets, grâce à quelques images ramenées d’une de ses sorties dans ce monde de roches et de glaces éternelles.

Cet endroit-là, j’en suis tombée amoureuse. Une photo au lever du soleil, prise depuis la cabane de la Dent Banche, dans le Val d’Hérens, et offerte par mon père, avait fait chavirer mon cœur, y gravant un but : celui de pouvoir profiter de ce spectacle autrement que sur du papier glacé, et ce, malgré les pronostics pessimistes des différents médecins en charge de mon cas. Les drapeaux tibétains de la terrasse, qui soulignaient le paysage enchanteur, avaient su faire s’envoler mon esprit, telle une prière désormais accrochée à ces sommets.

Mais au vu des difficultés rencontrées dans mon quotidien, le simple fait de me brosser les dents ou de faire mes lacets étant difficile, mais aussi l’impossibilité de me tenir sur mes deux pieds, rien ne me laissait alors présager que l’opportunité de m’y rendre me serait accessible un jour.

Pourtant, grâce à cette image, je m’accroche, je continue chaque jour à faire un pied de nez à un présent bien malmené.

Évidemment, mes attentes quant à ce milieu ne se résument pas à une « simple » envie de découverte de ce nouveau monde. Aller éprouver mon enveloppe charnelle dans une activité inconnue m’attire, de même qu’il me devient plus urgent chaque minute de sentir à nouveau la vie glisser en moi, le coma m’ayant fait frôler la mort et celle-ci ayant fixé son empreinte dans mes veines. Retrouver une autonomie est aussi une des bases de ma grande motivation, car elle me semble encore inatteignable.

Je ressens le besoin de maltraiter ces chairs qui m’entravent, leur redonner une utilité autre que celle de nuire à mon présent. Et je ne me doute pas encore qu’en approchant des cimes, je me verrai dans l’obligation d’user de toutes mes facultés disponibles, et plus encore, pour avancer. Il me faudra certainement développer de nouvelles aptitudes jamais encore expérimentées jusque-là, car le monde que je découvrirai là-haut n’est pas prévu pour les handicapés.

Pour atteindre cette envie de hauteur cependant, ni mon unique volonté ni mon incroyable cheval ne vont pouvoir m’aider. Une fois le cocon de protection de la clinique de réadaptation quitté, une vie faite de redécouverte d’un quotidien me tend les bras. Je m’engage donc dans celle-ci et, sans abandonner ma monture pour autant, je lui fausse compagnie à quelques reprises, le temps d’excursions en altitude. Je le retrouverai mieux entre ces dernières.

Je commence à apprivoiser ce nouvel environnement en compagnie de mon père, avec qui nous partageons quelques aventures, qui me mettent au-devant de mes incompétences motrices, sans délicatesse. Je peux constater ainsi, une fois de plus, que mon équilibre est fortement déficient. Je prends réellement conscience aussi d’une lenteur presque insoutenable dans l’exécution des différents mouvements et de la paralysie, qui m’empêchent d’appréhender correctement toutes les finesses du terrain. Je ne mesure pas encore que le voyage entamé ici sera tant extérieur qu’intérieur.

Suivez-moi à présent, je vous prie, dans ma découverte de contrées, certes austères, mais pourtant pleines de promesses. Partons en randonnée sur le chemin de ma vie de traumatisée crânienne.

CHAPITRE II

Au-dessus de cette terre aride,

Malmenée et méprisée,

Par des vents insolents,

Viennent tournoyer les fées,

Pour me montrer,

Le nouveau chemin à tracer.

IL