Devenir enfin soi-même - Dominique Janthial - E-Book

Devenir enfin soi-même E-Book

Dominique Janthial

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Beschreibung

Un passionnant pèlerinage biblique à la suite des patriarches et des prophètes qui nous invitent à nous dépouiller de notre ego artificiel pour devenir un fils de Dieu libre, appelé à la vraie gloire !

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Seitenzahl: 207

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Dominique Janthial

Devenir enfin soi-même

à la suite des grands hommes du Premier Testament

Nihil obstat,

Paris, le 19 décembre 2016

G. PELLETIER

Imprimatur,

Paris, le 19 décembre 2016

M. VIDAL, Vic. Ep.

Conception couverture : © Christophe Roger

Dessins couverture et intérieur : © Ixène (d’après des idées originales de Dominique Janthial)

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Emmanuel, 2017

89, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 978-2-35389-597-7

Dépôt légal : 1er trimestre 2017

Préface

Nombreux, très nombreux (plus d’un demi-millier) sont aujourd’hui les ouvrages à la frontière de l’humain et du spirituel – il faudrait dire, plus précisément, du psychologique et du théologique1 – disponibles en français. Parmi ces approches qui tricotent l’humain et le divin se distinguent celles qui font particulièrement appel à la Bible et, le plus souvent, aux cheminements suivis par les personnages bibliques. On ne peut que se réjouir de ces lectures pluridisciplinaires que, d’ailleurs, la Commission biblique pontificale reconnaît et salue dans un texte important – même s’il n’a pas d’autorité magistérielle : « Les études de psychologie et de psychanalyse apportent à l’exégèse biblique un enrichissement, car, grâce à elles, les textes de la Bible peuvent être mieux compris en tant qu’expériences de vie et règles de comportement2. »

Pour s’inscrire dans un sillon déjà creusé et arpenté, l’ouvrage de Dominique Janthial n’en est pas moins inédit, et ce à trois titres au moins.

Tout d’abord, il est écrit par un exégète de métier, à qui l’on doit une belle thèse sur le prophète Isaïe, qui fréquente les commentaires juifs et continue à enseigner comme à publier, donc – j’aime à le souligner – à travailler. Il apporte à son lecteur la sécurité d’une compétence, la précision d’une traduction originale au plus près du texte pour en faire saillir la vérité, voire l’âpreté, et le goût d’un hébraïsant qui aime les langues, ici la langue biblique, au point parfois de restituer et de nous faire savourer tel ou tel jeu de mots. Certes, d’autres pratiquants de cette lecture anthropologique sont aussi des biblistes patentés – en particulier André Wénin, qui est ici largement mobilisé (et son maître Paul Beauchamp, lui aussi cité), mais aucun n’avait eu l’audace de tenter de suivre des personnages bibliques couvrant la totalité de l’Ancien Testament.

Ensuite, pour être rédigé par un homme de science, cet ouvrage est aussi celui d’un aumônier d’étudiants. Sans rien perdre de sa rigueur, la plume de Dominique sait ainsi être légère, égrener avec nous une chanson, nous conduire au cinéma ou nous faire sourire avec des illustrations bien en prise avec la réalité.

Enfin, ce livre tout à la fois sérieux et humoristique est, j’oserais dire d’abord, celui d’un pasteur. Le père Dominique Janthial a le souci de s’effacer et de conduire les âmes à Dieu. Un indice parmi beaucoup signe le caractère aussi original que pastoral du livre que vous tenez entre vos mains : chaque chapitre s’achève par une série de brèves lectures bibliques et de questions personnelles qui nourriront heureusement votre prière et vous aideront dans ce cheminement de conversion. Mais l’auteur sait, avec Charles Péguy, que le spirituel chrétien est « raciné » dans le charnel, et avec Blaise Pascal, à quel point celui « qui veut faire l’ange, fait la bête ». Aussi conjure-t-il soigneusement le double risque du psychologisme (où a sombré, par exemple, un auteur heureusement presque oublié, Eugen Drewermann) et du spiritualisme (encore trop présent dans des approches bibliques vulgarisées). À ce sujet, que le titre – un tantinet trompeur – n’alarme pas : devenir enfin soi-même n’a rien de l’injonction autocentrée « Be yourself » qui remplit les Psychologies magazine et apparentés, mais ne peut se comprendre qu’en relation à Dieu, qui est notre origine, notre finalité et notre modèle. Toutefois, cela ne se fait pas sans la coopération de notre liberté : selon une heureuse interprétation offerte par Dominique du verset biblique « Faisons l’homme à notre image » (Gn 1, 26), cette première personne du pluriel signifie que Dieu ne veut pas façonner en nous la ressemblance sans notre participation.

Dominique Janthial tresse donc le biblique et l’anthropologique. Pour le fil scripturaire, il choisit sept figures qui permettent de traverser la totalité de l’Ancien Testament : Adam, Abraham, Moïse, Samuel, David, Isaïe et, rejeté au terme à cause de son caractère anhistorique et surtout de sa singulière universalité, Job (superbe chapitre final !). Pour autant, ces parcours ne sont pas juxtaposés : de même que l’histoire sainte est celle de tout un peuple que Dieu conduit vers une élévation qui est aussi un élargissement3, de même ce septénaire de récits conduit le lecteur du péché à la conversion, de son ego vers son moi authentique (son self), de son « être comme » à son « être pour », de ses mécanismes mortifères vers la vie, de la mimésis violente à la possession de soi, et de celle-ci au don de soi-même.

Pour le fil humain, Dominique Janthial fait appel à des notions largement éprouvées : le manque et l’altérité, la rivalité mimétique et la violence victimaire, etc., où il dit son affinité et sa proximité avec la remarquable anthropologie élaborée par le regretté René Girard, mais aussi avec le meilleur de la tradition lacanienne passé par Beauchamp et ses disciples. D’autres options, d’ailleurs explorées par des chercheurs qui croisent aussi les deux trames, eussent été possibles, fondées par exemple sur les différentes relations interhumaines4, les grands types5, etc. La voie ici empruntée est non seulement légitime, mais féconde (le préfacier a bénéficié d’une retraite prêchée par l’auteur et lui redit avec gratitude tout le bénéfice qu’il en a tiré et que la lecture des épreuves de l’ouvrage a ravivé). Ajoutons ce constat, qui n’est pas si fréquent : la forme n’a pas été sacrifiée au fond, et la méditation de ce livre bien écrit procure à la sensibilité une joie qui redouble le bien qu’il fait à l’âme et au cœur.

Pascal Ide

1. Pour une première évaluation, je me permets de renvoyer à Pascal IDE, « La psychologie à la recherche de l’homme », Congrès pour les 40 ans de l’IPC, samedi 17 avril 2010, Palais des congrès d’Issy-les-Moulineaux, Cahiers de l’IPC, 72-73 (janvier 2010), p. 101-142.

2.COMMISSION BIBLIQUE PONTIFICALE, L’Interprétation de la Bible dans l’Église, 15 avril 1993, 1.D.3. Si la traduction en français ne se trouve malheureusement pas sur le site du Vatican, il y en a une sur le site http://christus.fr/l-interpretation-de-la-bible-dans-l-eglise/ (consulté le 13 mai 2016).

3. Cf. l’admirable livre de PaulBEAUCHAMP, Cinquante portraits bibliques, coll. « Religion », Seuil, Paris, 2000.

4. Cf. notamment toute l’œuvre de l’exégète fribourgeois Philippe Lefebvre.

5. Cf., par exemple, l’œuvre du prêtre québécois Jean Monbourquette et celle du bénédictin bavarois polygraphe Anselm Grün.

Introduction

Ce livre invite à un parcours biblique. Au cours de ce voyage, nous rencontrerons sept grandes figures du Premier Testament : Adam, Abraham, Moïse, Samuel, David, Isaïe et Job.

Disons-le d’emblée, le but de ce parcours n’est pas d’abord de faire grandir la culture biblique du lecteur, même s’il serait heureux que sa lecture lui donne envie de se familiariser davantage avec ce texte dont il va découvrir, nous l’espérons, la puissance de transformation. Il s’agit en priorité de laisser ce texte, reçu comme parole de Dieu, faire son œuvre en nous. L’objectif n’est donc pas en premier lieu de connaître davantage, mais d’être davantage grâce à cette parole qui, de toujours à toujours, nous appelle… à être !

Nous avons soif de développement personnel. Mais l’expérience montre que se tirer soi-même par les cheveux ne permet pas vraiment de grandir ; un secours extérieur est nécessaire. En fait, tout se passe comme si nous avions besoin d’être autorisés de l’extérieur à être qui nous sommes vraiment. L’autorité, l’instance qui autorise, est d’ailleurs aussi, étymologiquement, celle qui fait grandir. Or, qui détient cette autorité de nous faire grandir, sinon Dieu ? En effet, dit saint Paul, « c’est lui qui donne la croissance » (1 Co 3, 6). Le but de ce parcours est d’inviter à un contact avec la parole de ce Dieu qui donne la croissance.

Afin de montrer l’actualité et surtout la pertinence d’une telle démarche, j’aimerais commencer par quelques remarques d’ordre anthropologique au sujet de l’identité.

Identité et société

La question de l’identité n’a peut-être jamais autant fait débat qu’aujourd’hui. La question de l’identité sexuelle et les théories du gender qui défraient périodiquement la chronique ne représentent, en réalité, que la face émergée de l’iceberg. Car le problème est beaucoup plus vaste. Comme Élisabeth Badinter le notait déjà au milieu des années quatre-vingt : « Les bouleversements que nous connaissons sont peut-être d’une autre nature qu’une simple évolution – ou même une révolution – des mœurs. Le changement de modèle ne remet pas seulement en cause nos comportements et nos valeurs, il touche à notre être le plus intime : notre identité, notre nature d’homme et de femme. C’est pourquoi l’inquiétude prend la forme d’une véritable angoisse existentielle qui oblige à reposer la grande question métaphysique : Qui suis-je ? Quelle est mon identité6 ? »

En réalité, la réponse à la question « Qui suis-je ? » est assez complexe, comme en témoignent, à leur manière, ces paroles d’une chanson de Stromae : « Ni l’un ni l’autre je suis. » On peut le regretter, mais notre monde n’est plus celui des identités tranquillement possédées. Nous ne vivons plus dans un monde où chacun tenait sa place, un monde tel que le dépeint – et l’idéalise aussi sans doute un peu – le poète français Charles Péguy, un monde dans lequel chacun a « sa place dans la paroisse et sa place dans la forêt, sa place dans l’église et sa place dans la maison. Sa place dans le bourg et sa place dans la vigne. Et sur la plaine et sur le coteau et dans la vallée. Sa place dans la chrétienté. Enfin. Quoi. Sa place d’homme et sa place de chrétien. Sa place de paroissien, sa place de laboureur. Sa place de paysan. Sa place de père. Sa place de Lorrain et de Français. Car c’est des places, grand Dieu, qu’il faut qui soient tenues7. »

Dans notre monde chaque facette de l’identité personnelle est soit brandie comme un étendard, soit remise en question, soupçonnée, parfois récusée. D’un côté, nous assistons à une crispation identitaire, autour des religions par exemple ; de l’autre, à la promotion d’une identité mouvante qui fascine un nombre croissant de nos contemporains. Les uns s’efforcent de suivre des modèles qui ont fait leurs preuves, au risque de se diluer eux-mêmes dans une société où un rôle est assigné à chacun, parfois au mépris des aspirations personnelles les plus profondes ; les autres, au contraire, veulent promouvoir une authenticité chaque jour renouvelée, sans lien ni attache à aucune contrainte extérieure au moi. D’un côté, le conformisme social ou religieux ; de l’autre, la revendication de l’authenticité.

Le modèle traditionnel

Les sociétés traditionnelles sont souvent décrites comme des groupes humains dans lesquels peu de liberté est laissé à l’individu dans le choix de qui il doit être. Tous les aspects de l’identité y sont réglés par un « devoir être » où la personne est contrainte de tenir sa place comme fils d’untel, comme fidèle de telle ou telle religion, comme épouse d’untel ou époux d’unetelle. Le plus souvent, la profession exercée y est elle-même dictée par le contexte social et ne fait l’objet d’aucun discernement vocationnel, y compris d’ailleurs bien souvent lorsqu’il s’agit d’une « vocation » religieuse. Évidemment cette description est un brin caricaturale et il y a eu de tout temps des personnalités exceptionnelles qui ont réussi à s’affranchir des contraintes sociales de leur groupe. Au premier rang de celles-ci il faut mentionner les saints, qui, à toutes les époques de l’histoire chrétienne, ont su exercer leur liberté par rapport à ce carcan social. Que l’on songe aux martyrs des premiers siècles face à la coercition de l’Empire romain, à saint François face au conformisme bourgeois et aux compromissions de l’Église de son temps, ou encore à saint Maximilien Kolbe face au rouleau compresseur de la barbarie nazie. Ces personnalités lumineuses ont marqué leur époque en manifestant la liberté à laquelle l’homme est profondément appelé. La découverte du secret de cette liberté devrait être, nous l’espérons du moins, un des fruits de notre parcours biblique.

Il reste que le fonctionnement de la société traditionnelle – modèle de société qui règle encore la vie de la plus grande partie du genre humain – oblige le plus souvent les personnes à se conformer à des modèles préétablis. Que ces règles puissent offrir un certain confort psychologique à l’individu, cela est indéniable. Mais en même temps, quelle terrible violence lui est faite en exigeant de lui qu’il sacrifie peu ou prou son être même sur l’autel du groupe et de ses règles. Le groupe social (la patrie, l’umma islamique, le clan, la tribu) est alors mis au sommet de l’échelle de valeurs et la violence exercée sur chaque individu aura tendance à se reporter sur ceux qui ne font pas partie du groupe : les étrangers, les infidèles, les personnes extérieures au clan ou à la tribu8.

Religion et exclusion

Ainsi, en mettant chaque matin les tefillin pour la prière, le juif pieux récite la triple bénédiction suivante : « Béni es-tu, Seigneur notre Dieu, roi de l’univers, qui ne m’as pas fait goy [non-juif]! » « Béni es-tu, Seigneur notre Dieu, roi de l’univers, qui ne m’as pas fait esclave ! » « Béni es-tu, Seigneur notre Dieu, roi de l’univers, qui ne m’as pas fait femme ! » (La femme juive, quant à elle, dit : « Béni es-tu, Seigneur notre Dieu, roi de l’univers, qui m’as fait selon ta volonté ! »)

La juste manière d’entendre ces bénédictions est sans doute d’en faire une action de grâce rendue à Dieu pour ce que je suis. Mais il est facile d’y discerner aussi un jugement porté sur ce qu’est l’autre et que je ne suis pas. La loi islamique ou shari’a est d’ailleurs explicitement fondée sur une triple inégalité : entre l’homme et la femme, entre le musulman et le non-musulman, entre l’homme libre et l’esclave9.

Cela concerne les juifs et les musulmans, me direz-vous, mais pas tellement les chrétiens. De fait, ce fameux verset existe dans les textes fondateurs du christianisme : « Il n’y a plus ni Juif, ni grec, il n’y a plus ni esclave, ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, tous en effet un vous êtes en Christ Jésus » (Ga 3, 28). À première vue, par ce verset lapidaire, saint Paul semble dissoudre la triple différence identitaire qui opère dans presque toutes les traditions religieuses. Mais sommes-nous bien sûrs qu’elle fut éliminée dans le christianisme ? Il faudrait beaucoup d’aplomb pour oser l’affirmer ! Il n’aura fallu pas moins de dix-huit siècles pour que, dans des pays de tradition chrétienne, l’esclavage soit aboli, dix-neuf siècles pour que les femmes prennent pleine part à la vie politique par le vote, et il n’est pas certain qu’après plus de vingt siècles, l’idée selon laquelle un « catho » est fondamentalement meilleur qu’un « non-catho » ait totalement disparu des consciences catholiques !

La quête contemporaine

La méfiance contemporaine à l’égard des identités, et notamment des identités religieuses, peut donc sembler justifiée, car tout se passe comme si l’affirmation d’une identité finissait toujours par avoir comme corollaire mécanique le rejet de l’autre. Pour prendre le vocabulaire de la logique mathématique, la proposition « A est » impliquerait nécessairement que « non-A n’est pas », rejetant du même coup tout le « non-A » dans les ténèbres extérieures de l’inexistence. Les identités se feraient alors meurtrières et il y aurait lieu de les rejeter et de les combattre jusque dans sa propre conscience.

Mais que propose la mentalité contemporaine en remplacement des modèles identitaires classiques ? Elle promeut l’authenticité, la sincérité, le jaillissement du moi dans sa nouveauté toujours nouvelle. Le problème de cette voie, dont les existentialistes furent les promoteurs et que voudraient suivre nombre de nos contemporains, c’est que l’histoire humaine y perd gravement en consistance et qu’à la suivre l’on est confronté, selon le titre du célèbre roman de Kundera, à une « insoutenable légèreté de l’être ». Comme le notait le cardinal Suenens, dans les années où fut publié ce roman : « Ce qui est grave, c’est que dans ces fluctuations du moi, il n’y a pas de place pour un engagement de fidélité, que ce soit dans la vie religieuse consacrée ou dans le mariage. Pourquoi se lier à vie en effet lorsque demain ou dans dix ans, mon moi ne sera plus le même ? “Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir”, écrivait avec désespérance Anne de Noailles10. »

À la vérité, cette quête contemporaine d’authenticité n’est poursuivie – comme la sainteté autrefois – que par un petit nombre d’individus. La plus grande partie de nos contemporains adopte les nouveaux conformismes mis en place et vit, peut-être encore davantage que dans les villages d’autrefois, sous le regard des autres, regard prolongé et multiplié par voie numérique. Le contrôle social n’a pas disparu, au contraire : il s’est mondialisé. Global village…

Être ou exister ?

Pour bon nombre de jeunes et de moins jeunes aujourd’hui, l’estime de soi est directement proportionnelle au nombre de mentions « J’aime » obtenues pour leur dernière publication sur Facebook. Sur les réseaux sociaux et dans la vie réelle, au fond, tout est bon pour se faire exister aux yeux des autres. Et nous sommes tous plus ou moins pris de cette démangeaison de temps en temps. La soif de reconnaissance est partout, au point qu’on la débusque même là où on l’attend le moins. Le film Footnote, du réalisateur israélien Joseph Cedar, montre combien le chercheur le plus désintéressé en apparence peut être happé par le désir de se voir reconnu par ses pairs. La posture romantique du pseudo-prophète drapé dans son splendide isolement n’est elle-même pas exempte de cabotinage, la plupart du temps.

Cet « effort d’exister » est propre à tout ce qui est. Comme tel, il n’est donc ni bon ni mauvais. Il peut inciter à développer ses dons et ses talents. Mais on voit bien malgré tout que, dans ses expressions concrètes, il peut aussi manifester la quintessence du mal. Sans évoquer l’ego surdimensionné d’un Napoléon ou d’un Hitler, nous avons tous autour de nous des exemples de personnes qui gâchent la vie de leur entourage par leur soif inextinguible d’exister.

Sans verser dans ce type d’excès, nous voyons bien nous-mêmes que c’est le même genre de recherche de soi qui nous pousse dans une spirale consumériste par rapport à laquelle nous sommes parfois très peu libres. « Il me faut ce nouveau téléphone, cette tablette, cette paire de bottes ou de lunettes… » Il s’agit presque d’une question de vie ou de mort. Et de fait, il s’agit de notre existence… aux yeux des autres. Pour les jeunes, ce besoin semble encore plus impérieux. Il faut dire que la cour de récréation réduit parfois à néant celui qui ne se soumet pas aux diktats de la mode.

Les effets pervers de ce désir d’exister se font aussi sentir dans nos vies lorsque le jugement d’autrui nous attriste, que le souci de plaire nous empêche d’être nous-mêmes et nous condamne à faire indéfiniment le grand écart entre ce que nous sommes et l’image que nous donnons de nous-mêmes.

Ce grand écart est source d’angoisse, car nous en venons à vivre comme à distance de notre être. Un fort sentiment de vide nous assaille alors.

La parole qui donne d’être

Face à ce problème que beaucoup reconnaissent, il en est peu qui cherchent une solution dans la religion. Celle-ci apparaît encore souvent comme le lieu par excellence du conformisme et du jeu de rôle. La vraie réponse, leur semble-t-il, se trouverait du côté de l’authenticité. Être fidèle à moi-même à chaque moment, sans lien ni attache qui puisse me contraindre en aucune façon, voilà la vraie vie ! Blaise Pascal, à une époque et dans un milieu – la cour de Versailles – où le désir de paraître faisait aussi des ravages, affirmait avec force : « Nous avons besoin de chrétiens qui sachent découvrir, dans la foi, leur véritable identité humaine, à la lumière de Jésus-Christ. » Et il ajoutait ces mots, d’une rare profondeur : « Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c’est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes11. »

Nous connaître par Jésus-Christ ! Vaste programme… Blaise Pascal, grand lecteur de l’Écriture, avait-il entendu cette exhortation de saint Paul aux Colossiens : « Ne vous mentez pas les uns aux autres, car vous vous êtes dépouillés du vieil homme et de ses manières d’agir, vous avez revêtu l’homme nouveau qui se renouvelle sans cesse pour parvenir à la vraie connaissance, conformément à l’image de celui qui l’a créé. Il n’y a plus ni Juif ni Non-juif, ni circoncis ni incirconcis, ni étranger, ni sauvage, ni esclave ni homme libre, mais Christ est tout et en tous » (Col 3, 9-11) ?

Comment parvenir à cette vraie connaissance en Jésus-Christ ? Il faudrait pouvoir entendre la révélation que Dieu fait de lui-même et de nous-mêmes. Alors qu’il est en route avec les deux voyageurs qui reviennent de Jérusalem, Jésus « leur ouvrit l’intelligence afin qu’ils comprennent les Écritures » (Lc 24, 45). Et aux pharisiens le même Jésus déclare clairement : « Vous étudiez les Écritures parce que vous pensez avoir par elles la vie éternelle. Ce sont elles qui rendent témoignage à mon sujet » (Jn 5, 39).

Puis-je, à l’aide des Écritures, memettre en chemin vers cette vraie connaissance du Christ et, à travers lui, de cet autre qui est moi-même ? Pour cela, il faudrait pouvoir lire les textes de la Bible débarrassés de toute précompréhension et de toute interprétation stérilisante. Avant toute chose, le but de ce parcours est donc d’inviter à poser sur ces textes un regard neuf afin de les entendre s’adresser à nous, à moi, pour me susciter en tant que sujet, pour me ressusciter. Mais la lecture de ce livre ne suffira pas à cela. Au-delà, pour que la parole de Dieu puisse faire son œuvre en chacun, il sera nécessaire d’avoir un contact personnel avec le texte biblique. C’est pour cette raison que des exercices de lecture, assortis de questions, seront proposés à la fin de chaque chapitre.

J’ajoute que le présent livre est le fruit de sessions organisées pour les publics et dans les cadres les plus divers, lors de retraites de quelques jours (marche au désert en Égypte, retraite annuelle de la Fraternité de Jésus, journées de silence en Haute-Corse) et d’un parcours proposé sur une année entière (formation donnée au foyer d’étudiants Saint-Paul, à Louvain-la-Neuve). À chacune de ces occasions, de nombreux participants ont témoigné du progrès personnel qu’avait entraîné ce contact renouvelé avec la parole de Dieu.

Je conclus en précisant que les textes de la Bible cités dans cet ouvrage sont donnés selon la traduction de Louis Segond, que j’ai parfois modifiée pour la rendre plus proche de la lettre du texte originel.

6. Élisabeth BADINTER, L’un est l’autre, Odile Jacob, Paris, 1986, p. 10.

7. Le Porche du mystère de la deuxième vertu, in Œuvres poétiques complètes, coll. « La Pléiade », Gallimard, Paris, 1957, p. 542.

8. « Les sociétés qui enseignent la prosternation sans relèvement promeuvent le moi-esclave et empêchent sa mue. Cet esclave n’est fraternel qu’avec les esclaves du même seigneur. Il sera forcément intolérant envers ceux qui ne sont pas de cette seigneurie. Plus intolérants encore avec ceux qui ne sont plus esclaves. Lui défend son maître. Il impose son dieu. Il défend surtout le fait d’être soumis. Pas de maître plus tyrannique que le soumis qui veut vous soumettre à sa soumission. » (Marie BALMARY, La Divine Origine, Grasset, 1993, p. 303-304).

9. SamirKHALIL SAMIR, Cento domande sul’Islam, Marietti, Milano, 2002, p. 64 (Les Raisons de ne pas craindre l’islam, Presses de la Renaissance, 2007. 111 Questions on Islam, Ignatius Press, San Francisco, 2008).

10. Léon-Joseph SUENENS, Culte du moi et foi chrétienne, Paris, DDB, 1985, p. 38.

11. BlaisePASCAL, Pensées sur la vérité de la religion chrétienne, Gabalda II, Paris, p. 476, no 548, cité par Léon-Joseph SUENENS, Culte du moi…, op.cit., p. 44.