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La théologie de saint Thomas est de nature théocentrique, théologale et trinitaire. Le mystère de Dieu, un et trine, est la clé de toute sa réflexion théologique. Il regarde toutes choses, le monde et les hommes, dans cette lumière. Il médite les perfections divines, sa bonté, sa providence, sa puissance, etc., dans un langage précis, apparemment technique, mais la finalité de toutes ses analyses est contemplative.
De même, lorsqu’il aborde chaque personne divine, à partir du Père, dont tout procède, le Fils et le Saint-Esprit, et tout ce qui existe dans l’univers, et vers qui tout retourne. Dieu Trinité est le principe et la fin des créatures et spécialement de l’homme. Dieu a prédestiné les anges et les hommes à participer à la béatitude trinitaire de Dieu. Saint Thomas fait tourner le regard de la foi dès le départ de son entreprise théologique vers cette fin béatifiante et comblante, dont le Christ rédempteur est l’unique médiateur.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Philippe-Marie Margelidon, dominicain de la province de Toulouse, enseigne la métaphysique et la théologie dogmatique à l’Institut catholique de Toulouse, au studium des dominicains à Toulouse, à l’Institut-Saint-Thomas-d’Aquin au couvent des dominicains de cette même ville. Directeur de la Revue thomiste, il est le président de l’Association des Centenaires Saint Thomas d’Aquin (ACTA)
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Seitenzahl: 192
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Page de titre
Dieu Trinité
avec Thomas d’Aquin
Philippe-Marie Margelidon op
Imprimatur
NIHIL OBSTAT
fr. Benoît-Marie Simon, o.p.
Docteur en théologie
Le 3 octobre 2024
IMPRIMATUR
fr. Albert-Henri Kühlem, o.p.
Docteur en théologie
Le 2 octobre 2024
Imprimi potest
fr. Olivier de Saint-Martin, o.p.
Prieur provincial
Toulouse
Le 15 octobre 2024
Du même auteur
Du même auteur
Études de christologie thomiste, « Sed contra », Artège, 2010.
Les christologies de l’Assumptus homo et les christologies du Verbe incarné, Les enjeux d’un débat christologique au xxe siècle (1927-1960), « BRT », Parole et Silence, 2011.
Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes (en collaboration avec Y. Floucat), « BRT », Parole et Silence, 32023.
Les fins dernières, De la résurrection du Christ à la résurrection des morts, « Sed contra », Artège-Lethielleux, 22016.
Corpus Domini Jesu Christi, Le sacrement de l’eucharistie, « BRT », Parole et Silence, 2019.
Dieu et le mal, Cinq approches, « Sed contra », Artège-Lethielleux, 2020.
De la grâce à la gloire, Quinze leçons sur la grâce, « Sed contra », Artège-Lethielleux, 2021.
De la prédestination à la réprobation, Un débat inachevé entre Jacques Maritain et Jean-Hervé Nicolas, « Croire et savoir, 69 », Téqui, 2022.
Jésus Sauveur, Christologie, « BRT », Parole et Silence, 32023.
La condition originelle et la tentation d’Adam, Le péché originel et sa transmission, De saint Thomas d’Aquin à saint Jean-Paul II, « Croire et savoir », Téqui, 2023.
Compendium de philosophie, avec Thomas d’Aquin, Éditions Saint-Léger, 2023.
Être et intériorité, La métaphysique d’Aimé Forest (1898-1983), « Philosophie de l’Esprit », Hermann, 2024.
Le péché originel, avec Thomas d’Aquin, Éditions Saint-Léger, 2024.
Eschatologie, De novissimis, « BRT », Parole et Silence, 2024.
Dieu sauveur, Christologie, avec Thomas d’Aquin, Éditions Saint-Léger, 2024.
Avant-propos
Ce livre de synthèse est une introduction à la théologie de saint Thomas d’Aquin. Il s’adresse à des étudiants qui ont déjà quelques connaissances des notions de philosophie et de théologie. L’étudiant aura tout intérêt à l’utiliser en recourant au Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes, que nous indiquons dans les notes ; de même, il y trouvera des références à quelques auteurs contemporains, dont les ouvrages sont actuellement accessibles.
Sigles et abréviations
a. article
argt. argument contre ou opposé
s.c. sed contra
art. article
c. corpus
cap. capitulum, chapitre
col. colonne
d. distinction
IIIa tertia Pars de la Summa theologiae
q. question
qc. questioncule
Prol. prologue
ad réponse, solution
*
BA Bibliothèque augustinienne
BRT Bibliothèque de la Revue thomiste
BT Bibliothèque Thomiste
CEC Catéchisme de l’Église catholique
CF Cogitatio fidei
DCT Dictionnaire critique de théologie
Denz Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique
DS Dictionnaire de spiritualité
DTC Dictionnaire de théologie catholique
MSR Mélanges de science religieuse
NRT Nouvelle revue théologique
NV Nova et vetera
PUF Presses universitaires de France
RevSR Revue des sciences religieuses
RSR Recherches de science religieuse
RT Revue thomiste
RTAM Recherches de théologie ancienne et médiévale
RTL Revue théologique de Louvain
VS Vie spirituelle
VTB Vocabulaire de théologie biblique
Introduction
« Le salut de l’homme consiste [d’abord] dans la connaissance de la vérité »1, dit saint Thomas, et cette connaissance est toute contenue dans celle de Dieu. Or selon la foi chrétienne le Dieu vivant et vrai est à la fois un et trine. Le « monothéisme » chrétien est trinitaire. Non que les chrétiens soient des polythéistes. La révélation de Dieu dans l’Ancien et le Nouveau Testament est homogène à ce donné de raison, que la philosophie met en lumière : Dieu est unique, il est la cause universelle et première de toutes choses ; cependant que par la foi, le théologien peut en dire beaucoup plus que le philosophe, qu’il est d’ailleurs lui-même, sans que ce qu’il sait par la foi, ce qu’il médite et contemple dans la foi lui permette d’avoir une connaissance définitive et essentielle de Dieu. Dieu, pour le philosophe comme pour le théologien, demeure inconnu en lui-même, nous ne connaissons de Lui que ses œuvres. L’incarnation n’y change rien, même si, se manifestant visiblement aux hommes dans le temps, Dieu s’est donné à connaître de plus près. Seule la vision eschatologique de Dieu nous permettra de le connaître tel qu’Il est, sans que nous puissions pour autant épuiser son mystère. Dieu sera toujours au-delà de tout ce que nous pourrons connaître de Lui, même dans la vision immédiate de son mystère trinitaire.
Il reste que la foi vive est déjà ici-bas un avant-goût de la connaissance parfaite de la vision bienheureuse. La foi est, in via, un don infus, par elle est donné à l’homme de connaître Dieu en vérité, au-delà de tout ce qu’il peut prétendre en savoir par la seule raison. Ces deux modes de connaissance, la raison et la foi, sont limités, infirmes par rapport à leur objet transcendant, néanmoins ils nous permettent, sans nous égarer, de dire quelque chose de vrai sur Dieu2. Car ce qu’il importe de connaître pour son salut c’est Dieu lui-même. La connaissance qui sauve consiste à croire en la divinité de la Trinité, laquelle nous est connue par l’humanité du Christ et son œuvre salvifique. Le Christ n’est pas la fin de la connaissance, mais Dieu Trinité. Il revient au théologien de présenter la doctrine trinitaire de Dieu dans l’ordre qui convient, d’abord selon l’unité d’essence, puis selon la trinité des personnes.
Dans la Somme de théologie, saint Thomas adopte un ordre d’exposition (ordo expositionis) qui est celui de la synthèse raisonnée. Il conduit sa réflexion selon un ordre qu’il appelle l’ordo disciplinae ou encore l’ordo doctrinae, « c’est-à-dire l’ordre de compréhensibilité des choses à partir de ce qui est le plus fondamental, le plus déterminant, à partir de leur secret le plus intime »3, à savoir Dieu, en l’unité de son essence et en la Trinité de ses personnes, Dieu, principe et fin trinitaire des créatures. Il fait de même dans d’autres œuvres, comme le Compendium theologiae qui nous servira de fil conducteur. N’oublions pas que dans le champ de la Sacra doctrina, c’est-à-dire pour tout ce qui concerne les modes de connaissance de Dieu, et en particulier la théologie, toutes choses doivent être considérées du point de vue de Dieu4. Il convient d’exposer la doctrine du salut en commençant par Dieu lui-même, tel qu’il peut être connu par nous par la raison et par la foi. Dieu est le sujet de la science théologique, c’est donc lui qu’il faut considérer, c’est de lui qu’il faut partir. C’est de la contemplation de son mystère que procède le discours du théologien. Le Dieu dont saint Thomas parle n’est pas celui du philosophe, même s’il le croise et qu’il utilise tout ce qu’il peut en dire de vrai, mais le Dieu dont il se préoccupe d’abord, c’est Dieu révélé, le Dieu de l’histoire du salut, le Dieu de la Bible, Dieu selon la foi catholique. On suivra saint Thomas allant de l’unité et de l’unicité de Dieu à la pluralité des personnes, c’est-à-dire ce qui les distingue et ce qu’elles ont en propre.
Il y a un seul traité de Dieu en deux moments distincts, mais non séparés. Ce sont deux moments successifs de considération de son mystère, conformément à l’histoire de sa manifestation. Il s’est fait connaître en tant qu’il est un avant de se manifester comme trine. Ces deux moments correspondent au mode de connaissance que cette considération requiert. C’est l’unité qui rend compte et fonde la pluralité divine dans cette démarche de sagesse théologique. Sans unité il ne peut y avoir de pluralité, elle en est la condition, dit le métaphysicien. Ce qui a valeur de principe pour le métaphysicien l’a aussi pour le théologien, ce que la révélation de Dieu dans l’histoire confirme. Nous verrons aussi qu’en théologie trinitaire l’unité et la pluralité s’impliquent réciproquement. Mais avant de dire ce que Dieu est, ou plutôt ce qu’il n’est pas, comme aime à dire saint Thomas, le théologien doit considérer l’existence du sujet de la théologie : Dieu lui-même. C’est là qu’il croise le philosophe. Il revient au théologien de s’enquérir de ce que les philosophes, par la raison, ont pu dire de Dieu, selon cette lumière qui vient de Dieu. Le Dieu des philosophes, plus exactement le Dieu de la raison, tel que Thomas le reçoit d’Aristote, n’est pas, à l’intérieur de la tradition philosophique chrétienne, un autre Dieu que le Dieu de la foi5. Il est vrai que « Dieu, nul ne l’a jamais vu » (Jn 1, 18). Personne ne peut prétendre in via avoir atteint Dieu en lui-même, à part le Christ, saint Thomas est très net sur ce point. Mais comme le théologien cherche à connaître Dieu, il cherche à savoir dans quelle mesure, aux yeux de la raison éclairée par la foi, parler de Dieu est possible et justifié. De quelle manière y accède-t-on par la raison d’abord, puis avec la foi ? Qu’est-ce que la foi présuppose pour que ce qu’elle affirme de Dieu soit intelligible et signifiant pour la raison humaine, car c’est bien à elle qu’elle s’adresse ?
Saint Thomas distingue l’an sit, relatif à ce qui est, et le quid sit, relatif au ce que c’est. Dans l’an sit, il ne s’agit pas de s’assurer de la réalité de son objet, comme si d’abord on le mettait en doute, mais de vérifier que lorsque l’on parle Dieu la foi faisant appel à la raison, celle-ci peut en dire quelque chose, si ce n’est quant à son essence, du moins quant à son existence, car Dieu n’est pas objet d’expérience sensible, nul n’en a l’évidence. La foi ne peut être démentie par la raison, si au point de départ de la démarche du théologien, la raison elle-même affirme, selon ses moyens et ses fins, que la proposition Dieu est a un sens positif et qu’elle le manifeste par des arguments qui sont des « preuves ». Saint Thomas le fait sobrement lorsqu’il synthétise les cinq « voies » de l’existence de Dieu. Il le fait toujours en théologien, selon les intentions de la Sacra doctrina, d’une autre manière que le philosophe ou l’apologète. Ainsi on ne s’étonne pas qu’il annonce dans la Somme de théologie :
Il faut d’abord se demander si Dieu existe, an sit ; ensuite comment il est, quomodo sit, ou plutôt comment il n’est pas, quomodo non sit ; il faudra enfin s’interroger sur son opération : sa science, sa volonté, sa puissance6.
Que Dieu existe, le théologien le tient et par la raison et par la foi. La foi recourt à la raison pour manifester que l’affirmation de cette existence est à hauteur de raison, et que le discours de la foi ne flotte pas dans le vide, sur fond d’irrationalité. Saint Thomas n’est pas fidéiste, comme si la foi pouvait se passer de la raison, et que la raison pouvait se réfugier dans l’agnosticisme. La limite intrinsèque du discours du théologien vient de ce qu’il n’a pas les moyens de savoir, même avec la foi, même par la révélation, ce qu’est Dieu (quod sit), d’en avoir même une définition nominale7. Le théologien peut mettre en lumière certaines de ses « propriétés », de ses « perfections » ou de ses « attributs », néanmoins il ne peut parvenir à une connaissance positive de l’essence divine. Notre connaissance de Dieu Trinité est surtout négative, même s’il nous est possible de faire, à propos de Dieu, des propositions affirmatives, vraies quant à son être et à ses opérations. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans un moment de démarche réflexive, lorsque justement nous aurons à passer de la considération de l’être à celle de l’agir divin. Il faudra réfléchir à la manière dont le théologien procède, étudier les règles de langage qu’il observe quand on parle de Dieu, pour ensuite entreprendre la seconde partie de la démarche, lorsque de l’unité nous passerons à la Trinité. Ce moment nous permettra de mieux cerner le type de langage dont use le théologien.
De Dieu nous disons qu’il est bon, qu’il est vie, qu’il est immuable, qu’il est amour, etc. Saint Thomas étudie chacune de ces propositions dans un certain ordre qui n’est pas toujours le même selon ses œuvres. Il suffit de comparer le Contra Gentiles, le Compendium theologiae, la Summa theologiae pour s’en rendre compte. Nous indiquions plus haut que nous suivrons l’ordre qu’a adopté saint Thomas dans le Compendium. Il a en effet l’avantage d’être clair et ramassé, organique dans la manière de présenter la doctrine. Au fur et à mesure de nos développements, nous incorporerons quelques données tirées des deux grandes Sommes : la Summa theologiae et la Summa contra Gentiles. La méditation thomasienne culmine dans la partie trinitaire, non sans que le théologien offre une longue et riche réflexion sur ce qui peut être dit de son unité indivise. Celle-ci est en partie accessible à l’homme par sa raison, jusqu’à un certain point, très imparfaitement, ensuite au croyant, à celui qui confesse l’unicité de Dieu, le juif, le musulman et le chrétien. Saint Thomas ne fait certes pas de théologie interreligieuse, mais son « monothéisme trinitaire » n’est pas sans recouper, au moins partiellement, ce que d’autres formes de monothéisme peuvent dire, même s’il juge qu’en elles se mêlent des erreurs qu’il convient d’identifier.
Nous allons donc commencer par Dieu en l’unité de son essence et en ses perfections, ce qu’on appelle De Deo uno – Dieu un, ou mieux, De Deo ut uno – Dieu comme un, puis nous poursuivrons par Dieu en la trinité de ses personnes. Nous terminerons par l’agir trinitaire de Dieu ad extra, et ce qu’on appelle les missions divines.
Rappelons au lecteur que, bien sûr, saint Thomas n’invente pas le donné à partir duquel il organise sa réflexion systématique, il le reçoit de l’Église : Écriture, Conciles, décisions magistérielles, etc. L’Écriture qu’il commente n’est pas lue sans qu’intervienne le donné de tradition, à savoir les Pères et toute la littérature chrétienne auxquels il a pu avoir accès. La Bible est lue annotée ou commentée dans la Glossa ordinaria qui lui fournit un réservoir de citations patristiques, dans les commentaires bibliques des Pères et dans leurs œuvres systématiques ou dogmatiques. Les sources de saint Thomas sont variées, elles s’étendent jusque dans la liturgie et le droit canon. Disons, pour finir cette brève introduction, que se dégagent dans ses œuvres deux influences notables et constantes : la première et la plus considérable, de saint Augustin (354-430), ce qui ne saurait étonner pour un théologien latin ; la seconde, remarquable, de saint Jean Damascène (vers 650-vers 750) pour la théologie orientale, dont le traité La foi orthodoxe est une synthèse de l’apport des Pères grecs8.
1Compendium theologiae, I, cap. 1.
2 Voir notre Compendium de philosophie, avec Thomas d’Aquin, Éd. Saint-Léger, 2024, p. 16-24.
3 A. Patfoort, La Somme de saint Thomas et la logique du dessein de Dieu, « Sagesse et cultures », Parole et Silence, 1998, p. 41.
4 Voir art. : « Doctrina sacra », « Théologie », Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes, « BRT », Parole et Silence, 32023.
5 Sur ce point, voir Compendium de philosophie…, p. 16-24. La métaphysique en christianisme reçoit de la doctrine de la création un apport philosophique remarquable. Dans cette perspective l’être prend une valeur nouvelle. L’être (ou l’étant) n’est pas seulement ce qui est référé à Dieu, dont il dépend, mais la doctrine de la création, comme le dit le philosophe Aimé Forest, « donne à l’esprit la conscience d’une signification nouvelle de son rapport à l’être. La pénétration métaphysique révèle dans les choses le caractère par lequel elles apparaissent comme un don. Elles sont une suggestion à laquelle nous avons de quelque façon à répondre. Ainsi l’idée de création caractérise l’être même sur lequel elle porte, elle pose en lui une valeur originale d’invitation, d’appel » (Aimé Forest, Consentement et création, « Philosophie de l’esprit », Aubier, 1943, p. 35).
6Sum. theol., Ia, q. 2, prol.
7 Voir art. : « Définition », « Nominal », Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes… On désigne Dieu par ses attributs, ou même on l’affirme par des noms, on parle des « noms divins » : il est l’être premier, le Summum ens, l’être subsistant, etc., mais ce ne sont pas des définitions. Désigner n’est pas définir.
8 Voir JeanDamascène, De fide orthodoxa (La foi orthodoxe, « SC, 535-540 », Cerf, 2010-2011).
I. De Deo ut uno
Saint Thomas consacre 24 questions aux perfections de Dieu dans la Prima pars de la Summa theologiae, et 33 chapitres plus brefs dans le Compendium theologiae, dont nous signalions qu’il nous servirait à organiser cette synthèse. Dans le courant de l’exposé, nous nous référerons alternativement à ces deux œuvres qui s’harmonisent facilement, non sans utiliser plusieurs éléments d’analyse contenus dans le livre I du Contra Gentiles9.
1. Dieu est
« Au sujet de l’unité de l’essence divine, il faut d’abord tenir que Dieu est, Deus est »10. Or on le tient par la foi, mais on le tient aussi par la raison, pas de la même manière cependant. Ce que l’on croit et que l’on sait par la foi – qui est une forme supérieure de connaissance qui s’appuie sur Dieu se révélant – suppose que l’on sache par la raison, que Dieu existe ; et ce que l’on sait par l’une et l’autre forme de connaissance se recoupe partiellement sans être identique dans sa formulation comme dans son contenu. Quand nous affirmons que Dieu est par la raison, à partir de ce qui est, des étants parmi lesquels nous existons, la foi théologale le dit aussi, mais ce que la révélation, à laquelle la foi est suspendue, dit de Dieu est différent. Non seulement le mode de connaissance de la foi est distinct, mais il procure à la raison elle-même des lumières d’un autre ordre. Par la foi le croyant en sait plus sur Dieu que par la seule raison. Ainsi, il y a plus dans la connaissance de foi que ce qui est connu de Dieu, souvent laborieusement, par la seule raison. Le Dieu de la révélation n’est pas seulement connu comme Celui qui est et comme Créateur, ce que peut affirmer la raison, du moins en droit11, mais la foi donne à la raison de l’atteindre comme Providence12, comme Rédempteur et comme fin surnaturelle, ce que les lumières de la raison naturelle ne peuvent faire. Il est certain que la même vérité à propos de Dieu ne peut être sue et crue en même temps et sous le même rapport13. Néanmoins, ce que le théologien sait par la raison, il le tient par la foi aussi mais d’une autre façon. Dieu est le premier principe ou la première cause, or il n’est autre que le Dieu qui s’est révélé comme Celui qui est (cf. Ex 3, 14), comme Sauveur et comme Trinité. Saint Thomas souligne fréquemment que la connaissance de Dieu par la raison, tout aussi vraie qu’elle puisse être, est difficile, souvent mêlée d’erreurs ou d’approximations. Démontrer par la raison qu’il y a une première cause ou un premier principe transcendant n’est donc pas chose aisée. Nul n’a l’évidence de Dieu, il n’est pas ce que la raison humaine connaît d’abord et immédiatement. Le théologien a donc pour tâche de vérifier que l’objet de son discours a une signification pour la raison à laquelle il s’adresse. S’en assurer est un préalable d’autant plus utile que ce que par la suite le théologien considère va bien au-delà des vérités auxquelles peut prétendre la raison humaine, quand elle y parvient. De fait, les obstacles et les difficultés de la connaissance de Dieu d’une part, la nature et le contenu des vérités révélées d’autre part, sont tels pour les capacités de l’homme raisonnable que Dieu est plus objet de foi que de raison14. C’est pourquoi la révélation de ce que Dieu est en lui-même, comme de son existence, est nécessaire15.
L’homme cherche naturellement la vérité, il y tend, il y est incliné, et dans cette recherche il veut atteindre une vérité première16. Il part de l’existence des choses qui sont immédiatement à sa portée et, en remontant par voie de raisonnement, simple ou complexe, il en vient à reconnaître l’existence d’une cause première, celui qu’on appelle Dieu (cf. Sg 13, 5). L’affirmation de l’existence de Dieu par la raison – même pour la foi – se fait par mode de démonstration17. Saint Thomas a retenu dans l’ensemble du donné philosophique dont usent les théologiens cinq preuves ou voies (viae) rationnelles de l’existence de Dieu18. Dans le Compendium theologiae, il présente la première voie, dite par le mouvement, qui est la plus simple19. Cette preuve a une structure métaphysique et une signification religieuse20. Ce qu’il emprunte à Aristote ne doit pas tromper. Il s’agit d’une preuve de type philosophique, connue des contemporains de l’Aquinate, mais placée dans un contexte théologique et à son service. Saint Thomas ne nie pas que les cinq preuves puissent être présentées autrement, ce qu’il a d’ailleurs fait lui-même21. La première preuve se résume ainsi :
Nous voyons que tous les étants qui se meuvent sont mus par d’autres. Tout ce qui est soit est mû soit meut, il y a donc du fixe et du mobile, du stable et du changement, plus largement du mouvement, un incessant passage d’un état à un autre, de la puissance à l’acte dans les êtres et dans le même être22. Dans ces incessants changements d’état, dans la chaîne des causes, de ce qui est moteur et de ce qui est mû, on ne peut remonter à l’infini sans s’arrêter à un premier moteur, le primum movens. Ce qui est mû est comme l’instrument de ce qui meut. Ainsi, s’il n’y avait pas de premier mouvant non mû, il n’y aurait pas de mouvement et d’étants en mouvement. Il faut donc en remontant dans la chaîne des causes discerner une cause première de tout mouvement. On ne peut procéder à l’infini dans la remontée des causes : il faut s’arrêter logiquement à une première cause explicative. L’idée d’un mouvement infini et sans cause est absurde. Saint Thomas cherche le principe métaphysique du mouvement, or il requiert, au-delà du simple constat, d’en appeler à un premier agent causal. Il faut qu’il y ait un premier moteur non mû et ce premier moteur c’est « celui que l’on appelle Dieu ».
