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Anna n'a plus que quelques jours à patienter avant sa sortie de l'hôpital psychiatrique quand infirmiers et verrous disparaissent tout à coup ; ailleurs, la violence de son incarcération fait perdre à une patiente le fil de soi et des jours ; après une apocalypse, Zan cherche d'île en île un remède pour sa soeur Tegan et ne trouve que les réponses aux questions qu'elle n'a pas posées ; trois nouvelles explorant le rapport entre patientèle et médecine du corps et de l'âme. Les verrous déliés - Half-human - Les Sauteuses
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Seitenzahl: 54
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Les verrous déliés
Half-human
Graphomanie
Les sauteuses
quand guérir c’est se transformer en eux
grandir c’est racheter des boules quies
2020 sous une tente en Lozère
J’avais dix-sept ans quand les portes se sont ouvertes. Je m’en rappelle parce qu’elles auraient dû s’ouvrir pour moi quelques jours plus tard. Mais elles se sont toutes ouvertes jour de Noël, enfin, je dis ouvertes, c’est surtout que les serrures ont disparu. Et je me suis retrouvée prise au piège pour toujours. Pour toujours, c’est-à-dire…
On ne s’en est pas tous rendu compte en même temps, et même parmi ceux qui ont entendu ce petit pop de l’air qui s’engouffre dans l’espace laissé vacant, le grincement du gond mal qui, n’étant plus retenu par un verrou, tourne sur lui-même, les réactions ont été variées.
Certains se sont immobilisés, aux aguets. D’autres se sont jetés contre les panneaux comme de peur qu’ils se referment. Certains n’ont rien pu faire, parce qu’ils étaient attachés. Il a fallu un moment avant qu’on se les rappelle. Ensuite les pas dans les couloirs se sont mis à résonner jusque dans les chambres de ceux qui étaient trop occupés à regarder les murs et les plafonds pour songer à la porte. On est sortis, peu à peu. Certains avaient trop peur pour remuer, d’autres pour s’abstenir de visiter le bureau des gardiens. Quand il a été clair que nous étions livrés à nous-mêmes, la majorité s’est jetée vers la grande porte double puis le sas grillagé de sortie de l’étage. Là non plus, il n’y avait personne. Et la grille, les deux épaisseurs de grillage qui nous séparaient du monde extérieur, bloquée, elle. Tout le monde se mit plus ou moins à s’ignorer. L’heure du midi nous trouva en train de fouiller les bureaux que nous trouvions béants, comme s’ils avaient toujours fait partie de notre monde. Quelqu’un s’était blessé en tentant d’en briser une des fenêtres opaques. Un enfant se plaignit de la faim.
Le premier repas eut une saveur étrange ; tout était prêt, et chacun s’assit à sa place habituelle. La collation fut des plus banales, l’atmosphère plus silencieuse que de coutume. Et puis, ceux qui auraient dû se mettre en rangs devant le petit bureau d’à côté se sont regardés les uns les autres ; certains l’ont fait. Nous savions tous quoi faire, en vérité, pour maintenir l’ordre qui avait existé jusque-là, et pour l’heure nous étions trop hébétés pour agir autrement.
Les débats se sont lancés peu à peu. Où étaient passés les gens ? Reviendraient-ils ? Était-ce un test d’une quelconque sorte ? Si oui, comment étions-nous supposés le réussir ? Les jours passaient, et nos geôliers ne reparaissaient pas. Les portes restaient ouvertes, les habitudes se sont modifiées. Les uns ont cessé de se présenter à la porte du petit bureau où se trouvaient les tiroirs, d’autres les ont vidés pour se constituer une réserve. La plupart d’entre nous a arrêté de prendre ces pilules, parce qu’elles n’avaient jamais été pour nous. Nous sentions que les autres étages traversaient des temps similaires. Certains rapportaient voir des choses étranges, mais nous ne leurs prêtions pas attention. Nous entendions les coups sur le sol et le plafond. Garik a commencé à initier un dialogue en morse avec ces gens hors de portée. On dormait chaque nuit dans une chambre différente, juste parce que nous en avions la possibilité. C’est comme ça qu’on a commencé à libérer les autres, ceux qui étaient enfermés.
Une main s’est glissée dans la mienne et j’ai baissé les yeux. —J’ai besoin de toi, a dit Peter. Je m’appelle Peter. —Comment ça ? —Pour manger. Peter avait des yeux énormes, trop grands pour son visage aux traits tirés – émaciés, qui m’a dit la raison de sa présence.
— Je dois te dire quand j’ai mangé, et ne pas te mentir. Et tu me dis que c’est bien. Sinon, la petite voix… elle me dit l’inverse.
— Je n’ai jamais su prendre soin des autres, tu sais.
—Moi c’est de moi que je ne peux pas prendre soin. Ils l’ont dit.
— Je vais essayer. Je m’appelle Anna.
—Tu ne peux pas.
—Pourquoi ?
— Parce qu’Ana… c’est déjà son nom.
— Bon, eh bien pour toi je m’appellerai…
—Adèle.
—Très bien.
Les vivres manqueraient tôt ou tard, et certains d’entre nous savaient la sensation d’un ventre vide. La question se posa d’utiliser le téléphone du bureau des gardiens pour appeler à l’aide. C’est là que la première scission eut lieu. Quoi qu’il se passe ici, nous serions à blâmer. Et tout recommencerait en pire. Nous devions trouver une sortie par et pour nous-mêmes. Ceux qui voulaient interdire l’accès aux téléphones se sont barricadés dans le bureau. Ceux qui voulaient appeler l’extérieur considéraient que les premiers n’avaient qu’à se débrouiller sans nourriture. Les premiers coups ont été échangés ! des réserves de vivres, cachées un peu partout. En un instant, ç’a été la guerre. Le quatrième jour, il y eut les premiers morts – non qu’on se tuât les uns les autres, mais pour certains la situation était trop tendue pour résister à l’attrait des draps noués.
On transportait l’un de ces corps vers la pièce capitonnée où personne ne se rendait jamais, faute de mieux, quand trois adolescents ont débarqué dans le couloir, un air malcommode peint sur les visages. Léo a laissé tomber les pieds dans un sursaut, ils ont entraîné le sac placé sur son épaule. Le fracas métallique a attiré davantage de monde. On s’est réfugiés dans l’un des bureaux inoccupés. J’avais fait comme la plupart – arrêté de prendre leurs satanées pilules qui ne servaient qu’à nous tenir tranquilles. Il faut dire que, de notre faction, seuls deux savaient avoir besoin d’un traitement, et s’en chargeaient eux-mêmes. Les mains qui tremblent, la pulsion d’aller en reprendre finalement, ça se combat mieux à plusieurs. Le bureau a été poussé contre le chambranle et c’est là que nous avons remarqué la voix qui s’élevait du fauteuil, résolument tourné vers le mur et ses diplômes de médecine aux vitres méthodiquement détruites. En le contournant, nous avons trouvé un homme, un adulte en position fœtale, les mains protégeant un livre pressé contre son cœur.
— … je quitterai cet endroit. Je n’arrive à rien. Dès que le soleil se lèvera je quitterai cet endroit. Je n’arrive à…
